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(Synthèse des épisodes précédents. On est à Paris, à la fin de la matinée de mercredi 16 avril 2008. Après une semaine involontairement consacrée à la connaissance réciproque ainsi qu’aux fouilles les plus hasardées dans les labyrinthes de leurs mémoires, la Bolonaise Anna Buonvino et le Napolitain Michele Calenda — colocataires du même appartement clair et calme avec balcon près de la rue de la Lune —, après la « visite » du fantôme du grand-père de Michele, Gaetano Calenda et la reconstruction de l’enterrement du vieux député socialiste, se trouvent confrontés à la décision de Michele de partir à Naples en renonçant peut-être à son installation à Paris. Jusqu’au moment du départ, la conversation entre Anna et Michele se poursuit, acharnée.)

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Extra-muros (Clair et calme avec balcon XVIII/XIX)

(Récit à la première personne d’Anna B.)

Vendredi par la faute de Venus, 
Le mardi par la faute de Mars,
Si le mariage devra être bien exclu,
Il ne faut surtout pas que l’on parte !

En suivant les préceptes du tout puissant proverbe, les Napolitains superstitieux — Vera et Mario d’un côté, Michele de l’autre — avaient décidé, sans se consulter bien évidemment, de partir mercredi, au lendemain du faux enterrement de Gaetano. Comme je sus ensuite d’Olivier, les amants déçus — dont je n’avais pas su démasquer les véritables intentions — avaient prévu de se rendre à la Gare de Lyon au petit matin, tandis que Michele devait partir dans l’après-midi…

Ayant cette décision dans les oreilles, l’appartement clair et calme avec balcon de la rue de la Lune, étant devenu désormais lui aussi une personne de famille, prit à flotter dans un sentiment d’abandon qui dura vingt-quatre heures à peu près. De temps en temps, quelqu’un de nous sortait. Si c’était moi, je me précipitais dans l’escalier juste pour des courses indispensables dans le marché de la rue du faubourg Saint-Denis. Quant à Michele, affichant une gueule sérieuse, il se rendit trois fois à la banque de boulevard Sébastopol.
Tandis que le balcon paraissait désœuvré, sans plus de rôles à jouer, l’appartement respirait. La salle commune était vide parce que Michele et moi, renfermés dans nos chambres respectives, essayions de recomposer le puzzle de nos vies mises en pièces.
À la fin de l’après-midi, j’étais en train de proclamer le terminus du deuil en m’inquiétant, plus concrètement, du fait qu’Olivier ne donnait pas signé de vie… quand Michele sortit haletant de sa chambre avec une invitation tout à fait inattendue :
— Je souhaiterai un petit tête-à-tête dînatoire avec toi dans le restaurant espagnol de la rue des Vinaigriers !
Je ne saurais pas décrire combien me remplit de joie cette phrase qu’on ne pouvait plus banale. Et j’accueillis avec un sourire aussi les engagements réciproques qu’il eut le bon goût de me proposer avant de nous rendre « extra-muros » à la Paella.
Si j’avais la maîtrise et l’inspiration d’un poète, je rangerais volontiers ces quatre propositions dans un quatrain en vers alexandrins, mais je n’en suis pas capable… Comment faire alors pour encastrer ces choses ennuyeuses dans mon récit douloureux ? Voilà ma gauche tentative :

Une banque s’empressera de m’envoyer
Tous les mois un montant suffisant
Pour que je paye à l’instant le loyer
Ainsi que les autres dépenses d’un an ! 

La partie des dépenses de sa compétence, évidemment ! À Naples, Michele prévoyait de faire des économies, essayant de ne pas toucher la retraite que tous les mois l’Italie lui envoyait auprès de la banque française.

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Plus tard, j’étais prête à sortir, pomponnée dans un joli tailleur qui mettait en valeur mes rondeurs, quand Michele me parla de façon tout à fait expéditive de la malle :
— Si jamais Zazie… viendra me chercher ici, elle aura le droit de tout prendre ! À part cela, si jamais je ne reviens ou que je meurs, je te lègue…
— Tu m’honores, Michele ! Mais si le propriétaire me chasse d’ici ?
— Bon, alors tu verras. Tu peux bien confier mes trésors au canal Saint-Martin ou à la Seine… dit-il en me glissant une lettre dans les mains, que maintenant je transcris :
« Mon amie, pardonne-moi si je t’appelle Zazie. Mais j’ai oublié ton prénom, ce prénom de fée et de femme adorée que j’attendais de connaître depuis des années ! Mais, t’en souviens-tu ? Tu me l’as confié à notre gare de Bologne, juste au moment du départ du train. Le bruit insupportable des moteurs l’a brisé, en le coupant en mille morceaux, ce joli prénom dont je ne me souviens que de la brièveté… Quatre ou cinq lettres et c’est tout. De cela, j’en suis sûr… Mais ce nom n’est pas Anna… ce n’est pas non plus Laura ou Marie ou Lucie… Écoute-moi, maintenant, même si je ne connais plus ton prénom… D’ailleurs, tu connais très bien le mien, Michele ! J’espère que tu n’abandonneras pas tout de suite la lecture de cette feuille au sujet de cette malle qu’une jeune femme extraordinaire te consignera. Je suis sûr que tu ne le brûleras jamais, cette lettre. 
Je le sais bien, tu n’es pas d’accord, tu considères comme une espèce de manie régressive mon penchant pour le Panthéon familial, mon illusion de garder les cendres de mes aînés, la mémoire de leurs noms chéris, même si tout cela ne se réduit qu’à quelques photos, à quelques anecdotes que le temps ternit ou balaye invisiblement. 
Mais je n’y peux faire rien. Je m’efforce souvent d’imaginer mon grand-père en train de ranger dans cette malle-ci — à la hâte ? soigneusement ? brusquement ? — ses lettres, ses cartes postales, ses manuscrits, ses photos ainsi que ses petits objets constellant les petites joies et satisfactions de sa vie frénétique. Gaetano n’a pas eu le temps, avant de mourir, de sauver son patrimoine de papier, de sueur et de sang. Ses conjoints, coupés en deux par la douleur, ont été obligés de tout détruire par ce bûcher de la mémoire à 451 degrés Fahrenheit qui a rendu floues et molles leurs racines, en affaiblissant leurs corps ainsi que leurs volontés. Dans cette même malle somptueuse et austère à la fois, que j’ai hérité presque vide, j’ai ajouté mes photos, mes fichiers, mes lettres, mes petites poésies, mes dessins et mes secrets de Polichinelle. Jusqu’à hier, tout flottait partout. N’importe qui a eu la chance de consulter mes gloires et mes fautes jusqu’à les apprendre par cœur. Ou alors, plus probablement, tout a glissé dans l’indifférence… Voilà, je referme la malle. Je suis finalement libre et soulagé, prêt à plonger dans une deuxième page blanche, que je remplirai avant de la ranger dans une deuxième malle… Tu vois ? Ce ne sont que des rituels tout à fait inefficaces vis-à-vis de ma splendide solitude. Elle me fait peur, en me faisant sentir de plus en plus inaccompli, inachevé, égaré… sans toi ! Oui mon amour, je songe à tout ce temps qui s’est écoulé loin de toi, sans te voir, sans pouvoir évoquer librement ton doux prénom… Pendant ces années où tu restais vive et unique dans mon esprit, je m’obligeais pourtant de refouler ton nom secret dans une sorte d’oubli intime, je m’accrochais à des illusions remplaçantes… D’ailleurs, cette malle ouverte et famélique m’a aidé à résister à la folie. Maintenant, en quittant Paris, je confie cet écrin d’illusions à des mains pitoyables. Qui sait ? Il se peut qu’en partant, en laissant ici toutes mes mémoires, ce que je désire depuis toujours se produise vraiment. Puisque j’imagine que tu viendras me chercher le jour où je ne serai plus là, je me console à l’idée qu’en te livrant cette malle, ces mains intelligentes et généreuses te transmettront aussi mes mains, mes yeux, mon âme. Et je suis sûr qu’en fouillant ici dedans, en lisant ce que j’y aurai caché, tu seras finalement contente… »

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Pendant notre première promenade ensemble… que nous considérions comme unique… Michele essaya d’abord de me convaincre que l’enfilade des bâtiments de la rue de la Lune rappelait les remparts de Saint-Malo resserrant comme une fantastique ceinture la ville ancienne « intra-muros ». Ensuite, nous nous amusâmes dans cet innocent jeu de mots : tout ce qui se déroulait dans l’appartement clair et calme était soumis à l’autorité des Intra-muros, une tribu d’Indiens Peaux-rouge située à deux pas du fort nord-américain de la Bonne Nouvelle, une présence ambiguë avec laquelle il fallait absolument pactiser. Dans nos grossiers calembours, qui n’auraient jamais pu atteindre la noblesse exquise des acrostiches oulipiens, les Extra-muros, qui nous attendaient en sortant, c’étaient à leur tour de bandes d’artistes de rue assez redoutables. Ce fut donc dans un esprit de couvre-feu que nous suivîmes le trajet accidenté d’Hauteville-Paradis-Fidelité-et-Désir qui nous emmena sans surprises à l’embouchure de notre havre de paix espagnole.
Dans une grande salle à l’étage, vaste et accueillante, nous nous transportâmes joyeusement dans le village de Tortilla Flat.
— Je m’appelle Gazpacho, avait dit Michele.
— Moi, alors, je suis Zarzuela !
— Et la grande absente, l’inimitable Zazie, sera appelée, par accord unanime de nous deux, Paella…
— Attention, Michele ! Tu risques de tomber de la « paella » parisienne dans la « braise » napolitaine !
Étourdis par une paella qui ressemblait de tout près à la véritable paella que j’avais goûtée dans mon voyage à Saragosse, les jeux de mots plus ou moins faciles passèrent le relais aux aveux primordiaux.
Ne pouvant tout retenir de cette conversation extra-muros se perdant dans un long sommeil de six ans à peu près, je vais en reconstruire ci-dessous une « parodie » en deux mots :

MICHELE : — Je dois t’avouer la vérité, Anna. Et voilà la raison de ce dîner à la chandelle… Mon idée abrupte de sauver la patrie est trompeuse, dans le fond. Car je considère en avance ma rentrée à Naples comme une fuite… Oui je ne connais que la fuite, l’unique arme que je sache utiliser pour sortir des situations douloureuses et difficiles ! C’est le contraire exact vis-à-vis d’une éventuelle assomption de responsabilité… D’ailleurs, je le sais déjà : une fois rentré, devant l’impossibilité de faire quoi que ce soit d’utile pour la société, je me laisserai vivre et je chercherai chez les amis et les amies quelques petits vices et caprices… Au lieu de l’embauche, la débauche !

ANNA : — Donc, cette rapatriée napolitaine ce serait une énième fuite ! Mais de quoi t’échappes-tu vraiment, Michele ?

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Quand je fus à l’abri — calée dans mon lit blindé ; protégée par la musique de « TSF-Jazz » ; caressée par ces voix qui coupaient de temps en temps la monotonie du saxophone — j’attendis que cette conversation que j’avais dans la tête arrivât à son terminus. Une discussion gentille dans la forme, mais brusque dans la substance.
Et voilà dénouée la raison du prochain départ de Michele, un abandon qui n’avait aucune nécessité immédiate : encore une fois, il faut dire avec Poirot « Cherchez la femme ! » Car ses derniers jours avaient vivement bouleversé son esprit, avec ce contact serré avec moi, mon corps et mon visage, évocateur d’un autre corps et visage, hélas ! Il avait plongé dans un pénible tiraillement entre deux pulsions. La première, impossible, retrouver l’original, c’est-à-dire sa femme chérie. La deuxième, très improbable, instaurer un éventuel rapport de couple avec moi. Devant l’impraticabilité de ces deux hypothèses de vie, il n’avait pas de choix. Il ne restait que claquer la porte, essayant de tourner la page.
Qu’il se sépare de moi ou de ce que j’évoque pour lui, cela ne fait aucune différence. Je suis une personne, un corps qui bouge, une bouche qui sourit. Un des deux doit ficher le camp. Et c’est lui, le galant homme, qui s’en va…
Je devrais apprécier et même m’agenouiller, dévouée, devant cette noble conduite. Car je sais bien, moi aussi, que je ne suis pas du tout tranquille. Combien de fois, au cours de ces journées, ai-je eu moi même l’impulsion irrésistible de briser cette distance par un geste d’amour ? Bien sûr, j’y ai résisté, mais j’ai payé cher cela ! Donc, merci, Michele Calenda, chapeau !
Et pourtant, dans mon esprit, le soulagement devant la générosité de Michele cognait contre le sentiment d’un égarement atroce : j’allais perdre un ami, un frère… un père !

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Les derniers mots de mon journal de ces jours d’avril 2008, étrangement survécu aux nombreux changements et dérives de six ans successifs, avaient l’allure claudicante d’une épitaphe.
« Au lendemain d’élections doublement perdues, dont il se sentait responsable même si son vote en moins n’avait rien changé, Michele entendait clair et fort, plus que jamais, l’appel de la forêt. Naples, cette ville défigurée qu’il voyait encore belle, réclamait de lui. Par conséquent, je ne m’étonnai pas en le voyant rentrer dans son tunnel de devoirs pleins d’illusions. Encore une fois, il se découvrait indispensable et… le pas était bref ! L’Italie était déjà au-delà de la porte !
Mais, avec ma grande surprise, au moment de l’adieu, en regardant plus attentivement sa grande silhouette se détacher sur le palier, je m’aperçus que la grosse valise où il avait rangé ses affaires était très légère, presque vide… »

Giovanni Merloni