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(Synthèse des épisodes précédents. On est à Paris, l’après-midi de lundi 14 avril 2008. En Italie, les urnes viennent d’être fermées après une journée et demie de flux régulier aux sièges électoraux. On attend les résultats pour le soir. Des journées intenses se sont cumulées pour la Bolonaise Anna Buonvino et le Napolitain Michele Calenda, colocataires du même appartement clair et calme avec balcon rue de la Lune. Dans la nuit de samedi à dimanche, les deux Italiens avaient partagé un rêve dans lequel Anna avait connu la famille napolitaine de Michele, très unie autour de la figure charismatique du père Alfredo Calenda. Au terminus de cette « rencontre », Alfredo avait suggéré à Michele de se libérer de ses multiples chaînes en se consacrant à la peinture. Ce lundi, après des heures et des heures d’ébauches plus ou moins abouties, la discussion intime entre Anna et Michele se concentre sur la lecture d’un vieux cahier de poèmes…)

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Dans l’atelier du peintre  (Clair et calme avec balcon XV/XIX)

(Récit à la première personne d’Anna B.)
En avril, on devrait faire attention, encore plus que dans les autres mois, surtout à Paris. Attention aux indispensables couches de chaleur dont il ne faudrait jamais se passer… « En avril, ne te découvre même pas d’un fil ! » dit le proverbe. Et pourtant, je devais le faire, me découvrir tout en me berçant dans l’espoir que la laine serait remplacée par les couches de couleurs versées idéalement par Michele sur mon cou et mes épaules…
Maintenant, je ne me souviens pas comment, par quelle mise en scène de petites provocations et de dangereuses enquêtes, je parvenais à endiguer ce naturel de l’artiste qui aurait pu, d’un moment à l’autre, laisser l’initiative au naturel de l’homme… Parce que, ayant franchi la barrière superstitieuse qui l’avait longuement empêché de peindre — notamment de portraits de femmes, non nécessairement nues —, Michele avançait déjà dans une autre dimension, se plongeant dans de nouvelles aventures du corps et de l’esprit.
Je sentais que la question d’Hamlet qui se jouait dans l’arrière-pensée ou dans les viscères de Michele tournait avec insistance autour de ma ressemblance avec cette fameuse Zazie. Parfois, pendant ces deux jours (dimanche et lundi) qu’il consacrait à l’art — juste au moment où, en Italie, le vote se déroulait pour élire les députés et les sénateurs —, il se trompait même, en attribuant mon prénom, Anna, à cette inconnue… qui avait les yeux verts, comme les miens. Ou alors il m’appelait carrément Zazie, parce que mes cheveux châtains retombaient sur mon cou de la même façon, avec les mêmes réflexes que les siens… Je ne pouvais pas m’empêcher de voir des dangers en tout cela, surtout dans cette mise que j’avais adoptée cet après-midi de lundi 14 avril après une longue hésitation : une robe de chambre ridicule des années quatre-vingt que Michele avait refoulée dans la malle, avec un grand décolleté et le corsage semi-transparent en soie. Je me trouvais donc entre chien et loup, mon intimité protégée par de très faibles défenses, le corps abandonné dans une position allongée que la forme et la grossièreté de la malle rendaient très incommode. Michele serrait un pinceau dans la main droite et la palette dans la gauche. Donc, vis-à-vis de moi, il était armé, et cela pouvait l’encourager encore plus à l’agression spontanée… que les deux beautés — de mon corps inspirateur et de son esprit inspiré — pouvaient bien provoquer sans qu’il y eût une véritable faute de sa part ou de la mienne. Quant à moi, je n’avais aucune épée ni baguette magique pour me défendre ou pour attaquer à mon tour. Il ne me restait que la dialectique apprise dans les assemblées populaires ne faisant qu’un avec mon savoir-faire inné dans le choix du temps et du rythme. D’ailleurs, mon but ne se bornait pas à la protection de ma dignité et de mon indépendance. Sinon j’aurais refusé cette compliquée mise en scène qui n’avait que deux acteurs et deux spectateurs.
Je voulais « savoir ». Je devais savoir, finalement et jusqu’au bout, qui était cette Zazie dont j’avais peur justement parce qu’elle me ressemblait de façon excessive… Car au fond je préférais que cette femme fût morte, disparue à jamais, quitte à m’investir de l’éventuel remplacement de son mythe et de sa figure, jusqu’à accepter de devenir moi-même la femme qui vécut deux fois !
Sinon, elle devait sortir de ses nimbes, venir ici, dans cet endroit de plus en plus facile à découvrir. Un véritable point de repère, désormais. Si elle, Zazie, avait demandé à n’importe quel passant où habitaient Anna et Michele, grâce au formidable bouche-à-oreille parisien ce passant-là aurait désigné de façon infaillible la rue et le numéro correspondant à notre immeuble :
« Quel est votre nom ? »
« Je n’ai pas de prénom ni de nom, on m’appelle Zazie… »
« Parfait, si vous êtes Zazie vous n’avez qu’à vous rendre rue de la Lune. Juste à côté de l’immeuble où habitait son oncle Gabriel ! »
Oui, elle devait venir, avant que tout cet orchestre de bienvenues ne se retourne contre elle, la renvoyant à jamais aux oubliettes ! Venir ici, frapper à la porte, assumer finalement son charme exagéré, accepter de partager un amour partagé. Devant cette évidence, j’aurais volontiers disparu, quittant le clair et le calme en échange du bruyant et du sombre. À condition de vivre ma vie…
Cela dit, avant de desserrer ce nœud coulant, rien ne pouvait être envisagé, en dehors de cette innocente camaraderie entre Michele et moi.
Est-ce que je pensais vraiment cela ? Je n’en suis pas tellement sûre…

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Avant d’entamer cette deuxième séance, consacrée à ma « tête de danseuse de Degas » et à mon « cou à la Modigliani », dans le premier tiroir de ma commode j’avais trouvé un petit cahier. Idéal pour une longue pose, utilisable comme éventail pour chauffer l’air et refouler l’odeur de la térébenthine…
Après cela, je ne me souviens presque de rien. Michele arborait un talent tout à fait prolifique. La brève distance entre la malle, où je posais mollement, et le chevalet — auprès duquel Michele, assis sur une chaise de cuisine, dessinait comme un forcené — se comblait au fur et à mesure d’études : mon nez, mon épaule droite, mon épaule gauche, mes mains croisées, mes mains ouvertes, mes cheveux abandonnés selon le style de Claudia Cardinale (« que Modigliani aurait aimés »), mes cheveux remontés en haut selon le style de Simone Signoret (« l’idéal de Renoir »), mes cheveux lisses et polis, selon le style de Juliette Greco (« que Degas aurait préférés »)…
Au milieu de ce vase de Pandore en éruption, je n’aurais dû me soucier de rien, car Michele était en train de donner libre cours à ses pulsions ancestrales et que cela le rendait, je crois, inoffensif… Et pourtant, mon envie taquine de tout savoir au risque de causer du chagrin à moi-même — un trait de mon caractère que j’aurais pu bien hériter d’une mère française, si j’en avais eu une…  —  me poussait à utiliser le petit cahier où Michele, un jour lointain, avait esquissé des mots plutôt que de lignes colorées entourées de tâches transparentes…
Voilà ce que je peux donc reconstruire, à l’aide de ce cahier, ayant oublié tout le reste :
— Tu me permets ? m’étais-je exclamée, avant d’entamer la lecture d’une poésie placée par hasard juste là où j’avais faufilé mon doigt :

Fée, je ne me souviens pas
Comment t’appelles-tu
Où tu habites, quel est ton prénom
Que je confondais
Avec des mots et des gestes sans nom.

— Tu te souviens de ces vers ? lui dis-je. C’est toi qui les as écrits ?
— Oui, je me souviens… Mais, ça ne me soulage pas.
— Des vers un peu extrêmes, je trouve ! Bien sûr, elle ne t’a jamais dit son prénom ni son nom.
— Si, elle me l’avait dit, mais je l’ai oublié !
— Et maintenant, tu prétends qu’elle se souvienne de toi ? Il se peut très bien qu’elle se souvienne de ton nom, mais qu’elle ait oublié tout le reste…
— Je ne crois pas, répondit Michele se levant d’un bond, tout en appuyant ses pinceaux sur la chaise. Elle me l’a avoué une seule fois, son précieux prénom, à la gare, au milieu d’un bruit assourdissant… En voyant la queue du train s’éloigner, j’eus une sensation de dépit, de rage même, comme si elle avait voulu ajouter de la souffrance au chagrin…
— Mais après, au nom de ta souffrance, depuis ta résidence napolitaine tu t’autorisas à une espèce de menace : « tu verras ! Tu reviendras me chercher ! » Ronsard était beaucoup plus magnanime que toi…

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Ensuite, Michele revint à ses croquis. En le voyant absorbé dans la recherche d’une impossible précision, je me souvins d’une phrase qu’il m’avait dite :
— Est-ce à elle que tu pensais, à la belle Française, quand tu disais « Ne me quitte pas » ?
— Si tu savais combien elle te ressemblait… c’est impressionnant !
J’avais touché le sujet tabou… : — non, non, je ne veux pas de ces bêtises ! protestai-je immédiatement. Laisse-moi où je suis, une orpheline traquée par les convoitises des prêtres ou les attentions vagues de gens très ou trop engagés ! dis-je, amplifiant ma gêne, avant de reprendre le fil de ses vers inquiétants :

De travers, je marchais,
Toujours fatigué, jamais fatigué
Sentant ton corps blanc à mes côtés.
Désespéré, je cherchais ton nom
Qui fuyait dans les rues sans nom.
Et ta voix qui insistait : c’est fini, c’est fini.

— Était-ce vraiment fini ? demandais-je avec un sourire contrarié.
— Elle disparaissait, réapparaissait, je n’y comprenais rien. Je devenais de plus en plus jaloux, même si j’étais sûr : elle n’aimait personne en dehors de moi.
— Peut-être aurait-elle voulu accoucher un enfant qui fût « ton » enfant, le fils de Michele…
— Je ne peux engendrer personne, dit-il d’un air résigné, pointant un doigt sur sa poitrine. Cette branche de l’arbre généalogique est sèche. J’aurais pu faire le bonheur d’une multitude d’âmes seules…
— Donc, je ne risque pas de découvrir, un jour, que tu es mon père ! m’éclatais-je en riant. Il s’en suivit un silence embarrassé. Mais, excuse-moi, repris-je, ta Zazie en avait été déçue ?
— Non, Zazie avait caché son chagrin derrière sept portes bien verrouillées !
Après cela, Michele me fit une caresse hésitante. Le soleil avait disparu. Soudain, je m’apercevais de mon incapacité de maîtriser cette solitude à deux. Cependant, je retrouvai l’élan pour relancer :
— Enfin, Michele, tu as tout abandonné ! Tu dois l’admettre ! Ta rentrée à Naples a été bien traumatique si pendant le voyage tu as écrit des vers semblables ! Tu vois, tout est marqué, ici…, dis-je d’un ton pacifique et amical, en indiquant un gribouillis de mots au bord de la poésie : « Septembre 1999, rentrée scolaire. Je m’aventure aujourd’hui dans une école fréquentée par des individus tombant d’une autre planète. Je me pince les bras. Oui, je suis encore en Italie ! »
Michele ne cachait pas un air résigné. Avant de revenir à la grande feuille où il avait gravé trois lignes très efficaces évoquant moins ma personne que ma personnalité, il devait encore attendre que moi, son premier modèle, j’achève ma lecture :

J’aimais ton nom, je célébrais ton nom
J’oubliais ton nom, je rappelais ton nom
Je serrais entre mes bras, 
Je prenais entre mes jambes ton nom.
Je confondais ton nom
Avec des mots sans nom, 
Avec des gestes sans nom.

Quand je finis de lire, je me rendis compte que je m’étais rapprochée de quelque chose d’essentiel que je devais tôt ou tard savoir… En même temps, je m’étais encore plus éloignée de moi-même…
Avec l’attitude de quelqu’un qui vide le sac, Michele revint sur son sujet préféré : — j’ai la précise sensation de voir ma « fée », ma Zazie… comme si elle était là maintenant, assise au-dessus de l’affiche de Dominique Sanda, les coudes appuyés sur la table en marbre de ma très modeste cuisine via Tovaglie ! dit-il. J’observe, encore aujourd’hui, la fumée blanche sortant de sa bouche, ses grands yeux… Elle est en train de mettre en pièces mon idée des racines familiales : « c’est comme une chimère de bois que tu chevauches naïvement… Ton manège à toi tourne à vide, sans cesse, dans le ventre de ta mère… »
— Elle t’a dit… une chose comme ça ?
— Oui, on était dans ma cuisine. Mais je ne sais pas si on était dans la réalité ou plutôt dans un rêve.
— À qui vas-tu faire le portrait ? lui dis-je, me découvrant vexée. À moi ? À elle ? À toi-même ?

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Grâce à ce petit cahier, à cette calligraphie insouciante et comme suspendue dans le vide, je me souviens maintenant de ce qui se passa après cette phrase hurlée de ma bouche meurtrie :
— Tu es en train de m’utiliser ! Je ne me sens pas bien dans les draps d’une femme aimée à la folie. En plus, je commence à soupçonner qu’elle n’a jamais existé !
Ce fut à cet instant-là que Michele, le tablier sale de couleurs floues, les mains blanches et nerveuses, il s’approcha de moi, emporté. Il voulait me serrer dans ses bras.
Mais je l’arrêtai d’un geste résolu :
— Attention, Michele, je ne suis pas faite de bois !
— Pardonne-moi Anna, j’ai dépassé les limites… Il laissa tomber aux côtés des bras de marionnette.
Je me pelotonnai comme un caillou, en faisant disparaître mon visage sous mes bras croisés. Il recula pour s’éloigner le plus possible de moi. Depuis la porte de sa chambre, se servant d’une voix flûtée que je ne lui avais jamais entendue, il me lança une proposition :
— Je te promets, je le jure. Je vais m’immoler ! Je serai le second Abelard, et toi la troisième Héloïse !
J’aurais voulu rire, ou pleurer, en alternative. Je gardai ma tête cachée. Quant à Michele, depuis sa distance qui devait me rassurer, il fit sortir des expressions tout à fait magnanimes :
— Personne, jusqu’ici, ne s’était soucié de mes disgrâces. Tu l’as fait, avec élan et sans penser aux risques.
Interloquée, je sortis mon nez de ma tanière. Michele s’approcha de mon piédestal :
— Moi aussi, dorénavant, je veux t’aider à oublier toutes tes difficultés grandes ou petites ! dit-il en me faisant une petite révérence.
— J’espère que tu es sincère, maintenant ! susurrai-je.

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Juste à ce moment-là, Mario Trentavizi et Vera Marasco, utilisant sans scrupules la clé qu’ils avaient empruntée, entrèrent dans notre salle commune transformée en bal de carnaval. En me voyant de loin, me croyant à demi nue, Vera s’évanouit. Mario se précipita à son secours. Michele essaya de la réveiller en lui glissant une bouteille de vinaigre sous le nez. Je me sauvai dans ma chambre, cette fois-ci sans prendre la précaution de fermer la porte. Ensuite, en lorgnant depuis le pas de la porte, je constatai avec soulagement que Vera avait repris ses couleurs. Pourtant, elle restait muette, immobile, le regard fixé sur la malle où j’avais posé. De l’autre côté, tout en entraînant deux chaises, Trentavizi avait traîné Michele dans un coin pour lui parler :
— Cet enterrement, on ne doit pas le faire ! dit-il en le menaçant ironiquement du poing.
— De quel enterrement me racontes-tu ? Demanda Michele. Il avait complètement oublié que la tarte télévisée manquait d’une cerise et d’une dernière bougie.
— Oui, la reprise symbolique de l’enterrement de mon grand-père… dit Michele, embarrassé. Cela faisait partie des accords avec Olivier.
— Tu ne le feras pas, ni demain ni à jamais ! insista Mario d’un ton qui sonnait faux. Michele, tu ne vas pas te refaire une virginité avec ça !
— Que veux-tu me dire ?
— L’honnêteté, en soi, ce n’est rien. Il n’y a aucun mérite si l’on est honnêtes, si tu es un homme bien !
— Et pourtant, la malhonnêteté, répondit Michele, faisant le geste des deux doigts… même un petit penchant pour des actions nuisibles… cela fait un grand démérite ! N’es-tu pas d’accord, Mario ?
— Tu dois en finir avec toutes ces farces, avec ces faux enterrements, ces entrevues impossibles, l’antifascisme… beaucoup de choses ont changé, pas seulement en Italie. Et toi, tu n’as rien fait d’extraordinaire pour que tu puisses donner des leçons !
Michele, ignorant les provocations de Mario, réagit bruyamment :
— Voilà la grande conquête de nos temps : l’équidistance ! Tout le monde a commis des fautes, donc personne n’en a commis, n’est-ce pas, Mario ? Et personne n’aura jamais raison, si l’on continue comme ça…
— Je le savais, Michele, tu aimes bien les personnages apocalyptiques… quitte à te distraire assez facilement de tes devoirs.
— Toi, alors ! Regarde ton nom qui te fait de miroir, Trentavizi ! Tu es un parfait intégré, toujours mécontent, toujours inachevé… C’est une position idéale pour laisser toutes les charges aux autres !
— Tu n’es même pas parti pour voter, dit Vera, ressuscitant de ses états nuageux.
— Je ne suis pas allé voter, c’est vrai, réagit Michele, avant de changer de ton. Mais vous ? Qu’avez-vous fait ? Vous êtes venus faire une escapade à Paris, au lieu d’accomplir votre devoir !
— Je n’aurais pas voté, en tout cas, déclara Mario.
— Très bien pour nous, un vote en moins à Berlusconi ! Et tu, Vera ?
Vera ressemblait de plus en plus à une veuve en deuil. Dans son silence, Mario Trentavizi reprit la parole :
— Reviens donc à Naples ! Ta vie est là-bas !
— Je ne te comprends pas, dit Michele, en lançant un regard hâtif sur la masse noire de Vera.
Mario alors s’approcha de lui : — Vera ne parle que de toi… Je suis venu pour lui faire plaisir…
Puis, tout en essayant d’étreindre Michele dans ses bras costauds, Trentavizi indiqua cette femme accablée et ajouta : — tiens, elle est à toi, tu peux la prendre, je t’en fais cadeau !
— Va-t’en ! hurla Michele en le repoussant violemment. Puis, en le prenant par le col, il murmura : — tu es un serpent, un Iago…
— Non, mon cher ami, c’est toi qui as profité de notre vieille amitié ! protesta Mario, tout en fixant Vera. Car tu es toujours au-dessus des autres, en dehors de toute responsabilité, n’est-ce pas ? Non, mon cher Michele, tu es l’Armando de la chanson : « … la même maison, le même bar, la même femme… Une seule. La mienne ! »

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En reconstruisant les mots précis de cette « scène mère », digne d’un vaudeville de la banlieue parisienne du temps de Casque d’or, je me rends compte que parfois les mots recouvrent les faits d’une deuxième vérité ou, peut-être, d’une vérité très éloignée de la vérité effective… Je compris sur ma peau, finalement rentrée dans mon chandail d’antan, que finalement Michele avait aimé cette femme. Une femme peut-être malheureuse en manque d’enfants, avec un sous-fond de tyrannie, aussi. Avec elle, les labyrinthes de Michele risquaient de se multiplier en se transformant en une prison à vie. Heureusement, la politique avec ses équivoques à vérifier et ses déceptions inévitables avait sauvé Michele du piège irrésistible où il s’était caché.
En revenant au final de cette parenthèse napolitaine à Paris, je vis Mario Trentavizi ramasser tout l’orgueil dont il était capable et, tournant le dos à son rival, murmurer péniblement : — très bien, je m’en vais…
Presque sans transition, je vis la porte encore ouverte, j’entendis les premiers pas de Trentavizi dans l’escalier, tandis que Vera, poursuivant son compagnon comme une folle, hurlait : — Mario ! Marioooo !
Quelques minutes après, c’était l’heure des résultats. À la télévision française, nous entendîmes répéter plusieurs fois la même nouvelle : — aux élections politiques en Italie, le regroupement de droite a obtenu une victoire sans précédent. Monsieur Berlusconi a déclaré…

Giovanni Merloni