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(Synthèse des épisodes précédents : Anna B., jeune chercheuse bolonaise à Paris, partage avec Michele C., professeur napolitain à la retraite, un appartement clair, calme avec balcon rue de la Lune. Elle espérait vivre ici une période de travail et de tranquillité, mais le passé revient toujours. Cette fois, c’est le passé récent ou ancestral de Michele qui arrive dans un wagon plein de monde de la ligne 9 du métro…)

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Une femme sans nom (Clair et calme avec balcon III/XIX)

(Récit à la première personne de Anna B.)
Excusez-moi si dans ma reconstruction de ces jours reculés d’avril 2008 je n’avais pas ôté les mots doctes et peut-être déplacés que j’avais empruntés à la sagesse poétique de Dante. Mais, à la fin d’une journée accablante et sans répit, j’avais eu besoin de réfléchir pour ne pas devenir folle. Réfléchir et comprendre d’abord jusqu’à quelle limite j’aurais pu épuiser mes ressources d’allégresse et de patience. Deuxièmement, je me demandais alors pourquoi cet homme gentil m’intéressait, qui m’avait offert une chambre en échange d’innocentes conversations. Enfin, en voyant défiler devant moi les femmes qui avaient gâté (ou empoisonné) sa vie, je me demandais pourquoi elles devaient avoir à faire avec moi. Je m’étais alors accrochée à la longue soutane rouge de Dante, pour en savoir plus… Ceux qui ont lu Dante, ils se souviennent, bien sûr, de la « femme-écran ». Elle n’a rien à voir avec cet effet miroir qui se déclenche lorsqu’on se plaint en présence de quelqu’un qui ne nous écoute pas jusqu’au bout. Chez Dante, la femme-écran, tel un miroir pour les alouettes, a la fonction essentielle d’attirer l’attention des gens indiscrets juste pour les détourner de l’objet du véritable amour, de la femme unique au monde, secrètement et sincèrement aimée. Je survole sur l’effet boomerang que ces considérations ont fait rebondir sur moi… Car je n’ai jamais su me servir d’un « homme-écran » ou d’un soupirant empressé pour attirer dans mon filet à papillons l’homme de ma vie… Car je n’ai pas rencontré non plus des hommes uniques qui auraient pu mêler leurs pas aux miens.
Dans l’illusion lointaine d’apprendre quelque chose, un jour, pour moi-même, j’avais trouvé intéressante cette façon de voir les choses de la vie que Michèle C. adoptait, probablement, pour relativiser ses fautes ainsi que ses responsabilités. Dans son « système » — où la confession est toujours mensongère et le mensonge est souvent naïf —, cette idée de l’écran est utilisée pour une multiplicité de situations et de buts tout à fait différents. C’est pour cela que j’étais restée sceptique en écoutant tous ces « doublons » que Michele avait rencontrés dans son voyage à vide (1) de BONNE NOUVELLE à LA MUETTE sur la ligne 9 du métro parisien : un homme âgé lui rappelant son grand-père Gaetano, enseveli dans le cimetière de Naples depuis soixante-douze ans ; un type peu recommandable ressemblant comme une goutte d’eau au gamin napolitain qui avait poursuivi Michele, profitant d’un de ses moments de mégalomanie et de lâcheté ; une jeune fille à la queue de cheval…
Cette jeune femme à la queue de cheval, vous l’avez rencontrée dans un rêve ?
— Dans le voyage de retour… À TROCADÉRO elle est entrée, en courant…
— Maintenant, vous souriez.
— Non, je ne souris pas, répondit Michele, hochant la tête.
— Si, vous aviez l’air rêveur !
Je pris une chaise que je traînai devant son trône, puis, faisant semblant de m’asseoir sur un strapontin de métro, je commençai à mimer cette jeune dessinatrice ou alors à prendre des notes sous forme de dessins (ou pour mieux dire de gribouillis) sur des cartons que je laissais glisser à terre au fur et à mesure, comme les feuilles du calendrier. J’avais besoin d’un filtre pour séparer de moi-même le doublon de je ne sais pas qui… Car je ressemblerais à ma fois, selon ce que Michele affirmait, à une autre femme mystérieuse. Ou alors à la même ?
— Elle avait la main très ferme, même quand la rame virait brusquement, reprit Michele de façon hésitante.
— Par son assurance, elle vous a rappelé que vous ne peignez plus ! observai-je.
— Je pourrais recommencer : j’ai ici le chevalet de Monsieur Latour, notre propriétaire !
— Vous attendez l’inspiration, peut-être !
— Je manque du courage nécessaire pour rassembler les bribes de mon identité en pièces !
— À mon avis, vous avez le souci de rentrer dans un contexte, de vous découvrir utile à quelqu’un. Cela est tout à fait raisonnable et humain.
— Oui, de temps en temps je me sens inutile, tout comme tous ceux qui insistent pour réserver de l’espace à la fantaisie. D’ailleurs, il me manque le courage de m’installer définitivement à Paris.
Abandonnant mon attitude de « reporter » sans personnalité, je lui lançai, sans réfléchir, un petit pont de barques pour traverser son fleuve en crue : — ici, vous pourriez être utile… à moi !
— À vous ?
— Non, non, je plaisantais. Il vous suffit déjà de vous occuper de vos ancêtres !
Cette boutade inopportune le fit rire… — Voilà, je me sens mieux. Merci ! dit-il.

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Mais j’avais décidé de lui troubler la paix : — vous avez aimé toujours la même femme ?
— Oui peut-être. J’ai commencé par ma mère, et j’ai fini avec cette collègue qui a dû recouvrir le rôle de remplaçante…
— Elle s’appelle Vera, n’est-ce pas ? lui dis-je. Puisqu’il ne réagissait pas, je lui murmurai, d’un ton rassurant : — vous avez crié son prénom, la nuit dernière.
— Je m’étais levé, comme un somnambule, j’étais entré dans une cabine et l’avais appelé au téléphone.
Je restai incrédule : — dans un rêve ?
— Je lui ai interdit de venir me voir à Paris. Je lui ai dit une phrase très incommode : « je t’ai oubliée, mon amie… »
— Mais alors, pourquoi l’appeler, ne pas la laisser tranquille ? protestai-je, agitée.
— C’est exactement ce qu’elle m’a dit.
Étonnée pour la tournure très ou trop intime de cet aveu, j’aurais voulu disparaître au-dessous des lames du parquet. Mais Michele, par un sourire embarrassé, reprit : — je lui ai répondu que j’avais compris qu’elle n’était qu’une réplique !
— Heureusement, ce n’était pas une conversation réelle ! En tout cas, dans les rêves, vous êtes, excusez-moi… très bourru et pas du tout bienfaisant !
— Tout se déroulait dans un rêve ! Je vous raconte… Quand j’appelle loin… à chaque numéro, je m’imagine avoir avancé avec mes bottes de géant… Zéro, je sors de Paris — je me sens déjà égaré ! Un autre zéro, et je suis dans le sombre de la banlieue de Lyon. Trois, je glisse à Chambéry — je ressens déjà le froid de la montagne qui s’approche… Neuf, je suis à Modane, aux portes de l’Italie. Un nouveau zéro, et voilà, je suis en Italie, au-delà des montagnes, ou de la mer, selon les circonstances, mais je ne sais pas où. Turin ? Parme ? Florence ? Rome ? Huit, ce numéro tranche toute une vie de petits voyages, déplacements, attentes, amitiés et amours, d’une ville à l’autre, d’une gare à l’autre, d’une maison à l’autre : je suis arrivé à Cuma, juste en amont de Naples. Quoi faire ? Dois-je interroger la Sibylle, pour lui demander si je vais continuer ou pas, si je dois renoncer, donc raccrocher ? Je ne raccroche pas. Un. Je suis à Naples, en plein vacarme, comme ici. Du moins, je m’imagine la gare Vittorio Emanuele aussi frénétique que n’importe quel quartier de Paris au cœur de la nuit… Je m’arrête juste une seconde à réfléchir que ces deux villes, Naples et Paris se ressemblent… Mais je dois terminer mon voyage sur le fil gris, désormais, je ne peux plus revenir en arrière… Trois, quatre, un, six… je suis maintenant arrivé dans mon quartier, là où j’avais mon atelier solitaire… Un. Je suis dans l’escalier, j’entends une radio, c’est la musique d’un bar… Huit… Quand je me suis trouvé là, l’oreille collée au combiné… j’ai à peine entendu mes propres mots et les réponses de cette personne… La musique assourdissante du jukebox du bar recouvrait les nuances, les soupirs, les sanglots… C’était moi, bien sûr, qui parlais dans une cabine de ce quartier, en bas de chez nous, mais ce n’était pas la cabine de mes appels éveillés… Je me souviens que d’abord j’étais debout, puis je glissai sur le dos jusqu’à m’asseoir sur le fond. Puis, tout en parlant, je me mis à genoux. S’il y avait eu quelqu’un dans le bar, la musique l’aurait empêché d’entendre notre colloque télépathique. Il n’y a pas eu de témoins, c’était au beau milieu d’un rêve, mais je suis sûr que Vera connaît maintenant mes intentions…
— Vous avez eu besoin de vous éloigner d’elle, de vous exiler à Paris, pour comprendre qu’elle, Vera, n’était pas la femme de votre vie !
— Elle n’était qu’une réplique. Une compagne de route…

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— Et l’original ?
— Elle était une femme irremplaçable… dit-il, se cachant derrière une expression vague. D’ailleurs, j’ai complètement effacé son prénom et son nom.
— Possible ? Cela n’arrive jamais.
— Elle s’épanouit dans mon cœur et croît dans mes veines jusqu’à devenir tout mon sang, tout mon esprit, tous mes rêves. En même temps, elle me bouche la bouche. J’ai affaire à un véritable trou de mémoire.
Michele s’était arrêté, comme le ferait une mule au bord d’un gouffre. Je ne savais pas quoi faire. Je ne sais pas pourquoi, cette femme insaisissable m’intéressait. Je ressentais sa présence comme une ombre inquiète demeurant sur le balcon. Une dame élégante, d’habitude assise sur une chaise invisible, qui aurait pu profiter de la nuit pour frapper de l’extérieur contre la porte-fenêtre, ressuscitant avec toute son autorité : « ouvrez ! Ouvrez ! »
— Où l’aviez-vous connue ? À Naples ?
— J’habitais à Bologne depuis 1981… J’y avais vécu mes neuf premières années dans une espèce de camaraderie où l’amour était banni… Jusqu’en octobre 1990. Ce fut dans le hall du cinéma Roma, via Fondazza, que je rencontrai Madame Renoir !
— C’était ainsi que vous la nommiez ?
— Elle n’a jamais voulu dire son nom, parce qu’elle n’était pas libre… Elle était en train de le dire le jour de notre séparation. Mais, le train partait déjà et, dans le bruit des roues sur les rails…
— Tout s’est passé comme dans la dernière conversation télépathique de cette nuit ! Alors, voilà… Madame Renoir ! Pourquoi pas ? Je comprends bien que vous préfériez l’imaginer à côté d’un de vos artistes préférés, plutôt que du patron d’un magasin de chaussures !
— Je l’appelais aussi Zazie… Je l’aimais parce qu’elle se dérobait à mes propositions de tout fusionner, de tout mêler… J’adorais son esprit de contradiction.
Ce mot « contradiction » m’inspira : en fait, les empêchements de la vie réelle avaient peut-être rendu madame Zazie indisponible, prête à se rebeller. En plus, ces noms français, au beau milieu d’une ville comme Bologne, évoquaient pour moi de redoutables souvenirs… : — Zazie… Renoir était-elle française ?
— Oui…
— Est-ce qu’elle avait une raison plus forte que l’existence d’un mari… pour ne pas pouvoir envisager un divorce… et courir vers vous ?
— Maintenant, c’est vous qui exercez la télépathie ! Oui, il y avait un enfant. Je l’ai su beaucoup de temps après le départ de mon dernier train quittant la gare de Bologne. Elle n’avait jamais eu le courage de m’en parler…
Ce fut à ce point que je m’adressais, de façon assez maladroite, à la première divinité suprême que je pouvais contacter : « Mon Dieu, j’ai besoin que vous existiez, pour une fois. Je vous en prie ! Faites de façon que cette… Zazie ne soit pas la même personne… cette incontournable Française en deuil perpétuel qui m’attendait à la sortie de l’école avant de me consacrer des journées inoubliables ! Je vous en prie, laissez-moi croire qu’il y ait dans ma petite Bologne au moins deux Françaises remarquables ! D’ailleurs, à défaut d’une mère morte ou inconnue, ou d’une presque mère française pas fiable du tout, j’aurais aimé mieux un presque-père farfelu comme ce pauvre diable d’un Napolitain ! »
En sortant de mes vœux probablement inutiles, je vis Michele épuisé. En coupant court son récit, il ajouta une phrase assez grossière : — et pourtant, du jour au lendemain, je laissai Bologne et mon amour fauché.
— Vous rougissez, maintenant ! Où est-elle ?
Il sortit dans le balcon : — elle est là… Là… Là, dit-il, pointant vaguement le doigt en plusieurs directions. Elle est quelque part en Italie, au-delà du magnolia ! Ou peut-être, elle est ici, à Paris. En tout cas, elle est bien vivante, de cela j’en suis sûr. Je sors tous les jours la chercher. Je suis convaincu qu’on se rencontrera comme ça, par hasard, devant un tableau de Renoir…
— Toujours Renoir…
— Ou bien au marché du dimanche, boulevard Richard Lenoir.
— Elle sera habillée en noir, alors ! Vous l’aimez encore ?
— Je ne sais pas, depuis neuf ans… Mais, de quelques façons, ces années-ci, entre nous, je ne les ai pas vues passer du tout !

Giovanni Merloni

(1) À vide, car au Consulat italien Michele C. avait su qu’il aurait dû s’inscrire à l’A.I.R.E. (Association des Italiens résidents à l’étranger) pour avoir le droit de voter à Paris lors des élections politiques italiennes de 2008.