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(Synthèse des épisodes précédents. Au terminus du deuxième jour de révélations réciproques, se déclenche — pour Anna B. et Michele C. — une quête de la vérité qui n’a pas de répit. Tandis que Michele découvre quelques fragments essentiels du passé douloureux d’Anna, celle-ci, mêlant sa passion de chercheuse à sa curiosité humaine, insiste pour que Michele participe à la prestigieuse émission télévisée (« Une entrevue improbable ») consacrée à des personnages charismatiques ayant réellement existé. Fouillant dans les archives, Anna a trouvé de documents importants selon lesquels Gaetano Calenda, le grand-père de Michele, avait été, au début du siècle dernier, un des pères fondateurs du socialisme réformateur en Italie. Michele devrait incarner son ancêtre dans une passionnante interview fictive. Mais le souci de vérité historique d’Anna cogne contre les multiples craintes de son colocataire. Celui-ci ne ressent pas que d’une brûlante déchirure pour avoir abandonné son pays ainsi que toutes les batailles idéales ; il a peur de son passé sentimental, qu’il n’a pas su trancher de façon nette et claire. Le passé d’ailleurs revient toujours, parfois, il monte sur un train, comme l’a fait la nuit dernière une collègue du lycée Caccioppoli, Vera Marasco…)

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Au grand jour (Clair et calme avec balcon VIII/XIX)

(Récit à la première personne d’Anna B.)
Vendredi matin, suivant mon itinéraire préféré — c’est-à-dire le plus long et le plus tortueux — je m’étais rendue chez les « Garibaldiens » pour y rencontrer Olivier E., le journaliste télévisé passionné des époques révolues. Celui-ci était arrivé très tard dans la matinée, essoufflé, accompagné par deux Italiens, un homme et une femme sur la cinquantaine. Puisqu’il avait hâte de repartir pour un autre rendez-vous, je n’avais pas eu le temps ni le calme de lui expliquer combien Michele avait protesté contre cette idée de l’interview « impossible »… Olivier E. ne faisait que sourire, tout en se montrant épuisé et alourdi par ses graves pensées, tandis que les deux Napolitains — dont je ne voyais pas la fonction ni le rôle — essayaient de devenir transparents en se cachant derrière les modestes décors appuyés aux murs de l’association.
En rentrant par la voie la plus directe, c’est-à-dire la rue du faubourg Saint-Martin jusqu’à la porte homonyme, je me sentais pressée, troublée comme une mère qui ait laissé son enfant de quatre ans seul à la maison. Je me demandai si Michele était devenu déjà tellement indispensable pour moi…
J’étais en train de refuser vivement cette idée — en essayant de rassembler des preuves pour l’innocence de mes sentiments ainsi que mon étrangeté vis-à-vis du rapport contradictoire que Michele entretenait avec son passé personnel et familial — quand je m’aperçus que j’avais désormais faufilé la clé dans la porte de l’appartement clair et calme avec balcon au quatrième étage rue de la Lune.

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Je fis deux pas dans l’entrée et je faillis tomber à cause d’une malle placée de travers. Je sus par la suite que ce catafalque de cuir (où Michele gardait ses mémoires secrètes ; ayant appartenu selon lui à Jean Jacques Rousseau ainsi qu’à Fernando Pessoa) avait été acheté dans une brocante de la rue faubourg Saint-Antoine.
— Je n’avais pas remarqué ça ! dis-je, devenant immobile.
— Elle était au-dessous de mon lit. Là, elle me gênait, ici c’est plus confortable.
— Qu’est-ce qu’elle contient ? Un cadavre ?
— Oui, c’est vrai, elle est énorme. Mais, j’espère avoir le temps, avant de mourir…
— Dix minutes avant de mourir, Monsieur de La Palisse était encore vivant.
— Et alors ?
— Avec tout ce qu’il nous arrive, cela n’a pas de sens !
— Quoi ? Je peux bien m’inquiéter de ce temps qui précède ma mort !
— Oui, vous pouvez, mais vous perdez du temps précieux…
Michele m’expliqua en deux mots sa philosophie : cette malle représentait pour lui l’espoir de soustraire à l’indifférence du temps les traces des souffrances supportées par les personnages de sa famille unique et par lui-même.
Je ne me demandai pas les raisons qui avaient poussé Michele à descendre la malle.
J’avais oublié le cauchemar du métro et des élections imminentes, car j’étais dans l’emportement pour ces pourparlers avec Olivier E…
Je me lançai : — je vous conseille de faire quelque chose pour la faire connaître, cette histoire de famille, avant de l’envoyer aux oubliettes ! Vous aurez ensuite tout le temps nécessaire pour remplir cette malle de vos gloires personnelles aussi…
— Vous vous moquez de moi, peut-être ?
— Non, pas du tout. Mais… si vous acceptez de vous engager dans l’entrevue à la place de votre grand-père Gaetano, vous ne ferez qu’une petite partie de vos devoirs. Vous vous sentirez mieux, après. D’ailleurs, devant une telle ressemblance physique, toute imprécision historique deviendra négligeable .
— Et pourtant j’ai le sentiment que Gaetano me boycotte, dit-il. Je le sens parfaitement, il se retourne furieux dans sa tombe. Sans plus dire un mot. Lui, l’homme le plus bavard de la terre !
Sans réfléchir, je me laissai aller à une provocation : — as-tu peur qu’il rencontre la femme de Naples que vous avez abandonnée lors du déplacement à Paris ? Elle s’appelait Vera, n’est-ce pas ?
Puisqu’il réagit par une grimace d’horreur, j’insistai : — ah, vous avez rougi à nouveau ! Vous avez peur que cette femme vexée se plaigne avec votre grand-père et qu’il vous condamne à renouer avec elle ?
— Mais non ! dit-il étendant les bras pour cacher son embarras. Non, pas du tout. Gaetano s’en fiche de mes vicissitudes privées ! Il méprise en moi l’appartenance à cette génération de gaspilleurs et d’ingrats, dont il ne veut pas. Non, je ne crois pas qu’il serait d’accord avec l’interview. Il la jugerait bien sûr comme une espèce de masturbation intellectuelle… Quant à moi, en m’exhibant, je serai contraint de sortir de mon cocon !
Avec cette dernière phrase, il avait peut-être voulu me rappeler ses peurs, ses superstitions ésotériques. Je lui dis qu’il était idiot d’avoir peur des fantômes et qu’il fallait se battre au grand jour ou alors sortir sur le palier : — vous n’avez rien à cacher. En plus, vous trouverez des amis, de nouveaux alliés, en suivant mon idée…
— Doit-elle me tomber dessus comme une montagne, votre idée ? protesta-t-il. Est-ce le bon moment ?
— Bien sûr, je ne vois pas un moment meilleur ! D’ailleurs, nous ne sommes pas obligés de tout résoudre ni de sauver le monde. À votre place, je me contenterais de faire une petite chose juste !
— À la veille des élections en Italie ?
— Pourquoi pas ?
— Pourtant j’ai peur…
— Uff ! Peur de quoi ?
— Je ne serais pas capable de me défouler, de cracher le morceau qui me gêne ! — Et avec ça ? Ce n’est facile pour personne !
— Vous…
— Moi aussi j’ai mes squelettes dans le placard. En plus, avec tous ces déménagements, je ne sais plus ce que mon placard est devenu…
Sur ce point du placard le téléphone sonna.
— Allô ? Ah Olivier ! répondis-je Oui, bien sûr, nous sommes là, on vous attend.

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— À propos, j’ai dit à Olivier que vous êtes mon oncle ! dis-je à la hâte, tandis que j’essayais de ranger la salle.
— Si je suis votre oncle, nous devons nous tutoyer, devant les gens qui viennent…
— Oui, bien sûr.
On frappa à la porte en bas. J’appuyai sur l’interrupteur de l’interphone en restant immobile, incertaine. Puis, la sonnette retentit et j’ouvris la porte, introduisant d’un petit geste le cinq ou six personnes en visite.
— Entrez, dit Michele, très gentiment. Ici, c’est très petit. D’ailleurs, on est à Paris !
— Nous sommes venus pour l’entrevue impossible, déclara d’un ton solennel le jeune réalisateur télévisé. Nous sommes partants aussi pour l’éventuel tournage de scènes de la vie de votre ancêtre socialiste, et aussi de son enterrement, dont votre nièce nous a montré une poignante photo !
Avec Olivier E. s’était introduite une petite troupe, en file indienne, ayant chacun une valise à la main, remplissant le salon de câbles électriques. Cachés au milieu des autres comme deux ombres chinoises, il y avait les deux Napolitains que j’avais vus le matin. Quelque temps après, ayant su leurs précises identités, je me demandai pourquoi ils avaient fait le possible pour ne pas croiser le regard de Michele et comment il avait été possible que Michele, de sa part, ne se fût pas aperçu d’eux…
— Si on est d’accord, on peut commencer tout de suite, s’exclama Olivier.
— Non, on ne peut pas, aujourd’hui, réagit Michele d’une voix faible qu’on ne pouvait pas ignorer. Il faut reporter tout cela, ajouta-t-il.
— Nos techniciens ne seront encore disponibles que samedi et dimanche, répliqua Olivier.
— Samedi c’est demain, observai-je.
— Demain matin, je pars très tôt pour l’Italie. Je dois voter, déclara Michele.
— D’accord. Ce sera moi qui accueillerai la troupe.
— Vous êtes très gentille… répondit Olivier.
Michele, contrarié, haussa les épaules : — en partant en Italie, je loupe l’entrevue, n’est-ce pas ?
— Oui, malheureusement. Mais, la scène de l’enterrement, on peut la tourner à votre retour…
— Quel imbroglio ! s’écria Michele. Il parlait à lui-même, surtout : je suis obligé de partir, et au fond de mon cœur je sens que mon vote ne servira pas… Je fais mon devoir sans emportement… Les bras me tombent si je pense à ce que ce monde va devenir…

Giovanni Merloni