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(Synthèse des épisodes précédents. Après une nuit blanche sur le balcon de l’appartement clair, calme avec balcon rue de la Lune — dont elle partage le loyer avec Michel C. —, encore troublée par les inquiétantes révélations de la veille, Anna B. confie dans une pause que le départ de Michele pour Naples devrait lui accorder. Mais celui-ci devra probablement reporter ou annuler ce projet. Rentré dans l’appartement, comme si de rien n’était, il veut tout savoir de sa jolie colocataire…)

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Bologne, petit théâtre de la Villa Aldrovandi

Anna, la réfugiée (Clair et calme avec balcon V/XVIII)

(Récit à la première personne de Anna B.)
« Ce trois-pièces-ci est mon radeau… J’espère seulement que je ne suis pas tombée de Charybde en Scylla ! Je dois faire face, pendant la nuit, à la confusion de sentiments de remords ou de regret… aux cauchemars de fantômes révélateurs ou bondissant en forme de chantages de l’Italie abandonnée. Le matin, je dois suivre mon tempérament assez raisonnable, qui m’emmène à essayer de pactiser avec la réalité de Paris. » Voilà la synthèse de mes pensées que je pourrais situer à moitié de la « matinée absurde » de jeudi 10 avril 2008. C’était en fait midi quand j’entendis depuis le balcon le claquement de la porte d’entrée. Un chuchotement timide et gentil par rapport à l’impétuosité de mon rêve. Je rentrai par la porte-fenêtre et je vis devant moi Michele essoufflé, chancelant, une baguette à la main : — où êtes-vous, maintenant, en Italie ou en France ? me dit-il.
— Lorsqu’on est tous les deux ici, dans ce petit salon, répondis-je, nous sommes en Italie et la France est au-delà du balcon.
— C’est la même chose pour moi. Quand je suis seul, je regarde le parquet, la cheminée, les moulures du plafond, j’écoute les bruits de la rue et je sais que je suis à Paris. Et alors, l’Italie voltige entre la rue de la Lune et le boulevard… Cette pente légère, avec les réverbères qui semblent empruntés à une carte postale… c’est quand même une rareté, ici. J’y retrouve certaines ruelles de Naples…
— Bon, voilà. À force d’évoquer les lieux de notre première vie, nous sommes en train de nous convaincre que ces deux fauteuils sont à Bologne, tandis que le magnolia est à Naples… j’ajoutai de ma part, avant de réaliser que Michele était rentré à la maison au lieu de partir. Je n’avais même pas remarqué sa valise… Mais… que faites-vous là ? lui dis-je, émerveillée en retard.
Il m’expliqua que ses tentatives de partir en Italie avaient misérablement échoué. Car il n’y avait pas de place dans les trains. L’avion, à la dernière minute, était trop cher. Dans mon for intérieur, je me sentais gâtée et en position de supériorité, du fait que je pouvais voter à Paris comme si j’étais à Bologne. Je ne pus donc m’empêcher de penser que Michele… — Entre le dire et le faire, il y a toujours une mer… ou une mère ! lui dis-je. Malheureusement, je ne peux pas voter pour vous aussi !
Pas du tout convaincue, je l’avais invité à se résigner… d’ailleurs, il était fort probable que son vote n’aurait rien changé, on n’était pas encore à l’heure « x », peut-être, ou alors au moment de la vérité… mais il me coupa la parole. Il se rendrait Porte d’Italie avec le métro, et après il voyagerait en autostop…
— Partez, restez, faites ce que vous voulez ! Mais gardez votre souffle, quand même ! Ma réponse conclusive tomba dans une espèce de néant ou de paresse à laquelle je ne m’attendais pas. Voyant mon expression de sphinx, il m’expliqua qu’il préférait faire un marathon non-stop Paris-Naples-Paris en partant le samedi matin. Car en Italie on vote le dimanche et l’on peut encore voter le lundi matin.
Dans son labyrinthe de mots, j’y retrouvai la peur qui avait explosé dans le métro, ces souvenirs pleins de réticences ou de confessions exagérées… Il me semblait de vivre dans une immense salle pleine de chaises vides. En attendant ces bénites élections du même esprit avec lequel on attendrait Godot, nous aurions pu choisir tel ou tel endroit de la salle pour nous asseoir et affronter chaque fois un sujet différent. Et j’ai eu peur que les sujets de nos conversations ne soient pas légers du tout. Des questions vitales pour Michele et pour moi aussi, peut-être plus graves que la plus grave des élections, si possible. Pouvait-il y avoir une chose plus importante que les élections à deux mille kilomètres d’ici ?

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Bologne. Niccolò dell’Arca, Marie dans la Complainte de Christ mort.

La salle de l’appartement clair et calme avec balcon n’était pourtant la nef de l’église d’à côté, ni celle de l’église de San Martino, à Bologne… où, unique chose sûre de ma vie tourmentée, je fus baptisée hypocritement par monsieur et madame Buonvino. Je ne me rappelle plus si les Bolonais fidèles y profitent de chaises de paille, comme dans Saint-Eustache, ou alors… J’étais en train de développer cette enquête oiseuse lorsque Michele — ayant rangé la valise dans la chambre et la baguette dans la microscopique cuisine dépourvue de congélateur — provoqua une discussion entre nous… Ou pour mieux dire un inquiétant rapprochement de nos vies réciproques.
— Il faut d’ailleurs s’adapter à l’idée que nous sommes à Paris, dit-il. Nous ne pouvons pas vivre tiraillés par deux trains en course ni voyager dans deux directions opposées… Puis il me demanda poliment la raison de mon déplacement en France.
— Je suis venue ici, lui répondis-je, sous le prétexte d’y trouver des documents importants. De documents concernant des Italiens ayant vécu quelque temps en France qui avaient participé à la Résistance… Comme je lui expliquai les membres de la famille où j’avais grandi étaient pour la plupart de gauche. Parmi tant de disgrâces, j’avais eu la chance de respirer un air de passion où l’engagement n’était pas sombre ni mystérieux. Donc, je me suis consacrée de façon tout à fait spontanée à l’histoire du mouvement ouvrier et de l’antifascisme. Dommage que ces mots « antifascisme », « mouvement ouvrier » ou pire, « classe ouvrière », plongent aujourd’hui dans l’oubli. Un oubli souvent accompagné par de vagues sentiments de culpabilité…
— Excusez-moi, mais je n’ai pas envie de continuer, dis-je à ce point-là de la culpabilité… Mais Michele insista, il voulait tout connaître de moi. Je lui parlai alors de monsieur Buonvino, mon père. Cet homme assez ordinaire se transformait quand il me parlait par exemple de Berlinguer ou de la grande journée du référendum sur le divorce piazza Maggiore en 1974… Il m’emmenait dans les fêtes de l’Unità où je voyais les gens s’amuser très simplement, danser le « liscio », chanter en chœur… Non, je ne pouvais plus continuer. Et j’avais compris pourquoi. J’expliquai à ce Napolitain au regard rêveur combien j’étais redevable à mon père… C’était lui qui m’avait inculqué cet amour pour la justice et la cohérence ! Lui qui m’avait tout caché ! Non, je ne pouvais plus lâcher prise. Je devais absolument garder ma cohérence à moi, qui devait dorénavant se séparer de toute reconnaissance envers monsieur Buonvino. D’ailleurs, je ne pouvais pas renoncer à mon identité ne faisant qu’un avec mes idéaux. Je devais continuer, même à niveau isolé, personnel, ma lutte idéale contre l’effacement des choses positives pour lesquelles des générations entières ont travaillé et sont mortes…
— Je voudrais vous embrasser, me dit de but en blanc Michele, en me coupant la parole. Heureusement, je compris que ce n’était pas ce type d’étreinte que j’aurai dû craindre dans la situation, particulière ou banale, je ne sais pas, où je me trouvais : un homme et une femme seuls dans un appartement au quatrième étage dans un immeuble peuplé de gens pour la plupart réservés et indifférents. Je voudrais vous embrasser, platoniquement, ajouta-t-il avec un sourire. Puis, suivant une longue péripétie de mots, il voulut savoir ce qui s’était passé au juste, dans la famille Buonvino.

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Bologne. Niccolò dell’Arca, Marie dans la Complainte de Christ mort.

— Lorsque mon père est mort, lui dis-je sans aucune retenue, je me suis trouvé devant une fausse mère me disant que ma vraie mère était morte à ma naissance. Comme vous pouvez l’imaginer, je suis entrée dans le plus effrayant des cauchemars. Je me suis rendu compte qu’au cours de sa vie mon père avait fait tout le possible pour me dérober à l’égoïsme de cette femme perfide qu’il avait pourtant gardée à ses côtés.
— Ne suffisait-il pas la disparition d’un mari et d’un père ? Pour quelle raison a-t-elle voulu te donner, sans attendre, une seconde douleur ?
— Non, fais attention, en français on dirait « seconde » s’il n’y avait pas une troisième douleur, mon ami, lui dis-je sans trop réfléchir. Vous permettez que je vous appelle ami ?
— Je me demande ce qu’il peut arriver encore, après cela. Bien sûr que nous sommes amis !
J’étais sur le point d’exploser. Je m’aperçus que malgré ses airs de Saint-Christophe, Michele fixait mes genoux nus, fort illuminés dans la faible lumière de l’ampoule qui faisait fonction de lustre. Cela ne dura qu’un instant. Pour me distraire (ou tromper soi-même), mon colocataire se lança dans une exploration assez grossière des problèmes de l’installation à Paris : — comment faisiez-vous aux premiers temps ? Pour moi, découvrir la baguette et tout ce que peuvent offrir ces merveilleuses boulangeries m’a fait vite oublier les cornetti et les sfogliatelle. Certes, j’ai dû un peu peiner pour trouver un engin pour faire un café buvable… Mais le plus difficile a été se défendre du froid, la nuit. En même temps, les derniers temps de Naples, ma sœur Enzina m’avait excessivement gâté. Bref, j’étais terrorisé à l’idée du travail immense de faire et défaire un lit avec une ou deux couvertures, en plus d’une couette… Quand je suis allé acheter ce truc… le vendeur me regardait avec méfiance, imaginant peut-être que j’étais un clochard, un sans-abri…
— Nous ne sommes pas si loin que ça, lui répliquai-je. Ce ne serait pas si extraordinaire, dans une ville comme Paris, de glisser nous aussi dans la rue. Tout est tellement précaire…
Il mima sa façon maladroite de se faufiler dans un sac à couchage comme si c’était un étui ou une enveloppe. Cela me fit beaucoup rire… — Et vous ? Vous faites comment ? ajouta-t-il.
— Je suis née à Bologne, ne l’oubliez pas. Donc je suis beaucoup plus trempée que vous… Avant, en vous écoutant, je me demandais si vous alliez quelques fois à l’Osteria des poètes… Michele hocha la tête affirmativement. Je continuai : — un lieu légendaire, où je me rendais avec mes camarades de l’université… Pourtant ce fut là qu’il m’arriva… Cet homme… Vaguement, tandis que j’évoquais cet épisode noir… Michele s’approcha de moi. J’en eus un frisson me traversant de la tête aux pieds. Heureusement, il restait debout, immobile… Je repris mon récit : — tout arriva avec une vitesse affreuse. Ce fut le jour même que ma marraine, celle que jusque-là j’avais appelée ma mère, avait cédé à son affreux élan de sincérité. Vous vous en rendez compte ? Ne sachant quoi faire — comme je vous ai dit hier, je ne suis même pas capable de faire le signe de la croix… — je me suis sauvée dans la paroisse de Saint-Martino, via Oberdan. On m’avait parlé de don Luigi, un jeune prêtre très bien. Je lui ai confié ma disgrâce, il a été tout de suite empressé et compréhensif envers moi. Tous les soirs, vers sept heures, je l’entendais dire la messe, puis je le suivais dans la sacristie, où l’on parlait de tout, même du parti communiste qui n’existait plus, désormais, même s’il avait changé de nom. Don Luigi m’avoua sans trop de tournures qu’il était communiste et qu’il avait toujours essayé de refouler, dans quelques replis reculés de son être, un esprit subversif. Moi, je ne donnais pas trop d’importance à ces confessions, ni à certaines exaltations mystiques qu’il voulait partager avec moi… Bref, un soir, il me proposa de continuer notre colloque dans un bar à vins. Je proposai l’Osteria des poètes, qui m’était familière. Il me donna rendez-vous sous les arcades en face de l’église. Quand il sortit, ce n’était pas la même personne avec qui j’avais si librement ouvert mes pensées et mon âme. Il était en civil, avec un pull orange et des jeans abîmés. Quand nous arrivâmes à l’Osteria, une musique envoûtante hantait les lieux…

« I’ te vurria vasà ». 

— Maintenant, je suis obsédée par mon enfer perdu, que je vois comme un paradis, que le vide actuel ne peut pas soulager jusqu’au bout. Il reste toujours un entrebâillement, une fente douloureuse, sinon un gouffre. Et je ne suis plus sûre de moi. J’ai peur de commettre des fautes graves.

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Bologne. Niccolò dell’Arca, Marie dans la Complainte de Christ mort.

De toute évidence, le renouvellement du souvenir de cette rencontre et de ce qui s’en suivit — dont je ne réussis pas encore à me détacher pour m’en donner une explication quelconque — pouvait provoquer une catastrophe. « Que ferait-il, Michele, si on était dans le choix entre « Quitter” la partie ou « Doubler” la poste ? Heureusement, cette confidence dangereuse et extrême brisa la glace entre Michele et moi. Il vit peut-être au fond sombre de mon récit inachevé l’incommensurable distance qui nous séparait et il décida, de toute évidence, de quitter toute éventuelle hypothèse de séduction. De la quitter à jamais. Moi je vis en lui un frère aîné dont la dangerosité était inversement proportionnelle à celle de don Luigi. Tandis que ce dernier, en dépit de ses professions de foi, s’était révélé un voyou délinquant, Michele, tout en se rangeant parmi les pires sujets et les moins recommandables, il possédait une sacrée clé pour fermer les portes sombres du désir brutal pour ouvrir les fenêtres célestes de la fidélité la plus respectueuse.
— Vous avez commis peut-être une faute à venir habiter ici, me dit-il entrouvrant la porte-fenêtre pour attirer un souffle de crépuscule dans la pièce. Voyez, ici on vous gâte la tranquillité avec des superstitions et des tourbillons sans queue ni tête… En même temps, vous pouvez être bien sûre que rien ne vous sera emprunté ni volé en dehors de votre fraternelle, libre et égale volonté républicaine !

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Bologne, Leonardo Bistolfi, Monument à Carducci

Giovanni Merloni