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(Synthèse des épisodes précédents. On est à Paris, le soir de lundi 14 avril 2008. En Italie, avec la victoire du regroupement de droite, Berlusconi se réinstalle au pouvoir. Cet évènement marque un passage crucial dans la vie de la Bolonaise Anna Buonvino et du Napolitain Michele Calenda, colocataires du même appartement, clair et calme avec balcon, rue de la Lune, car leurs destins croisés venaient de traverser une accélération sans précédent justement en fonction de la circonstance des élections, auxquelles Michele n’avait pas pu participer. Maintenant, une question primordiale se pose pour Michele vis-à-vis du sens qui va assumer par la suite son choix de vivre à Paris. Doit-il rester ou partir ? S’adonner au présent ou rentrer dans le passé ? D’ailleurs, les événements qui se sont écoulés dans les jours précédents, demandent eux aussi des réponses qu’on n’est pas facile d’envisager : pourquoi Michele peine tellement à suivre les conseils positifs et sensés de son père Alfredo et préfère se perdre dans les labyrinthes d’un hypothétique arbre généalogique où trône la figure charismatique et insaisissable de son grand-père Gaetano ? Pourquoi Michele a-t-il abandonné Napoli et cette Vera Marasco qui avait toujours essayé de le suivre ? Pourquoi ne se souvient-il pas du nom de la Française qu’il avait si vivement aimé au temps de son séjour à Bologne ? Pourquoi Anna suspend-elle complètement sa vie pour aider Michele à desserrer son écheveau ?)

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Le progrès à reculons (Clair et calme avec balcon XVI/XIX)

(Récit à la première personne d’Anna B.)
La douche froide des résultats des élections en Italie, entraînant le retour de Berlusconi au pouvoir, dont nous connaissions très bien le style et les méthodes, avait de but en blanc remplacé les sensations, désagréables aussi, provoquées par l’irruption de Vera et Mario…
C’était au beau milieu de mon portrait… cette toile que Michele, sans que je m’en rendisse compte, avait entamée juste avant que la passion l’emporte… lorsqu’il était en train de saisir mes traits, par quelques coups grossiers du pinceau, avec une étonnante force expressive.
Plus tard, dans un état déplorable où la rage semblait se mêler à des sentiments de profonde impuissance, Michele avait rangé à la hâte dans la malle ce portrait inachevé ainsi que tous les autres fragments de « notre » exploit mémorable…
Heureusement, nous n’étions pas restés seuls dans ce moment pénible. Juste une demi-heure après l’annonce des résultats à la télévision, Olivier E. avait frappé à la porte. Il était avec un groupe d’amis et d’amies de l’association de la rue des Vinaigriers. Ils ne venaient pas les mains vides. Avec les pizzas et les bières en quantité qu’ils avaient apportées, on avait bu, on avait mangé et l’on avait agréablement sympathisé jusqu’à 2 h du matin…
Au cours de la soirée, j’étais restée interloquée devant le comportement « équidistant » d’Olivier. Malgré l’évidence de la séance de peinture, qui avait laissé des traces partout, celui-ci n’était pas du tout jaloux de Michèle. Il souriait même quand, en aparté, j’essayais de me justifier pour le rassurer. Comme s’il savait bien de choses au sujet de Michele que je ne savais pas encore. Comme si cela excluait toute possibilité d’un lien moins que correct entre Michele et moi ! Olivier avait même insisté pour que je reste auprès de mon colocataire pour le « consoler ».
Comment ? Le jour où finalement je me laisse un peu aller et que je me déclare disponible à une promenade nocturne… qui aurait servi à me défouler un peu de cette cape de plomb et d’angoisse… il se dérobe, il me donne même des conseils !
Je me demandai, alors, où s’étaient rendus ces deux Napolitains, Vera et Mario, avant de disparaître de la face de la terre. N’avaient-ils pas frappé à la porte de l’association pour aller raconter leurs déceptions à Olivier ? Oui, Olivier, en ces temps-là, s’installait volontiers chez ses amis de la rue des Vinaigriers… pour faire des recherches au sujet de ses ancêtres italiens des Pouilles… Car son nom de famille, Enotrio, c’est un nom italien, sans doute. « Un peintre connu, surtout dans les années soixante, s’appelait justement Enotrio », nous avait juré Michele.
Au moment des adieux, on était tous rassurés… consolés pour avoir échangé nos émotions et réactions jusqu’à nous retrouver imprégnés des mêmes idéaux, tous sur la même rive…
— Les idéaux ne sont pas morts, avait dit Olivier sur le pas de la porte, tout en me rappelant, d’un petit geste, notre rendez-vous du lendemain :
— As-tu oublié l’enterrement d’un vrai socialiste napolitain ?

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Une fois seuls, nous nous dirigeâmes sans un mot dans nos respectives cellules. Au-delà de la petite envie secrète de résoudre quelques-uns de mes nœuds personnels — grâce à la complicité d’un saint (Michele) et à la ténacité d’un arbre (l’Olivier) —, je n’avais plus d’espoirs, ni pour mon pays ni pour l’Europe. Donc, je ne me serais pas émerveillée si je n’étais pas parvenue à m’endormir pacifiquement tout au long de la nuit. En plus, cette « promesse » de la reconstruction cinématographique de l’enterrement de Gaetano Calenda, située rue de la Lune au lieu que dans ce pays éperdu de Calabre où il était mort, n’avait plus aucun sens. J’aurais voulu partir, disparaître. Et pourtant, j’avais voté, régulièrement, parmi d’autres Italiens contents et souriants, en me rendant très tôt le matin de dimanche au siège de la rue de la Paix… Et je considérais aussi que ce n’est pas facile d’émigrer de son propre pays avant d’essayer de s’enraciner ailleurs. Au-delà de Berlusconi ou des autres gueules de son sombre entourage, que faisait l’Italie pour retenir les jeunes ? Que faisait l’Italie pour les jeunes ? Même au-delà de la porte fermée, j’entendais Michele changer continûment de position dans son lit, comme un mort qui se retourne dans sa tombe, et même gémir… avant de se lever et revenir dans l’endroit qui avait été, pendant « deux glorieuses », son atelier de peintre. Ensuite, il s’était écroulé bruyamment dans le fauteuil, tout en murmurant une phrase étrange, que je n’oublierai jamais :
— Il ne manque qu’une chose… que le cauchemar du métro se matérialise encore…
Oui, tout avait commencé par ce cauchemar, par cette cohue de gens qui poursuivaient Michele pour le ramener à ses responsabilités : la responsabilité d’agir positivement, pour donner un coup de main, pour faire avancer les choses ; la responsabilité de se défendre en affrontant sans crainte tous ceux qui essayaient de l’impressionner… Oui, les cauchemars arrivent toujours après que les jeux sont faits, depuis que la partie est perdue, ou ratée. Ainsi, ils sont encore plus insupportables… mais c’est toujours ainsi !
Désormais, je m’étais réveillée et je ne m’efforçais même pas de me caler dans l’inconscience. Franchement, j’en avais peur. J’attendais quelque chose… Maintenant, il ne s’agissait pas de partager un rêve avec Michele. J’allais être concernée par une véritable « visite ».

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D’un coup, j’avais entendu le crissement d’un couvercle. Non, ce n’était pas une bière ni un coffre, c’était quelqu’un qui sortait de la malle, Gaetano Calenda… entouré d’une étrange senteur de fleurs mortes. Les jambes tremblantes, je me levai en silence prête à affronter cet intrus. Mais je m’arrêtai au seuil, en me souvenant de l’âge respectable de cet homme à l’air tout à fait inoffensif. Cette ombre figée, qu’on avait arrêtée au seuil de ses soixante-trois ans, avançait courbe et pourtant assurée vers le fauteuil où son petit fils finalement dormait. Certes, la pâleur de la mort ne lui convenait pas… Mais quelle différence vis-à-vis de ce jeune homme qui avait pourtant cumulé, lui aussi, ce même âge respectable !
— Tu es venu me récupérer, n’est-ce pas ? hurla Michele en se réveillant dans un bain de sueur. Je suis mort, n’est-ce pas ?
Gaetano voulait peut-être le rassurer, mais quand j’entendis la voix de ce petit homme, maigre et haletant dans son habit gris, j’eus peur.
— Je suis venu te voir, dit-il avec une petite voix à peine susurrée. On ne m’a accordé qu’un jour pour cela. Le jour de notre anniversaire !
— Grand-père, tu te trompes, dit gentiment Michele. Nous ne sommes pas nés le même jour !
— Mais nous pouvons nous fêter quand même ! répondit Gaetano. Tout en gardant une étrange énergie, il semblait prêt à crever d’un instant à l’autre. Combien de temps avait-il à disposition, avant d’accomplir ses « vacances » ?
— Mais nous sommes tellement âgés, tous les deux… Qu’y a-t-il à fêter, désormais ?
— La Libération de Naples ! répondit Gaetano. Si tu savais combien de fois je me suis retourné dans la tombe ! J’entendais des échos toujours contradictoires. Le fascisme ne se déballait pas. Jusqu’au moment où j’ai entendu une voix assez familière qui hurlait dans un cône de carton : « Naples a chassé les occupants ! Toute seule ! » Fêtons cette journée de lumière et d’espoir : le fascisme est enfin enterré ! Attends, je vais chercher une bouteille et deux verres !
Michele se leva, fort agité. Par des gestes très éloquents, il me signifia toute sa contrariété : on ne pouvait certainement pas fêter une glorieuse victoire le jour même de cette cuisante débâcle électorale !
— Grand-père, hurla-t-il, tu n’es pas à Naples, ici !
C’était inutile d’ajouter d’autres précisions historiques. Gaetano se retourna vers le balcon. Au-delà du réverbère une jeune fille accoudée à une fenêtre lui souriait. Avait-elle suivi cette étrange conversation depuis le début ?
— Nous sommes à Paris, n’est-ce pas ? s’exclama Gaetano… C’est une chance, pour moi, d’avoir été catapulté ici. Paris c’est ma ville préférée. J’y ai toujours rattrapé la fièvre, mais je n’oublierai jamais ces journées passées dans les rues avec une provision de cognac dans la poche…
— En 1898… tu n’avais que vingt-cinq ans ! observa Michele.
— Je n’avais pas encore connu Mimì. Je n’imaginais même pas qu’un jour j’irais à Rome, pour m’y installer pour donner vie à une famille, et cetera…
— À Paris, tu n’avais pas beaucoup d’argent, j’imagine !
— Je logeais près d’une famille d’émigrés de Romagne, les Foschi. Ils me chuchotaient volontiers, en ne me faisant manquer de rien. Pour leur rendre service, je donnais des cours d’histoire et philosophie à leur fille…
— Quel était-ce son prénom ?
— Elle s’appelait Dea. Un prénom très rare et difficile à exhiber dans les sociétés humainee. Ici, on dirait « Déesse ». Tu t’en rends compte ?
— Elle sortait avec toi, le soir ? demanda Michele peut-être interprétant la curiosité que ma présence silencieuse ne pouvait pas cacher.
— Non, j’allais tout seul aux rencontres politiques près d’une association de socialistes s’inspirant à Garibaldi. On faisait tard la nuit, tout en essayant de combattre le froid du local mal réchauffé par des gorgées de vin rouge. Au petit matin, quand je rentrais, Dea m’attendait…
— De ton temps, Napoli et Paris se ressemblaient beaucoup…
— Oui, c’est vrai, nous disions « allumare » pour allumer ; « buatta » au lieu de boîte ; « spingule » en échange d’épingles… C’était d’ailleurs l’époque de Ninì Tirabusciò… « tire-bouchons » !
— Quand tu es revenu à Paris, en 1936, tu as retrouvé Dea Foschi ? dit Michele, juste pour provoquer l’aveu de petites transgressions. Gaetano hocha la tête, sans répondre. En 38 ans, combien de vies avait-il vécues ? 76 ?

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— Lors du deuxième séjour parisien, j’avais vraiment la fièvre. Mais ce n’était pas une grippe ou un accès aux dents. Je changeais toutes les nuits d’abri. Une fois, j’ai même dormi dans une voiture abandonnée dans un garage !
— Il y avait des espions partout… dit Michele.
— Personne n’a jamais su que je passais tout mon temps dans les musées ou dans les bistrots de Montmartre. Quand ils m’ont arrêté, à Modane, ils croyaient que je venais de Nice où j’avais rencontré des anarchistes en exil, selon eux.
— Donc tu n’avais pas participé à ces réunions…
— J’étais fasciné par le métro, par les trottoirs, par les bibliothèques, par les théâtres…
— Grand-père, pardonne-moi, je ne te crois pas…
— D’accord, d’accord… En mai 1936 on avait élu le nouveau gouvernement du Front populaire. Un ami peintre, que j’avais connu à Venise quand je travaillais à la Biennale, m’avait invité à participer aux travaux de préparation de l’exposition internationale « des arts et techniques appliqués à la vie moderne » prévue pour l’année suivante. On savait en avance que cela allait devenir un redoutable rendez-vous entre les idéologies fascistes, communistes et pacifistes. On m’avait fait des ponts d’or en raison de mes connaissances des langues et de mon savoir-faire diplomatique…
— Mais ce rêve a été très tôt brisé, constata tristement Michele. Quel choc pour toi, juste un mois depuis, lorsqu’on t’a renvoyé à la résidence forcée dans un des endroits les plus reculés de notre péninsule !
— Ce fut un voyage interminable, tout comme les jours passés en prison. Dans le train, il y avait deux policiers gentils, qui ne savaient même pas ce que le fascisme était. Un des deux était fils d’un riche fabricant de cravates corso Vittorio Emanuele, à Naples. Il avait été envoyé un jour à Paris pour y vendre un stock de cravates aux Galeries Lafayette. Lui aussi plaisantait autour des exagérations de Mussolini, qui ne voulait même pas qu’on utilise les mots français et anglais dans notre langue… On sympathisa. J’en profitai pour parler de cette grande exposition sur les arts et les techniques appliquées à la vie moderne… C’était mon cheval de bataille…
— Et maintenant, 72 ans après, dans notre Italie si belle et prometteuse… on nous a imposé un progrès sans âme, s’écria Michele. Un progrès totalement dépourvu de générosité… Pour tout dire, un progrès à reculons !
Gaetano, de toute évidence, ne voulait rien savoir du présent. Il aurait voulu, bien sûr, sortir son nez et ses lunettes au-dehors de la porte, descendre l’escalier, emprunter la petite descente jusqu’à la porte Saint-Denis… Mais il s’efforça, pour une fois, de répondre :
— Ah ! Le progrès, ce mot qu’on nous avait enlevé de la bouche, avec tous ces autres mots indispensables — révolution, partisans, drapeau rouge, internationale… ! C’était violent et ridicule à la fois !
— Quand j’étais un enfant de onze à douze ans, dit Michele en saisissant le bras rigide de marionnette de son grand-père, j’avais une confiance presque aveugle dans le « soleil de l’avenir » ainsi que dans une force traînante de la civilisation « à la Jules Verne ». Je voulais faire de mes mains un petit quotidien à distribution familiale. Son titre devait être, justement, « Le progrès ». Mais à la maison, il n’y avait qu’une vieille encyclopédie Bompiani, publiée au beau milieu de l’ère fasciste, où le mot « progrès » ne figurait pas du tout. Ne parvenant pas à me résigner, je revenais continûment à ce gros livre abîmé, avec insistance. Je n’avais pas le courage d’interroger mes parents. Petit à petit, je m’étais convaincu que ce mot « progrès » n’existait pas… et j’abandonnai mon métier de journaliste.
— Oui, tout le monde voudrait s’emparer du progrès, dit gravement Gaetano, tandis qu’un nuage noir s’installa sur le bord du parapet.
— Et pourtant, ajouta Michele, le premier qui en devient le propriétaire l’interdit aux autres tout de suite après… Le progrès c’est comme le pouvoir, selon qui l’endosse. Il est notre croix ou notre délice… l’objet, quoi qu’il en soit, d’une lutte souterraine et acharnée entre des forces opposées…

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Nu-pieds sur le bois poussiéreux, j’entendis Michele et Gaetano se raconter réciproquement leurs vies parallèles. C’était un passionnant dialogue entre sourds, ayant l’air d’être muets et aveugles aussi. Tous les deux parlaient en contemporaine, sans trop se soucier de répondre du tac au tac. Je comprenais très peu au milieu de ce flux sans forme. Michele savait très peu de cette Italie des années 1920 et 1930, Gaetano n’imaginait en rien ce qui pouvait s’être passé après sa disparition précoce. De cette façon drôlement décalée, tandis que Gaetano s’attardait sur ses souvenirs extraordinaires de Paris, de cette lumière bruyante, de cette poésie de la rue, Michele lui confiait son sentiment de culpabilité pour avoir abandonné Naples… Ensuite, Gaetano évoqua tristement la nuit noire du fascisme, se plaignant de l’assignation à résidence forcée qu’il avait dû subir en Calabre. Et Michele lui coupait souvent la parole…
— On ne peut même pas voter ! Ce furent les premiers mots de Gaetano que je saisis. Il perdait facilement le sens du temps, cela était bien compréhensible dans son état.
— Non, grand-père ! On n’est pas en 1936 ! Maintenant, en Italie, on peut le faire… ! Nous avons installé la République, avec une des plus belles Constitutions du monde. Nous avons le vote, bien sûr. Ce n’est pas peu en avoir la possibilité. C’est la seule arme restante, dans notre démocratie qui a perdu des coups — et combien —, mais c’est une arme ! Certes, il faudrait choisir avant, avec sévérité, ceux qui doivent nous représenter… Mais il est trop tard, désormais. Nous avons raté…j’ai raté !
— Une solution doit forcément exister. Ce n’est pas possible d’assister, sans rien faire, à tout ce qui se passe… réagit Gaetano, fort agité.
Je vis à ce point-là Michele se lever, ramasser à terre un des croquis consacrés à mon nez « à la française » pour le montrer à Gaetano :
— Grand-père, te souviens-tu de tout ?
— Je ne comprends pas bien ta question.
— Il y a des noms dont je ne parviens pas à me souvenir, répondit Michele. Cela peut arriver aussi avec des personnes qui me sont chères. Et voilà le cas le plus grave. L’obscurité la plus totale s’installe comme un nuage autour du prénom d’une femme de Bologne, dont je me souviens parfaitement du visage et de la figure. Elle était unique !
Il plaça le dessin sous les yeux du grand-père : — voilà, le jour qu’elle m’a dit adieu elle avait cette physionomie-ci, ce nez, ces yeux…
— J’ai lu beaucoup, pendant mon isolement affreux, répondit Gaetano. Voilà ce que dit un certain Sigmund Freud : « Dans l’oubli d’impressions et d’évènements, l’effet de la tendance à éloigner de la mémoire des choses désagréables se montre de façon plus marquée et plus exclusive que dans l’oubli de noms ». Cela arrive, souvent, face à des deuils, à des morts, à des disgrâces, même évitées — auxquelles on a assisté —, que sur le moment on avait jugées tout à fait réelles. Par exemple, le fait d’avoir assisté à la collision d’un train en manœuvre dans une gare où la personne qu’on avait cru renversée avait réussi, au contraire, à se jeter à temps, toute étendue, au milieu des rails, en se sauvant ainsi. Cela après une première période d’émotions intenses et de représentations de la scène, qui se répétait continûment, de façon obsessionnelle. On ne peut pas nier que les impressions désagréables sont aisément oubliées. Darwin s’en fit la règle d’or. Il notait avec un soin spécial les observations qu’il considérait comme contraires à sa théorie, parce qu’il était persuadé que justement celles-ci ne voulaient pas se fixer dans sa pensée.
— Mais, le souvenir de cette femme à moi ce n’est pas désagréable. Même si j’ai souffert, avec le remords de l’avoir abandonnée sans trop réfléchir, en la faisant souffrir…
En souriant, Gaetano posa l’index sur ses lèvres charnues tout en murmurant : — je garderai ton secret dans ma tombe !
— Mais quel est ton secret, grand-père, que tu as apporté dans la tombe ?

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Pour toute réponse, Gaetano se leva et prit à fouiller les différents coins de notre salle commune. De façon inquiétante, il frôlait les murs comme une ombre sans corps ou alors comme un corps sans ombre. Ce qui m’effrayait le plus, c’était voir Gaetano cogner contre les encadrements, les fils, les bibelots remplissant les étagères… sans que rien ne bougeât…
Devant son silence, craignant peut-être une déchirure sinon une véritable rupture due à l’incompréhension réciproque, Michele reprit un discours que j’avais déjà entendu plusieurs fois dans ces jours de passion : — oui, peut-être je suis conditionné par une idéologie trompeuse du progrès, gravée dans mon esprit depuis ma naissance. Je fais partie d’ailleurs d’une génération qui a joui de presque tout ce qu’on pouvait souhaiter : à partir du sexe sans contraintes jusqu’à l’espoir d’une vie prolongée. On nous a fait cadeau du bien-être en dehors de tout sentiment de culpabilité… Certes, en échange, nous avons pris l’habitude de considérer, un peu naïvement, le progrès comme positif en soi-même…
J’eus à cet instant l’impression que Gaetano fût comme soulagé par cette attitude problématique et désengagée de Michele… Oui, j’en suis certaine, il n’était pas du tout enthousiaste de tomber, à chaque tour de bouée, dans ce sujet lourd comme le plomb de son existence exemplaire extraordinaire excellente qu’il était continûment forcé d’exposer ex cathedra : — tu as raison, dit-il, le progrès est comme une femme prête à fuir entre les bras d’un autre !
Comme dans un film d’Hitchcock, cette phrase inattendue me toucha intimement. Je me souvins alors sans transition de Vera Marasco à califourchon du parapet du balcon. « Et si elle avait eu une pulsion plus déterminée ? Et si elle avait franchi la barrière invisible, se jetant vers le magnolia ? »
— Cette femme, continua Gaetano, devient de plus en plus belle, au fur et à mesure qu’elle dévoile à elle-même son destin de traîtresse et qu’elle se voit confrontée, symétriquement, à une inévitable conséquence : elle sera trahie à la fois. Comme l’Italie !
Saisi par le doute et pourtant respectueux, Michele l’interrogea : — Grand-père, tu aimais vraiment beaucoup grand-mère Mimì, n’est-ce pas ?
Immédiatement, comme s’il n’avait attendu que cela, Gaetano sortit une lettre : — regarde ici, dit-il, en indiquant une phrase. C’est une lettre de Mimi à Alfredo, ton père. Lis-la donc !
— Mais la feuille est blanche ! murmura Michele, déçu.

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Les premières lueurs du jour avaient brisé le nuage noir, cette espèce d’oreiller funèbre qui avait prolongé la nuit le plus possible. Le temps nécessaire pour que cette rencontre se transformât petit à petit dans un agréable souvenir pour celui qui devait encore — qui sait combien de fois — se retourner dans sa tombe… mais aussi pour Michele qui aurait regretté un éventuel échec jusqu’à s’en donner totalement la faute…
Lorsque je m’aperçus de la disparition je m’éternuai violemment. Après une heure presque d’observation, même le bois, en avril, peut devenir un pavé gelé.
Je courus aux pantoufles. Au pas de la porte, Michele, les yeux écarquillés, m’adressa la parole :
— Bonjour, Anna, cette nuit je n’ai presque pas dormi !
Puisque je ne répondais pas, il continua :
— Mon grand-père Gaetano m’a rendu visite, au beau milieu d’un rêve. D’ailleurs, comment peut-il faire, un mort ? Il n’a que les rêves ! Il m’a longuement parlé… avec un ton solennel et éloigné à la fois. Comme s’il était au seuil d’un oubli définitif. Peut-être, était-il fatigué de flotter dans une sorte de « non-mort » qui ressemblait énormément à ce que nous appelons la « non-vie ». Il me semblait déçu et désabusé à la fois, par rapport à ses idéaux, qu’il voyait piétinés et jetés aux chiottes, comme des habits qu’on ne peut plus retourner ni retoucher… Il était gentil avec moi, en même temps il me jugeait lâche, renonciataire…
— Est-ce qu’il t’a donné des conseils ? lui dis-je tout en passant le peigne sur mes cheveux, pour les réveiller.
— Oui, il m’a vivement recommandé de rentrer à Naples pour essayer de faire quelque chose !

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Giovanni Merloni