Mots-clés

La liberté d’être comme je suis

Imaginez-vous ce que peut arriver dans la salle commune d’un petit appartement de Paris lorsqu’une bande de techniciens décide d’y installer un studio d’enregistrement. Je m’étais sauvée au pas de la porte-fenêtre, tandis qu’une discussion s’entamait entre Michele (debout) et Olivier Jardin (assis sur la malle), et que les autres gens n’arrêtaient pas de discuter entre eux de nombreuses questions techniques au sujet du tournage du lendemain. Inquiète à l’idée qu’en cachette de lui Olivier fût en train de faire démarrer l’entrevue que Michele avait si nettement refusée, je me demandais aussi où s’étaient cachés les deux Napolitains que j’avais vus défiler au milieu de la troupe en cortège.
Tiraillée par ces deux questions, j’essayais de contrôler le va-et-vient de personnes et de choses que l’appartement devait endurer. Je ne pouvais pas empêcher les gens de boire un verre d’eau dans la cuisine, ni de se rendre aux toilettes ou de descendre en bas de l’escalier pour y prendre ou déposer les trucs indispensables pour l’enregistrement. Au milieu de ce tourbillon lent et subtilement fastidieux, j’essayais pourtant de suivre la discussion entre les deux hommes…
L’entrevue avait commencé par une phrase tranchante d’Olivier :
— Vous… aimeriez jeter le masque, avouer que vous n’êtes pas Gaetano, mais vous- même… Je vois en cela une petite contradiction, puisque vous êtes là justement pour dénoncer la brutalité fasciste qui amena votre grand-père à la résidence forcée, donc à l’antichambre de sa mort. Cela arriva… il y a 72 ans ! Combien de gens…

—… S’en intéressent-ils, aujourd’hui ? avait répliqué Michele. Oui, si je parlais, je ne pourrais pas m’empêcher de le dire : le fascisme ne cesse de sévir en plusieurs endroits de la planète et, sous d’autres formes ou sous les mêmes, il peut toujours revenir à la surface et frapper violemment en Europe aussi !

— Vous chevauchez toujours des chimères ! observa Olivier.
— En général, je suis très réaliste, répondit Michele. Néanmoins, des chimères prometteuses de mondes meilleurs… demeurent malgré tout en moi… et bien sûr il s’agit de véritables pièges, qui ont exagérément marqué mon existence.

— Maintenant, vous êtes à Paris, trancha Olivier tout en cherchant mon regard. On est assez loin de tout cela !

Il s’en suivit une pause embarrassante. Car en ce précis instant tout le monde vit la Napolitaine grassouillette traverser la salle commune pour se faufiler dans la chambre de Michele. J’eus alors la foudroyante certitude qu’elle était Vera Marasco, la femme que Michele aurait dû forcément reconnaître…
Comment ne pas voir Moïse qui traverse impunément la mer sous les yeux effrayés d’une foule sens dessus dessous ? Mais le hasard voulut qu’en ce même instant mon colocataire eût tourné le dos à la passerelle… Dans une impulsion soudaine et simultanée, Olivier et Michele avaient abandonné le coin près de l’entrée où trônait la malle… pour se rendre à la hâte sur le balcon. Oui, je m’en souviens avec exactitude : tandis que Vera glissait avec circonspection devant moi, Michele frôlait mes épaules, les yeux tournés vers le ciel de la rue… Une véritable comédie de l’amour et du hasard s’était croisée à la tragédie fondatrice de toute une famille tandis que Michele ne s’était aperçu de rien. Il s’était déjà accoudé à la balustrade quand je l’entendis s’exclamer :
— Ici, c’est la France, vous voyez… Et, au-delà du grand magnolia, l’Italie… Cette broderie de fer forgé est notre frontière…
— Que recherchiez-vous dans la France, lorsque vous étiez encore en Italie ? demanda Olivier.
— Votre façon d’entretenir la liberté.
— Et que regrettez-vous de l’Italie, maintenant que vous êtes à Paris ?
— Les couleurs…
Une fois rentrés de leur tour panoramique, Michele et Olivier s’installèrent sur l’unique fauteuil et l’unique chaise disponible, tandis que Vera et Mario, son accompagnateur, attendaient sur le palier. La porte, entrouverte, laissait sortir leurs voix ondoyantes et fiévreuses tout en laissant rentrer de nuages de fumée tristes et incompréhensibles.

— Lorsque je suis arrivé à Paris, dit Michele en caressant les accoudoirs, j’avais hâte de recommencer comme si de rien ce n’était. Mais j’ai vu que ce n’était pas possible, après les Alpes et la mer je devrais franchir des obstacles encore plus grands qui sont en moi… D’ailleurs, j’aime l’exploration de cette multitude de villages cosmopolites foisonnants d’activités et de culture et j’éprouve une émotion particulière dans la fréquentation assidue de musées et d’expositions d’artistes venus de tous les coins du monde. N’est-ce pas celui-ci le contexte idéal pour me mettre le cœur en paix et me consacrer à moi-même ?

— En attendant de devenir parisien à plein titre, rien ne vous empêche de ranger vos œuvres et vos souvenirs d’Italie dans cette malle, avant de la consigner à des amis fiables !
— Vous êtes gentil, mais je suis fataliste.

— Ne pensez pas que je vous considère comme décrépit. Je fais de même.

— Vous rangez… quoi ?

— Des documents sur cette époque absurde que nous vivons maintenant, dans cette alternance continue entre le chaos quotidien qui efface toute initiative cohérente et la prise de conscience de ce qu’il faudrait faire pour sortir de la dérive autodestructrice. C’est ça que je cherche de témoigner et d’interpréter sans trop de prétention.

— Il faut surtout espérer que la postérité ne cesse jamais de se poser des questions ! ajouta Michele, rassuré.
Une soudaine explosion de voix sur l’escalier attira les regards vers la porte. Il s’agissait des deux collègues du Caccioppoli qui discutaient à voix haute sur le palier. Olivier hocha la tête (sans doute repenti d’avoir emmené ce couple embarrassant). Quant à moi, je ne pouvais pas dialoguer avec eux ni faire quoi que ce soit pour Michele que je voyais menacé… mais je faisais le possible pour ne pas me détourner de la conversation que j’avais moi-même provoquée ! Je me sentis donc soulagée lorsqu’Olivier demanda :
— Qu’est-ce qu’il désirait votre grand-père, lors de son exil forcé ?
— Que sa femme le rejoignit.

— Et vous ?

— La liberté d’être comme je suis. Mon père et mon grand-père m’ont appris à me contenter des pommes de terre et en général à vivre sans chercher le luxe… pour ne pas être obligé de me soumettre à une autre personne, la meilleure du monde même ! En ça, j’ai toujours eu des sentiments très proches de cet homme génial dont je savais très peu avant de débarquer en France… Je savais que Montaigne avait en Étienne de La Boétie un grand ami, auquel il consacra des mots merveilleux. Mais je ne savais pas que celui-ci avait écrit ce « Discours de la servitude volontaire » qu’on pourrait lire en songeant à Berlusconi tout comme à Poutine et bien sûr à Mussolini, tellement il est adapté à la déconcertante réalité de tous les temps.
— Un discours qui suffirait en lui seul à tracer une ligne nette à protection de la liberté et l’autodétermination des peuples, confirma Olivier, lui serrant la main. Ce texte pourrait servir aussi à cibler un à un et à nous en défendre des tyrans de toutes les tailles qui sont toujours prêts à jaillir de l’anonymat !
— Pendant le fascisme, reprit Michele, Gaetano Calenda plongea dans la détresse avec toute sa famille, mais il ne cessa pas de tisser des contacts pour que le désir répandu de liberté et démocratie aboutisse à des formes de résistance. Il avait réussi à se dérober à l’attention de ses bourreaux jusqu’à cette année terrible…
—… 1936 ! répliqua Olivier, en rougissant. À cette époque, ajouta-t-il, un véritable tourbillon de réunions secrètes se déroula en France et Angleterre et partout en Europe. Il s’agissait presque d’une mode, à laquelle votre grand-père prit le risque de participer. En se rendant à l’une de ces réunions, il sortit de son cocon, de la petite niche que l’anonymat et la bonne conduite lui avaient jusque-là garantie. Malgré l’âge, il était un insoumis ainsi qu’un véritable subversif !
— Vous en savez plus que moi ! répliqua Michele d’un ton amer. Je tire mes certitudes de mon identification spontanée avec l’homme du portrait. Je suis intéressé surtout à son air négligé, à son regard investigateur… Tandis que Anna et vous voyez en lui le personnage, le chef… conclut-il, en fixant mes mains.
— Il a joué tout ce qu’il lui restait à jouer, ses dernières cartouches, dit Olivier calmement. Il faut savoir qu’en dehors de rares survivants de la première génération, la plupart des militants antifascistes étaient beaucoup plus jeunes que lui. Pour eux, ce n’était que le début, car le véritable affrontement ne s’est déclenché que sept ans après, en 1943, quand le monolithe en travertin a commencé à s’émietter.
— Ah, vous connaissez le travertin ! s’exclama Michele. On dirait que vous avez visité Rome ainsi qu’une série infinie de préfectures, de gares et de bureaux de poste bâtis partout dans l’Italie de Mussolini. Oui, je suis d’accord, le jour où Gaetano a voulu courir la chance, il avait déjà brûlé ses meilleures énergies hélas !

— Et pourtant, il a donné du sens, par sa mort héroïque, aux longues années passées sous le régime sans pouvoir dire un mot, conclut Olivier, avec la voix triste de celui qui voit arriver le terminus d’une agréable escapade et que la compagnie se dissout.

— Patience ! Personne n’a parlé de lui pendant soixante-douze ans ! On ne le découvre que maintenant, de façon encore hésitante, reprit-il avec élan. D’ailleurs, il n’est pas le seul ! Sa mort est tombée dans un moment où tous les héros antifascistes avançaient parmi les balles, au risque de mourir seuls et inconnus…
Dès qu’un provisoire silence s’installa, je courus au palier. Les deux Napolitains n’étaient pas là. Choquée pour le manque de sens de leur absence (ainsi que de leur présence, tout à l’heure), j’essayai de me convaincre qu’ils n’avaient jamais existé, tout comme les fantômes du métro. Des ombres ! Tout de suite après, voyant la troupe prête à quitter les lieux, je m’approchai de Michele (en train de converser avec Olivier auprès de la fenêtre de sa chambre) pour lui serrer la main. Je me sentais redevable envers lui ainsi que responsable d’un piège qu’on lui avait tendu avec ma complicité. Je me demandais si ce tourbillon servirait à quelque chose ou si, au contraire, cela n’amènerait pas des soucis à mon nouvel ami. Au contact de nos mains, je le trouvai pourtant rassuré. Quant à Olivier, il avait encore envie de parler :
— En tout cas, l’enterrement de votre grand-père Gaetano, avec les drapeaux rouges enroulés, fut une borne milliaire pour les survivants tout au long de leur lutte acharnée et souvent désespérée pour rattraper la liberté.

— Cette perte avait ajouté de la force à leurs idéaux ainsi qu’à leurs espoirs, ajoutai-je, en fixant la cime du magnolia caressée par la Lune.

Giovanni Merloni