001_01 - 180 Filer droit de Claudine Sales

L’endroit où tous mes destins se croisent

Quand j’ai commencé à écrire sur ce blog, en France, j’étais encore un parfait inconnu, ou presque. J’avais tout de suite entamé une histoire autobiographique centrée sur ma famille d’origine, entre Cesena et Sogliano al Rubicone.
Dans ce portrait initial, il y a bien sûr le souvenir de mes nombreux voyages en train, où il arrive souvent de déverser dans les oreilles de notre vis-à-vis toutes les peines que nous avons souffertes, même les plus scandaleuses, en recevant en échange des confessions fougueuses et parfois inquiétantes.
Malgré ce penchant spontané pour les confessions, dans ce premier « portrait inconscient » j’ai délibérément menti à l’inconnu que je croyais voir devant moi. Dans la certitude que j’étais assis avec mon interlocuteur dans un branlant carrosse de train, je jurai qu’au bout du pays il y avait une porte d’où s’aventurait un sentier en forte pente se terminant au sommet de la montagne. La fiction était indispensable, car il y avait dans mon esprit le souvenir d’une désastreuse avalanche qui devait un jour rouler de cette montagne jusqu’à la vallée… Ou, pour être sincère, l’avalanche ne s’était jamais produite, mais il y en avait eu beaucoup d’échos anticipés.
Tout cela je le disais et je l’écrivais en français, confiant en la paresse de mes compatriotes et dans leur profonde ignorance linguistique. Comme tout le monde le sait, l’Italie s’est tellement imprégnée d’Amérique, dans la langue comme dans les gestes, que les Romains jugent plus proches Chicago ou Philadelphie que Lyon ou Marseille…
D’ailleurs, chaque fois qu’il m’arrivait de frôler un épisode crucial de ma vie intime, je faisais attention à ne pas en dévoiler l’essence.

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Photo empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

L’utilisation téméraire de la langue française ne suffit pas pourtant à me rassurer. Un beau jour, j’abandonnais la table où trônait la figure pensive de mon grand-père paternel, près de Sogliano sur le Rubicone, pour m’aventurer dans l’histoire bizarre où quatre personnages principaux — X, Y, Z et W — se trouvaient d’emblée sous la menace d’une mystérieuse avalanche. Ensuite, j’ai eu besoin de raconter l’expérience des nombreuses « chutes », vraies ou métaphoriques, qui me sont arrivées en descendant par des sentiers de montagne harcelés par les éclairs.
Pour exprimer cela, je m’adonnai au « jeu de l’Alphabet renversé ». J’étais alors dans une phase où l’apprentissage de la langue française s’accompagnait à un « tête-à-tête » acharné avec le vocabulaire. J’ai beaucoup couru à rebours tout au long de cet alphabet, rencontrant des visages amusés, mais aussi des regards sévères, tandis que les traces de mon passé se cachaient habilement derrière des métaphores et d’étranges images…

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Photo empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

… Une fois terminée cette expérience « linguistique » — où j’avais retrouvé le goût d’une allègre ironie —, la nostalgie du train et d’innombrables inconnus, avec qui j’ai eu l’occasion de m’épancher jusqu’aux détails, m’ont poussé à opter pour le « Strapontin », un moyen infaillible pour reprendre n’importe quelle histoire interrompue. Le voyage à cheval de cette singulière, mais efficace machine du temps était déjà en train de me conduire à un passage clé, à une révélation fatale, qu’un autre accident sans explication m’a arrêté juste sur le bord du gouffre.

Entre-temps, j’avais commencé à raconter, par le biais de mes recueils poétiques consacrés à des femmes inconnues : Ambra, Nuvola, Stella, Ossidiana, Luna, Solidea et Zazie, que les lecteurs pouvaient imaginer librement accrochées, comme autant de tableaux, tout au long du mur d’un bringuebalant musée. Depuis ces poèmes jaillit une épopée fragmentaire de joies et de souffrances qui peuvent apparaître à présent exagérées, de passions probablement dangereuses, de fermetures peut-être anachroniques.

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Photo empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

« Le passé est passé », vous direz. Et si la poésie ne s’est pas traduite en un roman, pourquoi le faire maintenant ? À quoi bon ces sorties précipitées à cheval d’alphabètes ou de strapontins tout à fait inadaptés ?

Imperturbable, même abandonnant pendant un instant le rythme du Strapontin, j’ai en tout cas essayé, par les récits de l’été 2014, de raconter l’aventure de mon installation à Paris. Mais celle-là aussi a été interrompue…
Peut-être quelque chose d’obscur était en train d’entraver mes exigences expressives légitimes, presque physiologiques… quand la correspondance électronique avec une personne que je n’avais plus revue depuis plus que cinquante ans m’a donné l’envie de raconter entre le sérieux et l’insouciant « l’histoire de Caramella »… Cette dernière expérience aussi a risqué d’échouer.
Peut-être n’aurais-je pas dû écrire, comme je l’ai fait, à une seule invisible inconnue l’appelant Caramella. J’aurais dû, au contraire, m’adresser directement à chacune des femmes ou jeunes filles avec qui j’ai traversé les courants et les marais de ma vie, sans faire appel à ce « prénom-écran », Caramella…

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Photo empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

J’étudierai encore sur la carte routière de l’Europe le parcours le moins accidenté pour me rendre là-bas… dans l’endroit où tous mes destins se croisent, où toutes les femmes de ma vie demeurent placidement assises sous le soleil. Un lieu très proche, peut-être de cet autre coin du monde, menacé par la pluie et le vent, où il me faudra m’acheminer tout seul.
Si je n’y arrive pas, je vais me résigner à ensevelir ce passé encore vivant, renonçant, comme je l’aurais désiré, à le faire revivre même pour un jour seulement.
Achever un livre par une reliure quelconque, comme le disait mon cousin Paolo Perrotti, c’est le même que condamner à mort tous les mots, qui l’on fait vivre. Si l’écriture est une chose vivante, comme le mot qui vole, avant de se graver dans le coeur de qui nous aime, imprimer le livre avec ces mêmes mots, cela signifie ensevelir ces mots dans une étagère et puis dans un limbe de totale inconscience.

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Photo empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

L’hypothèse de mon cousin psychanalyste trouve une confirmation dans un texte théâtral de José Saramago, qui m’a littéralement tombé dessus tandis que je marchais dans le couloir à la recherche de mon iPhone.
Par son inaccessible lucidité, Saramago est venu à mon secours, ne se bornant pas à décrire sans détour ma réelle condition artistique et humaine, pour me donner aussi d’indispensables suggestions sur les rapports entre l’artiste, sa vie et son œuvre : on ne peut pas séparer le livre qu’on a écrit ou que l’on écrira de la vie que l’on a vécue et qu’on vivra.
Maintenant, je laisse la parole à mon Maître. Lorsque l’artiste jeûnant, le poète Luís Camoës, apparaît sur scène, il a déjà eu beaucoup de la vie : la beauté, le génie de la parole et du geste, l’amour des femmes, même des plus respectées et désirées. Outre aux femmes, les amis pauvres comme lui n’ont aucune difficulté à lui reconnaître un talent extraordinaire ainsi que l’unicité d’un immortel, et pourtant ils ne sont pas en condition d’exercer n’importe quel pouvoir pour favoriser son succès.
Dans l’histoire de « Qu’en ferai-je de ce livre ? », voilà Luís Camöes, le grand poète pauvre revenu des Indes encore plus pauvre parce qu’il a été tout à fait incapable de profiter de l’occasion unique de ce voyage. Il a sous le bras le manuscrit d’un poème aussi merveilleux qu’inutile et, peut-être, dangereux.
Francesca d’Aragona, femme noble de la cour royale du Portugal, aime tellement Camöes qu’elle se charge coûte que coûte de l’aider à publier ce livre. Ce livre pourtant, même s’il sera accepté par le Roi et la Sainte Inquisition, il n’aura pas de véritable succès qu’à une condition : celle que Luís fasse le pacte avec le diable, épousant Francesca. Mais Camöes sait bien que son éventuelle transformation en courtisan lui amènerait une gloire fausse et corrompue. Il est très fatigué, ce qui restait de sa jeunesse s’est consommé pendant son long voyage aux Indes. Et, peut-être, même sa veine poétique la plus explosive s’est épuisée. D’ailleurs, il ne pourrait jamais créer en dehors d’une simple, mais extrême liberté. Il n’a aucune envie, par exemple, d’écrire un livre sur la « peste », même si celle-ci est le sujet dramatique et épouvantable de ces jours. Même s’il ressent profondément cette tragédie, participant activement à la souffrance d’autant de gens qui souffrent et meurent, il ne serait pas sincère comme il l’était pendant le voyage, lorsqu’il écrivait « spontanément » un poème comme l’Enéide ou le Roland furieux, destiné à tisser les louanges des Rois fondateurs du Portugal. Luís Camöes accepte l’aide de Francesca, mais il renonce à elle, en appelant à son reste de sagesse. Ensuite, une fois obtenue la licence de la part de la censure de l’état et de la Sainte Inquisition — son livre étant tout à fait étranger aux malices du pouvoir, donc innocent et non nuisible —, il se trouve confronté à un éditeur sans scrupules, auquel il propose un accord que l’éditeur ne peut pas refuser. Luís Camöes lui va vendre son manuscrit, avec tous les droits futurs, en échange du même chiffre que l’éditeur lui avait demandé pour l’imprimer. Ainsi Luís et sa mère pourront manger et le livre pourra vivre.

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Photo empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

La phrase « qu’en ferai-je de ce livre ? » exprime alors très efficacement l’état d’âme d’un père dont le « fils » partira pour se rendre qui sait où, peut-être inconscient du bagage de trésors incroyables que son père lui a transmis… D’ailleurs, réfléchit le lecteur, ce livre sous-estimé par l’éditeur — qui l’a pourtant bien payé — sera par la suite recommandé à l’un et à l’autre… il circulera jusqu’à devenir, comme il le devint, un chef d’œuvre absolu et même un texte sacré, enseigné pendant des siècles dans les écoles.
Mais le ressenti de l’auteur qui a dû vendre le livre pour le faire vivre se révèle au moment où, lorsqu’il reçoit son unique copie de la part de l’éditeur, il a le sentiment d’avoir affaire à un livre mort, un objet inanimé qui ne correspond plus à tout ce qu’il y avait douloureusement distillé pendant son interminable aller-retour des Indes.
La pièce est finie, mais voilà que Luís Camöes, en larmes, s’approche de moi, en murmurant : « Qu’en ferai-je de ce “faciès” de papier lisse, de ces mots qui dansent dans la prison de la page imprimée comme des figures à l’intérieur d’un carillon ? Que ferai-je de ma vie maintenant que je suis vieux et que la plante de l’amour est en train de perdre toute sa sève ? Désormais, on ne peut plus recréer les extraordinaires énergies de ce voyage désespéré à travers les pires maux et violences du monde, qui avaient produit en moi, paradoxalement, les conditions idéales pour une catharsis poétique incessante, vibrante, intense et explosive… »

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Photo empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Giovanni Merloni