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(Synthèse des épisodes précédents. On est le samedi 12 avril 2008. Dans un appartement de la rue de la Lune (clair et calme avec balcon) — partagé par la Bolonaise Anna B. et le Napolitain Michele C., « réfugiés » ou « naufragés » tous les deux à Paris depuis quelques années —, les vies parallèles d’Anna et Michele se mêlent strictement à la reconstruction de la vie publique et privée de Gaetano Calenda (grand-père de Michel dont Anna se sent elle aussi héritière). Pendant la matinée, tandis que Michele a quitté momentanément Paris pour se rendre à Naples et y voter, on a assisté à la reconstruction télévisée de l’incendie, en 1936, des mémoires de la famille Calenda. Après cela, le calme devrait régner dans l’appartement resté libre… Et pourtant, quelqu’un ouvre la porte et s’y introduit furtivement…)

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Maledetta primavera ! (Clair et calme avec balcon XII/XIX)

(Récit à la première personne d’Anna B.)
Jusqu’ici, je n’avais pas beaucoup parlé de ma chambre à moi, de ma cellule monacale où je me sauve avec le seul but de m’étendre les yeux fermés sur mon lit, en attendant que les angoisses cessent de m’écraser pour se confondre un peu avec le sommeil et quelques chasse-pensées improvisées. Je n’avais surtout pas mis en valeur la circonstance de la porte fermée, toujours fermée. Unique porte fermée, d’ailleurs, dans un appartement où « tout communique », comme celui où habitait Gérard, le neveu de Mon oncle, avec ses parents ridicules.
En cet après-midi du samedi 12 avril 2008, j’étais rentrée heureuse de ma pause-déjeuner avec Olivier et sa troupe. Après le repas bruyant et quelque peu chaotique, j’étais restée seule avec cet homme gentil et visionnaire, capable aussi bien de rêver les yeux ouverts que de les fermer, pour voir dans le fond du puits d’une personne dérangée comme moi. Une fois rentrée dans ma chambre, je me découvrais touchée par son respect, par ce qu’il m’avait dit en peu de mots, pour me rassurer et, en même temps, pour me certifier ses sentiments… ses désirs dont je serais la destinataire et la partenaire le jour où je serais prête !
Prête, il avait dit… et je n’avais pas pu m’empêcher de penser à notre mot « prete », qui sort de la bouche avec le même son, presque. « Sais-tu que prete, en italien, c’est un prêtre ? Sais-tu que je suis ici, à Paris, pour oublier les avances insupportables d’un prêtre ? » lui avais-je dit. Il m’avait chanté des mots merveilleux, me demandant d’abandonner juste un instant ma main dans la sienne, en lui faisant confiance…

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J’étais donc dans un tel état d’ivresse et d’envoûtement intime que je n’avais entendu aucun bruit de clé ouvrant la porte d’entrée. D’ailleurs, je ne me souviens pas non plus d’avoir perçu le bruit des pas d’un homme ni d’une femme. Peut-être, je dormais. Mais je pense que Vera et Mario, ou Vera toute seule devaient avoir ouvert la porte quand j’étais déjà dans ma chambre, au cours de cet après-midi flottant au milieu des émotions passées et futures. Puisqu’en effet, lorsque Michele rentra, Vera était déjà là, recroquevillée quelque part dans la salle ou dans la chambre de mon colocataire…
Oui, Michele était rentré (une dizaine d’heures après son départ), parce qu’il avait renoncé à son voyage en Italie. C’était trop tard, à ce point là, pour voter. Il avait maintenu son engagement, faufilé soigneusement son certificat électoral, obtenu un passage dans un bus touristique d’Italiens de Toscane, rattrapé par hasard juste en face de la Mairie du XIII, Place d’Italie, et il était parti. Mais, lors d’une halte du bus près d’un distributeur d’essence dans la banlieue de Lyon, il avait cherché son passeport, le passeport neuf, qu’on lui avait récemment consigné au consulat, dont il était si fier… Ce document indispensable n’était pas là. Disparu. Par contre, dans la poche intérieure consacrée au portefeuille, il y avait le vieux et inutilisable passeport de son grand-père Gaetano, daté 12 octobre 1935… Désemparé et fort contrarié, Michele avait cherché partout sa pièce d’identité, jusqu’à défaire sa valise sur le goudron, dans l’embarras général…
Je me demande maintenant beaucoup de choses autour de cet événement choquant pour tout le monde… Mais la question la plus embarrassante pour moi tourne autour d’un mot tout à fait inédit pour moi : « voyeuse » ! Pourquoi avais-je accepté de subir cette scène de tragédie grecque à deux pas de ma porte ? Pourquoi avais-je collé mon œil droit sur le trou de la serrure pour tout voir ? Étais-je jalouse, donc amoureuse de Michel ? Avais-je besoin de creuser un gouffre entre nous deux pour justifier à mes yeux sévères les timides premiers pas que j’allais peut-être hasarder dans une nouvelle vie ?

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Je vous raconte cet affreux épisode comme si c’était un autre qui le fixait sur le papier, un écrivain professionnel par exemple.
Voilà, vers sept heures du soir, crevé et fort essoufflé, Michele, une fois entré dans l’appartement, s’adressa à la figure en ombre, assise contre le balcon vaguement illuminé. Il crut que ce fût Anna : — l’autostop a bien marché. J’étais déjà à Lyon, en très bonne compagnie. Mais un voyageur du bus m’a suggéré de contrôler mes documents… Une débâcle, une vraie débâcle ! Et j’avais laissé ici ma pièce d’identité… Tu sais, Anna, quelqu’un m’a joué un bien mauvais tour… Qui ? Qui ?
En écoutant la voix de Michele, Vera, la Napolitaine qu’on a vue plusieurs fois traverser comme une ombre cette salle commune, se leva tout en affichant une expression interrogative. Absorbé dans ses pensées, Michele ne s’aperçut de rien : — dans ma veste, il n’y avait plus mon passeport… mais celui de mon grand-père Gaetano, plein de tampons de la censure ! À présent, je m’appelle à la « force majeure » et ne pars plus. Je ne vote pas, c’est trop tard…
En ce précis instant, Vera se mit à califourchon sur le parapet du balcon, comme si elle voulait se jeter en bas. Maintenant, Michele la reconnut : — tu faisais la même chose au passage de la Neige, Vera…
Puis, se frappant le front de la main, il ajouta : — que dis-je ? À Vico della Neve.
— Neige ou Lune, quelle différence y a-t-il ? Même si ça avait été plus logique que la Neige fût à Paris et la Lune à Naples ! répondit Vera. C’était la première fois qu’Anna entendit cette femme parler avec sa vraie voix.
— Mais ici, nous sommes au quatrième étage ! insista Michele. À en juger des bruits venant du balcon, Anna imagina que Michele s’était approché de Vera pour l’embrasser, ou alors pour l’enlever de cette position dangereuse. Plus tard, puisque la discussion continuait sur le même rythme, Anna se rassura à l’idée que l’équilibre très précaire de ce chantage suicidaire empêchait forcément toute possibilité d’étreinte.
Quand Anna se décida à lorgner par le trou de la serrure, Michele et Vera s’étaient déjà déplacés dans la salle : — mais pourquoi tu as mis le passeport de grand-père à la place du mien ? avait dit Michele.
— Une fois que j’étais venue jusqu’ici, ce n’était pas gentil, de ta part, de partir ! avait répondu Vera, d’un air agacé…

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Ensuite, ils discutèrent longuement, dans un italien mêlé au dialecte napolitain qu’il était presque impossible à déchiffrer. Apparemment, ils ne s’apercevaient pas du temps qui passait, tout en oubliant peut-être l’existence d’une colocataire qui aurait pu faire irruption d’un moment à l’autre.
— Une année s’est écoulée. Un temps court ou long, selon les moments et les situations, tandis que je vivais ici à Paris et tu étais là-bas, à Naples, dit Michele, de façon finalement compréhensible… Nous étions incertains, tous les deux : quelle ligne idéale devait-on parcourir pour combler la distance qui nous séparait ? Car la ligne est directe si l’on survole d’abord la France jusqu’à Marseille et, ensuite, la mer jusqu’à Naples. Par contre, c’est une courbe fort accidentée si l’on dépasse les Alpes et que l’on descend vers le sud, en longeant les Apennins. Et, j’en suis sûr, tu attendais… On avait parlé au téléphone, donc tu savais déjà le principal. Mais on ne sait jamais, je pouvais te dire de choses difficiles à supporter. Tu aurais voulu m’écouter dire « J’arrive », ou alors « Je t’attends, viens, fais vite ! » Au contraire, je t’avais prévenu au téléphone : « j’ai besoin de t’écrire longuement, de t’expliquer mes états… »
— Au téléphone ? protesta Vera. Cela a duré juste quatre ou cinq jours. Mais après ça, le silence a été lourd comme du plomb. Je ne peux pas y penser.
— Je te rattrapais dans mes rêves.
— Rarement… Oui, la semaine dernière. Tu m’as fait peur, j’ai cru que tu allais tomber dans un gouffre.
— Non, je voulais t’expliquer.
— Quoi ?
— Du jour au lendemain, je me suis senti seul. Traqué, menacé, opprimé aussi. Et tu ne levais même pas le doigt.
— De quoi parles-tu ? De ce qui se passait à Naples ? Mais tu ne disais rien quand tu étais là !
— On a tout fait pour m’obliger à renoncer au travail.
— Personne n’aurait touché à ton poste, dit Vera d’un ton assuré.
— Et Mario…
— Tu parles des histoires de Mario, qui se prenait pour un fasciste d’antan ? dit Vera, commençant à s’embêter. Que devais-je faire ? Je n’y ai jamais cru. Il se moquait de toi, et c’est tout.
— je n’accepte pas ce type de moqueries. Je n’y vois pas de goût, en ces comportements-là. Le résultat tu le connais, on m’a obligé à m’en aller.
— Non, c’est toi qui n’as pas su t’adapter. Les choses changent, tout devient de plus en plus difficile. La gauche semble s’être volatilisée… On ne peut pas prétendre que tout revienne en arrière pour le seul motif que nous avons raison !
— Tu n’as rien compris, je ne veux pas revenir en arrière. Malheureusement, il semble que l’histoire se répète, comme le disait Vico : « les cours et les recours historiques » ! Je ne crois pas que j’ai forcément raison… En rien !
— Tu as cru être le seul être humain concerné par ce reflux. Tu devais avoir confiance en toi, ne pas cesser de donner l’exemple aux autres !
Il s’en suivit d’autres répliques incompréhensibles. À en juger du langage des gestes, Michele ne maîtrisait pas la situation. Il était peut-être subjugué par cette femme petite et grassouillette dont il avait essayé de se débarrasser…
— J’espère que tu as compris ce qu’il m’a coûté de m’éloigner de toutes choses !
D’un air de reproche, Vera coupa court : — pourquoi as-tu voulu que je t’aime, si après tu m’as abandonnée ?
— Je n’abandonne personne.
— Alors c’est toi que tout le monde abandonne… Pauvre homme ! Pauvre Christ !
— Celle qui t’a précédée, la Française de Bologne, elle m’aurait bien protégé… dit-il d’un ton soudainement ironique et léger.

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Ce changement de rythme dans la conversation toucha vivement Anna qui ne s’attendait pas à une telle complicité. Ensuite, la réponse de Vera l’avait accablée : — tu parles de la femme sans nom, n’est-ce pas ? La femme que j’ai remplacée par faute de ressemblance ?
— Depuis que je suis ici, je la rencontre toujours dans le métro.
— Évidemment, elle est à Paris, tu verras. N’était-elle pas française ? Tôt ou tard, tu la retrouveras !
— Ce serait comme chercher une aiguille dans une paillasse… Et ce n’est peut-être pas bon de revenir en arrière…
— Sur le lieu du délit… dit Vera, affligée.
Tout de suite après elle changea de ton. Elle hurla, embêtée : — alors, avec moi ce sera le même, ne reviens pas, reste où tu es ! Tant pis pour toi… tu connais ce qu’on dit chez nous…
— Que tu vois Naples et qu’après tu meurs !
— Oui, exactement. N’y reviens plus.
— Qu’est-ce que j’y trouverais ? Dis-le-moi, demanda Michele.
S’attendait-il à une réponse sincère ?
— Tout a changé, répondit Vera.
— Toi aussi, tu as changé ?
— Oui, je suis changée.
— Mais alors, pourquoi es-tu venue ? Pour voir ce que je fais à présent ?
— Ce fut une idée de Mario.
Cette phrase provoqua un véritable coup de théâtre. Anna toucha de son œil droit une atroce vérité : parfois, les êtres humains tombent tellement dans le piège de la rivalité et de la jalousie qu’ils oublient tout : le présent, le passé récent, les distances… ainsi que toute hiérarchie de sentiments !
— Mais que prétend-il ce Mario ? hurla Michele,  s’approchant de Vera d’un air menaçant.
Sans dire mot, Vera ramassa à terre son sac de cuir noir et sortit à la hâte, en laissant la porte ouverte. Michele la poursuit dans l’escalier, en l’appelant d’une voix aussi désespérée qu’incertaine, avant de rentrer avec une expression coupable.
L’interphone sonna. La voix perçante de Vera arriva jusqu’aux oreilles d’Anna : — je ne suis pas capable d’ouvrir ce portail.
Michele toucha le bouton, en la laissant sortir. Puis il s’accouda au balcon. De la rue, l’écho d’une chanson monta. C’était une voix d’outre-tombe. Anna imagina que c’était le grand-père Gaetano qui voulait ajouter sa touche spéciale et presque immortelle :

Che fretta c’era
Maledetta primavera ! (1)

vico neve antique

Napoli, vico della Neve

Giovanni Merloni

(1) « Quel besoin y a-t-il de se hâter ?
Damné soit le printemps !