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(Synthèse des épisodes précédents. On est le soir presque nuit de samedi 12 avril 2008. Dans l’appartement clair et calme avec balcon rue de la Lune — partagé par une Bolonaise, Anna B. et un Napolitain, Michele C., tous les deux « réfugiés » ou « naufragés » à Paris depuis quelques années — la reconstruction de la vie publique et privée de Gaetano Calenda (grand-père de Michele) arrive dans le moment critique où Michele est finalement obligé de renoncer à voter. Il ne part plus à Naples tandis que deux Napolitains reviennent du passé pour gâter la fête parisienne de leur ancien ami Michele. Depuis cet après-midi, la renonciation à voter se mêlant à celle de vivre ses intimes passions, Michele se replie encore une fois sur le passé. Cette fois-ci, ce n’est pas le grand-père Gaetano qu’il appelle au secours. Dans une nuit fort agitée, Michele partagera son rêve avec Anna. Celle-ci est sortie très bouleversée de cet arc voltaïque d’événements qui se sont cumulés autour d’elle. Elle voudrait bien s’adonner à son petit bonheur personnel… en même temps, elle ne résiste pas à fouiller dans ce terrible vase de Pandore d’un passé dans lequel elle se sent étrangement concernée.)

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L’art de la renonciation (Clair et calme avec balcon XIII/XIX)

(Récit à la première personne d’Anna B.)
À la fin de cet après-midi de révélations moins scabreuses que choquantes, je m’étais décidée, coûte que coûte, à faire semblant de n’avoir rien saisi ni vu. Et pourtant la rencontre explosive entre Michele et son ancienne fiancée Vera m’avait vivement bouleversée. Je ne pouvais donc tout endiguer ou refouler… Plus tard, voyant Michele effondré dans son fauteuil, en train d’observer, bouche bée, la malle entrouverte, d’où il avait sorti quelques nouvelles mémoires, je décidai alors de relancer, de façon provocatrice, le refrain de la chanson que j’avais entendue une heure avant :
Che fretta c’era, maledetta primavera !
Tout de suite après, en me coupant la parole, Michele avait déclaré tristement ce que je savais déjà : — j’ai décidé que je ne pars plus voter.
— Mais qu’est-ce qui se passe ? répondis-je, me montrant stupéfaite.
Sans répondre, Michele ouvrit la malle, d’où sortit un étui en paille bourré de lettres, de photos et de cartes postales. Ensuite, il effeuilla un petit album à la couverture fleurie : — Agata, ma mère disait souvent : « avant de mourir, je veux partir en Amérique ». Bien sûr, elle n’y aurait pas apporté cette malle, avec toutes ces mémoires. Même si elle n’était pas une vedette du cinéma, elle serait partie avec une valise minuscule, tout comme Marilyn dans « Certains l’aiment chaud » (1959).
— Elle voyageait souvent ? demandai-je.
— Agata Quercia, un nom bien retentissant ! Elle sortait souvent le soir, avec mon père, quand j’étais enfant. Lorsqu’elle ouvrait la porte, la tragédie éclatait. Pour me calmer, elle faisait alors des pirouettes et des révérences, comme un mousquetaire, avant de promettre : « je ne pars pas en Amérique ! »… Combien de choses aurait-elle désirées, avant de mourir !

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Michele ne pouvait pas savoir ni imaginer que j’avais assisté à sa discussion déchirante et insensée avec Vera. Il ne pouvait pas imaginer non plus que maintenant, même si fort bouleversée, j’avais des éléments en plus pour le juger ou, pour mieux dire, pour le comprendre. Et je devinais aussi la raison de son retour aux tics et aux jupes de « maman » :
— Arrête ! Arrête ! m’écriai-je donc, intimement fâchée. Après ton joli croquis, ta mère m’appartient elle aussi… mais je ne suis pas une « quercia » (1) comme ta mère !
Devant l’expression abasourdie de Michele, je faufilai au hasard un bras dans la malle, avant d’en sortir deux chapeaux.
— Je connais très peu de choses de ta famille. Pourtant, je suis sûre… si je devais trancher dans mes préférences, j’opterais pour ton père, cet homme élégant et silencieux (je posai sur mes cheveux le Borsalino d’Alfredo, qui aurait dû me mettre en valeur). Ta mère, au contraire, elle me semble une femme hautaine… un peu gâtée… (Pour rendre mon idée, je m’étais calé sur le front, de façon maladroite, la casquette d’Agata.)
Ensuite, un peu découragée par le silence opiniâtre de Michele, j’avais pris un ton plus sérieux : — je commence à te connaître mieux, Michele… Tu passes d’emblée, comme si de rien n’était, des pulsions fusionnelles… aux pulsions de la nostalgie pour le paradis perdu ! Ce n’est pas grave que tu ne partes plus, pour une fois tu n’as pas pu voter… patience ! Mais, nous aurions dû consacrer au moins quelques minutes à ce sujet. Non ! Tu passes tout de suite à autre chose. Cela m’étonne et m’inquiète aussi !
Tout en laissant tomber la question du vote, Michele ne put pas cacher son inquiétude vis-à-vis de ces quelques mots provocateurs que je venais de lancer : — des pulsions fusionnelles ? De la nostalgie ? demanda-t-il, en se regardant tout autour, de la peur peut-être que Vera pouvait être encore là, prête à lui ficher la paix… Ensuite, voyant dans mes mots une critique directe à ses attitudes passionnelles — craignant aussi des conséquences sur l’équilibre indispensable entre lui et moi —… il essaya de détourner mon attention avec une phrase assez vague :
— Oui, je t’avais parlé de mes amours malchanceux…

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Je fis un geste sec. Il comprit que je ne voulais pas parler de cette Napolitaine, et que j’étais d’ailleurs disponible à l’aider. Oui, je voulais, même égoïstement, qu’il minimise, lui aussi, la gravité de ses fautes !
— Michele, je t’explique ce que j’entends pour pulsions fusionnelles, lui dis-je. Quand tu décides brusquement de partir en autostop, songeant que tu as encore vingt ans, c’est une pulsion fusionnelle avec tes idéaux ainsi qu’avec tes racines qui se déclenche. Ou alors, quand tu te laisses emporter même physiquement près du parapet du balcon… et que tu t’adresses à Naples comme si elle était là, juste au-delà de la porte Saint-Denis, je vois une pulsion fusionnelle là aussi… Ce sont des élans amoureux, parfois redoutables, mais positifs, en fin de compte ! Par contre, quand tu te plonges dans les malles et dans les lunettes à pince-nez, je te vois moins courageux, avec, au contraire, un certain penchant pour l’auto-effacement et même un art de la renonciation !
— Tu parles de ma renonciation à voter… ou alors de ma renonciation… à couper les ponts avec le passé ? répondit-il. Si je dois être sincère, j’ai perdu la désinvolture de partir, de me déplacer d’ici là, en gardant mon centre sur moi. C’est à cause de cela que je renonce si volontiers à franchir cette distance physique…
— Oui, tout cela est vrai. Mais je vois deux courants qui se croisent en toi. D’un côté, le courant de tes pulsions de vie dangereuses et parfois destructives, mais vivantes. De l’autre côté, le courant des pulsions de mort que tu subis, qui se transforment facilement en propension à la renonciation. Il n’y a pas que la distance physique entre les gens qui habitent Paris et ceux qui habitent Naples, par exemple : deux peuples bien éloignés, coincés dans leurs réalités séparées. Il y a aussi la distance entre les vivants et les morts ! Combien de morts ont voyagé et, comme on dit, ont « laissé leur cœur » dans une ville coup de cœur ? N’ont-ils pas le droit, eux aussi, à leur nostalgie ? Ils voudraient revenir en arrière, emportés par cette nostalgie personnelle, amoureuse, utopique aussi. Combien de morts italiens voudraient revenir à Paris ! Combien de morts français voudraient revenir à Parme, à Venise, en Toscane, à Rome ! Je les vois déjà, à Rome, tous ces Français qui se rendent dans les lieux obligés de leurs anciens pèlerinages : la place Farnèse, la Villa Médicis, l’église de Saint-Louis des Français, avec les grands tableaux du Caravage…
— Donc, tu m’invites à vite refermer cette malle, répondit-il, à y faufiler à jamais tous les autres trésors… Et pourtant, mes disparus me parlent tous les jours ! Ils me tiennent compagnie et j’ai un bon rapport avec eux…
J’étais tellement éreintée que j’aurais volontiers jeté l’éponge, en le laissant seul au milieu des courants de la vie et de la mort. Je me levai du fauteuil qu’il m’avait gentiment offert, avant de gagner ma chambre. Là, tout en appuyant la main sur la poignée de la porte, je lui lançai un dernier signal de fumée : — arrête de te cacher derrière les stèles et les photos figées de ces personnages dont tu portes encore le deuil ! Assume, finalement, toute la lumière sur toi ! Et bonne nuit !

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Une fois dans mon lit, une véritable tempête se déclencha en moi. Cette journée de samedi avait duré une éternité, s’écoulant en même temps à une vitesse vertigineuse. Sans me donner le temps de fixer une hiérarchie d’importance, pour le bien ou pour le mal, en tout ce qui m’avait, plus ou moins directement, touchée. Devais-je me bercer dans le regard attentif et honnête d’Olivier ? Devais-je examiner ce que j’aurais dû faire pour me libérer du souvenir effrayant du prêtre abusant de moi ? Devais-je donner à moi-même les mêmes conseils que j’avais prodigués à Michele ? Devais-je assumer moi aussi, finalement, « toute la lumière sur moi ? »
Quand je m’endormis, Michele m’attendait au passage. Peut-être en conséquence de tout ce remue-ménage familial, ou alors pour une espèce de magnétisme télépathique, Michele avait besoin de traverser son désert avec un témoin oculaire… Puisqu’il n’y avait que moi pour une telle besogne, je me suis trouvée de but en blanc entraînée au beau milieu du rêve de Michele. Ou alors c’est moi qui ai rêvé à sa place, par procuration.
J’ai précisé cette dernière hypothèse parce qu’au lendemain Michele ne se souvenait pas des mêmes choses que moi, comme s’il avait traversé notre rêve commun de façon distraite… comme s’il s’était bouché les yeux de temps en temps pour ne pas tout voir. Et pourtant nos deux rêves parallèles et symbiotiques avaient été interrompus au même passage, à la même phrase : « As-tu quelqu’une qui puisse te servir de modèle ? »

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Ce fut un véritable rendez-vous dans un rêve. D’où venais-je ? Je ne sais pas. J’avais peut-être longuement voyagé, dans mon rêve précédent, en compagnie d’une silhouette de père qui devait être mon vrai père même s’il ne le disait pas. J’étais petite, il était grand, obligé de se pencher de façon ridicule pour me tenir la main. « Je n’ai pas la voiture », me disait-il en me serrant le poignet, « Nous pouvons bien courir, tous les deux ! »
Oui, je me rappelle maintenant que nous courions légers, la main dans la main, au milieu d’une rue longue et étroite absorbée dans l’obscurité. Sur les deux côtés, des arcades faiblement illuminées me rappelaient vaguement Bologne… « Où me portes-tu, papa ? » Tout de suite après, je me suis trouvée seule dans un taxi. En quelques courbes hasardées, ce truc sans conducteur m’avait emmenée aux portes de Paris… De loin, sur la pointe de la tour Eiffel embrumée, la Lune souriait tristement. Le taxi me laissa devant une porte cochère. C’était le numéro 9…
On sait bien que les rêves sont toujours constellés d’interruptions, de vides, de passages sombres ou lumineux, de tunnels… Ce fut ainsi — sans que je puisse y trouver une explication psychologique ni une logique cinématographique — que je me trouvais coincée dans le balcon au quatrième étage rue de la Lune, hors de cet appartement-ci. D’en haut, je vis mon père payer le taxi et s’éloigner en direction des Grands Boulevards, la main dans la main avec la fillette qui vit toujours en moi… Ensuite, décidée à changer de rêve, je collai le nez à la vitre…
Étendu sur une malle gigantesque comme un catafalque, Michele ne faisait qu’un avec la couverture dans laquelle il était enveloppé… Je n’eus même pas le temps de lorgner ses mouvements spasmodiques, que cette espèce de chemise de force rendait de plus en plus pénibles… car tout de suite après je m’aperçus que nous n’étions déjà plus dans notre appartement.
On était à Paris, bien sûr, mais je traînais dans une rue en courbe, à Montmartre, peut-être. Michele dormait dans une chambre fort illuminée que je voyais parfaitement depuis mon point d’observation. J’étais donc en train de faire une inspection visuelle de sa chambre à coucher, de sa cage chinoise accrochée au plafond, des tableaux que la distance décolorait, quand j’entendis plusieurs sons de klaxon lancés depuis une voiture noire qui montait, les valises sur le toit, avec un esprit d’insouciance joyeuse. Je vis les quatre membres d’une famille descendre bruyamment de la voiture avant de monter d’escalier bien illuminé et visible comme celui de monsieur Hulot dans « Mon Oncle ». Tandis qu’ils gagnaient le quatrième étage et que je montais avec eux, je fus fort bouleversée en voyant « en vrai » — tout en les reconnaissant une par une — les personnes que j’avais vues dans des petites photos en noir et blanc que Michele avait sorties de sa malle. Son père Alfredo montait à mon côté, élégant et léger, tandis que sa mère Agata et son frère Dodo étaient déjà accoudés à la rambarde du palier en haut. Quant à la petite sœur, Enzina, elle était derrière moi me suivant comme une ombre.
— Nous sommes venus te dire bonjour ! dit Alfredo Calenda, s’adressant à son fils, émerveillé au centre du lit. Sa mère Agata, très affectueuse, ajouta : — voilà ta famille ! Nous sommes venus exprès pour toi !
Il s’en suivit un vent léger et capricieux dans lequel je vis voltiger de vieilles cartes postales en noir et blanc ne faisant qu’un avec des flèches routières. Je lus nombreux noms, connus et inconnus, dont BLOIS, AMBOISE, CHAMBORD…
— Avant de mourir, je veux visiter Azay-le-Rideau… murmura Agata.
— Maman, on a déjà visité Amboise, Blois, Chambord et Cheverny ! dit le frère cadet, Dodo, d’un ton ironique.
— Je vous laisse libres de voir tout ce que vous voulez ! protesta fermement Alfredo. Moi, je reste en voiture écouter la radio,
— Je n’ai pas envie de vous suivre… Je reste avec papa, dit la petite voix d’Enzina.
— Tu viens, Dodo ? demanda Agata d’un ton péremptoire, tandis qu’un nouveau bruit de voiture remplissait l’espace sombre du rêve.

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Ensuite, j’étais agréablement coincée dans cette prodigieuse voiture de famille, debout dans le coffre postérieur ne faisant qu’un avec l’habitacle, dans cet endroit de l’espace communautaire que les Calenda appelaient « la place du chien ». Et comme tous les chiens, j’appuyais mon museau sur le dossier postérieur, au milieu des têtes d’Enzina et de Michele.
— Dans dix minutes, nous serons à Valençay, annonça solennellement Dodo.
Puisque la voiture ne s’arrêtait pas, Enzina, d’une voix zélée, demanda : — n’y a-t-il pas de châteaux, ici ?
Un bruit d’accélération soudaine ce fut la réponse.
— Pourquoi n’avons-nous pas arrêté à Valençay ? protesta vivement la mère de Michele. Si je ne me trompe pas, là-dedans il y a des traces du passage de Richelieu !
— Parbleu ! hurla Dodo en ricanant.
— Qu’on le donne pour vu ! conclut Alfredo.
Plusieurs fois, dans mon rêve, cette expression révélatrice retentit dans mes oreilles… Qu’on le donne pour vu ! je répétai, moi aussi. À présent, nous n’étions plus dans la voiture. Michele était à nouveau dans son lit catafalque en train d’observer un à un les membres de sa famille chérie, pour la dernière fois. Le moment de l’adieu était arrivé. On le voyait bien de l’attitude des bras calés, parallèles aux corps. Le regard halluciné, Michele se leva brusquement avant de s’approcher de son père, sans imaginer, bien sûr, que celui-ci aurait prononcé une proposition semblable : — pour quelle raison m’as-tu outrepassé ? Pourquoi as-tu cherché un père moral ou spirituel, un exemple à suivre dans ton grand-père… sans considérer, même pas une minute, que ton père à toi pouvait te servir également et même mieux ?
Dans le rêve, j’eus le sentiment de rêver, tellement cette phrase me plaisait, tellement elle me semblait impossible. D’ailleurs, la réaction de Michele, elle aussi, me toucha vivement : — Papa, que dois-je faire ? demanda-t-il, de façon simple et abrupte.
— Tu ne dois faire rien d’autre qu’écrire, te promener dans Paris, prendre des photos et, surtout, peindre… répondit Alfredo, inspiré, depuis la fenêtre de la voiture déjà prête à partir…
— À propos ! ajouta-t-il à la dernière minute, as-tu quelqu’une qui puisse te servir de modèle ?

Giovanni Merloni

(1) en français : chêne