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(Synthèse des épisodes précédents. On est le samedi 12 avril 2008. Dans l’appartement clair et calme avec balcon rue de la Lune — partagé par une Bolonaise, Anna B. et un Napolitain, Michele C., tous les deux « réfugiés » ou « naufragés » à Paris depuis quelques années — deux histoires parallèles se font face. L’histoire d’Anna et de tout ce qui se passa à Bologne lorsque Michele y vivait ; l’histoire de Michele et de son identité bouleversée au fil de ses déplacements (de Bologne à Naples, de Naples à Paris). Ces deux destinées (en attente d’un dénouement qui flotte au-dessus de leurs esprits agités) se mêlent de plus en plus strictement à la reconstruction de l’histoire d’un personnage charismatique de l’antifascisme, Gaetano Calenda — le grand-père de Michel dont Anna se sent elle aussi héritière. Ce samedi matin, tandis que Michele quitte momentanément Paris pour se rendre à Naples et y voter, on profite de l’appartement rue de la Lune pour y dérouler la reconstruction d’un événement aussi troublant que douloureux…)

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Fahrenheit 451 en famille (Clair et calme avec balcon XI/XIX)

(Récit à la première personne d’Anna B.)
Parfois, au bout de longues heures de conversation avec une personne étrangère, devenue de but en blanc intime, on a la sensation d’être assis sur le strapontin d’un taxi qui patine dans une immense piste gelée. On s’ouvre le cœur l’un l’autre avec le sentiment d’un risque imminent, d’un accident possible qui pourrait tout arrêter. Vaguement, nous réfléchissons aux petites conquêtes qu’un long travail nous avait fait rattraper… Ce sont de conquêtes précaires ou bien éphémères si l’on considère qu’il suffit de se casser une main ou une jambe pour perdre notre autonomie, notre liberté de choisir, de continuer à avancer et rattraper le temps perdu…
Qui sait ? Probablement, cette perception augmentée du risque naît justement de la circonstance exceptionnelle de cette intimité glissante sur la glace qui nous lie aussi provisoirement que strictement à un inconnu. Paradoxalement, au fur et à mesure que cet inconnu se révèle indispensable, notre vie s’affiche de plus en plus précaire. Et pourtant, au cours de cette dérive suicidaire il arrive souvent qu’un mot secret revienne à la surface, se détachant nettement contre le paysage anonyme emprisonnant le taxi, maintenant immobile, dans un étau blanc et gris. Un mot, un nom, une silhouette pâle, un visage plein de vie, ou alors un corps brisant de distances infinies pour s’occuper de nous, pour se souder à notre corps, pour bâtir avec celui-ci une société heureuse.
Mais le film du bonheur ne se déroule pas toujours à la vitesse spasmodique de nos attentes. Car à l’improviste la conversation touche un point obscur, un sujet inattendu. Un des deux inconnus qui s’ouvrent réciproquement le cœur trace avec le doigt gelé un mot sur la vitre couverte de buée : Fahrenheit 451. Par toute réponse, au milieu de la vitre d’en face, l’autre inconnu écrit un nom : Zazie…

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Le matin de samedi 12 avril 2008, à la veille de ces malchanceuses élections qui ramenèrent au pouvoir monsieur B., un homme fort redoutable, entouré de gens de sa même espèce, Michele avait finalement claqué la porte, décidé à ce voyage problématique, mais nécessaire… Il serait descendu en autostop à Nice pour y rattraper la ligne ferroviaire qui suit la côte méditerranéenne de Gênes jusqu’à Rome. De là, les trains pour Naples sont assez fréquents…
Avant de partir, il m’avait confié de façon solennelle les clés qui auraient dû me servir pour expliquer la plupart de ses contradictions…
— C’est au sujet de l’émission télé que tu me dis cela ? demandai-je.
— Non, c’est pour toi.
Quand je restai seule, je m’interrogeai longuement sur le sens de ma présence dans cet appartement qui n’était pas encore le mien, dont je percevais nettement la personnalité presque humaine. Tous les objets et les décors autour de moi s’étaient d’un coup effondrés, dans une espèce de deuil embarrassé qui m’agaçait et m’emportait aussi… Je me demandai d’ailleurs la raison de mon engagement fidèle et même zélé dans l’histoire et dans la vie d’un inconnu dont j’avais appris le nom, Michele Calenda, sans en savoir presque rien d’autre. Connaissais-je Naples ? Pas du tout. N’avais-je jamais visité le tombeau de Virgile à Posillipo ? Jamais. Avais-je alors assisté, le jour de l’an, aux épouvantables feux d’artifice qu’on fait exploser sans aucune précaution près de la mer, sur la terrasse du restaurant de la « Zì Teresa » ? Jamais. Et pourtant, j’étais là, chargée de revivre la scène fort dramatique de l’incendie qui avait marqué le destin d’une entière famille… et je me sentais excitée aussi, pour ce mot Zazie qui risquait de me devenir familier, ô combien familier ! Y avait-il alors une corrélation entre ces deux mots — Fahrenheit 451 et Zazie — que Michele avait murmurés sur le pas de la porte ?
— Je ne crois pas du tout aux miracles, avait-il dit en me confiant la deuxième clé de l’appartement. Je ne crois pas que mon vote servira à grand-chose. Au contraire, je vois un risque énorme dans mon incursion là-bas. J’ai toujours peur qu’on ne me laisse plus repartir… Mais, dès qu’on se connaît, je commence à espérer. Je suis sûr que si je reste à Paris je pourrai m’en sortir… Et peut-être, c’est toi, Anna, qui me donneras cette force insouciante… Quelque chose revit en toi de cette étrangère sans nom, que la patine de Bologne embellissait ! Comment est-ce possible ?

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J’eus juste le temps de ranger les assiettes et les verres que nous avions laissés, Michele et moi, dans les endroits les plus improbables de cette salle commune… La porte sonna, la troupe rentra avec ses trucs encombrants et cet air professionnel, un peu figé, qui m’ennuyait déjà. Parmi les techniciens, Olivier E. avait emmené des figurants. Parmi ces potiches, il y avait aussi Vera Marasco et Mario Trentavizi. Deux véritables ombres, ou alors deux personnages de Pirandello en quête d’un auteur capable de les faire vivre. Je ne savais pas quoi penser, et pourtant l’absence forcée de Michele me donnait un étrange courage. Car avec tout le respect qu’on doit à la ville de Naples ainsi qu’au peuple napolitain, je ressentais l’orgueil de ma naissance à Bologne. Une naissance obscure, bien sûr, troublée par les mensonges de pères fugitifs remplacés par des pères adoptifs sans moelle épinière… Mais c’était ma patrie, Bologne, la ville où j’avais appris à trancher, à éviter d’emblée de me perdre dans trop de méandres contradictoires…
— C’est dommage que Michele ne puisse pas assister à une scène qui le concerne si vivement ! dit Olivier, avant de dicter les règles de la mise en scène…
— Dans la salle il faut diffuser une lumière faible, ajouta-t-il. Toi, Anna, tu devrais te caler dans la silhouette d’Augusta, la fille aînée de Gaetano. Pour cette partie, tu t’habilleras à la mode des années 30… Et vous, Vera, vous êtes une véritable Napolitaine n’est-ce pas ? Vous devriez incarner l’allure bouleversée d’une femme âgée, en noir… sa femme Clelia. La femme de Gaetano Calenda, je veux dire…
Je restai abasourdie face à la désinvolture des assistants d’Olivier qui avaient tout prévu, y compris un bâton pour la femme âgée, les chapeaux et les habits que nous endossâmes, Vera et moi, dans une rapide retraite dans ma chambre, jusque-là épargnée par le tourbillon des fils et des haut-parleurs.
Quand nous nous trouvâmes vis-à-vis, Vera ne m’adressa pas la parole. Je fis semblant de ne pas me souvenir que je l’avais déjà vue jeudi matin près de l’association des Garibaldiens. Quand nous rentrâmes dans la salle commune, je pris tout de même l’initiative et, comme établi avec Olivier, j’improvisai la scène de l’incendie comme je l’avais imaginée.
Selon le petit canevas, qu’on avait esquissé sous forme de bande dessinée, tandis que nous deux jouions cette reconstruction douloureuse, une voix off devait donner de temps en temps quelques explications historiques.

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Voilà. J’essaie de mémoriser ce passage difficile de mon existence avec un petit scénario que je vais reconstruire par cœur.

OLIVIER : — Alors, tandis qu’on tourne la scène, je vous poserai des questions. C’est à vous deux, ainsi qu’à la voix off de répondre. D’accord ?

Tout le monde était d’accord.

OLIVIER : — Parlez-nous de feu Gaetano Calenda.

VOIX OFF : — Il fut élu député en 1913. Après, il fut toujours réélu, jusqu’à la suppression du Parlement, en 1926, après le délit Matteotti. La plupart de ses dossiers et documents privés ont été détruits par sa femme et sa fille aînée.

OLIVIER : — Nous sommes dans le studio de Gaetano Calenda. Sur le bureau, une véritable montagne de papier en affreux désordre. On entrevoit des dossiers, des lettres, des cartes postales, des photos ainsi qu’un « journal de bord », probablement considéré comme politiquement compromettant. Mais qui sait ? Peut-être, ce manuscrit était au contraire tout à fait inoffensif, un texte littéraire, par exemple… (En s’adressant à moi.) Quand arriva-t-il cet épisode ?

ANNA (dans le rôle d’AUGUSTA) : — En 1936. Clelia et Augusta craignaient… donc nous deux… nous craignions une perquisition de la police… (En s’adressant à Clelia-Vera) Viens !

VERA (dans le rôle de CLELIA. De façon tout à fait naturelle, en plus avec l’accent napolitain juste peu snob que devait avoir la vieille dame à l’époque) : — Je ne veux pas qu’on brûle nos lettres d’amour !

ANNA (dans le rôle d’AUGUSTA) : — Il n’y a pas que ça, maman ! Les hommes de l’OVRA (1)  cherchent des lettres compromettantes que papa pourrait avoir écrit ou reçu… Ils peuvent arriver d’un moment à l’autre.

VERA (dans le rôle de CLELIA) : — Que veux-tu faire ?

ANNA (dans le rôle d’AUGUSTA. Elle se dirige vers le bureau, dans un état d’excitation violent. Elle tremble, elle pleure. Finalement, elle se décide et comme une folle tire la nappe verdâtre qui recouvrait la vieille table abîmée. Tout ce qui était posé sur le bureau tombe à terre. Un nuage de poussière se lève jusqu’au lustre. Elle vide tous les tiroirs et même le petit tiroir secret savamment caché sous la surface) : — tout, tout, tout, il faut que tout disparaisse ! Immédiatement.

VERA (dans le rôle de CLELIA, avec un fil de voix) : — Il y a toute notre vie, là-dedans ! (Elle court vers la chambre de Michele d’où elle revient avec une boîte de carton.) J’oubliais ça. (Elle jette la boîte dans le centre de la salle, qui rejoint aussitôt les autres papiers formant un véritable bûcher en attente d’une mèche et d’une étincelle.)

ANNA (dans le rôle d’AUGUSTA) : — Mais, non ! Tu exagères, maintenant ! Ce sont nos photos, quelques lettres sans conséquences, que la police a déjà censurées, des cartes postales de Rome…

VERA (dans le rôle de CLELIA) : — En tout cas, c’est trop tard. Tu vois ? La boîte s’est ouverte, en tombant. Les papiers se sont tous mêlés, désormais (elle semble rire).

ANNA (dans le rôle d’AUGUSTA) : — Tu ris ? Au contraire, je pleure ! (Elle se précipite en cuisine, dont elle revient avec une bougie qu’elle allume lentement, tout en murmurant.) Avant, ô peuple, à la rescousse, drapeau rouge, drapeau rouge… (Elle s’arrête à pleurer, avant de jeter la bougie allumée dans l’amas informe en hurlant) Papa, pardonne-nous !

Le feu ne fut pas immédiat. Anna et Vera, dans les draps respectifs d’Augusta et Clelia Calenda, restèrent longuement dans le doute que la montagne de mémoires eût suffoqué la chandelle. Jusqu’au moment où, d’un coup, une flamme verticale, énorme et disproportionnée se leva au centre de la salle.
Je regardai alors Olivier. J’eus peur qu’on n’eût pas réfléchi à une question d’importance capitale. Dans l’appartement des Calenda dans le quartier de la « Sanità » il y avait des tomettes au sol, avec le seul risque de devoir longuement gratter et frotter pour effacer les traces noires de l’incendie. Au contraire, dans l’appartement clair et calme de la rue de la Lune, il y avait le parquet…

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Tandis que les assistants d’Olivier s’occupaient d’éteindre les dernières lueurs qui ne pouvaient en aucune manière nuire au précieux plancher, protégé par la qualité exquise de la nappe verdâtre, réalisée avec un tissu ignifuge, Olivier m’adressa la parole : — où était-il le vieux socialiste, en ce moment-là ?
— Il était en prison, à Poggioreale.
— Et son enfant, l’apprenti socialiste ? demanda-t-il.
— Alfredo, le frère cadet d’Augusta, avait vingt-neuf ans. Il se perfectionnait dans le cabinet d’un avocat en partageant les batailles clandestines de son père.
— Michele ne m’a rien dit de lui. Comment ça ? réagit Olivier, d’un ton intentionnellement distrait. Mais où était-il Alfredo, le jour du bûcher ?
— Enfoui dans une soupente, en train de lire les poèmes de Novalis.
— Saviez-vous que celui-ci participa aux quatre glorieuses de Naples ? dit Olivier après une pause, en s’éclaircissant la voix. Le jour où la Résistance eut finalement chassé les occupants, le père de Michele a parlé à la radio ! Voyez, la vie continue ! Parfois, l’homme semble subjugué à jamais. Cependant, tout à coup, il trouve la force de se relever, de réagir !
— Ça m’étonne un peu que Michele ne parle jamais de lui, comme s’il n’existait que ce grand-père béni !

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Dans le bruit qui suivit, Olivier s’approcha de moi, posa une main sur mon épaule, de façon très confidentielle. J’affichai une sincère allégresse vis-à-vis de ces attentions et j’acceptai son invitation pour le déjeuner. Je sortis avec Olivier et les gens de la troupe après avoir fermé la porte à clé. Je ne m’étais pas aperçue de la disparition de Vera et Mario. Les deux Napolitains s’étaient volatilisés, au pied de la lettre.
Il était quelques minutes après midi. La matinée s’était vite brûlée, tout comme l’embrasement de la mémoire du grand-pere que j’aurais voulu adopter. En descendant l’escalier, je me souvins de Zazie, la femme qui n’avait jamais voulu dire son nom à Michele. Possible ? Je demandai à Olivier son avis : — selon toi, y a-t-il un lien quelconque entre l’effacement de la vérité opéré par une omission nécessaire même si douloureuse… et l’effacement brutal de la mémoire opéré par des flammes qu’on est obligé d’allumer pour éviter que ces mémoires uniques et indispensables tombent dans des mains grossières tachées de sang ?
— Rien ne s’efface ni ne s’effondre complètement. Aujourd’hui, pas mal de choses sont ressuscitées… Demain, il faudra s’attendre encore à d’autres surprises ! dit-il.

Giovanni Merloni

(1) Organizzazione di Vigilanza e Repressione dell’Antifascismo (Organisation de surveillance et répression de l’antifascisme)