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Le métro II/II (Clair et calme avec balcon II/XIX)

(Synthèse du premier épisode : Anna B., jeune chercheuse bolonaise installée à Paris, vagabonde dans la salle commune d’un appartement clair, calme avec balcon qu’elle partage depuis peu avec Michele C., professeur napolitain à la retraite. Elle est en train de s’interroger sur les frontières qui séparent l’Italie de la France ainsi que d’autres cloisons psychologiques… lorsque le métro, à l’improviste…)

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(Récit à la première personne de Anna B.)
Il est difficile à le croire, même pour une personne raisonnable comme je m’efforce d’être ! Néanmoins, ce mercredi-là — demeurant désormais dans un cagibi reculé de la mémoire — ce fut un jour qui se révéla ensuite décisif pour Michele C. et moi, ainsi que pour l’appartement clair et calme avec balcon au numéro 9 de la rue de la Lune. Ce jour-là, j’étais plongée dans un état mélancolique, où l’incertitude régnait au sujet de mon colocataire Michele C. et de ses manies généalogiques, lorsqu’un bruit sourd s’était éclaté. Un vacarme tout à fait incohérent avec le quartier et son esprit en retrait.
Fut-elle une sorte d’illusion sonore ? Fut-il un phénomène d’hallucination produite par une série d’images et de bruits et de scènes de la vie réelle que j’avais accumulés sans le savoir pendant des jours et des jours ? Ou alors, avais-je rêvé tout cela ? Ou enfin, plus probablement, avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? Je ne sais pas quoi me répondre. Et pourtant, je suis certaine que la belle journée — dont je m’étais réjouie en me plongeant plusieurs fois en dehors du balcon pour atteindre les toits rouges de ma ville chérie — avait brusquement viré au noir.
D’un coup, la « salle des fêtes », comme l’appelait mon Pygmalion, avait plongé dans l’obscurité d’un nuage passager. Bruyamment, par des vagues ou éclairs violents et psychédéliques, les rames de la ligne 9 avaient glissé à mon côté avec les bruits typiques de l’arrivée et du départ du métro. Abasourdie par la vue physique des voyageurs en train de faire attention à la marche… je risquai de m’évanouir.
La chambre avait repris à peu près son apparence ordinaire quand Michele franchit la porte… que le vent du métro avait ouverte !
— Je l’ai vu ! hurla Michele, une main appuyée sur la tête.
Il avait rencontré sur le métro son feu grand-père Gaetano. Celui-ci portait sur le nez les mêmes lunettes ébréchées qu’il garde, dans une espèce de bière de cristal, sur une étagère.
Tout en essayant de le calmer avec un petit verre d’eau, j’avais plaisanté : — ah, oui, ils s’enfoncent tous là-dedans ! Moi j’y ai retrouvé tous mes camarades du lycée ainsi que mon professeur de français… Ah, oui ! Combien de visages ! « Chacun a plein d’histoires, plein de gueules dans sa mémoire… Moi aussi… croyez-moi ! » (1)
Mais Michele, jaune comme un mort, ne voulait pas se séparer de son cauchemar :
— J’étais convaincu que Gaetano traînait dans la tombe… depuis soixante-douze ans, désormais. Au contraire, il était en pleine forme ! Les pince-nez à sa place, il avait le rabat de la chemise renversé en haut…
Je lui coupai la parole : — à cette époque-là, tout le monde s’habillait ainsi… Mais asseyez-vous !
Michele s’effondra comme un sac dans son fauteuil… Ensuite, puisque rien ne le rassurait, je m’étais résignée à écouter la suite de son récit absurde :
— À GRANDS BOULEVARDS, un type au cuir noir est entré. Assis sur le strapontin d’en face, il m’a dévisagé tout le temps. Un individu pareil me poursuivait d’un air menaçant dans les couloirs et les alentours du lycée Caccioppoli, à Naples… Est-ce que ce nom Caccioppoli vous dit quelque chose ? C’était un fameux mathématicien, un personnage légendaire… Pour l’honorer, mon lycée s’était coloré de sombres mystères et de peur… Heureusement, à CHAUSSÉE D’ANTIN-LAFAYETTE, ce type est descendu….
Tandis que j’écoutais ce drôle d’homme qui aurait pu être sans difficulté mon père et que je fixais mes yeux effrayés dans ses paupières lasses, je devais admettre le penchant inusuel de cet après-midi avancé. Car le bruit du métro, n’ayant pas du tout quitté nos oreilles, coulait comme un fleuve tranquille juste au-delà de la porte-fenêtre. La ligne 9 nous emprisonnait et, en même temps, nous protégeait. J’avais la sensation de revivre un de rares moments de la vie où l’égarement et le sentiment de précarité se mêlent pourtant à une sorte d’euphorie héroïque. D’un côté, ce qui arrivait à mon compagnon de route me concernait, je ne sais pas pourquoi, personnellement. De l’autre, les ondes sonores qui frôlaient notre quai imaginaire évoquaient la solennité de l’adieu, des rencontres uniques. En fin de compte, tout passe. Et quand nous nous réveillons dans notre banalité sans rythme, nous regrettons vivement les gueules redoutables qui nous ont quand même attribué de l’importance.

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Tandis que Michele parlait, j’avais oublié de lui poser une question assez logique : « où étiez-vous en train de vous rendre ? » Car il arrive parfois, et c’était son cas, d’être subjugués par une pensée lourde et inextricable depuis le départ… Il avait été peut-être agressé par l’angoisse dès qu’il avait franchi la porte cochère et qu’il s’était aventuré dans la rue…
Mais j’étais fascinée aussi par le film rétro qu’il me débitait, où le métro même assumait l’apparence d’un vieux wagon… Là-dedans, à côté de cet improbable voyou sans moelle… auraient pu bien figurer Buster Keaton ou Charlie Chaplin… Dans le psychodrame de Michele, presque sans transition, à la place de l’homme redoutable, disparu dans la foule, s’était assis un homme âgé identique à Gaetano, redoutable lui aussi, à mon sentiment, ou alors encore plus redoutable, en raison de son incommensurable autorité morale. Pour dépister un peu son regard obsessionnel, je protestai :
— Vous ne voyez que des répliques de gens morts ou disparus ! Moi aussi je serais un calque, pour vous ! Tandis que… je lui serrai le poignet : touchez-moi, je suis bien vivante !
— Avec son vieux Borsalino, il avait un air de reproche, continua-t-il. Dans sa poche, il avait la copie d’une feuille clandestine circulant au temps de la guerre civile d’Espagne, la même que je garde dans l’étagère ! Attendez, je vous la montre…
Ce fut à ce point-ci — c’est-à-dire au moment où Michele s’affola à chercher dans l’étagère de preuves physiques d’un passé désormais inutile et révolu — que la normalité reprit le dessus. Aucune trace de mégots ni de journaux tombés à terre, aucun bruit, aucun écho du passage de la ligne 9… en dehors des habituels petits tremblements du plancher du côté de la petite cuisine.
— Mais où est-il ce fichu tract ? répéta Michele dans son agitation montante. Et les pince-nez, où les ai-je fourrés ?
— Quoi ?
— Les lunettes de Gaetano… Elles étaient ici, dans cette boîte… Voilà son chapeau… Il l’enfonça un instant sur sa tête, peut-être pour se distraire. Je m’aperçus alors qu’il tremblait…

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— Qu’est-ce qu’il y avait dans ce métro pour vous effrayer ainsi ?
— J’étais déjà assez déconcerté quand je suis allé me renseigner au Consulat…
— …à LA MUETTE !
Il ouvrit grand les bras : — je ne peux pas voter ici, à Paris. On m’a dit qu’on n’est plus à temps, car je ne suis pas encore inscrit dans leur liste…
— Je vous avais dit que c’était trop tard !
— Je devrais partir pour voter là-bas. Il n’y a que ça à faire…
Agacée par cette évidente contradiction entre les lunettes sacrées et la paresse vis-à-vis d’un engagement dû… je le provoquai : — et vous n’avez pas trop d’envie de partir en Italie, n’est-ce pas ? Avec le seul but de voter… Pourtant, les élections approchent, et avec ces fouilles dans les papiers de famille vous cherchez peut-être une raison…
— Pour ne pas partir ? Je ne crois pas…
— Et alors, si vous cherchez une bonne raison pour partir… la voilà. Notre pays risque de glisser dans une mauvaise situation… Vous voyez ? Imaginez qu’ici une couche gelée a recouvert le parquet… tout comme le parvis de l’Hôtel de Ville… De façon maladroite, comme moi, l’Italie patine sur la glace ! N’ayez pas peur ! L’Italie ne va pas perdre son statut de démocratie républicaine ainsi facilement, rien que par le vote ! Cependant, déjà le fait qu’une question semblable puisse se poser, c’est une très bonne raison pour aller voter !
— Oui, la question du vote, cette fois-ci surtout, est extrêmement importante… répondit Michele, d’un ton grave qui m’inquiéta encore plus. Mais je me vois plongé dans un état d’âme craintif… qui ne cesse pas de me harceler.
— Ne me dites pas que vous avez peur de votre Gaetano !
— Non, je serais ravi… orgueilleux de lui parler… C’est plutôt cet énergumène en noir, qui me fait peur…
Peut-être en raison de mon indifférence… acquise après certains événements qui me sont arrivés dans l’autre siècle, dans un contexte désormais révolu… je n’avais plus peur de rien. Ses craintes me semblaient tout à fait déplacées : — viendrait-il de Naples exprès pour vous, ce type ? Juste pour vous faire peur ? lui dis-je, en affichant une gueule menaçante.
— Il m’attendait hors de la grille et me suivit pendant des heures. Deux fois, il m’a ouvertement intimidé.
— Mais qu’aviez-vous fait pour provoquer une… persécution semblable ?
— J’ai dit en classe qu’en Italie la reconstitution du parti fasciste est contre la Constitution. Un collègue idiot l’a raconté à tout le monde, et…
— Réellement, vous avez fait ça ? lui dis-je, émerveillée (et admirée aussi).
— J’ai des moments de folie et d’inconscience, dit-il en étendant les bras.
— Pourtant, ceux-là ne rigolent pas, hein ? Mais… — en cet instant précis, j’avais appuyé le menton sur la paume de ma main, indice de grave perplexité —… ce collègue idiot ?
— Mario… c’était un ami presque fraternel. Tout le monde l’appelait « Trente vices ».
— Beuh, chez moi, un ami n’aurait pas fait cette bêtise de vous attirer des ennemis sans une raison !
Voyant la brusque réaction de Michele — en train de faire les cent pas dans le salon, avant de s’accouder au balcon et faire semblant de regarder la rue —, je m’accordai le droit de trancher : — c’est une affaire compliquée, n’est-ce pas ?
(Silence.)
Puisqu’il ne répondait pas, j’insistai : — est-ce alors du chagrin qui coule comme du miel, n’est-ce pas ?
— Maintenant, c’est vous qui avez une étrange expression, me dit-il. Michele avait attendu cette question vraiment… scabreuse pour s’apercevoir de mes réactions et, à la limite, de mon existence ! Peut-être avait-il noté que j’avais dit deux fois « n’est-ce pas ? »
— Dites-moi la vérité, en Italie vous avez peur de rencontrer quelqu’un… ou quelqu’une ? lui dis-je alors, franchement.
Devant le silence de Michele, je me résignai à changer de ton : — vous êtes un drôle de personnage. Je ne vous comprends pas !
— Oui, je le sais, réagit-il, changeant de ton à son tour. Je ne me décide pas. D’ailleurs, je fais partie d’une génération qui se demande toujours si ça vaut la peine ou pas… (1) En tout cas, ce qui m’arrive n’est pas totalement de ma faute. Notre ironie aussi, voyez-vous, toujours un peu pathétique et autodestructrice, est typiquement italienne. Elle est la directe conséquence de notre Histoire douloureuse. 
004_Città d'insieme 180Giovanni Merloni

(1) Chacun a plein d’histoires, plein de gueules dans la mémoire, assez de tout, assez de rien, les paroles d’assez de gens… » « Même toi, tellement présent/tellement seul dans mes tourments/même toi tu deviendras/comme une vieille ritournelle/que personne ne chante plus…

(2) Ça vaut la peine, ça vaut la peine/ça vaut la peine ou pas/je le demande juste à quelqu’un/ensuite, je trancherai… »