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Giovanni Merloni, 1994_2013

S’achemine l’été

S’achemine l’été.
Sur le canal pourri
flottent mes bras, ma tête chevelue ;
avec mes dents j’ai creusé
dans le sable
un tunnel de fantasmes
où ma solitude
est tombée dans un étau
brûlant, obsédant de corps féminins,
de cris perçants, de récits
farfelus (les épaules
appuyées contre un mur de bois).
J’ai suivi la fumée d’une cigarette :
la saveur de la paille, la bouche
desséchée me rendent l’euphorie
d’une douleur fascinante,
d’une désolation indolente
d’une saison
béatement fustigée par le soleil.
005_ruptureL’été s’achemine,
tu es dans moi, je t’ai engloutie
sans contractions, sans même
respirer dans le fond gelé
de l’estomac mort.
Pourtant
j’avance dans la vie
minimale, et même ici
les éclats de rire, les gestes brusques
les cheveux blonds,
la violence de voix nouvelles
me rendent le drôle bien-être
de la patience. D’ailleurs
j’ai déjà souffert ainsi
j’ai toujours souffert et aimé
et hurlé de joie ainsi.
006_ruptureUn nouveau casse-tête
s’achemine avec nous
moi dehors toi dedans
(assis contre le vent, face à la mer)
pour programmer nos vies douloureuses
tout en sachant que plus jamais
nous ne nous rencontrerons
et que pourtant ce sera
une alternance, en sachant
qu’on aura toujours envie de se voir
mais qu’on décidera à chaque fois
que non. Et cette alternance,
à vrai dire une balançoire
en forme de ruban, s’achemine
entre l’écume de la nuit et les voix
des amis, des gens connus
dans de soudaines vacances
dans un complot inattendu
qu’on avait songé ensemble.
002_ruptureS’achemine l’été
par un nouveau rythme du corps
des gestes, du chaud, du froid :
encore une fois le regret
la stérile conscience d’avoir défié
l’ambiguïté et le temps ;
mes énergies d’ancien athlète
comme des tendons déchirés
dans une fin d’après-midi
de nuages noirs.
Encore une fois
je m’accroche au quotidien
repoussant le passé et le futur :
cette rupture a été excessive
cette passion trop sanglante
l’interprétation de tes gestes
trop au pied de la lettre.
S’achemine l’été
tu fais ton balluchon
bon voyage, cette histoire
se finit en miettes
tu m’as connu, consommé, perdu.
Chacun revient à sa vitesse,
cela ferait d’ailleurs une sagesse
d’avoir dit qu’on ne change pas
tous les deux en même temps.
003_ruptureS’achemine l’été
et nous scrutons, incertains, désolés
ce mille neuf cent soixante seize
où le ver du doute semble
ronger l’émail des sourires
de l’amour,
faisant chavirer nos yeux
nos corps bouffis d’angoisse
sur le lit complice
que le monde
(jusque hier refusé)
nous offre.
Nous n’avons pas eu le courage
de nous tromper, de courir
à la rencontre du vent
de savourer la fatigue
l’épuisement, les bleus
la saleté du corps, la névrose.
Cette liaison est restée là,
suspendue à ce mur de glycines,
telle une glycine,
elle n’a pas eu l’endurance
pour devenir une vieille histoire.
Il n’y aura rien eu de cela,
forcément
on oubliera les litiges
les gestes gênants
les élans.
Ma mémoire et la tienne
s’évanouiront
comme une nouvelle
belle à tout prix
une glace abondante
une vieille dame distinguée
devant le panorama de Rome.
Je resterai les mains vides,
dans la tête que de mots lourds
retentissants dans les tempes,
que des souvenirs lassants,
des douceurs impitoyables
envers nous-mêmes.
004_ruptureS’achemine l’été
un autre été, en deçà de la vie
dans un nouvel embarras
une nouvelle angoisse
un nouveau labyrinthe de haies en feu,
un nouveau tour,
mais nous ne bougerons d’un millimètre
obligés de ramasser, par un soin stupide,
ce que l’euphorie héroïque avait jeté.
On est vieux, désormais
mais on s’achète de nouveaux dentiers.
On devient de plus en plus
stériles, arides, coincés
mais on s’applique des prothèses
pour de nouvelles virginités.
On n’a jamais combattu
en rase campagne,
mais on s’invente
une jambe qui boite
un œil de verre,
des fesses en caoutchouc.
007_rupture coloréeS’achemine l’été
et nous traverserons
son désert enflammé
jusqu’à ce parapet de pierre
où nous nous assiérons
parmi les autres
dont nous imiterons la carnation
la vague des cheveux
les gestes.
L’été s’achemine,
tu es dans moi, je t’ai engloutie
sans contractions, sans même
respirer, dans le fond gelé
de l’estomac mort.
Adieu.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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