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(Synthèse des épisodes précédents. Au terminus du deuxième jour de révélations réciproques, Anna B. et Michele C., tout en se vouvoyant, entament une respectueuse amitié. Car l’urgence de la question des élections politiques italiennes de 2008 a fait déclencher une quête de la vérité qui n’a pas de répit. D’ailleurs, il n’y a pas que le passé douloureux d’Anna B. qui va se mesurer sur le bonheur raté par Michèle C, son colocataire dans l’appartement clair et calme avec balcon rue de la Lune. Gaetano Calenda, le grand-père prestigieux de ce dernier, intéresse Anna. Cette figure négligée d’un passé révolu, qui mérite pourtant d’être encore fouillé, l’intrigue. Elle a une brillante idée…)

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Ferme du Caillou, dernier quartier général de Napoléon (Waterloo, 1815)

Aux chansons on peut tout pardonner (Clair et calme avec balcon VI/XIX)

(Récit à la première personne d’Anna B.)
« Maintenant, vous êtes à Paris ! Vous avez ici une Babel horizontale. C’est plus confortable, plus évident aussi. En général, vous l’avez bien vu, ici chacun attend son tour pour prendre la parole, dans les discussions ! » Par cette phrase hasardeuse, j’avais provisoirement réussi à endiguer l’avalanche de chagrin que Michele et moi nous avions fabriquée à force de souvenirs déplacés et de fantômes fastidieux.
— Cela risque de se transformer en boule de suif ou de saindoux ! m’exclamai-je tout de suite après.
— Quoi ? réagit Michele.
— Il est onze heures du soir, dis-je. Demain, je voudrais essayer de reprendre le fil de mes engagements, sinon je ne mange plus et je glisse dans la rue… Mais j’ai eu une idée, il faut que je la dise maintenant…
— Ah, oui ! Maintenant ou alors jamais…

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 Ferme du Caillou, dernier quartier général de Napoléon (Waterloo, 1815)

— Je sais qu’il ne suffit pas d’avoir une bonne idée… Vous souvenez-vous de la chansonnette de Giorgio Gaber ?
— Oui, bien sûr, répondit Michele, en la fredonnant un peu tristement :

Une idée, un concept, une idée
tant qu’elle reste une idée
c’est seulement une abstraction
si je pouvais avaler une idée,
j’aurais fait ma petite Révolution…

Nous sommes un peuple de chanteurs. Aux chansons on peut tout pardonner. Elles nous servent de béquilles ou alors elles peuvent devenir de formidables armes impropres… Dites-moi, je vous écoute !
Tandis qu’il répétait encore une fois cette ritournelle subtilement anarchiste (en fin de compte étrangère à toute vision concrète de la société humaine), je décrochai du mur le portrait de Gaetano Calenda, le fameux grand-père de Michele. Je fis deux tours de la pièce avec cette espèce d’affiche sur ma poitrine, imaginant d’avancer au milieu d’un cortège de manifestants. J’avais eu cette impulsion déjà quelques jours avant ce précipice de confessions croisées. En fait, j’ai toujours trouvé dans l’histoire des réponses intéressantes. Maintenant, je voulais savoir jusqu’à quel niveau les angoisses électorales de Michele avaient à faire avec cette figure noble que les années sombres du fascisme et la Deuxième Guerre avaient presque totalement offusquée.
— Il me semble une figure importante, un chef de file, dis-je, en assumant un ton professionnel. Sur cela, et sur cette année 1936, cruciale pour l’Europe… il faudrait absolument… Il mourut en 1936, n’est-ce pas ?
— Mais non, non, laissez tomber, protesta Michele. Ce n’est pas le bon moment pour taquiner le chien qui dort… Il faut faire attention ! Si nous sortons Gaetano de son sommeil, une mèche explosive va s’allumer…

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Braine-l’Alleud (Belgique), Panorama de la bataille de Waterloo réalisé par le peintre français Louis Dumoulin en 1912

J’insistai : — est-ce que vous savez déjà tout de lui ? N’êtes pas curieux, au contraire, d’en connaître plus ?
— Écoutez, Anna… Déjà, cette année… finit par 36… un numéro très dangereux… Sans compter que son opposé, le 63, l’âge qu’avait Gaetano à sa mort, c’est la même que j’ai maintenant… Non, non, ces numéros parlent clair. Ils disent que si je touche à ce sujet, mon heure est sonnée !
Devais-je cohabiter justement avec un napolitain et en plus superstitieux ? Sa réponse m’avait agacé, mais je fis semblant de m’amuser même à son jeu. D’ailleurs, il n’avait pas fini de m’étonner : — j’ai aussi un autre souci, dit-il, je ne veux pas vous entraîner dans une chaîne dangereuse. Car 36… c’est votre âge aussi ! Si je ne me trompe pas, vous venez juste de fêter votre anniversaire !
— Comment le savez-vous ?
— Au guichet de notre Consulat, votre passeport était à côté du mien. Vous êtes née rue d’Azeglio à Bologne le 8 avril. À la Maternité…
— D’accord, si je suis votre pensée, 36 pour deux… on est à 63. Il vous manque des numéros pour parier au loto !
— Il y a le 72…
— Ne plaisantez pas… vous savez déjà que je suis née en 1972 !
— Et moi, je suis né 72 ans après mon grand-père, 72 ans viennent de passer depuis sa mort… Après, il y a le 9 !
— Le neuf ? Vous me faites peur !
— Prenez le 63, le 36 et le 72… Après, réduisez-les chacun à un seul numéro : 6 et 3 font 9 ; 3 et 6 font 9 ; 7 et 2 font 9, encore ! Sans compter que nous habitons au numéro 9 de la rue de la Lune, à neuf pas de la ligne 9 du métro.

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Braine-l’Alleud (Belgique), Panorama de la bataille de Waterloo réalisé par le peintre français Louis Dumoulin en 1912 

— Laissez tranquille la ligne 9, tenez-la en dehors de toutes ces folies ! dis-je, en touchant mon ventre comme l’aurait fait une femme enceinte. Je crois que vous vous trompez. Neuf c’est le numéro des cycles qui s’achèvent, mais aussi celui des vies qui commencent.
— Que voulez-vous dire ? dit-il, intéressé, avant de rôder dans la pièce comme un gorille en cage, tout en comptant avec les doigts.
— Il y a juste neuf ans que je suis à Paris, déclarai-je d’un ton austère. Donc, si le 9 est un numéro symbolique, je préfère penser que c’est pour le bien et non pour le mal…
Ensuite, je changeai de ton, et ne cachai pas ma rage : — il faut rompre avec le passé, avancer sans se retourner en arrière !
Voyant de l’agitation s’afficher sur la gueule de mon interlocuteur, je redevins calme : — arrêtez-vous un instant ! Vous risquez de devenir un manège humain. Asseyez-vous ici.
Tandis qu’il demeurait perplexe sur sa chaise près de la fenêtre « en contrelune » je me rendis dans ma chambre pour y récupérer une cigarette. Cela faisait partie de nos accords, une cigarette dans la salle commune après le dîner… Une fois exploité le rite de l’allumage et de la première bouffée, je lui fis ma proposition : — j’ai un ami qui travaille à la télévision… un réalisateur. Je l’ai rencontré hier chez les « Garibaldiens », rue Vinaigriers, où je cherchais des traces du passage de votre grand-père Gaetano.

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Braine-l’Alleud (Belgique), Panorama de la bataille de Waterloo réalisé par le peintre français Louis Dumoulin en 1912

— Uhm… comment s’appelle ce monsieur ?
— Olivier E. Et le titre de son programme est… « L’entretien impossible ». Dès qu’il a vu que je m’intéressais à cette figure mineure de la Résistance, il ne lâche pas prise. Il m’a téléphoné dix fois déjà. Après une fausse Rosa Luxembourg et le pantin de Filippo Turati, il aimerait justement interviewer votre ancêtre.
— Je ne peux pas apporter grand-chose à cette enquête. Je n’ai qu’une lettre de Turati à Gaetano, quelque part. C’est d’ailleurs le seul tesson survécu à l’incendie.
— Quel incendie ?
— Le Fahrenheit 451 de ma famille dit-il d’un air sombre.
— C’est vraiment dommage ! Il était journaliste, donc il écrivait continûment : des lettres, des messages, des poésies peut-être… Mais vous savez quelque chose qui va avoir une valeur énorme, tout ce que vous avez retenu de la tradition orale de la famille !
— Je n’ai pu garder que ce vieux tract, une pièce rare, introuvable…
— Alors, vous n’avez pas compris en quoi consiste mon idée géniale ! Ne voyez-vous pas que vous êtes son portrait, en chair et os ? Regardez-vous dans la glace ! Comme ça. Oui, un peu plus proche de la photo. Vous voyez ? Vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau : même nez, même air distrait, même bosse, même esprit d’observation dans les yeux, même bouche charnue ! Et les poches… Ne voyez-vous pas que les poches de Gaetano sont pleines de clés, de cartes et de mouchoirs… comme les vôtres ?

Giovanni Merloni