« Il y a eu des jours où il a suffi du regard, du clin d’œil d’un inconnu pour nous faire tressaillir et nous arrêter devant le précipice » (La pointe de l’iceberg n. 16)

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Turin, 1er mai 2008, fête du Travail au lendemain d’une débâcle électorale particulièrement déchirante pour le centre gauche en Italie

Mes chers lecteurs,
Ça fait plusieurs jours qu’ils étaient déjà prêts, le cœur et le corps de l’article d’aujourd’hui, consacré au rapport entre la Résistance à la dictature en Italie et la recherche de formes d’expression littéraires et artistiques alternatives aux multiples muselières que le régime mussolinien imposait par le biais du conformisme et de la violence.
Le témoignage de Cesare Pavese du 20 mai 1945 suffisait déjà, en lui-même, à expliquer les raisons de ma citation dévouée.
Cependant, j’aurais voulu être capable d’expliquer, en quelques mots, un inquiétant parallélisme, que je vois comme dans un miroir renversé :
— d’un côté, ce prodigieux procès de construction de la liberté dans la poésie et le roman (notamment chez des écrivains devenus célèbres au lendemain de la Libération, comme Cesare Pavese, Elio Vittorini, Italo Calvino, Natalia Ginzburg, Beppe Fenoglio et Mario Soldati, pour ne parler que des écrivains de Turin et du Piémont) : une construction alimentée par un dialogue fertile avec des « ailleurs » d’emprunt, épurés par la magie de la traduction, qui aboutit finalement à l’affranchissement des mensonges rhétoriques et baroques de la langue officielle ;
— de l’autre côté, le procès actuel où toute ambition de conjuguer la vérité avec la sincérité et la recherche intransigeante d’une beauté cohérente va depuis des années cogner contre un nouveau « langage des choses » que je perçois comme une censure et une dictature. Malheureusement, le singulier parallélisme entre la « xénophilie » de nos plus grands écrivains du XXe siècle et « l’amour de l’ailleurs » que je partage avec nombre d’émigrants ayant abandonné l’Italie à contrecœur ne semble pas aboutir au même résultat. Si, traduisant en italien William Faulkner, Ernest Hemingway et Francis Scott Fitzgerald, Cesare Pavese avait su « importer » dans notre langue un vigoureux souffle de liberté, je crois que mon apprentissage ni mes échanges de plus en plus intéressants, pour moi, avec la littérature française n’auront aucune rechute dans le pays où j’ai quand même essayé de faire de mon mieux jusqu’à mes soixante et un ans.
Pendant ces derniers jours, j’essayais de reconstruire de façon assez synthétique — autour des mots « Libération », « Constitution républicaine », « Unité » et « Humanité » — la parabole politique et culturelle de mon pays de 1945 à nos jours en suivant des dates-charnières dont je garde une précise mémoire. Mais ce n’est pas à moi de le faire. Il me faudrait le courage d’une fiction aussi romanesque que solitaire digne d’écrivains majeurs comme l’auteur du « Maître et Marguerite » ou du « Désert des tartares »…
Giovanni Merloni

« Il y a eu des jours où il a suffi du regard, du clin d’œil d’un inconnu pour nous faire tressaillir et nous arrêter devant le précipice »

Depuis des années, nous tendons nos oreilles aux nouveaux mots. Depuis des années, nous apercevons les sursauts et les bégaiements des créatures nouvelles et saisissons en nous-mêmes ou dans les voix suffoquées de ce pays qui est le nôtre comme un souffle tiède de naissance. Mais ce furent très peu les livres italiens que nous eûmes envie de lire dans les bruyantes journées de l’ère fasciste, pendant cette absurde vie désœuvrée et pleine de contraintes que nous dûmes mener alors, et, plus que des livres, nous connûmes des hommes, la chair et le sang d’où les livres naissent. Dans nos efforts pour comprendre et pour vivre nous soutinrent des voix étrangères : chacun de nous fréquenta et aima de véritable amour la littérature d’un peuple, d’une société éloignée, et en parla, en fit la traduction, jusqu’à en faire une patrie idéale. Dans le langage fasciste, on appelait tout cela xénophilie. Les moins agressifs nous accusaient de vanité, d’exhibitionnisme ou alors d’exotisme frivole, tandis que les plus austères disaient que nous cherchions dans les modèles au-delà de l’océan et des Alpes un exutoire à notre manque de discipline sexuelle et sociale. Naturellement, ils ne pouvaient pas admettre que nous allions chercher ailleurs en Amérique, en Russie ou en Chine, et l’on ne sait pas où, cette chaleur humaine que l’Italie officielle ne nous donnait pas. Ils n’admettaient pas non plus que nous cherchions tout simplement nous-mêmes. Mais justement, ce fut ainsi.
Là-bas, nous cherchâmes et trouvâmes nous-mêmes. Depuis les pages abruptes et bizarres de ces romans, depuis les images de ces films, arriva jusqu’à nous une première certitude : le désordre, même le plus violent et l’inquiétude de notre adolescence et de la société tout entière qui nous enveloppait, ils pouvaient se résoudre et s’apaiser dans un style, dans un ordre nouveau. Ils pouvaient et devaient se transfigurer en une nouvelle légende de l’homme. De cette légende, de cet esprit classique nous saisîmes le pressentiment dans la dure écorce de mœurs et de langages qui n’étaient pas faciles ni toujours accessibles ; mais, petit à petit, nous apprîmes à les chercher, à les soupçonner, à les deviner au fur et à mesure de chaque rencontre humaine.
Nous savons, maintenant, en quelle direction il nous faut travailler. Les signes éparpillés que pendant les années sombres nous cueillions dans la voix d’un ami, lors d’une lecture, de quelques joies et de beaucoup de douleur , ils se sont à présent recomposés en un discours clair et aussi en une promesse. Et voilà le discours : nous n’irons pas vers le peuple. Parce que nous sommes déjà ce peuple et que tout le reste n’existe pas.
Nous irons plutôt vers l’homme. Parce que l’obstacle, la croûte à briser est là, dans la solitude de l’homme — de nous et des autres.
La nouvelle légende, le nouveau style, et même notre bonheur ne réside qu’en ça.
Se donner le but d’aller vers le peuple : ça revient au même qu’avouer une mauvaise conscience. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de remords, mais pas celui de n’avoir jamais oublié de quelle chair nous sommes. Nous savons que dans cette couche de la société qu’on a l’habitude d’appeler peuple le rire est plus franc, la souffrance plus vive, le mot plus sincère. Et nous prenons en compte tout cela. Mais quelle autre signification y a-t-il, en cela, en dehors du constat que dans le peuple la solitude est déjà vaincue — ou en train de l’être ? Avec ce même esprit, dans les romans, dans les poésies et dans les films qui nous dévoilèrent à nous-mêmes dans un passé très proche, l’homme était plus franc, plus vivant et sincère vis-à-vis de ce qu’on faisait chez nous. Cela dit, nous ne nous confessons pas inférieurs ou différemment constitués par rapport aux hommes qui font ces romans et ces films. Comme pour eux, pour nous aussi la tâche est dans la découverte, dans la célébration de l’homme au-delà de la solitude, au-delà de toutes les solitudes de l’orgueil et du sens.

Ces années d’angoisse et de sang nous ont appris que l’angoisse et le sang ne marquent pas la fin de tout. Une chose se sauve de l’horreur, elle est l’ouverture de l’homme envers l’homme. De cela, nous sommes tout à fait sûrs, parce que jamais l’homme n’a été moins seul que pendant ces temps de solitude affreuse. Il y a eu des jours où il a suffi du regard, du clin d’œil d’un inconnu pour nous faire tressaillir et nous arrêter devant le précipice. Nous savions, nous savons que partout, dans les yeux les plus ignares et les plus torves, une charité et une innocence couvent que c’est à nous de partager.
Bien de barrières et stupides murailles se sont écroulées en ces jours-ci. Même pour nous, obéissant depuis longtemps déjà à la supplique inconsciente de toute présence humaine, ce fut une surprise de nous voir envahis, submergés par autant de richesse. Il est vrai que l’homme a dévoilé ce qui demeure en lui de plus vif. Maintenant, puisque c’est nous qui en avons la tâche, il attend que nous sachions le comprendre et en parler.
Parler. Les mots sont notre métier. Nous assumons cela sans ombre de timidité ni d’ironie. Les mots sont des choses tendres, intraitables et vivantes, faites pour l’homme tandis que l’homme n’est pas fait pour elles. Nous avons tous la sensation de vivre dans un temps où cela devient nécessaire de ramener les mots à la même netteté nue et solide qu’ils avaient quand l’homme les créa pour s’en servir. Et, puisque les mots servent à l’homme, il nous arrive justement que les nouveaux mots nous saisissent et nous émeuvent comme une prière ou un bulletin de guerre et cela n’a rien à voir avec aucune des voix, même les plus pompeuses, du monde qui meurt.
Notre tâche est difficile, mais vivante. Elle est aussi la seule qui garde un sens et une espérance. Les hommes qui attendent nos mots, ce sont de pauvres hommes comme nous. Comme nous les sommes si nous oublions que la vie est dans la communion. Ils nous écouteront avec sévérité et confiance à la fois, prêts à incarner les mots que nous dirons. Les décevoir ce serait les trahir et ce serait aussi trahir notre passé..

Cesare Pavese
Article publié sur L’Unità de Turin, 20 mai 1945

« Ci furono giorni che bastò lo sguardo, l’ammicco di uno sconosciuto per farci trasalire e trattenerci dal precipizio »

Da anni tendiamo l’orecchio alle nuove parole. Da anni percepiamo i sussulti e i balbettii delle creature nuove e cogliamo in noi stessi e nelle voci soffocate di questo nostro paese come un tepido fiato di nascite. Ma pochi libri italiani ci riuscì di leggere nelle giornate chiassose dell’èra fascista, in quella assurda vita disoccupata e contratta che ci toccò condurre allora, e più che libri conoscemmo uomini, conoscemmo la carne e il sangue da cui nascono i libri. Nei nostri sforzi per comprendere e per vivere ci sorressero voci straniere: ciascuno di noi frequentò e amò d’amore la letteratura di un popolo, di una società lontana, e ne parlò, ne tradusse, se ne fece una patria ideale. Tutto ciò in linguaggio fascista si chiamava esterofilia. I più miti ci accusavano di vanità esibizionistica e di fatuo esotismo, i più austeri dicevano che noi cercavamo nei gusti e nei modelli d’oltreoceano e d’oltralpe uno sfogo alla nostra indisciplina sessuale e sociale. Naturalmente non potevano ammettere che noi cercassimo in America, in Russia, in Cina e chi sa dove, un calore umano che l’Italia ufficiale non ci dava. Meno ancora, che cercassimo semplicemente noi stessi. Invece fu proprio così.
Laggiù noi cercammo e trovammo noi stessi. Dalle pagine dure e bizzarre di quei romanzi, dalle immagini di quei film venne a noi la prima certezza che il disordine, la stessa violenza, l’inquietudine della nostra adolescenza e di tutta la società che ci avvolgeva, potevano risolversi e placarsi in uno stile, in un ordine nuovo, potevano e dovevano trasfigurarsi in una nuova leggenda dell’uomo. Questa leggenda, questa classicità la presentimmo sotto la scorza dura di un costume e di un linguaggio non facile, non sempre accessibili; ma a poco a poco imparammo a cercarla, a supporla, a indovinarla in ogni nostro incontro umano.
Noi adesso sappiamo in che senso ci tocca lavorare. I cenni dispersi che negli anni bui raccoglievamo dalla voce di un amico, da una lettura, da qualche gioia e da molto dolore, si sono ora composti in un chiaro discorso e in una certa promessa. E il discorso è questo, che noi non andremo verso il popolo. Perché già siamo popolo e tutto il resto è inesistente.
Andremo se mai verso l’uomo. Perché questo è l’ostacolo, la crosta da rompere: la solitudine dell’uomo – di noi e degli altri.

La nuova leggenda, il nuovo stile sta tutto qui. E con questo la nostra felicità.
Proporsi di andare verso il popolo è in sostanza confessare una cattiva coscienza. Ora, noi abbiamo molti rimorsi ma non quello di aver mai dimenticato di che carne siamo fatti. Sappiamo che in quello strato sociale che si suole chiamare popolo la risata è più schietta, la sofferenza più viva, la parola più sincera. E di questo teniamo conto. Ma che altro significa ciò sennonché nel popolo la solitudine è già vinta – o sulla strada di esser vinta? Allo stesso modo, nei romanzi, nelle poesie e nei film che ci rivelarono a noi stessi in un vicino passato, l’uomo era più schietto, più vivo e più sincero che in tutto quanto si faceva a casa nostra. Ma non per questo noi ci confessiamo inferiori o diversamente costituiti dagli uomini che fanno quei romanzi e quei film. Come per costoro, per noi il compito è scoprire, celebrare l’uomo di là dalla solitudine, di là da tutte le solitudini dell’orgoglio e del senso.

Questi anni di angoscia e di sangue ci hanno insegnato che l’angoscia e il sangue non sono la fine di tutto. Una cosa si salva sull’orrore, ed è l’apertura dell’uomo verso l’uomo. Di questo siamo ben sicuri perché mai l’uomo è stato meno solo che in questi tempi di solitudine paurosa. Ci furono giorni che bastò lo sguardo, l’ammicco di uno sconosciuto per farci trasalire e trattenerci dal precipizio. Sapevamo e sappiamo che dappertutto, dentro gli occhi più ignari o più torvi, cova una carità, un’innocenza che sta in noi condividere.
Molte barriere, molte stupide muraglie sono cadute in questi giorni. Anche per noi, che già da tempo ubbidivamo all’inconscia supplica di ogni presenza umana, fu uno stupore sentirci investire, sommergere da tanta ricchezza. Davvero l’uomo, in quanto ha di più vivo, si è svelato, e adesso attende che noialtri, cui tocca, sappiamo comprendere e parlare.
Parlare. Le parole sono il nostro mestiere. Lo diciamo senza ombra di timidezza o di ironia. Le parole sono tenere cose, intrattabili e vive, ma fatte per l’uomo e non l’uomo per loro. Sentiamo tutti di vivere in un tempo in cui bisogna riportare le parole alla solida e nuda nettezza di quando l’uomo le creava per servirsene. E ci accade che proprio per questo, perché servono all’uomo, le nuove parole ci commuovano e afferrino come nessuna delle voci più pompose del mondo che muore, come una preghiera o un bollettino di guerra.
Il nostro compito è difficile ma vivo. È anche il solo che abbia un senso e una speranza. Sono uomini quelli che attendono le nostre parole, poveri uomini come noialtri quando scordiamo che la vita è comunione. Ci ascolteranno con durezza e con fiducia, pronti a incarnare le parole che diremo. Deluderli sarebbe tradirli, sarebbe tradire anche il nostro passato..

Cesare Pavese
Articolo pubblicato su L’Unità di Torino, 20 maggio 1945

Une seule strophe pour la paix dans le monde (libre contribution à l’initiative du 21 juin des Poètes sans frontières)

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Ninetto Davoli et Totò en « Uccellacci et uccellini » de Pier Paolo Pasolini

Ce vendredi 21 juin, les Poètes sans frontières ont lancé une chaîne poétique sur le thème de la PAIX.
Les amis et les sympathisants de Poètes sans frontières ont été invités à consacrer une minute dans la journée à la lecture à voix haute d’un poème ayant pour sujet la Paix.
Pour participer moi aussi à cette initiative à la fois solennelle et solidaire, j’ai invité mes amis de Twitter à m’envoyer une citation de leur choix sur le thème de la Paix, ou alors une poésie d’eux-mêmes, qu’au fur et à mesure je vais insérer ci-dessous.

Et voilà ma contribution : le texte d’une chanson au sujet de la guerre écrite par Italo Calvino en 1958 :

Où s’envole-t-il le vautour ?

Un jour dans le monde, la dernière guerre se termina,
le sombre canon se tut et ne tira plus,
alors que, depuis la terre aride,
en manque de son affreuse nourriture,
un troupeau de vautours noirs se leva.

Où s’envole-t-il le vautour ?
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en de ma terre à moi :
c’est la terre de l’amour.

Le vautour chercha le fleuve
et le fleuve lui dit : « Non !
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en !
Dans le limpide courant,
on ne voit, maintenant,
que les carpes et les truites,
ils ne sont plus là les corps des soldats
qui le font saigner ».

Où s’envole-t-il le vautour ?
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en de ma terre à moi :
c’est la terre de l’amour.

Le vautour chercha la forêt,
mais la forêt lui dit : « Non !
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en !
Parmi les feuilles, au milieu des branches,
seuls les rayons de soleil passent,
les écureuils et les grenouilles,
et l’on ne veut plus des coups du fusil ».

Où s’envole-t-il le vautour ?
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en de ma terre à moi :

c’est la terre de l’amour.

Le vautour bondit sur l’écho,
l’écho aussi lui dit : « Non ‘
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en !
Je ne porte que les chants,
les bruits sourds des sapes,
les rondes et les berceuses,
je n’en veux plus du grondement du canon ».

Où s’envole-t-il le vautour ?
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en de ma terre à moi :
c’est la terre de l’amour.

Le vautour s’en alla chez les Allemands,
les Allemands lui dirent : « Non !
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en !
Nous ne voulons plus manger de la boue,
de la haine et du plomb dans les guerres,
du pain et des maisons dans la terre d’autrui,
nous ne voulons plus voler ».

Où s’envole-t-il le vautour ?
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en de ma terre à moi : c’est la terre de l’amour.

Le vautour s’en alla chez la mère
et la mère lui dit : « Non !
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en !
Mes enfants je ne les donne
qu’à une belle fiancée
qui les emmène dans son lit,
je ne les envoie pas tuer ! »

Où s’envole-t-il le vautour ?
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en de ma terre à moi :
c’est la terre de l’amour.

Le vautour chercha l’uranium
et l’uranium lui dit : « Non !
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en !
Ma force nucléaire
nous amènera sur la Lune,
elle n’explosera pas, brûlante,
en détruisant les villes ».

Où s’envole-t-il le vautour ?
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en de ma terre à moi :
c’est la terre de l’amour.

Mais ceux qui regrettaient les guerres, ce jour-là,
dans un lieu déserté pour comploter se rassemblèrent.
Ils virent ce troupeau arriver, voltigeant, du ciel,
et descendre, descendre avant que quelqu’un s’écriât :

Où s’envole-t-il le vautour ?
Vole ailleurs, vautour,
vole-t’en de ma tête à moi :
mais le rapace les dévora.
Italo Calvino, Dove vola l’avvoltoio ? (Trad. Giovanni Merloni)

Giovanni Merloni, La menace, pastel sur papier, 1970

Une seule strophe pour la paix

J’avais un revolver. L’elfe s’intéressa :
 » Quel est cet os coudé qui dans ta main scintille ?
– Quand j’ai raison, je tire et l’autre décanille.
– Si tu as tort ? – Je tire !  » Et, voltant, me laissa.
Noël Bernard

Paix à celui qui hurle parce qu’il voit clair
Paix à nos esprits malades, à nos coeurs éclatés
Paix à nos membres fatigués, déchirés
Paix à nos générations dégénérées
Paix aux grandes confusions de la misère
Paix à celui qui cherche en se frappant la tête contre les
murs de béton
Paix au courroux de l’homme qui a faim
Paix à l’enfant qui vient de naître
Paix à la haine, à la rage des opprimés
Paix à celui qui travaille de ses mains
Paix à cette nature qui nous a toujours donné le meilleur
d’elle-même
et dont chaque homme quel qu’il soit a besoin
Paix à nos ventres, grands réservoirs de poubelles
académiques
Paix à vous mes amis, dont la tendresse m’est une
nécessité
Paix et respect de la vie de chacun
Paix à la fascination du feu, paix au lever du jour, à la
tombée de la nuit

Paix à celui qui marche sur les routes jusqu’aux horizons
sans fin
Paix au cheval de labours
Paix aux âmes mal-nées qui enfantent des cauchemars
Paix aux rivières, aux mers, aux océans
qui accouchent de poissons luisants de gas-oil
Paix à toi ma mère, dont me sourire douloureux s’efface
auprès de tes enfants
Paix enfin à celui qui n’est plus et qui toute sa vie
a trimé attendant des jours meilleurs
PAIX…
PAIX…
PAIX…
Catherine Ribeiro + Alpes, par Marie-Noëlle Bertrand

C’est la récolte et sur les doigts, fleurit un réseau écarlate. On l’aspire, sans trop penser. Des billes rouges, et des filins, qui se relient et qu’on avale. Ne gâchons pas. Et l’on retourne à la moisson, un nouveau ruisseau à l’index. Déjà réapparu. Encore du rouge et l’on recycle, et l’on avale, et il reviendra dans les veines.
Oui, mais on cueille.
N’importe quel serpent se mordrait bien la main, si il en avait une.
Voilà le champ vidé, nous en voilà des tonnes, et nous voilà comptable. Et tout bien réfléchi, nous aurions préféré en calculer moins long.
Si nous n’avions pas tant fourni d’engrais à nos chardons.
François Bonneau

Le soir
on croise les jambes
on fume
on regarde les oiseaux
qui plongent vers le haut
dans la lumière.
Thomas Vinau, La trève
par Brigitte Célérier

«Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières.
Les roseaux sont nombreux et le roc est épais ;
Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres,
Plus de sang ! Désormais vivez comme des frères,
Et tous, unis, fumez le Calumet de Paix !»

Charles Baudelaire, par Élisabeth Chamontin

J’attends la fuite des vents
à la renverse
paix sur les noyés et les goémons
paix sur les îles et les quais

mon cœur
tranquille caboulot
à la bonne brise
au-dessus des limons
affiche son enseigne
« Au repos du marin »
Xavier Grall par Claudine Chapuis

un désir d’union
oh ! ce désir d’union

fluide, fertile
double du double
double du redoublement

pétales ouverts
pétales sans fin, parfumés du parfum de l’indicible
la fleur du perpétuel

fontaines
le pouls de la fenêtre s’éveille
le pouls lumineux du point du jour
éblouissant
Henri Michaux – Paix dans les brisements
par Clotilde Daubert

C’est un matin très sombre, au dehors il fait noir.
Par ce temps j’ai besoin d’un grand café bien noir
Je t’apporte un bon thé au lit, si t’es pas contre
Mon pied, le pied du lit : douleur de la rencontre
Guy Deflaux, 10.12.2011

Entendu il y a un long temps dans une allée d’un hypermarché:
« Ce n’est pas tant pour les autres que l’on pardonne que pour soi. »
José Defrançois

« Sur les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom »
Paul Eluard
par Marie-Christine Grimard

La paix, objet de ma quête nocturne !
Fenêtre fermée contre voisin fêtard,
Tout petits écouteurs,
Un bel album du Zawinul Syndicate,
Fondu au noir.
Claire Grivet

Trouver enfin la paix qui douce y pleut…
Y pleut des voiles du matin sur le chant des grillons
Là-bas, où minuit n’est qu’étincelles, midi pourpres lueurs
Et le soir nuées de vols de lingots…
W.B. Yeats, the Lake Isle of Innisfree: …
par Claire Grivet

« Art des jours art des nuits
La balance des blessures qui s’appelle Pardonne
Balance rouge et sensible au poids d’un vol d’oiseau
Quand les écuyères au col de neige les mains vides
Poussent leurs chars de vapeur sur les prés
Cette balance sans cesse affolée je la vois
Je vois l’ibis aux belles manières
Qui revient de l’étang lacé dans mon cœur
Les roues du rêve charment les splendides ornières
Qui se lèvent très haut sur les coquilles de leurs robes
Et l’étonnement bondit de-ci de là sur la mer
Partez ma chère aurore n’oubliez rien de ma vie
Prenez ces roses qui grimpent au puits des miroirs
Prenez les battements de tous les cils
Prenez jusqu’aux fils qui soutiennent les pas des danseurs de corde et des gouttes d’eau
Art des jours art des nuits (…) »
André Breton, Clair de terre, « Non-lieu » (Poésie/Gallimard; 1966, page 109)
par Dominique Hasselmann

La plus jolie prière
Le regard innocent
Du tout-petit enfant
Lui ne veut ni la guerre
Ni la peur, ni le sang
Mais l’amour de sa mère
Et la paix sur la terre.
Josette Hersent

pas facile
de placer des mots
entre la lumière qui tombe
et puis la peur qui vient
on ne sait d’où au point
de devoir prendre l’air
qui manque
Antoine Emaz Os Editions Tarabuste
par Élise Lamiscarre 

«Car ces cœurs qui haïssaient la guerre
battaient pour la liberté au rythme même
des saisons et des marées,

du jour et de la nuit.
Robert Desnos 1943
par Laurence Lebel

Double éclair. Des champignons surgirent autour de la montagne où l’ermite avait fui, loin des irrécupérables, trop près encore de sa faiblesse pour se reposer. Les champignons croissaient en accéléré, leurs spores en crinière léonine virant de l’orange au blanc. Enfin, la paix.
Marc Mahé Pestka

si vis pacem para bellum
ses vices parsèment bel homme
si tu veux la paix prépare la guerre
sicut vela parentes alas agerent
(approche fantassine fantaisiste)
Noëlle Rollet

Avec des mots très simples
Sans fard et sans tics
De langage
Tout enrobés au lait
De la tendresse humaine
Le poète s’écrie :
Allez en Paix !
Francis Vladimir

S’agit-il d’une Motivation, ou alors avons-nous tous affaire à une Modification ? (La pointe de l’iceberg n. 15)

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Giovanni Merloni, On the road, acrylique sur toile 100 x 81 cm, 2019

S’agit-il d’une Motivation, ou alors avons-nous tous affaire à une Modification ?

Dans l’un de mes textes repères préférés, en faisant régulièrement la navette entre les deux Panthéons de Paris et de Rome, Léon Delmont, un Français très gentil, tout en « vous » adressant son monologue tout à fait adapté au rythme du train ainsi qu’aux déguisements sociaux que la vieille Europe lui imposait incessamment comme des tabous, se préparait à affronter une profonde modification dans sa vie.
Puisqu’il s’agissait d’un (nouveau) roman à l’esprit ouvert et problématique, le lecteur n’était pas, en principe, obligé de lui croire : au-delà de la modification produite par une rupture personnelle et privée plus ou moins définitive, ce voyageur torturé découvrait « dans les choses » l’écroulement, autour de lui, d’un système de certitudes dont la certitude de l’amour ne se révélait qu’une miette. Une prodigieuse clairvoyance, celle de Michel Butor qu’en 1957 saisissait déjà la métamorphose profonde que les humains allaient subir par les mille sirènes d’un progrès soi-disant bénéfique et prometteur ayant au contraire en lui-même les instruments fatals de la désintégration et de la transformation des êtres pensants en robots…
Bien sûr, s’inspirant à la magie d’une idéale proximité, ressemblance et même affinité entre les deux villes de Rome et Paris, ce roman ne se borne pas à proposer au lecteur une vision pour ainsi dire matérialiste de la modification en acte. Il contient une invitation à la spiritualité, religieuse dans le fond, aidant à entrevoir une possible sortie dans la beauté que malgré tout reproduit le rythme du train avec toutes les transitions, même redoutables et affreuses, qui menacent nos existences.
Qu’il se dérobe ou pas, totalement ou partiellement, à cette modification annoncée, Léon renoncera, comme le Baptiste des Enfants du Paradis (1945), à l’amour de sa Garance à lui. Car le voyage n’a finalement pas le don de rapprocher jusqu’au bout, comme le peut la rêverie d’un instant, deux réalités lointaines et tout compte fait non assimilables. Le voyageur finira par soumettre ses glorieuses rêveries au rythme d’un train qui ne va nulle part. Ou alors il se déplacera à l’infini d’un pôle à l’autre de son univers, tout en sachant que ses déplacements ne changeront rien à son existence piégée ni à son destin escompté… Parce que la véritable modification n’est pas le résultat d’un acte libre ni d’un geste fou. Elle se produit invisiblement et durablement en chacun de nous comme une drogue nous ouvrant des paradis qui ne le sont pas.

video della « motivation » ::

« La motivation » (2009) avec Paolo Merloni.
Réalisation : Gabriella Merloni

Je viens de citer ce livre de Michel Butor qui m’avait profondément touché au temps de ma première installation à Paris — période caractérisée alors par plusieurs allers-retours de Paris à Rome sur le même Palatino dont se servait Léon Delmont — parce qu’en retrouvant une vidéo réalisée en 2009 par ma fille Gabriella au sujet de « La motivation », ayant pour unique acteur mon fils Paolo, la répétition obsessionnelle de ce titre emblématique m’a brusquement invité à réfléchir.
D’abord, je me suis interrogé sur le rôle qu’une sincère motivation assume en chacune de nos actions délibérées.
Ensuite, je me suis trouvé en forte difficulté devant une question plus philosophique : existe-t-il un rapport entre la motivation requise pour n’importe quelle candidature d’emploi et la motivation réelle des entreprises publiques et privées ?
Enfin, une hypothèse a jailli tout à fait spontanément. Puisqu’on vit désormais plongé dans un monde changé ou, pour mieux dire, intimement modifié, est-ce qu’entre-temps, sous nos regards impuissants et forcément distraits, une modification s’est produite dans le mécanisme vertueux de la motivation ?

Giovanni Merloni

Les sept désirs d’un septuagénaire (Extrait de la Ronde du 15 mai 2019)

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Aujourd’hui, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 mai dernier, autour du thème « désir/s », publié ce jour-là sur le blog JFrish de Joseph FRISCH.
G.M.

Giovanni Merloni, Le duo, acrylique sur toile 61×46 cm, 2019

Avant 1968, dans ma langue d’origine, le mot « désir » était presque un tabou, évoquant sans doute, sous l’empire absolu d’une église omniprésente, le « desiderio della mela » (désir de la pomme) dont Ève fut subjuguée, précipitant l’immense peuple des humains dans la faute et, par conséquent, dans les pièges du pouvoir absolu et de la censure.
Certes, dans l’incontournable film en bande dessinée de Walt Disney, Cendrillon chantait de sa voix argentine :

«…Les rêves sont des désirs » .

Et, bien sûr, les personnes cultivées avaient retenu une notion plus ou moins vague de la leçon de Freud, ô combien sage et libératrice !
Les pauvres adolescents comme moi, tiraillés par les devoirs et les urgences brusques d’une nouvelle vie jaillissant sans transition des cendres de l’enfance, recherchaient les réponses dans les livres.
Heureusement, dans notre appartement spartiate — que ma mère avait su quand même rendre élégant —, il y avait une bibliothèque où les livres maudits n’étaient pas cachés !
Mon premier maître d’insoumission ce fut le Boccace, prodigieux connaisseur des langues anciennes et courageux témoin d’une grande vitalité souterraine au sein d’une région — la Toscane au XIIIe siècle — où les préceptes de l’église cognaient contre une société en brusque évolution. Sa magistrale ironie ne se séparait de l’aspiration aux sentiments purs et élevés qu’en face de l’évidence des faits et des comédies que le désir provoque, surtout quand il est contrarié ou empêché.
Par le biais de la dérision des prêtres ou des moines maladroits, de mes ingrats treize ou quatorze ans, j’apprenais l’innocence de cette force animale suscitée par le désir irrépressible d’aller à la rencontre de la différence.
Mon deuxième maître a été Choderlos de Laclos. Ses « Liaisons dangereuses » à la couverture céleste, tout en m’ouvrant ce monde du XVIIIe siècle propice au dialogue épistolaire, révélèrent à mes yeux le véritable enjeu : ce que le désir déjouait c’était la possibilité d’être libre. En attendant la liberté, on s’accordait le plaisir d’être des libertins… Une façon peut-être de lutter pour avoir une orbite dans le firmament hiérarchiquement établi de la cour du Roi.
Avec le temps et les lectures, où les romans occupaient la plus grande place, j’ai appris enfin que le désir ne peut pas être relégué au seul témoignage de notre vie amoureuse ou, pour mieux le dire, sexuelle.

Ensuite, avançant dans le chemin de la vie, on se voit au fur et à mesure démunis, hélas, face à certains genres de désir. Il y a pourtant une sorte de compensation : de nouveaux désirs remplacent les anciens. Ou, tout simplement, ils s’y ajoutent selon une progression directement proportionnelle à l’âge. Si après les 12-13 ans on n’a qu’un désir au monde, après 20 ans on en a deux, trois après les 30 ans et ainsi de suite…

Les sept désirs d’un septuagénaire

J’ai le désir de retrouver le souffle après la chute,
renouant brusquement avec les surprises du jour.

J’ai le désir de changer en sourire de joie
la grimace figée d’un émoi délétère.

J’ai le désir de remonter la montagne
en écartant dignement les cailloux roulants.

J’ai le désir de nous frayer un chemin de liberté
main dans la main avec mes camarades en colère.

J’ai le désir de sortir indemne
de l’abrupt récit de notre histoire trahie,
leurrée par la beauté des lieux où nous avons grandi.

J’ai le désir de partager le projet gigantesque
d’un monde respectueux de lui-même,
de peuples qui cessent de se suicider,
de gens qui arrêtent de s’entretuer.

Et je désire enfin qu’on laisse vivre
les poètes et les bêtes,
les arbres et les Vénus en marbre,
les insectes et les architectes,
nos villes natales avec leurs cathédrales,
les vérités des livres et des humains ivres !

Giovanni Merloni

« Mémoire comme citadelle préservant des amours en cage… » (Rencontre des Poètes sans frontières avec Kim Waag)

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Christian Malaplate, Kim Waag et Claire Dutrey

« Mémoire comme citadelle préservant des amours en cage… »

« Dans l’univers de la poésie, le voyage est inégal. On se laisse plus facilement bercer par des rythmes connus, déclenchés au fur et à mesure par les strophes célèbres des Maîtres incommensurables, ou alors par les voix abruptes, en contre-chant, de quelques poètes maudits. Cependant, au cours de notre navigation, il nous arrive de frôler de nouvelles constellations, des voix inattendues qui d’un coup nous intriguent ou alors s’emparent de notre enthousiasme au fur et à mesure de leurs apparitions sur le plateau de la scène ouverte… »
Voilà ce que m’a confié l’un des participants, vendredi dernier, le 24 mai, à la rencontre des Poètes sans frontières — au Hang’Art, 63 quai de Seine, 75019 Paris —, consacrée à Kim WAAG, une poète à part entière tout en étant depuis toujours chanteuse, musicienne, danseuse et plasticienne.

Dans le petit espace perturbé par les sirènes des ambulances et les bruits désormais familiers d’un local consacré à l’éphémère contemporain, il était difficile sinon impossible d’accueillir même un échantillon des performances musicales-poétiques dont Kim WAAG fait souvent cadeau au public médusé de la salle Pétrarque de Montpellier ou au sein de l’association Cadence Art Vocal qu’elle anime, avec le soutien du maire-poète, dans la commune de Palavas-Les-Flots.
Au commencement, l’absence de Vital Heurtebize, actuellement au Canada, laissait serpenter une certaine inquiétude parmi les participants. Avec très peu de mots efficaces, Vital Heurtebize aurait d’emblée « situé » l’invitée et son monde poétique dans la dimension réelle, humaine, dont tout un chacun avait besoin pour apprendre jusqu’au bout la valeur de ce qu’elle allait nous partager.
Heureusement, à la place de Vital Heurtebize, il y avait Christian Malaplate, un homme tout à fait à la hauteur de cette tâche, partageant, en tant que vice-président des Poètes sans frontières, le même esprit fondateur, engagé et engageant que Vital Heurtebize reconnaît à la poésie. En plus, à travers les émissions « Traces de lumières » (poésie et Carnets de voyage) qu’il anime auprès de RADIO FM PLUS 91fm, dont il est Président, Christian Malaplate consacre énormément d’énergies et d’intelligence au partage de la poésie avec le souci constant de l’approfondissement et de la qualité. Poète et écrivain reconnu, Christian Malaplate a mûri une grande expérience de passeur de poésie et d’animateur de scènes ouvertes où jusqu’ici quatre mille poètes ont pu s’exprimer, apprenant à mesurer leur univers intime à l’échelle branlante d’auditoires exigeants et sensibles.

Enfin, grâce aux lectures denses et pertinentes de Claire Dutrey et à la présentation illuminée de Christian Malaplate, ceux qui voyaient Kim WAAG pour la première fois ont été bien aidés à en entendre et savourer à fond le message poétique.
Certes, l’envie demeure, en moi, d’assister prochainement à une performance poétique et musicale de Kim WAAG, comme « L’envol » par exemple, dont j’ai pu apprécier à la maison le splendide CD.
En manque de la dimension spectaculaire, qui fait évidemment partie de la personnalité de notre invitée, elle a pu néanmoins dialoguer de façon approfondie avec les autres poètes présents, ce qui a rendu finalement cette rencontre chaleureuse et sincère.

Accompagnés par la voix incontournable de Claire Dutrey, vous lirez ci-dessous quelques-uns des poèmes publiés dans « Paix dans le cœur. Un chemin de poèmes rassemblés ».
Ils correspondent, je crois, à une suprême exigence de décantation de l’essence et de l’essentiel de la vie, que Kim Waag a voulu extraire du magma d’une incessante création au service de la musique et de sa dimension théâtrale.
Fille de Cécile Waag, elle aussi poète reconnue, Kim WAAG a suivi avec une rigueur tout à fait prodigieuse les deux parcours parallèles de la musique et du chant et celui des arts plastiques. À l’origine, elle chantait surtout et au fur et à mesure qu’elle apprenait à créer des musiques d’accompagnement (d’abord aux poèmes de sa mère) elle a atteint un niveau de maîtrise musicale et de familiarité avec les mots lui ouvrant les portes de la poésie, sous forme de paroles pour ses chansons ou de poèmes libres tout à fait autonomes.
Je vois en ce parcours, et dans son penchant pour la mise en scène de spectacles au sens accompli, une véritable vocation théâtrale, la seule qui peut justifier d’ailleurs la cohabitation en elle de nombreux talents qui, en dehors de l’événement théâtral, se feraient réciproquement la guerre.
Je ne peux pas développer ici une trop longue réflexion que j’ai à cœur, sur le rapport entre la poésie et la chanson. Une grande partie des auteurs de chansons — Charles Trenet, Jacques Brel, Georges Brassens, Georges Gainsbourg, Léo Ferré et Barbara, par exemple — sont des poètes et même de grands poètes. En tout cas, tout en partageant ce qu’observe Christian Malaplate dans une émission de « Traces de lumières » consacrée aux poèmes en musique, je crois qu’en général la poésie n’ayant d’autre accompagnement que la musique des mots est finalement autre chose vis-à-vis de la chanson. Comme il arrive entre le roman et le film qui s’y inspire, il y a une distance, un décalage important entre la poésie et la chanson. Et aussi entre la chanson et la poésie accompagnée par la musique.

Je crois que Kim WAAG, ayant tout expérimenté de ces trois possibilités expressives, mérite toute notre attention pour chacune d’elles. Est-ce qu’elle se prend jusqu’au bout au sérieux ? se dérobe-t-elle, au contraire, comme une jongleuse très habile, aux lourdes responsabilités que comporte l’être, par exemple, une poète ?
Elle nous a confié que son but est la légèreté…

Par la seule musique des mots, dans ce recueil où le passé s’invite à petits pas, on découvre le désir irrépressible de revenir à l’intime, à la rêverie des « amours en cage » dont le dénouement, forcément caché, est quand même protégé par la mémoire.

Ce passage crucial de l’autodévoilement poétique de Kim WAAG me fait brusquement souvenir — pardonnez-moi de cette digression — d’une inoubliable promenade à Bruxelles, avec un couple d’amis très chers. Lui, un architecte totalement imprégné de culture française ayant eu une mère parisienne, nous conduisait avec légèreté et enthousiasme par les sentiers magiques de ses traversées universitaires, nous faisant découvrir de l’intérieur ce que Bruxelles était alors, dans les années 1970 et ce que cette ville extraordinaire demeure aujourd’hui, dans les années 2010. Notre promenade pleine de rires et de haltes aux comptoirs de la « Mort subite » s’échoua dans un petit café-bistrot derrière la Grande Place. Cette fois-là, nous ne nous arrêtâmes pas à boire : notre ami, à la vitesse d’un lièvre, nous invita à traverser des salles carrées combles de gens chuchotants… jusqu’à un petit escalier bien caché derrière un portemanteau très chargé.« Et puis, on montait là-haut ! » dit-il s’accompagnant d’un geste aussi inconsolable qu’élégant avant de faire demi-tour.
C’est dans la communion des émotions et dans le partage de nos plus douloureux secrets que la poésie et la joie de vivre se déclenchent à l’unisson.
Il suffit d’un seul geste, comme celui de mon ami de Belgique au bout d’une traversée fort évocatrice.
Il suffit d’un seul vers, au milieu de la « Traversée » poétique où Kim WAAG nous convie :

« Serait-ce de mauvais augure
De vouloir se débarrasser
Des images les plus obscures
Décramponnées à son passé ?

Mémoire comme citadelle
Préservant des amours en cage
S’attache à cette sentinelle
Ridée… »

« Il y a de belles salles, à Montpellier et partout dans la France, pour des retours éphémères à l’âge d’or de l’Arcadie poétique… », m’a soufflé dans l’oreille mon voisin de banc. « Tandis qu’ici, à Paris, tout semble se rétrécir ! En tout cas, même ici, avec la contrainte de s’exprimer sur un seul pied comme les grues, la scène ouverte a marché aussi bien pour l’invitée que pour les poètes présents… »

Giovanni Merloni

Claire Dutrey lit « Les routes » et « Écriture » de Kim WAAG

Les routes

Il est des routes droites
Rapides, attirantes
Des chaussées peu étroites
L’allure rassurante

Il est des routes courbes
Qu’on parcourt solitaire
Pour esquiver les fourbes
On accroît le mystère

Il est des routes sombres
Où l’on ne comprend pas
Ce qui agit dans l’ombre
Où s’égarent nos pas

Il est des routes fausses
Souvent l’on se fourvoie
Mais le destin nous hausse
Vers de multiples voies

Il est des routes vertes
Vibrantes de l’espoir
Peuplées d’hommes alertes
Toujours prêts à y croire

Il est des routes claires
Qui s’ouvrent devant nous
Dispensent la lumière
Que le matin dénoue

Alors toutes ces routes
Qui nous voient cheminer
Accompagnent nos doutes
Forment nos destinées

Kim Waag, Les routes, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 8-9

Kim WAAG etClaire Dutrey

Écriture

Rentrer en soi
Respirer l’espace intérieur
Cheminer le long de ses silences
Traverser les sentiers du temps
comme autant de possibles trajectoires :
Terres inconnues de l’écrit
Dont le mijotement tressaille au-dedans.

Nous, humbles créateurs de sons et d’images
Avançons à tâtons vers le profond de notre être
En pénétrant tout un monde mouvant.

Alors qu’on ne croit que décrire,
Les phrases emmènent bien plus loin les pensées
Dans des contrées encore inexplorées, en quête de vérité
La musique des mots anime des paysages singuliers
Qui notre vision transforme.

En ce voyage, Nul ne peut à l’avance connaître
Étapes ni destination.
Ainsi que l’Aimé toujours est inconnu
Après bien des années traversées ensemble
au coin du même feu,
Nous sommes à nous-mêmes des inconnus
À mesure que nous défrichons des terres nouvelles
jusqu’alors ignorées

Se tromper,
Hésiter,
Mot à mot avancer comme pas à pas
Ou se laisser aller dans un torrent de sensations
en longues phrases échevelées,
Revenir sur ses pas
Et, dans l’interrogation d’un regard chercher encor et encore
Quelle identité on ignore

Tandis que les poètes défunts s’amusent aimablement de
Nos inquiétudes d’explorateurs amoureux de mots
Et de rythmes
Qui fouillent la nuit noire,
Fébrilement nous inventons ces trésors porteurs de joie !

L’homme se cherche
Et par moments se trouve
Dans l’orchestration des paroles qui le façonnent

Pendant que la plume
Dessine les traits de cet incantatoire trajet
L’être s’épanouit dans une plénitude.

Kim Waag, Écriture, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 10-11

Claire Dutrey lit « Traversées » de Kim WAAG

Traversées

Voilà, ce matin j’ai brûlé
Des pans entiers de mon passé
Livrets pleins de mes écritures

De vieilles lettres abîmées
Et des almanachs éraflés
Des cahiers noircis par l’usure

Les flammes brûlaient mon visage
Et je voyais
Se consumer page après page
Tout mon passé

Dans le cœur une égratignure
Jusqu’à présent dissimulée
Révèle comme une fêlure
Une promesse effilochée

Un éclair tel une étincelle
Un tourment d’avant l’orage
Un souvenir infidèle
Fumée

Un coup de vent a emporté
Quelques feuillets tout enflammés
Arrachés à quelques brochures

Et devant mes yeux affolés
Un tas de brindilles allumées
Mit le feu dans l’herbe en griffure

Les flammes brûlaient mon visage
Et je tapais
À toute force sur les branchages
Entremêlés

Serait-ce de mauvais augure
De vouloir se débarrasser
Des images les plus obscures
Décramponnées à son passé ?

Mémoire comme citadelle
Préservant des amours en cage
S’attache à cette sentinelle
Ridée…

Quand le feu se fut arrêté
Laissant la place nettoyée
Pour la repousse de la nature

Sous les brindilles calcinées
S’exhalait un air parfumé
Prémices d’une vie future

Le soleil dorait mon visage
Et je voyais
Quelques morsures d’un autre âge
Se refermer

J’ai respiré la démesure
D’une soudaine étrangeté
Plus de repères dans l’aventure
Les tourments se sont envolés

Je ne me sens même plus frêle
Pas docile et pas trop sage
C’est la fête qu’une vie nouvelle
Présage

Maintenant que j’ai déroulé
Des pans entiers de mon passé
Enfin je me sens plus légère

L’histoire n’est pas oubliée
Mais les flammes l’ont épurée
La vie présente est une fête !

Kim Waag, Traversées, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 31-33

Claire Dutrey lit « L’infini » de Kim WAAG

L’infini

Que dit le batelier quand il navigue au loin,
Se laissant balloter au gré des vagues nues
Il avance au revers de la mer qui l’accueille :
Perpétuel roulis de la masse bleutée

Son regard se répand bien plus loin que la houle,
S’il cherche une limite à cette immensité
Alors sa vue se voile et son cœur est troublé,
Qui peut voir au-delà de l’horizon sans fin ?

Parti tôt ce matin relever ses filets
Dans le bercement calme, augure de l’aurore
Il aimerait pouvoir voguer sans aucun but
Se laisser dériver, explorer l’inconnu

Se remplir de lumière, accueillir les embruns
Sur ses joues, sur ses mains, lécher sa peau salée,
Se nourrir de soleil, sourire à l’Univers,
Dormir tout éveillé en respirant le ciel

Et son âme s’élève en un rayon de l’aube
Il revoit sa famille et ses amours passés
Son enfance joyeuse et ses parents défunts
Il rejoint tous les êtres, connus ou inconnus

Kim Waag, extrait de L’infini, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, page 47

Claire Dutrey lit « À la fin du jourL’infini » de Kim WAAG

À la fin du jour

À la fin du jour,
Quand l’agitation se dissipe
Pour laisser au crépuscule
La primeur d’un apaisement

À la fin du jour
Je m’étends près du tilleul
Pour accueillir les premières lueurs de nuit

À la fin du jour
Regarde les vols criailleurs des hirondelles
avant la sombritude
La silhouette des cèdres
encore éclairés vers l’ouest

Les nuées de moucherons groupés
Qui se déplacent en ondulant
Dans un bruissement d’air
Douceur de l’air, fraîcheur des plantes arrosées

Puis les chauves-souris au vol zigzagant
Comme ivres ou affolés.

À la fin du jour,
Les yeux perdus dans la vastitude du ciel
Je revois pas à pas le film de la journée écoulée :

Tumultes d’actions enchaînées sans relâche
Tâches accomplies,
Projets à peine ébauchés

À la fin du jour
Sous la voûte apaisante
L’agitation se dissout

Le corps lentement se dénoue
Il n’est plus temps pour les tracas

À la fin du jour
Même les arbres se calment
Et tous les petits insectes de l’herbe
S’endorment dans le soir

Avec Vénus et les premières étoiles,
Étincelles dans le noir
Tremblant sous la voûte immense,
Les oiseaux sont allés dormir

L’esprit s’élargit, la peau respire
Les pupilles se dilatent
Pour plonger dans l’océan de la voûte

Alors s’accueille avec bonheur
Le Silence.

Un disque argenté
Nage sur l’étang du soir
La lune est tombée !

Kim Waag, À la fin du jour, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 64-66

 

Claire Dutrey lit « Faire silence » de Kim WAAG

Faire silence

Face aux pensées qui nous assaillent
En éboulis d’émotions
Faire silence

Devant les trop-pleins d’arrogance
Dans les tourments de nos courroux
Faire silence

Dans les fossés où la démence
Parcourt ce monde en dissonance
Faire silence

Devant la beauté du zénith
Intuition d’une clairvoyance
Faire silence

Au côté de l’être adoré
Nourri de cette connivence
Faire silence

Dans la nef d’une cathédrale
Dont les vitraux au soir s’animent
Faire silence

Au chevet d’un ami défunt
Recueilli dans la souvenance
Faire silence

Assis à l’ombre d’un tilleul
Tout recueilli dans sa présence
Faire silence

Faire silence
Et habiter ce silence
D’une paix tout en nuances.

Kim Waag, Faire Silence, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 68-69

Christian Malaplate présente « Paix dans le coeur » de kim WAAG

Le recueil « Paix dans le cœur » de Kim WAAG est la parfaite fusion des notes et des mots sur les chemins de vie. Et sur les rives de la mémoire il y a les chants de l’âme, malgré « les turbulences du temps ». Pour Kim WAAG l’essence de la vie, c’est le voyage intérieur.
Parce que la vie est un mélange d’ombres et de lumières, elle écrit :

Rentrer en soi
Respirer l’espace intérieur
Cheminer le long de ses silences
Traverser les sentiers du temps comme autant de possibles
trajectoires :
Terres inconnues de l’écrit
Dont le mijotement tressaille au-dedans

Elle sait dessiner l’ondulation de la vie. Elle devine que la musique énonce un secret dans la portée où affluent nos désirs. Dans la poésie de Kim WAAG, les voix aussi sont une invitation à la danse et à une longue communion des sens. Un désir d’éveil continuel. Il y a aussi toutes ses vibrations intimes qui sont inséparables du sentiment de la nature amie, confidente et consolatrice que nous associons à nos joies et à nos peines. Il faut savoir s’élever comme le « Goéland » :

En vol ascendant dans l’air immense
Plane, plane au-dessus de la mer.

Dans « Paix dans le cœur » la sonorité des mots est une création permanente d’images qui devient une méditation pour obtenir le calme de l’esprit et la paix du mental. Le moyen d’entrer en harmonie avec soi c’est aussi de savoir cultiver le silence.

Dedans, un monde de silence habité par l’esprit
Je me relie à tous ces êtres
Et retrouve en chaque lieu la paisible subtilité.
C’est un moment de reliance au ciel et à la terre.
À l’essentiel de la vie.
Gratitude.

Christian Malaplate

Christian Malaplate

Kim WAAG, poète, membre de la Société des Poètes Français et des Poètes sans frontières, également musicienne, plasticienne et danseuse!
Livres déjà parus : « Mer Force 7 », « Peintures en Haïkus ». Et deux CD de ses compositions en chanson poétique : « MykiVe » et « Envol ».
Lauréate de prix de poésie, à Terres de Camargue et de trois prix aux jeux floraux de Narbonne.
Organise des soirées de poésie à Palavas-les-Flors, avec l’association Cadence Art Vocal
.

Kim WAAG

Claire Dutrey et d’autres poètes participants

Alain Morinais et Marie VermuntOlivier Lacalmette

À qui, en quelle langue, raconterais-je mes abruptes déchirures et mes joies inconsolables ? (La pointe de l’iceberg n. 14)

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Giovanni Merloni, Vivre une idylle, acrylique sur toila 61 x 46 cm, 2019

À qui, en quelle langue, raconterais-je mes abruptes déchirures et mes joies inconsolables ?

On ne parle que de la grande consolatrice…

Mais il y a aussi une petite consolatrice dont je ne pourrais pas me passer, c’est-à-dire la littérature sous forme d’écriture à un autre où nous recherchons et toujours retrouvons nous-mêmes. En écrivant à cet être, connu ou inconnu, nous nous délestons de nos peines quotidiennes d’où vont inévitablement jaillir nos questions inavouables et intimes.
D’ailleurs, ce dialogue profond ne subissant pas les impatiences et les lassitudes typiques des colloques entre les humains est forcément hanté par la pensée de la mort comme contrebas constant de la vie, donc par l’attrait intermittent du passé qu’amènent la transfiguration du présent et l’évocation des rêves ou des cauchemars.

Des mannequins en vitrine boulevard Sébastopol, Paris

Dans mon désir de m’installer en France il y avait sans doute le charme irrésistible de l’ailleurs (« L’herbe du voisin est toujours plus verte »), mais aussi l’envie de revenir au rêve résistant et vif, déclenché bien avant du lycée par les rêveries de ma mère et de mes merveilleuses maîtresses de français : un rêve qu’ensuite alimentèrent les romans, les films et les chansons françaises où tout d’un coup, par-delà les décors que j’avais frôlé le nez en l’air lors de voyages aussi passionnants qu’interrompus, j’ai vu se cristalliser, comme dans une séquelle de films reconstitués par cœur, l’image d’un monde bien réel que je découvrais d’emblée familier.
Il s’agissait d’un univers urbain, homogène et disparate à la fois, qui se laissait connaître jusque dans les endroits les plus reculés où chaque vue d’intérieur paraissait merveilleuse et désirable dans la langue qui le racontait et même dans le silence abrupt où la vie de tous les jours montait à la surface toute seule.
Cette rêverie a laissé assez tôt la place à une véritable nostalgie de ce monde parallèle dont la vie se déroulait au-delà d’un miroir complice, tandis que cette nostalgie, elle, ressemblait au désir de retourner à l’enfance heureuse de mes premiers neuf ans, brisés irréversiblement par un banal changement de quartier.
Un beau jour, cette nostalgie-là et ce désir-ci ont fusionné dans une seule envie : être accueilli dans une maison appartenant à cet autre monde parallèle de Paris.
Et dans cette envie, il y avait la certitude que cette maison se révélerait fort ressemblante à celle de mon enfance.
Mon désir de retrouver le monde de Balzac ou Prévert et Truffaut a échoué heureusement sur l’amour des Français pour leur passé qui résiste dans l’image de la ville aux décors « institutionnels » et dans le soin extraordinaire qu’ils consacrent aux moindres traces et témoignages, se révélant tout d’un coup familiers pour moi.
En Italie, au contraire, je vois s’imposer de plus en plus le désir de tout effacer ou alors de stocker négligemment ce qui survit à la barbarie dans les caves d’un musée abandonné.

Des mannequins en vitrine boulevard Sébastopol, Paris

Ayant finalement ciblé la raison commune de mon transfert en France et de ma primordiale exigence d’expression, je pourrais désormais tourner la page et m’affranchir de la merveilleuse illusion envahissant mon esprit.
Cependant, un dialogue — ayant pour thème l’indispensable résistance, surtout esthétique, à la barbarie — s’est installé désormais, en moi, entre mes deux maisons et patries. Je reconnais que cela est bien singulier, mais elle est pour moi d’importance vitale cette recherche désespérée de survie animant les choses que nos ancêtres nous ont confiées.
Je ne peux pas raconter à l’Italie la France que je vis et apprends au jour le jour. Je risquerais de rédiger un guide assez maladroit et incomplet tout en percevant de l’incompréhension et de l’envie autour de moi.
Ce sera alors la France, non l’Italie, l’interlocutrice attentive ou distraite du récit parfois méticuleux de mes abruptes déchirures et de mes joies inconsolables.

Giovanni Merloni

Désir ou Amour (La contribution de Marie-Christine Grimard à la Ronde du 15 mai 2019

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Principe de la Ronde : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui nous devons nous tenir au thème du : « désir ». J’ai le grand plaisir d’accueillir Marie-Christine Grimard (@GrimardC), auteur du blog «Promenades en ailleurs ». Ma propre contribution est publiée sur le blog JFrish de Joseph FRISCH Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde !

« Le désir est bien au-dessous de l’amour, et peut-être n’est-il même pas le chemin de l’amour. »
Alain

Désir ou Amour

Le désir se niche dans les détails

Un battement de cil
Un frôlement de mains
Un parfum de jasmin
Un bruit de pas sur les pavés

L’amour efface tous les détails

Un instant d’éternité
Un goût d’immensité
Un parfum d’infini
Un partage sans limite

Le désir n’est qu’un pâle reflet de l’amour

Vouloir pour posséder
Désirer pour avoir
Gagner pour exister
Obtenir pour annexer.

L’amour ne possède pas,
Le désir convoité
L’amour libère,
Le désir asservit
L’amour transcende,
Le désir rapetisse
L’amour donne
Le désir prend
L’amour suffit.

Texte et image : Marie-Christine Grimard

Voici l’ordre de la Ronde du 15 mai : « désir »

Hélène Verdier écrit chez Marie-Noëlle Bertrand

Marie Noëlle Bertrand écrit chez Dominique Hasselmann

Dominique Hasselmann écrit chez Noel Bernard

Noel Bernard écrit chez Guy Deflaux

Guy Deflaux écrit chez Jean-Pierre Boureux

Jean Pierre Boureux écrit chez Marie-Christine Grimard

Marie-Christine Grimard écrit chez Giovanni Merloni

Giovanni Merloni écrit chez le blog JosephFrish

Joseph Frisch écrit chez Franck Bladou

Franck Bladou chez Hélène Verdier

 

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« Le mariage de mes parents » (La pointe de l’iceberg n. 13)

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Paolo Merloni, « Le mariage de mes parents », acrylique sur toile, 2001

« Le mariage de mes parents »

Dans une année 1969 commencée avec le même esprit dictant à Serge Gainsbourg, au-delà des Alpes, une chansonnette débridée et irrévérencieuse, je tombai, il y a cinquante ans pile, dans le piège maladroit et trompeur de l’utopie, embouchant, avec une cohue de confrères emportés par le même optimisme dangereux que moi, la voie de la paternité précoce.
Plutôt que se dérouler à l’enseigne de la liberté et de l’expérience (encore séparées, hélas, par la faible cloison d’un sentiment de culpabilité « non-catholique » profondément enraciné), cette année s’échoua pour moi dans la course folle d’Achille poursuivant une tortue ô combien difficile à rattraper !
Ce fut une année mémorable, dont je ne me souviens pourtant que de scènes courtes, amenant alternativement des rayons de soleil ou des foudres menaçantes… jusqu’à cet embarrassant poisson d’avril que mon frère m’apporta dans ce coin du bar d’en bas où j’avais pris l’habitude de me rendre, de temps en temps (avec un cher ami cette fois-là) pour jouer du flipper. Oui, le jour où j’appris que je serais père je m’acharnais nonchalamment sur ce truc diabolique, happé par le triste mirage d’une boule blanche pour recommencer !
Quelqu’un m’aura dit, ce jour-là, que j’avais fait « tilt » et dorénavant ma vie se précipiterait dans un changement obligé ressemblant moins à une catharsis héroïque qu’à un bagne. Mais la chose la plus difficile ce fut de parler à ma mère.

Toujours est-il que j’affrontai les joies conjugales avec l’élan d’un pionnier, réussissant en un seul mois à tout apprêter pour ce « mariage de mes parents » qui se déroula le 8 mai 1969. Un événement que mon fils Paolo, plus tard, immortalisa dans le tableau ci-dessus, successivement acheté par ma seconde épouse.

Ce fut sans doute l’amour qui nous amena le 29 novembre de cette année cruciale, presque deux ans pile après la disparition précoce de mon père adoré, son petit-fils homonyme, Raffaele, le premier de sept entre frères et cousins. Et, certes, dans cette époque lointaine et désormais révolue, il y avait autour de moi un univers d’hommes et de femmes de tous les âges avec qui j’entretenais des rapports exclusifs et profonds. Une longue passerelle de visages, de voix et de gestes typiques, pour la plupart disparus, auxquels je ne pouvais m’empêcher de faire recours comme à autant de sources inépuisables. Que reste-t-il, maintenant, d’un tel miracle de l’amour réciproque ? De l’amitié la plus sincère ? Il ne reste, je crois, que le désir impossible de revenir en arrière…

Giovanni Merloni

Les non-dits du silence (Rencontre des Poètes sans frontières avec Marie Vermunt)

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Dessin de Marie Vermunt

Claire Dutrey lit « Notre Dame » de Marie Vermunt
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Notre Dame

Notre Dame
Immolée sur l’autel de la Miséricorde

Sacrifice pointé dans le ciel
d’un cierge incandescent
se prosterne et sombre
dans le brasier dévorant
la forêt ancestrale.

Les larmes de plomb
brûlent les regards
dans une ferveur retrouvée.

Les samaritains
à bout de bras
aspergent le chemin de croix embrasé
la couronne d’épines miraculée
auréole d’espérances.

Marie Vermunt

Vital Heurtebize, Marie Vermunt et Claire Dutrey

Les non-dits du silence

Vendredi 26 avril, les locaux du Hang’Art accueillant Marie Vermunt, Présidente de l’association Renée Vivien et poète communicative et sensible, se sont interrogés au sujet de plusieurs questions ô combien profondes et difficiles. Cependant, les réponses ont été claires et nettes.
Oui, ce lieu de rencontres improvisées autour d’un verre et d’échos musicaux — venant moins de Paris que de notre encombrante planète — n’était pas indifférent à la « tragédie patrimoniale » de Notre Dame ni à l’hypothèse qu’une telle « mutilation », peut-être irréversible, annonce quelque chose de plus grave encore : un manque qui va marquer pendant longtemps la vie de tout en chacun, en gravant dans nos cœurs le sentiment d’une plus vaste déchirure. Une main invisible voudrait rendre méconnaissables, avant de les effacer, les lieux-témoins de notre civilisation. Une civilisation ayant réellement existé, où la valeur de l’éternité a jusqu’ici relié entre elles toutes les générations dans un effort commun et bien sûr dans le respect pour le travail prodigieux d’hommes et femmes extraordinaires qui ont sacrifié leurs vies pour nous offrir des repères et des bornes.
D’ailleurs, cet incendie maladroit qu’un inexorable vent de l’Est a voulu transformer en bûcher rapporte très vite à notre mémoire l’absurde « exécution » des journalistes de Charlie Hebdo ainsi que le massacre au Bataclan et dans les rues populaires de Paris. Même dans les différences, on marque en ces événements insupportables touchant au cœur de Paris et de la France la même indifférence iconoclaste, la même perversion obtuse ayant guidé les mains qui ont détruit Palmyre…
C’est un phénomène inquiétant et vaste, touchant aux différentes civilisations de la planète, par lequel voudrait-elle s’imposer une sorte d’interchangeabilité entre les non-lieux de la vie quotidienne et les lieux imaginaires et inexistants que la fiction numérique nous impose.
Ce qu’on nous annonçait dans Fahrenheit 451 de François Truffaut (1966) — et bien sûr dans le livre homonyme de Ray Bradbury (1953) — va-t-il donc se produire déjà, de façon visible ou invisible, devant nos yeux incrédules ?
Comme dans le film, serons-nous obligés de nous retrouver clandestinement dans une forêt épargnée par la furie aveugle de l’ignorance et nous débiter les uns les autres ce que nous avons pu retenir par cœur de cet immense patrimoine d’expressions et de gestes dans lequel nous avons grandi ?

« Je crois qu’ici, dans cette salle, il n’y a personne qui ne connaisse par cœur une fable de La Fontaine ou les vers de Maurice Carème… » : à partir de cette phrase, Marie Vermunt nous a très simplement expliqué son parcours de « combattante de la poésie ». D’abord, la poésie féminine, si méconnue en France et ailleurs, même dans les cas les plus heureux. En parallèle, l’enseignement de la poésie aux jeunes de Picardie : un enseignement passionné et passionnant, basé sur l’échange et sur la force formative de la voix directe de maîtres plus ou moins reconnus qui peuplent l’univers des mots. Enfin, sa poésie : une sorte de contre-chant et de notation épurée vis-à-vis de cette polyphonie poétique, solennelle et intime, dont elle ressent depuis toujours un écho familier.

Je ne saurais pas dire mieux que Marie Vermunt ce qu’elle exprime dans ses vers en clair-obscur portés jusqu’à la limite du silence. En lisant librement ses poèmes ci-dessous, écoutant la vive voix de Claire Dutrey qui s’y accorde prodigieusement et observant les trois dessins de l’auteur que je viens de choisir, vous noterez sans doute que le silence « a cappella » que le poète évoque comme repère ou décor de ses errances n’est pas que le silence qui sert à la musique et aux mots pour exister. Il ne s’agit pas seulement d’un espace muet entre deux percussions ou deux éclats de voix hurlés ou murmurés. Marie Vermunt nourrit bien sûr ses mots d’une longue et assidue fréquentation de la musique classique — notamment de la musique qui remplit les moindres espaces et interstices des cathédrales pour en ressusciter la vraie vie —, et elle nous signale en fait, de temps en temps, un lien précis, historique, entre les événements musicaux cités et le jaillissement de son acte poétique. Cependant, je crois découvrir dans sa poésie une profonde souffrance, à peine dissimulée derrière cet amour évident pour le mot le plus approprié, pour le sens le plus fidèle. Mais aussi une irrépressible rébellion, avec le besoin de renverser, certes respectueusement, le donné escompté et toute vérité officielle.

Au bout de mes attentives lectures de deux recueils que Marie Vermunt nous a partagés vendredi dernier, je me suis convaincu que notre « militante de la poésie », comme l’a justement appelée Vital Heurtebize, a su profiter de la solitude de son dialogue silencieux avec ses « êtres disparus ». Dans sa cohabitation avec le silence, elle a mûri en elle-même un tel esprit de la mesure, une telle maîtrise de la langue poétique qu’elle a pu arracher au silence les réponses attendues ! Et finalement, en « traduisant » ces réponses dans son œuvre cristalline, elle a trouvé la façon de tout libérer, pour notre plaisir et élévation spirituelle, jusqu’aux « non-dits » du silence.

Giovanni Merloni

Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016 : « L’élégance de l’écriture, richement imagée, fondée sur un lyrisme contenu exprime avec justesse une vision du monde, portée par une subtile émotion, une discrète mais évidente sensibilité »
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997 : « Un petit chef-d’œuvre de pensées poétiques ciselées dans la vie de tous les jours avec leurs images dessinées par l’auteur et leur musique choisie… »

Claire Dutrey lit les poèmes de Marie Vermunt (1)
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Sous la lampe qui vacille,

Les mots, arrachés à l’hiver, se posent
Sans un « je », sans un cri.

Et pourtant la fenêtre s’ouvre.
Et toute la vie fleurit
Du fond du terreau.

Cristaux en suspend,
Ciselés sur le vers
Mots posés sur ce recueil.

Cherchant le repos du regard
Au-delà de la Terre,
Au-delà de la mer.

Cette larme et ce cœur retenus
Dans l’instant du silence
A capella.

Incandescent…
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 9

Le poète, funambule,

Glisse sa plume
À fleur d’âme
Sur le vertige
Des heures suspendues.

Le verbe vacille
Dans la ronde sidérale
Des images
En incandescence.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 10

Vital Heurtebize et Marie Vermunt

Les mots se mêlent

Et s’entrelacent
Au gré d’une plume inspirée.

Énigmatiques ils se croisent
Dans les arcanes
D’une grille vacante.

Au fil des regards
Posés sur le monde
Ils tissent le poème.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 11

Le concert des chiens errants

Émaillent le silence nocturne.
Basse obstinée des aboiements
Mélopée des hurlements
Chant du coq à contre-temps.

Bestiaire cacophonique,
Troublante symphonie sérielle.

Le sommeil différé aux aurores
S’étire dans la moiteur diurne.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 15

Aurore

Le jour baille et s’étire.
Les lambeaux de lumière déchirent la nuit
Les labours exhument une brume pâle et glacée
Dans les paysages estompés le silence s’anime
Et la ronde du temps déroule les heures promises.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 17

Marie Vermunt et Claire Dutrey

Claire Dutrey lit les poèmes de Marie Vermunt (2)
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Le zéphyr se faufile

Dans la chaleur écrasante du soir.
Il caresse l’espace
D’une fraîcheur bienveillante.

Les feuillages frémissent d’aise
Puis s’agitent et se torsent
Dans un chorégraphe dantesque.
Sur le ciel menaçant une clarté éclate
Et paraphé le crépuscule
Alors que la foudre éructe sa colère
Dans un effroyable crépitement,

Puis la fureur s’apaise
Dans le silence ruisselant
Des paysages ravivés.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 22

La nuit consume les braises

De la fournaise diurne.

La fraîcheur se languit
D’une brise trop légère.

Le sommeil s’attarde
Dans la moiteur des heures lascives.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 23

Marie Vermunt et Claire Dutrey

Ce soir

Le ciel paré d’étoiles
Tire sa révérence.

Un dernier croissant de lune
Love son silence endormi.

Sa présence, indéfectible,
Enlumine vos mémoires somnambules.

Tandis qu’à l’orée de la forêt,
Les rameaux caresseront les saisons
Sur le marbre scellé par un long sommeil.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 25

Nuits blanches,

Pages blanches
Où les jours se réécrivent
À l’encre ombrageuse
Des pensées ténébreuses.

Nuit blanche, page blanche
Où les entrelacs raturés
Ruminent les incertitudes.

Nuit blanche, page blanche
Où se dessinent
Les rêves colorés.

À l’aube, le sommeil
Replie la page blanche
Dans les lambeaux flamboyants
De la nuit déchirée
Par les premières lueurs du jour.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 28

Marie Vermunt

Le jour s’éteint,

Pianissimo
Le sommeil se love
Dans le drapé des tendresses partagées.

Les pensées noctambules
Errent et se croisent
De songe en songe.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 30

La lanterne de son visage éclaire sa mémoire

Au comptoir des mémoires oubliées
Notre poète conversait avec la dame grise.
Sa plume trempée dans la cendre froide
Défiait l’injuste sceau de l’oubli.
Dans le dédale des marbres assoupis
Il pénétrait le silence infini.

La marquise des ombres a reployé ses ailes
Sur sa mémoire déchirée.
Enlacé tendrement, il s’est abandonné
Au baiser analgésique et glacé…

…Et son silence s’est endormi.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 35

Les souvenirs,

Parfums de la mémoire
Encensent le chagrin,
Attisent l’émotion
Exhalent l’absence
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 36


Dessin de Marie Vermunt

…suites poétiques d’un concert inspiré en l’Abbatiale
de Saint-Ouen à Rouen

Dans un vaisseau de pierre glacé

Le chant perce le chœur du silence.

Les accords frappent les ogives
Puis se répandent dans la nef
Baignée de lumière sacrée.

Les mouches piquent la note
Et volent l’écho du silence

La virgule apostrophe le verbe
Offre la pause à portée de mots.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 40

Accroché à l’étrave

Du vaisseau de pierre,
L’orgue fend l’espace et expire
L’âme luthérienne
Dans un choral rédempteur.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 41

Marie Vermunt

La musique fend l’espace à coup d’archet

Elle sculpte le silence en accords majeurs
Puis elle se répand en arpèges virtuoses
Dans un flot d’émotions partagées.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 42

Derrière un ciel sans tain,

Miroitent les « Musiques en lumières ».
Elles éclairent notre chemin,
Nous invitent à une fugue singulière.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 43

La nuit aphone,

Sature l’absence.
La veille étire les instants complices
L’aurore farde les songes somnolents.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 45

Quand les mains brisent le silence…

Silenciaires
Les yeux écoutent
La chanson de gestes berce les heures
Une pantomime entendue dévoile le mystère
Et les mains vocalisent l’âme aphone.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 49


Dessin de Marie Vermunt

Départ

Le logis s’est déshabillé de mon enfance.
Il expire mon âme dolente.

Jadis les passions giflaient ses murs,
Mes rires les ont caressés.

La maison éteinte
léthargique
Attend son nouveau souffle.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 43

Marie Vermunt

Absence

Les jeux et les rires se sont tus.
Le courtil déserté s’est assagi.
Il résonne de votre silence.

La frondaison siffle la fête.

L’escarpolette somnolente se languit,
Elle encense mon âme du parfum commensal
L’Absence.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 34

Voilées

Une grâce drapée de ferveur se cloître.
Les Écritures ont immolé son sourire.
Le foulard sacré tamise ses désirs
scelle ses mots.

À contre-jour,
Son visage reclu se mire dans nos regards.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 49

Cauchemar

Une sanguine démente a biffé ton sourire.
Elle a paraphé sur ton visage, son rictus.

Dans la chambre exangue
La douleur puise sa rage.
Les cris de la chair couturée
Éclaboussent mon âme glacée.

Mon souffle éthérise ta souffrance
cajole tes plaintes.

Les murs pastellisés accueillent ta délivrance.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 32

Marie Vermunt

L’édifice fragile de notre histoire (La pointe de l’iceberg n. 12)

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L’édifice fragile de notre histoire

En proie à l’effroi
on ne saurait dire
rien de sensé
en dehors des larmes
brûlant nos yeux
ou de cette poussière
nous glissant des mains.

Puisqu’on nous défigure
notre place la plus belle,
notre maison la plus accueillante
se révélant bruyamment
l’édifice fragile de notre histoire,
est-ce que nous trouverons la force
de nous relever ?

Notre mort ne nous fait pas peur
pourvu que jamais ne s’arrête
la fabrique tenace de notre cathédrale.

Giovanni Merloni
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Il fragile edificio della nostra storia

In preda al terrore
non si sa dire
niente di sensato
se non lacrime
che bruciano gli occhi
o questa polvere
che scivola tra le mani

Se ci sfigurano
la nostra piazza più bella
la nostra casa più accogliente
che rumorosamente si rivela
il fragile edificio della nostra storia
troveremo la forza
di rialzarci ?

La nostra morte non ci fa paura
se continuerà la fabbrica
della nostra cattedrale.

Giovanni Merloni