Mots-clefs

,

000_clair et calme 180

(Synthèse des épisodes précédents. Après une journée d’inquiétantes révélations – suivie par une nuit blanche sur le balcon de l’appartement clair, calme avec balcon rue de la Lune -, dans la journée de jeudi 10 avril 2008 Anna B. avoue à son colocataire Michele C. les raisons de son déplacement soudain de Bologne à Paris. Cela fait déclencher une suite de confidences réciproques qui se poursuivent pendant une très longue soirée…)

001_la pontessa 2 2000 180

Un « appart » panoramique (Clair et calme avec balcon VI/XIX)

(Récit à la première personne de Anna B.)
Dans notre « appart » (un peu moins clair et calme que d’habitude, en ces jours-là), en plus des trois pièces de taille ordinaire, il y avait une petite cuisine, très mal équipée, dépourvue de congélateur et même d’une table digne de ce nom. Michele et moi nous avions pris l’habitude d’y faire de rapides incursions pour accéder au micro-ondes, quitte à nous retirer après, chacun dans sa chambre, pour avaler en parfaite solitude le mesclun avec les tomates et les moules marinées, ou la purée d’artichauts de Monoprix. Mais, depuis notre long dialogue rapproché de cet après-midi du jeudi 10 avril, cela ne pouvait pas continuer ainsi. Ce fut Michele qui lança le signal de fumée en premier, ouvrant sa porte. J’entendis au-delà de la mienne une chanson napolitaine, Scalinatella, voltiger dans la salle commune vide. Pour y répondre, juste au moment où la dernière note de celle-ci disparaissait dans le vide parisien, j’ouvris ma porte à mon tour, tout en lançant « Oh quant’è bella l’uva fogarina », une chanson populaire de la vallée du Pô. L’assiette de spaghetti sur la main, avec un sourire complice, Michele gagna alors le centre de la salle, là où il pouvait jeter un œil dans mon modeste univers… où les papiers prenaient le dessus sur les autres décors. Un désordre que je défendais pourtant comme une lionne : — gare à vous ! Vous voyez bien qu’au pas de la porte il y a des barbelés invisibles…
— Chez vous, on est à Bologne. Chez moi, on est à Naples…
Avec cette suggestion, après avoir aimablement discuté, chacun devant sa porte, chacun avec son dîner nu et cru sur les mains, notre salle commune était devenue de but en blanc un wagon ferroviaire ou alors le hall d’une gare italienne. TURIN, MILAN, BOLOGNE, FLORENCE, ROME, NAPLES ! En dehors de la porte-fenêtre, le ciel voltigeait sur Paris ou alors au-dessus des différents paysages accompagnant le va-et-vient pendulaire de nos discussions acharnées.

002_treno001

Oui, décidément, ces quatre jours vécus en état de suspension physique et mentale entre France et Italie — par la faute d’élections qui devaient sanctionner négativement la dérive d’erreurs en chaîne que le peuple italien n’avait su reconnaître à temps — ce furent aussi les quatre jours qui devaient révolutionner ma vie et la vie de Michele aussi.
Donc, si notre appartement panoramique était devenu bruyant comme une gare et fourmillant comme une ruche, nos deux têtes ainsi que nos âmes se voyaient continûment dépassées par les événements, les souvenirs, les révélations les plus douloureuses ou les plus scandaleuses…
Au centre de la pièce commune, comme une fontaine douée de statues et d’obélisques, cette hypothèse du voyage de Michele de la France à l’Italie se mêlait facilement, dans la fougue de nos élans, aux nombreux voyages peut-être croisés que nous avions endurés tous les deux — ô combien de fois ! — d’une partie de l’Italie à l’autre…

003_treno002

Il y avait eu, dans la vie de mon ami colocataire, un voyage qui l’avait marqué, beaucoup plus que les autres tous rassemblés, le jour où il avait quitté Bologne pour rentrer, la queue entre ses jambes, à Naples.
D’ailleurs, tous les changements radicaux de ma vie, ils ne sont pas vraiment liés au travail ou à mes idées politiques, avait-il dit de façon résignée et solennelle.
Je commençais déjà à le connaître. Il n’allait jamais au cœur du problème. Il devait toujours parcourir les itinéraires de sa mémoire comme s’il ne se souvenait de rien, en quête de quelques repères auxquels s’accrocher. Parfois, je devinais en avance ce qu’il allait dire de là dix ou quinze minutes, mais je le laissais parler… je ne sais même pas pourquoi. Jamais je n’avais eu une telle attitude à l’écoute ni une telle patience.

004_treno004

— Lors de la déchirure qui m’amena à quitter Bologne, j’avais essayé même de me convaincre que c’était un signe de la destinée : les sirènes de mon enfance napolitaine faisaient valoir leurs droits sur ma personne, sur mon corps encore plus que sur mon âme… Je devais forcément en être charmé. D’ailleurs, comment aurais-je pu me rebeller à l’appel de la forêt ?…
J’aurais voulu l’arrêter. Car je voyais voltiger sur ma tête une reine de la nuit à la gueule effrayante. Je ne pouvais pas savoir a priori si elle aurait été méchante ou bienfaisante. Et pourtant elle se rapprochait tel un aigle qui aurait pu me ravir au sommet d’une montagne ou alors une chauve-souris débonnaire, prête à me caresser avec ses ailes dégueulasses…
Sans trop se soucier de mes réactions, Michele continua : — en réalité, il y avait eu une rupture entre cette fée insaisissable et moi. Du jour au lendemain, elle avait décidé de retourner en France, sans m’en expliquer les raisons. De ma part, je n’eus pas le courage de tirer les choses au clair. Après j’ai appris qu’elle voulait me protéger.
— Vous protéger ?
— Peu de temps après mon départ, dans une carte postale avec les tours de Bologne, une amie commune, Franca D., m’avait avoué que Zazie — elle aussi l’appelait ainsi — n’avait pas voulu me mêler à ses problèmes personnels
— Elle était donc liée à quelqu’un… d’autre ?
— Ça, je le savais depuis notre première rencontre… Michele se mit à tourner en rond, comme un cheval de manège. Il vomit son crapaud à la hâte, d’une façon assez abrupte : avec le temps ses « stigmates » personnelles l’avaient de plus en plus emmené à accepter des amours partagées…
— Des stigmates… ? Le ménage à trois ? Vous me confondez, lui dis-je en essayant de rire.
— C’est une longue histoire, qui remonte à ma mère et a mon père, dit-il en s’asseyant de nouveau. C’est peut-être à elle la faute primordiale, car elle n’était pas proprement une mère, elle se comportait plutôt comme une femme fatale… Et mon père était jaloux de moi, son fils dévoué… même plus que de n’importe quel habitué de notre maison… Mais c’est tout enseveli, cela… Certes, je ne me suis jamais marié, peut-être, inconsciemment, pour ne pas décevoir ma mère, pour la laisser tranquille…
— Cette Française de Bologne, lui dis-je, cette mère réincarnée que vous avez heureusement rencontrée à six cents kilomètres de la mère réelle… Elle a eu peur, elle aussi, de vous décevoir, de vous faire souffrir ?

005_treno005

— Elle ne m’avait rien dit et cela, contrairement à ce qu’elle avait imaginé, m’avait jeté dans un état pénible dont je ne suis plus sorti depuis. Il m’a suffi de cette carte postale pour partir exprès à Bologne. Là, j’ai su qu’une fille était née, avant que je connaisse sa mère.
— Ça, c’est pire que l’histoire de la « passerinette » (1) :

J’éprouvai une étreinte au cœur, ce soir-là
ma maisonnette accueillit Passerinette.
Et elle chantait… chantait bien gaillarde
de trilles et cris la salle remplissait…
et dans mon cœur un beau rêve je caressais
je l’adorais…
peut-être… je l’aimais.

— J’aurais dû assumer la responsabilité de cet amour, rester à Bologne, ajouta-t-il. J’aurais dû attendre là son retour.
— Mais vous ne pouviez pas tous savoir. Toutes les femmes mélancoliques ne sont pas aussi des mères anxieuses… dis-je sans réfléchir. Tout de suite après, j’ajoutai : moi j’ai quitté Bologne en juillet 1999. Et vous ?
— Étrange coïncidence ! répondit-il, touché. Je suis parti à Naples le 10 août de la même année, juste quelques jours après vous. Ce fut un moment d’égarement tranquille, que je ne ressentais pas, alors, comme un passage vraiment douloureux et dramatique. Ensuite, dès mon arrivée à Naples, j’ai commencé à glisser… à m’effondrer dans une espèce de tour de Babel à l’envers…
— Maintenant, vous êtes à Paris ! Vous avez ici une Babel horizontale. C’est plus confortable, plus évident aussi. En général, vous l’avez bien vu, chacun attend son tour pour prendre la parole, dans les discussions !

006_treno006

Giovanni Merloni

(1) en italien « capinera«