« As-tu vraiment opté pour une vie dangereuse ? » À Rome/9 (Journal de débord n. 32)

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« As-tu vraiment opté pour une vie dangereuse ? »

Samedi 20 octobre 1962
Journée noire, à effacer, à cause de la taquinerie obtuse de mes camarades. Même les femmes, d’habitude indulgentes envers moi, ont donné la preuve qu’elles ne me comprennent pas. L’année dernière je n’étais pas invité à leurs fêtes. L’unique personne qui s’intéressât à moi avec de l’affection, Isabella Poidomani, n’était pas du tout bavarde. Depuis le deuxième rang, elle se tournait souvent en arrière pour me regarder — tout le monde s’en apercevait — demeurant longuement en cette disposition béate et « Béatrice » du regard et de la bouche subtile et magique. Les autres se déplaçaient par couples, complètement cachées par leurs longues blouses noires, ainsi que par la sueur des aisselles et l’acné juvénile. Un tel appareil défensif les rendait impénétrables comme les sarcophages étrusques que nous avions frôlés dans notre tour scolaire à la nécropole de Tarquinia.
L’année dernière — à cause de ma timidité et de mon allure maladroite et tordue, qu’empirait mon regard myope dû à l’absence des lunettes que j’oubliais à la maison —, on m’avait collé dessus un sobriquet, ou plutôt une variante de mon prénom lyrique et napolitain. Mes camarades m’appelaient Fred à l’honneur de Fred Buscaglione, le fameux chansonnier mordu du jazz américain qui s’était forgé un personnage de dur et de gangster sans scrupules. Évidemment, je n’aurais jamais pu égaler un tel homme qui faisait moisson de femmes blondes et dures. J’étais alors, selon mes camarades, un Fred tendre et craintif qui faisait rire. Pourvu qu’on me fiche la paix, j’acceptais avec orgueil et bonne humeur ce prénom qui me déplaçait de Naples à Chicago, puisqu’il s’agissait de toute évidence d’un jeu innocent et passager.
« Il est vrai », disais-je, en me regardant dans la glace au-dessus de la commode de mes parents… « Je suis un gangster avec la licence de tuer. Ils ne le savent pas, mais entre les pages 801 et 802 de mon dictionnaire de grec une femme nue se cache, que j’ai ravie sous la menace de ma fidèle mitraillette : elle est parfaite comme Fée Clochette, la sorcière en miniature qui assiste Peter Pan, et ne renonce pas, comme celle-ci, à se glisser dans une baignoire constellée d’étoiles colorées et de bulles de savon ».
Un beau jour, la nouvelle avait fait le tour de la classe et du lycée, s’éparpillant en un éclair dans les deux quartiers adjacents où nous tous habitions :
— Fred Nitrodi a sa copine !
Les commères avaient hâte de la connaître et Luisa Mascalzini m’avait invité. Mais celle-ci ne pouvait pas oublier d’avoir jeté dessus depuis sa fenêtre un seau d’eau gelée sur ma tête et, voyant Agata à mon côté, eut un brusque sursaut. Cela fut l’étincelle qui brûla la mèche d’où tôt ou tard le feu se serait propagé partout. Tout le monde me dévisageait sans cacher son incrédulité. Était-ce vraiment moi celui qui avait donné ce légendaire spectacle ? Où pourrons-nous assister à la prochaine représentation de « Baisers publics ? » Cela me laissait indifférent, car je n’étais pas seul, et je savais bien que les provocations de mes camarades n’auraient jamais été méchantes : cela faisait partie d’une langue connue, que je partageais même si ce n’était pas ma langue préférée… Agata, au contraire, ne supportait ni les sourires au miel ni les phrases idiotes :
— Dorénavant, tu devras t’adapter au « dur Fred » ! Tous les jours, du matin jusqu’au soir !
— Maintenant, Fred est au chaud !
— Bien sûr qu’il est au chaud ! Elle est une chatte !
Quand elle est tranquille, Agata paraît gracieuse comme le personnage appétissant d’un tableau où l’évidence de ses attraits est tempérée par une désarmante douceur. Mais « si on la touche là où est son point faible », elle devient hystérique, venimeuse. Une chatte, justement. Mais, où est-il son point faible ?

002_arome-9_2-copieCarmen Laffon, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Ensuite, quand nous étions à nouveau seuls dans la rue, horrifiés, Agata a eu la main lourde, s’acharnant, comme s’il s’agissait de personnes de ma propre famille, sur les « lèvres pointues » de ces camarades « bourgeoises », auxquelles j’étais pendu de toute évidence, à son sentiment, avec l’ingénuité et le fatalisme de ce Jacques dont je lui avais parlé comme de mon plus grand ami !
Agata a parfaitement réussi, en cette pénible fin d’après-midi, à me crucifier par un réquisitoire digne de Cicérone : c’était moi le responsable unique de cette chaîne de mauvaises humeurs, moi le marionnettiste qui avait fait sauter, comme autant de pantins de carton-pâte, les « précieuses ridicules » et leurs complices mâles mal élevés devant les rideaux brodés et les abat-jour jaunes de Luisa Mascalzini, et bien sûr c’était moi celui qui avait choisi la chanson « Forever, love me forever », il n’y avait qu’à faire le pari.
— Tu as honte de moi ? demandai-je. Ne veux-tu pas que les autres sachent que tu as ton copain et que ce soit moi celui que tu as choisi ? Refuses-tu la seule idée d’avoir à tes côtés un copain « officiel » ?
C’est exactement à cet instant qu’Agata m’a parlé de sa mère, Vera Sarmientos. Elle s’est attendrie, en me prenant la main, avant de me raconter que « maman » n’avait peur de rien, et, au contraire, poussait Agata pour que je fasse toutes les prouesses les plus dangereuses qu’on lui avait interdit de faire :
— Tout en me serrant la taille pour que je demeure assise, les pieds branlants dans le vide, elle regardait au dehors de la fenêtre et me parlait de Naples, de son amour secret avec papa, de leurs escapades nocturnes au milieu des buissons frais de la Villa…
« Tu es neurasthénique, égoïste, indélicate et cynique, mais je t’aime ! »
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Kenton Nelson (Los Angeles) image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Dimanche 28 octobre 1962, une heure de la nuit.
Avec ma classe au complet, j’ai traîné Agata à la Salle Colaneri, où les jeudis se donnent rendez-vous les militaires et les femmes venues des montagnes alentour qui travaillent auprès des familles bourgeoises. Ces rencontres de photo-roman confèrent à cette salle une atmosphère désolée de vécu qui reste collée aux murs. C’est le même endroit où Roberto Trentavizi, sans aucune délicatesse, m’avait dit l’année dernière, à ma grande déception, qu’Isabella Poidomani serait escortée par son « fiancé ». Hypothèse qui s’était révélée ensuite inutilement erronée, puisque l’accompagnateur d’Isabella était en vérité son cousin. Aujourd’hui, il y avait aussi mon professeur d’histoire et le directeur du lycée qui avaient accueilli l’invitation du père de Colaneri. Cette fois-ci, Agata était la quintessence du miel et du plus savoureux des ragoûts napolitains. Plutôt que danser, nous demeurions assis derrière une colonne, pour nous dérober à la vue des professeurs. Nous attendions qu’on éteigne les lumières, ce qui arrivait régulièrement, pour nous embrasser voluptueusement, comme dans ce fameux film américain tourné à Rome : j’étais Grégory Peck et elle Audrey Hepburn.
— As-tu vraiment opté pour une vie dangereuse ? m’a dit au passage mon professeur d’histoire tandis que j’essayais de faire passer un sandwich et un verre de Coca-Cola destiné à Agata.
Puis, les heures coulant, nous n’arrêtions plus de danser, même en manque de musique, et n’arrêtions non plus de nous embrasser, même en pleine lumière.

Giovanni Merloni

« Serai-je capable d’obéir à ce sentiment de partage que ta famille t’a appris ? » À Rome/8 (Journal de débord n. 31)

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« Serai-je capable d’obéir à ce sentiment de partage que ta famille t’a appris ? »

Jeudi 18 octobre 1962

Deux semaines abondantes se sont déjà écoulées depuis que j’ai recommencé la routine de l’école. Mais cette année-ci, cela ne me pèse pas.

Tandis que je finis de me vêtir, un quart d’heure ou vingt minutes avant que ce soit à moi de courir pour attraper le même bus, je m’accoude à la fenêtre dominant les ombrelles des pins et le grand trottoir en face de la banque, et j’attends, haletant, de la voir arriver. Agata, avant de sauter sur le 99, presque vide à cette heure, regarde en haut et me salue, d’une façon bien à elle qui me touche. Cela fait remonter mon imagination au geste sans doute plus désinvolte que faisait mon grand-père homonyme, selon ce que lui-même m’a raconté : on était au début du siècle, à Naples, lorsqu’il traînait fébrilement, attendant son tram en dessous de la fenêtre de sa fiancée qui s’appelait… Devine-le toi, mon pitoyable journal à la gueule sarcastique ! Elle s’appelait Agata… Il faut dire que cette coïncidence, aussi inquiétante que redoutable, ouvre la porte à des réflexions risquées : est-ce que les rôles se sont renversés, cinquante ans après ?
Des jours, pour lui faire une surprise, je cours à l’arrêt du bus avant qu’Agata y arrive, sachant que nous partagerons une toute petite partie de son parcours, car elle devra se rendre au lycée consacré à Torquato Tasso, quelques arrêts plus loin. Sur la plateforme, tandis que le poinçonneur répète machinalement la même phrase — « N’oubliez pas le billet, les gars ! » —, nous trouvons tout à fait naturel de nous embrasser sans honte ni borne, comme dans les films français : je suis Jean Paul Belmondo, elle est Jean Seberg !
Pourtant, à chaque matin nouveau je me sens un peu moins serein et insouciant, à cause surtout de ma négligence. Tandis que je m’éloigne des livres et des devoirs, je me trouve piégé par cette foule anonyme qui m’entoure, d’où pointent, comme autant de poupées jaillissant de l’ordure, les têtes des camarades et leurs livres fermés par les élastiques. Une cohue taquine, jalouse et envahissante. Il n’y a que Vincenzo Bellobono qui me manifeste son amitié. Mais il affiche une expression sombre s’ouvrant rarement au sourire : un gentleman rentré depuis Cuba, avec un cabaret sur la main rempli de gâteaux à jeter sur la gueule du voleur de jeunes filles. Quels gâteaux ? Les « diplomatici ». (1)
— D’ici quelques années, on ne circulera plus, me dit-il, nous marcherons sur les toits des voitures !

— « Travailler fatigue » (2), lui suggéré-je.

— Étudier aussi, répondit-il, d’un air sage et, pour une fois, détendu. Mais, si tu n’y fais pas attention, « la mort viendra et elle aura tes yeux » (3) !
D’habitude, Bellobono attrape le bus à la dernière minute, qui tombe pile à l’heure de pointe. Ainsi peut-il déclarer impunément que la ville est un gouffre, ou alors un giron dantesque. Il fait le possible pour ne pas voir Agata, ce que je fais, au contraire, pour la rencontrer.
C’est la première fois de ma vie que je me contrains, avec enthousiasme même, aux rituels quotidiens que je dois tenir en compte si je veux la joindre en des moments et des lieux connus. « Aller avec » une fille c’est un engagement majeur, c’est presque le même que « monter une maison ». Il s’agit bien sûr, pour nous deux, d’une maison fort incommode, sans murs ni toits, obligée de se déplacer avec nous, à pied ou sur la plateforme branlante d’un bus. Et la rencontre hasardeuse du matin à laquelle on consacre déjà beaucoup d’énergies et d’inventions, ce n’est qu’un ballon d’essai, qu’une pièce à rajouter ou enlever à ce chuchotement continu, sans exclusion de coups, où le dialogue est souvent remplacé par le monologue tandis que ce dernier s’échoue aussi facilement en un silence tendu.

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Humprey Bogart et Lauren Bacall « L’amour c’est un peu comme le vélo, tu ne sais pas plus comment tu apprends, que pourquoi plus jamais tu n’oublies »
texte et images empruntés de Laurence (@f_lebel)

Vendredi 19 octobre 1962
Agata m’a glissé une lettre dans un cahier, sans que je ne m’en aperçoive. Ensuite, par un enchaînement d’événements incroyables, sa missive, tombée à terre près de mon banc, a été ramassée par Roberto Trentavizi qui s’est installé derrière mon épaule et me l’a lue parmi mille rires et coups de toux. Brun et légèrement basané, il ne peut pas se passer des lunettes ; presque toujours calme et raisonnable, il rougit de colère quand il se trouve piégé dans une discussion qui tourne mal pour lui. Son vocabulaire s’appuie sur plusieurs béquilles, comme « testa di manzo » (4), « turpe » (5) ou « ganzo » (6) et n’exclut pas des expressions tranchantes comme « avec ça je me nettoie ! »…
Sur la bouche de cette personnalité uniforme, les mots d’Agata ressemblaient d’abord aux phrases en équilibre instable de la version de latin. Mais ensuite, à ma grande surprise, la voix de mon camarade est devenue passionnée et gentille : Agata avait rencontré ma mère dans le quartier et celle-ci avait voulu l’emmener chez Castroni (7) pour un chocolat chaud… Au bout de leur brève conversation, Madame Gréco, d’un air inspiré, lui avait répété plusieurs fois une de ses phrases préférées : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction » (8)
Je veux transcrire ici le morceau de sa lettre qui m’a le plus touché, dans le but d’y réfléchir, un jour :

« Serai-je capable, Alfredo, d’obéir jusqu’au bout à ce sentiment de partage que ta famille t’a appris ? Je te regarde, quand même ! Et toi aussi, tu jettes tes yeux sur moi… Je ne crois pas que la volonté puisse tout faire et défaire. Mais je crois, comme toi, à la force des sentiments. Donc, sois tranquille, je désire de tout mon cœur de pouvoir demeurer tranquille à tes côtés, appuyer ma tête sur ton golf gris, douillet comme un lit... »

Au son de la clochette, j’étais déjà prêt. La lettre dans la poche, je me suis sauvé dans l’escalier et me suis précipité à la maison… Mais j’ai dû attendre qu’on termine de déjeuner et qu’on débarrasse avant de m’emparer du combiné, resté enfin seul.

— On se voit ? ai-je dit, le grain de raisin encore dans la bouche.
— Pourquoi ne nous marions pas tout de suite ? a-t-elle répondu.
Pendant cette nuit, je laisserai un peu de place pour Agata dans mon lit qui peut vanter quatre-vingts centimètres de large. Je m’efforcerai de l’imaginer en pyjama, entourée de guirlandes et d’abat-jour phosphorescents.

Giovanni Merloni

(1)
 Les diplomatici sont des gâteaux « stratifiés »
(2) Titre du célèbre journal de Cesare Pavese (1936)
(3) Titre d’une célèbre poésie de Cesare Pavese (1951)
(4) « tête de bœuf »
(5) « abjeçt »
(6) « gaillard »
(7) célèbre café-épicerie.
(8) Antoine de Saint-Exupery, « Terres des hommes ».

Es-tu sûr que tu as eu de la chance, toi ? – À Rome/7 (Journal de débord n. 30)

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Es-tu sûr que tu as eu de la chance, toi ?

Vendredi 21 septembre
On s’est rencontrés devant l’arrêt du bus. Avant qu’Agata arrive, je me suis demandé si je l’aurais reconnue à coup sûr. L’unique chose dont je me souviens parfaitement ce sont ses cheveux blonds branlants à chaque pas, ou alors quelques étranges inepties de son expression moqueuse…
Dans une ville de Napolitains, Siciliens, Calabrais et de gens originaires des Abruzzes, aux cheveux pour la plupart noirs ou châtains, les femmes aux cheveux blonds et lisses sont assez rares. Cependant, on peut y croiser ou poursuivre involontairement une réplique de Belinda Lee ou d’Anita Ekberg ainsi que Catherine Spaak en personne… qu’elles soient grandes ou basses, maigres ou grassouillettes, jeunes ou vieilles, depuis le dos, quelqu’un comme moi, légèrement myope, peut les confondre. Généralement, elles sont beaucoup plus simples et abordables de ce qu’on n’imagine pas avant qu’elles nous regardent, épouvantées ou curieuses/ Mais, quand elles se tournent, c’est une déception indicible d’avoir alors la certitude que ce n’est pas elle !
…La voilà ! Agata arrive, sortant de qui sait où, sans que je ne m’en aperçoive, et déjà elle veut se rendre aux grands magasins s’acheter le rouge aux lèvres. Puis elle assume une allure molle, s’approche de mon flanc et laisse que je pose mon bras sur son épaule, à l’instar de « tous les garçons et les filles de mon âge ».

Derrière l’église, au sommet de l’escalier de travertin, on peut profiter d’un muret, assez incommode avec cette grille blanche qui laisse très peu de place. S’y asseyant en un bond, Agata s’amuse à poser sur mon nez ses lunettes de soleil qui lui font de miroir.
— Arrête ! dit-elle avec une moue de clown, s’appliquant le rouge avec une sorte de pédanterie congénitale.
Je me souviens de Rosanna Ribaldi, la Milanaise faussement timide de Cesenatico, qui m’avait accordé le premier baiser sur la bouche de ma vie et, tout de suite après, s’était peignée doucement devant un petit miroir cassé.
— Ne sais-tu pas que le rouge ne se met pas avant ? dis-je.
— Avant quoi ? dit-elle, saisissant mes épaules. Ansi assise, grâce au muret, elle se trouve à la même hauteur que moi debout. Son baiser c’est tout un rock.
— Ça fonctionne ! m’exclamai-je, haletant. Maintenant, si tu veux, tu peux mettre le rouge. C’est ce que fait Jeanne Moreau dans ses films !
— J’aime ta saveur, dit Agata, se glissant la langue au-dessous du nez, comme si elle était en train de lécher un reste de chocolat.
Puis, tout au long de l’après-midi, jusqu’au soir, nous avons continué à nous embrasser comme dans les films américains — moi j’étais James Stewart, elle était Kim Novak — devant tout genre de spectateurs : des hommes distraits, des femmes pressées, des enfants rêveurs, des vieux retraités jaloux, des prêtres indignés, des balayeurs paresseux et des commerçants en sueur. Avec le temps et la déclinaison du soleil et de l’ombre, nous avons changé nonchalamment de muret, de banc public, de porte cochère, de pré et de rambarde, jusqu’au moment où, juste en face de l’entrée de la hautaine clinique privée de Villa Stuart, nous avons savouré jusqu’au bout la gloire du « happy end ».
J’avais l’impression que nous étions dans une pièce sans meubles où nous avalions toutes les rumeurs et les stupeurs du monde, nous promenant, en même temps, comme les deux « chassés » de Cranach en une espèce de nirvana perdu… quand une douce d’eau gelée nous a inondés brusquement de la tête aux pieds. Cela nous a fait rire et vite reprendre notre exhibition gratuite. « Fiancée baignée, fiancée chanceuse ! » me suis dit le soir même, tout en faufilant ma langue dans une bouteille d’eau pétillante ayant la silhouette de la reine de Naples, avec le but ambitieux de revivre la dynamique, la saveur et l’émotion des mille baisers de Lesbie.

002_villa-borghese-x-rome-7 Image empruntée à archiwatch, le blog de Giorgio Muratore

Mercredi 26 septembre 1962
Je ne suis plus la même personne qu’avant. J’ai passé mon temps à parler tout seul avec une fille, à chercher des prétextes pour la rencontrer : le cahier ; le shampooing ; les chaussures chez le cordonnier. Dimanche, nous avons même réhabilité la messe : un bel escamotage pour une longue flânerie à Villa Borghese, agrémentée de glaces et baisers, où que nous nous trouvions, même au milieu des familles en promenade.
Demain rentrera Bellobono. Je me suis comporté ni plus ni moins à l’instar de ceux qui essaient de se dérober à la conscription en exagérant un petit défaut physique ou mental avant d’assiéger sans aucune honte les femmes et les fiancées des soldats partis pour le front. Maman Gréco m’appelle « tombeur de femmes » et ne cache pas son euphorie pour mes succès. Qu’est-ce que dira Bellobono ? Mon frère Dodo soutient qu’il vaut mieux se taire :
— Es-tu sûr que tu as eu de la chance, toi ?

003_finestra-muratore-x-rome-7 Image empruntée à archiwatch, le blog de Giorgio Muratore

Giovanni Merloni

La période hypothétique du troisième type – À Rome/6 (Journal de débord n. 29)

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La période hypothétique du troisième type

Vendredi 14 septembre 1962

C’est un drôle de type, le blond Bellobono ! Mais le soussigné aussi ne plaisante pas. Ayant Agata au milieu, on s’est laissé entraîner par un jeu qui d’abord pouvait paraître innocent, mais ensuite cela a risqué de devenir dangereux. Agata tenait une main dans la mienne et l’autre dans la sienne, touchait d’un pied mon mocassin et de l’autre les sandales de franciscain de Bellobono. Elle caressait, l’un après l’autre, ses cheveux en brosse et ma caboche ébouriffée. On riait, on se moquait les uns des autres, on simulait la lutte gréco-romaine, ou alors la cour discrète d’une dame voilée assise sur un banc public au Pincio. Jusqu’au moment où ma noueuse et sèche main gauche s’est trouvée serrée et pendant un instant abandonnée dans la droite molle et moite de sueur de Vincenzo Bellobono !
Nous étions entrés, pieds nus, dans un monde interdit, avançant au milieu d’arbres gris et d’espaces faiblement illuminés… Personne ne te donne rien. Si tu veux la copine de ton ami, tu n’as qu’à l’arracher de ses bras, en devenant cynique, en ce moment crucial. Et même s’il la laisse s’échapper parce que peut-être il n’y tient pas tellement… tu ne dois pas t’émerveiller si, ensuite, une trace de sa torve désapprobation te se colle dessus, ineffaçable. 
Maintenant, Agata est exactement partagée à moitié, entre nous deux. Mais nous ne pouvons pas la couper en deux avec la hache. 
Si nous l’équarrissions dans le sens de la longueur nous aurions un pied pour chacun, ainsi qu’une jambe, un flanc, un sein, un œil et une oreille… mais il nous manquerait la bouche, ô combien indispensable ! Sans compter le nombril et le mystérieux gouffre parthénopéen où faire naufrage est très doux.
Si, avec une scie, nous la coupions à la hauteur du nombril — mais il s’agit d’une idée à moi, que je n’ai pas encore soumise à Bellobono —, il faudrait décider qui s’emparera de ses tresses délicates et de sa poitrine haletante et qui, au contraire, sera le propriétaire de ses colonnes d’albâtre et de ses pieds d’argile, pour ne pas considérer tout ce qui tourne autour du sombre et calamiteux « enfer » (1). Évidemment, s’ils pouvaient vivre tous les deux — un corps sans jambes, un autre sans tête — je ne saurais pas lequel choisir…

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Mercredi 19 septembre 1962
Le père de Vincenzo Bellobono travaille au Ministère de l’Étranger en qualité de diplomate. Une grande chance, pour moi. Avec toute sa diplomatie, Bellobono senior, dont je n’oublie pas les mains blanches et la cravate impeccable, a eu la splendide idée d’emmener son fils à Cuba. Avec mon imagination débordante, j’ai glissé dans la peau de mon ami et dans le costume qu’il a emprunté à un fonctionnaire du Ministère, et je suis monté avec lui sur un avion à réaction. Puis j’ai téléphoné à Agata. Nous avons parlé presque une heure. Tandis que nous nous perdions en d’aventureuses fantaisies exotiques, peuplées de requins et de voiles déchirées par la tempête, nos deux respectives familles se réunissaient pour le dîner : les Nitrodi devant une table ronde, les Cellamare devant une carrée.
Avant de partir, Bellobono, qui aime savoir en avance ce qui nous touchera l’année qui vient, m’a dit qu’en latin nous devrons étudier trois types de périodes hypothétiques exprimant trois différents degrés de probabilité : la réalité ; l’irréel du présent ; l’irréalisable. Il s’est amusé à appliquer cette aride formule à quelques exemples de notre vie réelle. Pourtant il n’avait pas été trop explicite et ce ne fut qu’au moment où je suivais mentalement son avion en train de briser les nuages que j’ai compris ce qu’il voulait me dire indirectement :
« Si Agata accepte, tu sors avec elle… », ce serait le premier type.


« Si vous sortez sans rien dire, vous risquez de me contrarier », ce serait le deuxième.
« Si tu es loyal avec moi, Agata ne sortira pas ! » Cela serait enfin le troisième.
Épuisé par un sujet si difficile, j’ai demandé à Agata ce qu’elle en pensait.


— Je n’ai jamais supporté la « période hypothétique de l’irréalité », a-t-elle dit en riant.
— Alors, es-tu disposée à sortir seule avec moi, sans lui ?
— Bien sûr, nous n’avons pas besoin d’Ange gardien !

Giovanni Merloni

(1) Dans une célèbre nouvelle du Boccace, l’organe génital féminin est appelé « ninferno » (« enfer »).

Il faut arrêter de tout raconter à notre mère – À Rome/5 (Journal de débord n. 28)

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Il faut arrêter de tout raconter à notre mère

Mercredi 12 septembre 1962
Il fait encore chaud. J’ai enduré les examens en chemise. J’avais dans la poche un mouchoir propre. Le professeur d’histoire s’est aperçu de quelque chose :
— La mauvaise herbe pousse vite ! m’a-t-il dit, par un sourire énigmatique.
J’ai maigri juste un peu, mais je me sens un homme. J’ai appris comment éviter d’être viré et comment obtenir d’être baisé. Dorénavant, je ne serai jamais plus viré, et je ferai de mon mieux pour embrasser de plus en plus sur la bouche, parce que celui qui est viré est baisé par la malchance.
Oui, d’accord. Mais, comment ferais-je ? On vit à moitié et l’on s’applique à moitié. Consacrant une moitié du temps à la vie et l’autre moitié aux études, on fait de façon que l’on est baisés et que l’on n’est plus virés.
Avec ces robustes convictions sur le dos, je suis sorti, promu, du lycée « Terenzio Mamiani » avant de m’en éloigner assez vite… À propos ! Dès qu’on a atteint les dix-sept ans et demi, on ne doit plus revenir tout de suite à la maison, pour éviter de déverser, trop à la hâte, le bouillon indigeste de l’étudiant dans l’assiette de l’enfant, tandis que le lendemain le petit déjeuner empoisonné de la cafetière familiale risque d’échouer sans transition dans les w.c. à la turque de l’école.
Il faut arrêter de tout raconter à notre mère. Je dis « notre » parce que j’en ai parlé aussi avec Dodo, mon jumeau hétérozygote étant sorti de la galerie du Mont Blanc juste avant moi. Dodo m’a confié qu’il a cessé de raconter « ses affaires » depuis au moins deux années, s’armant d’un répertoire de prétextes et mensonges dignes de Jean de la Fontaine pour ne pas rentrer à la maison.
 
J’ai erré en long et en large dans notre quartier tordu, faisant semblant d’être intéressé aux vitrines, me montrant aussi très occupé à boire à la fontaine, ou alors m’arrêtant pour m’asseoir sur la rambarde en bois de ce jardin désolé en pente…
De nos treize ans, le petit monde que nous appelions tout court « en bas », n’était qu’une espèce de cour d’asphalte agrémentée par des haies et des escaliers en travertin. Depuis que nous avons dépassé les dix-sept, nous avons affaire à la silhouette vaste et ondulée d’un quartier très incommode, ennemi des vélos et des landaus. Il est né pourtant avec nous, dans le moment crucial où nous sommes brusquement sortis de notre enfance heureuse. Nous arpentons cette colline, ayant plus de maisons que d’arbres, poussant en avant nos longues jambes comme des échasses et agitant nos bras maigres comme des javelots, en quête pérenne d’un coin tranquille qui n’existe pas, mais nous cherchons quand même, pour nous y accorder une halte.
Cependant, celle que j’espère rencontrer « par hasard » sera obligée de passer ici, entre la fleuriste et le pâtissier. Il ne s’agit que d’un passage étroit sur un trottoir toujours occupé de gens immobiles comme des quilles, une fourche caudine en position stratégique, évoquant pour moi seul le juke-box des Bains Conti à Cesenatico, cette espèce de « manège à chansons » qu’on installe juste à l’orée de l’immense plage pour y inviter de jeunes gens de deux sexes à se dévisager obliquement avant de s’adresser la parole.

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Finalement, j’ai vu arriver Agata, une fille plus petite que moi, ayant le même âge que ma sœur Enzina. Elle avait les yeux à demi fermés et les lèvres légèrement saillantes, comme si elle était en train de rire de quelque chose qui coulait devant elle : j’aurais dit un film dans le miroir de sa mémoire. Nous avons ri et plaisanté. Au moment de nous séparer, elle m’a dit :
— Et maintenant, que fais-tu ?
— Je devrais achever de lire « Les Buddenbrook », ou alors m’effondrer dans le canapé pour mieux écouter « Poire mûre » (1) :

Non, elle ne voulait pas paraître mûre
comme une poire qui tombe dessous…
Maintenant, je sais, je sais,
je sais qu’elle… elle veut l’Amour ! (2)

— Tu es seul, chez toi ?
— Malheureusement, je ne suis jamais seul… répondis-je.
Avec sa queue de cheval, Agata était gaie et souple, comme une danseuse de Degas. Je l’ai accompagnée jusqu’en bas de chez elle. Au-dessus de sa fenêtre, au premier étage, un accent circonflexe de ciment en légère saillie s’efforçant d’introduire un élément de sévérité dans la banalité de la façade grise.
— Est-ce que tu serais d’accord pour sortir avec Bellobono ? proposai-je.
Agata dit oui. À une fête chez moi, avant l’été, Agata et Vincenzo Bellobono faisaient couple fixe et, sans doute, dans la pénombre des têtes confuses, ils se sont même embrassés sur la bouche.

Giovanni Merloni

(1) « Pera matura »
(2) No, non voleva sembrare matura/ Come una pera che cade in giù…/ Ma ora so, ora so,/ ora so che/ vuole l’Amor !

La dévotion dans l’amour – À Rome/4 (Journal de débord n. 27)

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La dévotion dans l’amour

Nuit de vendredi 7 septembre 1962
Cette année, l’arrivée de Lello Rizzacasa est particulièrement importante, car moi aussi…
Grâce à mon esprit de contradiction inné, j’ai enfin profité de la tache de brebis galeuse de la famille qu’on m’avait collée dessus à cause de mon rattrapage en deux matières…
Je n’avais plus rien à perdre…
Je me suis découvert finalement capable de traîner, par des airs rudes et désinvoltes, une blonde milanaise de mon âge derrière les cabines des Bains Conti de Cesenatico. Rosanna Ribaldi, celui-là était son nom, m’avait longuement parlé de son immeuble anonyme à Sesto San Giovanni… et j’avais su me plonger dans l’écoute de la description de son immense phalanstère gris, d’où elle pointait au petit matin, en hiver, avec une allure calme et assurée à la fois…
J’avais profité de redoutables ondoiements de ses cheveux blonds sur l’eau nocturne de la mer Adriatique, protestant que cette lugubre balançoire rouillée paraissait une guillotine : « On doit absolument défendre la valeur essentielle de la langue et de la tête ! » avais-je hurlé par un timbre assuré dont je ne me serais jamais jugé capable.
Nos têtes s’étaient alors trouvées d’accord pour une coexistence tout à fait pacifique tandis que nos langues se découvrirent favorables à un échange assez intense entre le nord et le sud de notre étrange pays. Je touchais le ciel d’un doigt… mais, tout de suite après mon départ à Rome, la blonde Rosanna s’était jetée, avec toute la distinction de ses yeux bleus, dans les bras d’un autre, auquel, j’imagine, elle n’aura pas épargné le récit cadencé de nombreux escaliers de son immeuble brumeux. Inutile de dire que cette nouvelle, apprise au téléphone, avait violemment bloqué mon estomac tandis que mon père se complimentait pour ma « saine réaction »

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— Les femmes doivent glis-ser… dit Lello de façon solennelle, faisant tourner les doigts, écartant les jambes à triangle et indiquant enfin ses attributs. C’est par ici qu’elles doivent passer !
Qu’est-ce qu’il lui était arrivé ? Celui qui vénérait un jour Anita Casalanguida à l’instar du jeune Ortis, l’été dernier était devenu très habile et empressé quand il s’agissait de courir au secours des femmes noyées sur la plage de Francavilla sur mer. Un véritable sceptique bleu.

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Une fois arrivés à la terrasse du Zodiaco, nous alternions, comme d’habitude, les confidences personnelles à l’examen attentif de la ville en dessous de nous. Elle est charmante et voluptueuse la courbe du Tevere longée par le nuage obscur des platanes se détachant contre les palais en travertin ! Plus en profondeur, nous retrouvions la grande tache verte de Villa Borghese, tandis que, sur notre droite, la vue de Saint-Pierre est, hélas, complètement ratée à cause de la perspective défavorable. Au-delà d’un morceau de campagne submergée de préservatifs, les toits et les coupoles de la Rome ancienne sont insaisissables.
En cet endroit lumineux et tranquille, où les yeux ne sont pas gâtés ni gênés par une splendeur exagérée, Lello Rizzacasa, avec une spontanéité moins élégante que crue, nous a parlé de ses progrès…
— Je suis arrivé jusque-là… avec une femme qui va se marier bientôt.
Un soir, au dancing « Lido » de Francavilla sur mer, Lello était monté sur la piste avec ses amis Edenio et Epimenio, avant d’entamer un chœur censé accompagner, par un jovial « pa-ram-pam-pero-però », une chanson connue :

Le pull-over que tu m’as donné,
sache, ma chère, il possède une vertu,
il a la chaleur que tu me donnais,
et je rêve de rester auprès de toi(1)

La chanteuse, Amanda, avait les cheveux longs jusqu’à l’os sacré tout en exhibant plus de courbes que le « grand huit ». Le chanteur, Dolver, venu de Romagne, avait des favoris touffus ainsi que de la brillantine sur la mèche folle. Ce soir-là, Amanda et Dolver se disputèrent. Seul avec Amanda, au milieu des câbles et des haut-parleurs du plateau sans lumières, Lello était bien à l’écoute, essayant de placer ici et là quelques petites phrases humoristiques pour contourner le drame.
— Dans une semaine, j’épouserai Dolver.
— En es-tu sûre ? Ne vas-tu pas épouser un… Pull-over ?
Lello n’imaginait pas que son allégresse mesurée et chirurgicale aurait rayé cette fragile digue, jusqu’à provoquer une crue bénéfique.
« Une crue de beurre liquide ! » pensai-je, révolté.
— Malgré toute limite, on peut se perdre dans les abîmes inconscients d’une rencontre à moitié… était-il en train d’expliquer quand, par son sourd tremblement, le passage d’un avion au-dessus de nos têtes nous interrompit.
Reprenant la descente, nous trébuchions sur les racines des pins quand Dodo se souvint de mon examen qui s’approchait  :
— Quel est ton papier de tournesol ? demanda Dodo, faisant semblant de m’interroger en sciences.
— La dé-vo-tion dans l’a-mour ! répondit Lello, m’indiquant du doigt.

Giovanni Merloni

(1) Il pullover che m’hai dato tu/ Sai mia cara possiede una virtù/ Ha il calore che tu davi a me/ 
E m’illudo di stare insieme a te…

« Schifezze » – À Rome/3 (Journal de débord n. 26)

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« Schifezze »

Sur le dos d’un très vieux cahier de notes du temps du lycée, j’ai trouvé ce titre « Schifezze » qui m’a d’un bond replongé dans les merveilles de la langue napolitaine qui sont passées, avec tous les honneurs, dans la langue de notre nation italienne. En vérité, ce mot « schifezze » n’a qu’un lien faible avec le sujet du récit d’aujourd’hui. Parce que les « schifezze » sont d’abord des choses sales, des cochonneries, de mauvais mots, de gros mots, tandis qu’au temps du journal, Alfredo avait dépassé l’âge de la complaisance pour tout cela et, comme vous le verrez, était poussé désormais par un intérêt forcément scientifique et existentiel.
Mais il y a une seconde signification de ce terme, extraordinaire pour son adaptabilité aux plus différents états d’âme et situations.
Une utilisation courante du mot « schifezza, schifezze » qui me rappelle brusquement ma tante Augusta, ma plus grande alliée pendant le temps qu’elle a pu être là.
Celle-ci m’a sauvé du sérieux ainsi que d’une certaine propension à fouiller jusqu’au bout et même au-delà…. ce qui me faisait souvent perdre le sens des proportions. Elle m’a aidé à me tirer d’affaire par le biais de la désacralisation verbale, par le plaisir du ridicule ne concernant pas que les autres, mais nous-mêmes ! D’ailleurs, ma tante Augusta était assez maladroite : il lui arrivait souvent de se casser un talon, ou de faire tomber une tasse, ou aussi de perdre l’équilibre, même étant assise sur un fauteuil… Lorsqu’une tache de sauce tomate tombait à terre, elle disait « Che schifezza ! » Mais un mauvais livre ou un mauvais roman noir pouvais être classé aussi comme « schifezza » : horreur, cochonnerie, tentative ratée, objet à vite oublier.
Donc, imprégné jusqu’à la moelle par cet esprit moquer et autocritique, je ne pouvais qu’appeler « schifezze » — comme l’aurait fait Alfredo Nitrodi aussi — mes défoulements indispensables et mes réflexions lourdes et compliquées.
GM

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Le maître suprême de l’élégance amoureuse

Soir du jeudi 6 septembre 1962
Pendant une pause dans ma préparation pour les examens, j’ai fait une de mes promenades habituelles avec Lello Rizzacasa et mon frère Dodo. Grand à peu près comme mon frère et moi, Lello est décoloré de la tête aux pieds. Et sa façon même de se rapprocher de la vie est engourdie, freinée. Il semble avoir relégué ses enthousiasmes en quelques secrets recoins. De temps en temps, il saisit une drôle de clé, traverse la maison sombre de son monde austère et provincial — il est originaire de Pescara, dans les Abruzzes — avant de se rendre dans le cagibi de son cœur pour y chercher quelque chose. Quand il la trouve, il vient nous la montrer d’un air triomphant et d’un sourire sarcastique.
Donc, sans le vouloir, puisqu’en touchant les questions du cœur on touche aussi des choses intimes, sexuelles et… génitales, dans notre école buissonnière Lello était devenu petit à petit le maître suprême de l’élégance amoureuse, même si, il faut le dire, il nous dépassait d’une seule marche dans le nébuleux escalier de l’émancipation.
En nous promenant tous les trois avec Lello Rizzacasa — installé au centre, comme le fromage dans un sandwich —, nous atteignons, en haut de notre rue d’asphalte, l’allée ombragée qu’on a consacrée à Tito Livio, avant d’emprunter l’escalier biais et disproportionné qui monte à l’hôtel Hilton.
Tout au long de ce parcours connu, qui paraissait différent sous nos yeux enquêteurs, Lello nous racontait, pendant les vacances d’école, les étapes de ses succès amoureux. Ayant très peu de prouesses à proposer, Dodo et moi, d’habitude, nous demeurions muets, à l’écoute. Cependant, nous étions prêts à profiter du moindre prétexte pour nous plonger dans l’examen — médical et juridique à la fois — de la question amoureuse, et notamment sexuelle, quitte à nous perdre dans des interprétations erronées et ridicules. Cela devenait l’occasion pour de vastes théories et pour une pédante enquête sur la signification de certains mots.

Lello Rizzacasa aborde ses sujets préférés à voix basse, s’accompagnant avec des gestes solennels. D’ailleurs nous en parlons depuis l’âge des treize ans, de ce « phénomène » que les adultes appellent si froidement « masturbation », nous renseignant réciproquement sur le nombre, les modalités, les horaires où ce « phénomène interdit » peut se vérifier. Il s’agissait pourtant d’une étrange découverte, assez contradictoire, entraînant, avec un sombre sentiment de culpabilité, un plaisir privé et sublime à l’époque la plus sombre de l’adolescence, celle où l’on se trouve, par amour ou par force, toujours dans une ambiance de mâles. Une époque difficile, où tout un chacun essayait de cacher son identité la plus intime dans le conformisme des mauvais mots et de la dérision envers la victime de tour. Bien sûr, se branler ce n’est qu’un expédient et le symbole même de la renonciation à la vie. Mais c’est aussi une première voie de fuite ou, si l’on veut, un deuxième limbe, après celui de l’enfance, car en glissant dans ces pratiques interdites, je me soumettais, inconsciemment, à un rite d’initiation tribale. En attendant que ce soit une femme à confirmer mon essence d’homme, au fur et à mesure de mes déchirants orgasmes solitaires, je devenais comme les autres et, en même temps, je m’affranchissais des tentatives de tous ceux qui sont toujours là, à toutes les époques et latitudes, avec le seul but de ranger dans leurs troupeaux des recrues disposées à participer à leurs actes de vandalisme et d’ennui.

À treize ans — c’était peut-être la Noël 1958 —, je fis un honteux pari avec Rizzacasa. Il nous avait expliqué par le menu comment les enfants naissent. Les pères et les mères, s’accouplant, produisent des litres de « beurre liquide » où se cachent des êtres invisibles, nommés spermatozoïdes, qu’on aurait pu conserver dans de gracieuses bouteilles de limonade. Je ne voulais pas y croire. Nous pariâmes un chiffre déraisonnable, vingt mille lires. Rizzacasa de temps en temps me le rappelle encore.
Pourtant, la question de la masturbation et de son inévitable conséquence, le « beurre liquide », c’était un tabou chez nous. Mes parents se sont toujours dérobés à ce sujet, comme d’ailleurs à tout ce qui concerne le « physique ». Des fleuves de livres et de musiques, dans notre famille, mais pas un seul ruisseau de beurre liquide à sec.
Heureusement, Lello Rizzacasa était là !

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L’année dernière, Lello avait déjà sa « fiancée ». À sa façon, il était tombé amoureux d’Anita Casalanguida : un visage aux contours flous, qu’il nous évoquait par des profonds soupirs et dilatations des narines ne faisant qu’un avec de fatals élargissements des bras. Dodo demanda à Lello s’il pratiquait encore la masturbation. Cela fut l’occasion pour fouiller à fond ce thème : on ne pouvait pas arrêter net une activité si noble ! Elle devenait, au contraire, d’autant plus nécessaire, quand on se trouve obligés à des émotions et excitations de plus en plus fréquentes. Sans compter qu’Anita faisait partie des jeunes femmes bornées, incapables de concevoir l’amour en dehors du mariage…

— Que veux-tu dire avec « bornées » ?
— Il y a des femmes dans mon lycée qui couchent avec les camarades. Mais elles sont des salopes !
— Mais comment peut-on concevoir deux différents types d’amour ? demandais-je, faisant valoir les raisons d’un amour absolu et total, que notre nature humaine nous pousse à désirer par mille signaux, dont un principal…
— Je fais l’amour avec le lit, dit Lello. La nuit, tout le monde dort. Ma sœur est somnambule, mais elle est au bout opposé du couloir. Alors, je défonce le drap.

— Mais après, comment est-ce qu’on fait avec le sperme qui s’y dépose ? demandait Dodo.
Mais Lello ne pouvait pas expliquer cet autre mystère domestique !

Giovanni Merloni

Un véritable procès, « kafkaïen » et « humain » à la fois – À Rome/2 (Journal de débord n. 25)

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Un véritable procès, « kafkaïen » et « humain » à la fois

Pour me consoler, ou alors pour boire mon calice jusqu’à la lie, je vais dorénavant lire et relire à voix haute mon journal intime… un récit chiffonné et plein de taches comme autant de flaques que, sagement, j’aurais dû contourner, mais, hélas, je n’ai pas su éviter. Cela prouve, sans qu’il y ait aucune possibilité de démenti, que je ne suis pas très intelligent ni très prudent non plus. J’ai besoin, au contraire, de me soumettre à un imaginaire procès de Kafka où je serai à la fois l’avocat, le juge et le coupable présumé, même en sachant que le parcours de mon enquête sera accidenté et pervers… car la voix des hommes, et ma voix même, pourra de but en blanc devenir incompréhensible, se perdant dans les mille méandres de ma personnalité multiple. Nous sommes « un, cent, cent mille » comme l’a dit Luigi Pirandello, et la vérité n’est pas qu’une. Pourquoi devrais-je alors échapper à une telle loi ou règle ?
D’abord, il y a la vérité d’une jeune fille de quinze ans, Agata, une enfant unique ayant perdu sa mère à l’âge de neuf ans.
Ensuite, il y a la vérité d’un jeune homme de dix-huit ans, Alfredo, moi, qui ai peut-être profité d’affections confortables tout en subissant, pourtant, de même qu’Agata, de mystérieux accidents qui ne se voient pas, mais, je vous assure, me coupent le souffle comme autant de bombes à retardement au moment même où j’en aurais davantage besoin…
Enfin, il y a la vérité qui s’impose des autres qui décident de nos vies, pour notre bien ou pour notre mal !
Nous avons lutté tous les deux, Agata et moi, pour faire valoir notre identité moins sauvage que docile. Heureusement, nous avons vaincu quelques batailles, frôlant, le temps d’un instant, la saveur douceâtre et fugitive de la joie, saisissant entre nos bras la silhouette mignonne de la vie… Mais, au bout d’une guerre qui nous a divisés au lieu de nous unir, nous avons perdu.
À quoi bon alors en parlerais-je ? Ne vaudrait-il pas mieux tout refouler dans une épaisse couche d’oubli ? C’est ce que je me dis chaque jour que je me lève. Mais je ne peux pas me dérober, pendant le reste de la journée, à ce procès contre moi même. Je m’y plonge avec acharnement même, dans le but de provoquer une discussion qui creuse jusqu’au bout dans les strates et les abîmes de l’âme humaine pour y trouver une petite reconnaissance à ce que nous étions, Agata et moi. Un petit prix à notre bonne foi, un petit salut à la simple beauté de nos gestes sincères.
Je vais donc laisser la parole au journal intime où j’ai déversé sans aucune censure mon « ressenti » pendant une période de treize mois, entre la fin août de 1962 et la fin août de 1963, l’une des tranches les plus cruciales et dramatiques de ma vie… Mon journal en est devenu le témoin à charge, dans un véritable procès « kafkaïen » et « humain » à la fois.

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Matin du vendredi 31 août 1962
Au cours de cette année 1962 et notamment à partir de la fermeture estivale des classes, mon innocence paresseuse et introvertie à plusieurs égards s’est renversée comme une chaussette. En une séquence lente puis rapide et même précipitée, j’ai d’abord savouré jusqu’à la lie l’illusion de rencontrer mon premier amour entre les bras d’une femme bien plantée et séduisante, plus âgée que moi, Anna Garbo. J’ai enduré ensuite l’inefficacité de la cour verticale vainement adressée à une hautaine camarade d’école, Isabella Poidomani. Enfin, j’ai échoué, lors d’une nuit de bohème, sur la plage humide de Cesenatico, devant une balançoire ayant l’air d’une guillotine… Un endroit sinistre et pourtant adapté à ce premier inoubliable baiser que j’ai eu la chance d’échanger avec Rosanna Ribaldi, une très jolie fille de la banlieue milanaise…
Au retour de Cesenatico, où j’avais vécu avec Dodo les premières vacances insouciantes et sans parents de ma vie, je n’avais qu’une pensée, battre le fer quand il est chaud. Je devais dorénavant profiter de ma désinvolture des mots et des gestes et surtout de ce que j’avais appris. Car je savais ce qu’il signifie « s’embrasser réciproquement sur la bouche » ! Ce n’était pas qu’une question « technique » et je voulais rattraper le temps perdu chez mes vagues et charmantes interlocutrices futures. J’allais leur montrer combien sont crues et cruelles, ainsi que mensongères, des expressions comme « planter la langue dans la bouche »…
Avec de telles intentions, aussi naïves que redoutables, je suis rentré à Rome avec la barbe de plusieurs jours. Mais là, inexorable comme un garçon avec sa lourde addition, m’attendait la condamnation des examens de rattrapage. Mon envie irrépressible de vivre… dut se mettre de côté, se bornant aux souvenirs et aux réflexions qu’accordait mon temps en lambeaux. Puis… on verra !

Giovanni Merloni

« Je devrais prendre une décision ! » – À Rome/1 (Journal de débord n. 24)

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Mes chers lecteurs
Dès aujourd’hui, « Une mère française » continue sans transition avec « À Rome », constituant en fait la deuxième partie du « journal d’Alfredo ».
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié dans ce blog, à deux dates successives, en décembre 2016.
GM

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« Je devrais prendre une décision ! »

La nuit tombée, je suis dans ma chambre, assis sur mon fauteuil, en train de réfléchir : je suis un homme, désormais, ayant des besoins corporels ou psychiques que je ne peux pas reporter, que je suis pourtant obligé de maltraiter ou renier. Si seulement l’on me laissait libre de m’exprimer à ma façon !
Je serais « capable » d’aimer, pleinement, jusqu’au bout et, j’en suis sûr, je rendrais une femme heureuse…
Je dois, au contraire, cogner chaque jour de ma tête contre un écheveau de mots brusques et cruels : on me dit « coupable » d’aimer, et pour cela on veut me condamner sans procès, ou alors me persuader à regarder la vie comme une faute, à voir dans le corps l’incarnation de la faute même, pour m’imposer enfin le « sacrifice de la chair ». Non, je n’aime pas du tout ce Moyen Âge rempli de ceintures de chasteté et de regards sévères ! Parce que je ressens en moi cette force incoercible de l’amour qui s’épanouit telle une source d’eau pure, une fumerolle ou un volcan. Je crée, je suis une petite cellule douée d’un sincère instinct créateur, et si vraiment je dois accepter de faire partie d’un engrenage ou d’un destin cosmique et universel qui me dépasse, ce n’est pas juste, que je doive me meurtrir ou annihiler jusqu’à m’empêcher de respirer, me reléguant aux marges de mon existence même. Si j’étais un chevalier inexistant, j’aurais droit à l’amour… On m’oblige au contraire de monter nu, sans armure, sur un cheval sans selle, et je ne fais que de mauvaises rencontres ! Je ne reçois que des brimades et des insultes ! Je suis devenu moi-même un cheval, un animal sauvage, enclin à la liberté et à la folie et, parfois, mes instincts incontrôlables me poussent, par de grands sauts, à la délinquance.
Mais je ne suis pas un maniaque si, pendant une entière journée, j’ai longuement observé, extasié, le balcon désolé de l’immeuble tout neuf d’en face, oubliant même tout ce qui me gêne en cette obtuse paroi rose, déjà sale, qui me barre la vue de la campagne romaine perdue. Au-delà du boulevard, juste en dessus des ombrelles des pins, une jeune mère arpente en long et en large le balcon aux vases tristes, essayant de calmer, par une chanson idiote, l’enfant-pantin au crâne ressemblant à celui de Khrouchtchev. En long et en large, dans le sens opposé à celui de la mère, un enfant plus grand fait la moue au va-et-vient de l’horloge à coucou qu’on a accroché juste à côté du calque en plâtre de la Madone.
Je ne suis absolument pas un délinquant, et c’est déjà quelque chose ! Mais je ne réussis pas à masquer ma nature « même trop humaine », comme le font si bien les autres. Il me manque sans doute la désinvolture pour me leurrer moi-même jusqu’au bout. En fait, pour posséder les choses et ma vie, je devrais réussir, paradoxalement, à me rendre étranger à tout ce qui m’entoure, tandis que moi je suis inévitablement gentil et tendre avec les personnes et les choses qui flottent devant moi. Toujours est-il que mes facultés se déplacent dans une sphère intellectuelle, abstraite, où je réussis, de rares fois, à exprimer la vérité de mes sentiments. Mais ensuite, ce qui est dit, c’est dit, pas question de m’en souvenir. Heureusement, il me reste encore une vague lucidité et un faible espoir, même si demain, je le sais déjà, je brûlerai le présent faisant des tours en voiture avec quelqu’un qui ne sera pas « elle » ! Je ferai des photos à des momies de carton-pâte, je mangerai sans m’apercevoir de ce que je serai en train de manger et, une fois dans le lit, il s’agira d’y dormir dessus…

Quand je me rends au lit, je suis immédiatement saisi par un sentiment de tendresse et de vide, et je reporte d’une minute à l’autre l’instant où je me lèverai pour éteindre la lumière, essayant de maîtriser par des fils d’araignée mes souvenirs. Je pense alors, à nouveau, que mon corps a besoin d’être « mis en valeur » : tout se résume en « ces » baisers sans saveur, éloignés dans le temps, en « ce » souvenir d’une étreinte interrompue ou prolongée à l’infini, sous la pluie, parce qu’une étreinte plus intime et totale n’aurait pas pu avoir lieu… Maintenant, après tout ce qui est arrivé, dans ma condition d’ermite il me suffirait peut-être d’un baiser suspendu dans le vide en guise de salut extrême… Néanmoins, cela rentre dans l’ordre des choses. Dans un coin inconnu du monde, sans qu’il y ait une raison précise, une joie soudaine est en train de naître, tandis qu’ici, dans cet endroit qui m’est bien connu, sans qu’il y ait une raison non plus, une joie identique s’obscurcit, tombe et meurt pour toujours :

Tous les amours démarrent très bien
L’amour d’une femme
L’amour du travail
Et aussi l’amour pour la liberté.
Souvent, les amours se terminent très mal
Celui qui est aimé ne sait pas aimer
Travaille celui qui trahit…

En cet état des choses misérable et « fatal », je voudrais alors, au moins, qu’on abolisse l’obligation de faire à tout prix quelque chose de nécessaire, qu’on supprime le devoir d’être, comme le dirait ma mère, de « personnes éduquées », qu’à la place de cela on m’accorde, au contraire, le droit de refouler la douleur du manque et de la perte en échange des plaisirs du corps détendu, se confiant aux soins du matelas et du sommier souple et élastique.
Quant à moi, je revendique le droit à un baiser qui me fasse perdre le souffle !
Je m’efforce alors de penser à une femme chasse-clou, juste un peu plus âgée que moi, bronzée, arborant une robe fleurie et le corsage plein et haletant. Je tends mon visage et mes mains vers cette bohémienne napolitaine aux joues rondes ayant une couche de glaçage sur ses lèvres. Je ferme les yeux et j’ouvre la bouche comme un brave enfant de chœur qui attend avec dévotion l’hostie sacrée. La jeune fille est fraîche, elle parfume de savon à l’amande. Sa langue embrasse la mienne et la serre entre ses dents comme une serpillère. Les narines écrasées contre ses joues, je respire, heureux, sa peau vivante. J’aimerais que ce baiser durât à l’infini, scellant le colloque sans exclusion de coups entre deux âmes sœurs, qu’elles demeurassent muettes pendant le temps de ce long voyage.
Mais peut-être, il nous suffirait de parler, passant avec souplesse d’un sujet à l’autre, dans le seul but de nous transmettre réciproquement, sans réticences, le simple plaisir d’être là, tous les deux ensemble. Un dialogue éternel, ou alors une nouvelle solitude sans remords ni regret : deux silhouettes sombres projetées contre le papier d’argent d’une crèche de Noël au bout du monde…

001_case-autrou-180Photo de Dominique Autrou empruntée à un tweet de @aucoat  

Cette nuit-ci, je devrais prendre une décision. Me projeter dans le futur, me bouchant les oreilles et m’appliquant des œillères comme les chevaux. Mais quel futur peut-il y être pour moi qui vis un présent si misérable, héritier d’un passé aussi catastrophique ? Autour de moi, il n’y a jamais eu de la légèreté, si l’on exclut celle de ma mère. Madame Gréco voulait que je pardonne son abrupte incursion dans mon rêve et que j’oublie ses inquiétants regrets ayant risqué, dans ce même rêve, de lui causer la mort. Pour me rendre service, elle m’a donné des conseils qui ne collent pas à ma réalité, désormais. Tant mieux si elle est une retardataire : grâce à son indifférence envers l’action concrète, ma mère n’aura jamais d’égales ! Et j’aurai toujours le même embarras chaque fois que je croiserai l’une des innombrables « âmes sœurs » que le ciel m’enverra.

Ressemblera-t-elle, la compagne de ma vie, à mon incontournable mère brune aux cheveux courts, et française ? Me touchera-t-elle, au contraire, par d’autres redoutables traits physiques ou comportementales empruntés à mon idole blond au cheveux longs, et napolitaine ? Non, impossible ! Personne n’aura la même nuance de couleurs, ni la même écho dans le pas ou dans la voix que fait brusquement rebondir l’évocation délicate de son prénom, le seul au monde qui pourra m’effondrer jusqu’aux extrêmes limites du désespoir ou, au contraire, me faire voltiger dans une illusoire espérance : « Agata ! »

Agata c’est un prénom tabou, ni vieux ni neuf, ayant pour moi une signification terrible. Quand je prononce, je scande, je hurle ou alors je susurre ce prénom, Agata, je m’aperçois que dans ma voix forte ou faible, dure ou tendre, il y a toujours un fond de douleur qui n’est pas indemne d’une subtile volupté et d’un étrange plaisir.
Parce que ce prénom, même s’il doit nager très souvent contre les vagues du chagrin, ne se noiera jamais dans la tempête du désespoir. Le prénom d’Agata, séparé du corps de sa propriétaire, vient donc tout seul à mon secours, quand je me retire dans un coin à penser à moi-même et que j’éprouve de la compassion pour mes vains efforts de concilier ce que je crois fermement — le fait de ne rien croire ou presque — et ce qui jaillit violemment de mes viscères :
« La solitude pue, mon Agata ! Elle va devenir tôt ou tard une chose dont j’aurai honte. Tout le monde me regarde de biais et ne dit rien, mais l’on comprend très bien que la solitude que j’as sur le dos et sur la gueule ne peut être interprétée que d’une façon : “Toi, Alfredo, tu es totalement incapable de t’adapter et faire quelque chose pour les autres !” Résultat : je suis seul, et je deviens antipathique à tout le monde ! Par contre, on pardonne la solitude à la femme, parce qu’on dit toujours que la faute n’est pas à elle, que ce n’est pas d’elle-même qu’elle l’a cherchée, tandis qu’il y a toujours quelqu’un d’autre qui la lui a imposée… Cela dit, à combien de personnes au monde pourrais-je avouer, mon Agata, que je suis en train de découvrir, en moi, plusieurs points en commun avec les femmes pour de nombreux aspects de la vie ? Tout un chacun dirait qu’une telle affinité ne peut pas exister, parce que les femmes sont très bien capables de demeurer seules, sans être des personnes névrotiques, tandis que moi, je suis un sujet très peu fiable, même quand je ne suis pas seul… Mais, certainement, les femmes, je suis le premier à l’admettre, flottent dans toute autre sphère céleste par rapport aux hommes ! Jamais, je le jure, je n’avais imaginé qu’il aurait pu y avoir d’autre dieu en dehors de toi, ce que mon inconscient ne cesse de croire. Mais à présent, dis-moi, qu’en ferai-je de ma double solitude ? Celle de vivre sans toi, celle de n’être pourtant capable de songer qu’à toi ? »

Dans la rue, il y a tant de filles qui te regardent tout en se laissant regarder, des femmes qui sans doute devinent dans ton regard maladroit ses mêmes empêchements. Mais je ne réussis pas à vaincre mon étrange — ô combien tenace — résistance intérieure. La même qui me bloque si je croise une femme dont je pourrais me payer l’amour, par exemple… Qu’est-ce qui me ligote les mains et la voix ? La peur de me confronter à l’incapacité d’aimer quelqu’un qui ne soit pas Agata ? Un cosmique manque de confiance dans « une » prochaine ? Suis-je vraiment si mal réduit ?
Pour me rattraper moi-même, je me console alors en me disant que j’aime la maison où je suis né, que j’aime la terre parce qu’elle est verte et que sur le pré danse une lumière bouleversante… Je m’emporte à l’idée que je suis encore capable d’aimer, que je suis jeune, puissant ; un roi ayant une lourde couronne de bois et pour manteau le vaste ou petit territoire qui m’entoure, constellé de tours et de champs ainsi que d’infinies ruelles tranquilles. Dans mon règne, j’aurais certainement besoin d’encouragement, de quelqu’une qui range les couvertures de mon lit pour me dire, d’un simple geste, que j’ai le droit moi aussi à une vie heureuse et sereine. Si je ferme les yeux, je vois les mains rouges et rugueuses des « ragazze » de campagne de mon enfance que je n’osais pas regarder dans les yeux, dont pourtant je saisissais au vol tous les sentiments, sans qu’il y eût besoin de parler. Je les imagine inchangées, dans une maison de chambres et couloirs faiblement illuminés qui n’a pas changé non plus. Elles seraient très accueillantes, prêtes à me traiter comme un homme, au nom d’un sentiment d’affection et de respect réciproque qui est sacré, bien sûr, mais peut aussi bien se transformer, en dehors de tout sentiment de culpabilité, en une étreinte spasmodique, en un baiser absolu et doucement violent… Chez moi, l’existence se déroule sur le train que, tout petit, j’empruntais pour me rendre dans ces mythiques localités de villégiature qui s’appelaient La Thuile, Cortina, ou Canazei. Ces interminables ballottements, où j’étais le seul à demeurer éveillé, debout sur le couloir à regarder la nuit courir devant la fenêtre froide et humide… Dès mon enfance, j’ai eu toujours l’impulsion d’aimer même trop les choses, de courir à la rencontre, avec ce train, des tunnels sombres et vides ou des haltes sur des voies de garage…
Là, le désespoir explosait violemment, car je touchais de la main la disparition de ces corps et de ces visages tandis que se volatilisaient aussi ces couloirs et ces lumières inaccessibles, ces villes et ces personnes si accueillantes, perdues…

Par le même élan enthousiaste et aveugle, j’ai couru au téléphone et j’ai fait et refait le numéro d’Agata, qui répondait longuement « libre », comme un train dont on voit la queue de lueurs rouges tandis qu’il se perd dans l’obscurité d’une galerie. « Agata n’est pas là, que je suis idiot ! Elle est sans doute repartie à Procida pour la Toussaint ! » ai-je constaté, tout en m’apercevant que le combiné était entièrement recouvert de poussière. Durant deux mois de solitude, deux siècles d’absurde et insondable silence, je croyais avoir grandi, découvrant une façon « objective » de m’éloigner des sentiments, des idées et des souvenirs… Je m’étais même bercé de l’illusion que j’appartiendrais finalement au monde des hommes libres, que je redeviendrais maître de ce que j’étais avant, de mon essence, de ma force et — pourquoi pas ? — de mon « charme ». Un mot, ce dernier, dont j’ai honte, que je ne saurais pourtant pas remplacer par un autre. Mais, il n’y a rien à faire. C’est lui qui fait la loi, ce téléphone qui m’a attendu pendant deux mois dans un appartement presque toujours vide et, il y a quelques minutes, il a sonné « libre » tel un train qui emporte au loin tout ce que j’aime le plus au monde. Je ne suis pas libre du tout ou, du moins, je ne le suis pas encore, au fur et à mesure que cette étrange parenté amoureuse entre nous devient indestructible et tenace… Agata demeure la seule personne au monde qui puisse influencer mes jugements et partager, sans perdre le nord, les hauts et les bas de mon existence compliquée.
Je croyais qu’Agata, s’éloignant de moi, deviendrait moins redoutable, tandis que mon esprit critique me donnerait la chance d’examiner calmement ses défauts ainsi que nos incompatibilités. Mais ça, ce n’est pas passé ainsi : si je pense à Agata lointaine je me souviens surtout des choses que j’aime d’elle. Voilà pourquoi j’ai honte de mes trahisons et de mes gestes irréfléchis. Et, à la tombée de la nuit, je me repens s’il n’y a plus de place pour elle dans mon lit !

Giovanni Merloni (1963)

(1) Cette photo est tout un programme… Cela pourrait être un groupe de maisons dans un pays de Romagne (ou plus à sud) sur l’une des routes enjambant les Apennins !

Embrasser sur la bouche des ombres gracieuses – Une mère française/9 (Journal de débord n. 23)

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001_le-peintre-de-lebel Albert Marquet sur son balcon au 1 rue Dauphine à Paris 1945,
photo Marc Vaux, empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Embrasser sur la bouche des ombres gracieuses

Hier soir, il y a eu une espèce d’apocalypse météorologique, ce que mon père appelle “tropea”. Chaque tonnerre explosait à brûle-pourpoint au milieu des ombrelles des pins gris comme un coup de canon de guerres révolues et d’autant plus redoutables. C’était la première fois de sa vie, pour ce que j’en peux savoir, que Maman Gréco donnait des signes de déséquilibre. Elle courait par-ci par-là dans la maison, éteignant les lumières, baissant les rideaux des fenêtres et décrochant, terrorisée, les prises du frigidaire et de la télévision. Enfin, tel un chien à l’ouïe ultrasensible, elle a fiché sa tête sous son lit. Pendant un instant, dans l’obscurité mystérieuse, j’ai eu l’impression que son derrière noir à pois blancs remuait la queue.
J’ai attendu que la tempête se termine et les pigeons débarrassaient leurs ailes de la pluie avant d’entamer quelques timides réjouissances et je me suis rendu auprès de ma mère. Elle était assise dans son fauteuil, pliée sur le côté, à la recherche de la distance et de la position la plus adaptée à la lecture. Elle protestait à peine pour ses féroces maux de tête que d’ailleurs elle a toujours eus. Avec ces stratagèmes, elle espérait sans doute de se dérober à mes questions pressantes. Ses yeux étaient pourtant voilés d’une insondable tristesse.
— Moi aussi, quand je courais à la rencontre d’Agata, je me sentais léger comme une plume ! lui dis-je dans un élan.
Est-ce que ma mère m’a entendu quand je disais « moi aussi » ?
— Vous étiez une chose très jolie à voir !
— Pourquoi est-elle finie mon histoire, alors ?
J’avais décidé désormais d’oublier cet absurde accident que j’avais rêvé sous l’emprise du Calvados.
— Je te l’ai déjà dit, Agata est trop petite.
— Toi, maman, tu la jalousais.
— Oui, peut-être, mais juste un peu, comme la plupart des mères. Sinon je la trouve intelligente et pleine d’humour. Deux choses très importantes…
— Pourquoi ne cesses-tu pas de la critiquer, alors ?
— Parce qu’elle n’a rien fait pour t’éviter de souffrir. Finalement, je m’étais résignée te voyant si entêté… j’ai espéré alors que tu triomphais d’elle.
— En attrapant son cœur ? En réussissant à la convaincre pour qu’on fasse l’amour ?
— C’est la même chose !

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Nous venions de frôler cette thématique assez scabreuse quand Cécile Gréco s’est épanchée avec moi, son fils aîné — étant le deuxième de deux jumeaux à sortir d’elle, donc le premier à avoir été conçu — au sujet de son dernier voyage à Paris, avec mon père, l’année dernière. Ils étaient hébergés rue Keller, à côté de la rue de la Roquette, à cinq minutes de la Bastille, chez ma tante Catherine. Pendant ces quatre jours, elle n’avait pas eu l’occasion de flâner toute seule ni de s’acheter un rouge à lèvres aux Galeries La Fayette…
— Nino insistait pour qu’on aille manger chez l’indien de rue Mouffetard, il voulait voir la Vénus de Milo au Louvre, les tableaux de Renoir au Jeu de Paume… Et Catherine nous accompagnait toujours, enthousiaste de voir Paris avec nos yeux !
Un soir, nous étions seuls, sans Catherine, au milieu d’une foule immense. Nino s’était éloigné, pour donner des renseignements à des Italiens de Udine. « Ne bouge pas ! » m’avait-il dit. Cependant, derrière le kiosque il y avait des peintres, tant bien que mal protégés contre le froid, qui faisaient le portrait aux passants. Le temps d’un instant, j’avais cru voir quelqu’un que je connaissais… Je m’étais rapprochée, mais autour de moi il n’y avait que des artistes très jeunes. Bouleversée, je ne sais pas pourquoi, j’essayais de revenir au kiosque où ton père m’avait « garée », mais je ne réussissais pas à retrouver la route… Le kiosque avait disparu et je ne voyais aucun objet, banc public ou réverbère auxquels m’accrocher pour saisir une piste quelconque. J’ai eu alors la terrible sensation, bien sûr irrationnelle, de l’avoir perdu. Cet état a duré dix minutes, un quart d’heure. Au-dessus des têtes éclairées et réchauffées par la lumière jaune, verte et bleue de projecteurs qui ressemblaient aux phares des camions, la silhouette maigre et biaise d’Édith Piaf s’imposait. Elle se pliait, se levait, se jetait en arrière, suait jusqu’à se mouiller les cheveux, de plus en plus tendue vers « l’accordéoniste » disparu.

Elle écoute la java
Mais elle ne danse pas
Elle ne regarde même pas la piste
Et ses yeux amoureux
Suivent le jeu nerveux
Et les doigts secs et longs de l’artiste…

Cécile Gréco, émue, se tordait les mains.

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— Continue, maman !
— J’avais la sensation d’être à l’unisson avec cette femme prodigieuse, où l’âme se passait du corps, tandis que son cœur, prêt à se rompre, ondoyait devant sa bouche… J’étais attristée et déçue de n’avoir pas rencontré cette personne qui avait été si importante pour moi, contrariée de n’avoir pas échangé avec quelqu’un de ses amis. J’essayais de me souvenir du nom de ce bistrot derrière Saint-Sulpice où les gens les plus disparates se rencontraient tous les jours… Qui sait, s’il existe encore ? Je m’apercevais pourtant que le long cordon qui nous liait malgré la distance et le temps avait été tranché net, comme la tige d’un tournesol. Sans cette tige mon cou était devenu rigide et je ne pouvais plus regarder vers nord-ouest suivant cette improbable « ligne d’air » entre Rome et Paris. Je ne pouvais pas regarder en arrière non plus… Car notre cordon, tombant à terre bruyamment, m’avait fait rire ! Voilà que la parabole de l’accordéoniste m’avait enfin aidée à comprendre l’importance de la vie au jour le jour, la valeur des sentiments sincères… au moment même où Nino, mon mari, mon enfant, mon père, mon tout, l’unique homme au monde qui m’était indispensable, s’était perdu qui sait où… Ce fut là, quand je commençais vraiment à paniquer, que j’ai eu l’impression de m’envoler… derrière moi, quelqu’un me serrait la taille et me faisait danser une java pour ceux qui ne sont plus jeunes, mais ne sont pas encore vieux ! Il y avait tellement d’énergie et de joie de vivre dans ce geste simple de ton père… comme s’il me disait : « Ne laisse pas que je m’en aille ! Garde-moi auprès de toi, même si je ne suis pas un joueur d’accordéon ! »

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— Moi aussi, je croyais avoir atteint une entente pareille avec Agata.
Maman Gréco hochait la tête.
— Mais, si on avait fait l’amour jusqu’au bout, cela aurait changé, n’est-ce pas ?
— Juste ciel ! Ton beau-père t’aurait massacré.
— C’était Mena, la grand-mère d’Agata, qui coupait l’herbe sous nos pieds, dis-je.
Toto, son père, malgré sa mine revêche, était gentil avec moi. À Procida, il m’invitait à de magnifiques petits déjeuners à base de milk-shake et tartines, et en général, avec lui j’étais toujours à l’aise, jusqu’à le préférer, parfois, à mon père effectif, en lui réservant une place sur le podium des recordmans absolus.
— Cet été, tout le monde conspirait pour notre malheur.
— C’est le temps où tout cela arrive. Et tu es très jeune, n’ayant que dix-huit ans.
— Et demi ! Mais, si je réussissais… si on faisait l’amour ?
— Qui sait ? Mais pourquoi n’as-tu pas attendu un peu avant de tomber amoureux ? N’était-ce pas mieux la conquérir, avant ?

Maman Gréco a raison, mais c’est trop tard désormais. Il fallait que cet effrayant cauchemar me surprenne dans le sommeil bien avant que je parte à Pouzzoles, ou, encore mieux, avant qu’elle prenne corps, cette idée trompeuse des vacances à Procida. Pourquoi ne l’ai-je pas conquise avant de me laisser emporter par des sentiments absolus et intimes ? Bien évidemment, je n’en savais rien et je croyais que l’amour sincère, tôt ou tard, triomphe, tandis qu’entre Agata et moi il n’y a jamais eu ce « cordon » dont ma mère m’a fait comprendre le poids et l’importance… Entre nous, il y avait bien d’obstacles à surmonter même avant que l’un de nous deux puisse offrir la récompense de soi-même à l’autre… Nous ne sommes pas Abélard et Héloïse qui ont vécu deux vies ensemble avant et après la monstrueuse mutilation qu’ils ont subie. Dans leur cas le « cordon » n’a pas eu le temps de se consommer dans l’ennui du temps, il a été tranché net, obligeant les deux amants à réinventer une nouvelle façon de tenir debout leur union unique… Dans notre modestie, je revendique pourtant la valeur de ce que nous avons été, de ce que nous avons su faire. Car nous avons laissé passer de l’un à l’autre, réciproquement, quelque chose d’extrêmement important qui nous accompagnera peut-être tout au long de notre vie. D’ailleurs, j’en suis sûr et certain, notre histoire n’est pas qu’une constellation d’échecs. Il faut que je fasse justice !

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J’essayerai dorénavant de me souvenir par le menu de ce qui nous est arrivé, à Agata et à moi, pendant treize mois, entre une fin d’été et l’autre… j’ai déjà essayé de raconter la pénible rencontre de Pouzzoles ainsi que le cauchemar de l’accident de Maman Gréco qui ont creusé en moi un gouffre d’où ne jaillissent que des miasmes infernaux, tout en ajoutant un sentiment d’égarement et de peine à ce moment déjà difficile pour moi. Au chagrin d’amour, il n’y a pas de remède. Seul le temps pourra dissoudre ce grumeau d’angoisse et de nausée, en conviant à ma table, qui sait, l’envie de recommencer à croire, espérer, embrasser sur la bouche des ombres gracieuses.

Giovanni Merloni