Destinataire inconnue – Tranches de survie n° 1

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« Je vous souhaite de respecter les différences des autres,
parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir.
Je vous souhaite de résister à l’enlisement,
à l’indifférence
et aux vertus négatives de notre époque… »
Jacques Brel

Désormais à chaque nuit elle s’installe durablement dans mon esprit impuissant et charmé la peur d’oublier ce que je viens tout d’un coup de comprendre au beau milieu d’un rêve qui sera inexorablement effacé.
Il y a toujours un interlocuteur, voire un destinataire qui partage tout ce qui se révèle au fur et à mesure de mon voyage dans l’inconscient. Je sais toujours qu’il ne me dira rien de ce que juste à côté de moi il a vu ou saisi.
Et pourtant, puisqu’il connaît l’enjeu du mystère, je lui confie la tâche de m’attendre là, au pas de la porte : cette ombre déguisée en être humain m’aidera sans doute dans la pénible reconstruction de mon étincelante vérité ou alors de la trame brinquebalante de mes rêves irréductibles.
Cette nuit je me suis sans doute reproché d’avoir suivi passivement l’avalanche de l’auto représentation réciproque, que les réseaux sociaux ont imposée encore une fois lors de cette fin d’année, envoyant d’abord à des bienveillantes personnes de famille, ensuite à des interlocuteurs plus sensibles — et prêts de but en blanc à se voir heurtés par mon étalage d’innocentes images du quotidien — des photos sans histoire et pourtant hantées par la lourdeur de l’existence.
Au contraire, pour chaque portrait il faudrait se préparer en avance, ou alors avoir l’assurance innée et absolue octroyant la possibilité, comme on dit, de briser l’écran, que seuls les grands acteurs ou les grands impunis savent entretenir en eux mêmes.
Il faut d’ailleurs que de l’autre côté de la caméra il y ait quelqu’un qui maîtrise l’art de capter notre expression la plus sincère. Si par exemple c’est Win Wenders qui nous guette et emprunte habilement les traits de notre esprit éloigné ou absent, absorbé en pensées définitives ou alors égarées par l’absence d’une réflexion quelconque, cela ne change rien si l’image sera mouvante ou floue, exagérément effondrée dans le clair-obscur de couleurs chatoyantes ou brutales…

Chères A* E* I* O* et U*,
Neuf mois pile après ma dernière publication, j’entame avec vous un compte-rendu en forme de lettre que d’autres “exposés” similaires suivront, ayant au fur et à mesure l’une de vous pour destinataire : j’attends de vous la même indulgence que j’aime en chacune de vous, la même attention distraite qui, seule, peut me donner la force de développer dorénavant une aventure pareille.
« De quoi s’agit-il ? » me demandez vous, interloquées. « Pourquoi cesses-toi si abruptement de nous tutoyer ? »
Il s’agit de briser une épaisse chape de silence endurci, ayant assumé, avec le temps, le même caractère d’hautaine impénétrabilité d’un Palais des Papes aux immenses salles vides, où, depuis quelques temps — en dehors de quelques ouvriers chargés des contrôles des systèmes de sécurité —, personne n’a le droit de se promener.
Mon récit des mois qui viennent de s’écouler sera forcément fragmentaire et incomplet : d’abord parce qu’on ne peut tout dire ni tout expliquer ; ensuite parce que je partage le silence de cristal de cet interminable enfermement avec une grande partie sinon la totalité de mes correspondants, et cela a donné vie à une société souterraine bin orgueilleuse de ses secrets ; parce qu’enfin ce n’est pas correct de se plaindre, au moins jusqu’à ce qu’on aura la chance de cette survie qui demeure tout compte fait la chose la plus importante.
Voilà, mes chères amies, l’entre-deux à travers lequel je vais regarder ces longues journées de trépidation et de solitude passées et futures : un miroir d’Alice que mon isolement personnel et familial n’a cessé de traverser, engendrant des habitudes, de petites vices, des nostalgies et des rêves.
Et voilà aussi l’une des raisons qui me poussent à m’adresser à vous cinq : trois de vous mes compatriotes, deux de vous aimant vivement l’Italie ! Il se trouve, en effet, qu’au-delà des carreaux de ma fenêtre le boulevard parisien se laisse volontiers remplacer par les montagnes et la mer qui nous divisent gentiment et sans secousses de cet autre pays d’Europe touché dès le début de la pandémie par une effrayante concentration de deuils et de menaces ayant l’air de le regarder de façon exclusive.
Grâce à la gratuité de “Free” et de “Wathsapp” (une gratuité que ce dernier va bientôt retirer), mon rapport à l’Italie s’est beaucoup modifié par rapport aux années précédentes : à côté des appels téléphoniques, la correspondance par mail est devenue ma compagne presque quotidienne.
Si d’un côté je vivais isolé dans un Paris transfiguré qui me devenait pourtant encore plus cher, les mille ponts virtuels, vocaux ou télépathiques que j’entretenais avec mes familles originaires m’obligeaient à mettre provisoirement de côté mon français d’élection et reprendre de la plus belle ma langue maternelle.
Avec mes correspondants — de Turin, Milan, Bologne, Gênes, Perugia, Rome et Naples — j’ai été amené à exploiter surtout ce thème commun de la pandémie ou alors celui de l’Europe pendant et après la crise sanitaire : « Est-ce que l’Europe va nous rapprocher ? Sera-t-elle en mesure de mettre davantage en valeur l’immense patrimoine artistique que chaque pays produit ? Quel rôle auront les différentes langues et cultures littéraires ? »
Pour l’Italie, les trois circonstances combinées de la pandémie, du Brexit et de la chute de Trump vont peut-être changer la donne. D’ailleurs, l’enivrement mythologique et technologique du modèle anglo-américain a désormais atteint le sommet : ça ira se relativiser dans la perspective de la renaissance, en Europe, d’un nouvel élan socio-économique et culturel à l’enseigne de l’égalité.
Cependant, on se demande combien d’années, voire de siècles, faudra-t-il attendre avant qu’effectivement la culture européenne circule pleinement et en profondeur, selon le principe des vases communicants, en passant d’un pays à l’autre et d’une langue à l’autre.
À côté de l’optimisme de la volonté fédérative il faut reconnaître une dignité au pessimisme de la raison lorsqu’on constate que ce principe de vases communicants n’est pas trop suivi dans les échanges culturels entre France et Italie.
Un symbole de cela est sans doute représenté par le fameux Palatino, le train de nuit qui reliait pendant des décennies Rome avec Paris : ce train qui fut  l’incontournable protagoniste de “La modification” de Michel Butor a été aboli.
En critiquant cette décision, due probablement à un malentendu diplomatique, on s’interroge aussi sur les raisons ayant empêché jusqu’ici la constitution d’échanges culturels effectifs, systématiques et non seulement formels entre mes deux pays.
Historiquement, on peut dire que la France a vécu jusqu’au bout soit le pouvoir écrasant des Rois soit le pouvoir bruyant de la Révolution ; tandis qu’en Italie, depuis la nuit des siècles, en plus de la sempiternelle présence des papes, il y a toujours été une constellation de pouvoirs en lutte les uns avec les autres.
Cette différence structurelle — géographique et historique — produit forcément deux cultures différemment structurées, au sujet d’abord de la langue et du patrimoine, ensuite des contenus et des formes littéraires et artistiques qui se sont au fur et à mesure imposées.
Si en France l’on constate une certaine rigidité et intransigeance dans le but de défendre coûte que coûte la langue nationale, en Italie on a toujours reconnu l’importance des dialectes, considérés eux-mêmes comme de véritables langues. Il suffit de rappeler le théâtre de Carlo Goldoni (1707-1793) en langue vénitienne, le théâtre génois de Gilberto Govi (1885-1966) et celui d’Eduardo De Filippo (1900-1984) en langue napolitaine qui n’enlèvent rien aux pôles culturels de Turin, de Milan, de Bologne, de Rome e de Sicile, eux aussi marqués par une reconnaissance des respectifs dialectes.
Cette richesse a toujours été l’expression de l’extrême variété géo politique qui caractérisa mon pays jusqu’à l’unité nationale, accomplie il y a 150 ans, très récemment, tandis que l’unité de la France peut vanter au moins dix siècles… il faut d’ailleurs considérer qu’en ce temps si limité la nation italienne a subi avec les deux guerres et le fascisme un lourd ralentissement dans son évolution économique, sociale et culturelle que les années après la Libération de 1945 n’ont pas su récupérer de façon satisfaisante.
Dans une de prochaines lettres, je parlerai du rôle de la télévision dans la profonde transformation culturelle de l’Italie, ayant abouti notamment dans un mélange des dialectes qui vont perdre leur identité en échange d’une langue nationale nourrie de contaminations dialectales ainsi que de mots et expressions empruntés à la langue des États Unis.
Je crois en fait que la différente attitude des institutions culturelles de France et d’Italie envers leurs propres langues nationales et dialectes est probablement un facteur majeur de distanciation et d’incompréhension réciproque entre Français et Italiens.

Une petite trace de cette incompréhension « culturelle » peut se découvrir dans la différente conception du “comique” dans la scène théâtrale et cinématographique en chacun des deux pays.
Si on considère par exemple mon enthousiasme, voire ma disposition sincère et bien sur naïve à m’étonner et admirer sans bornes les choses “faites à règle d’art”, en Italie je suis jugé comme un rêveur qui n’a rien compris de la vie, tandis qu’en France je risque de passer pour un type “ridicule” ayant l’ambition de choses que ne lui appartiennent pas.
Récemment, à une brève distance l’un de l’autre, j’ai eu la chance de voir deux films où la figure du “bourgeois gentilhomme” était au centre de l’enjeu narratif.
Cela m’a fait souvenir d’un fameux film, antérieur, où Yves Montand prenait des leçons de théâtre pour accéder au charme insaisissable de Marilyn Monroe : en cette histoire, la maladresse est pathétique chez l’homme riche qui prend sans succès des leçons de souplesse. Et pourtant il réussira dans son but primordial.
Dans les performances du bourgeois gentilhomme, admirablement incarné d’abord par Michel Serrault, ensuite par Fabrice Luchini, on peut bien comprendre, une fois pour toutes, la notion de “ridicule” que le théâtre et la vie de tous le jours en France hérite de la sempiternelle “règle du jeu” régnant à la cour du Roi Soleil et régnante de nos jours auprès des élites de tout genre.
Dans le bourgeois interprété par Michel Serrault (1968) il est évident que le ridicule réside moins dans sa passion impossible pour la marquise Dorimène qu’en son ambition d’être reconnu gentilhomme. Malgré la merveilleuse interprétation que Serrault ajoute au personnage de Molière — une interprétation surréelle et auto-ironique mais fidèle au texte originaire —, son bourgeois gentilhomme cogne contre le mur du pouvoir absolu à l’époque où la Révolution est encore assez lointaine.
Dans l’interprétation de Luchini (2007), on découvre une situation très différente, qu’on pourrait titrer « la véritable histoire du “bourgeois gentilhomme” ». Sauvé de prison (où il languissait à cause de ses dettes) par un richissime bourgeois, le jeune Molière est invité à mettre en scène la pièce que celui-ci avait écrit sans en avoir l’inspiration ni le métier. Se délivrant de l’obligation d’une fidélité absolue au texte du grand dramaturge du XVIIe siècle, le scénario de ce deuxième film ressentit de toute évidence d’un regard contemporain, qui ne peut pas se passer du renversement historique de la société française au lendemain de la Révolution de 1789-1794. Donc, si le bourgeois est ridicule en tout ce qu’il ne connaît pas, la noblesse prodigue et presque ruinée avec laquelle il essaie de s’apparenter est, elle aussi, scandaleuse dans son manque de moelle épinière.
Avec le temps, la conception italienne du comique, assez complexe et diversifiée, a développé, entre autres, un usage de moins en moins supportable de la dérision, lourde et même vulgaire, sous-entendant souvent une admiration servile et absolue envers les gagnants, soient-ils des personnes méritoires ou bien malhonnêtes (de cela je parlerai dans l’une de mes prochaines “lettres ouvertes”).

Sinon, en Italie comme en France, les parois sont toujours étanches qui séparent les “peuples élus” de tous ceux qui restent au-dehors. Et la comédie humaine, dont Molière est l’un des pères les plus illuminés, se traduit partout en cet incroyable gaspillage d’énergies vitales qui consiste en faire “semblant” de croire ou ne pas croire, selon les situations et les convenances, aux “règles du jeu”.

Je vais développer cette réflexion dans les lettres qui vous seront adressées, dans le but d’ajouter des témoignages à un débat que je souhaite positif entre les nations-sœurs d’Europe et, en particulier, entre France et Italie. Avec la conscience d’être en train de surmonter, du moins au niveau personnel, tout sentiment de frustration vis-à-vis de l’incompréhension entre mes deux patries, j’ai décidé alors de reprendre mes publications sur le “portrait inconscient” : le rapport à la langue et à la culture françaises étant pour moi, à jamais, un rapport d’amour d’où personne ne saura me détourner.

Giovanni Merloni

Texte en ITALIEN

La cure du silence (Extrait de la Ronde du 6 avril 2020)

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Aujourd’hui 11 mai 2020, jour fatidique du « déconfinement » en France, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 6 avril dernier, autour du thème « silence/s », publié ce jour-là sur le blog « La dilettante » de ma très chère amie Marie-Noëlle Bertrand (@eclectante).
G.M.

LA CURE DU SILENCE

« Quand Isabelle dort plus rien ne bouge »
Jacques Brel

Pendant ces jours qui vont devenir des mois, nous nous découvrons tous plongés dans la même pensée (qui n’est pourtant pas une « pensée unique”) formant en chacun de nous un épais nuage de silence.

C’est d’abord le silence de tout ce qu’on ne doit même pas murmurer, puis le silence des mots qui ne seraient pas nécessaires ni opportuns, enfin le silence qui ne brise pas le silence qui règne au-dehors de nous par une voix déplacée, par un accent exagéré, par une gaffe, soit-elle insignifiante même.

Notre silence, tout comme le silence au-dehors, ce n’est pas le résultat d’un vent destructeur mais, au contraire, la prouve vivante de notre capacité, individuelle et collective, de résister respectueusement à la peur… qui, à son tour, est en train peut-être d’apprendre à s’exprimer silencieusement, essayant de ne pas faire du bruit quand elle doit sortir de son redoutable silence ou lorsqu’elle comprend que l’heure est venue d’y rentrer vite.

Le silence devient ainsi la ressource extrême où les humains vont puiser pour être en mesure de supporter le chagrin que déchaîne le silence de ceux et celles, autour de nous, qui disparaissent à jamais, ajoutant leur silhouette invisible aux sombres statistiques du silence.
Chacun de nous a donc besoin d’une provision supplémentaire de silence, voire d’un endroit silencieux et secret, installé à mi-chemin entre le cœur et l’esprit, pour y héberger la douleur pour ces frères humains qui meurent à notre place, s’écroulant un à un, qui sait où, dans une silencieuse bataille qu’il ont dû se résoudre à combattre du jour au lendemain, sans transition, pour avoir offert un seul baiser, pour avoir serré une seule main ou alors pour avoir aidé, un jour, un autre être humain à se lever et marcher.

Tout cela ne jaillit pourtant pas, dit-on, de l’invention de quelques esprits malades. Pendant que coulent physiquement autour de nous des jours étranges, pourtant foudroyés par une inattendue beauté printanière, l’ancien vacarme de la ville essaie de se faire oublier ou bien s’approche timidement de notre fenêtre, sur la pointe des pieds, pour ne pas déranger le silence éphémère  de notre prison large ou étroite.

Demeurer en silence c’est finalement le moindre mal, un seuil invisible que nous apprenons à ne pas franchir, pour sauver nous-mêmes ainsi que les autres, évitant de les traîner dans le gouffre, rien que par un seul geste d’amour.

Cependant il reste debout, ineffaçable en chacun de nous, le désir de revivre le plus tôt possible ce geste, avant d’arpenter un à un les lieux où le pas des autres ne nous faisait pas peur, où leur voix nous attirait par sa chaleur unique et sa prodigieuse essence vitale.

D’ailleurs, nous ne pouvons pas nous empêcher de rêver, en dépit des bornes physiques et mentales de notre enfermement. Par exemple — en cachette, dans un cagibi de l’esprit que j’ai bâti tout seul avec les armes patientes du silence —, je me vois confortablement assis dans une voiture à pédale où des hommes très adroits ont appliqué, à la place des roues, des skis de bois parfaitement lisses et silencieux.
En cette hypothèse, aussi hasardeuse qu’hantée de clairvoyance, le moindre bruit serait préjudiciable au succès ainsi qu’à la première timide démarche de mon entreprise farfelue.
Et voilà que dans mon cagibi, sans faire de bruit, un vent gelé s’est faufilé, tandis que le grand hublot bleu, lui aussi en silence, demeure scandaleusement ouvert sur le vide.
De là-haut, nous pourrions glisser, mon traîneau et moi, avec la certitude de tomber sur un boulevard parfaitement blanc, lisse comme s’il y avait une épaisse pellicule de neige et bien sûr silencieux.
Si le blanc est la synthèse de toutes les couleurs, le silence est la grande couche où tous les bruits de la terre s’estompent… cela revient à une intime évidence :
« Le blanc est la couleur même du silence ! »

En sortant par le grand hublot bleu de mon cagibi, je vais sans doute découvrir qu’il n’y a aucune solution de continuité entre mon silence intérieur, le silence de la ville et le silence du monde.
En un éclair, une fois rattrapées les portes les plus éloignées de Paris, je vais découvrir aussi qu’au-dehors d’elles on respire le même silence.
Un silence qui parle.
Un silence qui retient le souffle.
Un silence désespéré et indomptable à la fois.

Un silence qui m’exhorte pourtant à être sage, à ne pas commettre le sacrilège si longuement échafaudé de rendre visite un à un à tous les endroits que je connais autour de moi, en m’approchant des portes où d’autres personnes — connues, inconnues, peu importe — savourent le même silence que moi… et frapper, même de façon imperceptible, par un toc toc que n’importe quelle autorité jugerait en dessous du seuil de silence autorisé.
Cela déclencherait inévitablement un vacarme endiablé qui tout de suite après se propagerait comme une maudite inexorable contagion.

Et l’on perdrait toutes les vertus du silence.
Donc, en attendant que tout le monde se réveille guéri, je renonce au privilège de cette petite pièce luxuriante et décide, en me taisant, de faire tout ce que je peux pour que cette immense, invisible étendue de maisons et de rues, de terrains vagues et de champs demeure paisiblement effondrée dans le silence.

Parce que personne n’a jamais su aussi bien écrire que se taire. Parce que celui qui se tait donne, par le silence, son accord à la cure du silence. Parce que le silence est d’or.

« Sinon, j’ai toujours su que tout ce qu’on peut « éviter » — en faisant recours à notre esprit de conservation ainsi qu’à la force de notre amour pour les autres frères humains — va rendre sans doute moins « inexorable » toute vague destructrice et meurtrière dont la science et l’intelligence des hommes généreux est toujours en condition de connaître et maîtriser la portée. »

Giovanni Merloni

LA CURA DEL SILENZIO

« Quand Isabelle dort plus rien ne bouge »
Jacques Brel

In questi giorni che diventano mesi ci troviamo tutti a pensare, credo, le stesse cose. O la stessa cosa, che forma una spessa e quasi tangibile nuvoletta di silenzio dentro ognuno di noi.
Il silenzio di tutte le cose che non si debbono dire, che secondo noi non è bene dire, innanzitutto per non rompere il silenzio che è fuori di noi con una voce stonata, con un accento sbagliato, con una anche piccolissima gaffe.
Il nostro silenzio, come quello di fuori, non è il risultato di un vento devastatore ma, al contrario, la prova della nostra capacità individuale e collettiva di resistere rispettosamente alla Paura… che, a sua volta, sta forse imparando a esprimersi silenziosamente, facendo attenzione a non fare rumore quando deve per forza uscire dal proprio terribile silenzio o quando capisce che è venuta l’ora di rientrarvi in fretta.

Il silenzio si rivela così  l’estrema risorsa a cui possono attingere gli umani per poter sopportare il dolore provocato dal silenzio di coloro che intorno a noi, chissà dove, spariscono per sempre, andando ad aggiungersi alle cupe statistiche del silenzio.

Ognuno di noi ha dunque bisogno di una provvista supplementare di silenzio, ovvero di un luogo silenzioso e segreto, situato a metà strada tra la mente e il cuore, dove ospitare il dolore per la scomparsa di coloro che ci lasciano per morire al posto nostro, cadendo uno a uno, chissà dove, in una silenziosa battaglia che si son trovati a dover combattere dall’oggi al domani, senza transizione, per aver dato un solo bacio, per aver stretto una sola mano o per aver aiutato, un giorno, un altro essere umano ad alzarsi e camminare.

In questi giorni strani che non scaturiscono, purtroppo, dall’invenzione di qualche mente malata ma scorrono fisicamente intorno a noi con una loro inattesa bellezza primaverile, l’antico rumore della città cerca di farsi dimenticare o si affaccia timidamente, sulla punta dei piedi, per non disturbare il precario silenzio della nostra piccola o grande prigione.

Il nostro stare in silenzio è dunque il male minore, una soglia invisibile, che ci stiamo abituando a non varcare, per salvare noi stessi e tutti gli altri esseri umani possibili e immaginabili che noi stessi potremmo trascinare nel baratro, magari per un solo gesto d’amore.

Ma resta vivo, insopprimibile in ognuno di noi il desiderio di rivivere al più presto quel gesto e di ripercorrere uno a uno i luoghi dove il passo degli altri non ci faceva paura, dove le voci ci attiravano con tutto il loro calore e le loro essenze vitali.

Non possiamo impedirci di sognare, pur nei limiti fisici e mentali del nostro « enfermement ».. Per esempio, a me piace, in segreto, in un cagibi della mente che mi sono da solo costruito con le pazienti armi del silenzio, immaginarmi seduto su una antica carrozza dove, al posto delle ruote, qualcuno che lo sa fare ha applicato una slitta perfettamente levigata e silenziosa.
In questa mia azzardata e forse antiquata ipotesi, ogni rumore potrebbe pregiudicare l’esito o anche la sola messa in pratica della mia stramba iniziativa.
Dunque nel cagibi è entrato, in silenzio, un vento gelato e una porta si è aperta silenziosamente sul vuoto.
Da lì potremmo scivolare, io e la mia slitta silenziosa, certi di trovare il boulevard perfettamente innevato e silenzioso. Il bianco è la sintesi di tutti i colori come il silenzio è la grande coltre dove sono assorbiti tutti i rumori della terra (direi perfino che « il bianco è il colore del silenzio »).
Partendo, scoprirei che non c’è nessuna soluzione di continuità tra il mio silenzio interiore, il silenzio della città e il silenzio del mondo.
In un baleno raggiungerei le porte estreme di Parigi e scoprirei che anche fuori di esse si respira lo stesso identico silenzio.
Ma sarebbe per me un sacrilegio, ritrovare uno a uno tutti i luoghi che conosco intorno a me, avvicinarmi alle porte di tutte le persone che come me stanno bene o male assaporando il mio stesso silenzio e bussare, anche impercettibilmente, con un toc toc che qualsiasi autorità considererebbe al di sotto della soglia di silenzio consentito. Provocherei un baccano che subito si propagherebbe come un maledetto contagio.
E si perderebbero tutte le virtù del silenzio. Dunque io rinuncio al privilegio di questa stanzetta segreta come al più scandaloso dei lussi e, tacendo, decido di fare la mia parte in questa immensa invisibile distesa di case e strade sprofondate nel silenzio.
Perché un bel tacer non fu mai scritto. Perché chi tace acconsente fieramente e orgogliosamente alla cura del silenzio. Perché il silenzio è d’oro.

Giovanni Merloni

Août 1976, Rome (via Calandrelli) – La contribution de Joseph Frish à la Ronde du 6 avril 2020

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Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui c’est le thème du « Silence », dans tous les sens possibles. J’ai le grand plaisir d’accueillir Joseph FRISCH, auteur du blog JFrish Ma propre contribution est publiée sur La dilettante  de Marie-Noëlle Bertrand (@eclectante). Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde.

G.M.

Août 1976, Rome (via Calandrelli)

Incapable de dire précisément qui il était, maintenant il hésitait entre ses propres souvenirs et ceux que les autres lui avaient transmis dans leurs livres, et il sentait chaque jour sa vie plus envahie, grignotée par les fumées du rêve : ni dates, ni repères donc, mais seulement jour après jour le glissement familier du soleil d’un mur à l’autre de l’appartement.

Ainsi ayant désormais abandonné la maîtrise de sa propre existence, il voyageait dans un univers de papier, d’images, d’architectures, dont jamais il ne serait propriétaire, spectateur des saisons, passager des cartes de géographie, sautant d’une décennie à l’autre, passant brusquement du sommeil à l’étonnement s’il apercevait son propre reflet dans un miroir, curieux de tout ce qui traversait son désordre mental, comme s’il était un voyageur clandestin, émerveillé, dans le dédale d’un musée désert, d’y rencontrer des formes et paysages connus, ou ces silhouettes fugaces de jeunes fantômes pleins de grâce, leurs voix survivantes, les chants d’oiseaux et refrains d’autrefois.

Joseph FRISCH

La poésie n’a pas de nuances pour les amours perdus (Déchirures n° 2)

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La poésie n’a pas de nuances pour les amours perdus

Qu’est-ce que la poésie ?
Tu le sais, toi ?
La réponse est dans la rue
Elle n’attend que toi !

Où m’en vais-je, mon vieux ?
Tu le sais, toi ?
De refuges, pour les sans-Dieux
Il y en a plus, quoi !

Je le sais où est la poésie
Elle n’est pas là où tu le crois
Dans un monde où le cœur est banni
Ta haine sourde est la pire des lois

Je ne vis pas dans l’ombre
Obéissant à tes mots tordus
Si ma tête est sans décombres
Ce ne sera qu’une vertu

La poésie aime se pomponner
Tu le savais, toi ?
Elle aime aussi se déshabiller
Et vivre libre, quoi !

Il n’y a pas d’ordonnances
Ni d’ingrédients non plus
La poésie n’a pas de nuances
Pour les amours perdus

Qu’est-ce que la poésie ?
Tu le sais, toi ?
La réponse est dans la rue
Elle n’attend que toi !

Giovanni Merloni

La poesia se ne va via quando l’amore non c’è più

Che cos’è la poesia ?
Lo sai tu ?
La risposta è nella via,
Vacci anche tu !

Dove vado vecchio mio
lo sai tu ?
Di rifugio per i senza Dio
Non ce n’è più.

Io so dove é la poesia
Non è dove dici tu
In un mondo senza cuore
Hai scelto l’odio anche tu

Io non vivo nell’ombra
Come credi tu
Aver la mente sgombra
É soltanto una virtù

La poesia ama agghindarsi
Lo sapevi tu ?
Ma ama anche spogliarsi
E vivere di più

Non ci sono ricette
Né ingredienti non più
La poesia se ne va via
Quando l’amore non c’è più

Che cos’è la poesia ?
Lo sai tu ?
La risposta è nella via
Vacci anche tu.

Giovanni Merloni

Je vais attendre, seul, qu’une vie nouvelle éclose ! (Déchirures n. 1)

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Entre juillet 1976 et novembre 1977, donc entre mes 31 et 32 ans, j’ai vécu une profonde transformation, une véritable métamorphose qui me provoqua alors plusieurs déchirures.

Je quittais Bologne, ma ville d’élection pour revenir à cette ville de Rome, à laquelle je devais toute ma reconnaissance d’enfant dévoué, que pourtant je ne réussissais pas à aimer sans réserve, sans garder en moi un sentiment de profonde déception.

Ma décision de partir n’allait pas du tout dans le sens de m’offrir de meilleures chances pour ma future carrière d’architecte-urbaniste ou d’artiste. J’empruntais, au contraire, une voie assez facile et renonciataire m’octroyant juste l’opportunité du maintien du même poste de travail digne et honnête que je venais d’occuper dans ce contexte bolonais, beaucoup plus avancé et civilisé, qui n’avait pas manqué de manifester son appréciation et sa reconnaissance pour ma collaboration.

Dans mon choix, il y avait bien sûr l’amour, avec ses perspectives lumineuses. Cependant, à la veille de mon douloureux départ de Bologne et donc de mon incertain retour à Rome, j’endurais aussi de fréquents états d’égarement et de perte de confiance en moi-même, dus à l’explosion des contradictions de la vie précédente, qui ne cessaient pas de provoquer en moi des blessures mortelles.

G.Merloni

Je vais attendre, seul, qu’une vie nouvelle éclose !

Dans mon rêve vagabond elle se cache, la vie
derrière l’air assuré de mon cœur anéanti
accablé par les tendres caresses reçues
écrasé par les joies longuement demandées.

Il n’il y a plus de terre sur mon costume.
Affligé, je m’effondre, stupéfait et coupable
dans le sombre miroir d’existences brisées.

Au-dessous de mon aile engourdie
je regarde, hébété, les amants
s’affoler dans les rues clandestines,
leurs sourires soudains, leurs étreintes,
leurs baisers qui s’estompent
en étoiles de poussière :
je deviens inconnu
aux amours buissonnières
de mon paradis perdu.

Une femme me quitte, qui est ma mort,
mais ma vie aussi. Une autre me prend,
qui est ma vie, mais ma mort aussi.

(Si j’hésite à abandonner Bologne,
imprévisible sorcière,
je ne suis pas encore prêt
à m’adonner aux mystères
connus que promet Rome.)

En tant qu’ingrat filleul
de deux villes lumineuses,
je vais attendre, seul,
qu’une vie nouvelle éclose !

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

« La rue est à qui ? » (La pointe de l’iceberg n. 19)

« La rue est à qui ? »

Ce 5 décembre 2019 ne marquera pas un véritable changement. Elle n’ouvrira pas non plus de nouvelles portes, cette grande et belle manifestation en défense des droits des gens qui travaillent et notamment des retraites que le gouvernement voudrait frapper à mort.

Cependant, j’ai vécu cette journée, avec bien d’autres qui l’ont précédée, comme le signal évident d’un réveil. Dans la forme et dans le fond.
Dans la forme. Contrairement à ce qu’on raconte au sujet de cette journée, qu’on voudrait classer comme un énième épisode marqué par les affrontements et la violence, je n’ai vu que des personnes responsables et pacifiques, parfaitement conscientes de ce climat de « chasse aux sorcières » dont le gouvernement ne pourra pas se servir à l’infini, donc doublement engagées pour que tout rentre dans l’ordre et dans le respect de la démocratie.

Dans le fond. La question des retraites, d’importance vitale en elle-même, n’est en vérité que la pointe de l’iceberg d’une action longuement programmée par le gouvernement, sérieusement intentionné à changer intimement notre société pour la soumettre à des logiques d’exploitation « de l’homme par l’homme », comme le disait si bien Karl Marx, encore plus insupportable qu’elle ne le soit pas déjà.
Pourquoi les Français doivent-ils renoncer aux conquêtes sociales et culturelles qui leur ont permis de prospérer en équilibre avec la nature et les autres peuples du monde ? Pourquoi doivent-ils devenir « nord-américains » pour être tous encadrés dans la logique totalement inhumaine d’une « société asociale » où ne figurent que les richissimes et les misérables ?

Pendant la manifestation de jeudi, quelqu’un demandait, plusieurs fois : « La rue est à qui ? » Et tout le monde répondait à temps : « C’est à nous ! »
Je considère cette expression comme l’une des preuves les plus évidentes de cet éveil des consciences. Bien sûr, il faudra se méfier des démagogues, voire des tribuns qui essaieront sans doute d’ouvrir une brèche en cette nouvelle unité populaire et entre les générations pour des dérives populistes ou vaguement anarchiques.
Bien sûr, il faut respecter cette rue qui est la nôtre, ce monde qui est le nôtre, se souvenant pourtant que la rue ne fait qu’un avec la société qui l’habite, avec les humains qui y demeurent, qui s’y rencontrent, qui y meurent.
Donc, il faut veiller pour que d’autres n’abîment pas notre patrimoine : et là, je ne parle pas que des casseurs, mais aussi de tous ceux qui prétendent avoir plus de droits que les autres leur permettant de traiter ce même patrimoine — fait d’humanité, de travail et de culture millénaire — comme s’il s’agissait d’une « chose » qu’on peut impunément défigurer.

Giovanni Merloni

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… » : douze bouleversantes nouvelles de Valère Staraselski

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« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… » : douze bouleversantes nouvelles de Valère Staraselski

Après une longue et bienheureuse série de romans « engagés », porteurs de poignants témoignages et d’utopies positives, Valère Staraselski nous livre aujourd’hui, avec La Revanche de Michel-Ange, suivi par Vivre intensément repose (La Passe Vent, 2019), un recueil de nouvelles aboutissant dans son ensemble à une sorte de roman autobiographique.

En fait, avec ces nouvelles, Valère Staraselski se montre disponible à partager avec le lecteur quelques bribes de ses expériences et même des souffrances qu’il a endurées ; à lui confier comment, après des années de travail incessant, ses déchirures se sont estompées en des sentiments d’apaisement et de confiance, devant : l’évidence de la vocation à l’écriture ; la satisfaction de voir celle-ci respectée et reconnue ; l’importance de l’engagement politique et idéal ; l’impératif moral, qui en découle, de transmettre, aux nouvelles générations surtout, ce que l’Histoire nous apprend, notamment à travers son immense patrimoine de luttes et de conquêtes sociales et culturelles.

Tout cela est bien exprimé dans l’une de ses nouvelles : Vivre intensément repose, donnant l’un de deux titres au recueil : « …je suis un lowbrow [nous dit Valère Staraselski en citant Virginia Woolf], autrement dit quelqu’un qui n’a pas d’autre choix — comme aimaient à le répéter les Américains dans leurs films des années cinquante — que de travailler dur… Oui, j’aime la littérature ! Oui, j’aime le monde ! Seulement, étant comme la majorité, depuis le collège, dans l’obligation de travailler sans cesse, je me suis fait une raison en même temps qu’une devise : vivre intensément repose ! Quelle autre réponse que celle-ci un lowbrow est-il en mesure d’apporter à la grande dépossession de la vie ! Depuis toujours, pour les lowbrows, vivre intensément repose… »
Le titre de cette nouvelle — évoquant en moi deux exemples italiens tout à fait
opposés : « Travailler fatigue » du poète Cesare Pavese et « Je voulus, je voulus toujours, avec toutes mes forces je voulus » du dramaturge Vittorio Alfieri — aurait sans doute représenté tout seul l’ensemble des nouvelles publiées, s’il n’y avait pas eu la nécessité d’une ouverture, d’un changement de vitesse, voire de la prise de conscience de nouveaux horizons.

Dans La revanche de Michel-Ange, Staraselski, représenté par son avatar quadragénaire Philippe Mariani, s’accorde une pause. Sans démordre de son défi existentiel d’écrivain engagé, Philippe part à Venise pour se nourrir d’une beauté hors du temps et de tous les contextes possibles. Ici, pour une fois, sa vie et ses nécessités personnelles sont mises entre parenthèses, pour mettre en valeur le sujet de l’art et notamment du destin de l’artiste dans la société. Telles deux quilles plantées entre le parvis et les marches de l’église de Santa Maria della Pietà, Philippe et son camarade, le photographe Charles Dolnay, ne voient pas le temps qui passe ni le froid brumeux de novembre les pénétrer jusqu’aux os, car ils « doivent » atteindre le bout d’une discussion qui les regarde intimement :
« Le privilège de l’artiste repose intrinsèquement sur des devoirs !… Croyez-m’en, Michel-Ange ne bénéficia pas que des avantages, il eut, tout Michel-Ange qu’il était, à supporter de sérieux inconvénients, à subir bien des avanies qui prouvaient à chaque instant le faire choir de sa situation. Et je dis bien à chaque instant !… Et si Michel- Ange eut beaucoup à subir des papes et des commanditaires, je l’ai dit, il fut bien sûr immanquablement et férocement jalousé par les autres artistes et bien évidemment gêné, importuné par des éminences de tous rangs. »
Cependant, Michel-Ange trouvait toujours la façon de se faire respecter, protégeant son oeuvre, comme il arriva lors des fresques à la Cappella Sistina, où le maître des cérémonies Biagio da Cesena « fut contraint à goûter, bien contre son gré, à la revanche de Michel-Ange ! Revanche que — sûr de son bon droit — il n’avait pas une seule fois envisagée. Non, décidément, il n’est au pouvoir de personne, à moins d’user de l’assassinat, de réduire un artiste au silence… »

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… »: voilà le message primordial que Valère Staraselski nous confie avec esprit ferme et serein. Je vois dans cette affirmation un important aboutissement dans le parcours humain et intellectuel de cet auteur courageux qui a su se dépasser au fur et à mesure de son affranchissement de nombreuses contraintes matérielles et existentielles qui ont inévitablement forgé son destin.

Et maintenant, par le biais de ces douze nouvelles — de véritables perles de beauté littéraire — se regroupant autour de deux titres que je viens de citer, nous avons la chance d’être conviés sur le chemin que Valère Staraselski a parcouru pendant des années et qu’il nous raconte, à travers une bouleversante polyphonie de voix venant de son vécu personnel et du monde qui « l’a vu naître », voire se former cette splendide identité d’écrivain qu’on lui connaît.
Ce n’est pas la première fois que Staraselski ouvre discrètement une fenêtre sur son propre personnage. Il l’avait déjà fait, de façon presque subliminale, dans plusieurs de ses textes, tels Dans la folie d’une colère très juste, Un homme inutile, Nuit d’hiver et Sur les toits d’Innsbruck.
Cependant, il me semble que cette fois-ci, avec les douze nouvelles qui viennent
d’être publiées, Staraselski fait un pas en avant plus explicite dans la direction d’une représentation à la fois organique et sincère de son parcours d’homme et d’écrivain, choisissant justement les années de sa vie les plus significatives pour cette représentation.
Peut-être, suis-je influencé par quelques-unes de mes lectures fétiches, comme
l’étonnant Vivre pour la raconter de Gabriel Garcia Marquez ou alors les
incontournables Rêveries du Promeneur solitaire.
Mais les personnages de Valère Staraselski, tout comme l’immense Jean-Jacques, ne se rapprochent-ils pas d’infatigables promeneurs solitaires, des amants de la nature, des êtres à l’esprit inquiet, des hommes exigeants avec eux-mêmes qui ne cessent de travailler autour de la « véritable raison des choses » et du sens ultime de notre destin d’hommes et de citoyens ?
N’y a-t-il pas aussi, en ces personnages, comme dans le roman du grand Colombien, la conscience de vivre ou du moins d’avoir vécu leur vie, avec toutes ses joies et contrariétés, justement pour pouvoir un jour la raconter ?

Giovanni Merloni

Ce que c’est qu’être amis

Ce que c’est qu’être amis

Un bouquet de pensées
gravées ou alors tissées
dans la peau même
de nos destins colorés

Un bouquet de gestes
revendiqués sans emphase
que chaque pli protège
que chaque ombre dévoile

Un bouquet de paroles
venant à notre rencontre
dans le seul but exquis
de nous dire « J’y suis ! »

Le bouquet intemporel
que tu viens de m’offrir
va me dire à l’infini
ce que c’est qu’être amis.

Giovanni Merloni

Cette beauté provisoire de la vie

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Cette beauté provisoire de la vie

Député socialiste lors de la première législature républicaine, mon père se confronta à de nombreuses « épreuves » en mettant dans son mandat autant d’enthousiasme que d’expérience de la loi, notamment du droit administratif. Apprécié vivement par ses collègues ainsi que par les leaders de son parti, il n’eut pourtant pas de chance avec son collège électoral de Grosseto en Toscane, frappé par le succès parallèle du Parti communiste. Donc, il ne fut pas réélu aux élections politiques de 1953. Accompagné pour le reste de sa vie par cette blessure non cicatrisable, il ne cessa pour autant de couver le désir de rentrer un jour proche dans la vie politique active, sa véritable vocation. Cependant, il refusa courageusement tout rôle grégaire dans son parti et repartit à zéro. Ou alors, comme le disait notre regretté Massimo Troisi, il recommença par trois.
Un : il pouvait exercer l’activité professionnelle d’avocat civil. Deux : il avait à son côté une femme exceptionnelle, qui pendant des années, toujours avec le sourire, porta sur ses épaules une partie considérable du poids économique de la nouvelle situation. Trois : tout en ayant une profonde passion pour la musique, alimentée par une longue fréquentation du violoncelle, mon père était un grand photographe ainsi qu’un infatigable chauffeur.


En découvrant ses vieux films enroulés, dont la plupart des images, jugées moins bonnes, n’avaient pas été imprimées, je me suis moi-même engagé dans l’épreuve, difficile sinon impossible, de récupérer, mettre en valeur et garder la mémoire de ce qui a existé et ce serait dommage de perdre.
Mon père avait un talent naturel pour les portraits. Cependant, il ne se jugeait pas immortel : il voyait bien claire devant lui la précarité de toute existence. Voilà pourquoi il se sentait obligé d’exprimer à chaque déclic son immense gratitude à la divinité invisible qui protégeait notre famille. Sinon, il partageait avec ma mère une idée toute spartiate, mais absolue, de la beauté qu’on ne doit pas trahir. Il s’agissait en même temps de la beauté des choses et de la beauté de la vie.
Moi, je pourrais ajouter d’autres évidences que ces épreuves révèlent : non seulement le sentiment commun d’une famille heureuse et pourtant consciente d’être menacée par les brusques allures du monde. J’y vois déjà tracées ou même sculptées les épreuves que chacun de nous devra endurer tout au long de sa vie future.

Après les épreuves que nos parents durent affronter, chacun de nous en a enduré. Suivant des pistes apparemment différentes, se liant à des noms de personnes et de lieux bien éloignés les uns des autres. Et pourtant j’y reconnais un destin commun, une sensibilité tout à fait particulière, où les idiosyncrasies et les mythologies s’entrelacent en un écheveau impossible à démêler. Certes, on était très soudé et nos dates de naissance ne pouvaient être plus proches : ma sœur Barberina est née le 27.2.1944, suivie par moi le 16.10.1945 et par mon frère Francesco le 20.7.1947. Cependant, cette beauté provisoire de la vie que mon père a su immortaliser en quelques déclics — révélant un geste heureux ou la parution soudaine d’un rayon de soleil — fait désormais partie de notre ADN et finalement de notre essence vitale commune.

Giovanni Merloni