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Mes chers lecteurs et « collègues » engagés, comme moi, dans cette aventure (ou défi mortel) du blog, je vais essayer, pendant six semaines à peu près (tous les mardis, jeudis et dimanches), l’exploitation sous forme de conte d’une pièce théâtrale « Clair et calme avec balcon » que j’avais écrit en 2009. Cela est en contre-courant, je le sais, vis-à-vis de toute habitude et logique. Mais cela me donne la possibilité d’intervenir sur le texte originaire avec un nouvel esprit et, j’espère, un peu plus d’expérience de la langue française.

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Le métro I/II (Clair et calme avec balcon I/XIX)

Comme la plupart des histoires réelles ou imaginaires jaillissantes de la vie ou des rêves des êtres humains, celle-ci, racontée par la Bolonaise Anna B., se déroule dans la salle principale d’un appartement parisien de trois pièces. Au commencement, cette salle est vue comme un plateau de théâtre, où les parois et l’unique fenêtre seraient des décors plus ou moins contraignants. Au centre de cette « scène », juste au bout d’un plateau imaginaire, on perçoit donc le balcon au quatrième étage sur la rue de la Lune, auquel on accède par une marche. Sur la gauche, on voit un chevalet avec un tableau enveloppé dans un carton ainsi qu’un tabouret avec un ordinateur portable éteint. Sur la droite, il y a une table à tréteaux où l’on entrevoit des pinceaux et des couleurs en ordre parfait, révélant que personne ne s’en sert pas depuis longtemps. Partout sur les murs ou dans les étagères on a accroché ou faufilé de vieilles photos de famille. La porte de la chambre d’Anna B. est sur le mur de gauche. La porte de la chambre de Michele C. est sur le mur de droite. La porte d’entrée peut être imaginée soit sur la gauche soit sur la droite de l’avant-scène. (Avec un peu d’imagination, on peut reconnaître deux écrans presque invisibles accrochés au plafond : le premier traverse la scène de droite à gauche, à moitié du plateau en profondeur ; le deuxième écran correspond à la porte-fenêtre du balcon.)

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(Récit à la première personne de Anna B.)
Mon histoire a commencé mercredi 9 avril 2008, au début d’un après-midi tranquille et ensoleillé. On était quatre jours avant les élections politiques en Italie. Tout en essayant d’être active et productive, je voulais profiter d’un moment de calme… Je m’étais approchée du tabouret où l’ordinateur était installé et l’avais allumé. Puis je m’étais assise pour regarder les messages. Ensuite, je me suis levée avant de tourner en rond dans la pièce. J’avais besoin de calme, rien qu’une brève pause, avant d’entamer une chose quelconque. Mais le calme extérieur, plus apparent que réel, ne se conciliait pas avec mes états d’âme pendulaire. D’un côté, je me consacrais volontiers au travail, non seulement par nécessité ; de l’autre côté, à la moindre provocation, je courais au balcon parce que je devais absolument m’y rendre… Chaque fois que je m’accoudais à la balustrade, je pensais inévitablement à mon pays… De pensées solennelles me tombaient dessus… Si je me penchais dehors et que j’étendais mon bras au-delà de cet écran invisible, je touchais tout de suite l’air de là-bas. Quand je retirais la main (en prenant souvent un élan exagéré, au risque de tomber à terre)… j’étais à nouveau ici, à Paris !
Ce mercredi-là — un jour mitoyen, insignifiant comme une cloison de plâtre —, je regardais avec une étrange attention un échantillon de journal glissé par terre. « Trois-pièces, clair et calme, avec balcon » c’était l’incipit de l’annonce ! C’était lui qui avait fait tout démarrer ! Certes… avant, je partageais une chambre à Montreuil avec Irina, une amie dix ans plus jeune que moi… avec sa liste infinie de soupirants et de voyous de toute sorte ! Il est vrai, elle m’obligeait toujours à sortir, à traîner de but en blanc dans le quartier avec mon ordinateur et mes thèses inachevées. Ici, dans cet appartement clair et calme, j’ai internet, j’ai le téléphone… il y a aussi ce balcon pour les soupirs et une chambre pour moi ! D’ailleurs, ce monsieur… avec son nom d’ange gardien… Michele ! Il m’avait rassurée, avec ses airs clairs et calmes… figurez-vous ! Lui calme ! Lui… clair ! Disons qu’il aurait aimé l’être, calme et clair, s’il n’était pas, au contraire, un volcan éteint… tandis que moi je me berçais dans un rêve où Michele se transformait volontiers dans un lac avec un joli décor de forêts et de nuages ! Bien sûr, je ne me suis jamais brûlée au contact avec lui, car il a été toujours respectueux et correct. Et pourtant je n’ai jamais pu me détendre pour un déjeuner insouciant aux bords de ses rives.
Cette annonce était un piège. D’ailleurs, comment aurait-il dû l’écrire ? En français, évidemment. Et comment aurait-il pu prévoir que la première à répondre à l’annonce, à se convaincre en trois secondes de la bonté de l’affaire, ce serait moi, une compatriote ? Non, il n’a pas été sa faute. Michele, professeur d’histoire de l’art à la retraite, n’arrivait pas à payer le loyer, pourtant il ne voulait pas renoncer à cette fenêtre au quatrième étage sur la rue de la Lune. Il a mis l’annonce, avec l’idée ferme — je crois, cela oui — de ne pas admettre des hommes dans ces murs… De toute façon, ce qui comptait (et compte encore) pour lui c’étaient les yeux. Car il comprenait tout au premier regard ! Et je l’avais tout de suite conquis… lorsqu’il m’avait dit que j’étais la copie, un calque presque d’une femme dont le visage… et la silhouette aussi, je crois, et la taille, et les cheveux, et le reste… s’étaient fixés à jamais dans son âme de chevalier errant… Non, pour l’amour de Dieu ! C’était un gentilhomme qui essayait juste de tirer son épingle du jeu… Cependant, les premiers temps de mon installation ici, cela m’inquiétait beaucoup qu’apprendre que ce vrai Napolitain avait passé une partie importante de sa vie à Bologne ! Il en connaissait les coins les plus reculés et ne se retenait pas de m’en parler à toutes les occasions… car il avait tout de suite deviné que c’est là mon point faible. Il aimait d’ailleurs répéter à haute voix son refrain : « les arcades, piazza Maggiore, la rue du Pratello, la porte Saragozza, Saint-Luc… »
Bon je reviens à ce mercredi paresseux… dont j’ai besoin de reconstruire quelques inepties qui pourraient se révéler importantes. Je m’étais assise devant l’ordinateur et j’avais tapé sur le clavier… la réflexion suivante : « Michele est un drôle de personnage, un véritable sinistré… Hier soir, avant de se retirer dans sa chambre, il m’a dit une phrase qui m’a bouleversée : — vous êtes une réfugiée, je suis un naufragé ! Il y a d’ailleurs dans cet appartement, rangé sans façon parmi d’autres tableaux, un dessin de monsieur Latour, notre propriétaire. Ce matin, Michele, en ramenant de la cave cette toile pleine de poussière, lui a voulu donner un titre à son goût : — voyez, celui-ci est le “Naufrage contre l’arbre généalogique”, il a dit. Je crois qu’il a quelques problèmes avec le passé et la famille ! C’est à cause de ça, je crois, qu’il parle toujours de barques coulant à pic, de radeaux à la dérive ! Il n’a pas compris que c’est moi la naufragée tandis que lui, il est… »
C’est étrange, beaucoup de temps depuis, relire des morceaux de phrases qu’on avait complètement oubliées ! Encore plus inquiétant, aujourd’hui, c’est l’effet « madeleine de Proust » que certains mots font déclencher, ainsi que certaines images… Sur l’écran de mon ordinateur, la photo assez floue de ce tableau fragmentaire (elle existe encore !) m’avait suggéré alors une petite didascalie : « Regardez ! Je suis ici, Anna B. Je suis cachée derrière une branche sèche, je suis cette touffe de feuilles qui ne va nulle part ! » Juste une minute avant que le métro envahît notre unique espace de vie.
lux_003Giovanni Merloni