L’hiver est ta bouche (Bologne en vers n. 9)

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L’hiver est ta bouche

L’hiver est un bouquet de mimosas
sur tes lèvres violettes.

L’hiver est une porte fermée
emprisonnant nos corps qui s’ouvrent.

L’hiver est une flûte ultrasonique
qui fait fondre les cloisons du silence.

L’hiver est un champ de chrysanthèmes
d’où les yeux d’Anne Frank nous guettent.

L’hiver est le ventre de beurre et de bière
d’un camionneur allemand
l’œil de verre d’un tireur mercenaire
le chemin durement contrarié par le vent
de nos arcades familières.

L’hiver est le fil costaud
octroyant un demain sans peines
un dimanche de soleil et de chaud
où tu me livres ta force sereine.

L’hiver est un rempart lézardé
que brise mon désir effronté
d’y dénicher le jasmin.

L’hiver est une couche épaisse de peur
s’imprégnant dans les paupières
des vieux, des souffrants, des misérables,
ou alors la béate assurance
d’apprentis sorciers
tant bien que mal équipés
qu’aimantent les gouffres minables
de sombres montagnes enneigées.

L’hiver est le verglas qui va te casser la figure.

L’hiver est une poêle à kérosène
un voile de feuilles vidées de saveur
ensevelissant les hurlements extrêmes
de la nature qui meurt.

L’hiver est un élan vif de solidarité
une veillée bruyante de rires et de chansons.

L’hiver est le désespoir qui pousse à lutter
le courage confiant de nous savoir nombreux
le refus orgueilleux du compromis honteux.

L’hiver est mon cri qui tout brise
barrant la fuite à ta beauté insoumise.

L’hiver est ma grève de paroles,
ton sourire hagard
nos quiproquos si drôles
nos gestes si bavards.

L’hiver est un dictionnaire des synonymes
et des contraires, une voix désenchantée
qui franchit toute frontière, un défilé
de vêtements anonymes
sur des passerelles ouatées.

L’hiver est le souffle froid d’un soleil limpide
surplombant une ville d’hommes et de souris.

L’hiver est le cafard des poètes
salutaire contrepoint d’une gloire enfin ratée.

L’hiver est une entrevue spasmodique
sous le rideau indifférent de la nuit.

L’hiver est notre amour vertical
se promenant sans moyens
sur les allées sévères.

L’hiver est tes piquantes fourrures
tes foulards extravagants
tes chandails, ton haleine gelée.

L’hiver est l’escalade de ton lit
le café irlandais qui brûle
au cœur d’un dimanche qui s’écoule
silencieuse, sans autre esprit
que celui de t’aimer.

L’hiver est un dimanche maudit
où je lâche à mes mains,
à elles seules, la tâche de te parler
tandis que toi aussi, de tes mains,
tu me parles.

L’hiver n’est pas la mort, pas encore.

L’hiver est le jour opiniâtre
où nous venons de naître
et jetons déjà nos envies
dans les méandres d’un sillon bleu
où se promènent, incertaines
les joues en feu
et la bouche pas vilaine
d’une hardie demoiselle
qui n’a pas les clés de chez elle.

L’hiver est ta bouche.

Giovanni Merloni

inverno per blog rogné

L’hiver est ta bouche (version précédente)

L’hiver est une grappe de mimosas sur tes lèvres violettes. L’hiver la porte se ferme et notre corps s’ouvre.
L’hiver est une flûte ultrasonique qui fait fondre les murs de glace.
L’hiver est un champ de chrysanthèmes et les yeux d’Anne Frank.
L’hiver est le ventre de bière d’un camionneur allemand, l’œil de verre d’un tireur d’élite, la rue d’en bas que le vent a changée.
L’hiver est le fil ténu pour arriver à demain, à dimanche, à toi. L’hiver est un rempart à peine lézardé, la ténacité et la chance de reconnaître le jasmin.
En hiver les vieux, les pauvres, les souffrants ont sur leurs paupières une épaisse gélatine de peur (pourtant tout le monde va se casser la figure en glissant sur le verglas).
Dans l’hiver à kérosène, la nature meurt sur les palmes sèches de feuilles vidées de saveur.
L’hiver est un dictionnaire des synonymes et des contraires, une voix ouatée, un défilé masqué de vêtements démodés.
L’hiver est un souffle froid, un soleil limpide, une ville d’hommes et de souris, c’est le cafard des poètes froissé, d’occasion. L’hiver est l’amour sous la tente-couverture, c’est la nuit.
L’hiver est l’amour vertical, les allées sévères, les petites fourrures, les foulards, les chandails, les haleines gelées.
L’hiver c’est l’escalade des lits de plumes, le cappuccino qui brûle au cœur d’un dimanche que j’exploite en te regardant parlant, touchant, attendant que toi aussi tu me touches.
L’hiver n’est pas encore la mort, est le courage de lutter, le désespoir et la confiance d’être en vie en plusieurs, c’est la résistance à l’aplatissement, c’est mon hurlement, c’est ta fuite, ma grève devant ton sourire hagard.
L’hiver nous sommes à peine nés et déjà nous soufflons vers les joues en feu et la bouche incertaine d’une jeune fille qui n’a pas les clés de chez elle.
L’hiver est ta bouche.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

L’automne est tes cheveux (Bologne en vers n. 8)

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L’automne est tes cheveux

L’automne est le pas d’une jeune fille
écrasant de son poids fantaisiste
un cœur triste à l’étoffe déchirée.

L’automne est un roman sans titre
une cathédrale sans portes
s’effondrant dans un ciel de papier.

L’automne est un rendez-vous raté :
si tu es ici, moi je ne suis pas là,
ou alors, si tu es là, je ne suis pas ici.

L’automne, quand tu es ici,
c’est la stupeur de voir à l’unisson
par d’éclats de rire infinis
un monde nourrisson
qui grandit brique sur brique,
feuille sur feuille,
geste sur geste
tout en souriant, fredonnant, hurlant
son inexpérience à tout venant.

L’automne, tu n’es qu’une feuille
parfumée, dorée, de bronze et de cuivre
absorbée dans les rouilles du passé.

L’automne, tu n’es qu’une quille
lancée dans le flaques du futur,
perdue dans un nuage gris,
aveuglée par un couchant irisé
gelée par une nuit bleue.

L’automne, est une feuille jaune,
une hécatombe de mille feuilles décolorées
grises, noires, rouges
se mêlant aux égouts, aux soupirs
aux sempiternels désirs
que bénit le crépuscule
et partage avec jouissance
notre esprit de décadence.

L’automne est l’antichambre
de la vie adulte, remplie de l’écho
de rébellions suffoquées,
de voix courageuses, de regards insoumis
d’un brin de liberté enfin reconquis.

L’automne est une plage déserte
qu’arpentent les poètes
qu’envahissent nos réflexions inquiètes
nos bruits sourds, nos blessures ouvertes.

L’automne est le brouillard épais,
cet aveuglement étourdissant
d’où sortent soudaines les ombres
telles les gifles d’un revenant
qu’on croyait disparu.

L’automne est l’habitude
à cette pluie brusque, insistante
douche caressante et cascade de marbre
qui se rue, par une sévère magnitude
sur le toit gris de mon arbre.

L’automne est un poème de Prévert
que j’aimerais bien continuer
en y ajoutant tout ce qui déconcerte
tout ce qui nous amuse
lors de traversées sans gain ni perte
et discussions abstruses.

L’automne, quoiqu’il arrive
il pleut sans cesse sur Brest.

L’automne est une promenade judicieuse
sous les arcades, aux aguets
de ta silhouette capricieuse
de tes foulards aux mille reflets.

L’automne est tes cheveux.

Giovanni Merloni

autunno 76 x blog 72L’automne est tes cheveux (version précédente)

L’automne est un pas de jeune fille triste sur un cœur sourd d’étoffe déchirée.
L’automne est une cathédrale païenne s’effondrant dans un ciel de papier.
L’automne tu es ici, moi je suis là, toi tu est là et je suis ici. L’automne tu es ici, attentive au monde qui naît, brique sur brique, feuille sur feuille, geste sur geste, sourire, hurlement, chant, éclat de rire amusé.
Tu es ici, absorbée dans le passé et dans le futur, tu es ici, feuille parfumée, dorée, de bronze et de cuivre perdue dans le violet, aveuglée par le rayon oblique, gelée par les crépuscules de guitares.
L’automne, évidemment, c’est une feuille jaune, mille feuilles jaunes.
L’automne, évidemment, ce n’est que pluie battante par douches de caresses : une mer de marbre qui se rue, bouffie et mordante sur la terre grise.
L’automne, évidemment, c’est la saison des poètes. des petites rédactions, des réflexions, des bruits sourds, des blessures. L’automne, évidemment, il pleut sans cesse sur Brest.
L’automne est tes cheveux.
Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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L’été est tes yeux (Bologne en vers n. 7)

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L’été est tes yeux

L’été est un couteau
de boy-scout, une petite bouteille
de Coca-Cola, un pot de chambre
dans une ancienne maison de campagne.

L’été est un bouquin de poèmes déjà lus.

L’été est un mur de chaux,
un être qui s’écroule à terre
comme un sac, une pantomime
sous les projecteurs, un pré vert
caressé par la nuit.

L’été est un train
qui s’arrête, un jugement
qui flotte dans l’air, une vie
entre parenthèses.

L’été est un escalier
creusé dans les rochers
lors d’une nuit d’étoiles filantes
dans une île de chauve-souris et d’oranges.

L’été est un cagibi
où s’invitent nos solitudes
nos souterraines richesses
nos invincibles précarités.

L’été est l’étrange euphorie
de nous savoir différents.

L’été, tu guettes
la lumière dans l’obscurité
tandis que moi j’espère
l’obscurité dans la lumière.

L’été est une chemise
rayée bleu et blanc, un drap propre
autour de nos corps mouillés.

L’été est un long instant de ravissement sensuel.

L’été est un nuage violet
vaguant incertain entre les pins et la mer.

L’été est une lente
paresseuse chansonnette d’amour
la silhouette en contre-jour
de nos jambes et nos bras enchevêtrés.

L’été est l’inédite liberté
de rêver, de nous mettre nus
de tout voir sans rien regarder.

L’été est le courage,
la peur, le bonheur de se découvrir idiots.

L’été est un oiseau mort
au-dessous d’une pierre,
un lendemain sur terre
plein de révélations, d’inconnues.

L’été, c’est fini avec les devoirs en classe.

L’été est une école buissonnière
sans vêtements ni tabliers.


L’été est une voix taquine
qui résonne argentine
dans nos regards insomniaques.

L’été est un baiser frais.

L’été, ça commence
à être vrai cet amour
ça va déchirer notre existence
une séparation si longue.

L’été est un chagrin qui semble insupportable.

L’été, quelle meilleure circonstance
pour mettre à l’épreuve notre constance !

L’été est un homme
étendu à même la terre
attendant que d’en haut du lierre
une feuille lui tombe dessus.

L’été est une femme
se hissant sur une tour d’acier
pour regarder la lune.

L’été est tes yeux.

Giovanni Merloni

estate alberi_antique

L’été… c’est tes yeux (Version précédente : 24  janvier 2013)

L’été est un vase de nuit dans une vieille maison de campagne, un couteau de boy-scout, une petite bouteille de Coca-Cola.
L’été est un escalier à la belle étoile parmi les rochers dans une île d’oranges et goélands.
L’été est un long instant sensuel.
L’été est la petite liberté de rêver de se mettre nu, de voir sans regarder, c’est un petit cahier de poèmes, c’est le courage la peur le bonheur de se découvrir un peu idiots.
L’été est une chemise à lignes blanches et bleues, un drap sec pour le corps mouillé.
L’été est un corps qui tombe par terre comme un sac, un mur blanc, un spectacle dans un pré, la nuit, avec les réflecteurs.
L’été est une lente paresseuse petite chanson d’amour, est un enchevêtrement de jambes et de bras, un nuage violet entre les pins et la mer.
L’été est un oiseau mort sous les pierres, c’est un futur plein d’inconnues, c’est peut-être cent surprises ou alors une révélation.
L’été c’est la fin des devoirs en classe, c’est une école sans les tabliers. sans les vêtements.
L’été parle, résonnant un peu dans nos deux regards insomniaques.
L’été est un baiser frais.
Ça commence à être vrai cet amour, ça commence à être douloureuse une séparation plus longue.
L’été, quelle meilleure occasion pour mettre à l’épreuve notre constance !
L’été est une douleur qui semble insupportable.
L’été c’est suspendre tout jugement, arrêter le temps, mettre la vie entre parenthèses, chercher l’obscurité dans la lumière et la lumière dans l’obscurité.
L’été est une prison de solitude où nous découvrons nous-mêmes, notre souterraine richesse, notre infinie précarité.
L’été est dans l’euphorie d’éprouver qu’on est différent.
L’été c’est manger une pomme, étendus à même la terre, ou grimper sur une tour d’acier pour regarder la lune.
L’été… c’est tes yeux.
Giovanni Merloni

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L’effluve oculaire : un texte dactylographié de Dominique Hasselmann pour la « ronde » du 15 juin 2017

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Le 15 juin 2017, la ronde 

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui c’est le thème de(s) «  parfum(s) », dans tous les sens du mot. J’ai le grand plaisir d’accueillir  Dominique Hasselmann, auteur du blog MétronomiquesMa propre fiction est publiée sur Simultanées d’Hélène VerdierMerci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde.


(enregistrement D.H.)

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le nom de l’auteur libère le lien de son blog) :

Guy Émaux, Noël Bernard, Dominique AutrouÉlise, Dominique Hasselmann, Giovanni Merloni, Hélène Verdier, Jacques Frisch, Jean-Pierre Boureux, Franck, Marie-Christine Grimard

Prochaine ronde : le 15 septembre 2017

 

Le printemps est ta main (Bologne en vers n. 6)

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Le printemps est ta main

Le printemps est une mer grise.

Le printemps est ta voix
ton cou, tes lèvres, ton corps
à même le sable.

Le printemps n’est qu’un soupir.

Le printemps est une faible lumière
qui serpente dans la chambre
un disque obsédant
une obscurité pleine d’odeurs.

Le printemps est un vin nouveau
un adieu sur le pas de la porte
une promenade solitaire
un tas d’os et de pierres blanches
au milieu d’une clairière
un monologue étendu sous le soleil.

Le printemps est un interminable baiser.

Le printemps est une feuille rouge
en train de mourir sur une plaque de glace.

Le printemps est un pont branlant
un bouquin sans dédicace.

Le printemps ce sont les vestes volés
les préparatifs des fêtes
les terrains vagues et sans âme
les ruisseaux d’eau jaune
les ampoules dans les bars
battues par un vent jaloux
les cahiers cornés
les téléphones accrochés
les cœurs désemparés.

Le printemps est la tâche difficile
de la vie avec les autres
le train train d’un bureau
le labyrinthe obsédant
des rythmes quotidiens.

Le printemps
est une violette sur ta robe grise
une randonnée dans la broussaille
de tes cheveux frisés.

Le printemps est ta main.

Giovanni Merloni

primavera 1976 x blog

Giovanni Merloni, Printemps, 1976

Le printemps est ta main (version précédente)

Le printemps est une mer grise. Le printemps est ton corps sur le sable, il est ta voix, ton cou, tes lèvres. Le printemps n’est qu’un soupir.

Le printemps est la faible lumière serpentant dans une chambre. Le printemps est un vin nouveau, une promenade tout seuls, un adieu sur la porte, un disque obsédant, une broussaille de cheveux, un tas d’os et de pierres blanches, un monologue étendu sous le soleil, une obscurité pleine d’odeurs. Le printemps est un interminable baiser.

Le printemps est une feuille rouge, morte sur une plaque de glace. Le printemps est un petit livre. Le printemps ce sont les vestes volés, les préparatifs des fêtes ruisselantes d’eau jaune, les ampoules dans les bars, battues par un vent incertain, les terrains vagues et sans bruit, les cahiers cornés, les téléphones accrochés, les cœurs encombrés, désespérés, solitaires.

Le printemps est l’angoisse de la vie parmi les autres, la vie au travail, dans les bureaux, dans les labyrinthes obsédants des rythmes quotidiens. Le printemps est une violette sur une robe grise, un parcours tortueux dans tes cheveux frisés.

Le printemps est ta main.

Giovanni Merloni

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Le train s’en va (Bologne en vers n. 5)

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Le train s’en va

1
Le train s’en va
brisant, opiniâtre, des chaînes invisibles
creusant dans le gouffre mystérieux
qui sépare deux villes et leurs noms :
l’une est Rome, qui se rencogne
dans son ivresse de vierge épuisée,
l’autre est Bologne, la belle désirée
qui vient à ma rencontre.

Le train traîne, suspendu
sur le fil contrarié de mes deux destinées
survolant les champs et les foyers
les lits, les étreintes, les baisers
et ces lumières scandaleuses
de fenêtres silencieuses.

Tu n’es pas là, pas encore
mais tu t’obstines à bouger
qui sait où, comme une idée fixe,
tandis que, lâchement, je seconde
ce rythme impitoyable du train
qui voudrait briser mes intentions
mes souvenirs, mes rêves.

Tandis que je m’accroche
à cette cadence
qui ne me fatigue pas
qui ne me repose pas,
le train s’en va,
avalant par-à-coups
la terre, la mer, les lagunes
les toits, les poteaux, les murs
les soucis et les peines,
les hommes, les femmes.

Je n’existe pas,
ou alors je suis le seul qui existera
dans le train qui s’en va
alourdi par ses mémoires
ses chagrins d’amours,
ses regrets,
ses remords.

2
Entre la gare de mon abandon
et celle de mon ambition
le train accompagne et console
avec ses brusques débandades
mes questionnements infinis
autour du sens ultime de la vie.

Entre ce que je laisse et ce que je trouve
je dors, accroché à une louve
entouré de gens qui désapprouvent
et me laisse bercer
dans une étrange immobilité
coulant interminable
telle une clepsydre de sable
sur mes deux yeux fermés.

Jusqu’à ce que…

3
Sifflant, le train s’arrête
se transformant en tram
qui avance comme une bête
au pas lourd, encombrant.

Attendue, rêvée, espérée,
je te vois sous la marquise
obscurcie par la surprise
qu’a fait déclencher
mon regard étranger.

Avec ses bruits, le train repart lugubre
rempli d’autres corps, d’autres haleines
me laissant seul avec toi, à découdre
le pantin usé de mes peines,
tandis que la ville, sage, nous ouvre
silencieusement
les portes grises de la nuit,
accueillant, sous ses arcades
nos pas désunis
et nos pensées affolées
telles d’écharpes entrecroisées.

Le train lointain s’oublie
en nous redonnant notre miel
tandis que nos mains se hissent, ravies
jusqu’à toucher les fils dans le ciel.

Giovanni Merloni

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Le train va (version précédente)

Le train va, tout reste en arrière, tout vient à ma rencontre. Je n’existe pas. Moi seul, j’existe.
S’en va le train et vient la terre. S’en va le train et viennent la mer, la lagune, les toits, les tours, les troubles, les choses, les hommes.
Le train va et tu viens. Le train va et tu n’es pas là, tandis que je me penche vers ce rythme que je seconde, empêchant mes pensées, mes souvenirs. Cette cadence ne me fatigue pas, ne me repose pas.
Le train va et tu bouges à peine, qui sait où, comme une idée fixe. Le train va, là où je demeure : c’est un train vide, plein de choses
que je ne m’arrête pas à regarder, plein de peines que je frôle,
de mondes, de mémoires, d’amours.
Le train va au-dessus des villes, des lits, des baisers, des étreintes, survolant ces lumières douloureuses de fenêtres entrouvertes.
Le train va en quête de tant de femmes et d’hommes, de gens qui attendent, de gens qui se cachent.
Le train s’arrête. Il devient un tram, un serpent lourd et encombrant. Le train s’arrête, et je te vois, attendu, espérée, rêvée, désirée.
Le train ne cesse pas d’envahir ta peine et la mienne, nos regards étrangers.
Le train repart et nous laisse sur le goudron. Lugubre comme dans une fête, il a l’allégresse es enterrements et porte avec lui un monde de gens de train.
La ville nous ouvre, silencieusement, les portes de la nuit.
S’en vont alors, sous les arcades, nos pas désunis, s’en vont nos pensées s’entrecroisant comme des écharpes. S’en vont nos quatre mains, lécher les fils du ciel.
Giovanni Merloni

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Je suis une carcasse de vieille voiture (Bologne en vers n. 4)

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Je suis une carcasse de vieille voiture

Je suis une carcasse de vieille voiture
une sardine raide morte,
rangée dans une boîte de laitons tordus.

Je suis une boule de poussière
jetée dans un précipice bleu.

Je suis le néon jaune de la nuit
les pas au milieu de chats ensommeillés
l’après-midi des vitrines
le soir des radios ondoyantes.

Je suis Venise
s’effondrant
dans des couches de salive.

Je suis la terre
qu’engloutit le monstre de pierre.

Je suis la route qui s’éloigne
escortée par les arbres peints en blanc.

Je suis la solitude désemparée
d’un flipper ébranlant le vide du bar.

Je suis les rêves bourdonnants
d’hommes essoufflés qui cherchent le vent.

Je suis l’adieu aux villes du nord.

Je suis Bologne débonnaire,
je suis Rome étourdie.

Je suis le brouillard
qui s’installe dans les jambes.

Je suis le gel
de n’avoir plus de paroles.

Giovanni Merloni

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TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

 

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« Qui dira notre nuit » : la peinture narrative d’Émilie Sévère

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Émilie Sévère, Mutation, huile sur toile 200 x 250 cm, 2014

« Qui dira notre nuit » : la peinture narrative d’Émilie Sévère

Chère Émilie,
Ce dernier jeudi 18 mai, quand je frôlais les murs et les enseignes de la rue des Petites Écuries pour me rendre tout droit dans la rue Richer, qui en est le prolongement, je me demandais surtout comment vos grands tableaux auraient pu trouver un accueil pertinent et confortable dans l’une de ces petites boutiques constellant les quartiers traversés. Deuxièmement, je me demandais si votre figure « en vrai » aurait le même sourire et la même assurance généreuse de votre œuvre se reflétant si gentiment dans votre message d’invitation.
Car en fait je n’avais vu qu’une œuvre de vous : le grand, étonnant et inoubliable triptyque titré « Topos » dont j’avais parlé au retour d’une visite à votre « atelier collectif » de Saint-Denis. En cette occasion, j’avais regretté de ne pas vous avoir rencontrée…

« Venez rue Richer, Galerie 1618, m’aviez-vous écrit, j’aurai le plaisir de vous livrer le catalogue de mon exposition. Vous y trouverez votre commentaire avec, à côté, sa traduction dans la langue chinoise ! » (1)

Émilie Sévère, Topos (triptyque), huile sur toile 720 x 200 cm, 2016

Au croisement de la rue du faubourg Poissonnière — à l’instant précis où j’abandonnais le Xe arrondissement pour aborder le IXe par la rue même de la galerie où vous m’attendiez —, j’ai eu un sursaut d’émotion au souvenir soudain de votre « Topos ».
Telle une femme en plein épanouissement qui traverse en diagonale Campo de’ fiori à Rome lors d’une matinée de marché, votre triptyque, au bout de grandes salles à l’étage de l’immeuble-atelier de Saint-Denis (au 6B, quai de Seine), se détachait nettement d’autres œuvres — sages ou folles, timidement confiantes ou courageusement pessimistes — qu’on avait installées tout au long d’un très intéressant parcours consacré à la réflexion et au partage de l’idée de « l’inconnaissance ».
Pourquoi s’en détachait-il ? Parce qu’il était d’une beauté foudroyante et aussi parce qu’il transmettait un sentiment de véritable bonheur.
Le thème de l’inconnaissance — voire d’un « manque qu’on essaie aussi fébrilement qu’inutilement de remplir » — que plusieurs auteurs partageaient dans ce happening de haut niveau auquel j’avais assisté, était sans doute présent dans votre « Topos ». Car on y reconnaissait les échos d’une lutte titanique qui s’engage en chaque être humain : d’un côté, le fouillis de tout ce qu’il assimile au fur et à mesure par l’expérience et la mémoire sensorielle et affective ; de l’autre côté, le désir de tracer un pont vers le néant inconnaissable que d’infinis mondes physiques et humains essaient de remplir d’un sens stable.
Toujours est-il que dans votre touchant tableau une infaillible rêverie avait su brillamment maîtriser l’angoisse de l’inconnu ainsi que le chagrin et la joie de la vie dans une fluctuation qui engendrait enfin une œuvre positive et joyeusement insouciante qui faisait du bien au visiteur.
« Où est-elle la clé d’une telle force expressive ? me suis-je demandé. Est-ce que les autres œuvres d’Émilie Sévère seront à la hauteur de ce triomphe, parfaitement maîtrisé, de couleurs et de traces en grand nombre d’un vécu richissime ne faisant qu’un avec une vaste culture picturale ? »

Catalogue de l’exposition d’Émilie Sévère, « Qui dira notre nuit » auprès de la Galerie 1618 de Paris (30 mars – 19 mai 2017)

Quand je suis finalement rentré dans cette suite constituée de deux grandes salles accoudées sur la cité de Trévise, je me suis immédiatement rassuré quant à l’espace accordé à la personnalité de vos tableaux pour la plupart assez grands, mais petits aussi. En même temps, j’ai peut-être saisi avec quel esprit vous vous engagez, encore, dans ce thème vaste et terrible de l’inconnaissance, voire de l’impossibilité de raconter la vie où le triptyque que je connaissais n’était qu’un tesson d’une grande mosaïque en train de se constituer. Et j’ai bien sûr apprécié la simplicité et la naturelle franchise de cette première rencontre. Une très intéressante conversation s’est en fait déclenchée entre nous, m’aidant à comprendre et aimer davantage votre travail dans sa continuité et originalité indéniable.

Émilie Sévère à la Galerie 1618 le 18 mai 2017

Je ne pourrai pas tout développer de ce que j’ai saisi par l’esprit, le cœur et les cinq sens.
Car effectivement votre œuvre, tout en marchant sur le fil de « l’inconnaissable » n’erre pas du tout dans un terrain vague. La continuité de votre travail s’inscrit, au contraire, avec cohérence et responsabilité, dans un contexte idéal assez solide et « réel » où vous créez à chaque pas les bases pour un dialogue, pour une confrontation, diachronique et synchronique à la fois, avec « les autres maîtres » qui vous parlent et vous apprennent énormément de choses. Il s’agit bien sûr des artistes contemporains, mais votre citation, en deux tableaux exposés, de Rembrandt et Delacroix, confirme tout à fait ce que j’avais déjà découvert dans « Topos », qui m’avait évoqué les grandes toiles de Tiziano et Tintoretto : vous trouvez une importante source d’inspiration dans les « immortels » aussi ! (2)

Émilie Sévère, Forêt, huile sur toile 160 x 200 cm, 2010

Après ma visite à la galerie 1618, assistée par un catalogue clair et complet, je pense connaître mieux votre œuvre, où le questionnement autour des limites de la connaissance ne fait qu’un avec les pulsions créatrices jaillissant de votre monde émotionnel et fantastique, mais aussi avec le choix rationnel de travailler autour des « possibilités de représentation » de cet univers de « l’expérience rêvée ». Au-delà de toute élucubration philosophique, dans la « mise en scène » de l’exploration des univers réels ou imaginaires qui vous entourent, ce qui vous engage comme artiste est surtout une question de représentation et de point de vue de l’auteur et du spectateur.
Pour que votre voix résonne et qu’elle soit entendue dans le débat idéal sur notre destinée d’humains, il faut surtout que vos œuvres s’installent solidement dans le débat parallèle sur la forme la plus appropriée pour représenter, presque sans transition, le monde petit d’une seule existence et le monde de plus en plus vaste s’étendant jusqu’aux frontières de l’inconnu.
Et voilà que, de nos temps distraits et difficiles, vous adoptez des moyens d’expression assez anticonformistes pour votre génération : refusant les acryliques et toute technique « mixte » ou « assistée par le numérique » vous demeurez fidèle à la peinture à l’huile !
Avec cette compagne irremplaçable, vous vous aventurez nonchalamment vers l’inconnu, en vous bornant, chaque fois, au choix classique de la taille du tableau et du point de vue. Si souvent vous vous plongez dans la scène peinte, vous y perdant apparemment — comme il arrive pour « Topos » —, d’autres fois vous voyez le monde de l’extérieur, ou alors en deçà d’une barrière.

Émilie Sévère, Anachorète, huile sur toile 75 x 135 cm, 2013

Tandis que votre maîtrise de la couleur et de la composition de l’espace vous y conduit, votre art garde toujours une grande cohérence entre le flux sans bornes ni frontières des tableaux qui explosent tous azimuts en transmettant leur vitalité gigantesque et les tableaux qui s’arrêtent à la description d’un seul phénomène, d’une seule émotion.
Je découvre en votre travail une nécessité indomptable de transmission de votre monde et de votre savoir même, qui se traduit en patience, continuité, force, élégance et beauté.
Une telle nécessité jaillit sans doute de votre talent narratif, de votre habitude à cohabiter avec une souffrance subliminale qui vous aide à ressusciter les monstres en les amadouant, mais aussi à faire revivre les joies les plus intenses et secrètes. Elles ne manquent jamais, heureusement, dans la vie des artistes, qu’elles soient les joies d’une enfance rêveuse ou les satisfactions inattendues d’une adolescence pleine de vicissitudes.

Émilie Sévère, Disparition (triptyque), huile sur toile 800 x 200 cm, 2012

Cependant, votre esprit de narration, selon la meilleure tradition littéraire française, ne se sépare jamais de l’art de la soustraction. Si le « texte » de votre fiction risque de devenir trop riche, parfois, atteint apparemment d’une sorte « d’horreur du vide », votre main sage interviendra promptement pour enlever en avance quelques mots, phrases ou passages qui auraient rendu l’histoire trop évidente et, par conséquent, déséquilibrée.
Puisqu’on a affaire à des tableaux, les éléments de la narration ne sont pas des mots, évidemment. Vous agissez alors sur la forme des choses, sur leur représentation, en inversant souvent le procès narratif, ou bien secondant les modalités d’observation et de lecture de celui qui observe le tableau. Regardant vos œuvres, que vous-même appelez « à la limite informelles », j’ai songé immédiatement aux graffitis, aux « murales », mais aussi, tout simplement, au « langage des murs ».

Il peut arriver, en scrutant distraitement un mur ou une affiche plus ou moins déchirée, d’y voir un visage, une silhouette, un type étrange, ou alors d’y reconnaître les yeux de quelqu’un que nous aimons… Cela arrive aussi regardant un promontoire ou le profil d’une montagne en forme d’homme ou d’animal. Nous découvrons souvent une nature « anthropomorphe » ou aussi un ciel peuplé de nuages qui racontent des histoires…
Je crois que votre procédé, tout à fait consciemment, démarre, du moins en partie, de cette idée des « ombres anthropomorphes » que vous avez intériorisées dans votre imaginaire avant de les disséminer dans un univers fabuleux et légendaire où vous invitez le spectateur à s’aventurer.
Cet univers est une grotte, ou alors c’est la croûte terrestre que vous observez avec un regard plus ou moins rapproché ou éloigné (celui de la fourmi, celui d’un géant).

Émilie Sévère

J’ai suivi un critère de lecture de votre œuvre assez particulier et peut-être fantaisiste aussi. Donc, il est bien possible que ces « ombres anthropomorphes » que j’aime retrouver dans vos tableaux n’y soient pas, tout comme les « objets » en grand nombre que vous abandonnez sur le fond de ces grottes ou sur des montagnes bouleversées par les avalanches.
Mais d’une chose je suis sûr et certain : bien qu’à plein titre « peintre de nos jours », imprégnée comme vous l’êtes de notre douloureuse et hardie sensibilité collective, votre style unique s’enracine rigoureusement dans un savoir-faire pour ainsi dire classique, soit dans sa technique soit dans son inspiration.
Votre maîtrise du dessin, qui soutient en filigrane toutes vos œuvres grandes et petites, s’inspire peut-être aux gravures de Rembrandt. Tandis que la liberté joyeuse de vos couleurs, qui s’emparent, avec leurs incroyables transparences, de tout motif inspirateur jusqu’à le dépasser, c’est l’héritage de Delacroix, le plus touchant et le plus explosif parmi les peintres français et de Tintoretto, l’un de plus anticonformistes parmi les peintres italiens de la Renaissance.

« Qui dira notre nuit », chère Émilie ? Cette exposition à la galerie 1618 de Paris ne sera qu’une halte, une pause de réflexion avant de reprendre votre émouvante randonnée artistique. Sans doute, avec le temps, votre recherche du beau s’aventurera sur des expérimentations nouvelles. Cependant, vous n’abandonnerez jamais cette idée de l’histoire-vie qui coule en vous et à vos côtés et ne vous séparerez pas non plus de votre souci de cohérence entre la hardiesse de la peinture et la ténacité du dessin.

Giovanni Merloni

(1)

(2) Dans notre conversation, d’ailleurs, vous m’avez parlé de vos périodiques séjours de travail à Venise et de vos journées dans la Scuola Grande di San Rocco où vous avez rencontré la peinture épique et bouleversante du Tintoretto. Venise c’est un lieu idéal pour une artiste turbulente comme vous, car vous y pouvez entendre distinctement les voix humaines et y reconnaître aussi les traces du passage de nos prédécesseurs…

Drôle d’histoire (Bologne en vers n. 3)

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Drôle d’histoire

Drôle d’histoire
l’énergie pour monter
dans le fouillis des armoires infinies
où tu te sauves sous des vêtements
blanc poussière, violet rose, jaune marron
rencontrer la surprise de ton regard
jouant à cache-cache
derrière les châteaux en papier.

Drôle d’histoire
les au revoir romantiques aux fenêtres
le train dans le sillage d’eau
la terre grise sur les chaussures
le bruit des soupirs
les poignées de main, les jeunes gens.

Drôle d’histoire
courir parmi les étoiles filantes
autour du totem de deux corps
enlacés dans la danse peinte.

Drôle d’histoire
l’air de neige
respiré entre les dents brisées
le goût du déjeuner
la saveur du vomi
dans la gorge séchée.

Drôle d’histoire
l’énergie pour monter
dans le fouillis des armoires infinies
où tu te sauves sous des vêtements
blanc poussière, violet rose, jaune marron.

Giovanni Merloni

Giovanni Merloni, de « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 — ISBN 88-86600-77-1

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Original TEXTE ITALIEN 

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Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française ! (Zvanì n. 3)

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Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française !

Neuchâtel, 6 août 1898
Très chères,
Je réponds à votre lettre chérie d’avant-hier. Imaginez-vous le plaisir que j’ai ressenti quand je l’ai reçue et que je l’ai lue. Pendant mon séjour à Paris, je n’avais plus eu de vos lettres, parce que j’avais quitté Londres avant qu’y parvînt votre avant-dernière. J’étais donc très anxieux d’avoir des nouvelles de vous et de saisir l’impression que vous a causée ma décision soudaine. (1) Je vois avec plaisir que la chose ne vous a pas trop émerveillées, comme j’imaginais d’ailleurs. Certes, vous êtes navrées, comme moi, pour autant d’argent qu’on a dépensé presque inutilement. Je le sais bien. Mais comment faire ? C’était depuis longtemps que je devais partir, que j’y songeais… il aurait dû y être des raisons très fortes pour que je change de propos. Mais, avant le voyage, ces raisons ne se sont pas affichées, car il n’y avait que l’expérience qui pouvait me les donner. Il n’y avait que l’expérience pour voir si cette ville me convenait ou pas, tandis que l’expérience pouvait me montrer surtout si la bourse était suffisante. Bien sûr, cela m’aurait beaucoup aidé de recevoir quelques renseignements ciblés avant de partir. Mais je ne les ai pas eus, et ce n’est plus la peine d’y penser, maintenant. Il n’y a qu’à nous réjouir : tout est fini, je vais me rétablir parfaitement des fatigues du voyage et ma bourse n’a pas été dépouillée. Peu de jours de cette vie calme et détendue ont été suffisants pour faire presque disparaître les effets de la fatigue passée ; une fatigue relative, sachez-le, où d’autres auraient sans doute souffert une fatigue majeure, au point que je me suis vraiment réjoui de la force de résistance de mon organisme qui n’est pas du tout petite. Enfin, ici, je n’ai trouvé que des choses favorables : en plus du climat printanier, avec la position enchanteresse de la ville descendant agréablement de la colline jusqu’au lac — dont on longe la rive pendant de magnifiques promenades salutaires à l’ombre amie des arbres — j’ai eu la chance de trouver une pension, où l’on est extrêmement bien. Je suis ici depuis très peu de jours, et il me semble d’y être depuis longtemps. On y rencontre beaucoup de gentillesse, de cordialité et d’allégresse. On parle évidemment toujours en français, vraiment excellent ici à Neuchâtel. La langue française vous entoure de partout : lors de la promenade du soir, c’est un vrai plaisir d’entendre les enfants s’exprimer d’une grâce unique. Je suis ravi de cette pratique, de ce bain de langue vivante, qui n’est pas la langue des livres, une langue qu’on ne peut pas apprendre des livres à laquelle je vais exercer mon oreille au jour le jour. C’était une chose dont je ressentais la nécessité, comme je vous ai déjà écrit. Ayant le diplôme d’enseignant de français, après cette pratique je me sens complet et… sûr de moi et de ma profession. Sinon, ce serait l’histoire d’un médecin qui s’obstinait à étudier la médecine sur les livres, sans se charger de visiter les malades et fréquenter les hôpitaux. Sans dire qu’ici il y a d’autres avantages aussi. À Neuchâtel séjournent des jeunes de toutes les nations et de toutes les couleurs : parmi d’autres, on y rencontre des Anglais et des Allemands en grand nombre. Ainsi j’ai l’opportunité de faire pratique en ces deux langues aussi. Pour la langue allemande, ici à la Pension il y a une dame, âgée, qui se prend souvent et volontiers pour une demoiselle : c’est avec elle que je fais souvent de la conversation en allemand. Pour la langue anglaise, j’ai appris à connaître une famille qui habite ce même immeuble. Mais il y en a une infinité. Même si l’on est à l’époque des vacances et que les gens aiment très peu d’étudier de ce temps, j’espère quand même d’obtenir quelques leçons d’italien. J’ai déjà publié une insertion, comme d’habitude chez les journaux d’ici, en y mettant en relief mes excellents certificats. Une autre chose. Avec peu je pourrai me procurer un titre qui pourra me servir beaucoup. À l’académie de Neuchâtel qui correspond à notre université, il y a un cours de français ainsi dit « des vacances » qu’on peut fréquenter en ne payant que deux lires. Cela commencera le 10. Je fais ce sacrifice de l’argent et je vais le suivre pour avoir enfin un certificat de l’Académie, qui prouve ma permanence dans un pays de langue française (sinon, pour le prouver, je n’aurais que les reçus signés par la patronne ou les enveloppes des lettres…). Il s’agit d’ailleurs d’un certificat qui vaut beaucoup en soi-même. De ce que je viens d’écrire vous comprenez que nos inquiétudes pour la bourse n’ont pas de raison pour l’instant : même si je ne donne pas de leçons, je peux rester ici jusqu’en début octobre sans qu’il n’y ait pas besoin de recourir aux dettes, tandis que jusqu’ici je n’ai pas eu la nécessité de recourir à des dettes, comme vous craignez sans doute. J’avais, comme vous savez à peu près 700 lires, amoindries déjà par les dépenses des procès, de toute façon il me restait, grâce à Dieu, une somme telle qu’il n’y avait pas besoin de recourir à des dettes. On verra si cette « amnistie » se fera voir (2), ensuite on verra quoi faire. J’ai déjà écrit à Vicenza, au professeur Franchetti à ce propos. Entre-temps, puisque finalement je me suis rendu à l’étranger et que je peux y rester deux mois et plus encore, ce serait une véritable bêtise si je n’en profitais pas. Et puis, si je n’avais pas envisagé de me rendre en Angleterre, j’aurais toujours songé de séjourner une paire de mois dans une ville française. C’est une chose que j’ai toujours désirée, et je m’inquiétais de ne pas pouvoir la faire maintenant. Diable ! un professeur de français qui n’a jamais touché la terre française ! Il y en a déjà beaucoup, mais… les livres, je le répète, ne peuvent pas vous offrir ce que vous donne le peuple même qui parle une langue. Les deux études sont absolument indispensables, car elles s’intègrent dans la formation de l’enseignant, lui donnant une grande assurance, qui se traduit en satisfaction et énorme plaisir, surtout si celui-ci est doué par lui-même d’intelligence et culture. Avant de partir, je me disais, confiant, qu’à Londres je trouverais facilement le moyen de converser avec des Français. Au contraire, les circonstances ont voulu — vous diriez la divine Providence — que je vienne en terre française, pour m’y exercer dans la langue anglaise aussi. Précisément l’opposé de mon programme ! La vie c’est ainsi. Pour moi, je me trouve très content de cela, à plus forte raison maintenant que les effets du long voyage ont presque complètement disparu. Il m’était resté un peu de constipation avec tous les sursauts du train, cependant d’excellents comprimés… sont en train de m’en guérir, avec ces applications que m’a apprises la Gilda à Venise. Malgré ce peu de constipation, l’appétit n’a jamais diminué. L’air d’ici l’aiguise, au contraire. D’ailleurs, il ne s’agissait que d’une chose tellement légère qu’ici personne n’a remarqué en moi le moindre malaise. Je me suis borné à parler de ma constipation, et l’on m’a conseillé des pilules vraiment très efficaces. Je devrais enfin dire quelque chose, en bref, du voyage… Il me reste peu d’espace pour cela, mais je veux m’acquitter de ma promesse.

Je partis de Bologne le lendemain du procès à 5 heures du matin ; à 9 heures et demie, j’étais déjà à Chiasso en Suisse. J’ai fait le voyage avec deux Napolitains venant de Brindisi — qui avaient entre-temps cumulé une énorme provision de sommeil et d’ennui — et un jeune homme d’Émilie ayant une très curieuse tête de melon que je vis pendre à droite et à gauche devenant méconnaissable. Je me demandais si cette tête appartenait vraiment à ce type saisi par un sommeil soudain, quand celui-ci se réveilla et sortit une grosse pipe qui nous fit peur. Craignant d’en être empestés nous lui fîmes comprendre que là ce n’était pas l’heure de fumer. Alors le jeune homme s’endormit à nouveau d’une facilité stupéfiante, et prit un tel goût en cela, qu’il ne se réveilla qu’à Parme tandis qu’il devait descendre à Modena. Et cela n’était pas pour l’émerveiller, apparemment : sans doute, ce n’était pas la première fois qu’une chose pareille lui arrivait. Avec nous voyageait aussi un soldat, qui me parla de Milan, de la révolte, se servant de mêmes mots que j’aurais pu utiliser moi-même. Il était dégouté de la procédure que le Gouvernement avait adoptée pour réprimer les désordres en faisant autant de victimes, en versant, sans qu’il y eût une véritable raison ou urgence autant de sang citoyen. Je compris encore plus combien le mécontentement était général en Italie et l’armée même en était-elle touchée, beaucoup plus de ce que l’on croit. Il y avait aussi un jeune Milanais venant de Ravenna, avec qui je parlais longuement de Milan et de la Suisse. Jusqu’à 10 heures, ça a coulé bien, puis la chaleur fut terrible. Le compartiment paraissait un four. Celle-là a été l’unique chaleur que j’ai soufferte pendant le voyage. Gare à moi, si j’avais eu d’autres journées comme ça ! J’enviais le jeune Milanais, que je voyais déjà rentré chez lui, déjà étendu au frais dans l’obscurité de sa chambre jusqu’au soir. Tandis que moi, je devais avancer de ce pas là jusqu’à Londres ! Le commencement n’était pas trop gai, avec cette chaleur et cette lumière blanche aveuglante. Tandis que le train traversait Milan, j’oubliai tout pour suivre les explications du jeune Milanais. La gare fut, figurez-vous, grandiose, pleine de bruits et de mouvement. C’était la première grande gare que je voyais. Je devais encore voir les gares de Paris et de Londres ! Depuis Milan jusqu’à Chiasso le panorama est superbe, surtout après Monza. Déjà, la plaine lombarde, avant d’atteindre Milan, m’avait suscité une grande admiration, avec son système savant de canaux, tous ombragés par de longues files d’arbres, qui sont en eux-mêmes une véritable source de richesse pour cette région-là. Inoubliable est la surprise qui vous fait le lac de Côme, que m’a plus tard évoqué en Suisse la vue du lac de Lucerne. Côme s’étend tout en bas jusqu’à la rive du lac — ce jour-là d’un merveilleux bleu ciel — qui est quant à lui renfermé par deux files de montagnes très élevées, tortueuses, qui vont se perdre au loin avec ses eaux. Et c’était beau le voir de temps en temps paraître et disparaître en fonction des changements au long de cette voie qu’on parcourait à pas de course. À Chiasso, après avoir effectué ma visite à la douane suisse me fis conduire en une modeste auberge. Il était 4 heures de l’après-midi. Je reposais splendidement jusqu’à 8 heures. Après quoi le dîner, une promenade dans Chiasso, et puis à nouveau dans le lit jusqu’au matin suivant. Sachant qu’un voyage assez long m’attendait, je voulais me reposer complètement. Je demeurai à Chiasso jusqu’au soir de mercredi 20 juillet. J’omets une multitude de détails que je garde vifs et pulsants dans ma mémoire parce que sinon je finirais pour vous envoyer un volume. Pendant le voyage, j’ai toujours essayé de profiter de trains rapides où la troisième classe fût prévue.
Depuis Chiasso, j’empruntai donc le direct de 10 heures et demie du soir, un train qui traverse toute la Suisse jusqu’à Basilea, où l’on arrive à 9 heures du matin. De ce voyage, je garde une série d’impressions variées et agréables… Un phénomène curieux d’Allemand : un homme d’une cinquantaine d’ans, bas, rond comme un baril, qui n’arrêtait jamais de me parler de la Suisse et d’une multitude d’autres choses sans jamais s’interrompre, tandis que je voulais dormir… De temps en temps, quand il reprenait le souffle, je lui répondais par quelques monosyllabes pour lui signifier mon attention. Puis j’ai fini pour l’envoyer au diable et me suis endormi. J’ai dormi jusqu’à 4 heures du matin. Nous avions déjà dépassé le Gottardo, le plus long tunnel des Alpes, comme vous savez. Dans le train, les heures de la nuit se coulent rapidement. L’aube de ce jeudi-là était splendide, et la brise fraîche du matin chassait au loin les derniers restes du sommeil. Je me sentais frais et reposé, comme si j’avais passé la nuit dans le plus moelleux des lits. Je plongeai alors tout entier dans ce panorama enchanteur, entouré de montagnes très élevées, aux flancs desquelles, accompagnées par leur fracas retentissant et solennel, des cascades descendaient, donnant leur énergie aux industries électriques. De temps en temps, un tunnel, et les yeux, dans l’obscurité, attendaient de nouvelles merveilles. Et, vraiment, une merveille grande et terrible fut causée par la course très rapide du train au long des rives du lac de Lucerne — un lac d’une beauté sans égal, couronné tout autour de montagnes et collines, égayées de villes et villages — se perdant à l’infini. Quelle sensation, en regardant tout cela par la fenêtre ! On aurait dit que c’était un miracle si ce train en course folle à rien qu’un mètre ou peu plus du lac ne devait y tomber dedans. L’homme a su faire des choses vraiment extraordinaires. S’il revenait au monde du siècle passé, je crois qu’il aurait besoin d’un peu de temps avant de se remettre de la terrible surprise pour d’autant de choses modernes, qu’on a créées dans le siècle à nous. D’ailleurs, il est sûr et certain que par cette voie il n’y a même pas l’ombre lointaine du danger. Chaque jour, on ne compte pas le nombre des trains qui passent par là, se dirigeant partout en Europe. Combien d’impressions de paix, de quiétude, de bien- être, d’ordre et de propreté ai-je eues ici en Suisse ! Un véritable enchantement ! Je revois les enfants seules avec leur petit panier qui descendent la colline avant d’emprunter le train pour se rendre à l’école du village d’à côté, je revois les femmes, les ouvriers qui vont au travail, et leurs maisons propres, gaies, revêtues de fleurs, et tant d’autres choses… que je dois laisser dans la plume ; sinon l’on dépasse le poids et il faut ajouter un autre timbre. Je continuerai, si cela vous amuse, la prochaine fois, comme dans les appendices des journaux. Pendant ce temps, beaucoup de salutations pour tous. Je vous embrasse et vous envoie des bisous. J’espère que vous irez bien comme je vais bien.
Votre affectionné
Zvanìn

Dans l’adresse, au lieu d’écrire Pension avec le nom de la patronne, écrivez Pension des Arts, le nom de la pension. On me l’a fait remarquer.

Traduction en français : Giovanni Merloni

(1) En 1898 à la suite de la répression du gouvernement Pelloux Zvanì (Giovanni Merloni) est arrêté et jugé pour avoir « incité à la haine entre les classes » et pour avoir chanté l’inno dei lavoratori pendant un comice à Cervia. Condamné à quatre mois de prison, il réussit à émigrer à Londres avant de bénéficier de l’amnistie. En ces années il intègre la militance politique à l’activité de journaliste écrivant pour Critica Sociale  et pour le Messaggero.

(2) Voilà une copie de cette « amnistie » :