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(Synthèse des épisodes précédents. On est à Paris, le matin de dimanche 13 avril 2008. En Italie, les élections politiques se dérouleront pendant toute la journée et l’on continuera à voter jusqu’à 14 heures de lundi 14. Des journées intenses se sont cumulées pour la Bolonaise Anna Buonvino et le Napolitain Michele Calenda, colocataires du même appartement clair et calme avec balcon rue de la Lune. Dans la nuit qui vient de s’achever, les deux Italiens, devenus entre-temps amis à l’enseigne de la prudence, ont partagé un rêve dans lequel Anna connaît la famille napolitaine de Michele, très unie autour de la figure charismatique du père Alfredo Calenda. Le moment clou de ce rêve libératoire peut se résumer en un rapide échange de phrases entre Michele et son père : — pourquoi m’as-tu outrepassé ? dit ce dernier tout en reprochant son fils de s’être accroché à la figure du grand-père Gaetano. — Papa, que dois-je faire ? lui répond Michele, de façon tout à fait inattendue. — Tu ne dois faire rien d’autre que suivre toi-même et surtout faire des portraits, sans hésiter à te servir d’une jeune fille pour modèle…)

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La modella (Clair et calme avec balcon XIV/XIX)

(Récit à la première personne par Anna B.)
Quand je me réveillai, plus tôt que d’habitude, le dimanche 13 avril, j’aurais voulu m’accorder le temps paresseux d’une grasse matinée. J’en avais besoin, pour essayer de remémorer et ranger dans mon esprit les souvenirs que Michele m’avait confiés au milieu de longues conversations péripatéticiennes. Ou alors dans des rêves abrupts et volages. Comme celui où j’avais écouté de perles de sagesse depuis cette voix de baryton d’Alfredo, mon Calenda préféré…
Pourquoi m’occupais-je de cela ? Pourquoi consacrais-je à cet inconnu une entière étagère de ma bibliothèque intime ? Maintenant, je saurais peut-être donner une réponse plus réfléchie. Alors, je fouillais et rangeais comme une sauvage, me perdant dans les mille pistes de ces vies interrompues, coupées ou inachevées… Peut-être pour ne pas m’arrêter à regarder la mienne, pour ne pas donner corde aux intrusions de tous ceux qui essayaient de s’en emparer pour la changer. Ma vie… elle m’était tellement inconnue que je préférais l’ignorer. Une véritable contradiction vis-à-vis de l’esprit débonnaire de mes compatriotes bolonais… Étais-je vraiment une Bolonaise ?
Sans en avoir conscience jusqu’au bout, j’avais pourtant besoin d’un changement radical, d’une rupture, même violente…
Olivier voulait me voir… Ses appels téléphoniques incombaient sur ma tête comme une épée de Damoclès… De l’autre côté Michele… Je me demandais de plus en plus ce qu’il représentait pour moi, ce Napolitain — orgueilleux et renfermé comme un hérisson dans ses préjugés hirsutes — qui devenait en ma présence transparente comme le Livre ouvert de mes Apennins. Je ne saurais pas dire qu’est-ce que je m’attendais de lui. C’était facile de dire qu’il était un ami, qu’il serait toujours resté un ami. Mais cela ne correspondait pas à la vérité intime de mes sentiments galopants. Michele était bien sûr un homme respectueux, qui ne forçait jamais les situations, quelqu’un qui n’aurait jamais agi de façon souterraine. S’il avait eu des intentions… amoureuses, il se serait sans doute déclaré, même dans l’hypothèse d’un probable échec. D’ailleurs, Michele aurait pu être mon père, si l’on se tient à l’âge, aux vingt-sept années qui nous séparaient… Il se comportait en gentil homme, bien sûr. Mais, je ne sais pas pourquoi, j’avais la sensation inquiétante qu’il aurait pu, d’un moment à l’autre, changer, devenir farfelu dans l’action comme il l’était dans la parole, ouvrant la porte à sa véritable nature. À l’improviste, il aurait pu cesser de rôder innocemment dans notre appartement comme un animal en cage, laissant s’exploser la belle au bois dormant que sa vie était devenue.
Et moi ? Avais-je de ma part des intentions sincèrement désintéressées ? Ou, au contraire, est-ce que j’utilisais Michele, cet homme prudent et timide — qui n’aurait jamais forcé mes résistances — comme un « homme-écran », pour me défendre des hommes réels, comme Olivier, qui pouvait impunément dépasser, en un seul jour, les mille portes et les mille boîtes chinoises que j’avais installées pour protéger mon cœur et mon corps ? En tout cela, quelle était alors la fonction du rêve, de ce rêve tout à fait innocent où Michele avait voulu « me présenter » sa famille, sa « vraie » famille ?

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J’étais juste en train de me pelotonner dans cet escalier en colimaçon que j’avais monté avec ses miraculeux conjoints, pour y rechercher les traces de leurs mains, leurs pieds, leurs écharpes, leurs lunettes, leurs odeurs et lueurs cachées… quand Michele, après avoir traîné une chaise dans la salle commune, s’y assit bruyamment. Il attendait impatiemment que je sorte de ma cellule monacale. Je sortis en courant :
— Aujourd’hui, on vote, chez nous, lui dis-je avant de me faufiler dans la salle de bain. Dans mes vêtements assez succincts, je ne voulais surtout pas qu’il me regarde trop analytiquement. Je fermai vite la porte, en interposant une provisoire barrière entre moi et sa proposition dont je savais en avance et par cœur le contenu :
— Anna, c’était mon père la personne la plus importante pour moi, dit-il d’un ton solennel et rendu. Il avait un beau prénom aussi : Alfredo, comme l’amoureux de Violetta !
— Je ne t’entends pas bien ! dis-je d’un ton gai. As-tu dit Violetta ?
— Alfredo m’a rassuré, dit-il enlevant la voix et posant peut-être la joue contre le bois séparateur. Il m’a dit par le menu ce que je dois faire : me promener librement dans Paris, prendre librement des photos, écrire librement et, surtout, peindre…
— Pourquoi n’a-t-il pas dit « peindre librement » aussi ? demandais-je avant de me soumettre à la volonté de la douche. Là-dessous… je ne pouvais pas oublier cette phrase clé, qu’Alfredo avait glissée depuis la fenêtre de la Fiat 1100 noire, et que moi aussi j’avais entendue… Une phrase de rêve, prononcée dans un rêve ! « Suffira-t-il de cette petite phrase pour déclencher le changement de sa vie ? » me demandais-je, tandis que la voix de baryton de Michele formulait, en hurlant presque, la proposition terrible : — est-ce que tu me servirais de modèle ?
Je pris mon temps pour réfléchir ou, pour mieux dire, pour me leurrer moi-même. D’abord autour de ces deux voix de baryton — identiques — de Michele et de son père. Ensuite au sujet de cette folie du portrait. Comment ? De but en blanc, cet homme hésitant qui aimait se perdre dans des labyrinthes infinis décidait de s’appliquer à une seule chose à la fois. Une seule lumière, un seul décor, un seul canapé, une seule fenêtre, une seule figure… de femme ! Tout cela pouvait déjà suffire pour me plonger dans une crise d’identité… Sans considérer le principal : je ne m’étais jamais déshabillée devant un homme à la lumière du jour. Cela aurait été beaucoup plus facile si celui-ci avait été un parfait étranger, un étudiant d’anatomie ou alors un être supérieur… Gramsci par exemple, ou, bien sûr, Renoir, Delacroix, Botticelli…

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Je sortis, enveloppée dans mon peignoir de Monoprix, affichant un air tranquille :
— Je ne crois pas que tu parles au sérieux. Tu n’as jamais fait de véritables portraits ! lui dis-je avant de me rendre à la hâte dans ma chambre. Là-dedans, à nouveau protégée par une porte fermée, je fus ravie par le souvenir éclair de plusieurs tableaux célèbres où j’aurais pu très bien figurer. « Pourquoi pas ? » me disais-je tout en endossant mes jeans au bout du rouleau ainsi que mon chandail de bataille… « Je serais flattée par les attentions de monsieur Giorgione, me priant de poser devant un faux paysage de tempête champêtre ! Ou alors je serais désinvolte, même nue, au milieu de ces hommes à l’air indifférent lors d’un faux petit déjeuner dans l’herbe. De quoi aurais-je peur ? De ces hommes très peu fiables, de monsieur Manet ou de moi-même ? » D’ailleurs, si Michele n’avait probablement jamais exercé — ou exercé jusqu’au bout — son esprit de portraitiste, moi, au contraire, j’avais traversé une phase de ma vie, alors insouciante et presque joyeuse, où j’avais accepté de poser pour un ami peintre… « Comment s’est-il produit un tel effacement ? » je ne crois pas qu’en ce cas il s’agissait d’une censure esthétique ou morale. Au contraire cela faisait partie des jours des bonheur refoulés par le chagrin — et par l’effroi — de ce qui s’était passé lors de mes rencontres avec le petit prêtre bolonais. « Laissons ressortir librement ce talent d’interprète, de comédienne de l’immobilité ou des mouvements presque imperceptibles ! Redonnons à la peau ses droits de citoyenneté, pour qu’elle s’exprime et s’offre au regard de l’autre… pour que chaque repli, jusqu’ici caché et même nié, reprenne son souffle ! »
Plus tard, avec la complicité de cette journée d’élections éloignées, l’idée farfelue et scandaleuse du portrait commença à flotter d’une chambre à l’autre de notre appartement, s’installant finalement dans un coin — entre la cuisine et ma cellule monacale — d’où la lumière du jour semblait vouloir ne jamais se décoller. Michele y transféra la fameuse malle, sur laquelle il jeta une couverture indienne auparavant utilisée par ses parents pour protéger le dossier de leur voiture.
Et pourtant la négociation entre nous dura des heures et des heures avant que je ne me décide à poser pour un portrait dont on n’avait même pas affronté la question des contraintes à fixer : devais-je poser nue depuis le commencement ? N’était-il pas plus logique de s’exercer tous les deux avec des poses préparatoires, moins engageantes ? Des heures et des heures s’écoulèrent avant que lui, surtout lui, se décide à prendre les pinceaux dans la main, avant de déshabiller le chevalet de toutes les strates qu’on lui avait accrochées dessus…
Notre séance fut d’ailleurs interrompue, plusieurs fois, par les appels téléphoniques de plus en plus égarés et nerveux d’Olivier. Même si rien de scabreux n’arrivait dans cette salle commune ni dans le reste de l’appartement, quand je parlais avec Olivier je me comportais comme une femme gardée à vue par un mari jaloux… quitte à changer d’attitudes tout de suite après, en devenant une femme jalouse à mon tour. Jalouse de l’égarement béat de Michele ainsi que de ses excursions au milieu des nuages. Oui, Michele était beaucoup plus intéressant qu’Olivier !

004_cecab 14 04 180 Dans mon esprit, notre petite salle commune, qui avait déjà assisté à plusieurs coups de théâtre, se transformait dans une salle d’attente tout à fait générique où l’on aurait dû exploiter une série d’épreuves douloureuses avant que le naturel de l’art se déclenche, avec ses rôles établis et ses petits rites exclusifs. Encore une fois, dans l’espace très limité de nos habitudes spartiates, on devait consacrer chaque coin à une nouvelle fonction. La maison se transformait en atelier, ou du moins essayait de s’y adapter. Stupéfaite, je regardais Michele sortir de sa malle prodigieuse une infinité de matériaux, d’outils, de feuilles grandes et petites… Et aussi des toiles, des cahiers, des fusains, ainsi que de dizaines d’oeuvres plus ou moins abouties… Et pourtant, au fur et à mesure que notre lieu de vie se comblait des accessoires indispensables pour l’exploitation du portrait, ce même lieu se dilatait et perdait son âme.
Dans cette antichambre (ou couloir) sans décors ni couleurs, l’action envisagée — dont nous attendions tous les deux des émotions et des surprises supérieures à nos forces — restait suspendue dans l’air. Nous attendions Godot.
J’attendais de ma part de voir les mains de Michele s’aventurer sur une de ces surfaces lisses et anonymes en y traçant des lignes ou des courbes ou des ombres. Michele attendait que ses mains trouvaient l’insouciance d’un pas, l’automatisme ciblé et responsable d’une quête de vérité et de ressemblance… Tous les deux nous attendions cet automatisme réciproque dans l’interaction brusque ou graduelle entre l’artiste et le modèle. Ce dernier, se déclinant au masculin, est en principe guindé. En Italie, cela se déroule différemment, car, si le modèle est une femme, on parle carrément de « modella » depuis le commencement…
Ce jour-là, l’attente dans la salle d’attente semblait durer une éternité avant que ne se déclenche cette insouciance brusque ou sereine et que d’autres épreuves s’affichent dans le court horizon d’une séance à l’enseigne du mélange non seulement des couleurs, mais aussi — surtout — des vies humaines concernées. Pour remplir le vide ou l’embarras de cette attente, nous ne savions faire rien de mieux que discuter, en nous coupant réciproquement la parole, tout comme le feraient, le jour fatidique de l’examen, deux étudiants assis sur un banc juste au-dehors de la porte fermée, tout à fait conscients de leurs graves lacunes.
Mais de quoi parlions-nous, dans notre langue débridée et contaminée par le mélange de nos deux dialectes tout à fait différents et éloignés ? Du ciel bleu, de l’eau coulant à côté du trottoir, des flaques parisiennes qui brillaient sous le soleil… Moi, j’étais vautrée dans un paréo espagnol acheté dans la glorieuse boutique de vêtements usagés rue des Rosiers, la tasse de café dans la main. Lui, il était orgueilleux pour son ancienne chemise d’artiste du XVIIIe acheté dans un brocanteur quai des Augustins… Il se disait content de discuter avec moi au sujet de la tristesse de la pluie, du ciel gris de Paris, des immeubles noircis, du mystère des lumières encore allumées dans la fenêtre d’en face ainsi que de la touche dramatique qu’elle aurait pu ajouter à tout cela, une voix qui chantât sans répit « Ne me quitte pas ! Ne me quitte pas ! »…
Et voilà une de mes réflexions les plus profondes, ce jour-là : — non, Paris ce n’est plus le « popoloso deserto » dont Violetta se plaignait !
Et pourtant j’avais souvent peur à sortir dans la rue, avec toutes ces gueules qui s’autorisaient à me dévisager comme une robe dans une vitrine… De Violetta à « l’arietta » de nos étés italiens, le pas était bref. Impossible d’éviter de glisser dans la nostalgie d’un passé où tout souvenir revient vers nous positif, incontournable, mûri au milieu d’une communauté solidaire et pacifique.
Enfin, Michele et moi, nous étions d’accord : toute nostalgie est imprudente et erronée. Parce que tout change et le monde empire partout. Se souvenir d’une Italie heureuse c’est une faute grave. Tout comme se représenter une Italie où tout va mal… Enfin, notre discussion revenait cycliquement aux mêmes impasses : pourquoi sommes-nous ici ? Quelle aurait été notre vie si, au contraire, nous restions là-bas, respectivement à Bologne et à Naples, sans jamais nous rencontrer ?
— Cet exil doré me pèse un peu, avait-il déclaré fermant les yeux, lors d’un passage sombre de notre promenade verbale. J’étais fait pour vivre, et je meurs sans avoir vécu !

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C’est à partir du souvenir de cette phrase — « je meurs sans avoir vécu » — que je deviens désorientée, lorsque j’essaye de m’y plonger dedans. Maintenant, en revenant an arrière, la seule hypothèse d’une possible rencontre amoureuse entre Michele serait moins une désacralisation qu’un sacrilège. Une éventualité qui aurait été d’ailleurs bien possible et tout à fait admise par les lois, les mœurs et les religions. À part la différence d’âge, vingt-sept ans, la même distance qui séparait de leurs temps Charlie Chaplin de sa femme Oona, nous n’étions liés par aucune parenté. Ce n’est que quelque temps après que l’idée rétrospective d’un sous-fond incestueux entre nous a mûri en moi… Alors, tout au long de ce dimanche d’avril, je n’avais pas de soucis de ce genre, en dehors de mes résistances et de mes peurs ancestrales.
Maintenant que je sais bien comment tout s’est écoulé et finalement éclairci, je pourrais revenir à cette journée de façon tranchante, en superposant ce que je sais à ce qu’alors je ne savais pas, en redressant mes souvenirs tout en les forçant à adhérer aux évolutions successives des faits.
Mais j’ai encore besoin de revivre tout cela avec le même esprit de cette journée, en me plongeant dans cette confusion-là, en ce mélange d’émotions difficiles à maîtriser et pourtant évidentes… où j’étais heureusement assistée par un instinct calme et infaillible à la fois, qui dictait mes actions et mes paroles : il n’y avait rien à faire, je devais forcément suivre un parcours tortueux et pénible ! Tenace jusqu’à l’autodestruction, je ne pouvais pas m’empêcher d’avancer de façon opiniâtre et obtuse dans cette perspective obligée… Pourquoi ? Pour qui ? Pour le bonheur de Michele ? Pour le mien ?
Voilà ce que je peux vous révéler déjà, en extrême synthèse : je voulais tout savoir. Connaître cet homme jusqu’au bout c’était pour moi comme connaître l’homme, tous les hommes. C’était comme connaître celui qui avait été peut-être mon père ou alors celui qui aurait pu représenter un modèle idéal de mari… C’était une marche longue et épuisante celle que j’avais devant moi. Mais, il y avait aussi le raccourci. Cela dépendait du résultat de mon enquête au sujet de Michele. S’il se révélait un type mauvais sous l’apparence d’homme innocent et gentil, je l’aurais laissé tomber avec toutes ses fourmillantes mémoires. S’il était au contraire un homme bien, au contraire… Pourquoi pas ?

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Une clairière s’ouvre maintenant dans le bois touffu et nuageux de ma mémoire : ce jour-là, Michele avait besoin de se défouler et se dégourdir aussi de toutes les peines qu’il avait subies sans jamais s’arrêter à réfléchir… Il ne l’avait jamais fait, parce qu’il avait toujours eu besoin d’une autorité qui lui indiquait la route. Or, son grand-père incarnait pour lui un devoir noble, mais constellé de sacrifices ainsi que de zones d’ombre, tandis qu’au contraire son père représentait la liberté. Si son père était son Ego, son grand-père était son Alter-ego… Banal ! Cependant, la question du portrait et des pinceaux était une question d’importance vitale que je ne pouvais certes négliger ni empêcher ou combattre. Et pourtant, même sans empêchements extérieurs, même avec mon encouragement de modèle dévoué, même si j’étais prête à le contenter pour qu’il se libère et s’exprime… l’aurait-il fait ? aurait-il avancé dans le terrain vague du plaisir absolu que seul l’art peut donner, libre comme l’air sans autre contrainte que sa rigueur dans le travail ?
La voix de baryton de son père défunt — ressemblante comme une goutte d’eau à sa propre voix de baryton encore en vie — pouvait-elle suffire à lui donner la force, au jour le jour, de briser la cage de ses asservissements ?
Au fond de la décision à prendre, digne d’Hamlet — portrait ou non-portrait —, il y avait une question encore plus primordiale, se croisant étrangement avec la décision que je devais trancher à mon tour.
« Cherchez la femme ! » disait Hercule Poirot au moment clou de ses investigations.
Inconsciemment, je devinais cela. Probablement, ce n’était pas l’ombre du grand-père socialiste qui empêchait l’épanouissement de l’artiste prisonnier dans son cocon. C’était une femme. Quelle femme ? La petite ombre grassouillette venue de Naples ? La femme mystérieuse de Bologne qui flottait maintenant qui sait où, dans un nuage gris ? Oui, je me rappelle bien, maintenant. Cette expression non réfléchie — « je meurs sans avoir vécu » — avait déclenché en moi une rage furibonde :
— Je ne crois pas que tu n’aies pas vécu, lui dis-je. Peut-être, tu as juste raté des trains en course, tu as perdu des trésors… Pauvre exilé innocent ! Combien de cœurs as-tu brisés ? Tu ne parles que de cœurs endurcis ou malades, de femmes terribles qui auraient coupé en deux le tien… N’es-tu pas sûr, au contraire, que tu n’as pas fait plus de victimes que tu ne penses ? Par exemple, à Bologne…

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Giovanni Merloni