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(Synthèse des épisodes précédents. On est au soir de vendredi 11 avril 2008, dans l’appartement clair et calme avec balcon partagé par une Bolonaise, Anna B. et un Napolitain, Michele C., tous les deux « réfugiés » ou « naufragés » à Paris depuis quelques années.
Les intérêts convergents de ces deux personnages ont déjà produit, dans les trois jours qui se sont écoulés, plusieurs émotions et surprises pour l’un et l’autre. Ce vendredi, une troupe télévisée a fait incursion dans l’appartement pour y installer un studio. Au lieu de l’intervista « improbable » qu’on ne fera pas [où Michele aurait dû incarner son grand-père charismatique], entre Michele et le journaliste télévisé Olivier E. une discussion se déroule, pendant laquelle deux inquiétantes silhouettes glissent au milieu des regards comme des ombres chinoises : Anna reconnaît Vera Marasco et Mario Trentavizi, les deux collègues napolitains de Michele qu’elle avait vu le matin même près de l’association des Garibaldiens, rue des Vinaigriers. Et maintenant, à la veille du départ de Michele à Naples…)

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Isabelle Tournoud, Dame de la Renaissance, Présences absentes, 2009

Ossessione (Clair et calme avec balcon X/XIX)

(Récit à la première personne de Anna B.)
Lorsque la troupe d’Olivier eut disparu dans le gouffre abîmé de l’escalier et qu’une longue journée constellée de hauts et de bas allait s’achever, je découvrais devant moi un homme malgré tout plein d’énergies et de rêves.
— À quelle heure partez-vous demain ? dis-je.
— Au lever du jour, Anna.
— Il faut mieux alors que vous alliez… que tu ailles dormir tout de suite !
— Je ne peux pas, Anna… je ne trouve pas la clé. Heureusement, j’en ai une troisième. Elle était là, sur le petit secrétaire en face de la porte d’entrée, accrochée au petit doigt de la main de bois !
Après une analyse fouillée de nos mouvements récents, nous arrivâmes à l’unique hypothèse possible : quelqu’un des assistants d’Olivier, ennuyé par une conversation sans issue entre deux personnes qui obligeait les autres au silence, s’était amusé avec la main de bois en laissant glisser la clé à terre. Plus tard, au moment de tout débarrasser, quelqu’un d’autre, peut-être le même Olivier, avait empoché la clé imaginant que c’était la sienne… Et pourtant je n’étais pas du tout convaincue de cette conjecture bienveillante et fataliste… Tandis que Michele plaisantait autour de la désinvolture de notre tutoiement, qu’il fallait dorénavant assumer pour règle entre nous… je vis devant moi les deux fantômes de Mario Trentavizi et Vera Marasco, tels les « amants diaboliques » du film de Visconti.
— C’était une véritable « ossessione » ! explosai-je sans attendre. Ils ressemblent même trop à Massimo Girotti et Clara Calamai. Mais que te veulent-ils ? Est-ce que tu t’es aperçu de leur présence ?
— Heureusement qu’on se tutoie ! Ce sera un ancrage robuste pour moi… Oui, moi aussi j’ai cru les voir. Il me semblait qu’ils étaient là et en même temps que c’était que des ombres. Ce sont eux qui ont pillé tes clés, selon toi ? Penses-tu, Anna, qui l’on fait exprès ?
— Je n’en sais rien, Michele, je ne les connais que dans le tourbillon de tes mots. Peut-être essaient-ils de te harceler, c’est possible… ou alors ces deux collègues de Naples… des anciens amis à toi, il faut le souligner… ils ont tout simplement peur de ta peur ! Ils voudraient renouer avec toi, invoquer ta bénédiction. Ne t’étonne pas, si tu les as dans tes pieds, un jour ou l’autre, Michele ! Bien sûr, tu trouveras le moyen de t’en débrouiller !
— Ou alors je retrouverai la clé dans quelques poches de pantalons…
— Non, Michele, trop facile ! Tu les rencontreras par hasard à Naples, ce dimanche-ci. Et là, poliment, ils te rendront les clés ! S’ils ont le don de l’ubiquité, bien sûr, car nous les avons vus à Paris…
— Ne te moque pas de moi, Anna ! Il y a de quoi s’épouvanter. De toute façon, Vera et Mario seraient ravis de m’empêcher de vivre une nouvelle vie à Paris !
— Sois sage, alors. Sage et froid, Michel, sage et détaché. Rappelle-toi des contradictions du système…  À l’époque révolue de 1968, mon père ne m’avait appris que ça : il faut choisir entre deux voies. Partager les contradictions ou les faire éclater, tout l’enjeu est là !
— On utilise les faiblesses et les fautes des hommes pour attaquer leurs vertus, leurs idées, ma chère Anna.
— Quant à ces deux types, dont j’ai connu moi-même plusieurs exemplaires, tu n’as rien à te reprocher, Michele. Certes, on ne pardonne pas la sincérité…
— On n’admet pas l’amour ni le désamour.
— L’amour est dangereux, toujours. Même s’il est partagé. Surtout s’il est partagé ! C’est là que tu dois réfléchir, Michele ! Eh, oui. Écoute, je vais te poser une question primordiale… Est-ce que tu éprouves encore des sentiments pour cette femme que je trouve incompréhensible ? Est-ce que ton penchant pour Vera brûle encore sous les cendres… du Vésuve ?

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Vitré (Bretagne), août 2014

Il s’en suivit une halte soudaine. Michele s’effondra dans le fauteuil tout en allongeant les pieds sur le petit tabouret acheté près d’Habitat avant de me faire signe… qu’il aurait dormi là, au centre de la pièce commune, le journal contre le visage — comme le faisait son grand-père Gaetano — juste pour se défendre un peu des percées des néons et des rayons du matin.
— Demain, je pars tôt, Anna. J’ai déjà la valise prête, ici…
— Moi je ferme la porte de ma chambre, dis-je. Car si aujourd’hui on a décidé de se tutoyer, cela n’est pas une raison bonne ni suffisante pour partager nos éventuels ronflements !

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Vitré (Bretagne), août 2014

Samedi matin, je me réveillai pleine de douleurs partout. Si dans la chambre commune le silence avait régné en souverain, j’avais entendu au cours de la nuit de bruits et de voix étrangères venant de la chambre de Michele. Dans le but de m’endormir pour regagner mes forces, je m’étais convaincue que la faute de cette gêne c’était à un couple installé dans la chambre d’hôtel d’à côté… Au réveil, je m’étais sauvée dans la cuisine tandis que la lumière au-dessus de la porte de notre minuscule salle de bains dénonçait de toute évidence la présence d’un homme aimable et gentil en train de se doucher sous des gouttes discrètes et légères.
« Où avait-il dormi ? D’où venait la conversation nocturne, constellée de rires et d’étranges musiques des années soixante-dix ? »
Tout de suite après, une tasse de café à la main, je rôdais dans la salle, à la découverte des mille traces du passage aveugle d’une troupe aussi maladroite que chaotique. « Ce n’est pas la peine de ranger, puisqu’ils reviennent encore… » me disais-je, songeant à la redoutable troupe et à son patron, quand je vis les yeux grisâtres de Michele sortir de l’ouate de quelques invisibles cauchemars nocturnes.
— Michele, bonjour ! Sais-tu que je connais en avance les parcours tortueux que tu suis ?
Il me sourit, tout en faisant une révérence moqueuse.
— Ce sont des couloirs, ou alors de rues étroites, de Paris ou de Naples, où tu te faufiles avec désinvolture, continuai-je. Mon cher Michele, tu n’as pas peur du couloir de ton lycée ni de celui d’un asile psychiatrique où l’on hébergerait par compassion une tante mélancolique. Tu te réjouis sous les arcades de Bologne tout comme au-dessus de celles de la rue de Rivoli. Cependant, tu n’as jamais parcouru les couloirs cloisonnés d’une prison. Tu en es attiré même si tu en es terrorisé. Donc, dans ton esprit, ces couloirs sombres et inhumains sont toujours aux aguets. Tu n’hésites pas à emprunter n’importe quelle porte que tu trouves au bout des couloirs de ta vie. Mais, dans ton arrière-pensée, tu t’attends que tôt ou tard, il y aura des portes fermées ou pis de portes ouvrant sur des endroits redoutables, où quelqu’un t’attend depuis toujours pour te faire un procès sommaire avant de te tuer…
Je ne sais pas pourquoi je dis alors ces choses-là, à la veille d’un voyage incertain et même désagréable pour Michele… Je me sentais même mal à l’aise en les disant. Peut-être voulais-je protester du fait que je resterais seule. Seule à gérer quelques heures plus tard, comme convenu avec Olivier, cette scène de la Fahrenheit de la famille Calenda, une entreprise gigantesque dont je n’étais pas du tout à la hauteur.

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Vitré (Bretagne), août 2014

Heureusement, Michele, avant de partir, avait hâte de me faire part de quelque chose d’essentiel pour lui. Lorsqu’il déroula son parchemin de paroles, j’en fus agréablement surprise, rassurée, portée à voir s’installer une complicité entre nous : — Anna, écoute-moi… j’ai rêvé d’un pont blanc, dit-il, un pont en pierre, enjambant un fleuve en crue… J’essayais de me hisser pour m’aventurer vers la rive opposée, en suivant ma mère, ma sœur et mon frère. Tous les trois étaient en noir. Pour se dérober au vertige, ils avançaient en rampant sur cette voie minuscule en pierre et goudron. Le pont, naguère imposant et terrible, subissait maintenant l’invasion d’un courant jaune. Mon père, maigre et courbe dans sa veste de cuir usée, avançait debout, tandis que le pont, s’ébranlant comme une gigantesque épine dorsale, disparaissait sous l’eau. Mon père était de temps en temps emporté par la vague, pourtant il se relevait toujours, même ainsi mouillé. Le reste de la famille était loin, probablement sain et sauf près de la rive, mais il y avait des marges pour des doutes raisonnables…

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Vitré (Bretagne), août 2014

Avant de poursuivre, Michele s’arrêta pour m’observer. Je lui fis signe de continuer : — non, c’est fini, Anna. C’est à ce moment présent que je songe maintenant. Un étrange moment… Tandis que je flottais dans ce rêve douloureux, et que je me séparais pour la énième fois de tout ce que j’ai de plus cher au fond de mon être, tu étais là toi aussi, Anna, coupée en deux, comme au lendemain d’un effrayant tremblement de terre. Une fois revenus à la surface, inondée du soleil poussiéreux et du parfum du réveil, entre nous deux survivants, face au désastre, tu sembles assumer une assurance qui frôle la désinvolture. Et cette patine, c’est Paris qui te la donne !
Je lui souris. Lorsqu’il fut au pas de la porte et qu’on entendit le typique bruit de notre escalier ne faisant qu’un avec l’odeur âcre du restaurant indien d’en bas, Michele m’adressa un énième S.O.S. : — donc, si j’ai dégagé, si j’ai fui à l’étranger pour ne pas être coincé et mis en chaînes, cela n’est pas un signe de faiblesse…
— Bien sûr que non, Michele ! Mais tu dois faire attention à ne pas prendre pour maîtresse la fille du général ! On te pendra tout de suite au premier poteau. C’est la règle du jeu. À ce que je peux voir… tu risques d’être subversif deux fois… soit que tu aies des idées dangereuses, soit que tu prétendes emprunter ton bonheur dans le jardin de ton voisin.

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Vitré (Bretagne), août 2014

— Donc, toi aussi, Anna, tu me reproches Naples. Mais je ne sais pas de quel Naples tu parles. Le Naples où je me suis rendu plein de bonne volonté lors de ma rupture avec ma fée de Bologne ? Le Naples que j’ai abandonné à la hâte pour me sauver ici, à Paris ? Le Naples de la catharsis ou celui de la némésis ?
Je ne savais pas quoi dire. En manque de mieux, j’osai lui flanquer une petite gifle, très proche d’une caresse, pour lui signifier : « Vas-y, dépêche-toi ! Pars enfin, Michele ! »
— Alors, mes contradictions seraient moins liées à mes idées qu’à mes comportements ? dit-il. Qu’ai-je fait d’aussi grave ?
— Tu t’es passé d’un des piliers du conformisme, le principe de l’apparence. Tu le sais bien, Michele… jusqu’à ce qu’on est reconnu coupable, on est innocent. On fait confiance à notre prochain sur la base de l’apparence. Cependant, il suffit d’une preuve contraire pour que l’on commence à se méfier. Or, c’est toi qui me l’as dit, tu as souvent la tendance à t’éclipser, à partir sans saluer, sans dire un mot. En plus, tu ne fais part à personne de ton chagrin.
— Oui, je suis doublement dangereux à cause de mon optimiste inguérissable. Je suis un subversif qui prétend tout résoudre par la sincérité.
— D’ailleurs, Michele, il faut savoir interpréter la comédie de la vie. Que feraient les peuples subjugués par des souffrances continues, s’il n’y avait pas la comédie des malentendus, des tromperies, des débordements et des erreurs ? En manque de personnages maladroits et démesurés comme toi, le théâtre même serait tout à fait inconcevable !
— Cela vient de mon naturel, Anna, de mon animalité ! répondit-il avec un fond d’orgueil.
— Voilà ! À ton âge, si j’ose le dire, tu n’as pas encore appris à dénouer les enjeux de la comédie quotidienne se déroulant autour de toi… En fin de compte, ce seront toujours les hommes qui profiteront de tes sentiments de culpabilité et de ton rapport difficile avec le passé, pour essayer de te neutraliser. Les femmes sont plus intelligentes, elles sont capables de voir au-delà de ta charmante gueule de voyou.
— Voyou ?
— Pas de cette époque-ci, Michele… N’étais-tu pas un petit voyou lorsque tu habitais à Naples… et à Bologne aussi ?
— Anna, tu connais tout de moi, désormais.
— Non, je ne sais pas grand-chose. Car il y a plusieurs strates à percer dans l’écorce que tu fabriques autour de toi, Michele… Bien sûr, je vois déjà quelques lueurs s’évadant de cette image farfelue d’adolescent vieilli que tu as longuement chérie… Mais cela t’a exagérément coûté par rapport à ce que tu en as pu obtenir.

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Vitré (Bretagne), août 2014

— Dis-moi, Anna, si je déciderai de rentrer en Italie… qu’est-ce qu’il m’arrivera ?
— À Naples, Michele, tu trouverais bien sûr de nouveaux engagements et peut-être tu ne verras pas les anciens pièges, mais, sincèrement, je ne crois pas que là-bas tu parviendrais à voir au bout de toi-même. Tu n’y trouverais pas la bonne route.
— On ne doit jamais revenir en arrière, n’est-ce pas, Anna ?
— Ce n’est pas que ça. Si tu n’as pas commis de fautes graves, et que personne ne te reproche de rien, tu as bien sûr le droit de tourner la page, que tu rentres là ou que tu restes ici.
— Anna, franchement je ne sais pas si j’ai la force de prendre une décision quelconque.
— Tu trouveras ton âme sœur. Il existe quelque part une personne qui t’aidera à donner le dernier coup à cet énorme cordon ombilical t’arrimant encore à ta mère, et à l’Italie — mère elle aussi. Tu as besoin de retrouver ton père, au contraire. Et voilà que Paris s’affiche solennellement comme la figure paternelle par excellence, parce qu’il est de toute évidence aussi sévère que distrait.
— Contraignant dans la forme, il est permissif dans la substance.
— Oui, Michele. Et l’Italie est exactement le contraire. Même Bologne, qui ne l’était pas du tout, est devenue permissive dans la forme, mais contraignante… Uff… Ça fait un peu trop bureaucratique !
Michele se tourna brusquement. C’était l’heure. Je lui frappai l’épaule d’un petit coup d’adieu.
— Mon père était avocat ! dit-il en descendant l’escalier.

Giovanni Merloni