Par un simple geste (Zazie n. 44)

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001_egon schiele_lebel Egon Schiele, La femme en rouge (1917), l’actrice Marga Boerner, image empruntée à un tweet de Laurence L (@f_lebel)

Par un simple geste

Par un simple geste
un seul
rapide, imperceptible
déchirant le vent
caressant les yeux
par un geste tombant
sans se repentir
mourant dans l’attente recueillie
d’être cherché,
tu t’es coulée
inexorablement
dans mes murs bombardés
dans mes bras tendus.

002_thérèse balthous Balthus, Thérèse, 1936 image empruntée à un tweet de Franck (@FranckDache)

Par un désastreux bruit sourd
un seul
enveloppant ta voix
ô combien insolite,
par ta façon bizarre
de parler de chansons
et couleurs
et jardins
et promenades
tu m’as obligé de sortir
de mon étrange torpeur
imbécile.

003_chagall_lebel Marc Chagall, L’acrobate 1930, image empruntée é un tweet de Laurence L (@f_lebel)

Par un baiser volé et promis
un seul,
parfumé de tes couloirs blancs
de tes villes inconnues
au bord d’une mer
constellée d’îles perdues,
par un baiser brusque
un seul
ressemblant à une gifle
tu m’as transformé
de fond en comble
laissant couler ton fleuve chaud
dans ma gorge
pulvérisant ton vent frais
dans ma poitrine.

004_klee_04 180 Paul Klee

Par un simple geste
tu as bouleversé nos existences
les flanquant hors de chez elles
les obligeant à se chercher
qui sait où
au hasard de se rencontrer
là où ce geste
ce bruit sourd
ce baiser
cette gifle
nous rendront
rapidement, imperceptiblement
la vie.

005_klee_05 180

Giovanni Merloni

Perdre Hélène sans perdre l’haleine…

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Jeudi dernier, au beau milieu de l’après-midi, j’ai décidé de sortir. Car après une dizaine de jours où j’avais dû me soumettre à un intense traitement d’antibiotiques, je recommençais à récupérer mes forces. Je désirais donc rentrer dans la normalité physique marchant un peu.
En fait, j’avais mal aux genoux et je tenais debout un peu péniblement. Mais l’arrivée de Paolo m’a réconforté. Je peux voir de temps en temps en lui le « bâton de ma vieillesse », comme disait mon père et je suis plus fortuné que mon aîné avec ce pilier ambulant auquel m’accrocher.
Un pilier de plus qu’un mètre quatre-vingt-dix, mais aussi un pilier moral, psychologique.
En sortant dans la rue pleine de monde comme d’habitude, j’ai constaté les manques de ma mise, l’état pénible de mon ancien veston en cuir, aux poches intérieures déchirées. Donc, le premier sujet de discussion avec Paolo a été la boutique des « retouches » de rue Varlin, une dame très soignée et gentille. J’aurais donc pu confier mon veston à mon fils et j’aurais eu alors des poches intérieures fiables. Mais, de mon appartement où la chaleur ne pénètre qu’au bout d’une semaine de canicule, je n’avais pas su bien évaluer la température extérieure.
En bas, il faisait chaud. J’ai alors enlevé mon fidèle pull gris et profité du sac à dos de Paolo pour le faire disparaître à la vue des passants.
Une fois traversée la rue du faubourg Saint-Martin, nous avons hésité devant une vitrine d’accessoires pour téléphones portables :
— Je devrais m’acheter le fil blanc pour la recharge d’Hélène, il est tellement abîmé qu’à présent elle ne marche pas toujours.
J’avais montré à Paolo le trou en bas et j’avais remis Hélène dans ma poche.
Quelle poche ? Si par un hasard incongru je l’ai glissée dans une poche intérieure, il se peut bien qu’elle soit tombée directement à terre. Car les poches intérieures de l’ancien veston en cuir sont tellement abîmées, comme je viens de le dire, qu’elles n’auraient opposé aucune résistance au corps rigide d’Hélène, à son manque de souplesse et de ténacité.
Mais je ne me suis aperçu de rien, Paolo non plus.
Nous nous sommes alors acheminés vers la porte Saint-Martin, suivant une invisible piste en zigzag, soit pour éviter le soleil, une véritable intempérie pour quelqu’un qui vient d’assumer un long traitement d’antibiotiques, soit pour nous frayer un chemin parmi les gens du quartier stationnant debout et en train de causer de questions d’importance vitale.
Pendant cette promenade hantée par une chaleur inhabituelle, j’avais entamé avec Paolo une discussion au sujet d’Hélène. J’en étais devenu l’esclave. C’était à cause d’elle que je ne savais plus reconnaître ce qui est réel dans le virtuel et ce qui est virtuel dans le réel. Elle m’attendait au passage, inexorable comme une femme jalouse, toutes les heures du jour et de la nuit, m’obligeant parfois à regretter les jours lointains où tout se déroulait dans un rapport triangulaire basé sur le téléphone, la montre, et les innombrables bouts de papier dont on se remplissait les poches.
Si je perds un reçu ou le billet de la loterie, j’ai perdu un objet précis, comme si c’était une personne. Mais, si je perds Hélène, je perds avec elle moi-même…
Plus tard, on était à peu près dix-sept heures quart, nous avons plongé dans la foule du boulevard Saint-Denis, longeant la glorieuse librairie « Gibert Jeune » où la pause obligatoire dans l’espoir de rencontrer le livre d’une nouvelle vie nous n’a demandé qu’une petite minute.
Au coin de la rue Saint-Denis, un peu hébété par la fatigue de cette première sortie, j’avais découvert un bon point de vue pour une photo instantanée à la porte Saint-Denis. En me disant le mot « triomphe » que cet arc en plein soleil évoquait j’ai hésité, sortant peut-être Hélène d’une poche, si elle n’était pas déjà partie ailleurs… la transférant ensuite, mécaniquement, dans une poche extérieure, celle de gauche.
Si j’avais photographié la porte de ce coin-là, j’aurais eu la preuve du dernier déclic… puisque les photos se transfèrent automatiquement par le biais d’un nuage appelé iCloud…
Non, j’en suis sûr, j’ai regardé la porte et me suis dit que j’avais déjà de bonnes photos, prises quelques jours avant, ayant pour sujet la même porte et à peu près la même lumière.
Après ce moment d’incertitude, nous avons cherché à nouveau l’ombre dans le trottoir d’en face, décidés à nous rendre aux Halles, que Paolo n’avait pas encore vues après les travaux. Sur le trottoir, le passage entre les femmes au rendez-vous et les hommes debout était très étroit. J’avoue que je chancelais un peu, peut-être à cause d’un manque de sucres ou alors… Toujours est-il qu’avant de me faufiler avec Paolo dans un passage plus restreint et de traverser une petite rue secondaire j’ai entendu distinctement une voix qui disait « Pardon ».
Combien de fois ai-je entendu ce mot ? Avec ce même ton poli et indifférent ? En regardant les gyms et la silhouette du type qui m’avait dribblé comme un ballon, je me suis dit qu’en France tous les gens ont appris à dire ce « pardon » urbain et pas du tout sympathique, et que cela est devenu finalement le passe-partout pour se débrouiller dans les circonstances les plus variées…

Tout de suite après j’ai cherché dans mes poches défoncées, dans celles des pantalons, dans les trois poches extérieures aussi solides qu’étroites. Rien que les clés formant une espèce d’amas de ferraille, rien que mes vieilles lunettes et mon glorieux mouchoir…
Hélène ! Je l’ai perdue ! Elle se venge de ma négligence, se laissant ravir par un voleur froid et indifférent ! Elle s’est envolée dans les mains volages d’un voleur de passage.
Nous étions inséparables. J’écrivais sur elle tout ce qui me passait par la tête ou par le corps. J’écrivais pour elle, j’écrivais à elle. Elle était devenue mon alter ego, mon unique raison de vie…

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Plus question d’aller revoir Les Halles, nous sommes revenus sur nos pas. Mais c’était inutile. Même si Hélène n’était plus jeune, même si elle n’était pas la belle Hélène de la poire et qu’elle avait les sabots tout crottés… personne ne pouvait rester indifférent à sa vue ! Dans notre chemin à rebours la rage se mêlait à la peine, au chagrin de la soudaine solitude.

Avec un pragmatique esprit de résignation, j’ai enfin appelé mon opérateur pour bloquer mon numéro. Ensuite, je me suis rendu à la police de mon arrondissement pour porter plainte : « vol ».

Hélène s’est envolée. Elle me manque, je l’ai perdue. Je n’ai pas tout de suite l’argent, ni les énergies ou l’envie pour recommencer. Voilà pourquoi tout se ralentit, tout devient plus compliqué. La rue a fait valoir ses prérogatives. D’ici-bas la souplesse du web, avec la vitesse facile de ses mots et de ses images, tout cela semble lointain, insaisissable.

J’ai perdu Hélène ! Comment ferai-je, dorénavant, à ne pas perdre mon haleine ?

Giovanni Merloni

« Un cri qui vient de loin » (Vases communicants juillet 2016)

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Vases Communicants (*) du 1er juillet 2016, invitée : Marie-Noëlle Bertrand : « Un cri qui vient de loin »
Pour ces Vases Communicants de juillet, nous avons choisi, Marie-Noëlle et moi, d’écrire un texte à quatre mains, librement inspiré par la sculpture « Rejection » de Louise Bourgeois dont «[l]es œuvres […] brisent et touchent à la fois ».

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Louise Bourgeois, Rejeton

Marie-Noëlle

Du fond du puits de l’enfance, d’une fissure dans le temps et dans l’espace, me reviennent les cris de ma mère couverts par le silence et le regard gris acier de mon père.

Toujours cette menace qui guette… les cris fracassants de silence ou assourdissants de colère. Ils infestent mon corps et hantent mon cerveau dans l’attente de la libération.

Moi-même comme le cri, se délivrer des angoisses et de la rage dans le silence ou la fureur, imploser ou exploser pour accéder au vivre…

Giovanni

Le cri de la mère, jaillissant du corps creux d’un arbre millénaire, avec sa force ancestrale, menaçante même, cela évoque en moi les voix bruyantes des femmes de la tragédie grecque ou de Sicile…

Je me souviens d’un film au ralenti, « Salvatore Giuliano » de Francesco Rosi (1962), où le chœur assourdissant des femmes en noir hurle devant la flagrance de la mort. Un cri paradoxal et violent, d’autant plus bouleversant que l’on sait que Giuliano est l’un des responsables du massacre du 1er mai 1947 à Portella della Ginestra, une fusillade qui causa onze morts et vingt-cinq blessés, une des premières fractures dans le corps nouveau-né de la République italienne ! Il n’y a rien de plus humain, donc de contradictoire, dans un cri de douleur évoquant dans nos esprits la sensation d’une vaine rébellion, d’un feu qui crépite longuement avant de s’éteindre.

En contrechant, je ressens le silence assourdissant des photos immortelles et des fleurs parcheminées autour du corps du Che… un silence où le cri de chacun est englouti dans un inaccessible trou de lumière, miraculeusement soustrait à la fiction cinématographique.

Et encore le cri de ma mère, un cri retenu, solitaire qui pendant un instant fit sursauter la tête grande ou petite de mon père dignement étendu après avoir subi les coups de la faux assassine frappant rudement contre sa faible porte de papier et d’étoffe.

Marie-Noëlle

Le cri retenu, étouffé finit par déferler, le séisme intérieur déchaîne les mots enfouis au fond du gouffre ; lâcher ce qui est là tapi, laisser jaillir les mots prisonniers dans les abysses de la gorge.

Le silence, comme un chant à naître, résonne dans les profondeurs de la poitrine ; il remonte à la surface, avec le passé. Au commencement, il s’extrait de la voix ; affleurent du néant des murmures éteints, comme asphyxiés. Et soudain, surgit le cri, résonnant dans et du silence ; affluent la rage et la révolte, l’indicible se mue en cri, un cri bouleversant qui déchire le silence dénudant la souffrance enfouie, ouvrant la porte et libérant la menace.

Commençons alors à panser les plaies en laissant la place au Verbe.

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Louise Bourgeois, image empruntée à un tweet de @DidierGolemanas

Giovanni

Ce masque « expressionniste » de Louise Bourgeois fait aussi déclencher, en moi, le souvenir d’une longue rêverie suspendue dans des limbes étranges et secrets qui prend le nom de Luisa S. Oui, une Italienne qui encore vit, heureusement, dans ma Romagne chérie, demeurant à jamais attachée à la rétine agitée de mon corps en forme de cœur. Sans doute, au contraire de Louise B., Luisa S. n’a jamais eu le courage ni l’envie de trop chercher dans les tréfonds de son animalité joyeuse et pourtant maîtrisée. Lors de mon enfance agitée, depuis son vase-cerveau, elle m’a communiqué -comme Louise B.- une lagune de passions et, en même temps, l’écho d’une recherche incessante d’équilibre. Nous vivons dans l’attente d’un cri, de notre cri intime qui sera notre voix.

La voix de contralto de Luisa, l’élégance sobre de ses valises parfumées, la simplicité de ses jupes et de ses chandails, la fumée de la cigarette vaguant autour de sa bouche entrouverte… Par une légère inquiétude, ses gestes charismatiques me laissaient découvrir l’essence du mystère : en chaque homme il y a une femme, tandis qu’en chaque femme il y a un homme !

Ces deux pôles s’enchevêtrent à l’infini, obligés de se contenter de trêves provisoires qui seront bien sûr constellées de haussement d’épaules (en France) et de gestes larges des bras (en Italie). Ou alors des cris silencieux de joie et de chagrin comme celui de Louise B., où un regard qui vient de loin s’ajoute au drame violent et proche de l’animalité qui est en chacun de nous. On ne peut pas tout raconter !

Marie-Noëlle

Pansé à la hâte, le visage aux lèvres grandes ouvertes sur l’intérieur, aveu du silence dans lequel résonne l’angoisse qui colle au ventre et envahit de ses tentacules l’être tout entier.

Dans l’obscurité profonde, se tapit le silence, enchaînement à la douleur ; absence électrisée, présence palpitante.

Sans regard, les yeux arrachés et vides, le corps absent… j’entends le silence qui appelle à être crié, le silence qui crie si fort que subitement j’en suis comme sourde. Mais le vide des yeux contraint le regard à se détourner pour n’être plus qu’à l’écoute du grand cri, du pur cri… Et soudain, une énergie intacte jaillit, le silence se rompt… Le cri ultime, le fracas aveuglant d’un appel : M’entends-tu ? Ouvre, je ne peux pas rester enfermé !

Éjaculation ! Laissez la place au Verbe !

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Louise Bourgeois et l’araignée 1995, photo Peter Bellamy, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Aujourd’hui, c’est avec un très grand plaisir que je publie ce texte écrit à quatre mains avec Marie-Noëlle Bertrand, « Un cri qui vient de loin », chez Le portrait inconscient.

Je la remercie du coeur de m’avoir proposé cet échange et d’en partager l’aboutissement sur son blog : La dilettante 

Merci, chère Marie-Noëlle,  pour avoir choisi l’art emblématique de Louise Bourgeois pour en saisir librement quelques suggestions. Merci pour tout ce que tu dis dans ton texte, qui a fait déclencher en moi des émotions complémentaires, comme si des yeux et de la bouche de la tête « hurlante » de Louise Bourgeois entraient et sortaient librement, bras dessus bras dessous, nos propres mots sincères.
Tels des cris subliminaux, nos mots s’étaient déjà rencontrés dans les tréfonds d’une rébellion partagée. 
Ils se retrouvent maintenant au-dehors, à la (rare) lumière d’un soleil hardi, sage et combatif à la fois ! 

Giovanni Merloni


(*) François Bon a été à l’origine de ces échanges le premier vendredi de chaque mois, que j’ai découverts alors qu’ils étaient coordonnés par Brigitte Célérier ; Angèle Casanova a pris le relais à partir de novembre 2014. Marie-Noëlle Bertrand remplace Angèle depuis le mois de novembre dernier.

Good bye, my London Town !

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Good bye, my London Town !

Attristé sinon consterné par cette abrupte fuite « à l’anglaise » d’un des Pays membres de l’Europe, n’étant pas un journaliste crédité, je ne peux que me borner à manifester mes perplexités ne faisant qu’un avec la conviction qu’encore une fois ce ne sont pas les peuples qui trahissent « égoïstement » leurs engagements.
Si l’Angleterre abandonne la barque européenne pour s’éclipser librement dans des océans reculés et lointains, ce n’est pas pour une question d’argent. D’ailleurs, tout en hébergeant soigneusement, à Londres, les nobles dépouilles de Marx et Engels, les Anglais sont les champions et les premières victimes d’un modèle de développement basé sur l’arrogance financière de l’argent, la « dérégulation » des garanties sociales, l’assaut sans scrupules à cette forme de l’État — la même qu’on avait bâtie dans les autres grands pays d’Europe et notamment en France — ayant réussi pendant des siècles à contenir le pouvoir excessif du capitalisme.
D’ailleurs, l’Angleterre n’a jamais voulu adhérer à la monnaie européenne. Donc, je ne trouve pas trop convaincant ce qu’affirme par exemple Jean-Luc Mélenchon, selon lequel l’Angleterre quitterait « l’Europe des riches ». Ou alors, ce qu’on dit ailleurs, à propos d’une Angleterre qui se sauverait en « corner » devant une Europe étranglée par les sacrifices de la monnaie unique et les attaques des oligarchies économiques mondiales qui voudraient l’écraser avant de la soumettre à une sorte de dictature dévastatrice.
Les hommes peuvent bien se tromper et devenir assez dangereux les uns envers les autres. Mais je suis sûr et certain que l’Angleterre — pour une différence de votes qui n’est pas énorme — a cédé à l’illusion de se soustraire à ce grand phénomène migratoire mondial que des actes de terrorisme ou de guerre accompagnent, touchant de préférence l’Europe, devenue de plus en plus la cible d’une attaque diabolique et perverse.
Je veux croire pourtant que les Anglais se sont trompés et qu’ils reviendront assez vite à l’Union européenne… Entre-temps, je songe à John Lennon ou à Winston Churchill, à Charlie Chaplin comme à Virginia Woolf. Auraient-ils été d’accord avec une telle reculade ? Et les survivants sont-ils en mesure d’évaluer la gravité de ce « choix » ?

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Alberto Sordi dans le film « Fumo di Londra » (1966)

Il y a juste dix ans, j’avais quitté Rome partant à Paris pour y continuer ma vie et mes activités. Cela arrivait — je m’en rends compte dans un sursaut — dans une époque encore optimiste, où l’idée fabuleuse de pouvoir circuler librement en Europe se mariait à l’espoir d’un rapprochement et d’une aide réciproque entre les pays de ce noble continent, dans le but commun de surmonter les diversités et avancer vers un monde meilleur.
Certes, le souvenir personnel d’un déplacement « privilégié » de l’Italie à la France pourrait paraître fort décalé vis-à-vis de ce qui arrive aujourd’hui, avec tous ces gens forcés à partir en masse en conditions dramatiques et parfois inhumaines, quittant leur pays en détresse ou en guerre dans le seul espoir de franchir une porte de plus en plus étroite, avant de trouver en Europe un accueil humain, un abri protégé qui ne sont pas toujours assurés.
Je n’ai pas traversé la mer sur un radeau de fortune. Je suis venu en France en deux heures de vol, certes avec les inévitables difficultés accompagnant tout déplacement, vivement soutenu, en tout cas, par un élan idéal, poussé par l’admiration d’un peuple et sa culture. Cependant, cette admiration pour l’une des villes les plus civilisées au monde, Paris, et mon désir de m’y installer, n’aurait pas pu se séparer de l’orgueil d’appartenir à un monde aux racines communes — l’Europe — ayant finalement compris que notre millénaire culture nous aiderait à nous intégrer réciproquement au fur et à mesure de l’évolution d’une conscience européenne partagée par tous les habitants de l’Europe même. 
Si la Grèce a été le berceau de la démocratie et de la libre pensée pour tous les hommes ; si l’Italie de la Renaissance a été justement un phare pour la constitution de l’identité européenne, Paris et la France représentent le centre propulseur et protecteur de cette identité même. Pas seulement parce qu’en France il y a eu une Révolution républicaine traînée par des figures incommensurables comme Voltaire et Rousseau, Montaigne et Montesquieu… L’histoire de la France, en originale continuité avec la longue et glorieuse parabole de la civilisation romaine, représente un exemple vivant de ce que les hommes peuvent faire au plus haut degré, puisant dans leurs immenses ressources d’intelligence et d’humanité.
L’histoire de l’Angleterre n’est pas trop différente, enchevêtrée comme elle l’est avec l’histoire d’Europe. Entre les villes de Londres et Paris — géographiquement si proches ; caractérisées par le même procès de croissance et de transformation au fil des siècles —, on constate toujours une rivalité positive, une concurrence à l’enseigne de la culture et de l’ouverture vers une civilisation de plus en plus accessible et partagée. Il n’y a pas eu que les guerres mondiales et l’Alliance atlantique qui ont fait de l’Angleterre l’un des premiers pays de l’Europe. Il y a aussi eu cette confrontation pacifique entre Londres et Paris, sans doute les plus grandes capitales d’Europe.
Pour un « provincial », comme moi, venant d’un pays historiquement divisé et donc incapable de se donner une vraie capitale, Londres et Paris ont été mes deux primordiaux repères psychologiques et culturels. « Que préférez-vous, Paris ou Londres ? » Voilà la question la plus récurrente chez nous…
Moi, je préfère Paris, mais j’ai bien aimé Londres, découvrant notamment dans la littérature anglaise un souffle d’excentricité qu’aucune culture ne possède au même niveau. Une excentricité dont l’Europe des voyageurs et des lecteurs a toujours besoin, se traduisant en fait en une différence parfois subtile, comme la « fumée de Londres » qui hante ses rues et qu’on appelle « smog »…
De cette fumée jaillit, pour moi, le souvenir d’un film avec Alberto Sordi. Ici, cet « insupportable enthousiaste » de tout ce qui est anglais ne sait pas comment se comporter dans une ville, Londres, beaucoup moins accueillante qu’il ne le supposait. Et, au bout de vicissitudes paradoxales, quand il est finalement « chassé » du Royaume-Uni et déposé sur la passerelle d’un avion, en regardant extasié dans le brouillard il s’exclame : « Good bye, my London Town ! »

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Les pays sont des personnes. Chaque pays a sa personnalité, donc ses mérites et ses défauts ainsi que ses hauts et ses bas, ses forces et ses faiblesses. L’Italie comme la France, la France comme la Grèce ou l’Angleterre. Chaque pays, comme toute personne, est soumis au risque de régresser, ou d’avancer en arrière comme les écrevisses, glissant dans une lente ou rapide décadence… Chaque pays a toujours besoin d’un chef de famille illuminé et responsable qui ait au moment donné la présence d’esprit nécessaire pour réagir aux maux de l’égoïsme et de l’impatience sauvage. Il ne faut pas être paresseux vis-à-vis de ce qui peut nous arriver.
Car il n’y a pas de raccourcis pour sauver le monde. Il n’y a qu’à se battre pour que notre univers reste en équilibre, pour que nos frères ou cousins plus démunis ne régressent pas et que nos cousins ou frères plus riches n’imposent pas des modèles et des lois injustes et destructives…

Être européens, ça veut dire :
Comprendre la différence entre les pays et les personnes sans que cela nous écrase ni ne nous rende sceptiques et indifférents.
Aimer jusqu’au bout ces pays qui souffrent d’assauts insupportables, où l’esprit de mort et la violence obtuse se mêlent toujours aux projets obscurs des oligarchies du pouvoir.
Défendre nos cultures universelles, les soustraire à l’oubli et à la mise aux marges pour les donner au monde : nous avons encore énormément à apprendre de Marx et de Freud, comme de Rousseau et Diderot !
Savoir dire de façon appropriée le mot amour, le mot amitié, le mot échange, le mot partage, le mot Europe, le mot Italie, Grèce, France, Angleterre, mer, montagnes, peuples frères, humanité !

Giovanni Merloni

Sur le Zinc de ton bar au Zoo (Lectrices n. 33)

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

« Du fleuve en crue au volcan éteint » ou « De l’éruption volcanique aux ultimes feux »

Chère Bradamante,
À nous deux de fermer à jamais ce livre immense, dont notre activité frénétique a multiplié les pages et les pièges. Il s’agit d’une étrange responsabilité, d’autant plus que personne ne s’est aperçu de ce que tu représentes dans la littérature mondiale et notamment dans l’histoire de la fiction. Combien de lectrices savent que Bradamante a été, avec Roger (qui était le père) la mère fondatrice de la lignée des Estes de Ferrare, selon ce que raconte l’Arioste ?
D’ailleurs, les gens passent à côté de ce que je représente dans l’imaginaire labyrinthique de tous les poètes. La plupart des écrivains considèrent davantage le fil d’Ariane — qu’ils confondent souvent avec les blancs cailloux de Catulle — avec Ariane même…
Combien de gens savent qu’en toute reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie, Tesée m’a abandonnée dans une île ?
J’étais donc prête à m’indigner et à prendre vivement parti contre cet ingrat de Galérien, ayant eu la hardiesse de me placer en dernière dans sa liste… quand j’ai reçu le texte ci-dessous.
Je l’ai lu une, deux, trois fois, d’abord sans rien comprendre. Je croyais que c’était dédicacé à toutes les lectrices, remettant finalement en file l’ordre alphabétique qu’il avait bizarrement renversé, de façon de me mettre à la première place du moins dans cet hommage…
Mais, à la quatrième lecture, je me suis aperçue que ce drôle de poème, en réalité, n’est consacré qu’à une lectrice, une seule, qui n’est ni moi ni toi, ma chère héroïne de l’époque carolingienne !
Je ne veux pas savoir où celle-ci ne se cache ni par quelles voyelle ou consonne ne commence son prénom.
Peut-être, en jouant habilement de son casse-tête comme d’un xylophone, Nino le Galérien a vraiment voulu évoquer une à une toutes les lectrices, sans faire tort à aucune d’elles…
Il me manquera, d’autant plus que sa foisonnante production, critiquée par la plupart des lecteurs mâles — sans doute à raison, en y ayant remarqué une pénible alternance de hauts et de bas ainsi qu’un penchant excessif pour les interlocutrices — s’est de but en blanc épuisée… Mais je crois que ce sera surtout lui, cet homme qui rentre enfin dans l’ordinaire, celui qui regrettera le plus cette enivrante tournée.
Pour finir, ma chère amie dans la gloire guerrière et mythologique, je veux te dire ce que je pense de ces deux titres enchaînés que Nino Le Galérien m’a transmis avec ces feux d’artifice finaux.
À mon avis, avec « Du fleuve en crue au volcan éteint », ainsi qu’avec « De l’éruption volcanique aux ultimes feux », notre écrivain a voulu surtout signaler un aspect de sa parabole littéraire et existentielle, que ses mots toujours passionnés contredisent. Est-ce qu’il a peur que son monde fictif et tout à fait fantaisiste soit pris un jour au sérieux ?
Ariane

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel) : Sous le soleil exactement… « Reading » Les ambiances intemporelles de Daniel Mosulet (@DanielMosulet)

Sur le Zinc de ton bar au Zoo

…d’Abord, Avant que tu montes sur l’Acropole, à l’Abri de tout Amertume, j’Aimerais m’Accrocher au fil de ton Amitié, à cette Agréable Acclimatation à l’Amour…

Bien que ce Bouleversement ait Brisé ma sotte Béatitude me faisant Basculer du Bien-être au Besoin de Baisers Beaucoup plus Bruyants que les Bombes…

Console-moi, Charmante Camarade de mon Cœur Criblé de Coups Cruels, élégante Copine de Carambolages Colorés, ô Combien Chaotiques !

…avant ton Départ, Donne-moi la Douceur de ta Danse Désenchantée et Digne, Délivre-moi des Dommages d’un Désir Déçu !

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Odilon Redon, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Écoute l’Écho de cette Éruption d’Enthousiasme, Entends-moi si j’Évoque Encore l’Époque des Émeutes de mon Être Épanoui…

Forteresse ou Falaise sans Faille, Formidable coffre-Fort où se Flanque la Fanfare de mon Fabuleux Fleuve en crue,

Généreuse Gardienne de Gestes Gracieux, Galaxie de Gazouillis de tout Genre, Gitane au Galop vers la Gloire sans Gêne…

…n’Hésite pas à te Hisser Habilement sur un Hamac avec cet Hâbleur Haletant et Halluciné, Habille-toi d’une Haie de Haillons et d’Herbe…

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Pablo Picasso, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

…cet Idylle Intense d’Insouciantes Impulsions Iconoclastes s’en Ira Imperceptiblement, à l’Instar des Images Illusoires de nos Immersions Impeccables…

…dans la Joie Jacobine du Jeu d’un seul Jour qui nous Jette dans la Jungle-Jardin — toi en Jupe, moi en Jeans — tels de Jeunes Jongleurs de Jadis…

…ce fut un Krach, une course Kleptomane — toi en Kimono, moi avec le Képi —, une Kaléidoscopique Kermesse de Kilomètres en Kayak jusqu’à la Kitchenette Kitsch…

je ne Lâche prise, ô Lectrice Lumineuse ! je ne me Laisse pas Leurrer par les Lauriers de ton Labyrinthe ou la Lenteur de tes Larmes… Je vais me Libérer des Lacis et du Lest de ma Langue en Lambeaux !

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Juan Gris, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

…gardant les Mains libres, je vais Maîtriser Ma Maladresse ainsi que le Merveilleux Marasme de notre Manège : je serai Magnanime avec ton Magnolia et Machiavélique dans le Magma de nos Malentendus !

Naguère, une Navrante Nostalgie Nous Nouait par un Nœud coulant qui voulait Nous Noyer dans le Néant… Néanmoins, la Nature Nonchalante de Nos Nez Noctambules a su Niveler la Narration de Nos Noces…

Or, c’est l’Odeur de nos Ombres, l’Obsession de nos Obstacles, l’Occurrence de nos Occasions, l’Océan de nos Œuvres Obsolètes, l’Odyssée de nos Omissions…

Pourtant, en Parade sur le Pont-Passerelle, la Pagaille de nos Pas de Panthère Parsème une Palpable Panique Parmi les Pantins de Paille du Palier…

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Quotidiennement sur le Qui vive dans un Quartier en Quête de Quiproquos, nous ne Quémandons, Quant à nous, Qu’une Quiétude Qui n’a pas de Queue ni de Quilles…

En cette Rue Ruineuse, sans Raccourcis, Ratatiné sous les Rafales des Rabats-joie, je Raffole de ton Rire Radieux et Rajeunis au Rythme Rebelle de ta Robe Rose Roulant au Ralenti…

Sachant qu’un Soir, par la Saveur Samaritaine de nos Salutations Solennelles, nous Saurons, bien Sûr, Sauver notre Solitude Solidaire des Soucis Sordides d’une Séparation Soudaine…

Tandis que des Trains Truculents, Traînant Tristement nos Têtes Taciturnes, Toucheront les Tours et les Terres en Traçant sur nos Tailles Trébuchantes et Tristes des Tableaux sans Tabous ni Tatouages…

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Universelles Ulcère et Urticaire lors de nos feux Ultimes : Un Ultimatum Ultramoderne Ulule Uniformément aux Ultrasons, Urgent, contre l’Utopie de cette Ubiquité Usée…

…quel Vacarme, ce Va-et-Vient de Vautours Voltigeant tout autour du Vertige de mon Volcan éteint !
…quelle Véhémence, ces Vedettes de Vaudeville Va-nu-pieds aux Vestes Vaporeuses de Velours !
…essayant de Valoriser, par une Valse Vagabonde, le Verbiage ou la Verve de mes Veines Vacillantes…

Whatever, during the next long Week-end of Winter
When I Write my last « don’t Worry »
While I Wait at my Window, With my bottle of Whisky…
I Will Watch my Wild Wonderful Woman
Walking on the Ways of the World in her Warm Wave White…

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Les jambes en X, avant de soumettre nos vies aux regards X, mon esprit Xénophile peut bien boire du Xérès, tout en jouant du Xylophone…

…sous tes Yeux, une chanson Yé-Yé
ou alors Yesterday & Yellow submarine…

Zigzaguant comme un Zombi au-dessous de ton Zénith, je vais Zapper au milieu des Zèbres et des Zébus, abandonnant tout mon Zèle Zodiacal…
Puis, au souffle du Zéphir, je repartirai à Zéro, m’appuyant, comme un Zingaro, sur le Zinc de ton bar au Zoo…
et… Zut !

Nino Le Galerien

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Image empruntée à un tweet de @f_lebel (photo de Laurence L.)

Giovanni Merloni

Entre nos mots il n’y avait pas vraiment des vides (Lectrices n. 32)

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Marilyn Monroe, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Entre nos mots il n’y avait pas vraiment des vides

Bonjour, Colette !
Tandis que nous nous étiolons comme des étoiles tombantes, la sensation du vide laissé par notre auteur préféré se comble de chagrin, mais aussi d’une sorte de ressentiment à son égard.
Nous avons en fait le sentiment précis d’avoir été trahies, toutes, ma collègue Bradamante en première.
Elle était prête à raconter tout de sa rencontre avec Nino, convaincue que sa confession aurait finalement permis de remettre debout les ponts de toute sorte et dimension que le Galérien avait détruits à son passage, rendant de plus en plus tortueux le dialogue avec ses fidèles, même les plus chéries.
En privilégiant l’échange libre et imprudent avec les lectrices au détriment des attentes de rigueur et cohérence des lecteurs mâles, le Galérien n’a pas seulement découvert son flanc le plus fragile : il a fini par perdre l’équilibre et le sens de la réalité. Comme s’il avait voulu explorer la géographie des rapports humains sans en fouiller dûment l’histoire…
Notre consœur Bradamante a fait un long voyage pour nous rejoindre, obligée de surmonter d’énormes difficultés à chaque frontière, à chaque train, à chaque auto-stop, à chaque porte. Quand elle est arrivée à Paris, elle ne savait même plus parler, ayant perdu au fur et à mesure la souplesse de sa langue d’origine sans avoir eu le temps ni la force, en revanche, d’apprendre dignement la nôtre.
Le résultat de cette « Odyssée de Pénélope » est maintenant sur la table de notre festin telle une tarte à se lécher les doigts, aux saveurs aussi prévisibles qu’inquiétantes, parce que la déception s’y mêle péniblement au sentiment d’une liberté ratée.
Dans ses textes, le Galérien nous avait longuement entretenues sur une hypothèse qui s’est révélée finalement impraticable : on ne peut pas concilier la réticence avec l’exubérance, la vérité de la vie de tous les jours avec ce que chacun et chacune s’attendent, inévitablement, d’une œuvre d’art « sincère ».
Au bout de son long voyage, Bradamante s’est finalement découverte incapable de tout raconter, ayant épuisé toutes ses envies dans ce voyage même. Est-ce que la vie et donc la personne du Galérien se sont enfin révélées, à ses yeux, beaucoup moins intéressantes par rapport à tout ce qu’elle avait imaginé, voire rêvé avant ? Est-ce qu’elle a dû enfin constater que celui-ci avait tout simplement rebroussé chemin, renonçant à l’amour et par conséquent à la gloire, parce qu’il n’avait pas réussi à franchir la barrière invisible qui le séparait de cette « liberté » dont il avait cru tout savoir, qui maintenant lui faisait peur ?
Toujours est-il qu’à son atterrissage parmi les communs mortels Bradamante, tel un pigeon voyageur, avait très bien serré dans sa bouche un bout de papier sans doute intéressant, du moins dans la mesure où cela laisse entrevoir une perspective de sereine normalité en ce Galérien :

De ma vie, je n’ai eu
que la malsaine patience
l’envie compulsive
la captivante, sinueuse
faculté de persuasion
(empruntée aux prêtres)
de l’amant des femmes mariées.
En échange
j’ai eu seulement
l’amour tardif
le suffoquant attachement
la violente jalousie
de qui m’avait, désormais
perdu…

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Elysabeth Shippen Green, The libray (1905), image empruntée à
un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Il s’agit donc, selon cet autoportrait, d’un homme « navigué » qui n’a jamais su conjuguer la pensée et l’action, arrivant trop tard ou alors trop tôt aux rendez-vous avec la gloire… sans en connaître qu’une odeur, un écho ou une saveur posthume. Il serait un prototype du perdant qui aurait pu plaire à Pasolini. Car ses victoires se sont exploitées dans un combat quotidien, acharné, avec des interlocuteurs ou des interlocutrices toujours incrédules vis-à-vis de sa tenue. De son côté, Nino a toujours sous-estimé ses possibilités de susciter la confiance et l’amour sans faire rien d’autre qu’exister ! Pourquoi n’a-t-il jamais eu la présence d’esprit voire l’insouciance de sauter sur le train qui passait à son côté pour vivre vraiment, jusqu’au bout, une autre vie ?
Je te salue avec estime et sympathie,
Beatriz

P.-S : Ah, oui ! vous vous souvenez de mon prénom ! Je suis l’une des rares personnes qui ont connu Nino lors de son adolescence explosive. C’est à moi qu’il a envoyé ses derniers aveux. Il croyait que j’étais morte, que donc personne n’aurait ouvert cette inquiétante enveloppe déposée à mon nom auprès de la poste restante de Bonne Nouvelle, que je vous transmets sans hésitations. À l’intérieur, surprise des surprises, vous n’y trouverez pas qu’une innocente lettre à Beatriz ! Il y a aussi cette « lettre à Bradamante » qui m’a sincèrement inquiétée. Pas vraiment pour l’amour, qui est toujours une belle chose, mais au sujet de la lucidité de Nino…

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Hans Purrmann, La lectrice Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel) et Anna Urli-Vernenghi (@urlivernenghi)

Chère Beatriz,
On me cherche partout. Mais personne ne peut me trouver. Parce que d’abord j’ai cessé de chercher qui que ce soit, dont moi-même… Parce qu’ensuite j’ai finalement découvert l’abîme qui sépare la littérature épistolaire de la littérature romanesque.
Je croyais avoir besoin d’une lectrice, je pensais en avoir rencontré une qui cumulait en elle toutes les qualités des lectrices passées présentes et futures : d’Héloïse jusqu’à la jeune astronaute en voyage pour Mars, désormais habituée à lire en dehors de toute orbite, en se passant même de l’hypothèse du retour sur la Terre. Quelqu’une qui, tout en me lisant, me laissait exprimer jusqu’au bout.
Je croyais qu’écrire c’était un but, que tout le reste ce n’était qu’un moyen pour y parvenir, que l’amour n’était qu’un obstacle mineur.
On ne doit pas tomber amoureux d’une lectrice ! Surtout pas si elle est, pour tout dire, une femme, une vraie femme qui vous aime ! Elle sera bien sûr notre complice, mais lorsque l’amour se déclenche est-ce que la complicité voire la compréhension réciproque sera toujours possible ? Ne serait-il pas, au contraire, l’amour, le principal ennemi de cette complicité ?
Je me disais, ma chère Beatriz, que le fait de ne pas se regarder dans les yeux, avec l’impossibilité de se toucher l’un l’autre, empêcherait l’amour : en absence de contacts physiques, cette « cristallisation de l’amour », que Stendhal nous a apprise, devrait logiquement s’arrêter au niveau de l’infatuation… Mais je m’en rends compte, rien qu’en formulant cette idée de l’infatuation (et de son éventuel « niveau ») que cela va inévitablement toucher l’orgueil des personnes sensibles : oui, il est bien possible de tomber amoureuse d’un inconnu, même s’il a un nez pareil à celui de Dante ou de Cyrano !
La plupart de mes lectrices connaissent l’histoire de Cyrano, de son déchirant amour pour Roxane. Tout le monde s’attache sans inhibitions au charme inépuisable de cet homme élégant et malchanceux à la fois… parce que son histoire a une FIN, parce qu’il meurt et que la révélation de son amour… finalement partagé par Roxane, arrive dans le moment de « non-retour » où cet amour se fige dans l’image brisée d’un bonheur manqué et pourtant unique. On ne pourrait pas imaginer une forme d’orgasme plus intense et charismatique que celle qui accompagne la révélation de l’amour sur le point même de la mort. Tout le monde accepte la violence de cet amour et sa catharsis pour la seule raison qu’on sait que Cyrano mourra.
Qui pourrait tolérer, au contraire, que l’amour entre le poète et la lectrice continue, même si elle a fait un vœu de clôture, même si elle se cache dans l’armure d’une femme guerrière de l’époque de Charlemagne ?
Mon grand père napolitain répétait souvent un proverbe qu’on ne peut pas traduire en français sans en perdre l’esprit dans le passage de la frontière : « Ogni bel gioco dura poco ». En français, cela pourrait se traduire par un « ça suffit », accompagné par un violent haussement des épaules et suivi par des mots résignés et humbles, par exemple :
« Ce n’était qu’un jeu, finalement »
« Un jeu l’amour ? Mais vous rigolez ! »
« Un jeu interrompu c’est un jeu gagné… »
« On ne gagne jamais, ni dans l’amour ni dans le jeu ! »
« Mais, il faut tourner la page, quand même ! »
N’es-tu pas d’accord, Beatriz ? Donne-moi de bonnes nouvelles de toi…
Nino

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Peter Vilhelm, La porte ouverte, image empruntée
à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Bradamante,
Jusqu’ici nous nous sommes regardés dans nos mots réciproques. Ils ont été nos yeux, nos mains, nos pas et surtout notre voix. Possible ? De milliers ou de millions de mots seraient-ils en mesure de remplacer l’image réelle de nos corps ? Tout en demeurant convaincu que nos corps seulement pourront attester sans ombre de doute notre existence en vie, est-il possible que nos mots deviennent le seul moteur d’un véritable voyage, d’une véritable course sous la pluie pour nous rencontrer, avant de demander à nos corps « vrais » de répéter tout ce que deux êtres sans corps se sont déjà « transmis » l’un l’autre ? Existe-t-il l’amour virtuel ?
Oui, ça existe, ma chère Bradamante, parce qu’en définitive rien ne peut échapper aux sentiments humains. D’ailleurs, tout est terriblement réel, même une page sans poids qui voltige dans le néant et que seul le regard peut enregistrer.
Nos mots — venant d’un monde parallèle, apparemment parfait et inexpugnable — ont échoué dans un monde réel qui n’était pas du tout protégé ni parfait.

Avec ma complicité
dans ce corps déjà blessé
(désintégré par d’autres explosions)
tu as fait déflagrer
cet amour insensé
déplacé, disproportionné
féroce et malchanceux
toi, une ombre dérobée
toi, une courbe rapide
brisant les temps des ruines
toi, force limpide, écrasante,
à ton tour effondrée.

Tandis que tu tombes,
telle une plume, flottant
vers le bas de l’escalier
je meurs dans le vertige
de tes bras invisibles
gais et silencieux
m’attendant frémissant
tout en haut,
aux étages élevés.

Évidemment, derrière nos mots, il y a deux personnes capables de remplir les vides entre les mots mêmes… D’ailleurs, entre nos mots il n’y avait pas vraiment des vides… Quoi faire maintenant ? Comment vivre sans toi, Bradamante ? Comment vivre sans moi ?
Nino Le Galérien

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John Singer Sargent Le peintre Paul Helleu et son épouse, Alice (1889), part. image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel) et Franck D. (@FranckDache)

Giovanni Merloni

La sale chaîne trépidante (Lectrices n. 31)

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La lectrice de Irving Ramsay (1861-1948), image empruntée à un tweet
de Laurence L. (@f_lebel)

La sale chaîne trépidante

Ma chère Dora,
On est aux feux d’artifice et aux larmes. Tout cela couvait sous les cendres, évidemment : l’explosion et la fin… Mais je cours trop vite, n’est-ce pas ? D’abord, je vais vous expliquer. Ensuite, on verra si l’on est déjà à la fin de quelque chose, ayant affaire à un personnage tellement atypique !
Donc, pour commencer, nous cinq, représentantes saisonnières du comité restreint de l’association du Galérien — Cheyenne, Clelia, Corinne, Constance et moi, Colette —, nous nous sommes réunies hier dans la maison de Marcel Proust à Combray dans le Calvados. Dans cet endroit aussi irréel que le monde virtuel, nous avons fouillé longuement dans l’œuvre sans doute la plus intéressante du Galérien : « La sale chaîne trépidante ».
Nous étions en train de conclure avec un communiqué témoin à envoyer à d’autres collègues lectrices, dont Berthe, Béatrice et Brigitte, quand une nouvelle déconcertante nous a obligées à interrompre les travaux.
Un événement inattendu, dont je vous parlerai dès que possible… Mais avant, je vous demande de patienter, en me donnant la petite satisfaction de vous lire le procès-verbal de la manifestation d’hier, que j’ai rédigé moi-même.

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L’ombre d’un désir #Paris #Olympus, image empruntée à un tweet
de Laurence L. (@f_lebel)

Compte-rendu de la réunion du Comité, 8 juin 2016
…Chargée par le comité de l’organisation de notre rencontre au sujet de l’une de nos dernières retrouvailles, « La sale chaîne » du Galérien, notre consœur Cheyenne a voulu introduire le débat à sa façon. Cela a été une intervention brillante et énergique, dont j’ai retenu juste les dernières images, très poignantes, qu’elle a su extraire des textes du nôtre pour y découvrir, même au-delà des intentions du Galérien même, la locomotive d’une assez personnelle théorie de l’amour : — la « sale chaîne trépidante » nous a dit calmement Cheyenne, c’est le titre d’une œuvre passionnante, que les lectrices peuvent très bien traverser toutes seules, sans qu’il y ait besoin de renseignements ou d’instructions pour l’usage, car il ne s’agit pas de traverser la jungle assassine, mais le monde bienveillant des feux de joie. Toujours est-il que la thèse sous-entendue dans les mille pages de ce texte unique peut se prêter à de fausses interprétations et des doutes : est-ce que le Galérien méprise intimement ce qu’il montre d’apprécier en public ? Que veut-il dire avec cette « sale chaîne » ? Pourquoi l’appelle-t-il « trépidante » ? J’essaie de répondre à ces inquiétudes par l’image qui nous accompagne tout au cours de cette lecture à bout de souffle : un homme qui marche sur une piste consacrée aux vélos se transformant très rarement en voie piétonne. Tout au long de sa promenade plus ou moins calme ou périlleuse, une espèce de tapis roulant, coulant à son flanc, transporte les circonstances de la vie. Il s’agit surtout de femmes figées, dans la mémoire de l’auteur, avec la même expression et attitude qu’elles avaient lors d’une rencontre « cruciale » (et forcément inoubliable). Mais la plupart de ces femmes jaillissant de cette passerelle sont mariées, ou alors elles sont toujours liées à quelqu’un qui les attend ou ne les attend pas, qui les poursuit ou ne les poursuit pas… C’est incroyable, mais vrai : toute la vie de Nino, le personnage principal de ces mille pages, se déroule ici, sur la voie solitaire, ou là, dans la rue publique, fourmillante d’humanité.
Ici, lorsqu’il joue jusqu’au bout le rôle du promeneur solitaire, Nino fait de façon que ses réflexions et rêveries intimes prennent le dessus.
Là, lorsqu’il se mêle au monde, il ne peut ni ne veut reproduire la parfaite solitude dont il est imprégné jusqu’à la moelle. Il accepte donc la promiscuité des rapports humains comme antidote aux dangers du perfectionnisme, toujours aux aguets. Il se met en jeu sachant qu’il souffrira, mais aussi qu’il rencontrera, parfois, le bonheur…

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Maria Cassat, La lectrice, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Cheyenne n’avait pas fini de dire ce dernier mot, « bonheur », qu’une autre membre du comité, Clelia, lui avait brusquement coupé la parole :
— Comme vous le savez bien, j’ai consacré la plupart de mes études à Stendhal, notamment à la Chartreuse de Parme. Et je connais par le menu et par coeur tout ce qui concerne mon personnage homonyme, Clelia. Donc je sais bien ce que veut dire « aimer sans voir la personne aimée ». C’est horrible. Le même que ne pas nous voir nous-mêmes. Et pourtant l’on s’y habitue. Jusqu’à comprendre que l’amour va bien au-delà de la plupart des principes réglant notre vie au jour le jour. Je ne veux pas dire que l’amour doit forcément rendre les gens insensibles et lâches ! Je ne veux pas défendre les compromis non plus… Mais l’amour est sans doute le bien plus précieux qui existe, donc il faut l’arracher quand il nous passe à côté, quand il est là spécialement pour nous ! Il ne faut pas laisser qu’il s’échappe ! Voilà, c’est mon point de vue… ou plutôt c’est ce que je lis dans les bouches, dans les jeux, dans les gestes nerveux des personnes que je rencontre moi-même sur cette passerelle magique…. Ce qui compte dans un cadeau ce n’est pas le cadeau même ou son enveloppe, c’est le ruban qui le referme, ce ruban qui se transforme en piste, en passerelle, en aile d’oiseau voltigeant devant nous. Un ruban amenant rien qu’un parfum, rien qu’un souvenir, rien que la petite complicité du désir et du partage d’un petit moment de vie ensemble… Pardonnez-moi, mais je suis un peu romantique, avec une forte propension pour une vision esthétique de la vie… Par conséquent, je me sens très proche à ce que nous dit Le Galérien à propos de la « sale chaîne » : celle-ci est le prix qu’il faut payer si l’on ne peut pas renoncer à l’amour ! La sale chaîne qu’il évoque est donc la vie même, la vie qui coule autour de nous en temps réel, c’est la dimension horizontale des rapports humains, leur simultanéité dans l’espace… tandis que la chaîne verticale est la dimension intérieure, le flux de chaque vie dans le temps.
Il y a donc, bien sûr, un parallèle entre cette « chaîne verticale » — où nos fautes se cumulent dans le temps de notre vie ; où l’on nous voit tomber de Charybde en Scylla voire plonger dans des situations amoureuses de plus en plus difficiles — et la « chaîne horizontale » se déroulant dans l’espace sans temps du présent : ici nous ne sommes pas les seuls à être touchés par une recherche de bonheur mental et physique qu’on ne pourrait plus acharnée et inépuisable… Une recherche qui prévoit le partage presque inévitable de deux amours s’enchevêtrant et se mêlant dans un seul corps : un homme aime deux femmes dont au moins une aime à son tour deux hommes…

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Christen Dalsgaard image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Impatiente d’intervenir pour encadrer de façon convenable cette hypothèse un peu trop « évidente », Corinne s’était levée brusquement et avait vite imposé sa voix de soprano : — tout cela est la conséquence d’un péché originel commis ou enduré : l’amour de la mère dans l’homme enfant ; l’amour du père dans la femme fille… Une mère et un père qui sont toujours accompagnés par des attributs caractéristiques : charismatique ; tyrannique et pourtant empressé/e ; absent/e mais charmant/e et toujours indispensable… D’ailleurs, c’est banal, mais cet amour pour le père ou la mère se révèle presque toujours inséparable de la rivalité, croisée et plus ou moins sanglante, d’une fille avec sa mère et d’un fils avec son père…

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Jean-Jacques Henner, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Corinne aurait voulu continuer en fournissant des exemples à foison. Mais Constance, véritable leader du groupe, ayant bien compris ce que Le Galérien avait voulu évoquer par cette « sale chaîne », avait gelé tout le monde en déclarant qu’elle n’était pas d’accord pour une analyse trop fouillée et à la limite bureaucratique de l’éternelle « règle du jeu » que nous avons apprise dans le fameux film de Jean Renoir, une règle que notre écrivain appelait efficacement « trépidante » : — car il s’agit, bien sûr, d’une chaîne amoureuse assez promiscue, donc sale… mais elle est trépidante aussi !
Moi, Colette, j’étais en train d’ajouter un petit commentaire qui avait jailli spontanément de mon esprit :
« Si je songe aux fils et aux filles qui ne savent ni veulent se libérer de l’amour des géniteurs de l’autre sexe, je ne vois s’ouvrir devant eux que la perspective de la solitude !… »
…quand une lectrice étrangère à notre cercle, se présentant à nous avec son prénom fabuleux, Bradamante, a demandé la parole d’un air embarrassé :
— Pardonnez-moi ! dit-elle. Aujourd’hui, je n’ai pas que la responsabilité de mon prénom venant du personnage de la femme guerrière et charismatique que je ne suis pas ! En fait… j’ai eu des nouvelles assez troublantes du Galérien. Apparemment, il est en train de sortir de son île secrète. Mais au lieu de recueillir les fruits d’une petite gloire, longuement attendue, il renonce à tout en échange d’un nouveau rêve ! Un rêve aussi captivant que dangereux. Mais je vous laisse juger vous-mêmes : c’est le Galérien en personne qui a écrit ça :
« Jusqu’ici nous nous sommes regardés dans nos mots réciproques. Ils ont été nos yeux, nos mains, nos pas et surtout notre voix. Possible ? Est-il possible que des milliers ou des millions de mots soient en mesure de remplacer l’image réelle de nos corps, qui seule peut attester sans ombre de doute notre existence en vie ?… »

J’arrête ici mon compte-rendu, bien soulagée à l’idée que ce sera cette étrange Bradamante qui nous en parlera d’ici une poignée de jours. À elle de nous raconter comment un charmeur comme Nino le Galérien, dompteur sans égal de lectrices inquiètes, a pu échouer dans son même piège, tombant amoureux d’une seule d’elles…
Allez-y, drôle d’amante à l’état sauvage !

Colette

006_sous la pluie

Giovanni Merloni

Amor ch’a nullo Amato Amar perdona (Lectrices n. 30)

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001_madame thé Rodney Smith, image empruntée à un tweet de Laurence L. @f_lebel

Amor ch’a nullo Amato Amar perdona (1)
(Amour qui condamne à aimer ceux qui sont aimés)

Chère Emma,
dans l’absence prolongée de traces significatives du passage du Galérien, même si je ne m’amuse pas beaucoup et que je ne me souviens plus de rien (vous comprenez de quoi je parle, n’est-ce pas ?), dans l’espoir que ces mots insouciants l’inspirent, je me permets de vous soumettre un petit divertissement en vers adressé au Maître, que j’imagine, tel un personnage de l’Enfer de Dante, de plus en plus retiré dans une grotte obscure…
Dora

002_bionda distesa NB Saul Leiter, image empruntée à un tweet de Laurence L. @f_lebel

Aménités sans ambages d’une lectrice amnésique

Ô Amonceleur
d’Amertume, même si
Amoindri par l’âge
Amère, je voudrais
Améliorer votre vie :

Amorçant vers vous un pas
Ambigu
Ambivalent
Amorphe ;

Amadouant votre corps
Amaigri, pourtant
Ambassadeur de joies
Ambitieuses ;

Amenant en
Amont ma voix, telle une
Amulette
Ambulante ;

Améliorant notre
Ambiance,
Amalgamant
Amitié
et
Amour
et
Amen !

Dora

Version 2

Giovanni Merloni (Amarcord)

(1) Dante Alighieri, L’Enfer, Chant V (Paolo et Francesca)

Embrasse-moi, idiot ! (Lectrices n. 29)

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Embrasse-moi, idiot !

Chère Fermina,
Je viens de lire la lettre de la jolie factrice italienne, débordant d’optimisme et de promesses. Pourtant, je n’ai plus rien trouvé ni dans ma ville — Reims — ni dans la région du Champagne !

En attendant que le Galérien sorte du cachot où s’est volontairement sauvé… je vais prendre le relais… et je vous fais une surprise !

Je ne vous dirais pas tous les détails. Mais j’ai moi aussi une histoire à raconter. En fait, ce qu’on a publié à propos de Tino, cet être infatigable dans l’attente que son âme sœur l’accueille dans ses bras — avec cette image symbolique du clystère s’épousant aux litres de thé ou de champagne —, tout cela m’a inspirée.

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William Mc Gregor Paxton, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Je me suis souvenue d’un cher ami, Dino, que je connais, je ne sais plus depuis quand. Son « profil » rentre parfaitement dans un des clichés typiques de la population masculine de toutes les époques ayant eu un rapport important avec une mère de quelque façon charismatique dans le bien ou dans le moins bien.

Dino ne raconte pas volontiers sa longue histoire. Il préfère qu’elle s’impose toute seule dans une alternance d’évidence et de mystère, de noblesse et de misère.

D’abord, il n’a pas envie d’expliquer son prénom tout à fait insolite pour l’enfant aîné et unique d’un paysan champenois aussi riche que modeste. Ayant comme unique but celui de devenir un jour millionnaire par la force de ses bras et la ruse de son cerveau, frôlant sans doute la finesse d’esprit, son père Charles n’avait jamais eu le temps de lire les romans de Flaubert ou de Balzac, ni de se rendre le soir au petit théâtre de Château-Thierry où l’on projetait de temps en temps des films américains. Pendant l’été de l’année 1964, cet homme simple et bon qui se laissait facilement emporter par la colère et la jalousie venait juste d’épouser Charlotte, une femme très belle, aussi jalouse que lui et facile aux emportements. Deux ans avant, elle avait perdu le père et la mère en peu de jours, juste au lendemain de la Déclaration d’indépendance de l’Algérie, leur pays d’origine, à la suite d’un accident de voiture qui les avait frappés tandis qu’ils sortaient d’une fête. Orpheline inconsolable, Charlotte n’avait accepté de se marier avec Charles qu’après deux années de deuil : la première pour la mère, la deuxième pour le père. Ce ne fut donc qu’à la mi-août 1964 que les parents de Dino formèrent un couple officiel… Mais j’oublie de vous dire le plus important, c’est-à-dire la raison pour laquelle Charles et Charlotte avaient donné ce prénom Dino à leur enfant aîné, futur héritier universel d’une fortune à la saveur de vinaigre de champagne.

Une raison grave, si j’ose le dire, car dans l’espace de vingt-quatre heures environ la violente bourrasque qui avait entraîné le bonheur conjugal dans un cul-de-sac, s’était enfin apaisée, grâce à ce prénom magique — Dino — ouvrant la porte à leur premier véritable baiser d’amour.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Mais je dois raconter les choses selon l’ordre… Le jour même de leur mariage, Charlotte, se dérobant à l’excitation générale, était partie en vélo, sous le prétexte de récupérer dans son petit appartement de célibataire une photo de ses parents pour la montrer aux invités. À minuit, au départ du dernier invité, Charles s’aperçut que la maison conjugale était vide et que son épouse n’était pas rentrée. Inquiet à l’idée qu’elle eût été touchée par une disgrâce, Charles l’avait cherchée partout dans la maison faiblement illuminée et harcelée par le vent. Le lendemain, au petit matin, Charlotte, méconnaissable, en larmes, recouverte de terre et d’herbe et pleine de bleus avait frappé à la porte. Charles avait écouté son incroyable récit d’une seule oreille, avec générosité, malgré son tempérament passionné et jaloux. Une heure après, appuyé au comptoir du bar d’à côté, il n’avait pas su expliquer à ces gens méfiants et grossiers qui l’entouraient l’histoire de tombes et de croix rouillées que Charlotte lui avait racontée. Personne ne croyait que quelqu’un puisse rester enfermé pendant la nuit dans le cimetière !

Heureusement, parmi ces êtres avares de tout élan, il y avait un monsieur aux cheveux complètement blancs, en dépit de ses quarante ans, qui lui conseilla de boire de l’eau à la place du champagne : — d’abord parce que ce n’est pas bon, ce vin-là… Ensuite parce qu’il faut toujours réfléchir à ce que l’on a ! N’ayez pas hâte de tout perdre, prenez votre temps !

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André Kertész, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Le soir même, Charles emmena Charlotte au cinéma, croyant trouver une distraction et une trêve dans un film avec Dean Martin et Kim Novak. Histoire d’Orville, un compositeur tout à fait inconnu vivant dans un éperdu village des États-Unis où il passe ses journées alternant la création de chansons d’amour aux leçons de piano qu’il donne chez lui. Cet homme désireux du succès que le lancement d’un disque avec sa chanson pourrait lui apporter, essaie de convaincre Dino, alias Dean Martin, le fameux chanteur italo-américain, à écouter sa dernière création, « Sophia »… Mais les événements évoluent de façon inattendue : Orville est obligé d’héberger Dino chez lui. Toujours est-il qu’il est jaloux jusqu’à la paranoïa de Zelda, son épouse, une très jolie femme, tandis que Dino a visiblement l’habitude de consommer les femmes comme des hamburgers ou des cigarettes. Pris dans le piège que lui même avait fabriqué, Orville essaie de concilier ses ambitions de musicien de province avec la jalousie, faisant appel à la complicité de Polly, alias Kim Novak, une véritable « bombe sexy ». Mais la dynamique de la comédie humaine, accélérée par les allures exagérément désinvoltes de Dino et l’agitation croissante d’Orville, provoque, au cours de la nuit, une diabolique inversion des jeux : Dino couchera avec Zelda dans la roulotte de Polly tandis qu’Orville, tout à fait ignare ou abruti, fera le même chez lui, avec Polly… Finalement, Dino chantera « Sophia », tandis que Zelda, orgueilleuse d’avoir aidé son mari et intimement touchée par le « moment » vécu avec son idole, rassurera enfin son mari avec une boutade ayant la force d’aller droit au coeur.

En sortant du cinéma, Charlotte avait répété cette même boutade à Charles : — embrasse-moi, idiot !
Ils s’étaient alors rendus au cimetière, enjambant la grille noire sans se blesser gravement. Ensuite, ils s’étaient étendus sur le pré fleuri gonfle de pluie — là où Charlotte jurait avoir passé la nuit d’avant — juste à côté de la photo jaunie de ses parents, visiblement contrariés d’être morts si tôt. Sous le regard vigilant de ce couple disgracieux et d’autres fantômes en grand nombre, un amour doux et violent à la fois les avait emportés, imprégné de la saveur du vinaigre de champagne et de l’odeur des fleurs fanées. Leur nouvelle vie avait finalement repris son haleine avant de s’acheminer dans une seconde fête de mariage, ayant juste eux pour invités.

On vit par la suite qu’il s’agissait d’un amour fertile : au bout de neuf mois, au lieu du vinaigre, une petite communauté d’envieux trinqua du véritable champagne à la santé du petit Dino, sachant dès le début qu’il serait un fils très dévoué à sa mère. Une sorcière colorée aux pouvoirs imprévisibles qui s’était désormais fabriqué l’habit noir et rustre d’une sainte nitouche.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

J’ai connu Dino le jour de son seizième anniversaire, le 8 mai 1981. Je m’en souviens bien parce que c’était un jour férié… commémoratif de la « capitulation sans condition » de l’Allemagne nazie mettant fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe. Une fête que le précédent président, Giscard d’Estaing avait supprimée et qu’au contraire François Mitterrand avait rétablie juste en cette année. Orgueilleux d’être né dans un jour consacré à la paix et à l’espoir d’un monde meilleur, Dino fut aussi reconnaissant à ce François Président, comme il l’appelait. Il avait décidé ce jour même de s’engager en politique, « rigoureusement à gauche » du parti socialiste. J’avais essayé de le déconseiller, ayant assisté à plusieurs déceptions dans ma famille d’ouvriers qui avaient petit à petit glissé dans le chômage sans que le parti intervînt pour les aider. Mais il était tellement emporté que j’avais changé moi-même d’avis… J’avais son même âge, à peu près, et je voyais bien qu’il appréciait mes cheveux châtains et ma poitrine exubérante… Mais j’étais la fille aînée d’une chère amie de sa mère… et cela créait une barrière plus haute et épaisse que le mur de Berlin ou la grande Muraille chinoise. Cela n’empêchait pas Dino de m’accueillir, unique représentant du sexe féminin, dans son cercle d’amis. Il était évidemment le leader du groupe, organisant, « de sa façon » bruyante et délibérément provocatrice, nos balades en vélo dans la campagne et dans les villages tout autour. Ensuite, lorsqu’il eut finalement accompli ses dix-huit ans, il brûla les temps pour obtenir le permis de conduire…
Mais pourquoi me perds-je dans tous ces détails ? Sont-ils ainsi importants ? Sans doute, cette période que je viens d’évoquer fut importante pour moi. Je découvrais au fur et à mesure, avec Dino, une infinité de choses de la vie, de la politique et des attitudes ridicules des gens et cela me donnait une étrange solidité.
Je ne pensais que du bien de son père et de sa mère. Même aujourd’hui, je demeure bien émue en me figurant la modestie de leur cuisine, avec la table installée au centre, au-dessous d’une lampe jaune qui isolait ce monde assis du reste de l’univers connu… Et ces deux personnages, Charlotte et Charles, qui se ressemblaient même physiquement. Deux êtres petits, au nez unique, qui avaient transmis à Dino toutes les raretés de leurs expressions. Sans lui enlever pourtant la chance d’une lueur spéciale jaillissant de ses jeux ou peut-être de sa bouche faite pour le dialogue…
Je ne pensais que du bien de son père et sa mère et j’étais emportée par l’enthousiasme de ce copain et compagnon et ami aimant se mettre à l’épreuve, forçant un peu les limites, errant au-delà des bornes… Il était pourtant menacé par une voix, ou pour mieux dire par un robinet… prêt à tout arrêter. À tout reconduire dans le sillon de cette merveilleuse campagne, dont le père Charles était le maître et la mère Charlotte, vendeuse de fleurs sur le bord de la route, la marraine.
Un jour, je compris que Dino était un enfant gâté et, en même temps, une victime annoncée… Car il hébergeait en lui une bombe à retardement qui tôt ou tard devait exploser.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Mais je reviens aux faits. Du moins à tout ce que je connais. En 1984 Dino, qui s’était refusé de suivre jusqu’au bout le sillon tracé sans cesse par son père, obtint le diplôme de géomètre. Cela lui donna le droit, du jour au lendemain, de se déplacer en long et en large avec une confortable berline Peugeot 305, amenant ses amis — qui l’accompagnaient volontiers — en des excursions où le travail se déroulait vite, en peu de gestes essentiels et efficaces, toujours assaisonnés avec des sourires, des embrassements et des boutades ironiques sinon carrément dérisoires. Ensuite, on avait encore du temps, beaucoup de temps, trop de temps, pour fouiller dans les trésors de notre campagne, pour aller « jusqu’à… », pour se rendre dans un bar sur la route où Nino déjà connaissait tout le monde, infaillible dans son talent de moqueur. Ses boutades faisaient d’un coup jaillir des portraits qu’on ne pouvait mieux ciblés et inexorables, mais généreux et compréhensifs à la fois…
Combien de fois, m’a-t-il embarquée, unique rose dans son bouquet de chrysanthèmes ? Je n’oublierai jamais sa voiture élégante et silencieuse, le matin tôt, bravant la rosée et le brouillard, où nous nous rendions quelque part, accompagnés par ces sinueuses chansons en cassette ou alors par les voix rassurantes des radios locales… Sans doute, je l’aimais, même si je me disais qu’il n’était pas mon type. Dieu seul sait ce que j’ai fait pour gâcher et petit à petit ruiner mon existence, rien que pour me fusionner avec un homme idéal qui devait être en tout l’opposé de Dino… Cet homme n’existe pas. Et je ne peux rien regretter, car j’ai fait mon possible…
Quant à Dino, les petits tours autour du clocher de notre village ne lui suffisaient pas. Il voulait voyager pour de bon : il était aimanté irrésistiblement par tout ce qui était « ailleurs ». À commencer par les pays inconnus au-delà du « rideau de fer », que la propagande occidentale peignait comme des endroits pénibles et disgracieux et qu’il voyait, au contraire, par esprit de contradiction ainsi que par une passion invétérée, comme une espèce de Pays des jouets et de la fringale, ou alors de l’amour libre…
Entre 1984 et 1985, beaucoup de choses changèrent. Pendant ses tours « géométriques », comme il appelait ses vacations dans les chantiers ou dans les maisons à évaluer pour une agence immobilière, Dino rencontra Yves, un camionneur infatigable, fort ressemblant à son homonyme plus célèbre, cet Yves Montand dont Charlotte, la mère de Nino, était une fanatique.
Un jour, Dino monta sur le camion d’Yves et partit en voyage vers l’inconnu. Il en revint dix jours plus tard, les gestes plus précis que d’habitude, avec une jeune fille ukrainienne, Sophia.
Je rencontrai moi-même Sophia, bien sûr. Dino la présenta à tous les amis. Ses parents, qui avaient passé dix jours d’enfer, essayèrent de tous les moyens de le contenter. Au rez-de-chaussée de leur pavillon, on installa un grand lit au dossier de fer ayant appartenu aux parents de Charlotte. C’était l’appartement de Sophia, qui avait aussi le luxe personnel d’avoir accès à la salle de bains juste à côté. Dino gardait sa chambre à l’étage, qu’il devait essayer de rejoindre au petit matin, pour épargner à sa mère la pleine évidence de ce fait accompli.
Sophia était charmante et affectionnée. Elle essayait de se rendre utile, accompagnant souvent Charlotte sur le bord de la rue. Mais il arriva une série d’inconvénients, aboutissant dans un carambolage jamais vu à cet endroit. Car en fait, la vue de cette jeune fille, blonde et généreuse comme certains personnages de Brassens, provoquait des réactions immédiates et violentes chez les conducteurs de voitures, motos ou, pire, de lourds camions qui jusque-là avaient frôlé avec un demi-sourire le généreux étalage de violettes et jasmins.
Depuis six mois et six jours, Sophia partit en auto-stop, sans rien dire. Dino ne sut jamais si elle avait profité ou pas du camion de son ami Yves.

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image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Après ce départ, vous pouvez bien imaginer, chère Fermina, les contrecoups que cet enfant bon et simple a dû endurer par la suite…
Pendant un mois ? Non.
Pendant un an ? Non.
Pendant deux ans, comme sa mère ? Non, pendant toute la vie.

La famille de Dino était bien sûr une famille silencieuse. Mais le départ soudain de Sophia avait réveillé quelque chose qui couvait sous les cendres de la cheminée. Charles avait quelques petits problèmes de santé et se découvrait seul à devoir s’en inquiéter. Sa femme, toujours très empressée vis-à-vis des engagements acquis, n’avait pas envie d’en ajouter des autres. Pour soigner son estomac, il devait se dérober à la cuisine répétitive et grossière de Charlotte, se voyant obligé à chercher lui-même les aliments censés être moins gênants pour sa lente et pénible digestion. Il avait aussi quelques problèmes avec la production du vinaigre de champagne, dus, selon lui, à la mauvaise gestion de Robert, un jeune assez présomptueux qui s’occupait désormais de tout. Charles avait alors commencé à se plaindre avec Dino, en l’accusant indirectement d’avoir dévié de la bonne route, la sienne : ainsi, leur petite entreprise n’avait pas de futur ! En plus, il désirait voir circuler dans la maison une petite créature à chérir, un enfant ! il regrettait… Sophia !
Le soir et la nuit même de cette discussion Charles n’avait fait que penser ou rêver de Sophia. Au petit matin, ayant encore ce nom sur la bouche, il s’était souvenu de la chanson fredonnée par Dean Martin, avec son charme inimitable, dans le seul film qu’il avait vu de sa vie. Ensuite, il avait compris la raison de la fuite de Sophia : elle n’avait pas résisté aux brimades visibles et invisibles de Charlotte. Enfin… il avait vu clair dans cette ombre épaisse qui l’avait enveloppé le jour pénible de ses noces ridicules : Charlotte avait attendu deux ans avant de donner son assentiment au mariage… parce qu’elle aimait un autre homme ! C’était incroyable, mais il avait reconnu l’évidence de ce sentiment irrépressible dans le front courroucé de Dino. Le fils affichait la même expression indomptable et impénétrable qu’avait « alors » sa mère !
À midi, Dino n’avait pas envie de manger. Charles le pria de s’asseoir tout de même à table. Personne n’a su ce qui s’était passé exactement entre eux. Tellement liés jusque-là, tellement pleins d’attentions les uns envers les autres ! Tellement éloignés et renfrognés en eux-mêmes dorénavant ! Une catastrophe pour Charles et Charlotte, qui virent dès lors leur vie brisée sans remède. Quant à Dino, il n’a jamais voulu parler de cette journée qui l’avait écrasé, lui donnant même le sentiment d’avoir été effacé de la face de la terre !
Il aimait sa mère. Il ne pouvait pas l’aimer moins, maintenant que la dure vérité se révélait : elle n’avait aimé son père qu’une seule nuit. Elle n’avait respecté son mari que pour une raison seulement, l’existence de cette créature au prénom cinématographique qui devenait pour elle la seule raison de vie.

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Le reste de l’histoire est bien triste. Dino partit plusieurs fois dans les pays de l’Est à la vaine recherche de Sophia. Tout en revenant de temps en temps à Château-Thierry, il avait eu entre-temps la chance de traverser en long et en large la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, La Roumanie et la Bulgarie… Toujours avec ses voitures Peugeot en parfaites conditions, où il amenait, fourrés dans le coffre, des parfums raffinés et coûteux. Quand il revenait, n’ayant pas de nouvelles au sujet de Sophia, il se bornait à des gestes pour décrire le monde au-delà…
Après l’écroulement du mur de Berlin et la chute qui s’en suivit, encore plus traumatique, de l’empire soviétique, Dino perdit, avec la passion politique, son deuxième amour et, sans doute, l’une de ses primordiales raisons de vie. N’ayant plus de solides justifications pour résister, il devint de plus en plus tenace et désinvolte dans l’exploitation de sa double vie.

Sans doute, il avait trouvé son Éden en Crimée, une région du monde assez reculée, voire éloignée de notre Champagne. Je ne sais pas vous dire combien de kilomètres il devait parcourir pour rejoindre sa dame au petit chien se promenant nerveusement sur le quai qui côtoie la mer Noire à Odessa, à Yalta, à Sébastopol, à Balaklava ou Simferopol… Il était bien loin de sa mère quand il descendait de l’avion et montait sur sa deuxième Peugeot qui l’attendait tranquille.

Maintenant que sa mère est morte, à brève distance de son père, il est bien loin aussi de moi, sa femme officielle depuis quelques années. Oui, j’ai voulu lui accorder la petite confiance d’un mariage d’amis, sans autre échange que la promesse d’une vieillesse sans lubies. Ou, si l’on veut, en échange de cette insouciance sans égal qu’un certain Dino m’avait donnée à l’époque refoulée où j’étais, comme lui, une espèce de garçonnette sans paix…
Emma

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Giovanni Merloni

Un livre ce n’est pas une pizza ! (Lectrices n. 28)

Étiquettes

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Lectrice de Di-Li-Feng, image emprunté à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Mes chers amis, lecteurs et sympathisants de deux sexes,
Cette fois-ci, on dirait que c’est grave. Le comité de lecture de la maison d’édition Le Galérien — créée par un groupe de lectrices en l’honneur de cet écrivain méconnaissable ou inconnu, et pourtant très intéressant pour nous — est maintenant survolté comme à la veille d’une grève illimitée.
Les lectrices refusent tous les manuscrits apocryphes ainsi que les mauvaises copies des textes de ce maître arrivant en quantité rue des Vinaigriers (Xe arrondissement de Paris), auprès de l’association des Garibaldiens, hébergeant jusqu’à la fin du mois de juin le siège provisoire du Galérien.
Par contre, Gladys, la lectrice londonienne descendue exprès à Paris pour remplir son rôle de directrice saisonnière, a diffusé un communiqué de presse où le collectif des éditrices se déclare disponible à accepter des commentaires et aussi des critiques, même féroces, au sujet du style ou de la personnalité insaisissable de cet artiste vagabond.
Toujours est-il qu’il n’y a plus rien de nouveau ou pour mieux dire d’authentique à proposer depuis dix jours environ. Qu’est-ce qu’il arrive ? Cette dissémination, vertueuse et pacifique, de fleurs du bien et du mal contemporains va-t-elle s’épuiser ?
Gladys, avec l’accord de nous toutes, a pour le moment décidé d’arrêter — ah, oui ! — notre primordiale chaîne de transmission basée sur l’alphabet renversé. Donc c’est à moi de signer le « billet » d’aujourd’hui : on attend qu’un nouveau bouquin de notre auteur soit abandonné ou perdu quelque part pour reprendre avec un nouvel élan notre passionnante passerelle.
Entre-temps, auprès de notre rédaction — désemparée et inquiète, mais confiant dans l’intime en une reprise imminente — une de nos correspondantes les plus fiables nous a envoyé de l’Italie le curieux message ci-dessous…
Je n’ai rien de mieux, pour l’instant.
Fermina

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Un livre ce n’est pas une pizza !

Chère Fermina,
Je suis la factrice-cycliste qui est en train, dans la photo ci-dessus, de tourner à gauche, sortant de la via del Pratello pour emboucher via Pietralata. Ce n’est pas la peine que je vous dise de quelle ville italienne il s’agit. D’ailleurs, je n’ai pas envie de vous dire trop de mon travail, même s’il rentre dans mon travail, parfois, la corvée de distribuer à des destinataires inconnus les œuvres de votre Galérien, dont circulent désormais un bon nombre de bonnes traductions dans notre langue. Même si, comme je vous dirai plus avant, il m’est arrivé d’avoir à faire plus directement avec cette mystérieuse dissémination.
Mais, avant de vous raconter l’épisode qui m’a touché personnellement, je me dois de vous dire, ma très gentille Fermina, que même chez nous il y a eu des réactions de stupeur et de déception pour la soudaine interruption de ce tour vertueux que nous attribuons à l’auteur rocambolesque dont on ne connaît que le nom d’art, Le Galérien. Un sobriquet qui ne révèle que son appartenance à une génération qui, avant de connaître Bob Dylan, Gainsbourg et les Pink Floyds, aimait sans réserve Yves Montand, le chanteur gigolo par excellence, doué non seulement d’une voix ironique et rassurante, mais aussi d’une présence sur scène côtoyant l’élégance et, surtout, la joie de vivre.
C’est sans doute en raison de cette attitude mélancolique de « revivre sa vie pour la raconter » que Le Galérien est en train d’obtenir son incroyable succès parmi les lectrices de tous les âges.

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En lisant vos communiqués, je demeure pourtant assez perplexe. Un écrivain, même le plus prolifique, a le droit de se prendre des pauses. Un livre ce n’est pas une pizza ! Ni pour celui qui l’écrit, ni pour celui qui le lit.
Par contre, dans les derniers temps, vu la facilité de trouver des livres, des cahiers et des opuscules aux formats les plus variés, tous marqués sans failles par la signature du nôtre, il me semble que cela ait engendré une attitude erronée et, à la limite, dangereuse.
Comme si nous fûmes dans une pizzeria, où l’on nous a accueillis à la hâte en nous indiquant l’unique table qu’on vient juste de libérer après une longue attente dans la rue. De façon distraite, on nous lance la « carte » où nous découvrons, étrangement, au lieu des pizzas de différentes création et saveur, les titres des livres du Galérien, par exemple « Journal intime aux quatre-saisons » ou « Testament immoral aux champignons » ou encore « Histoire de Nino à la sicilienne ».
Dans une pizzeria comme ça, on gaspillerait beaucoup de temps dans le choix du livre à manger. Car ce serait tout à fait légitime la peur d’engloutir une brique indigeste ou alors d’avoir entre les dents un plat trop pimenté ou, au contraire, complètement insipide.

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Qu’arriverait-il d’ailleurs si de but en blanc, les yeux fermés, notre doigt pointait enfin sur un opuscule au titre appétissant comme « Le balcon à la napolitaine » ? Je crois que tout de suite après nous commencerions à nous agiter, à protester que les voisins de la table d’à côté ont été servis beaucoup avant que nous, parvenant même à hurler, impatientés : — finalement, va-t-elle arriver ou pas, cette pizza ? 

Chère Fermina, si j’étais à la place du Galérien, je refuserais de faire les pizzas et les servir aux tables. Emporté par l’ennui, je me sauverais enjambant la fenêtre de la cuisine et passant au-delà du mur de la cour qui heureusement ne dépasse pas le mètre… Je m’échapperais au plus loin possible.
Par conséquent, la question que nous devons nous poser est une autre : « Où s’est-il caché ? » Pour quelle raison un homme qui a eu la chance, finalement, de pouvoir dialoguer avec le monde — même s’il s’agit, bien sûr, d’une partie minuscule de ce monde même, strictement peuplée d’êtres de sexe féminin — arrête-t-il tout d’un coup de défourner des pizzas et se retire dans l’anonymat ?

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Dans l’espoir de faire une chose utile et d’être pardonnée par mes supérieurs des Postes italiennes, j’ai accroché mon vélo à un poteau. Ensuite, je me suis libérée du gilet couleur de surligneur et je me suis aventurée sous les arcades. En marchant, je me suis souvenue du livre des poésies du nôtre que j’avais dans la poche.

En ces jours violets
violés à peine
par la peine d’une viole
notre joie sans haleine
explosait violente
dans une chambrette
parfumée de violette.

Tu n’étais pas la vraie Violette
et je manquais à mes devoirs de roi.
Mais je devins violon, je crois
pour ta voix de suffragette.

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Ensuite, arrivée devant cette vitrine, je me suis aperçue que ma chasse au trésor commençait à avoir du sens. Mais, entre-temps, comment fais-je à vous expliquer que le mot français « séparé » n’a pas pour nous, en Italie, la même signification qu’il a pour vous, en France ? Pour nous, le mot « séparé » désigne, sans quiproquo, un « endroit aparté », un coin discret ou en tout cas isolé où deux personnes peuvent se leurrer dans l’illusion qu’elles sont seules. Quand nous nous asseyons dans « un séparé », cela veut dire que les intentions sont sérieuses, qu’il y a quelque chose qui nous lie, ou nous liera, ou alors nous a liés pendant beaucoup de temps à quelqu’un. Surtout si ce « lieu séparé », arbitraire et apocryphe au point de vue de la langue, est bien installé dans un endroit précis de notre mémoire ou, pour mieux dire, dans l’endroit même où nous avions désormais l’habitude de nous rencontrer.

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Dans la poésie du Galérien, l’instrument de la viole se confond avec la fleur au même nom, qu’en français vous appelez violette. Si la couleur « viola » devient « violet », la Violetta de Verdi — alias la Traviata, femme rebelle et malheureuse que la musique renvoie « dans ce désert peuplé qu’on appelle Paris » — deviendra Violette.
Par ses vers violacés, le Galérien a voulu lancer, comme d’habitude, des messages contradictoires. Mais le hasard a voulu que je sois une factrice et que je suis très habile dans le déchiffrement des adresses les plus abstruses. S’il n’a pas vécu dans ma ville, cet écrivain vagabond, comme vous l’appelez, doit y être passé. En quelle autre ville au monde aurait-il pu rencontrer plus confortablement qu’ici une vagabonde comme lui ?

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Quand je suis arrivée, à bout de souffle, devant le grand café Viola, je ne me rappelais plus qu’on l’avait fermé. En vérité, il est passé très peu de temps depuis que sa propriétaire est partie à la retraite. Le rideau descendu, il manquait de tous ces suggestions et clins d’œil liés aux transparences, aux réflexes sur les vitres, à l’enchevêtrement poétique des tables à l’intérieur — ou des séparés — avec tout ce qu’on y projetait depuis l’extérieur : les colonnes colorées des arcades ; les lueurs bleues des voitures, les silhouettes des passants…
Cependant, dans un éclair, j’ai eu une intuition. Je me suis demandé depuis combien de temps on ne savait plus rien du Galérien… un temps où il ne laissait plus ses opuscules sur les bancs publics des Giardini Margherita ou sur les comptoirs des bars. « Dix jours ! » Est-ce que…?
Comme je te disais, je suis la factrice du quartier, je connais toutes les portes sur la rue. Selon mes souvenirs le Grand Café Viola avait aussi une entrée privée sur la cour, à laquelle l’on pouvait accéder par le portail à gauche, juste au début de l’arcade. Et c’était dans la cour, juste à côté de cette porte de service, qu’ils avaient installé leur boîte aux lettres. Pour entrer, il suffisait de sonner à l’interphone de BOLOGNINI. Donc, ma chère Fermina, je suis entrée, je ne sais pas pourquoi, affligée par une foule de sentiments de culpabilité… parce que je n’avais aucune lettre à livrer, parce que j’avais laissé mon vélo accroché sans trop de précautions, avec toute la poste encore à distribuer… et bien sûr je ne savais pas quoi dire.
Heureusement, la veuve Bolognini m’a ouvert sans rien demander et je n’ai rencontré personne dans le couloir sombre… Quand je suis entrée dans la cour, je suis demeurée pendant longtemps annihilée par la stupeur… devant la splendeur de cet immense magnolia, mais étourdie aussi par la chaleur humide s’encastrant de façon définitive dans cet exigu parallélépipède d’air.
La porte postérieure du bar était entrouverte. Le local s’effondrait dans une tranquille obscurité tandis qu’au fond, dans le coin opposé à ma porte, une ampoule assez modeste flottait au-dessus de deux têtes. J’entrai sans faire de bruit. D’ailleurs, même si mon cœur battait comme un tambour (ou, comme vous dites, la chamade) et que mes sandales craquaient sur le parquet, les deux personnes assises parlaient à voix tellement haute qu’ils ne pouvaient pas m’entendre.
Je ne suis pas sûre au cent pour cent qu’il s’agissait du Galérien. Mais il pouvait bien être l’un de ses personnages. Un homme grand, maigre qui n’était pas avare de gestes et semblait plonger tout à fait dans le regard de son vis-à-vis, que je ne pouvais pas voir parce qu’elle me tournait son dos.
L’unique chose dont je suis sûre c’est que la femme arborait sur les épaules nues un foulard violet…

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Revenant honteuse à mon vélo, je me suis dit que je ne crois pas aux phénomènes paranormaux. Mais qui étaient-ils, ces deux êtres à l’air attachant et indicible ? Ils étaient forcément des habitués du bar Viola ayant obtenu la permission de se voir une dernière fois à « leur » séparé. Était-ce un couple qui n’allait plus se revoir du tout ? Étaient-ce deux anciens amoureux qui allaient trouver pour eux un autre endroit, bien sûr beaucoup moins confortable, mais quand même cohérent avec leurs « nécessités » ? Étaient-ce au contraire deux ectoplasmes, projection abrupte de ma fantaisie, de mes lectures bouleversantes et de mes nuits de cauchemar ?
S’agissait-il, tout simplement, du célèbre barman Italo, qui avait donné rendez-vous à sa jeune maîtresse ? Ou bien, était-ce Sandra, la propriétaire, cette femme colorée en violet, qui rencontrait, peut-être en cachette, son ancien compagnon ?
Mais ces hypothèses cadettes n’étaient pas tellement intéressantes, pour moi.

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Me voilà, chère Fermina, j’ai terminé mon tour. Je suis en train de retourner à la poste de piazza Malpighi où je laisserai mon sac et le vélo… Tiens ! Ce rideau m’inquiète… Oui, j’en suis sûre et certaine ! J’ai trouvé le Galérien : il est renfermé là-dedans depuis dix jours ! Mais bientôt il en sortira, chargé de nouveaux livres. D’où tiré-je une telle idée ? N’entendez-vous pas ce bruit assourdissant ? Et cette odeur typique de plomb ? Ne voyez-vous pas ces tracts colorés emportés par le vent ? Dans un de ces imprimés, provisoirement collé au pare-brise d’une vieille Fiat 500, il y a cette inscription : « Après celle de Tino, vous voilà les histoires exemplaires de Gino, Lino, Dino et Nino ! »
Maintenant, je vais me coucher…
Violetta

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