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(Synthèse des épisodes précédents. Au terminus du deuxième jour de révélations réciproques, se déclenche — pour Anna B. et Michele C. — une quête de la vérité qui n’a pas de répit. Tandis que Michele découvre quelques fragments essentiels du passé douloureux d’Anna, celle-ci, fouillant dans les archives, a trouvé de documents importants selon lesquels Gaetano Calenda, le grand-père de Michele, avait été, au début du siècle dernier, un des pères fondateurs du socialisme réformateur en Italie. Michele devrait incarner son ancêtre dans une passionnante interview fictive. Lorsque Olivier B, présentateur vedette de la prestigieuse émission télévisée « Une entrevue improbable » fait irruption avec sa troupe dans l’appartement clair et calme de la rue de la Lune, Michele se dérobe à l’idée du déguisement. Et pourtant entre Olivier et lui un colloque intéressant va se déclencher…)
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L’intervista (Clair et calme avec balcon IX/XIX)

(Récit à la première personne d’Anna B.)
Imaginez-vous ce que peut arriver dans la salle commune d’un petit appartement de Paris lorsqu’une bande de techniciens décide d’y installer un studio d’enregistrement. Je m’étais sauvée au pas de la porte-fenêtre, tandis qu’une discussion s’entamait entre Michele (debout) et Olivier (assis sur la malle), tandis que les autres n’arrêtaient pas de bouger et discuter entre eux de nombreuses questions techniques à résoudre pour le tournage du lendemain. Inquiète à l’idée qu’Olivier était peut-être en train de faire de toute façon démarrer l’interview que Michele avait refusée, je me demandais aussi où s’étaient-ils cachés les deux Napolitains que j’avais vus défiler au milieu de la troupe en cortège.
Tiraillée par ces deux questions, j’essayais de contrôler tous les mouvements ou déplacements d’objets dans l’appartement. Je ne pouvais pas empêcher les gens de boire un verre d’eau dans ma cuisine, ni de se rendre aux toilettes ou de descendre en bas de l’escalier pour y prendre ou laisser des trucs liés à l’enregistrement. Ce n’était qu’un tourbillon, lent et discret, où je ressentais du respect envers les deux hommes en train de discuter… et pourtant qu’il était facile de se distraire !

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L’intervista avait commencé par une phrase tranchante d’Olivier : — vous… aimeriez jeter le masque, avouer que vous n’êtes pas Gaetano, mais vous-même… J’y vois une petite contradiction, parce que, en même temps, vous voulez dénoncer la brutalité fasciste qui amena votre grand-père à la résidence forcée, donc à l’antichambre de sa mort. Cela arriva… il y a 72 ans ! Combien de gens…
— …s’en intéressent-ils, aujourd’hui ? avait répliqué Michele. Oui, si je parlais, je ne pourrai pas m’empêcher de le dire : le fascisme, sous d’autres formes et, parfois, sous les mêmes, peut toujours revenir à la surface et frapper violemment… je dirais aussi que cela existe encore ici, là… en plusieurs endroits de la planète.
— Vous chevauchez toujours des chimères !
— Je suis très réaliste. À moins que vous vouliez évoquer des chimères idéologiques soi-disant positives et inébranlables, comme le fameux communisme ou le socialisme modéré de mon grand-père. Non ! Je ne crois pas qu’on doive s’accrocher à une chimère positive pour en combattre une négative… (1)
— Vous n’êtes pas le seul… dit Olivier, essayant de le réconforter ou, plus probablement, de lui couper la parole.
— Ces chimères vaguement prometteuses de mondes meilleurs… demeurent malgré tout en moi… ce sont de véritables pièges, qui ont marqué exagérément mon existence.
— Maintenant, vous êtes à Paris, trancha Olivier tout en cherchant mon regard. On est assez loin de tout cela !

003_corsaire 03 180 Il s’en suivit une pause embarrassante. Car en ce précis instant tout le monde vit la Napolitaine grassouillette traverser la salle commune pour se faufiler dans la chambre de Michele. J’eus alors la foudroyante certitude qu’elle était Vera Marasco, la femme que Michele aurait dû forcément reconnaître…
Comment ne pas voir Moïse qui traverse impunément la mer sous les yeux effrayés d’une foule sens dessus dessous ? Mais le hasard voulut qu’en ce même instant mon colocataire eût tourné le dos à cette passerelle… Dans une impulsion soudaine et simultanée, Olivier et Michele avaient abandonné le coin près de l’entrée où trônait la malle… pour se rendre à la hâte sur le balcon. Oui, je m’en souviens avec exactitude : tandis que Vera glissait devant moi avec circonspection, Michele frôlait mes épaules, les yeux tournés vers la ciel de la rue… Une véritable comédie de l’amour et du hasard s’était croisée à la tragédie ancestrale et fondatrice de toute une famille et pourtant Michele ne s’était aperçu de rien. Il s’était déjà accoudé à la balustrade quand je l’entendis s’exclamer : — ici, c’est la France, vous voyez… Et, au-delà du grand magnolia, l’Italie… Cette broderie de fer forgé est notre frontière…
— Que recherchiez-vous dans la France, lorsque vous étiez encore en Italie ? demanda Olivier.
— Votre façon d’entretenir la liberté.
— Et que regrettez-vous de l’Italie, maintenant que vous êtes à Paris ?
— Les couleurs…

004_corsaire 04 180 Une fois rentrés de leur tour panoramique, Michele et Olivier s’installèrent sur l’unique fauteuil et l’unique chaise disponible, tandis que Vera et Mario, son accompagnateur, attendaient sur le palier. La porte, entrouverte, laissait sortir les voix ondoyantes et fiévreuses tout en laissant rentrer de nuages de fumée tristes et incompréhensibles.
— Lorsque je suis arrivé à Paris, dit Michele en caressant les accoudoirs, j’avais hâte de recommencer comme si de rien ce n’était. Mais j’ai vu que ce n’était pas possible, après les Alpes et la mer il faudrait franchir un obstacle encore plus grand… D’ailleurs, j’aime l’exploration de ce village cosmopolite bouillonnant, j’éprouve une émotion particulière dans la fréquentation assidue de musées et d’expositions d’artistes venus de tous les coins du monde. N’est-ce pas celle-ci la situation idéale pour me mettre le cœur en paix et me consacrer à moi-même ?
— Maintenant, il ne vous reste rien à faire que ranger les choses importantes de votre vie. Mettez toutes vos œuvres dans cette malle, avant de la consigner à des amis fiables.
— Vous êtes gentil, mais je suis fataliste.
— Ne pensez pas que je vous considère comme décrépit. Je fais de même.
— Vous rangez… quoi ?
— Des documents sur cette époque absurde que nous vivons maintenant, dans cette alternance continue, entre l’évidence sur les causes primordiales et le chaos quotidien qui efface tout. C’est ça que je cherche de témoigner et, humblement, d’interpréter.
— Car il faut toujours espérer que cette… postérité, dont vous parlez, et la postérité qui viendra, elles ne cessent pas, toutes les deux, de se poser des questions, ajouta Michele, rassuré.

005_corsaire 05 180 Un bruit soudain sur l’escalier fit tourner tous les yeux vers la porte. Olivier hocha la tête (probablement repenti d’avoir emmené ce couple indiscipliné et inutile). Quant à moi, j’aurais voulu parler avec eux, faire quelque chose pour Michèle que je voyais menacer… mais je ne voulais pas perdre même pas un mot de cette discussion que j’avais moi-même provoquée. Je me sentis donc soulagée lorsqu’Olivier relança : — bien. Voilà une autre question, que voulait-il votre grand-père ?
— Que sa femme le rejoignit.
— Et vous ?
— La liberté. Malheureusement, dans ma famille, on n’est pas capables de patienter… Gaetano se prenait pour un vieux, désormais. Il n’a pas eu la patience… C’est pour ça qu’il a accéléré sa mort…
— Mais il avait pris le risque de participer à ce tourbillon de réunions secrètes qui étaient devenues presque une mode en cette année 1936, protesta Olivier, en haussant la voix. En s’y rendant, il est peut-être sorti d’un cocon, de la petite niche que l’anonymat et la bonne conduite pouvaient lui garantir. Âgé ou pas âgé, il était un oiseau rebelle, un subversif même !
— Vous en savez plus que moi ! répliqua d’un ton amer Michele. Je tire mes certitudes de mon identification spontanée avec l’homme du portrait. Je suis intéressé surtout à son air négligé, à son regard hagard… tandis que Anna et vous, vous y voyez le personnage, le chef… conclut-il, en fixant mes mains.
Olivier s’enflamma : — il a joué tout ce qu’il lui restait à jouer, ses dernières cartouches. En dehors des quelques survivants de la première vague, la plupart des antifascistes étaient jeunes. Pour eux, ce n’était que le début, car, sept ans après, en 1943, le monolithe en travertin aurait commencé à s’émietter.
— Ah, vous connaissez le travertin ! On dirait que vous avez visité Rome ainsi qu’une série infinie de préfectures, de gares et de bureaux de poste bâtis partout dans l’Italie de Mussolini. Oui, je suis d’accord, le jour où Gaetano a voulu courir la chance, il avait déjà le futur derrière ses épaules…
— Et pourtant, il a donné du sens, par sa mort héroïque, aux longues années passées sous le régime sans pouvoir dire un mot, conclut Olivier, avec la voix triste de celui qui voit arriver le terminus d’un agréable voyage.
Tout de suite après il reprit, avec élan : — patience si personne n’a parlé de lui pendant soixante-dix ans et qu’on ne le découvre que maintenant, et de façon assez timide… D’ailleurs, il n’est pas le seul ! Sa mort est tombée dans un moment où tous les héros antifascistes avançaient parmi les balles, dans le risque continu, très proche de la certitude, de mourir seuls et inconnus…

006_corsaire 06 180 Dès qu’un provisoire silence s’installa, je courus au palier. Les deux Napolitains n’étaient pas là. Choquée pour le manque de sens de leur absence (ainsi que de leur présence, tout à l’heure), j’imaginai qu’ils n’avaient jamais existé, tout comme les fantômes du métro. Des ombres. Tout de suite après, je m’approchai de Michele (provisoirement en train de bavarder avec Olivier près de la fenêtre de sa chambre) pour lui serrer la main. Je me sentais redevable envers lui ainsi que responsable d’un piège qu’on lui avait tendu avec ma complicité. Je me demandais si cela aurait servi à quelque chose ou si, au contraire, n’aurait emmené que de soucis à mon nouvel ami. Au contact de nos mains, je le trouvai pourtant rassuré. D’ailleurs, même si Olivier se préparait déjà à quitter les lieux, il avait encore envie de parler : — en tout cas, l’enterrement de mon grand-père Gaetano, avec les drapeaux rouges enroulés, avait ajouté au courage désespéré des survivants.
— Cette perte avait donné de la force en plus à leurs idéaux, lui dis-je, en fixant la cime du magnolia caressé par la Lune.

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Giovanni Merloni

(1) Malheureusement, des hommes avides et méchants ont profité d’une bonne analyse pour faire des dégâts, en gaspillant des patrimoines immenses venus des sacrifices de tant d’hommes généreux et honnêtes… Il suffirait de lire les textes de Gramsci ainsi que sa biographie pour le comprendre !