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(Synthèse des épisodes précédents. Après une journée de cauchemars et d’apparitions menaçantes dans l’appartement clair, calme avec balcon rue de la Lune, dont elle partage le loyer avec Michel C., troublée par les redoutables révélations de ce dernier, Anna B. n’a pas réussi à dormir. Au petit matin, tout en essayant de se dérober à une éventuelle suite de leur conversation — où Michele a parlé d’un grand amour vécu du temps de son séjour à Bologne — Anna craint d’avoir elle-même eu affaire à cette femme mystérieuse et se sauve dans le balcon…)

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Het Palais, La Haye, Hollande

Le balcon du « Bon-vin » (Clair et calme avec balcon IV/XIX)

(Récit à la première personne de Anna B.)
Depuis l’aube de jeudi 10 avril, je m’étais exilée dehors, sur le balcon. Debout (ou de temps en temps assise sur une petite chaise pliable qui était là), je m’étais habillée à la hâte, tant bien que mal, endossant mes jeans d’ordonnance, mon chandail informe, mon écharpe et mon béret. Ainsi emmitouflée, je n’avais pas froid, et pourtant je tremblais de peur. Je ne craignais pas de revoir la ligne 9 percer le calme apparent de notre salle commune. Au contraire, j’aurais peut-être salué avec enthousiasme une nouvelle intrusion du monstre qui brisât jusqu’au bout la tranquillité précaire où s’appuyait notre petite société embryonnaire. De quoi avais-je peur, alors ? Je ne le savais pas exactement. Je ressentais néanmoins un écho au fond de mon esprit, une voix qui revenait de loin, pour me dire…
Je m’étais collée au balcon avec un sentiment de vertige. D’abord, j’y avais cherché la liberté, une illusion d’insouciance, comme on en trouve parfois dans les terrasses des bistrots les jours de soleil… Ensuite, me trouvant resserrée entre la porte-fenêtre et le parapet de ciment, j’avais eu la sensation contraire. Tout le monde pouvait s’apercevoir de mes cheveux châtains en désordre, quiconque pouvait essayer d’imaginer mes formes cachées au-dessous de l’épaisse laine irlandaise… « Que fait-elle, l’Italienne ? Est-ce qu’elle attend quelqu’un ? Quelqu’un qui voudrait rentrer par la fenêtre puisqu’on l’a chassé par la porte ? Et celui qui partage son toit… est-ce qu’il dort tranquillement à l’intérieur ? »
Michele, oubliant combien il avait pu, par ses mots imprudents, bouleverser mon horizon et mon petit équilibre, était sorti sans rien dire. Peut-être — que sais-je ? —, il était finalement parti en Italie pour accomplir son devoir de bon citoyen.
Dans l’état pénible que je viens de décrire, j’avais pris les attitudes d’un pigeon qui se promène sur le bord du parapet s’arrêtant de temps en temps pour observer le panorama. À droite, je pouvais rouler mes yeux tout au long de la descente de la rue, où la Lune en personne, au-dessus de la porte Saint-Denis, me saluait à plusieurs reprises. À gauche, la présence m’était indispensable de l’église de Notre Dame de la Bonne Nouvelle… cela moins pour sa personnalité sévère et mystique que pour son nom joyeux. Dans mon égarement, ce qui m’attirait, c’était le square microscopique en face de l’église et, tout près de celle-ci, l’escalier qu’on descend pour atteindre le boulevard… là où vivait, dans le fameux film de Louis Malle, Philippe Noiret, l’oncle incontournable de la petite peste prénommée Zazie…
Et depuis mon balcon incommode, je me consolais en fredonnant une valse brune, où Zazie devenait elle-même chevalière de la Lune… ou alors je songeais à Leopardi, qui s’adressait à la Lune comme à une femme adorée… Sans compter Dante : même si l’on n’était pas au crépuscule et que le soleil pointait à peine au milieu des toits, c’était déjà, pour moi, « l’ora che volge al disio e a’ naviganti intenerisce il core » (« l’heure qui tourne au désir, en faisant tendre le cœur des marins »)… Oui, par éclairs, je prenais conscience du bouleversement qui s’était produit en moi. Un changement de peau, dans l’attente de quelques bonnes nouvelles…
Le nom même du village où je venais de m’installer, Bonne Nouvelle, assumait, ce jeudi matin, une gueule inattendue, ayant une fonction prémonitoire dans mon évolution existentielle.
D’un coup, accoudée sur le parapet, les cheveux écroulés devant les yeux, je me rappelai de mon nom de famille : Buonvino.
« En français ce serait “Bon-vin” ! » Et même si ce nom ne m’appartenait pas vraiment — venant de mes parents adoptifs, avec lesquels je m’étais irrémédiablement brouillée —, je voyais s’installer une liaison positive entre ce nom presque abandonné (bon vin) et cet autre nom que je venais juste d’adopter (bonne nouvelle). Et pourtant, à Bologne, il y avait eu cette dame empressée, cette Française prétendant que je la considérais comme une bonne… débonnaire…
Tout cela contrastait avec l’apparence un peu sinistre de cette rue de la Lune ainsi que du quartier abîmé et presque abandonné aux alentours, cela précipitait vis-à-vis de l’apparence suicidaire de mon balcon… mais il fallait l’admettre : quand j’avais vu pour la première fois l’appartement clair et calme, j’y avais déjà reconnu la manifestation spontanée d’un nouveau destin. Et maintenant, rien qu’inversant ces deux noms — bonne et nouvelle — j’échouais de but en blanc sur une nouvelle bonne… Une nouvelle mère !
Pour Michele C., pour Anna B. ou pour tous les deux ? Pour le moment, je préférai laisser à l’intérieur du petit appartement l’écheveau à dénouer, pour m’occuper dans quelques casse-têtes moins difficiles.

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M.C. Escher (1898-1972), Het Palais, La Haye, Hollande

Ne pouvais-je pas rentrer ? Non, pas encore. Car si la peur avait disparu, elle avait laissé la place à une espèce d’anxiété à fleur de peau qui aurait pu me pousser à tout casser, à tout jeter, à tout…
De mon palier aérien, je pouvais choisir où m’aventurer. C’était la première fois que ce balcon n’était pas projeté dans les rues de Bologne ni dans les ombres coulantes de ses arcades sombres. J’étais à Paris. Sans devoir en ressentir des sentiments de culpabilité, je pouvais bien m’amuser à suivre de pistes invisibles.
Je n’aimais pas, du moins dans ce jeu hypothétique, me plonger dans l’itinéraire triomphal et même rhétorique qui se déclenchait sur ma droite. Je n’aimais pas non plus suivre l’onde du boulevard jusqu’à la place de la République. Je préférais l’itinéraire sournois et caché qu’on peut reconstruire par morceaux, comme un puzzle, à partir de ce petit square en bas, sur la gauche…
Combien de Parisiens le savent, qu’en descendant de rue de la Lune il suffît de traverser le boulevard Bonne Nouvelle pour emprunter la rue d’Hauteville ? Une belle rue rectiligne, qu’on pourrait confondre avec un nombre presque infini de rues parisiennes. Et pourtant, le seul nom de cette rue évoquant la grandissime Constance de Hauteville — la mère de Frédéric II qui fut ainsi une figure majeure dans l’histoire de la civilisation de l’Italie du Sud et de la Sicile — suffit déjà à me donner l’élan, en me rendant provisoirement heureuse. Tout comme il m’arrive toutes les fois que je découvre des personnages qui ont consacré leurs vies à la société humaine, au progrès, à la civilisation… Par exemple Gramsci, ou Jaurès, ou les poètes… Voilà, si je les mets dans un herbier, ces trois noms de rues — lune, bonne nouvelle, haute-ville — vont composer en elles seules un bouquet de rêve…
D’ailleurs, les surprises ne manquent pas, dans ce quartier noirci par le va-et-vient des deux gares ! En remontant, juste un peu, ladite rue d’Hauteville en direction de la bruyante rue La Fayette, l’on croise rue de Paradis ! Vous vous en rendez compte ? Paradis…

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M.C. Escher (1898-1972), Het Palais, La Haye, Hollande

Oui, je suis un peu maniaque, légèrement obsessionnelle. Ce jeudi-là, je m’accrochais à ces noms de rues comme l’on ferait avec des personnes en chair et os, censées nous sauver d’une dérive suicidaire ou alors des abîmes de la mélancolie et de l’absence de force. Ce que j’avais cru voir le jour avant — ne faisant qu’un avec ce que Michele m’avait dit, sans trop de précautions en vérité — m’avait reportée en arrière aux premiers jours de mon installation à Paris lorsque je débarquais ici, ayant quitté non seulement ma ville chérie, Bologne, mais aussi les raisons les plus profondes de mon existence.
Je suivais mentalement les itinéraires connus de ce monde nouveau, dont rien de terrible ou de mystérieux ne pouvait rebondir sur ma figure… pour ne pas rentrer dans cet appartement dévasté… où alors pour ne pas me jeter de ce balcon minuscule et en fin de compte triste.
Je me répétais alors cette espèce de recette : « vous allez vers la droite, et, par le Paradis, vous rejoignez vite l’enfer bruyant du faubourg Saint-Denis… Mais ce n’est pas fini avec ce climat religieux, si peu parisien ! Si vous fermez les yeux, si vous ne vous laissez pas tenter par les vices du marché et de la foule de désœuvrés qui traînent en petites vagues, si vous pointez votre nez vers l’église Saint-Laurent, vos semelles hardies frôleront la désolation tranquille de rue de la Fidélité… Au fond de ce parcours tout à fait exemplaire, vous touchez forcément la pointe tentatrice du boulevard de Strasbourg. C’est le lieu de tout renversement où vous allez perdre l’équilibre et l’orientation. L’église, à première vue imposante, inéluctable, se noie naïvement dans l’espace dilaté des deux boulevards… de Strasbourg et de Magenta, comme si c’était tout à fait agréable la violence que le quartier a subie au moment de sa naissance… Vous avez peur. La nostalgie de la religion, d’une religion quelconque, ne vous soutient plus. D’ailleurs, vous avez besoin de calme. Dès que vous aurez traversé, vous tournerez juste un peu sur la droite et… voilà. Le passage du Désir vous accueillera. C’est drôle et rassurant, mais voilà : d’un côté à l’autre de cette démolition très bénéfique, dont on ne remerciera jamais assez le baron Haussmann, deux ruelles se dévisagent, lointaines et incompatibles, sans aucun espoir de se comprendre réciproquement : la rue de la Fidélité et le passage du Désir. Mais ce n’est qu’un instant, rien qu’un frisson de plaisir ou de terreur. Le calme du passage, en contraste évident avec son nom anxieux, vous sauve, par son architecture hautaine et silencieuse, du fleuve des multitudes agitées en vous emmenant au-delà de l’insupportable brouhaha sans que vous ayez le temps de vous en apercevoir. Après le Désir, fermez un instant les yeux pour ne pas voir le faubourg Saint-Martin… Je vous concède juste de regarder, à votre droite, ce château surchargé de pinacles où trônent la Mairie du Xe et, au fond, la glorieuse Porte Saint-Martin. Mais après, empruntez vite la rue que vous voyez en face, traversez vite boulevard Magenta et sauvez-vous finalement dans la rue des Vinaigriers, cette rue qui sent encore les vapeurs alcooliques et le bien-être d’une pause… »

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M.C. Escher (1898-1972), Het Palais, La Haye, Hollande

Oui, la rue des Vinaigriers ! C’est là que j’allais, pendant ce mois d’avril 2008, tous les mercredis et les samedis après-midi. Un jour, je me baladais tout au long du canal Saint-Martin, lorsque je suis tombée sur l’enseigne tout à fait particulière de l’association des Garibaldiens. J’y suis entrée et j’ai découvert des gens hors du temps qui savaient tout sur les ancêtres italiens. Dès lors, même si j’avais laissé Bologne, imaginant que je n’y serais plus revenue, je n’avais pas pu me passer de cet attirail douceâtre, de cet épouvantail nostalgique. Paris est plein d’Italiens immigrés, qui ne connaissent que quelques mots de la langue de leurs arrière-grands-pères. Cependant — comme les saumons et les anguilles —, ils veulent, coûte que coûte, remonter vers ces sources bénites, qu’ils voient toujours limpides et généreuses… Chacun de nous voudrait rentrer dans le ventre de son Ève de famille qui nous a vomi, s’attacher à la verge de cet Adam qui a participé sans trop de soucis à notre conception !

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M.C. Escher (1898-1972), Het Palais, La Haye, Hollande

Giovanni Merloni