« Il me fut des instants au goût d’éternité… » : la disparition de Jean-Jacques Travers

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Version 2

Jean-Jacques Travers à l’Espace Mompezat, en 2015

« Il me fut des instants au goût d’éternité… »

La seule Vérité n’est que celle du cœur :
Que ceux qui me liront l’accueillent en mémoire…

Avec tout ceux qui l’ont connu, je suis très attristé pour la nouvelle cruelle de la disparition de Jean-Jacques Travers. Il nous laisse ses poèmes et l’histoire d’un personnage sage et hardi qui a voulu mesurer la vie sur ses seules forces et sur ses limites aussi, sans pourtant se dérober, même dans sa vie de poète et d’artiste de la vie, aux lourdes « règles du jeu ». Nous retrouvons dans ses poèmes les réflexions profondes et universelles d’un véritable poète qui a su garder intact son esprit sincère, « incapable » de vieillir : il n’a pas parlé que pour lui-même, il a parlé de nous tous et pour nous tous !
Et pourtant l’homme souriant et généreux de mystères nous quitte à jamais et cela est bien difficile à accepter… Le chagrin pour la disparition de Jean-Jacques Travers est indicible, car il aimait la vie et savait transmettre aux autres cet amour à chaque soupir, à chaque geste. Il avait évidemment beaucoup souffert, traversant une vie qui ne lui avait pas épargné les contrariétés : « Mais qui saura jamais ce que vraiment je fus ? / Le temps m’effacera comme une ombre insipide… » Cependant, il avait aussi connu « des instants au goût d’éternité »…
En relisant ses poèmes après sa mort, j’ai l’impression d’y découvrir quelque chose de nouveau, de surnaturel et d’intime à la fois. Comme si ces poésies de Travers avaient « traversé » elles aussi cette ligne invisible entre la vie et la mort devenant de but en blanc plus légères et coulantes encore. Car si l’essence de la poésie est la vie, la vie même coincide, pour Jean-Jacques Travers, avec l’amour : l’amour qu’on donne et celui qu’on reçoit, tandis que les instants de joie extrême, de folie ou de chagrin le plus intense se vérifient quand deux amoureux s’aiment réciproquement, jusqu’au bout, ou alors quand chacun de nous se sent pleinement accepté et reconnu par les autres : « Tout n’est qu’INSTANT… Et toi, dis, Tu m’oublieras ? »
Avec le thème constant de la séparation, imminente ou déjà endurée, entre le poète et les autres, entre la vie et la mort, dans sa poésie Jean Jacques Travers cultive aussi, en le privilégiant, le réflexe paradoxale, ô combien réel, de cette même séparation ou incompréhension : est-ce que je suis conscient de « la vie qui vit » en moi-même ? se demande-t-il tout en déclarant son « absence », son « étrangeté » : « ADIEU ma Vie /…/ Moi, ma folie/ N’était pas la tienne… » Car il y a un gouffre impossible à combler entre « la vie que nous avons vécue » et « la vie que nous étions » : « N’aurais-je jamais su m’y prendre avec ma vie ? »

Giovanni Merloni

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Jean-Jacques Travers reçoit le Prix Manoir à l’Espace Mompezat, en 2004

Fin dernière

Que dira-t-on de moi quand je ne serai plus ?
Peut-être quelques mots… ressassés ou candides…
Mais qui saura jamais ce que vraiment je fus ?
Le temps m’effacera comme une ombre insipide…

Je n’ai que trop pleuré sur les secrets d’enfance,
Sur mes jours et mes nuits d’autrefois confondus,
Balafrés d’incertain au long de mes errances
Et de remords murés de frissons souvenus…

Il n’est plus d’avenir pour les contes de fées :
Ces vieux mots que j’écris, ces mots que Tu liras,
Ne sont que les échos d’antiques mélopées…
Tout n’est qu’INSTANT… Et toi, dis, Tu m’oublieras ?

In Manus tuas

Chaque jour je me quitte,
Plus ou moins,
Selon l’essor de mes ferveurs…

SEIGNEUR,
Donne à chacun
Un cœur
Pour son Destin…

Nihil obstat

ADIEU ma Vie,
Que tu t’en viennes,
Que tu t’en ailles,
Moi, ma folie
N’était pas la tienne.

A DIEU la Vie
Vaille que vaille…

Phrase finale

Le flux montant du soir sur la plage déserte
Me chuchote en secret que rien ne s’éternise,
Qu’est tous mes jours d’antan, frileusement inertes,
S’estomperont, pâlis, dans le Temps qui s’enlise…

Tant de bonheur fiévreux jusqu’à la défaillance !
Tant d’étreintes de feu sous des vents de folies !
Je ne suis plus qu’oubli si lisse et sans alliance :
N’aurais-je jamais su m’y prendre avec ma vie ?…

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Comme la mer, au soir, vers des creux de mystère
Je m’en retourne absent, sans bruit et sans clarté
Et je témoigne ainsi qu’au moins sur cette terre
Il me fut des instants au goût d’éternité…

Jean-Jacques Travers

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« Vifs comme des guêpes »

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« Vifs comme des guêpes »

À la mi-août 1955, dix ans après la fin de la Seconde Guerre ainsi que de ma naissance, ma famille était en vacances à Cortina d’Ampezzo, incontournable vallée entourée de montagnes aux noms célèbres : Cristallo, Faloria, Pomagagnon, Tofane, Antelao, Nuvolao, Croda rossa… Au centre de la vallée, le village de Cortina, déjà grand et bien entretenu après la reconstruction des maisons bombardées, arborait son typique clocher dont la flèche pourrait bien figurer au sommet du sapin de Noël.
En ces temps encore très modestes, nos « mises » de montagne ne venaient pas du « Vieux Campeur » parisien et l’on devait être préparés à affronter la pluie, le vent, le soleil brûlant…
Il faisait surtout frais et cela pour nous c’était le froid dès que le soleil se faisait engloutir par ce nuage noir entourant les Tofane. Mais c’était aussi le soulagement pour ma mère, qui ne supportait pas la chaleur de Rome. Même si elle souffrait pour la tension assez élevée, en montagne elle devenait une lionne.
Cette année 1955, mes parents avaient loué un appartement dans une maison à côté d’une grange, à Lacedel, l’une des fractions de Cortina qui bénéficiait d’une splendide vue, juste au-dessus du pas de Falzarego et de la renommée oasis de villégiature entourant le fameux hôtel Faloria…
Tout au cours du mois de juillet, mes deux frères et moi, nous étions seuls avec ma mère et donc les vacances se déroulaient à pied, rarement empruntant le bus qui nous amenait de Lacedel à Cortina. Je me souviens bien de la découverte de cette immense grange et de nos plongeons dans le foin avec ma sœur aînée, un peu princesse, participant aussi… et d’un orage qui nous avait surpris juste au-dessous du clocher, provoquant une rentrée affolée et mouillée jusqu’à la moelle…

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En fin juillet début août mon père arrivait en voiture avec mon oncle et ma tante. Il s’agissait alors de la Fiat Giardinetta, une voiture robuste où nous nous entassions comme des sardines… mais celle-ci peinait sur les tourniquets des pas de montagne et souvent quelqu’un de la compagnie était obligé de prendre le bus ou d’aller à pied d’un point à l’autre de l’itinéraire choisi…
D’ailleurs, nous trois les enfants nous étions alors maigres et bien élastiques…
Quelques jours après la reconstitution de la famille, « vivante comme une guêpe » arrivait Dora, l’unique véritable « montagnarde » entre tous. Elle venait de notre patrie familiale, Cesena. Selon mon oncle Dodo, toujours prêt à mettre de nouveaux mots sur des chansons célèbres, Dora avait traversé à pied toutes les montagnes possibles et imaginables.
Voilà les personnages et le petit monde perdu, sauvé par hasard dans la mémoire d’un objectif photographique. Je garde cette image sur le bureau de mon ordinateur depuis des années, désormais. Quand il démarre, j’ai la sensation d’ouvrir un placard où je peux trouver, accrochées à des clous invisibles, quelques-unes des personnes qui ont marqué le plus mon existence et qui restent « vifs comme des guêpes » dans mon cœur nostalgique. J’ai dit quelques-unes parce qu’il y a aussi d’autres oncles, tantes, cousins et cousines ainsi que d’amis et amies que j’aime aussi retrouver dans mon placard implacable, qu’ils ou elles m’aient laissé ou pas une photo ressemblante de leur essence inoubliable.
Qui a fait la photo ? De toute évidence, son auteur invisible a été mon regretté oncle Dodo, auquel mon père aura sans doute passé l’appareil photo déjà prêt pour le déclic. Présumé maladroit, l’oncle Dodo fut cette fois-ci très diligent dans la besogne. Mon père, à son tour, lui aura tout expliqué en très peu de mots.

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Comme vous avez pu bien le remarquer, j’accroche à chacun des « miens » un fichier ou un dossier sur lequel je suis en train de travailler… Sur la gauche ma mère, hochant bien sûr la tête, est toujours disponible à accueillir mes textes poétiques. Mon père, à sa gauche, très orgueilleux de son bâton de montagne dont il n’a aucun besoin, accepte sans rien dire tout ce qui est devoir, travail, ennuis bureaucratiques, textes vaguement politiques ou indignés. Assise au côté gauche de mon père, à sa droite pour le spectateur, Dora, excellente prof d’histoire de l’art, accueille avec un soupir résigné mes dessins et mes textes inspirés à l’art, ainsi que mes « grandes entreprises ». Assise sur l’extrême gauche, à droite pour son mari, le photographe, « zia Antonia » s’impose pour son évidente jeunesse engagée et accueille donc de bon gré, entre une cigarette et l’autre, mes textes les plus compliqués et farfelus.
Les trois enfants qui remplissent le cadre n’offrent pas beaucoup d’appuis pour l’accrochage d’images ou de fichiers éperdus.
Je vous présente, à la droite de ma mère, donc à l’extrême gauche de la photo, mon frère Francesco, le cadet, ayant déjà dans le regard vif et perçant les stigmates de son caractère énergique et rêveur à la fois. Comme dans les photos d’école ou des équipes de foot, il y a toujours quelqu’un qui doit forcément se ratatiner comme un indien, s’appuyant au ballon ou cherchant de la pointe des doigts quelque objet tombé à terre. Voyez alors sur la droite de la photo, partiellement cachée derrière des lunettes de soleil, ma sœur brillante et paresseuse, Barberina, empruntant son très rare prénom à un personnage mineur des Noces de Figaro ou, plus probablement, à une comédienne que mon père avait beaucoup appréciée « pendant sa jeunesse ».
L’autre ratatiné c’est moi !

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Giovanni Merloni

Ma vie d’à côté (Zazie n. 46)

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Image empruntée sur Twitter

Ma vie d’à côté

C’est elle qui m’empêche de vivre
par moitié soûl, par moitié ivre
ma saison solitaire.

C’est elle qui s’amuse à me voir voltiger
au risque de tomber
dans une flaque de boue.

C’est elle, éternelle désolée
qui se dit prête à me ressusciter
à m’épousseter, à me recycler
avant de me livrer
à nouveau
à mes rêves solitaires.

C’est elle qui me comble de caresses
de tendres promesses
d’odeurs de bouillabaisse
de son esprit de finesse
m’attendant telle une tresse
au-delà d’obstacles
sans cesse.

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Paul Klee, Rayé de la liste (1933)

C’est elle le puits
inépuisable des peines
de mes péchés de vieillesse.

C’est elle, l’abbesse
la fée, la sorcière, la reine
que je connais à peine
dont je ressens pourtant l’haleine
et l’onde frissonnante de sirène.

C’est elle qui m’invite, souveraine
à la plus rare des aubaines.

C’est elle l’opaque fontaine
de mon ultime détresse
de ma dernière jeunesse.

C’est elle qui me fait trébucher
C’est elle qui me fait basculer
C’est elle l’ombre floue
de journées sans issue.

C’est elle qui va et vient
de mon écran brisé
en reprochant ma désinvolture
en me cassant la figure.

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Paul Klee

C’est elle qui m’attend
au passage
au jour le jour
rien que pour dire un mot
et qu’un seul mot entendre.

C’est elle qui m’ouvre son cœur
au beau milieu d’une vaste,
branlante prison d’ombres
enthousiastes
croisées, alambiquées,
lourdes ou légères.

C’est elle qui prêche, héroïque,
des vers anachroniques
sans odeur ni poids
empruntés aux extases
invisibles des dieux
ou des diables
qui brisent pourtant
le silence chuchotant des corps
l’assourdissant silence de la ville
aux sirènes déployées.

C’est elle qui se fige
tel un statuaire prodige
avant de disparaître
d’un bond, sans fracas
dans l’invisible velours
de visages sans contours.

C’est elle, ma belle ou laide
souriante ou triste
Île provisoire.

C’est elle, ma Gloire insensée
ma Poésie dérobée, ma Vie
d’à côté.

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Giovanni Merloni

Je serai une barque (Zazie n. 45)

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Je serai une barque

Je serai une barque
déjà gonflée d’eau et de vent
où tu monteras
en un bond, joliment
tel un poisson rose
odorant de cheveux
et d’yeux noirs
roulant tels des miroirs
éblouissants et nerveux.

Je serai une île
souterraine ou céleste
où tu te glisseras
silencieusement
disant d’un petit geste
que tu n’es qu’une sirène
se sauvant dans mon filet
de cordes mouillées.

Je serai une clairière
pour tes chapeaux
pour tes robes légères.

Je serai un lit
pour tes yeux clos
pour ton âme sans tiroirs
pour tes souvenirs scandaleux
éclatés au milieu
de draps de sable
d’oreillers de terre
de couvertures d’herbe.

Je serai ton pain
ton eau, ton chocolat
que tu caresseras des dents
que tu engloutiras
dormant.

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Giovanni Merloni

Par un simple geste (Zazie n. 44)

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001_egon schiele_lebel Egon Schiele, La femme en rouge (1917), l’actrice Marga Boerner, image empruntée à un tweet de Laurence L (@f_lebel)

Par un simple geste

Par un simple geste
un seul
rapide, imperceptible
déchirant le vent
caressant les yeux
par un geste tombant
sans se repentir
mourant dans l’attente recueillie
d’être cherché,
tu t’es coulée
inexorablement
dans mes murs bombardés
dans mes bras tendus.

002_thérèse balthous Balthus, Thérèse, 1936 image empruntée à un tweet de Franck (@FranckDache)

Par un désastreux bruit sourd
un seul
enveloppant ta voix
ô combien insolite,
par ta façon bizarre
de parler de chansons
et couleurs
et jardins
et promenades
tu m’as obligé de sortir
de mon étrange torpeur
imbécile.

003_chagall_lebel Marc Chagall, L’acrobate 1930, image empruntée é un tweet de Laurence L (@f_lebel)

Par un baiser volé et promis
un seul,
parfumé de tes couloirs blancs
de tes villes inconnues
au bord d’une mer
constellée d’îles perdues,
par un baiser brusque
un seul
ressemblant à une gifle
tu m’as transformé
de fond en comble
laissant couler ton fleuve chaud
dans ma gorge
pulvérisant ton vent frais
dans ma poitrine.

004_klee_04 180 Paul Klee

Par un simple geste
tu as bouleversé nos existences
les flanquant hors de chez elles
les obligeant à se chercher
qui sait où
au hasard de se rencontrer
là où ce geste
ce bruit sourd
ce baiser
cette gifle
nous rendront
rapidement, imperceptiblement
la vie.

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Giovanni Merloni

Perdre Hélène sans perdre l’haleine…

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Jeudi dernier, au beau milieu de l’après-midi, j’ai décidé de sortir. Car après une dizaine de jours où j’avais dû me soumettre à un intense traitement d’antibiotiques, je recommençais à récupérer mes forces. Je désirais donc rentrer dans la normalité physique marchant un peu.
En fait, j’avais mal aux genoux et je tenais debout un peu péniblement. Mais l’arrivée de Paolo m’a réconforté. Je peux voir de temps en temps en lui le « bâton de ma vieillesse », comme disait mon père et je suis plus fortuné que mon aîné avec ce pilier ambulant auquel m’accrocher.
Un pilier de plus qu’un mètre quatre-vingt-dix, mais aussi un pilier moral, psychologique.
En sortant dans la rue pleine de monde comme d’habitude, j’ai constaté les manques de ma mise, l’état pénible de mon ancien veston en cuir, aux poches intérieures déchirées. Donc, le premier sujet de discussion avec Paolo a été la boutique des « retouches » de rue Varlin, une dame très soignée et gentille. J’aurais donc pu confier mon veston à mon fils et j’aurais eu alors des poches intérieures fiables. Mais, de mon appartement où la chaleur ne pénètre qu’au bout d’une semaine de canicule, je n’avais pas su bien évaluer la température extérieure.
En bas, il faisait chaud. J’ai alors enlevé mon fidèle pull gris et profité du sac à dos de Paolo pour le faire disparaître à la vue des passants.
Une fois traversée la rue du faubourg Saint-Martin, nous avons hésité devant une vitrine d’accessoires pour téléphones portables :
— Je devrais m’acheter le fil blanc pour la recharge d’Hélène, il est tellement abîmé qu’à présent elle ne marche pas toujours.
J’avais montré à Paolo le trou en bas et j’avais remis Hélène dans ma poche.
Quelle poche ? Si par un hasard incongru je l’ai glissée dans une poche intérieure, il se peut bien qu’elle soit tombée directement à terre. Car les poches intérieures de l’ancien veston en cuir sont tellement abîmées, comme je viens de le dire, qu’elles n’auraient opposé aucune résistance au corps rigide d’Hélène, à son manque de souplesse et de ténacité.
Mais je ne me suis aperçu de rien, Paolo non plus.
Nous nous sommes alors acheminés vers la porte Saint-Martin, suivant une invisible piste en zigzag, soit pour éviter le soleil, une véritable intempérie pour quelqu’un qui vient d’assumer un long traitement d’antibiotiques, soit pour nous frayer un chemin parmi les gens du quartier stationnant debout et en train de causer de questions d’importance vitale.
Pendant cette promenade hantée par une chaleur inhabituelle, j’avais entamé avec Paolo une discussion au sujet d’Hélène. J’en étais devenu l’esclave. C’était à cause d’elle que je ne savais plus reconnaître ce qui est réel dans le virtuel et ce qui est virtuel dans le réel. Elle m’attendait au passage, inexorable comme une femme jalouse, toutes les heures du jour et de la nuit, m’obligeant parfois à regretter les jours lointains où tout se déroulait dans un rapport triangulaire basé sur le téléphone, la montre, et les innombrables bouts de papier dont on se remplissait les poches.
Si je perds un reçu ou le billet de la loterie, j’ai perdu un objet précis, comme si c’était une personne. Mais, si je perds Hélène, je perds avec elle moi-même…
Plus tard, on était à peu près dix-sept heures quart, nous avons plongé dans la foule du boulevard Saint-Denis, longeant la glorieuse librairie « Gibert Jeune » où la pause obligatoire dans l’espoir de rencontrer le livre d’une nouvelle vie nous n’a demandé qu’une petite minute.
Au coin de la rue Saint-Denis, un peu hébété par la fatigue de cette première sortie, j’avais découvert un bon point de vue pour une photo instantanée à la porte Saint-Denis. En me disant le mot « triomphe » que cet arc en plein soleil évoquait j’ai hésité, sortant peut-être Hélène d’une poche, si elle n’était pas déjà partie ailleurs… la transférant ensuite, mécaniquement, dans une poche extérieure, celle de gauche.
Si j’avais photographié la porte de ce coin-là, j’aurais eu la preuve du dernier déclic… puisque les photos se transfèrent automatiquement par le biais d’un nuage appelé iCloud…
Non, j’en suis sûr, j’ai regardé la porte et me suis dit que j’avais déjà de bonnes photos, prises quelques jours avant, ayant pour sujet la même porte et à peu près la même lumière.
Après ce moment d’incertitude, nous avons cherché à nouveau l’ombre dans le trottoir d’en face, décidés à nous rendre aux Halles, que Paolo n’avait pas encore vues après les travaux. Sur le trottoir, le passage entre les femmes au rendez-vous et les hommes debout était très étroit. J’avoue que je chancelais un peu, peut-être à cause d’un manque de sucres ou alors… Toujours est-il qu’avant de me faufiler avec Paolo dans un passage plus restreint et de traverser une petite rue secondaire j’ai entendu distinctement une voix qui disait « Pardon ».
Combien de fois ai-je entendu ce mot ? Avec ce même ton poli et indifférent ? En regardant les gyms et la silhouette du type qui m’avait dribblé comme un ballon, je me suis dit qu’en France tous les gens ont appris à dire ce « pardon » urbain et pas du tout sympathique, et que cela est devenu finalement le passe-partout pour se débrouiller dans les circonstances les plus variées…

Tout de suite après j’ai cherché dans mes poches défoncées, dans celles des pantalons, dans les trois poches extérieures aussi solides qu’étroites. Rien que les clés formant une espèce d’amas de ferraille, rien que mes vieilles lunettes et mon glorieux mouchoir…
Hélène ! Je l’ai perdue ! Elle se venge de ma négligence, se laissant ravir par un voleur froid et indifférent ! Elle s’est envolée dans les mains volages d’un voleur de passage.
Nous étions inséparables. J’écrivais sur elle tout ce qui me passait par la tête ou par le corps. J’écrivais pour elle, j’écrivais à elle. Elle était devenue mon alter ego, mon unique raison de vie…

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Plus question d’aller revoir Les Halles, nous sommes revenus sur nos pas. Mais c’était inutile. Même si Hélène n’était plus jeune, même si elle n’était pas la belle Hélène de la poire et qu’elle avait les sabots tout crottés… personne ne pouvait rester indifférent à sa vue ! Dans notre chemin à rebours la rage se mêlait à la peine, au chagrin de la soudaine solitude.

Avec un pragmatique esprit de résignation, j’ai enfin appelé mon opérateur pour bloquer mon numéro. Ensuite, je me suis rendu à la police de mon arrondissement pour porter plainte : « vol ».

Hélène s’est envolée. Elle me manque, je l’ai perdue. Je n’ai pas tout de suite l’argent, ni les énergies ou l’envie pour recommencer. Voilà pourquoi tout se ralentit, tout devient plus compliqué. La rue a fait valoir ses prérogatives. D’ici-bas la souplesse du web, avec la vitesse facile de ses mots et de ses images, tout cela semble lointain, insaisissable.

J’ai perdu Hélène ! Comment ferai-je, dorénavant, à ne pas perdre mon haleine ?

Giovanni Merloni

« Un cri qui vient de loin » (Vases communicants juillet 2016)

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Vases Communicants (*) du 1er juillet 2016, invitée : Marie-Noëlle Bertrand : « Un cri qui vient de loin »
Pour ces Vases Communicants de juillet, nous avons choisi, Marie-Noëlle et moi, d’écrire un texte à quatre mains, librement inspiré par la sculpture « Rejection » de Louise Bourgeois dont «[l]es œuvres […] brisent et touchent à la fois ».

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Louise Bourgeois, Rejeton

Marie-Noëlle

Du fond du puits de l’enfance, d’une fissure dans le temps et dans l’espace, me reviennent les cris de ma mère couverts par le silence et le regard gris acier de mon père.

Toujours cette menace qui guette… les cris fracassants de silence ou assourdissants de colère. Ils infestent mon corps et hantent mon cerveau dans l’attente de la libération.

Moi-même comme le cri, se délivrer des angoisses et de la rage dans le silence ou la fureur, imploser ou exploser pour accéder au vivre…

Giovanni

Le cri de la mère, jaillissant du corps creux d’un arbre millénaire, avec sa force ancestrale, menaçante même, cela évoque en moi les voix bruyantes des femmes de la tragédie grecque ou de Sicile…

Je me souviens d’un film au ralenti, « Salvatore Giuliano » de Francesco Rosi (1962), où le chœur assourdissant des femmes en noir hurle devant la flagrance de la mort. Un cri paradoxal et violent, d’autant plus bouleversant que l’on sait que Giuliano est l’un des responsables du massacre du 1er mai 1947 à Portella della Ginestra, une fusillade qui causa onze morts et vingt-cinq blessés, une des premières fractures dans le corps nouveau-né de la République italienne ! Il n’y a rien de plus humain, donc de contradictoire, dans un cri de douleur évoquant dans nos esprits la sensation d’une vaine rébellion, d’un feu qui crépite longuement avant de s’éteindre.

En contrechant, je ressens le silence assourdissant des photos immortelles et des fleurs parcheminées autour du corps du Che… un silence où le cri de chacun est englouti dans un inaccessible trou de lumière, miraculeusement soustrait à la fiction cinématographique.

Et encore le cri de ma mère, un cri retenu, solitaire qui pendant un instant fit sursauter la tête grande ou petite de mon père dignement étendu après avoir subi les coups de la faux assassine frappant rudement contre sa faible porte de papier et d’étoffe.

Marie-Noëlle

Le cri retenu, étouffé finit par déferler, le séisme intérieur déchaîne les mots enfouis au fond du gouffre ; lâcher ce qui est là tapi, laisser jaillir les mots prisonniers dans les abysses de la gorge.

Le silence, comme un chant à naître, résonne dans les profondeurs de la poitrine ; il remonte à la surface, avec le passé. Au commencement, il s’extrait de la voix ; affleurent du néant des murmures éteints, comme asphyxiés. Et soudain, surgit le cri, résonnant dans et du silence ; affluent la rage et la révolte, l’indicible se mue en cri, un cri bouleversant qui déchire le silence dénudant la souffrance enfouie, ouvrant la porte et libérant la menace.

Commençons alors à panser les plaies en laissant la place au Verbe.

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Louise Bourgeois, image empruntée à un tweet de @DidierGolemanas

Giovanni

Ce masque « expressionniste » de Louise Bourgeois fait aussi déclencher, en moi, le souvenir d’une longue rêverie suspendue dans des limbes étranges et secrets qui prend le nom de Luisa S. Oui, une Italienne qui encore vit, heureusement, dans ma Romagne chérie, demeurant à jamais attachée à la rétine agitée de mon corps en forme de cœur. Sans doute, au contraire de Louise B., Luisa S. n’a jamais eu le courage ni l’envie de trop chercher dans les tréfonds de son animalité joyeuse et pourtant maîtrisée. Lors de mon enfance agitée, depuis son vase-cerveau, elle m’a communiqué -comme Louise B.- une lagune de passions et, en même temps, l’écho d’une recherche incessante d’équilibre. Nous vivons dans l’attente d’un cri, de notre cri intime qui sera notre voix.

La voix de contralto de Luisa, l’élégance sobre de ses valises parfumées, la simplicité de ses jupes et de ses chandails, la fumée de la cigarette vaguant autour de sa bouche entrouverte… Par une légère inquiétude, ses gestes charismatiques me laissaient découvrir l’essence du mystère : en chaque homme il y a une femme, tandis qu’en chaque femme il y a un homme !

Ces deux pôles s’enchevêtrent à l’infini, obligés de se contenter de trêves provisoires qui seront bien sûr constellées de haussement d’épaules (en France) et de gestes larges des bras (en Italie). Ou alors des cris silencieux de joie et de chagrin comme celui de Louise B., où un regard qui vient de loin s’ajoute au drame violent et proche de l’animalité qui est en chacun de nous. On ne peut pas tout raconter !

Marie-Noëlle

Pansé à la hâte, le visage aux lèvres grandes ouvertes sur l’intérieur, aveu du silence dans lequel résonne l’angoisse qui colle au ventre et envahit de ses tentacules l’être tout entier.

Dans l’obscurité profonde, se tapit le silence, enchaînement à la douleur ; absence électrisée, présence palpitante.

Sans regard, les yeux arrachés et vides, le corps absent… j’entends le silence qui appelle à être crié, le silence qui crie si fort que subitement j’en suis comme sourde. Mais le vide des yeux contraint le regard à se détourner pour n’être plus qu’à l’écoute du grand cri, du pur cri… Et soudain, une énergie intacte jaillit, le silence se rompt… Le cri ultime, le fracas aveuglant d’un appel : M’entends-tu ? Ouvre, je ne peux pas rester enfermé !

Éjaculation ! Laissez la place au Verbe !

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Louise Bourgeois et l’araignée 1995, photo Peter Bellamy, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Aujourd’hui, c’est avec un très grand plaisir que je publie ce texte écrit à quatre mains avec Marie-Noëlle Bertrand, « Un cri qui vient de loin », chez Le portrait inconscient.

Je la remercie du coeur de m’avoir proposé cet échange et d’en partager l’aboutissement sur son blog : La dilettante 

Merci, chère Marie-Noëlle,  pour avoir choisi l’art emblématique de Louise Bourgeois pour en saisir librement quelques suggestions. Merci pour tout ce que tu dis dans ton texte, qui a fait déclencher en moi des émotions complémentaires, comme si des yeux et de la bouche de la tête « hurlante » de Louise Bourgeois entraient et sortaient librement, bras dessus bras dessous, nos propres mots sincères.
Tels des cris subliminaux, nos mots s’étaient déjà rencontrés dans les tréfonds d’une rébellion partagée. 
Ils se retrouvent maintenant au-dehors, à la (rare) lumière d’un soleil hardi, sage et combatif à la fois ! 

Giovanni Merloni


(*) François Bon a été à l’origine de ces échanges le premier vendredi de chaque mois, que j’ai découverts alors qu’ils étaient coordonnés par Brigitte Célérier ; Angèle Casanova a pris le relais à partir de novembre 2014. Marie-Noëlle Bertrand remplace Angèle depuis le mois de novembre dernier.

Good bye, my London Town !

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Good bye, my London Town !

Attristé sinon consterné par cette abrupte fuite « à l’anglaise » d’un des Pays membres de l’Europe, n’étant pas un journaliste crédité, je ne peux que me borner à manifester mes perplexités ne faisant qu’un avec la conviction qu’encore une fois ce ne sont pas les peuples qui trahissent « égoïstement » leurs engagements.
Si l’Angleterre abandonne la barque européenne pour s’éclipser librement dans des océans reculés et lointains, ce n’est pas pour une question d’argent. D’ailleurs, tout en hébergeant soigneusement, à Londres, les nobles dépouilles de Marx et Engels, les Anglais sont les champions et les premières victimes d’un modèle de développement basé sur l’arrogance financière de l’argent, la « dérégulation » des garanties sociales, l’assaut sans scrupules à cette forme de l’État — la même qu’on avait bâtie dans les autres grands pays d’Europe et notamment en France — ayant réussi pendant des siècles à contenir le pouvoir excessif du capitalisme.
D’ailleurs, l’Angleterre n’a jamais voulu adhérer à la monnaie européenne. Donc, je ne trouve pas trop convaincant ce qu’affirme par exemple Jean-Luc Mélenchon, selon lequel l’Angleterre quitterait « l’Europe des riches ». Ou alors, ce qu’on dit ailleurs, à propos d’une Angleterre qui se sauverait en « corner » devant une Europe étranglée par les sacrifices de la monnaie unique et les attaques des oligarchies économiques mondiales qui voudraient l’écraser avant de la soumettre à une sorte de dictature dévastatrice.
Les hommes peuvent bien se tromper et devenir assez dangereux les uns envers les autres. Mais je suis sûr et certain que l’Angleterre — pour une différence de votes qui n’est pas énorme — a cédé à l’illusion de se soustraire à ce grand phénomène migratoire mondial que des actes de terrorisme ou de guerre accompagnent, touchant de préférence l’Europe, devenue de plus en plus la cible d’une attaque diabolique et perverse.
Je veux croire pourtant que les Anglais se sont trompés et qu’ils reviendront assez vite à l’Union européenne… Entre-temps, je songe à John Lennon ou à Winston Churchill, à Charlie Chaplin comme à Virginia Woolf. Auraient-ils été d’accord avec une telle reculade ? Et les survivants sont-ils en mesure d’évaluer la gravité de ce « choix » ?

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Alberto Sordi dans le film « Fumo di Londra » (1966)

Il y a juste dix ans, j’avais quitté Rome partant à Paris pour y continuer ma vie et mes activités. Cela arrivait — je m’en rends compte dans un sursaut — dans une époque encore optimiste, où l’idée fabuleuse de pouvoir circuler librement en Europe se mariait à l’espoir d’un rapprochement et d’une aide réciproque entre les pays de ce noble continent, dans le but commun de surmonter les diversités et avancer vers un monde meilleur.
Certes, le souvenir personnel d’un déplacement « privilégié » de l’Italie à la France pourrait paraître fort décalé vis-à-vis de ce qui arrive aujourd’hui, avec tous ces gens forcés à partir en masse en conditions dramatiques et parfois inhumaines, quittant leur pays en détresse ou en guerre dans le seul espoir de franchir une porte de plus en plus étroite, avant de trouver en Europe un accueil humain, un abri protégé qui ne sont pas toujours assurés.
Je n’ai pas traversé la mer sur un radeau de fortune. Je suis venu en France en deux heures de vol, certes avec les inévitables difficultés accompagnant tout déplacement, vivement soutenu, en tout cas, par un élan idéal, poussé par l’admiration d’un peuple et sa culture. Cependant, cette admiration pour l’une des villes les plus civilisées au monde, Paris, et mon désir de m’y installer, n’aurait pas pu se séparer de l’orgueil d’appartenir à un monde aux racines communes — l’Europe — ayant finalement compris que notre millénaire culture nous aiderait à nous intégrer réciproquement au fur et à mesure de l’évolution d’une conscience européenne partagée par tous les habitants de l’Europe même. 
Si la Grèce a été le berceau de la démocratie et de la libre pensée pour tous les hommes ; si l’Italie de la Renaissance a été justement un phare pour la constitution de l’identité européenne, Paris et la France représentent le centre propulseur et protecteur de cette identité même. Pas seulement parce qu’en France il y a eu une Révolution républicaine traînée par des figures incommensurables comme Voltaire et Rousseau, Montaigne et Montesquieu… L’histoire de la France, en originale continuité avec la longue et glorieuse parabole de la civilisation romaine, représente un exemple vivant de ce que les hommes peuvent faire au plus haut degré, puisant dans leurs immenses ressources d’intelligence et d’humanité.
L’histoire de l’Angleterre n’est pas trop différente, enchevêtrée comme elle l’est avec l’histoire d’Europe. Entre les villes de Londres et Paris — géographiquement si proches ; caractérisées par le même procès de croissance et de transformation au fil des siècles —, on constate toujours une rivalité positive, une concurrence à l’enseigne de la culture et de l’ouverture vers une civilisation de plus en plus accessible et partagée. Il n’y a pas eu que les guerres mondiales et l’Alliance atlantique qui ont fait de l’Angleterre l’un des premiers pays de l’Europe. Il y a aussi eu cette confrontation pacifique entre Londres et Paris, sans doute les plus grandes capitales d’Europe.
Pour un « provincial », comme moi, venant d’un pays historiquement divisé et donc incapable de se donner une vraie capitale, Londres et Paris ont été mes deux primordiaux repères psychologiques et culturels. « Que préférez-vous, Paris ou Londres ? » Voilà la question la plus récurrente chez nous…
Moi, je préfère Paris, mais j’ai bien aimé Londres, découvrant notamment dans la littérature anglaise un souffle d’excentricité qu’aucune culture ne possède au même niveau. Une excentricité dont l’Europe des voyageurs et des lecteurs a toujours besoin, se traduisant en fait en une différence parfois subtile, comme la « fumée de Londres » qui hante ses rues et qu’on appelle « smog »…
De cette fumée jaillit, pour moi, le souvenir d’un film avec Alberto Sordi. Ici, cet « insupportable enthousiaste » de tout ce qui est anglais ne sait pas comment se comporter dans une ville, Londres, beaucoup moins accueillante qu’il ne le supposait. Et, au bout de vicissitudes paradoxales, quand il est finalement « chassé » du Royaume-Uni et déposé sur la passerelle d’un avion, en regardant extasié dans le brouillard il s’exclame : « Good bye, my London Town ! »

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Les pays sont des personnes. Chaque pays a sa personnalité, donc ses mérites et ses défauts ainsi que ses hauts et ses bas, ses forces et ses faiblesses. L’Italie comme la France, la France comme la Grèce ou l’Angleterre. Chaque pays, comme toute personne, est soumis au risque de régresser, ou d’avancer en arrière comme les écrevisses, glissant dans une lente ou rapide décadence… Chaque pays a toujours besoin d’un chef de famille illuminé et responsable qui ait au moment donné la présence d’esprit nécessaire pour réagir aux maux de l’égoïsme et de l’impatience sauvage. Il ne faut pas être paresseux vis-à-vis de ce qui peut nous arriver.
Car il n’y a pas de raccourcis pour sauver le monde. Il n’y a qu’à se battre pour que notre univers reste en équilibre, pour que nos frères ou cousins plus démunis ne régressent pas et que nos cousins ou frères plus riches n’imposent pas des modèles et des lois injustes et destructives…

Être européens, ça veut dire :
Comprendre la différence entre les pays et les personnes sans que cela nous écrase ni ne nous rende sceptiques et indifférents.
Aimer jusqu’au bout ces pays qui souffrent d’assauts insupportables, où l’esprit de mort et la violence obtuse se mêlent toujours aux projets obscurs des oligarchies du pouvoir.
Défendre nos cultures universelles, les soustraire à l’oubli et à la mise aux marges pour les donner au monde : nous avons encore énormément à apprendre de Marx et de Freud, comme de Rousseau et Diderot !
Savoir dire de façon appropriée le mot amour, le mot amitié, le mot échange, le mot partage, le mot Europe, le mot Italie, Grèce, France, Angleterre, mer, montagnes, peuples frères, humanité !

Giovanni Merloni

Sur le Zinc de ton bar au Zoo (Lectrices n. 33)

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

« Du fleuve en crue au volcan éteint » ou « De l’éruption volcanique aux ultimes feux »

Chère Bradamante,
À nous deux de fermer à jamais ce livre immense, dont notre activité frénétique a multiplié les pages et les pièges. Il s’agit d’une étrange responsabilité, d’autant plus que personne ne s’est aperçu de ce que tu représentes dans la littérature mondiale et notamment dans l’histoire de la fiction. Combien de lectrices savent que Bradamante a été, avec Roger (qui était le père) la mère fondatrice de la lignée des Estes de Ferrare, selon ce que raconte l’Arioste ?
D’ailleurs, les gens passent à côté de ce que je représente dans l’imaginaire labyrinthique de tous les poètes. La plupart des écrivains considèrent davantage le fil d’Ariane — qu’ils confondent souvent avec les blancs cailloux de Catulle — avec Ariane même…
Combien de gens savent qu’en toute reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie, Tesée m’a abandonnée dans une île ?
J’étais donc prête à m’indigner et à prendre vivement parti contre cet ingrat de Galérien, ayant eu la hardiesse de me placer en dernière dans sa liste… quand j’ai reçu le texte ci-dessous.
Je l’ai lu une, deux, trois fois, d’abord sans rien comprendre. Je croyais que c’était dédicacé à toutes les lectrices, remettant finalement en file l’ordre alphabétique qu’il avait bizarrement renversé, de façon de me mettre à la première place du moins dans cet hommage…
Mais, à la quatrième lecture, je me suis aperçue que ce drôle de poème, en réalité, n’est consacré qu’à une lectrice, une seule, qui n’est ni moi ni toi, ma chère héroïne de l’époque carolingienne !
Je ne veux pas savoir où celle-ci ne se cache ni par quelles voyelle ou consonne ne commence son prénom.
Peut-être, en jouant habilement de son casse-tête comme d’un xylophone, Nino le Galérien a vraiment voulu évoquer une à une toutes les lectrices, sans faire tort à aucune d’elles…
Il me manquera, d’autant plus que sa foisonnante production, critiquée par la plupart des lecteurs mâles — sans doute à raison, en y ayant remarqué une pénible alternance de hauts et de bas ainsi qu’un penchant excessif pour les interlocutrices — s’est de but en blanc épuisée… Mais je crois que ce sera surtout lui, cet homme qui rentre enfin dans l’ordinaire, celui qui regrettera le plus cette enivrante tournée.
Pour finir, ma chère amie dans la gloire guerrière et mythologique, je veux te dire ce que je pense de ces deux titres enchaînés que Nino Le Galérien m’a transmis avec ces feux d’artifice finaux.
À mon avis, avec « Du fleuve en crue au volcan éteint », ainsi qu’avec « De l’éruption volcanique aux ultimes feux », notre écrivain a voulu surtout signaler un aspect de sa parabole littéraire et existentielle, que ses mots toujours passionnés contredisent. Est-ce qu’il a peur que son monde fictif et tout à fait fantaisiste soit pris un jour au sérieux ?
Ariane

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel) : Sous le soleil exactement… « Reading » Les ambiances intemporelles de Daniel Mosulet (@DanielMosulet)

Sur le Zinc de ton bar au Zoo

…d’Abord, Avant que tu montes sur l’Acropole, à l’Abri de tout Amertume, j’Aimerais m’Accrocher au fil de ton Amitié, à cette Agréable Acclimatation à l’Amour…

Bien que ce Bouleversement ait Brisé ma sotte Béatitude me faisant Basculer du Bien-être au Besoin de Baisers Beaucoup plus Bruyants que les Bombes…

Console-moi, Charmante Camarade de mon Cœur Criblé de Coups Cruels, élégante Copine de Carambolages Colorés, ô Combien Chaotiques !

…avant ton Départ, Donne-moi la Douceur de ta Danse Désenchantée et Digne, Délivre-moi des Dommages d’un Désir Déçu !

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Odilon Redon, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Écoute l’Écho de cette Éruption d’Enthousiasme, Entends-moi si j’Évoque Encore l’Époque des Émeutes de mon Être Épanoui…

Forteresse ou Falaise sans Faille, Formidable coffre-Fort où se Flanque la Fanfare de mon Fabuleux Fleuve en crue,

Généreuse Gardienne de Gestes Gracieux, Galaxie de Gazouillis de tout Genre, Gitane au Galop vers la Gloire sans Gêne…

…n’Hésite pas à te Hisser Habilement sur un Hamac avec cet Hâbleur Haletant et Halluciné, Habille-toi d’une Haie de Haillons et d’Herbe…

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Pablo Picasso, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

…cet Idylle Intense d’Insouciantes Impulsions Iconoclastes s’en Ira Imperceptiblement, à l’Instar des Images Illusoires de nos Immersions Impeccables…

…dans la Joie Jacobine du Jeu d’un seul Jour qui nous Jette dans la Jungle-Jardin — toi en Jupe, moi en Jeans — tels de Jeunes Jongleurs de Jadis…

…ce fut un Krach, une course Kleptomane — toi en Kimono, moi avec le Képi —, une Kaléidoscopique Kermesse de Kilomètres en Kayak jusqu’à la Kitchenette Kitsch…

je ne Lâche prise, ô Lectrice Lumineuse ! je ne me Laisse pas Leurrer par les Lauriers de ton Labyrinthe ou la Lenteur de tes Larmes… Je vais me Libérer des Lacis et du Lest de ma Langue en Lambeaux !

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Juan Gris, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

…gardant les Mains libres, je vais Maîtriser Ma Maladresse ainsi que le Merveilleux Marasme de notre Manège : je serai Magnanime avec ton Magnolia et Machiavélique dans le Magma de nos Malentendus !

Naguère, une Navrante Nostalgie Nous Nouait par un Nœud coulant qui voulait Nous Noyer dans le Néant… Néanmoins, la Nature Nonchalante de Nos Nez Noctambules a su Niveler la Narration de Nos Noces…

Or, c’est l’Odeur de nos Ombres, l’Obsession de nos Obstacles, l’Occurrence de nos Occasions, l’Océan de nos Œuvres Obsolètes, l’Odyssée de nos Omissions…

Pourtant, en Parade sur le Pont-Passerelle, la Pagaille de nos Pas de Panthère Parsème une Palpable Panique Parmi les Pantins de Paille du Palier…

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Quotidiennement sur le Qui vive dans un Quartier en Quête de Quiproquos, nous ne Quémandons, Quant à nous, Qu’une Quiétude Qui n’a pas de Queue ni de Quilles…

En cette Rue Ruineuse, sans Raccourcis, Ratatiné sous les Rafales des Rabats-joie, je Raffole de ton Rire Radieux et Rajeunis au Rythme Rebelle de ta Robe Rose Roulant au Ralenti…

Sachant qu’un Soir, par la Saveur Samaritaine de nos Salutations Solennelles, nous Saurons, bien Sûr, Sauver notre Solitude Solidaire des Soucis Sordides d’une Séparation Soudaine…

Tandis que des Trains Truculents, Traînant Tristement nos Têtes Taciturnes, Toucheront les Tours et les Terres en Traçant sur nos Tailles Trébuchantes et Tristes des Tableaux sans Tabous ni Tatouages…

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Universelles Ulcère et Urticaire lors de nos feux Ultimes : Un Ultimatum Ultramoderne Ulule Uniformément aux Ultrasons, Urgent, contre l’Utopie de cette Ubiquité Usée…

…quel Vacarme, ce Va-et-Vient de Vautours Voltigeant tout autour du Vertige de mon Volcan éteint !
…quelle Véhémence, ces Vedettes de Vaudeville Va-nu-pieds aux Vestes Vaporeuses de Velours !
…essayant de Valoriser, par une Valse Vagabonde, le Verbiage ou la Verve de mes Veines Vacillantes…

Whatever, during the next long Week-end of Winter
When I Write my last « don’t Worry »
While I Wait at my Window, With my bottle of Whisky…
I Will Watch my Wild Wonderful Woman
Walking on the Ways of the World in her Warm Wave White…

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Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Les jambes en X, avant de soumettre nos vies aux regards X, mon esprit Xénophile peut bien boire du Xérès, tout en jouant du Xylophone…

…sous tes Yeux, une chanson Yé-Yé
ou alors Yesterday & Yellow submarine…

Zigzaguant comme un Zombi au-dessous de ton Zénith, je vais Zapper au milieu des Zèbres et des Zébus, abandonnant tout mon Zèle Zodiacal…
Puis, au souffle du Zéphir, je repartirai à Zéro, m’appuyant, comme un Zingaro, sur le Zinc de ton bar au Zoo…
et… Zut !

Nino Le Galerien

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Image empruntée à un tweet de @f_lebel (photo de Laurence L.)

Giovanni Merloni

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