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(Synthèse des épisodes précédents. On est à Paris, en début d’après-midi de mercredi 16 avril 2008. Au bout d’une semaine — où l’appartement clair et calme avec balcon près de la rue de la Lune a été bouleversé par une séquelle d’apparitions et de révélations inquiétantes — va se découvrir, de façon attendue et inattendue à la fois, le sens de la rencontre tout à fait hasardeuse entre deux colocataires : la Bolonaise Anna Buonvino et le Napolitain Michele Calenda…)

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Madame Rose Lamy ! (Clair et calme avec balcon XIX/XIX)

(Lettre de Michele C. adressée à sa sœur Enzina)
Chère Enzina,
Tu resteras étonnée de recevoir une lettre de ma part. Tu me connais réfractaire et même hostile à ce genre de choses. En fait, je n’ai pas changé. Je préfère qu’on se voie, qu’on se touche et que l’on se regarde dans les yeux. En manque de cela, je trouve très humain le téléphone aussi. Ma conseillère de la banque, à laquelle j’ai confié, par larges gestes, mes actuels soucis existentiels, m’avait suggéré de t’envoyer un mail. Non, même si le message électronique ne coûte rien, je me sens ridicule toutes les fois que je m’y mets. Avec toi, ma sœur, figurons-nous !
Donc, voilà, je fais cet effort de t’écrire une lettre classique… D’abord pour me justifier, pour t’expliquer ce changement soudain, après tous ces appels téléphoniques, ces recommandations, ces accords…
« Pourquoi ne suis-je plus venu à Naples ? »
Cela remonte il y a un mois, lorsqu’il ne manquait que dix jours à nos désastreuses élections politiques, une jeune femme de 36 ans, Anna Buonvino, Bolonaise, installée à Paris pour y perfectionner des recherches historiques sur le mouvement ouvrier international, orpheline, renfermée juste un peu en elle-même, s’est installée dans mon appartement, occupant la deuxième chambre, celle où tu avais dormi lors de ta visite à Paris. Bref, après quelques jours où nous ne nous disions réciproquement que « bonjour » ou « bonsoir », j’ai eu dans le métro un malaise ou plus exactement un cauchemar. C’était justement le jour où j’allais au Consulat pour essayer de rattraper mon droit de vote à l’étranger. Ce jour-là, en revenant choqué et déçu dans mon appartement clair et calme avec balcon (te rappelles-tu combien nous avons ri de cette annonce dans la vitrine de l’agence d’en bas ?) je me suis épanché auprès d’Anna en lui racontant presque toute ma vie. Cela a entraîné, petit à petit, une confidence qui est devenue réciproque, faisant déclencher deux conséquences parallèles. La première vient du fait qu’Anna descend d’une famille d’ouvriers bolonais et qu’elle a une vision de la vie politique et sociale qu’on ne pourrait plus près de la mienne (et de la tienne). En me voyant très sensible au thème de la mémoire familiale, où le fameux épisode des papiers brûlés de notre grand-père jouait un rôle majeur, Anna a voulu organiser, avec Olivier, un ami de la télévision plein d’attentions pour elle, une émission consacrée à notre Gaetano Calenda. Tu t’imagines bien dans quel état d’agitation je suis tombé à cause de cela. D’ailleurs, Anna n’a pas pu se dérober à l’apparition fantasmatique de plusieurs membres de la famille ainsi qu’à l’incursion tout à fait réelle de Vera et Mario, mes anciens collègues du Caccioppoli. Cela nous a rapprochés davantage l’un de l’autre.
La deuxième conséquence… puisqu’en plus, Anna est bolonaise ! Tu sais tout de moi, Enzina, donc il ne faut pas que je me répète. La ressemblance d’Anna avec la Française de Bologne — la « fée », qu’on avait convenu d’appeler Zazie, dont je t’avais tellement parlé que tu ne voulais plus m’entendre… — a fait ressusciter ce sentiment qui couvait sous les cendres. Mais, comment ferais-je à retrouver cette « fugitive » ? C’était comme chercher une aiguille dans une grange… En attendant ce miracle, comment ferais-je à ne pas tomber amoureux de la jeune femme en chair et os qui manifestait, quant à elle, un évident penchant pour moi ?
Je n’oublierai jamais cette séance de peinture où je me suis engagé dans le portrait d’Anna… Oui, c’est là, les pinceaux à la main, que je suis tombé dans le piège ! Heureusement, le destin a voulu que mon emportement soudain — ô combien humain ! — fût interrompu…
Mais le signal avait été fort et clair. Dorénavant, il n’y avait d’autre solution que me dérober à toute autre tentation ou initiative… d’autant plus que je voyais bien qu’Anna était fort liée à cet Olivier, ayant à peu près son même âge… Un type loyal, Olivier, perspicace et clairvoyant aussi.
Bref, une fois terminés les enregistrements dans notre appartement et sur la rue de la Lune, j’avais décidé de partir, comme tu sais. J’aurais pris le TGV de l’après-midi, avec l’idée d’une halte à Milan, où j’aurais dormi chez notre cousine Elisa, avant de descendre à Naples.
Je viens donc au jour du départ. J’avais déjà tout rangé dans ma valise, tout en laissant ici, à Paris, une marée de choses dont jusque-là je ne m’étais jamais séparé. J’étais donc sur le palier, en train de dire adieu à Anna, très ému, trop ému… quand elle fit un geste qu’Edgar Degas aurait vivement aimé. Tout en disant :
— Adieu, Michele ! elle fit une élégante pirouette avant de défaire ses cheveux qui tombèrent silencieusement jusqu’à la taille. En ce magique instant elle ressemblait à Claudia Cardinale dans Le bel Antonio.
— Mignonne ! dis-je tout de suite, emporté.
— Mignonne, allons voir si la rose… fredonna-t-elle en riant.
— Rose ! Rose ! Voilà son nom ! Rose ! hurlai-je en faisant retentir le petit lustre assez moche incombant sur le palier…
— Michele ! Michele, je suis là !

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C’était la voix d’elle ! La fugitive ! C’était elle, en chair et os, ma chère Enzina. Tu t’en rends compte ? Tandis que je disais le mot Rose, elle était juste en dessous de nous, au troisième étage. Elle n’était pas seule, car derrière elle, avec la même consigne de la surprise, avançaient Mario et Vera.
Rien qu’un instant après, je vis une femme à l’expression effrayée à laquelle je n’aurais pas donné son âge, si proche de la mienne. Elle était pâle, ses mains tremblaient tout comme son parapluie mouillé.
— Vous ! Madame Lamy ? hurla Anna, intimidée, en reculant jusqu’à s’adosser au mur.
Rose Lamy écarquilla ses yeux, déjà gonflés de larmes. D’ailleurs, elle n’était pas la seule à être au diapason de l’émotion et de la joie.
Pardonne-moi, chère Enzina, si mon récit n’est pas fidèle. Je peux juste essayer de noter quelques phrases, mais je ne suis pas sûr de les reporter logiquement… Je suis sûr, en tout cas, que notre halte sur le palier n’a pas duré beaucoup, parce que les deux « étrangers », les deux personnes qui n’étaient pas directement concernées — Mario et Vera — avaient poussé Rose ainsi que sa valise contre nous de façon que l’ensemble familial qui allait se reconstituer fut contraint de rouler dans l’entrée et de s’installer « ipso facto » dans la salle commune.
— Que je suis bête ! avait dit Anna, en s’adressant à Rose, tout en essayant de repêcher quelque part un brin de désinvolture. C’est vous qui m’avez appris à parler français sans accent !
— Mais, pourquoi n’as-tu jamais prononcé ce nom Lamy ? dis-je à mon tour, en me servant d’un reproche à Anna pour cacher mon embarras.
— Toi, alors ! protesta joyeusement Anna, pour quel étrange enchaînement d’omissions et d’erreurs, pourquoi préférais-tu le mot « vieille » au mot « mignonne », la « chandelle » à la « rose » ?
Jusque-là, je te l’avoue, Enzina, je n’avais pas encore eu le courage de regarder Rose dans les yeux. Je le fis en ce précis moment. Ses yeux me parlèrent droit au cœur.
— Rose… c’était ton prénom, dis-je tout simplement. Et ta mère s’appelait Hortense… (1)
Ce fut à peu près à ce point que la typique scène de vaudeville français se muta en un éclair en comédie à l’italienne. Une scène digne de la plume et de l’art d’Eduardo De Filippo. Car Vera Marasco, cette femme explosive qui avait implosé, voulut monter sur les planches pour y assumer le rôle du démiurge, tout comme le Don Alfonso dans Così fan tutte.

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— Nous étions à la Gare de Lyon, bien désolés, mon cher Michele, débuta Vera. Désolés et même vexés pour l’accueil distrait ou franchement hostile que tu nous avais réservé. J’étais venue pour te remercier, peut-être, du bien que tu m’as donné, en m’aidant à sortir d’une vision sombre de mon existence. Tu m’as poussée à sortir de mon cocon, à aimer tout ce qu’il y a de beau autour de nous. Oui, tu ne vois que le laid ou le beau, même dans les questions morales ! Tu as toujours besoin de sortir d’une espèce d’angoisse qui te hante, qui ne t’abandonne presque jamais ! Mario… je parle pour lui, il est tellement orgueilleux ! Tu ne sais pas combien il t’estime, comment il est attaché à ta figure ! Il aurait voulu te parler, t’expliquer son comportement dans ces jours de bourrasque… il aurait alors trouvé le moyen de s’excuser, de te dire combien il avait regretté les beaux temps où la politique ne vous divisait pas… Bien sûr, tu as exagéré, ce garçon assez vulgaire qui te menaçait ne savait même pas comment s’enlacer les chaussures… Il n’avait aucune envie de te tordre un seul cheveu ! Mais nous avons compris ton point de vue. Tandis que nous attendions le train — en retard d’une heure et demie —, nous avons de but en blanc vu ta situation sous un autre jour… Nous avons pensé à ta cohabitation avec cette jolie femme… Anna, cette « fille de la perfection » dont je croyais être jalouse, follement jalouse… Nous avons bien compris la rigueur morale de vous deux. Vous aviez toutes les raisons possibles et imaginables pour vous rencontrer et pour vous fondre… La différence d’âge n’a aucune importance, dans l’amour. Et pourtant, vous avez résisté, tous les deux, vous avez même multiplié les prétextes petits ou grands que la vie réelle, unie à votre imagination galopante, vous offrait. Tout ce tourbillon de malles, de bûchers de la mémoire, d’entrevues impossibles et d’apparitions improbables devait forcément échouer sur une pulsion animale plus concrète. C’est au passage du portrait que vous avez risqué le plus… Mais vous avez toujours résisté, en vous laissant aller juste à de petites dérives, à des confidences… Parce que toi, Michele, tu as besoin d’une fille. Et toi, Anna, tu as besoin d’un père ! Comment sais-je tout cela ? Je suis fort intuitive, je suis peut-être une sorcière… Nous étions donc assis dans la terrasse du fameux « Train bleu » quand nous avons vu une femme blonde, enveloppée dans un imperméable à la Mata Hari, errant en long et en large devant nous… Moi je ne suis pas physionomiste… c’est Mario qui l’a reconnue. Rose… Lamy, qui maintenant est ici, incapable de parler, cette femme que je vois maintenant passer sans cesse du rire aux larmes… nous l’avions rencontrée chez les « Garibaldiens » de la rue des Vinaigriers. Là, elle était assise dans un coin, absorbé dans ses pensées. Donc, nous n’avions pas parlé de quoi que ce soit avec elle, avant cette rencontre… fatale à la Gare de Lyon. Elle avait bien sûr parlé, longuement et à plusieurs reprises, avec Olivier. Du reste, tout le monde se rend à cet endroit pour chercher quelqu’un. Sous le prétexte des arbres généalogiques et des retrouvailles ancestrales, beaucoup de gens, comme moi, Mario et Rose y vont pour savoir si quelqu’un n’a jamais rencontré un Italien comme ça, une Italienne comme ça, et cetera. Par exemple, nous avons cherché et vite trouvé Michele. Grâce à la complicité débonnaire d’Olivier et de sa troupe, nous avons pu pénétrer dans cet appartement clair et calme avec balcon de la rue de la Lune, vivre avec vous, souffrir avec vous ! Nous n’oublierons jamais cette atmosphère, cette élégance même dans la souffrance… Quant à Rose… dont je suis le porte-parole selon ses vœux, elle cherchait deux personnes. Elle les cherchait séparément, car elle ne pouvait pas imaginer cela… (Vera s’interrompit pour indiquer, d’un geste chevaleresque, Anna et moi.) Bon, je saute quelques passages… Quand nous l’avons vue, ce matin-ci, en train de vagabonder comme ça, et que nous savions que cette belle dame élégante avait affaire à l’association des Ançêtres italiens… Mario s’est chargé de l’inviter à s’asseoir avec nous.

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Sur le coup, elle était gentille, mais sur la défensive. Après, quand nous avons parlé de Naples, de notre quartier, de notre lycée Caccioppoli… elle a abandonné toute prudence… Oui, Michele, elle m’a autorisé à tout dire, car elle ne donne aucune importance à ces petites questions d’apparence… Quand je lui ai parlé de Michele, que j’ai décrit comme un ami de longue date, quand j’ai rappelé qu’il avait vécu longtemps à Bologne et cela l’avait profondément changé… Rose a tout raconté. Nous avons alors partagé son chagrin, que dis-je ? Son deuil pour n’avoir pas pu voir sa fille grandir avec elle… cette petite Anna dont le père, marié avec une espèce de monstre, n’avait pas su assumer jusqu’au bout son rôle ni son charisme. Comme vous pouvez bien le comprendre, au fur et à mesure de son récit, cette femme malheureuse est devenue notre amie la plus chère ! En même temps, avec nos points de vue différents, Mario et moi, nous avons tout compris de Michele, tout éclairci de ses attitudes brusques et solitaires. En fait, Rose avait renoncé à son amour, à l’unique amour sans réserve de sa vie… elle avait renoncé à Michele pour protéger Anna ! Oui, Michele aurait eu bien le droit de se rebeller, de vouloir intervenir en sachant que sa marraine, cette femme abominable, avait accepté… d’accueillir cette enfant tout en posant une condition affreuse. Son mari devait adopter Anna comme si elle n’était pas sa fille… tandis que la véritable mère, c’est-à-dire Rose, devait figurer morte. Oui, morte ! C’est horrible, affreux ce que vous avez dû subir tous les trois… pour l’égoïsme assassin d’une mégère. Et maintenant, Michele ? Et maintenant, Anna ? Pourquoi Rose avait-elle hâte de partir, de monter sur le même train que nous, destination Milan ? Parce qu’elle a eu peur. Peur qu’il était trop tard. Elle avait peur de gâter le bonheur de sa fille dont elle avait entendu d’Olivier de louanges qui n’étaient pas totalement désintéressées. Elle avait peur du refus de Michele, imaginant, dans son esprit de renonciataire, que celui-ci l’aurait refusée… rejetant son amour ou alors sa compagnie discrète. C’est à ce point-ci que je suis entrée en jeu. Moi, Vera Marasco, la remplaçante ! Nous avons la même couleur des yeux, la même silhouette… Oui, bien sûr, pas maintenant… disons que je pouvais te ressembler Rose, lorsque Michele est rentrée à Naples, les cheveux droits sur la tête… Et j’avoue qu’il m’a laissé faire… Oui je dis tout cela en présence de Mario, car maintenant tout est réglé entre nous, nous avons banni toute jalousie au sujet de Michele… Excusez-moi la digression. Je reviens au principal. C’est moi qui ai insisté. Je suis une sorcière, j’ai dit cela dix ou douze fois à Rose… je suis télépathique et je savais que sa fille l’attendait ! Quant à l’éventuel refus de Michele, Olivier aussi avait essayé de la rassurer. Car Anna avait raconté à son ami journaliste quelques-uns des « souvenirs » auxquels Michele s’était adonné sous le prétexte de cette prodigieuse ressemblance…
— Je suis venue exprès pour te voir… dit alors Rose, en tendant ses bras vers Anna. Tout de suite après, elle s’évanouit.

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Chère Enzina,
je ne sais pas comment je suis parvenu à écrire une lettre si longue. Si tu veux, tu peux la couper en quatre ou alors en huit, pour n’en lire qu’un morceau à la fois. Mais tu peux bien comprendre combien je peux être heureux et même incrédule, maintenant, devant ce rêve qui se concrétise tout seul. Je n’aurais pas pu imaginer de devenir mari et père en un seul jour…
Imagine-toi la joie d’Anna, l’orgueil de devenir en un éclair la fille de cet homme contradictoire, mais respectueux qui lui avait déjà confié tout son arbre généalogique sans rien négliger ni cacher.
Au point de vue pratique, la mère et la fille ont dû se séparer depuis le premier jour. Elles ne pouvaient pas habiter sous le même toit avec moi. Cela aurait été excessif pour elles, et pour moi aussi. Heureusement, avant de partir pour Bologne, Rose avait eu la même inspiration que moi, en gardant son appartement moins clair moins calme et sans balcon au deuxième étage au numéro 51 de la rue de la Folie Méricourt, à deux pas de la célèbre rue Oberkampf et du boulevard Richard Lenoir. Avec l’aide de Mario et Vera, dans un courant d’enthousiasme tout à fait incroyable, nous profitions de la ligne 9 pour transférer, en quatre allers-retours, les respectives « choses » d’Anna et de Rose.
J’imagine, ma chère et patiente Enzina, qu’une fois installée dans l’ancien appartement de sa mère, Anna sera libre d’accueillir Olivier… ou, pour mieux le dire, Olivier pourra la rejoindre de temps en temps, quitte à lui demander la permission !
Et maintenant, pour vraiment terminer cette avalanche de mots larmoyants et ensanglantés, je te donne une nouvelle qui pourra t’intéresser. Tu seras toujours la bienvenue, rue de la Lune ou rue de la Folie Méricourt, quand tu voudras. Néanmoins, Rose, Anna, Mario, Vera et moi, nous avons décidé de faire au plus tôt une véritable rapatriée à Naples ! Je t’embrasse de tout mon cœur fraternel,
Michele

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P-S. Avant de fermer l’enveloppe, mon Enzina, il y a encore une petite curiosité, un détail de ces jours d’avril que je veux partager avec toi. D’ailleurs, même si ma vie va changer, prenant, j’espère, une allure plus sereine, j’ai besoin de ta complicité ! Juste avant de partir, en cherchant mes lunettes, à la hâte, dans le typique état d’agitation provoquée par le train… mes lunettes, mes lunettes, où sont mes lunettes, Anna ? Je les ai trouvées grâce à mes mains… Mes lunettes étaient simplement cachées par une feuille… sur laquelle Anna avait écrit des choses un peu choquantes, mais très justes à mon sujet… J’imagine qu’elle a rempli plusieurs pages, une espèce de journal (2), pour se libérer du fardeau ou alors pour comprendre qui j’allais devenir pour elle… Ce texte que je t’envoie, que je te confie, que j’ai lu une fois et ne veux plus relire… elle ne sait pas que je l’ai empoché et n’imagine surtout pas que je puisse envisager de l’envoyer un jour à quelqu’un. Je crois qu’elle a écrit cela le jour avant ou le jour même de mon départ… raté. Maintenant, mes histoires d’amour ne l’intéressent plus. Elle a peut-être oublié cette page déchirée de son journal… D’ailleurs, j’ai peur qu’un jour elle le retrouve… Garde-le, en espérant qu’il n’y aura plus dans notre famille d’autres bûchers de la mémoire…

(1) Hortense Lamy (Ortensia Lami) était mon incontournable professeur de Français aux écoles moyennes supérieures dans mon lycée de Rome.

(2) « Ce plongeon de Michele dans le passé — personnel et familial à la fois — ne faisant qu’un avec le bouleversement du destin politique de l’Italie avait sanctionné la fin de ses envies de grandeur et de petite gloire. Il n’attendait peut-être que cela, un signal de faiblesse dans le “corps chéri” de ce qu’il avait été avant… de ce qu’il était, après tout. Bien sûr, il savait très bien qu’il avait le droit d’aspirer au bonheur personnel, sans que personne pût l’en empêcher. Et pourtant, il s’était toujours interdit de poursuivre une vie heureuse à la lumière du soleil. Était-ce en raison d’une obligation secrète, ancestrale, de ne pas décevoir sa mère, de ne pas lui provoquer du chagrin… qu’il avait toujours esquivé ou écarté et en tout cas raté le mariage ? Oui, c’est possible. Et j’en ai déjà deux preuves. Fidèle à sa mère — jusqu’à renoncer à une vie de couple pleine et normale —, Michele n’avait pas pu éviter de la tromper… avec des femmes malheureuses… déjà mariées ! Oui c’est comme ça. C’est l’œuf de Colomb… qui explique ses sentiments de culpabilité tout à fait déplacés, où la superstition assume un rôle souvent exagéré. Il se soumet avec une impressionnante insouciance au pénible partage d’une femme aimée avec une ombre… rudement humaine, quitte à se convaincre d’avoir trahi, avec sa mère, la totalité de son arbre généalogique. Paradoxalement, il se faufile dans des situations où le bonheur est à priori interdit et tout à fait inaccessible. Grâce au petit plaisir qu’il en tirera, il pourra alors supporter d’immenses sacrifices, des engagements qu’il assumera à contrecœur, d’un côté pour “se faire pardonner” (par son père trompé ou par les autres aînés de la famille, qu’il aurait tous négligés), de l’autre pour “faire plaisir” à sa mère. Mais son père avait disparu quand il était encore jeune, tandis que sa mère ne savait jamais rien de ce qu’il faisait. Peut-être, dans ce précaire système de poids et contrepoids, le fait de se plonger dans une sorte d’abnégation mystique envers “les autres” lui donnait un petit charisme. Car les autres le suivaient, partageaient gaiement ses engagements selon le style de “don Quichotte”. De quel “corps chéri” avait-il nostalgie ? De son propre corps immergé dans n’importe quel engagement vers n’importe quel but. L’important, c’était d’aller vers quelque chose, avancer vers une vie meilleure… la vie meilleure des autres ! »

Giovanni Merloni