Claudia Patuzzi, dessin à technique mixte (cliquer l’image pour l’agrandir)
Ce dessin de 1965, plume et crayons colorés, ce petit homme solitaire qui traverse une grande arche, ayant de grands yeux apeurés ainsi qu’un corbeau noir assez laid sur la tête… ces cercles avec les croix… les rayons rouges et jaunes inondant l’air de mystère… Tout cela a été une réaction « instinctive » ou, pour mieux dire, terrorisée, à ma première lecture des « Contes » d’Edgar Allan Poe. Quatre d’eux en particulier m’avaient profondément touchée : le petit poème « Le corbeau », « Le masque de la mort rouge », « Le chat noir » et « Le puits et le pendule ». De lors, l’auteur du « Corbeau » devint pour moi un malheureux compagnon de route, un colocataire de ma pensée, l’habitant sacré et intouchable de ma bibliothèque, la source primaire (avec d’autres « amis ») du pouvoir de l’écriture.
Illustration de Gustave Doré
Ou alors, come écrit Josyane Savigneau : « ce « Frère spirituel » de Baudelaire, « ingénieur des lettres » pour Valéry, « cas littéraire absolu » selon Mallarmé, le grand maître du fantastique, l’inventeur du récit policier, le précurseur du roman scientifique, le rénovateur du conte, l’annonciateur de la psychanalyse, » ce fut pour moi un ami immortel, un point de repère et en définitive mon propre pivot, toujours à la recherche de lui-même…
« The story of Edgar Allan Poe is one of the great tragedies of literature.» ( David Sinclair ) Illustration by Salim Patell.
Dessin en technique mixte, 1966 (cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Le corps effleure le ressac. Le rivage aveugle la peau desséchée la pupille est un laser les lèvres abandonnées attendent une caresse échappée à la chaleur étouffante de l’été. Mais la plume ne tombe pas ni vole non plus même si le vent — tel un tourbillon niais — se visse brûlant même si les empreintes se gravent, renversées, sur le sable et que les doigts cherchent des traces de serpents ou des messages chiffrés sur des radeaux à la dérive du temps… Peut-être… — ailleurs — juste en ce moment, — au loin — au-delà du monde, sur le lande de l’ancien Connemara depuis de jolies fleurs rouges il pleut du sang : les boucles d’oreilles « de la dame » oscillent légères sur la haie tout en chantant au milieu des gouttes de pluie et du pré vert.
Et voilà le pas invisible de ton voile léger, un oiseau dans le vent. Finalement tu tournes tes lèvres : un sourire hermétique se pose sur la laisse tandis que, lisse comme de la soie, l’éclat aveuglant de tes yeux me rappelle la danse écarlate des frésias, l’espace indéfini azur du Connemara.
Les trois tickets, 1965 (cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Les trois tickets
Les rails du chemin de fer « Monde-Paradis » sont trois tickets de différentes couleurs : dont un est orange, d’une tonalité assez vive, pour traverser le couchant du fleuve ; un autre, jaune d’or, pour fixer la splendeur des coupoles ; le troisième est marron, comme les châtaignes d’automne, pour saisir les soupirs qui comblent les rues. La somme de tout ce voyage ce sont cent-vingt-cinq marches étoilées…
Quelques lires que j’ai conservées. (cliquer pour agrandir)
Claudia Patuzzi
P.-S. : On y parle de la ville de Rome. La lire italienne (en italienlira au singulier et lire au pluriel) est l’ancienne unité monétaire de l’Italie de 1861 à 2002, et qui fut remplacée par l’euro en 2002. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, une lire italienne était divisée en 100 centimes (centesimi ou en cent fois un centesimo). Il était usuel d’utiliser le symbole ₤ devant le chiffre.
Croquis au stylo , 1965 (cliquer sur l’image pour l’agrandir) « Dieu fait ce qu’il peut de ses mains, mais le diable fait beaucoup mieux avec sa queue. » (Jacques Prévert)
J’ai toujours eu honte de mes mains, tellement petites qu’on dirait les mains d’une enfant qui mange ses ongles. Pour ne pas montrer mes ongles consommés, je cachais mes mains derrière le dos, dans les gants ou dans les poches du paletot. J’ai toujours éprouvé de l’envie pour les mains fuselées, avec des ongles émaillés en forme de croissant de lune. En revanche, j’ai toujours observé les mains des autres. Dans le bus, j’en épiais les rides et les nœuds, les veloutés ou les callosités. Je fixais les taches de la peau jusqu’aux pellicules, tout en évitant, évidemment, de connaître le visage de leur propriétaire. Je commençais toujours par la main et le poignet. Puis, de déduction en déduction — quel travail fait-il ? Est-il marié ? Célibataire ? – j’essayais de reconstruire sa gueule… Juste au moment où ce visage imaginaire se détachait dans mon esprit, j’osais lever la tête pour vérifier la réalité… Un jour de l’année 1965 j’ai eu le courage de faire un croquis au stylo de mes mains sur mon cahier d’école. C’était la période « pasolinienne », le temps de la vérité, où le sentier de la vie se penche pour la première fois dans l’inconnu, à travers plusieurs branches enchevêtrées… Je voulais me laver les mains de mon petit complexe d’infériorité. Le moment était arrivé. Je pouvais finalement « regarder » et « accepter » mes mains, c’est-à-dire moi-même. D’ailleurs, chaque époque a eu « ses mains. » Ses rites ! Ses gants…
Les mains des autres… Rijksmuseum, Amsterdam (cliquer sur l’image pour l’agrandir)
« Il est rare qu’un bourgeois se fasse prendre sans les mains, ou alors ce sera malgré lui. Un portrait sans mains n’existe pas pour le bourgeois : c’est quelque chose d’incomplet comme un cul-de-jatte. La posture et l’expression de mains le préoccupent au plus haut degré. » (François Victor-Fournel, chroniqueur de la vie parisienne en Ce qu’on voit dans les rues de paris, 1858)
Verner, homme avec une bague.
Les dessins parlent. Ils sont des messages ou des signaux d’alarme, le fruit de quelque chose que nous ne savons pas exprimer par mots. Un « surplus » capable d’entailler le marbre avec une simple ligne de crayon, une traînée d’encre ou alors un tourbillon de couleurs… Une « langue » capable de grandir à l’intérieur de nous ainsi que des autres pour germer d’un coup… quand on devient âgés, ou pendant une promenade quelconque… Nous sommes des langues qui marchent, des dessins qui colorent, des mains qui parlent.
Anonyme, femme aux bagues, 1840-1850.
Je voudrais donner le dernier mot à Matisse : « Si j’ai confiance en ma main qui dessine, c’est que pendant que je l’habituais à me servir, je me suis efforcé à ne jamais lui laisser prendre le pas sur mon sentiment. Je sens très bien lorsqu’elle paraphrase, s’il y a désaccord entre nos deux : entre elle et le je ne sais quoi en moi qui paraît lui être soumis. » (Henri Matisse, 1972, dans Joëlle Bolloch, La main, La photographie au Musée d’Orsay, Musée d’Orsay, 5 Continents, 2007, p.15)
La Madone, dessin crayon sépia , Rome, 1966. (cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Pendant les Pâques, quand je fréquentais le collège près du lycée classique « Dante Alighieri » de Rome, les enseignants nous emmenaient nous confesser et communier à l’église. Je venais d’accomplir mes quatorze ans. Quand je m’agenouillai devant le confesseur je lui dis que je ne croyais pas que Dieu eût pu créer l’Enfer éternel, car ainsi il aurait dû reconnaître le pouvoir du mal et son importance. À mon avis, on avait assez du Purgatoire. Le prêtre ne me donna pas l’absolution. Quand mes camarades partirent en file pour la communion, je m’unis à elles. Quand le prêtre me vit agenouillée devant lui, la langue tirée, il sursauta. Pourtant, il n’eut pas le courage de réagir et me communia. Ce jour d’avril là aurait été le dernier où je me communierais et confesserais. Quand je me levai, je me sentais comme une petite Gandhi.
Ce dessin témoigne de ma foi ainsi que de ma fantaisie suggestionnée par l’Évangile selon Mathieu de Pasolini. Je ne critique pas la religion en elle-même, mais toutes les manipulations que les hommes, dans n’importe quels habits ou rôles, ont opérées par elle et autour d’elle.
Pasolini et l’étudiant barcelonais antifranquiste Enrique Irazoqui (Christ) avec, en arrière-plan, les Sassi de Matera, durant le tournage de L’Évangile selon Matthieu, 1964.
Claudia Patuzzi, dessin à l’encre de Chine, 1977 ( cliquer sur l’image pour l’agrandir )
Jusque de mon adolescence, j’ai toujours eu l’habitude de transcrire dans mon journal les rêves les plus vifs et impressionnants. Ce dessin à l’encre de Chine, que je fis en 1977, reproduit un de ces rêves : un homme nu, vieux et sans défenses est en train de rêver des chevaux en course qui l’effleurent sans le tuer… Quand je me suis réveillée, cette scène était encore tellement nette que j’ai ressenti le besoin irrépressible de la dessiner… Qui était-il ce vieux-là ? Pourquoi ces chevaux ? Comment a-t-il réussi à se sauver ? Je ne l’ai jamais su. Il n’y a pas de réponses. Je sais seulement que lorsque je courais avec la Fiat 500 dans les labyrinthes de Rome, il me semblait de chevaucher un pur-sang plus rapide qu’Achille… J’ai toujours aimé courir. J’ai toujours aimé— et craint en même temps —les rêves, les labyrinthes et leurs énigmes, les attentes…
Qu’est-ce qu’avait dit ce« théologien athée », J.L.Borges ?
« Il est étrange qu’il y ait des rêves, qu’il y ait des miroirs, que l’habituel et usé répertoire de chaque jour inclut l’illusoire orbe profond que fabriquent les reflets… » (« Les miroirs » « Los espejos » , en « Le Createur », « El Hacedor », 1960)
«Éprouver la veille comme un autre sommeil qui rêve de ne pas rêver, tandis que la mort que craint notre chair, ce n’est que la mort de chaque nuit qui s’appelle rêve… » (« Le Créateur », Art poétique, 1960)
Dessin à feutres noir et rouge, Paris, 2013. (cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Le doute virtuel : Éternité ou oubli ? Le Net contiendra nos données « ab aeterno », après notre mort ? Nos mots, nos messages les plus intimes, nos textes, nos photos les plus précieuses, habiteront-ils à jamais, immortels, à l’intérieur des « remparts » d’un blog ? Est-ce qu’ils deviendront un « musée individuel sur mesure » à montrer avec fierté à nos arrière-petits-fils du Troisième millenium ? Ou bien, au contraire, nos données ruminées par le temps du Net, seront-elles au fur et à mesure envahies par d’invisibles toiles d’araignée virtuelles, moisissures et spam ? Dans cinquante ans, mon blog sclérosé ne ressemblera-t-il pas à un vieux château accoudé sur le gouffre vide de la « Fin des terres » ? Et, tandis que les blogs flotteront à la dérive dans l’océan magmatique de Google, nos mots, nos phrases, nos propositions, nos tweets, nos espoirs, nos aveux, nos désirs, nos pensées, nos volontés ainsi que nos données… ne finiront-ils pas, eux aussi, comme il arrive dans le roman labyrinthique de Borges, pour se confondre avec des images et des pensées de plus en plus semblables entre elles, jusqu’à perdre totalement leur identité ? Ou, pire, ne finiront-ils pas pour être remployés ou reproduits par des autres dans un autre réseau ? Dans un autre endroit de la planète, tout en engendrant un « double » à nous qui nous appartient, mais ce n’est plus « nous-mêmes »… Dans cet élargissement de la personnalité, nos avatars pourraient éprouver le même tressaillement que le grand poète Giacomo Leopardi devant la « haie de l’infini », ou alors se morceler en des millions de minuscules fragments ! Ou bien pourraient-ils exploser dans l’immense ciel du Net se mêlant avec les données d’autres internautes, devenus du jour au lendemain des pseudo-parents ou des sosies occasionnels ?
(cliquer sur le dessin pour l’agrandir)
Ne vous inquiétez pas. Nous sommes saufs : GOOGLE ouvre déjà la possibilité aux internautes européens de faire valoir un droit à l’oubli. Peut-être, celle-ci est la future « réalité » qui nous attend… Mais GOOGLE n’a pas pris en compte un petit détail. Un redoutable aspect de la condition humaine se déclenche spontanément, se révélant en fin de compte beaucoup plus grand et plus fort qu’on ne pourrait prévoir… De quelle réalité parlé-je ? Eh bien, c’est une chose simple, que j’ai trouvée, juste dans le gouffre infini du NET. Un mot simple et très ancien : l’AMITIÉ ! Elle est suivie de sa fille : la SOLIDARITÉ !
Ne vous inquiétez pas, le retrait d’un lien ne s’applique qu’en Europe. GOOGLE-France, Espagne, Allemagne, Italie… ouvre la possibilité aux internautes européens de faire valoir un « droit à l’oubli.. » qui permet de demander qu’un lien soit retiré des résultats de recherche, à condition qu’il soit « non pertinent, obsolète ou inapproprié. Google.com, qui concentre à lui seul 90% des requêtes sur le Web en Europe , examinera les demandes individuellement ».
« Hélas ! Mais, le lien ne disparaitra pas de Google.com – la version américaine du site – où est consultable par un internaute basé sur le sol européen. Une issue qui devrait laisser insatisfaits nombre de « plaignants ». (Le Monde, 3 juin 2014, Les internautes se précipitent sur la formulaire d’oubli de Google, Économie et entreprise, p.7) « Selon le Wall Street Journal, le moteur de recherche prévoit de dépenser plus d’un milliard de dollars dans une flotte de satellites destinés à étendre à des zones reculées de la planète l’accès à Internet. Le projet… démarrerait avec 180 petits satellites en orbite à des altitudes plus basses que les satellites ordinaire et pourrait ensuite se développer… »
À mon arrivée à Paris, j’avais du mal à trouver un coiffeur qui me satisfaisait. D’abord, c’était une question de coupe, ensuite les prix… tout en considérant, il faut le dire, qu’en général, côté coiffeur, Paris était moins cher que Rome… En fait, je changeais d’adresse presque chaque fois que je me rendais chez le coiffeur. Toujours en imaginant de pouvoir deviner – d’en dehors, à travers la vitrine -, si la coupe me convenait et le prix était honnête. Toujours en sortant déçue pour quelque petite chose insignifiante. Jusqu’à ce que j’ai compris que l’important c’est surtout la juste « atmosphère ». D’abord l’atmosphère du quartier. Ensuite celle de l’atelier du coiffeur. Il y a trois ans, je me suis aperçue que je n’aime pas trop les beaux quartiers. Par conséquent, j’ai vite établi mon territoire de chasse entre le canal Saint-Martin et la Gare de L’Est, où les coiffeurs affichent des prix pour la plupart abordables. Dès lors, je me rends dans un local assez anonyme et spartiate, illuminé au néon et juste un petit divan pour des attentes brèves… où l’ambiance internationale et souriante me laisse libre de m’évader et de voltiger ailleurs. Tandis que les autres clientes bavardent avec les jeunes coiffeuses, je demeure silencieuse, les yeux fixés sur un livre, un journal, un cahier ou l’iPhone.
Il y a un mois est entrée une femme qui a immédiatement attiré mon attention. En la regardant, je ne comprenais pas ce qui me repoussait le plus en elle : son visage ? Sa silhouette maigre et osseuse ? Sa façon de s’habiller ? Quelques minutes depuis, j’ai compris la cause de mon embarras : cette femme, ou mieux cette « vieille femme », ce n’était pas une personne âgée quelconque… Il lui manquait le calme, la lenteur, la sagesse, l’habitude à la fatigue ainsi qu’à la douleur, la typique naïveté dans la découverte, comme si c’était la première fois, de petites choses de la vie… Son corps était enveloppé dans un nuage de soie très légère, presque transparente, avec des dentelles en plus d’un vertigineux décolleté sur deux seins flétris. Elle arborait d’ailleurs un gros nez aquilin, une bouche imprégnée de rouge à lèvres, des jambes sèches terminant avec des pieds énormes bien étalés sous les yeux de tout le monde. Pour finir, elle n’avait pas renoncé au charme d’une longue chevelure qu’au moment de son arrivée se présentait comme un mélange décevant de blond et de gris. Elle fumait. Une heure après, sa voix pleurnicheuse de vieille enfant gâtée ne cessait de frapper dans mes oreilles comme un manteau… Dès que je suis arrivée chez moi j’ai pris le crayon et le carton : et voilà son portrait-caricature !
Claudia Patuzzi
P.-S. Proverbe italien : « Ce n’est pas beau ce qui est beau, c’est beau ce qui plaît »
Ce tableau remonte au début de l’Université, lorsque je fréquentais la Faculté de « Lettres » auprès de « La Sapience » de Rome et, en même temps, « l’Académie d’art libre du nu ». Je n’avais que dix-huit ou dix-neuf ans, en plus de mille désirs. Le dessin à main levée ne cessait de m’intéresser. Les modèles, des femmes pour la plupart polonaises ou romaines, arboraient une beauté simple et sculpturale. Dans le tableau ci-dessus, que je garde dans mon studio à côté de la cheminée, une de ces « vedettes » est « immortalisée » assise sur un escabeau. Mais cette phase idyllique ne dura que deux ou trois mois. Un jour, après une longue grève à la suite d’un salaire non adéquat, ces beautés statuaires disparurent tout à fait. À leur place, des « monstres » improvisés s’offrirent à nos regards. J’eus devant moi des mères au chômage, montrant d’un air indifférent les cicatrices de leur césarienne, ainsi qu’une poitrine flétrie. Ou alors c’étaient des femmes au foyer grosses et défaites. Ce fut ainsi que je commençai à dessiner des figures de plus en plus difformes, qu’ensuite j’ai déchirées. J’ai résisté quelques mois, puis, à contrecœur, j’ai abandonné l’Académie… La photo ci-dessous correspond à l’âge « d’or » : je suis en train de dessiner aux fusains une belle modèle romaine. J’ai donné ce dessin à mon professeur de littérature italienne, que j’affectionnais beaucoup…
« Élisabeth », tableau, huile sur toile, cm 1,20 x 80.
Chers amis, cette grande toile trône entre la cuisine et la chambre à coucher, au bout du couloir, après Giorgione et Charlot. Chaque fois que je l’effleure, je ne réussis pas à esquiver le regard de la « reine vierge ». Si je me tourne d’un coup, elle continue de regarder tout droit devant elle, comme si elle était surprise par quelque chose qui lui passe devant. D’ailleurs, ni Giorgione ni Charlot, eux aussi ne sont pas en condition d’attirer son attention. Peut-être, le va-et-vient dans le couloir la dérange et l’agace… Pendant quelques semaines, elle a eu la place d’honneur, sur la cheminée de la salle à manger. Mais cela lui donnait un air trop redondant : il ne manquait que le feu avec un beau verre de whisky ! Quand ai-je peint ce tableau ? À Rome, en 1985. J’étais enceinte et savais déjà qu’il s’agissait d’une femme. Quelques mois avant qu’elle naisse, j’avais été inspirée par une serviette de cuisine, achetée à Londres en 1978, sept ans avant, sur laquelle s’imposait la figure fragile et solennelle de la grande Élisabeth d’Angleterre… Ce fut après beaucoup de temps que je m’aperçus d’une étrange coïncidence. Élisabeth et ma fille sont nées toutes les deux dans le mois de septembre, juste à dix jours de distance l’une de l’autre.
P.-S. Je suis une mâcheuse acharnée de pommes. Dans le tableau, la pomme appuyée sur le secrétaire jaillit d’une précise intention de décalage. Le secrétaire ainsi que le vase blanc se trouvent dans mon appartement parisien…