Une lumière sans frontières – L’île/10 (Journal de débord n. 55)

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Une lumière sans frontières

Vendredi 9 août 1963, la nuit
Au petit matin, il fait un froid un peu sinistre, si l’on pense qu’on est en été. Malgré ça, Gianni Solchiaro et moi, tout en arpentant la passerelle branlante, nous avons tranquillement avalé une coupe « Olympia ». Sur le Ischia-Pouzzoles, je me suis intéressé au soleil et aux vagues grises s’agitant avec leur écume luxuriante, tandis que les photos d’Agata, dont j’avais rempli mes poches , sautillaient maintenant comme des cigarettes ou des arcs-en-ciel, s’effondrant dans ce coin de la mer où la lumière s’éteignait et l’eau devenait un sombre miroir vert.
Gianni s’aventurait dans des sujets sérieux : il avait vu « Les mains sur la ville » (1), un film courageux sur la bande politique et immobilière qui était en train de s’emparer de « la plus belle ville du monde ». Asphyxiés par la vague populiste du « Commandant » Achille Lauro (2), les Napolitains étaient tombés dans le piège de son entourage ignorant et cynique. Cela n’allait pas seulement défigurer le paysage urbain par couches de béton armé, mais détruire la culture napolitaine même. Tout espoir n’était pourtant pas perdu. Des traces de l’ancienne « noblesse » demeuraient intactes dans les groupes d’intellectuels de gauche qui travaillaient pour « sauver tout ce qui est possible » !
— Moi j’en connais un : c’est Raffaele La Capria, celui qui a écrit « Blessé à mort » ! ai-je répliqué. J’avais un souvenir flou et aquatique de ce livre qui m’avait beaucoup plu, surtout pour son titre évoquant l’embarras de se sentir différent des autres, pour le fait de lire beaucoup par exemple, ayant par conséquent une sensibilité exagérée.

— Connais-tu « La mer ne baigne pas Naples » de Anna Maria Ortese ? m’a dit Gianni, en grimaçant.
— Curieux titre ! ai-je observé sans réfléchir. Je ne réussis pas à concevoir Naples sans la mer ni la mer sans Naples !
— Mais nous avons besoin de quelqu’un qui brise le conformisme ! a-t-il répondu. Naples est pleine de vie, mais de tabous aussi, et ce paradoxe d’une Naples sans la mer nous aide à voir tout ce qui ne marche pas !
— C’est la métaphore dont m’a parlé mon professeur d’italien ! ai-je répliqué.
— Ce livre a été attaqué par tous ceux qui se sentaient vexés… et celle qui l’a écrit, déçue, a abandonné Naples, depuis…
À force de discussions au sujet de livres et films engagés sur Naples — des discussione qui n’allaient pas vraiment au-delà de la citation de leurs titres —, 
nous avions vite abandonné la cadence dialectale typique de l’île. D’ailleurs nous étions affamés aussi. Nous nous sommes donc jetés sur Naples comme s’il s’agissait d’un granité de café avec crème fraîche « en dessous et en dessus » : une ville ayant sans doute des affinités avec mon tempérament frénétique et mélancolique à la fois.

— Les jeunes filles de Naples prennent l’amour beaucoup plus au sérieux que les touristes de Procida !
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Si elles tombent amoureuses, elles s’offrent jusqu’au bout, physiquement, dans la relation avec leur homme…
Telle une femme de dauphin blessée, furieuse de son exclusion, Agata jaillissait de l’eau, venant à la rencontre de ma fantaisie galopante, tandis que les mots de Gianni me faisaient rougir intérieurement : serais-je un voyou ? Parce qu’en fait, je dois l’avouer, j’aimerais faire « ces choses-là » librement, sans aucun sentiment de culpabilité, surtout avec une femme que je venais juste de connaître, une étrangère dont je ne prétendais l’amour plein et désintéressé. Pourtant, par ma façon d’être typiquement bourgeoise, je ne pourrais pas accepter de lui demeurer indifférent, et cela m’empêcherait de me réjouir de toute rencontre « facile ».
Mais nous n’avions pas le temps de fouiller dans ce sujet : le bateau a accosté et nous avons vite emprunté la Cumana, le métro napolitain qui nous a transportés en un éclair à la gare de Naples-Mergellina.
L’appartement via Caracciolo aux portes blanches nous accueille avec son efficace pénombre. Une savante régie de fenêtres — les unes fermées, les autres ouvertes — et de battants entrouverts ou fermés créait, en cette journée de canicule, un agréable courant d’air frais. Au milieu de ce flux bénéfique, arborant la veste rayée de son pyjama, le grand-père de Gianni demeurait béatement immobile, avec sa grosse tête à la De Chirico. Il tenait les mains appuyées sur une petite table en acajou, sans rien faire. Je crois cueillir dans l’esprit de décadence de ce patriarche l’extrême rempart d’un style de vie dont la disparition est inévitable. D’ailleurs, si Gianni, ce rejeton communiste, m’a invité ici, c’est pourquoi il trouve tout à fait normale ma présence ici, même s’il n’y a rien d’aristocratique en moi, à part le nez.

Plus tard, nous nous sommes longuement promenés dans les rues de Naples. Tout en me demandant s’il avait fallu quitter l’île pour rentrer dans des réflexions et des raisonnements sérieux, j’étais charmé et même surpris par la générosité de mon cicerone, par le fleuve irrésistible de ses mots au sujet de Naples, des mondes différents qui y cohabitent, des Napolitains, des femmes napolitaines, de ses déceptions et de ses espoirs de jeune Napolitain et finalement du pari communiste, l’unique chose qui demeurait valide…
Nous nous déplacions d’un quartier à l’autre sans que la personnalité de Naples ne change : une ville mélancolique et frénétique à la fois. Et notre conversation devenait par conséquent le dialogue entre mon esprit mélancolique et la vitalité frénétique de Gianni. Si je songeais aux quatre ou cinq livres situés à Naples que j’avais lu (3), Gianni aimait surtout appuyer ses considérations sur les films (4) qui « dans le bien et dans le mal » rendaient de Naples le portrait plus fidèle. Si je fredonnais les anciennes chansons que mon grand-père homonyme et ma grand-mère Agata m’avaient apprises, Gianni parlait de Peppino di Capri et de sa celebre « Voce  ́e notte » (5).
— Tout cela a son écho dans le théâtre qui se produit au jour le jour dans la rue ! a dit Gianni, quand nous étions via dei Mille et que je constatais combien d’agitation et de tourbillon frôlant la bagarre se produisaient au fur et à mesure de notre traversée. Naples c’est ce théâtre de la rue qui s’invente prodigieusement, suivant pourtant un vieux canevas que tout le monde connaît à la perfection !
— Tout un chacun est acteur, chantant, chef de troupe et figurant à la fois, a ajouté Gianni. On ne voit que des scènettes, des disputes où la moquerie se marie à une souterraine violence, à une envie d’amour…
Il faut dire que je n’ai eu qu’une journée pour assister au théâtre — ou procession, ou crèche de Noël en plein été — dont Gianni m’a parlé. Mais je crois que je ne me trompe pas en affirmant que chaque endroit, chaque coin de rue est bon pour y installer un plateau ou un tréteau théâtral ! On joue partout dans les rues, dans les maisons des riches et des pauvres, dans les cours, dans les cuisines, à la fenêtre, en haut et en bas de l’escalier ou assis sur les marches. Il n’y a pas des confins en dehors des passages invisibles que la lumière franchit pour pénétrer dans l’obscurité et vice versa. Les humains se propagent partout, envahissants et inopportuns, demeurant pourtant respectueux de règles dramatiques rigoureuses, où chaque personnage, même le plus malchanceux et pathétique, garde toujours sa dignité et importance. On dirait qu’à Naples on a affaire avec une forme d’indiscrétion respectueuse des lois éternelles d’une nature tyrannique mais gentille, d’une lumière sans frontières qui réchauffe le cœur sans aveugler l’esprit. Celui qui « esce pazzo » (6) s’accorde en fait une vacance, arrachant un moment de gloire à sa vie désespérée…
Dans une boutique consacrée aux pâtes fraîches, nous avons acheté, moyennant la dépense entre nous, un kilo de ravioli pour fêter, demain, l’arrivée de Dodo, Rosamaria et Jean-Luc, n’ayant ce dernier que le samedi pour une visite aux fameuses céramiques peintes de Capodimonte. Quant à moi, j’ai très peu profité de la journée en plus et de tout ce que Gianni s’engageait à me montrer, fourvoyé par mon manque d’organisation qui a échoué sur une douleur aiguë aux doigts des pieds, nus dans les mocassins. Heureusement, à l’arrivée à la maison des Solchiaro — un melon sous le bras et la tête vide pour la chaleur — j’ai eu la chance de sauver mes extrémités avec deux pansements et les chaussettes du frère de Gianni. D’en haut, je reconnais les bruits de Naples, fourmillant de vie au milieu des palmes et de la blancheur de la promenade au bord de la mer. Dommage pour mes curiosités insatisfaites. Résignés, nous nous sauvons dans la chambre de Gianni, un Topolino (7) pour chacun.

— Mais c’est une pièce énorme, plus grande que le salon de chez moi ! me suis-je exclamé. Elle a deux grandes fenêtres avec un petit balcon en fer forgé, donnant sur le golfe. En bas, au-delà de la balustrade au bord de l’eau, le petit trapèze bien rangé du port de plaisance est dérangé par les plongeons des gamins qui, indifférents à cette eau malsaine, s’élancent vers le fond, emportés dans leurs entreprises hardies : libérer une ancre ou bien reporter à la surface un objet disparu. C’est un spectacle tout à fait rare pour moi, n’ayant jamais eu, de ma vie, la possibilité de scruter dans une longue-vue si puissante. Tandis que je me perds dans les péripéties de ce kaléidoscope paresseux — suivant le va-et-vient de la foule gesticulante ou les groupes de fainéants en quête de blagues et d’innocents tourbillons —, un petit gong nous appelle : la table est prête !
On a déjeuné sur un long rectangle qu’une nappe fleurie ne recouvrait qu’à moitié, tout comme chez mon grand-père à Rome. Au commencement, je me sens mal à l’aise rien qu’à songer au temps qu’il faut attendre pour que les amis, même les plus intimes, soient accueillis à table dans ma maison. Puis, grâce à l’indifférence du doyen de la famille Solchiaro, la conversation démarre dans le coin où l’on nous a relégués, Gianni et moi. De quoi avons-nous parlé ? Des livres que nous n’avons pas lus, du champ des nudistes à la Chiaiolella… et de la canicule, forcément. Ce dernier sujet nous a amené à des souvenirs parallèles : la montagne, les malles remplies de vêtements de laine, les longues promenades en dessus des mille deux cents mètres, Cortina… Oui, Cortina, cette ville lumineuse qu’entourent, telles des cathédrales, des montagnes aux noms fabuleux : Cristallo, Pomagagnon, Sorapis, Faloria, Antelao, Nuvolao, Cinque Torri, Croda da Lago, Tofane… Chacun de ces noms nous évoque une promenade, une aventure, un jeu, une journée respirée jusqu’au bout, sans crainte de la canicule ni de l’ennui. Gianni y a séjourné l’été pendant des années, se rendant à la glorieuse « Ca’ dei Nani », où il est devenu un footballeur excellent. Moi j’y suis allé en 1955 et en 1960, lors de longues et inoubliables villégiatures familiales…
— Il fait chaud, pourtant, s’exclama Gianni, haletant : nos souvenirs communs étaient bien anachroniques et n’avaient pas engendré une véritable nostalgie.
Après déjeuner nous avons monté à la terrasse tout en haut. Là, j’ai été d’abord bouleversé par l’odeur des plantes installées en de grands vases donnant tous ensemble l’impression d’une jungle, ensuite par la balustrade qu’on gagne en sortant de cette petite forêt tropicale… une lumière sans frontières nous a alors frappés et j’ai compris ce que veut dire l’expression « douce violence ». Celui qui a vu Naples depuis un point d’observation pareil peut sans regrets ni remords se jeter dans la mer et y mourir béatement, avalant, les yeux clos, une myriade de bateaux étincelants ne faisant qu’un avec les nuages blancs et rouges autour du Vésuve.
Après le dépaysement initial, le jardin luxuriant et le panorama à couper le souffle m’ont presque fait oublier d’Agata : par magie et sans secousses, je me trouve ici, transplanté dans un univers merveilleux et hospitalier. Mes deux âmes antagonistes — la française et la napolitaine — dansent ensemble sur cette balustrade sans s’apercevoir s’il s’agit d’une valse brune ou d’une blonde tarentelle.
Pourtant, tout autour de ce joyeux plateau, j’ai découvert une cage assez solide et impénétrable dont je ne comprenais pas la nécessité…
— Quand j’étais enfant, m’a confié Gianni, sur cette terrasse, mon père hébergeait un lionceau !
Cela m’a fait rire. J’ai pensé à mon père et à notre petit chien qui passe les soirées à ses pieds. Pour adopter un petit de lion, il fallait qu’il y eût été sans doute une histoire, un fait particulier.
— Ce n’est pas évident de prendre un lion chez soi, ai-je observé, presque le même que tenir un cheval dans un appartement !
— Il était tout à fait tranquille, comme un gros chat, m’a rassuré Gianni. Certes, il mangeait beaucoup de viande… Il s’était affectionné à nous, à tel point que mon père, même quand il avait désormais les proportions d’un lion adulte, ne voulait pas s’en séparer. Mais il y a eu une ordonnance… et le jour est venu où… Viens !
Redescendus dans l’appartement, Gianni a vite trouvé une photo vraiment extraordinaire : en deçà d’une grille, Monsieur Solchiaro et son fils ayant huit ou neuf ans, les larmes aux yeux parlent avec le lion tandis qu’au-delà de cette sévère barrière une foule de curieux témoignait du caractère historique de cet événement…
J’étais en train de demander à mon ami s’il avait revu le lion dans sa cage au Jardin zoologique, quand le téléphone a sonné bruyamment. C’était mon frère. Gianni, après une rafale de boutades avec Dodo, m’a dit, s’aidant par une éloquente grimace :
— Agata veut venir à Naples elle aussi !
— Je me suis vraiment inquiété pour elle ! lui a répété Dodo depuis le bar à la Marina.
— Mon Dieu ! me suis-je exclamé, feignant sans succès de me montrer contrarié.

J’avais le sentiment de triompher sur autant d’incompréhensions endurées. Mais il s’agissait, je le savais bien, d’une défaite ou alors, comme l’on dit à l’école, d’une victoire à la Pyrrhus (8). Pourtant, confus comme chef barbare qui se revêt des habits fins de l’ennemi tué, je suis fier de moi et je ne vois pas l’heure de me rendre à des adversaires encore plus insidieux…

Giovanni Merloni

(1) « Le mani sulla città », film de Francesco Rosi (1963)
(2) Lauro, un riche armateur qui a été maire de Naples entre…
(3) La voix intérieure des poètes et des écrivains à travers leurs titres (de Marzo de Salvatore Di Giacomo a Questi fantasmi de Eduardo, à Blessé à Mort…)
(4) Le fleuve de mots de Gianni gonfle de titres de films (depuis « Les mains sur la Ville » de Rosi au « Cinq journées » de … à « L’Or de Naples » de De Sica (avec Sofia Loren, Eduardo, Vittorio De Sica, Silvana Mangano)…
(5) La mer des phrases des chansons napolitaines entendus de mes grands-parents Agata et Alfredo (de « Silenzio cantatore » à « Sole mio » ; de « Piscatore é Pusilleco » à « I’ te vurria vasà »)
(6) Celui qui devient fou, « sortant » de la normalité.
(7) Mickey Mouse, bande dessinée de Walt Disney en format de bouquin.
(8) Allusion aux victoires, coûteuses en vie humaines, remportées par Pyrrhus.

In amor vince chi fugge… – L’île/9 (Journal de débord n. 54)

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In amor vince chi fugge… (1)

Jeudi 8 août 1963, le soir
Voilà, pour une fois, une exception à la règle : à cinq heures de l’après-midi, en remontant de la plage, je me suis rendu avec Agata et Rosam en face de l’hôtel Eldorado, où Gianni Solchiaro partage sa chambre avec Jean-Luc, un Français de Montpellier.
Demain, Gianni part à Naples tandis que Jean-Luc lui va faire visite deux jours après. Je me demande pourquoi cet événement a été fêté et amplifié par un tel tourbillon de boutades et de gestes bruyants. Pour Agata, il s’agit d’une typique curiosité féminine vis-à-vis de l’Étranger porteur de mystères tandis que Rosam, au contraire, brûle de l’impatience d’entamer une amitié avec celui-ci. Sinon, Agata aime beaucoup se faufiler dans mes pensées, avant de m’empêcher, telle une armée d’occupation allemande, d’emprunter n’importe quelle piste inconnue ou aussi de m’arrêter en compagnie d’une cigarette sur une terrasse panoramique accoudée sur une mer différente, telles les nombreuses localités balnéaires aux environs de Montpellier, par exemple.
Avec ses vingt-trois ans et son sourire d’homme expérimenté, Jean-Luc s’efforce d’afficher un air rassurant. Il est orphelin de père et mère, disparus dans un accident de voiture la nuit de l’An de 1960. Depuis cette disgrâce, ne pouvant pas s’adapter à vivre auprès de l’oncle paternel, il a très tôt quitté sa ville et son pays. Il ne s’agissait pas de vacances longues ou courtes, aventureuses et gâtées à la fois, comme celles qui amenèrent un siècle avant Lamartine jusqu’à Procida. Sa fuite a eu plutôt l’allure d’un exil définitif. Au début, il a rattrapé le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, envisageant de se rendre à Saragosse ou à Madrid, en Espagne. Cependant, lors d’une étape du chemin mystique, il avait rencontré un pèlerin ayant perdu son enthousiasme qui suivait la même route dans le sens contraire. Pendant une nuit de discussions acharnées et pleines de points d’interrogation, Lorenzo lui avait parlé de Rome, sa ville d’origine : un endroit assez bizarre, où les gens sont à la fois accueillants et indifférents. Touché par cette hypothèse d’installation et d’intégration lui paraissant tout à fait adaptée à son esprit indépendant, pour ne pas dire rebelle, Jean-Luc a enfin décidé de descendre en Italie :

— Mais je ne pouvais pas prévoir que j’allais descendre encore plus au sud de Rome !
— Montaigne avait arrêté son voyage à Rome, n’est-ce pas ? ai-je demandé, faisant étalage de la langue maternelle de ma mère.
Jean-Luc a hoché la tête. Il n’en savait rien, de Montaigne. Par son geste, il n’avait voulu imiter personne. En plus, ce qui était vraiment rare, il avait décidé de voyager à pied, le seul moyen de s’éloigner de chez lui sans tomber dans l’envie de rebrousser chemin !
Au début de sa difficile traversée, Jean-Luc n’a rencontré que des refus et de l’indifférence :

— J’ai passé six jours sans manger.
— Et puis ?
— Aux environs de Livourne, un petit homme aux moustaches m’a fait monter sur son fourgon noir, même si je n’étais pas en train de faire l’autostop. Il m’a emmené dans la cour d’une grande ferme, où trônait un homme costaud qui n’avait qu’une dent.
« Non ! Non ! Non ! » disait celui-ci, tandis que le petit homme aux moustaches disait « Oui ! Oui ! Oui ! »
— Est-ce qu’ils t’ont embauché ?

— Ils m’ont offert une assiette de bouillon et ensuite ils m’ont laissé dormir dans la grange. Le lendemain, je m’occupais des porcs, des poules et des chevaux.

— Et puis ?
— Puis, j’ai rencontré une enfant au golf bleu, très distinguée, qui avait de mauvaises notes à l’école !
Tous les matins, dans le hall de l’hôtel Eldorado, Jean-Luc donne des leçons de français et de maths à la petite Silvia Carafa, fille d’un Napolitain qui vit à Turin :

— Monsieur Carafa a été pendant trois lustres le directeur du Pénitentiaire, voilà pourquoi il est là chaque été. Et moi je suis son hôte !

— Monsieur Carafa ne résiste pas au charme de la prison ! a dit Agata, gênée par ma désinvolture.

— N’as-tu jamais visité le Pénitentiaire ? lui a demandé Gianni, se débrouillant bien lui aussi avec le français.

— Oui. Ils m’ont dit que je peux travailler là-dedans, si je veux ! Je pourrais commencer déjà cet hiver.
— Est-ce que tu as ta copine à toi ?

Le rebelle Jean-Luc a souri. Jusque-là, dans son aventure, aucune femme ne s’était invitée.
— Qui aimes-tu ? Bécaud ? Brassens ? Yves Montand ?
— J’aime Rita Pavone ! Je l’écoute toujours avec enthousiasme ! La « partita di pallone » c’est magnifique !
— Veux-tu venir danser avec nous, ce soir ? lui a proposé Gianni.
Agata était indifférente au charme du Français, même s’il semblait le frère jumeau de Charles Aznavour :
— Je n’aime pas Aznavour !

— Mais ses chansons, est-ce que tu les aimes ?

— Je ne supporte pas la langue française !

Ce circuit vicieux était désormais prévisible, mais je n’étais pas en mesure de m’y soustraire. Agata voulait surtout monter sur mes épaules, se ratatiner comme un singe de Charlot (2) entre ma tête et mon cou, car là, depuis cet observatoire élevé, elle pouvait scruter avidement l’horizon, en quête d’une autre victime qu’elle aurait pu transformer en trophée.

Plus tard, nous avons quitté Jean-Luc avec son élève de onze ans nous acheminant sur les dalles grises. D’un coup, tandis que je regardais en bas vers nos pieds qui avançaient sans but, j’ai cru entendre une des phrases célèbres de maman Gréco :

In amor vince chi fugge(1)

La rencontre avec Jean-Luc avait réveillé mes curiosités : Dodo et moi, nous avions vu Naples une seule fois, avec le reste de la famille, invités par un oncle très généreux. C’était le dernier jour de l’An. Nous avions logé en des chambres parfumées de velours, revêtues d’étoffes japonaises aux petites fleurs roses, où les craquements légers des chaussures sur les tapis nous faisaient rire. L’hôtel Continental donnait sur la mer juste en face du « Château de l’Ovo ». Au-dessous du parapet qui bordait via Partenope trônait le fameux restaurant de la « Zì Teresa » où nous avions assisté aux feux d’artifice les plus bouleversants de notre vie… À l’improviste, sans réfléchir, j’ai lancé ma candidature :
— Gianni, m’emmènes-tu à Naples ?
Se dérobant à mon regard, Agata n’a rien dit, tandis que Rosam, pour plaisanter, a affiché un air désolé.


Plus tard Agata a voulu me rassurer : — Tu t’amuseras, avec Gianni…
On était sept heures et demie du soir et l’on descendait ensemble, à nouveau, les premières marches de la rampe abrupte qu’Alphonse de Lamartine avait inaugurée plus qu’un siècle avant… Oui, pour me donner une contenance, je pensais à ce livre dont je n’avais parlé à personne, qui allait peut-être me sauver la vie… Sinon je marchais avec circonspection, en silence, de la peur de briser cette espèce d’enchantement en trébuchant, par exemple : cela m’aurait sans doute repoussé dans une condition d’infériorité !
Au-delà d’un mur revêtu de lierre, on entendait les échos d’une fête d’adultes, amenant, tel un coup de poing sur l’estomac, une chanson au rythme martelant :

Mio cuore, tu stai soffrendo
Cosa posso fare per te ? (3)

— Elle est toujours un peu déplacée, Rita Pavone, mais je l’aime ! ai-je dit, sans que cela suscite le moindre intérêt en elle.
— As-tu vu ce garçon blond qui m’invitait à danser ? s’est-elle exclamée quelques instants depuis. Il ressemblait de façon impressionnante à Bellobono ! J’ai fait semblant de ne pas le voir du tout !
Maintenant, Agata était assise auprès de moi : ce n’était pas comme hier, au parc Margherita… où nous étions coincés dans le jeu du chat avec la souris et que moi, pour m’éclipser de moi-même, j’avais accepté de danser « Let’s twist again » avec Pucci, la petite enfant du patron du bar. À présent, Agata paraît absorbée en des réflexions profondes :
— Voilà un moment rarissime, où nous ne nous laissons pas capturer par le mot « jamais » ni par le mot « toujours » ! a-t-elle dit, sans cacher son émotion. 
Quant à moi, ma gorge était atteinte par un noeud de stupeur et je préférais demeurer à l’écoute de la cadence insolite de sa voix qui prenait le dessus sur le silence de la mer, plutôt que tout gâcher par des mots déplacés et grossiers.
Nous étions donc au sommet d’une « Trinité des monts » qui nous devenait de plus en plus familière, immergés dans le noir que brisaient un peu les deux réverbères plus proches. D’autres personnes se rapprochaient par vagues, amenant leur vacarme ou alors le petit bruit de leurs pas. À chaque passage j’avais l’impression qu’une lumière s’allumait pour s’éteindre tout de suite après, comme une cigarette dans le coca-cola.
En dernière passa Minnì, une chanteuse napolitaine connue ayant le même âge que maman Gréco, une espèce de Nini Tirabusciò (4), qui s’exprimait poliment, aiguisant sa petite voix sur la pointe de ses lèvres luisantes. Elle traînait l’un de ses vieux soupirants, un type âgé, chauve, visiblement habitué à déclamer en agitant les mains tout en jetant la tête en arrière. D’un coup, s’aidant par de drôles voltigements de sa bague bleue, Minnì nous a adressé un affectueux geste de reproche. Puis, poursuivie par son ridicule compagnon aux attitudes de phoque domestique, elle s’est éloignée tout en fredonnant :

Era d’estate, e tu eri con me
Era d’estate, tanto tempo fa... (5)

Le dernier écho de cette triste ballade s’estompait dans la nuit sauvage quand on a réalisé qu’on était seuls. Pour une fois, nous n’avons pas eu peur de nous entretuer ni de nous ennuyer ensemble. Au contraire, une espèce d’euphorie s’est emparée de nous, nous amenant dans la soupente poussiéreuse où nos rêves secrets avaient été abandonnés à jamais :
— Te souviens-tu de la ritournelle de nos six enfants ? dit-elle
— Je voulais leur donner les prénoms des nains de Blanche Neige, car on oublie toujours le septième ! ai-je répondu.
— Pour moi l’important c’était la parité entre les sexes, a-t-elle ajouté. Donc trois gars aux cheveux noirs et trois filles blondes…
— C’était surtout l’expression de Toto lors de leur arrivée, qui me faisait rire, ai-je susurré, tristement.
— Dois-tu vraiment partir, demain ? a-t-elle dit.
— Ne serait-ce pas mieux qu’on y aille ensemble, à Naples ? a-t-elle demandé.
— Donne-moi un baiser ! Laisse que l’on voit combien nous nous aimons ! a-t-elle susurré.

Giovanni Merloni

(1) En amour, gagne qui s’enfuit…
(2) Charlot Le Cirque (1928)
(3) Mon cœur, tu es souffrant/ qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
(4) Ninì Tirabusciò, la femme qui inventa la « mossa ».
(5) C’était en été, et tu étais avec moi/ c’était en été, que de temps a coulé…

« Une espèce de rampe étroite où le ciseau avait creusé dans le rocher des degrés inégaux » – L’île/8 (Journal de débord n. 53)

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« Une espèce de rampe étroite où le ciseau avait creusé dans le rocher des degrés inégaux » (1)

Jeudi 8 août 1963 à l’aube
Hier, à cinq heures de l’après-midi, quand j’ai franchi la dernière marche en haut, j’ai eu l’impression d’être Ignacio, le torero malheureux de l’inoubliable lamentation de Federico Garcia Lorca, ou alors j’étais un vieillard, ayant enduré les peines de l’Enfer. Je venais sans doute de poursuivre le long manteau décoloré et l’allure courbe du noble Virgile. Mais je n’avais pas sa dignité ni son autorité morale. J’étais prêt à ramper vers mon antre, où je m’adonnerais à mes tourments, quitte à me créer des prétextes pour remonter sur le ring où je me ferais casser le nez.
Dans la petite place devant la boulangerie Agata était en train de parler avec quelqu’un. Arborant des caleçons blancs et le maillot bleu, le jeune homme bronzé, assis sur le muret, ne cessait de faire tourner ses sandales autour de ses orteils. Il riait, dodelinant de la tête, comme le ferait quelqu’un qui reçoit des compliments ou des propositions alléchantes. Assez myope, Agata se passe des lunettes, c’est vrai, mais ses lèvres tendues en avant flottaient à peu de centimètres de la bouche et des yeux du jeune homme assis, se révélant propriétaire d’une Vespa blanche qui n’était là pour rien.
« Mais Agata, n’était-elle pas à la mer, étendue sur le pneumatique bleu ? Son sac rouge, entouré de serviettes, n’était-il pas au beau milieu de la plage, tel un phare ? Ou alors, Agata même, n’était-elle pas un mirage ? Existe-t-il, quelque part, une deuxième Agata, infirmière ou sœur de La Croix rouge, qui soit d’accord pour m’attendre, tranquille, au pas de la porte ? Ou alors une troisième Agata qui n’hésiterait pas à franchir cette porte même avant de se glisser, de façon tout à fait naturelle, dans les mêmes draps agités où je me retourne ? »
Je n’ai pas résisté. Je me suis approché d’elle et lui ai demandé :
— N’étais-tu pas à la mer ?
— Oui. Maintenant, je suis là ! Bruno Filomarino vient d’arriver. Je suis venue lui dire bonjour ! Le jeune homme me rit au nez. Sans doute, j’aurais dû faire semblant d’être indifférent à tout et à moi-même. Une minute s’est écoulée, un temps interminable, d’où je ne savais pas comment sortir. Mais bientôt le coup sec est arrivé, frappant bruyamment contre mon estomac :
— Je raccompagne Bruno à son auberge… Je dois lui raconter des choses, et ce n’est pas la peine que tu viennes aussi… me dit Agata, à brûle-pourpoint.
Comme j’essayais de répliquer, elle se montra indignée : « ne croyais-je pas à son innocence ? »
— Tu ne viens pas et c’est tout, s’exclama-t-elle d’une voix que je n’avais jamais entendue.

Rentré dans ma chambre, j’y ai trouvé un télégramme de ma mère :

« Nous allons bien stop amusez-vous sans oublier de manger et dormir stop Alfredo doit absolument lire Graziella Bisous ».

Interloqué, je me suis d’abord demandé quel vent a poussé maman Gréco, au beau milieu de vacances qu’elle aurait dû imaginer insouciantes et béates, à évoquer ce livre. Pourquoi prétend-elle que je le lise ? me suis-je demandé. Sans doute, elle a des pouvoirs si elle plonge dans ma misérable existence à l’instant même de l’arrivée de Bruno Filomarino ! Par la force de la télépathie, elle doit avoir compris qu’il y a quelque chose qui ne marche pas entre Agata et moi… Mais qu’est-ce qu’en ferai, de ce livre ? Je dois me battre, neutraliser l’adversaire, lui faire avaler son arrogance ! Figure-toi, mère, si je lâche prise pour « connaître mieux » cette île jusqu’à en découvrir le génie des lieux ! Et puis, qui est-elle cette Graziella ? Je ne la connais pas encore, mais je crois qu’elle n’a rien à voir avec Agata ! Sans compter que je n’ai pas fini de lire « L’île d’Arturo », un personnage, ce dernier, que Agata m’a recommandé comme un ami… Toujours est-il que si Agata ressemble moins à Graziella qu’à Arturo, je ne voudrais pas découvrir que Graziella revit en moi comme un diable qu’on devrait exorciser ! 
Cette intrusion maternelle a pourtant brisé mon malaise, du moins son écorce visible. Par enchantement, je ne pensais plus à la Vespa de mon rival et je cherchais en vain au milieu de mes effets personnels… quand j’ai retrouvé « Graziella », soigneusement cachée, dans un coin de la valise de Dodo. Pendant un instant, au moment de prendre ce petit livre dans mes mains, j’ai pensé à Dodo avec le remords de l’avoir abandonné sans rien dire.
« Mais, il comprendra. Peut-être, Agata même lui dira que je suis à l’abri ». Négligemment, j’ai ensuite commencé à effeuiller le livre avec un étrange sentiment de puissance :
« Est-ce que les rôles vont s’inverser entre Agata et moi ? Serais-je moi celui qui part, affranchi, vers de nouvelles aventures, tandis qu’elle, au contraire, reste, de plus en plus liée, dans la prison de son personnage ? »
Maintenant, j’avais repris possession de mon livre, mais je n’avais pas envie de tout lire dès le début. Je venais d’exclamer : « Voyons si ce livre me parle », quand celui-ci a glissé de mes mains, tombant à terre de façon maladroite. Contre le plancher de mon antre, la page 60 attendait d’être lue :

« La proue, en touchant la roche, rendit un son sec et éclatant comme le craquement d’une planche qui tombe à faux et qui se brise. Nous sautâmes dans la mer, nous amarrâmes de notre mieux la barque avec un reste de cordage, et nous suivîmes le vieillard et l’enfant qui marchaient devant nous. »
 (1)

Cette description du naufrage ne pouvait être plus nette et lumineuse, voire synthétique, comme si le grand poète Lamartine eût prévu que son livre serait un jour tombé à mes pieds pour me raconter un secret…

« Nous gravîmes contre le flanc de la falaise une espèce de rampe étroite où le ciseau avait creusé dans le rocher des degrés inégaux, tout glissants de la poussière de la mer. Cet escalier de roc vif, qui manquait quelquefois sous les pieds, était remplacé par quelques marches artificielles qu’on avait formées en enfonçant par la pointe de longues perches dans les trois de la muraille, et en jetant sur le plancher tremblant des planches goudronnées de vieilles barques ou des fagots de branches de châtaignier garnies de leurs feuilles sèches. » (1)

C’était le même escalier que sans conviction, Dodo et moi, nous appelons « Trinité des monts » ! Le lieu que je venais de quitter dans un état pénible. Lamartine me faisait cadeau d’une description passionnée et nette tel un dessin de Delacroix :

« Après avoir monté ainsi lentement environ quatre ou cinq cents marches, nous nous trouvâmes dans une petite cour suspendue qu’entourait un parapet de pierres grises. Au fond de la cour s’ouvraient deux arches sombres qui semblaient devoir conduire à un cellier. Au- dessus de ces arches massives, deux arcades arrondies et surbaissées portaient un toit en terrasse, dont les bords étaient garnis de pots de romarin et de basilic. Sous les arcades, on apercevait une galerie rustique où brillaient, comme des lustres d’or, aux clartés de la lune, des régimes de maïs suspendus. » (1)

Quelle découverte ! La barque avec les deux Français — Lamartine et son ami le plus fidèle —, le pêcheur Andrea et son fils avait fait naufrage juste en face de la plage de Chiaia… Pour atteindre le modeste abri où ils allaient rencontrer Graziella pour la première fois, ils avaient gravi la même rampe qui est devenue mon calvaire ! Et ce parcours, aussi joyeux qu’accidenté, amenait enfin à la même cour suspendue où habite Agata !
Excité dans la quête des ressemblances entre l’histoire des deux Français d’un siècle avant et mes vicissitudes avec Dodo, mon cerveau ne voulait pas cesser de s’interroger. J’ai secondé pourtant cette étrange sensation de bien-être qui s’emparait de moi et j’ai reposé le livre à terre. Plus tard, je dormais quand Dodo est rentré et a allumé la lumière. Cette fois-ci, j’ai fait semblant de dormir, car j’avais décidé que je ne partagerais mon secret avec personne.

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Giovanni Merloni

(1) Alphonse de Lamartine, Graziella, Édition de Jean-Michel Gardair, Gallimard Folio classique, pages 61-62.

Restons unis ainsi, Âme et Cœur ! – L’île/7 (Journal de débord n. 52)

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Mercredi 7 août 1963 dans l’après-midi

Ce matin, beaucoup de choses sont arrivées. Mais je n’ai pas envie de les déposer sur le papier comme s’il s’agissait de pièces à conviction. Je n’ai pas la force non plus de décrire avec la précision d’un Lombroso (1) l’homme que je deviens. Je traîne une peine qui n’obtiendra ni réparation ni prix, car je couve une rancune qui m’amènera à sortir de mes bons sentiments citoyens pour rentrer, au contraire, dans une grotte. Je ressemble à un être brutal gouverné par le corps et abandonné par la tête, tandis que Agata, transparente comme une pierre bleue, s’est raréfiée, se changeant en une ombre s’approchant ou s’éloignant. Je ne sais plus si c’est vraiment elle la fugitive qui prend parfois le temps de me saluer ou alors passe devant moi sans me voir. Je ne sais plus si elle m’aime ou ne m’aime pas. Toujours est-il que nous devons survivre à un cas évident d’incommunicabilité, comme le dirait Michelangelo Antonioni, puisqu’on nous oblige à nous rencontrer sous les yeux de tout le monde. Il me semble incroyable, à présent, ce qu’à Rome, il n’y a qu’un mois, nous jugions normal. Je parle désormais d’un temps refoulé en arrière, du temps où nous nous cherchions, donnant des coups de coude, si nécessaire, pour nous libérer de l’étau des épaules et des pieds d’une foule qui n’avait pas d’yeux pour nous. Et nous aussi n’avions pas d’yeux pour cette foule… Maintenant, notre voix a changé et de plus en plus rarement nous nous dévisageons pour laisser que nos yeux se perdent les uns dans les autres en cette découverte magique qu’aurait pu durer une éternité… Je vais prendre l’habitude de désirer « mon » Agata par à-coups, presque en cachette, comme un voyeur. Quand je suis auprès d’elle, un autre Alfredo essaie de neutraliser mon corps en otage, mes pulsions meurtries.
Il se peut que Rosam ait raison. Je n’ai pas été à la hauteur de la situation qui m’était favorable. Pourtant, quand j’ai posé mon pied sur l’île, je n’avais pas l’assurance de l’homme qui, se sachant attendu, affiche une anachronique fierté de ses vêtements citadins. Je ne réussissais pas à rentrer, avec la désinvolture d’un vendeur de fumée à la gueule olivâtre, en cette atmosphère superficielle et molle, où tout le monde est prêt à s’incliner devant les succès sportifs et la vanité sans âme… J’aurais dû me soumettre à quelques petites règles idiotes que je ne comprenais pas par manque d’expérience et présomption. Ce n’était pas pourtant des règles écrites en arabe ou en cirillico ! Et je ne considérais pas combien Agata, à sa manière, du moins les premiers jours, s’efforçait de venir à ma rencontre, malgré la pénurie de filles, qui mettait en valeur l’abondance de garçons.

Mercredi 7 août 1963, la nuit

Si je devais raconter à un médecin la maladie chronique que j’endure depuis le mois de mai sans avoir essayé des thérapies efficaces ; si je devais lui décrire les fièvres, les abcès, les convulsions et les collapsus de la maladie aiguë qui a explosé à l’ombre du Pénitentiaire, je ne saurais pas par où commencer. En attendant qu’un hôpital quelconque me prenne en charge, je vais entamer mon bilan, à partir du dernier symptôme, grave, qui m’est arrivé aujourd’hui à midi.
Décidé à me réfugier dans mon antre, où personne n’ose mettre le nez, j’avais quitté la plage sans prévenir personne. J’avais marché pour un premier trait à rebours, comme les écrevisses, puis je m’étais caché dans une ombre froide remplie de déchets derrière les cabines. Puis, comme un singe ayant la même couleur du tuf et du maquis, je suis remonté par un sentier encaissé longeant les premières marches de l’escalier, jusqu’à atteindre « Trinité des monts » exactement à mi-chemin.
— Fiche-moi la paix ! avait hurlé Agata.
Il fait des jours que je ne mange pas, ou mange très peu, dans les rares instants où j’oublie l’existence d’Agata. Je suis en train de devenir un personnage dont on parle avec inquiétude mêlée au mépris. Toto m’appelle « l’ombre de Banquo » (2) ou, plus souvent, « le marchigiano » (3).

Il est préférable d’avoir un mort à la maison qu’un marchigiano à la porte !

disait mon grand-père aussi. Dieu seul sait pourquoi, quand il me voit apparaître à l’horizon, des sentiments de culpabilité se déclenchent en lui, comme si je devais découvrir qu’il est un assassin ou alors un fraudeur du fisc.
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Quant à Mena, chaque fois qu’elle entend mes pas lourds s’approcher de sa porte, elle croit reconnaître l’allure d’un phtisique. Par contre, Rosam ne cesse pas de m’envoyer des sourires mélancoliques et moqueurs : il me manque toujours quelque chose pour devenir à plein titre un chevalier à la Triste Figure charismatique. Elle insiste à dire que je ne collectionne que des gifles et de mauvaises figures, mais je sais que cela pourrait devenir un jour une de mes armes secrètes, me donnant enfin la chance de gagner beaucoup de satisfactions. Je ne pense pas à Giacomo Casanova, bien sûr. Cependant, avec mon fardeau d’échecs, je risque de devenir plus recherché que Figaro. Ici, les quadragénaires m’adorent toutes, qu’elles soient grosses ou maigres, veuves ou mariées. Pourtant, je les vois de plus en plus hocher la tête en signe d’incrédulité :
— Pauvre garçon, il est en train de devenir une sardine sèche !
— On dit que les femmes seules tombent amoureuses… Là, il est arrivé le contraire !
— Il pourrait se prendre toutes les fiancées qu’il voulait ! Pourtant il insiste avec cette fille-ci ! Agata Cellamare a un diable pour chacun de ses cheveux…
Cependant, à force de discuter sur elle, les bonnes commères se souviennent du temps où la pauvre enfant au visage noirci — entouré de cheveux quasiment blancs, longs jusqu’aux pieds, quasiment noirs à cause du soleil — n’avait qu’une dent… Si à nouveau elles assistent à ses grimaces adressées à Toto, cet homme bien aux airs de contrebandier, sans trop y réfléchir, plaisamment, elles disent du mal de Toto aussi…
« Voilà pourquoi il dit que je le guette ! » me suis-je dit au bout de cette vertigineuse association d’idées, tandis que je montais, haletant, les quarante dernières marches. « Avec sa petite barque, Toto s’éloigne de la rive très doucement, par de coups de rame assurés. On le voit immobile devant la Corricella, puis, entouré par son groupe d’amis à la peau lisse et bronzée bien en forme, il est pendant une demi-heure immobile à nouveau à quelques bras de la pointe du Pénitentiaire. On ne les voit jamais en train de faire des pirouettes, ni de discuter de quoi que ce soit. Là-dedans, on ne s’attend pas à des opinions différentes entre les uns et les autres. Que font-ils alors ? Combien de mystères cachent-ils ces Napolitains ? Dans les coulisses de leur baignoire flottante, on entrevoit un calme étrange. Comme s’ils disaient :
— Ne nous parle pas dans la main !
— Est-ce que tu veux nous suivre jusque dans les toilettes, par hasard ?
— Fiche-nous la paix !

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Agata aussi a laissé qu’une cloison semblable se crée entre nous. Mais pourquoi les Napolitains — et les Napolitaines — sont-ils faits ainsi ? Ils attirent l’étranger dans le filet à traîne, comme s’il était un entier troupeau de mulets dorés envieux du fromage. Ensuite, ils le portent en grande pompe au bord de la plage comme un trophée….
Je vois tous les soirs cette scène : vingt ou trente gars d’un côté, vingt ou trente de l’autre, la fleur de la jeunesse locale, accourus aux appels d’une voix aiguë, ils tirent la corde. Petit à petit, sur le poil bleuté de l’eau perlée de lueurs violettes, paraissaient des écailles d’or et d’argent se confondant avec les petites déferlantes qui lèchent la rive. Dans mon imagination galopante, alimentée sans doute par le désespoir, je me vois donc à la place de cette masse luisante de petits poissons foutus : ravi ou, pour mieux dire, ligoté comme un homme-poisson, un étranger comme Gulliver. Ils m’appelleront « le Romain » et, après m’avoir libéré de mes cordes, ils me laisseront glisser sur le sable, avant de me fêter, m’applaudir et porter en triomphe comme l’Assunta à la mi-août. Oui, l’étranger qu’on hisse sur les épaules c’est un pantin qui me ressemble de façon impressionnante…
On m’abandonnera donc sur la plage pendant la nuit, tel un poisson hors de l’eau, ou alors l’on me jettera dans un seau avant de m’amener dans la cuisine, où les Napolitains se soumettront volontiers à la préparation de « ce qu’il faut » pour faire de moi un plat appétissant… Si je me sens étranger, à présent, ce n’est pas pour ce risque de disparaître du jour au lendemain dans un gouffre invisible de cette île inhospitalière. Il peut arriver à n’importe qui, partout dans le monde, d’être capturé par erreur et jugé de façon sommaire, finissant par disparaître dans une poêle. Ce qui me touche et me fascine aussi, tout comme Toto dans sa barque, c’est l’impossibilité de pénétrer les pensées intimes des Napolitains lorsqu’ils assument cet air renfrogné, excluant les autres, en cuisine. Les cuisiniers napolitains sont impénétrables comme les pêcheurs et les paresseux dans une barque. On les voit sérieux, chacun consacré sans réserve à sa tâche, comme si pour chaque plat ils devaient accomplir un rite. Il est possible, bien sûr, que mon sentiment d’étrangeté soit dicté par mon besoin ancestral de découvrir en ces Napolitains et en chacun d’eux une trace de mon origine mystérieuse. Car en fait, je le reconnais, mon emportement envers mes racines est toujours ambivalent…
En France, on ne fait même pas à temps à poser son pied sur terre qu’un sourire gentil, sur la bouche d’une femme décomplexée, établit aussitôt une distance. Avec soin, on recouvre de parfums raffinés les coins où les odeurs de cuisine les plus taquines vont se nicher. Il n’y a rien de fantasmagorique là-bas, à part la rhétorique des guides des châteaux de la Loire, imprégnés des assassinats des rois, des reines et de leurs amants. De façon que, dans les cuisines françaises, on discute, on plaisante de façon très familière en expliquant au pauvre voyageur intimidé qu’il trouvera sous la table, sans doute, avec une cuisse de poulet, une Rosanna Ribaldi prête à lui donner un baiser.

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Avant d’arriver au sommet de l’escalier, je me suis assis sur le muret bas et j’ai pris ma tête dans mes mains. Derrière une haie parfumée, l’on entendait la énième chanson envoûtante et désespérée :

Restons unis ainsi,
Âme et Cœur !
Ne nous quittons plus
Même pas le temps d’une heure
Ce désir de toi
Me fait peur…
Il chante avec toi, toujours avec toi
Pour ne pas mourir
À quoi bon nous disons-nous des mots amers
Si tu les dois garder pour vivre d’un seul souffle,
Si toi aussi tu brûles d’envie de cet Amour
Restons unis ainsi,
Âme et Cœur ! (4)

La voix féminine essayait tout simplement de dire : « vivons jusqu’au bout notre Amour où fusionnent nos âmes et nos cœurs ! » Je me figurais l’âme à l’image d’un chevalier galopant sur la croupe du désert, tandis que l’âme à moi a la silhouette ondoyante d’un homme maigre, dégingandé, réduit désormais à un « tas d’os » en train de courir après celle qui le touche « jusqu’aux os », sans compter l’estomac, les mains et les pieds. Mais il ne la rattrape pas, parce que pour la saisir il lui faut « du coeur » (5).
À ce point-ci, j’ai eu le sentiment précis qu’à l’intérieur de mon corps de sardine séchée demeurait un cœur fou. Sachant qu’elle est là, au bout du gouffre, j’ai envisagé de jeter en bas mon coeur prêt à exploser, le laissant rouler au gré de la descente, bondissant sur chacune de cent marches de l’escalier. Il tournerait à droite, puis à gauche, s’arrêtant un instant à l’ombre d’une treille et puis s’appuyant énergiquement sur la dernière marche comme s’il s’agissait d’un tremplin… Sans doute Agata serait au rendez-vous, tandis que Mon cœur voltigerait devant son regard myope avant de se faufiler dans son maillot de bain… là-dedans, dans un frisson, il atteindrait le gel de l’eau et le soulagement de sa peau fraîche avant d’entrer, par un dernier plongeon, dans son cœur à elle où il demeurerait à jamais !
En ce précis instant, j’ai pourtant compris que mon cœur n’allait pas rencontrer le cœur ni le corps d’Agata, mais son âme. Et de l’âme grassouillette et élastique d’Agata je ne pouvais pas me fier.
Voilà pourquoi je suis convaincu qu’un véritable bonheur jamais ne s’installera entre nous, car nous sommes tous les deux incapables de mettre d’accord notre âme avec notre cœur.
Et le bonheur que nous avons vécu ? Qui sait s’il n’a jamais existé, sans doute il s’est éclipsé lors d’une nuit d’étoiles tombantes. Nous exprimons nos souhaits en nous apercevant, au moment du choix, que nous voudrions surtout serrer contre nous-mêmes le bonheur qui est là… Et pourtant quelques signes invisibles, quelques vents froids insaisissables nous disent que ce bonheur nous l’avons déjà perdu, peut-être.

Giovanni Merloni

(1) Cesare Lombroso (1835-1909) médecin célèbre pour ses thèses sur le « criminel né » . 
(2) Banquo est un célèbre personnage du drame « Macbeth » de William Shakespeare. 
(3) La plupart des percepteurs des anciens États Pontificaux venaient des Marches, la région baignée par la mer Adriatique aux bords, avec la Romagne, du territoire de ce « royaume » tout à fait particuliers. Les percepteurs « marchigiani » étaient les plus fidèles au Pape. Dans ce proverbe ou dicton, le « marchigiano » c’est quelqu’un qui insiste dans sa demande, les yeux fermés et les oreilles bouchées, au nom d’une loi qu’il est seul à connaître, que personne ne voudrait reconnaître.
(4)
Tenimmece accussì/ “anema” e “core”/ Non ce lassammo chiù/ 
Manco pe’ n’ora/ 
Stu desiderio e’ te/ Me fa paura…
/ Canta cu’ te, sempe cu’ te
/ Pe’ nun murì
/ Che ce dicimm’affà parole amare
/ Si e’ tene pe’ campà cu nu respiro
/ Si smanie pure tu pe’ chist’ammore/ Tenimmece accussì “anema” e “core”
(5) « o’ core » c’est-à-dire « le cœur » dans le dialecte napolitain, dans le texte italien.

« Si tu t’étais tu, au lieu de parler ! Si tu avais parlé, au lieu de te taire ! » – L’île/6 (Journal de débord n. 51)

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« Si tu t’étais tu, au lieu de parler ! Si tu avais parlé, au lieu de te taire ! »

Lundi 5 août 1963, tard le soir

Ma journée se déroule selon un canevas assez répétitif. À la plage, je me baigne tout seul, puisqu’elle me quitte rien qu’un instant après avoir laissé tomber, auprès du transat de sa grand-mère, ses sandales japonaises et son t-shirt, toujours le même, ayant l’inscription en anglais :

Si tu veux, souviens-toi
Si tu veux, oublie ! (1)

… et elle fuit.
Je reste un peu triste, vexé et meurtri, essayant de canaliser mes sentiments de chevalier errant dans un tuyau d’air et d’eau qui, par désespoir, essaie de s’évader dans un couloir de lumière étincelante entre la Corricella et le Pénitentiaire. Puis je me décide, avec circonspection, à rentrer dans la mer. Les plantes de mes pieds caressent les ondes de sable que l’eau révèle avec la pédanterie d’une loupe. Puis, de façon brusque et maladroite, je me jette la tête première.

Sous l’eau, tous les bruits disparaissent. Tel un avion aux ailes démesurées, je frôle le fond ayant la sensation de survoler des paysages exotiques : les premiers cailloux commencent à paraître, avec les rochers saillants et, plus au large, la végétation d’algues touffues, vertes et luxuriantes, qui dansent farouchement, tels de longs cheveux féminins. Devant une telle liberté, je me calme et me résigne à mon destin : cette beauté rendra encore plus aiguës mes souffrances, mais elle m’aidera aussi à m’en arracher !
Entre-temps, s’accompagnant par des gestes d’orateur, Dodo se promène en long et en large dans cette plage magnifique se plaignant à tout venant de ce qui le dérange. Ses critiques adressées aux comportements capricieux et imprévisibles d’Agata me gênent, mais je vois qu’il a raison. Pourquoi dois-je souffrir ? Devant l’épuisante supériorité d’une Agata qui ne partage rien avec moi, à quoi bon dois-je espérer que l’Agata qui vit en moi sorte un jour de la prison où je l’ai renfermée moi-même ?
Pourtant, en ces journées d’enfer il se passe deux ou trois moments de trêve. Pendant les heures creuses, dans cette splendide terrasse protégée par son élégant berceau, juste avant que nous nous sauvions au milieu des cartes de « tressette » et les spaghettis, Agata s’assied à côté de moi et, regardant la mer, les cils serrés, elle m’invite à entamer une conversation qui se déroule sans difficulté, longuement
parfois, tout comme si l’on était au téléphone :
— Procida a deux visages, dis-je.

— Pourtant, elle n’a qu’une âme ! dit-elle.
— Entre la Corricella et le Pénitentiaire, il y a une cité presque abandonnée, d’une beauté bouleversante…

— Crois-tu que les gens s’y cachent pour ne pas déranger le panorama ?

— Ne s’appelle-t-elle pas Terre emmurée ? Il s’agit d’une perle multicolore qu’un bouclier invisible protège.
— Et l’autre visage ? demande-t-elle d’un air sceptique.

— Il est au-delà de l’horizon, derrière le profil jaune des maisons ! C’est le village qui longe le quai du port, là où se déchaîne la frénésie de ce qu’on appelle « civilisation », ou progrès aussi…
— Et toi, pourquoi penses-tu à des choses si ennuyeuses ?

— Je suis en train de fouiller dans tes racines.

— Donc, j’aurais deux visages !
— Il faut dire que ta figure qui avance vers moi n’a rien à partager avec celle qui s’en éloigne ! Si je te vois arriver, les yeux et la bouche entrouverts, je ris, quand je vois partir tes cheveux renfermés, je pleure !

C’est au bout de pourparlers comme celui-ci qu’elle s’en va chaque après-midi, en troupeau, avançant derrière le grand sac de sa grand-mère Mena et les sabots de son père Toto. Resté seul, je rentre vite dans les attitudes typiques d’un mâle de dix-huit ans, demeurant à l’aise au milieu des camarades de mon même âge, surtout s’il agit de s’aventurer en des jeux de mots moins idiots que déraisonnables…
— Est-ce que les détenus se baignent ?

— Ils n’en ont pas besoin.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils vivent dans le bain pénal !
— Est-ce qu’ils laissent tremper leur pénis ?

— Régulièrement, tous les jours.

— Parles-tu du pénis quotidien ?

— Mais, où est-elle notre peine quotidienne ?

— On nous oblige à nous baigner.

— Est-ce que les détenus se baignent ?

Et Dodo ? Ce qui console un peu Dodo c’est la pizza qu’on grignote à minuit au parc Margherita, en compagnie de Gianni Solchiaro et d’autres personnages, pas toujours sympathiques, jaillissant d’un soir à l’autre avec la haute marée…
Mais, combien de fois Dodo m’at-il proposé, à brûle-pourpoint :

— Allons-nous-en, partons ! Je ne résiste plus dans cette cage de fous !
Si j’avais écouté mon frère, j’en aurais eu que du bien, surtout moi ! Parce qu’en fait, désormais, au bout du quatrième jour, nos chemins se sont désunis : Dodo s’est bien intégré dans ce groupe d’amis et rien ne pourrait le convaincre à se séparer de cette île à la beauté exagérée. Au fur et à mesure de ces journées denses et implacables, j’irai à la rencontre des peines de l’Enfer tandis qu’il va vivre sans doute les plus belles vacances de sa vie…

Mardi 6 août 1963, après-midi
Ce matin j’ai eu une conversation avec la cousine d’Agata, Rosamaria Gazzillo, que tout le monde appelle « Rosam », un peu plus âgée que moi. Elle se prend pour une femme experte de la vie, par conséquent elle se met beaucoup d’huile avant de s’étendre au soleil. Pendant que je m’adonnais à la pratique régressive de creuser des fossés dans le sable, elle m’a exposé sa théorie :

— Avant ton arrivée, Agata ne parlait que de toi, comme une exaltée. Nous étions tous convaincus que tu allais descendre de ton avion privé, avec le même air d’intellectuel que Arthur Miller…

— Au contraire, c’est moi que vous avez vu descendre à la plage, n’est-ce pas ?
Ma réponse ne l’a pas découragée. Rosam a insisté, au contraire, s’efforçant de me donner des conseils qui ne faisaient qu’assombrir les teintes de mon portrait malheureux. Tout en examinant ses ongles peints en violet, elle m’a même recommandé, si jamais nous couchions ensemble, Agata et moi, de prendre des précautions…
Tandis que cette cousine présomptueuse m’aidait pour la descente, je continuais à creuser mon fossé… mais j’aurais voulu tout détruire par deux ou trois coups de poing avant de me rouler dans ce lit piquant de sable de façon que ma colère autodestructrice prenne enfin le dessus…

« Si tu t’étais tu, au lieu de parler ! Si tu avais parlé, au lieu de te taire ! »

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Rosam m’a exposé sa théorie sur la présence envahissante des familles, sur les urgences de l’amour qui cognaient contre mon manque « abyssal » d’expérience de la vie. Je n’avais que très peu d’amis, l’une des preuves évidentes de mon « immaturité »… J’arrivais toujours en retard, ou en avance, sur le ballon, me montrant maladroit, hésitant et, parfois, précipité. J’avais brûlé ma « carte gagnante », selon elle. Mais de quoi parle-t-elle ? Je n’ai jamais eu une telle carte dans la poche ! Cette cousine n’avait pas le don de l’impartialité et son verdict m’a plongé dans la mauvaise humeur pendant des heures. Plus tard, au moment des spaghettis, quand j’étais finalement assis devant un verre d’eau fraîche et une agréable nappe en papier, j’ai été vite rassuré par les voix bourdonnantes de ce troupeau de mâles qui, au lieu de se battre pour une femme capricieuse et fuyante, se laissent volontiers aller dans le sillon connu des vulgarités hilarantes et des discussions sportives, ô combien inébranlables !
Depuis cet emplacement inexpugnable, j’ai vu la cousine d’Agata lancer et prendre une boule rouge. Elle jouait avec une enfant aux réflexes lents et le visage résigné. J’ai alors découvert que Rosam était très bien « déclinée » : à côté de l’habituel accusatif — Rosam — elle aurait pu répondre aussi bien à un élégant génitif — Rosae — ou alors à un affectueux vocatif — Rosa ! Cette femme un peu naïve, mais sans doute très jolie, elle avait peut-être voulu me dire des choses tout à fait différentes, se situant dans un échange « exclusif » entre elle et moi !

Giovanni Merloni

(1) When I am Dead, My Dearest by Christina Georgina Rossetti (1830-1894) :

When I am dead, my dearest,

Sing no sad songs for me;

Plant thou no roses at my head,
Nor shady cypress tree:

Be the green grass above me

With showers and dewdrops wet;
And if thou wilt, remember,

And if thou wilt, forget.



I shall not see the shadows,

I shall not feel the rain;

I shall not hear the nightingale

Sing on, as if in pain:

And dreaming through the twilight

That doth not rise nor set,
Haply I may remember,

And haply may forget.

Moi, j’ai tiré la paille longue… – L’île/5 (Journal de débord n. 50)

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Moi, j’ai tiré la paille longue…

Dimanche 4 août 1963, pendant la nuit
Si j’avais écouté Dodo ! Il voulait faire les valises au lendemain de notre arrivée, il y a quatre jours, désormais. Il avait tout pris par le mauvais vers : le petit déjeuner un peu militaire chez les Cellamare, à base de milk-shake et jaune d’œuf : l’entreprise de nous faire préparer un sandwich avec la mortadelle chez l’épicier ; les quatre cent cinquante-sept marches ; la longue journée à la mer ; la collation, à cinq heures du soir, auprès de la terrasse de la « Conchiglia » que l’assiette de spaghetti ne réussissait pas à ennoblir ; le retour vers la chambre, sans jamais profiter du bus ni des motocarrozzette, en raison de nos ressources limitées ; les discussions de plus en plus tendues avec moi, qui deviens, il faut l’admettre, de plus en plus malencontreux ou, plus souvent, intraitable ; nos sorties dans l’obscurité, n’y ayant rien de poétique, pour lui, à frotter nos mocassins sur le pavé ; les soirées plus ou moins longues et insensées qu’on gaspille au parc Margherita, n’ayant que trois possibilités : la piste ronde du bal, la pizzeria et les balancelles accoudées sur la mer…
La vie est comme la paille — courte ou longue — que tous les soirs Gianni Solchiaro nous invite à défiler de ses doigts. Par ce petit truc, tu sais, ou tu imagines, ou alors tu espères avoir pour toi, entre deux femmes, la plus grande tandis qu’à lui touchera la plus petite. Il nous attend au parc « Margherita », tout près de sa chambre à lui. Chaque fois que je le vois, je me demande où il était ce « sfaccimme » de Gianni pendant la journée, et surtout en ces heures où le soleil aveuglant inonde la plage au bout de la descente. Veut-il éviter les innombrables marches, plus que quatre cent cinquante selon ce que l’on dit ? J’imagine parfois qu’il s’est fait embaucher comme videur dans cette cour-terrasse où les joues se rapprochent, les nez et les bouches se frottent réciproquement tandis que les unions se font sournoisement et se défont bruyamment.

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore. La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand (reproduction interdite)

Si j’avais écouté Dodo ! Maintenant, je serai à la maison, à Rome, en train de regarder mon père, qui regarde à son tour ma mère, tandis que celle-ci fixe le Grundig… cet engin miraculeux d’où rebondissent des sons éloignés évoquant des maisons inscrites dans des boîtes à chaussures ou bien des jambes et des pieds impatients fichés en des chaussures de vernis noir, ou alors des genoux faisant la roue au milieu des paillettes, des confettis et des étoiles filantes… Quelqu’un dirait quelque chose, d’autres chercheraient l’atlante, ou le globe terrestre, ou alors un livre très lourd avec très peu de photographies où tout est décrit avec pédanterie. Bientôt, la Fiat1100 partirait, élégante et rapide, dépassant des côtes, des bornes, des poteaux, des maisons, d’autres voitures et des camions aux rideaux en bourrasque. Nous atteindrions Florence, ou Sienne, Cortona, Pienza, San Gimignano, Perugia, Montepulciano, Arezzo, Pistoia, Pise… Nous éteindrions nos instincts d’autodestruction ou d’ennui par de frénétiques randonnées artistiques ou littéraires, en voyageant sur les ormes des vies et des amours d’autrui, nous abreuvant du sang de guerres sculptées dans la pierre ou peintes sur des fresques très bien conservées, au-dessous des cieux bleus et violets. Puis le bondissement héroïque vers le nord, en quête de climats plus agréables et frais. En France aussi, tout comme en Italie, il y a une région verte et rouge, peuplée de merveilles, à mi-chemin entre la Côte d’Azur et Paris, où, selon la ritournelle que Dodo fredonne :

Le château d’Azay-le-rideau
C’est le plus beau

De tous les châteaux

De la Loire…

En ces contrées, léchées par des rayons de soleil parfaitement découpés comme les haies des jardins à l’italienne, l’histoire chevauche la géographie avec des chevaux bien nourris ayant sur la croupe des demoiselles et des garçons très adroits qui accompagnent leur galop par des mouvements expérimentés. En haut de la grande rampe que montait François Ier à cheval, le guide à l’accent méridional raconte, affichant une moue énigmatique, les secrets les plus scandaleux dont étaient témoins le lit avec baldaquin et le boudoir :

Et voilà, au fond de la salle, le Roi !

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore. La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand (reproduction interdite)

Dodo avait raison : nous ne sommes pas faits pour les îles volcaniques, pour les baies d’eau thermale où les familles, pendant la nuit, transforment en salon les premiers mètres d’eau tandis que les criques mineures, où de l’eau plus chaude pétille, sont aménagées en cuisines. Cette lueur de bougies et briquets en procession nous rend douteux. Ce noir, d’où se détachent les épaules nues et les rires bas, nous exclut.
Pourtant Dodo y est allé, à Sorgeto. Ce nom archaïque m’a fouetté, tout comme le balai trempé dans le tunnel de l’amour. Hier soir, sur la barque d’un ingénieur de Naples — m’ayant inutilement cherché partout, il le jure — Dodo s’est ensuite rendu à Ischia, entre Sant’Angelo et Forio (deux noms fouettant aussi). Avec lui il y avait Toto et Gianni Solchiaro. Ils sont arrivés là-bas au couchant, juste à temps pour occuper les places libres dans les « divans d’eau ». Vers minuit, Dodo est rentré, en disant, par moquerie peut-être — moi j’y ai cru — qu’il en avait marre des exagérations des Napolitains.
— N’étions-nous pas, nous aussi, des Napolitains par moitié ? ai-je répondu à mon frère jumeau de plus en plus déçu. Et Naples, n’avait-elle pas grandi, devenant encore plus effrontée qu’avant, rien que pour égaler les folies nocturnes de Paris ?
« Cela ne colle à rien ! » dirait Agata.
— Tu arranges les choses à ta manière ! dit Dodo.
Même la longueur ou la brièveté de l’amour dépendent du hasard. Si je tire la paille courte, je pars à Saint-Tropez avec maman Gréco. Fourvoyé par les cheveux longs d’Agata Cellamare, j’ai tiré la paille longue et l’on m’a catapulté à Procida. Maintenant, pour une symétrie renversée, cette paille longue va m’amener sans doute un amour bref…

Giovanni Merloni

On se trouve en bas, à la plage ! – L’île/4 (Journal de débord n. 49)

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On se trouve en bas, à la plage !

Samedi 3 août 1963 au soir
Le bus passe au ralenti, parfois de stricte mesure, entre les murs et les arcs saillants du centre ancien, avant de reprendre à sursauter sur les plaques carrées, usées aux bords. De temps en temps, on cogne contre les branches touffues d’un arbre… Ou alors l’on entrevoit : un jardin derrière une grille, la silhouette d’une femme ayant l’enfant au cou ; les jambes et les bras d’un petit garçon qui joue tous seul avec un ballon ; les têtes confondues d’un groupe d’amis qui traînent bruyamment.
À mi-chemin, Gianni descend après nous avoir serré la main de façon solennelle. Puis, sur l’arête de la colline en haut, le passage assourdissant des « motocarrozzette » (1) se raréfie sensiblement et brusquement la route paraît déserte et éblouie par le soleil brusque.
Il est une heure de l’après-midi, tout le monde est en train de manger, à l’abri de silencieuses terrasses et des cours en pénombre.
Le bus s’arrête juste en face de la maison à la coupole blanche de chaux que les Cellamare louent toutes les années, où la grand-mère d’Agata a fait longuement rissoler les oignons pour le véritable ragoût napolitain en notre honneur. Après le repas de « l’enfant prodigue », Toto Cellamare nous pousse sans trop de compliments, Dodo et moi, dans sa chambre :
— Changez-vous, les gars ! Il faut que vous ailliez tout de suite à la mer. Agata vous accompagne…
Dès que je me suis habitué à l’obscurité, j’ai lancé un coup d’œil rapide : Agata dort dans cette chambre avec le père et la grand-mère, sur un lit de travers, au pied du typique catafalque ayant deux matelas abondants.
J’aurais voulu l’embrasser et, si possible, l’étreindre dans mes bras, mais il n’y avait pas le moyen ni le temps. En voyant ma figure paraître comme une intruse au milieu de la glace vissée au placard en acajou, j’ai dit, sans réfléchir :
— As-tu vu combien j’ai maigri, Agata ?
— Tu es courbe et blanchâtre ! Il faut que tu te bronzes… sinon tu sembles vraiment un « tas d’os » ! a-t-elle répondu.
« N’est-elle pas capable de résister au plaisir de la boutade ? Est-ce que je ne le savais déjà pas ? »
Au bout de l’escalier, une fois sortis sur la rue Giovanni da Procida, nous avons dit adieu à la grand-mère, déjà encastrée dans la place très exiguë que la motocarrozzetta lui accordait.
— Où va-t-elle ? a demandé Dodo.
— Elle se rend à la Chiaiolella, chez son amie d’Amalfi installée là bas… a répondu Agata, à contrecœur, tandis que moi je scrutais le côté inconnu de l’île que ce nom « Chiaiolella » cachait en soi. Dodo, quant à lui, s’étonnait qu’on puisse ranger parmi les « étrangers » des personnes venues de Naples, Caserta ou Salerno…

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Ayant Agata pour guide, presque en courant, nous nous sommes rendus au sommet de la rampe aux innombrables marches par où, descendant au milieu des buissons de lentisque et des petits pins, on atteint la Chiaia, la plus vaste plage de l’île.
En ce point dominant, décontenancé par le bleu radieux de la mer et les parfums mêlés du laurier et du pouliot, encore piquants en dépit de la chaleur et de l’heure indifférente, j’ai vu Agate frémir d’impatience. J’ai compris alors que j’avais osé un geste vraiment risqué en me catapultant ici, à l’aveugle, en cette île vouée à l’amour, à la rencontre, aux plaisirs et, inévitablement, aux chagrins les plus déchirants et aux maladies incurables. Ici, tout changeait, inévitablement : j’aurais pu le prévoir et m’en protéger… Ici, maintenant, dès le premier instant de notre salut à la Marina, Agata s’adressait à moi comme si j’étais de toute évidence un vieillard, un estropié ou alors un ancien saltimbanque mal fichu… Quelqu’un qui prétend avancer sur les échasses tandis que, pour lui aussi, ce sont beaucoup plus adaptés désormais, les souliers bas.
Toujours est-il que cet escalier long et bien étroit (2) nous empêchait de nous perdre. Avec notre sens aiguisé de l’orientation, Dodo et moi, du moins ça, nous n’avions peur de rien. Loin d’être un véritable guide touristique au typique béret, Agata s’engagea, pendant une longue minute — l’avait-elle promis à Toto ? — dans le rôle de la « scugnizza » qui répète, tant bien que mal, les litanies qu’elle a apprises par cœur. Elle débita les différents sobriquets que les uns et les autres avaient attribués à cette indispensable voie de terre :
— Mon père l’appelle « Trinité des monts » ; pour ma grand-mère Mena, qui a le pied valgus, c’est la « Descente à l’Enfer » ; pour les joueurs de guitare, c’est « L’Échelle de soie » et pour les amoureux… — Agata évitait de me regarder — pour ces misérables c’est la « Remontée aux étoiles ».
Dodo était en train d’inventer un autre sobriquet pour cet escalier qui devenait une personne de famille tandis que moi, je demeurais étourdi, mal à l’aise. Agata a profité de cette impasse pour actionner l’accélérateur :
— On se trouve en bas, à la plage ! s’est-elle écriée, finalement affranchie de sa corvée, se précipitant vers tout ce qu’elle connaît, vers tous ceux qui l’attendent. Interloqués, nous sommes tombés de but en blanc dans le découragement. Est-ce que nous avions vraiment envie de descendre une à une ces marches restantes, pour atteindre cet univers inconnu ?
— Agata fait cela depuis qu’elle était une fille de trois ans ! Cela fait partie de son personnage, désormais… a observé Dodo.
« Elle n’est pas patiente du tout ! » Ou alors elle est partie avant nous pour nous annoncer à ses amis qui l’attendaient en bas, à « La Conchiglia » (3), un bar-restaurant ayant l’air d’un pont suspendu dans le bleu.

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Avant-hier… le jour de notre arrivée — ô combien il est distant déjà — jeudi, donc, je n’avais même pas eu le temps de me rendre compte de ce coin d’ombre écarté du monde qu’un grand berceau en osier protégeait ; je n’avais même pas savouré le plaisir de m’y arrêter un instant pour regarder la mer ; j’avais à peine saisi que cette terrasse même ressemblait à une longue-vue qui m’aurait servi aussi bien à me rapprocher de la mer que de m’en éloigner… quand, encadrée au milieu de cet immense hublot, Agata, libérée de son T-shirt et de ses sandales japonais, avait plongé dans l’eau avec l’élégance de chacune des trois Grâces. Et déjà était-elle en train d’atteindre la bouée où commence la haute mer, assumant d’abord les traits d’une sirène pour incarner ensuite, de façon tout à fait naturelle, la perfection d’un dauphin, disparaissant enfin, sans un adieu, au-delà du premier promontoire rocheux.
Malgré ce commencement traumatique, nous avons trouvé assez tôt la façon, grâce à l’esprit d’initiative de Dodo, de nous intégrer dans le groupe des habitués de « La Conchiglia », où les garçons et les filles jouent aux cartes dans les heures creuses. De ce groupe faisait partie Gianni Solchiaro, la seule personne dont Agata m’avait parlé un jour, à Rome :
— Gianni c’est comme un frère, pour moi ! avait-elle dit d’un ton grave et sincère.
Et c’était Gianni qui était avec elle à la Marine au moment de notre arrivée sur l’île. Dans son embarras pour ma venue qui menaçait, il faut l’admettre, sa liberté d’être elle-même et de vivre sans contraintes son rapport exclusif et symbiotique avec l’île, son impulsion de partager avec moi l’amitié de son meilleur ami avait été un acte vraiment généreux. D’autant plus que Gianni — elle le savait en avance — avait beaucoup de points en commun avec Dodo et moi.
Et maintenant, c’est comme si l’on se connaissait depuis toujours ! La chambre de Gianni, à côté de l’hôtel Eldorado, est vite devenue — avec la Conchiglia, le parc Margherita, la Marina et Terra Murata — l’un des pôles d’attraction de nos vacances, surtout dans nos longs ou courts intervalles de normalité. Nous avons désormais, Dodo et moi, l’habitude de nous rendre en bas de sa fenêtre « voir si Gianni est là », l’invitant à descendre pour « faire un tour ».
Il arrive alors que le nouvel ami — par ses bizarres intercalaires, par ses étranges raisonnements, par sa façon de parler par saccades — nous aide énormément à briser la distance avec ce monde « napolitain » qui serait sinon beaucoup moins accessible et compréhensible :
— È chiaro ! (4)
— Celui-là est « uno buono ». (5)
— Celui-ci est un « mariuolo ». (6)
— Cet autre est un « sforcato » (7), un dieu de « farabutto ». (8)
Rien qu’en deux jours, Gianni s’est installé, entre Dodo et moi, dans la place consacrée au « troisième ami ». La grossièreté et la gêne du « beurre liquide », dont nous parlait naguère Lello Rizzacasa, sont remplacées chez lui par la souillure et la viscosité du « sfaccimme » (9), terme qui désigne aussi bien quelqu’un de très rusé : un gagnant. Quel mot auront-ils forgé, les Napolitains, pour désigner un perdant ?
D’un air circonspect et mystérieux, Gianni Solchiaro se range parmi les communistes. Dans ses expressions graves, il me semble de retrouver les camarades de la rue Montesanto, surtout Imbellone et Incocciati… Sinon, quand il se prend au sérieux, Gianni donne à sa voix le même timbre de ténor que mon grand-père Alfredo, quand il hurle :

Impoli, malotru, canaille ! (10)

Cette camaraderie forcée entre mâles m’a fait du bien, pendant quelque temps, me donnant la possibilité de me caler physiquement dans l’île et de m’en approprier un peu. Car j’ai bien compris que l’île appartient à Agata et à elle seule. Et c’est l’île même qui rend les choses plus difficiles !
Et voilà mes premières découvertes : depuis la terrasse du parc Margherita, donnant sur la plage de Chiaia, on peut se rendre à Terra Murata, au pied du Pénitentiaire, bâti sur les remparts de l’ancien château d’Avalos. Depuis cet endroit imprégné de mystérieuses histoires, par de jolis escaliers qui n’ont pas besoin de sobriquets, on descend au village de la Corricella, idéal pour les amoureux frustrés. Pour rentrer dans la chambre que je partage avec Dodo, on doit remonter la plus longue artère de l’île et la plus bruyante aussi à cause des motocarrozzette furibondes qu’on y entend scander un nouveau rythme qui m’électrise. Oui, je l’avoue, j’aime ce mouvement chaotique et apparemment insensé qui rend cette île moins introvertie et aristocratique ! D’ailleurs, je ne peux pas partager la nostalgie de l’île peuplée de quelques ânes et chevaux que ces bolides remplacent.

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Profitant de ce tourbillon désacralisant sur trois roues, Dodo et moi nous avons signé un pacte, concernant notre refuge. Nous ne rangerons jamais nos vêtements ni nos effets personnels : on prélèvera au hasard, pêle-mêle, T-shirts et slips depuis nos valises, qui resteront rigoureusement ouvertes, à terre. D’ailleurs, notre « grotte » est très négligée et mal à l’aise avec ses vieux interrupteurs en porcelaine et les câbles électriques entortillés. Sinon, nos lits n’ont pas de forme tandis que le placard, muni de glace, a été peint en blanc comme s’il s’agissait de la crédence d’une cuisine. La lumière est faible tandis que le couple au-delà de la cloison n’arrête jamais de produire son énergie scandaleuse.
La route ombilicale — en dehors de laquelle je ne pourrais joindre Agata ni la mer ou alors le lieu de ma peine nocturne, ou enfin la Marina pour le départ de l’île — se poursuit de l’autre côté en direction d’autres endroits inconnus, qu’alternativement je désire et ne désire pas connaître. Je crois d’ailleurs que la plage de la Chiaiolella est une espèce de succursale de la Chiaia, un endroit où la peine quotidienne, imposée par une diabolique accumulation de conventions sociales et familiales, se condense là aussi en des regards de toutes sortes : doux, féroces, méchants…
— Gianni, comment est-elle la Chiaiolella ?
— Elle est embêtante, comme Agata !
Par ces mots, Gianni me fait comprendre combien Agata est connue, ici, et bien sûr pardonnée, quoi qu’elle fasse :
— Il faut se souvenir qu’elle n’a plus de mère. Elle vit avec cette espèce d’énergumène de père tandis que sa grand-mère a les mains d’un géant !

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Giovanni Merloni

(1) Les « taxis » de Procida à l’époque du récit d’Alfredo : des scooters sur trois roues modifiés pour le transport de deux personnes en plus du conducteur
(2) Dans le texte italien « scalinatella », faisant référence à une célèbre chanson napolitaine, très adaptée au sujet spécifique du récit
(3) « La Coquille »
(4) « C’est clair »
(5) « Un homme bien »
(6) « Un voleur, un homme malhonnête et rusé »
(7) « Gibier de potence, homme de sac et de corde » 
(8) « Un voyou impénitent »
(9) « Sperme » en napolitain
(10) « Ineducato, screanzato, lazzaro ! » dans le texte italien.

J’aurai dû venir seul ! – L’île/3 (Journal de débord n. 48)

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J’aurai dû venir seul !

Samedi 3 août à l’aube
J’aurai dû venir seul ! Ou alors j’aurai dû briser mes chaînes de manière retentissante ! Ce que je partage avec Dodo c’est une abrupte sauvagerie, apprise dans nos innocentes incursions dans la rue. Là, unique habileté, nous avons appris à aller en vélo sans en posséder un. À part la bicyclette, nous sommes des inaptes tout à fait ignares de la vie, car nous avons toujours obéi à des interdictions dictées moins par l’appréhension que par le sentiment inébranlable de ce que devait être « notre bien ».

Comment aurais-je pu désobéir ? Dans le fond de mon esprit, je savais que désobéir c’est le seul moyen pour exister et qu’il serait juste et sacré de le faire. Mais je n’en suis pas capable. D’ailleurs, pour briser les chaînes de l’obéissance il faudrait avoir un complice ayant aussi le prestige d’un maître.
Depuis qu’on a décidé de nous laisser « descendre » dans la rue, je partage avec mon frère Dodo mes petites découvertes et transgressions quotidiennes, ainsi que la petite liberté de respirer l’air pollué se dégageant des moteurs et de la grande chaudière au sous-sol. Mais les protections demeurent, sous forme d’interdictions, agissant à l’instar d’interrupteurs infranchissables.
Cela cause en nous une sorte de maladresse sur le plan physique. Il nous manque surtout ce minimum de savoir-faire qui suffirait, dans certains domaines, à nous donner cette couche d’assurance qui aide à contourner les obstacles. Toutes les fois qu’on me reproche pour quelques fautes ou manques, je perçois cela comme un désaveu sans appel de mon être. Heureusement, on nous a laissés libres de descendre dans la rue ! Il faut aussi reconnaître que notre mère ne nous réprimandait pas excessivement si sortant de la baignoire nous laissions les serviettes à terre.
Cependant, quand je suis arrivé à Procida, tout ce que j’avais appris en bas de chez moi ne suffisait pas. Et, tout en ayant le poids et la responsabilité de l’avoir emmené, Dodo n’était pas là pour m’aider en quoi que ce soit. J’étais donc doublement seul à devoir me débrouiller dans le jeu de l’amour. Seul au milieu de l’incompréhension familiale, seul devant le mur invisible qui s’installait, de plus en plus redoutable, entre Agata et moi.
Je n’ai que des adversaires, à présent, et je ne trouve nulle part des complices, même pas en moi-même… Pourtant, j’ai eu un jour une alliée fidèle et sincère… une femme qui aurait pu révolutionner mon existence, un être qui m’avait laissé voir, en cachette d’elle-même, l’étrange et douloureuse possibilité de saisir, par une explosion violente et bénéfique, la joie de croire à la réciprocité de deux corps et deux âmes…
À son arrivée, Gina avait immédiatement brisé ma solitude. Pourtant, en l’accueillant avec empressement dans nos quatre murs, mon père avait lancé un mot d’ordre sans appel :
— Laisse tomber les femmes mûres ! Borne-toi aux filles de ton âge !
Comment peut-on se borner à une chose qu’on ne connaît pas en échange d’une autre, qui existe et nous attire bruyamment ?
Pour de jeunes gens comme Dodo et moi, très réactifs et désireux de nous exprimer jusqu’au bout, une telle contrainte ne peut déchaîner que des dommages et des peines…
Nous sommes tellement obéissants que nous ne voyons même pas ce qu’il y a au-delà et que nous sommes intimement convaincus que jamais nous ne serons « vraiment normaux, beaux et reconnus ». Sans l’avouer, nous avons tous les deux accepté, Dodo et moi, d’agir dans une perspective limitée, là où seules les facultés qu’on nous reconnaît en famille peuvent s’exprimer. Et même là où notre talent pousse énergiquement pour s’imposer, il suffit d’un jugement tranchant — toujours prêt à frapper au-dessus de nos têtes — pour que nous arrêtions net notre marche, course ou initiative quelconque.
Dodo ne sera jamais d’accord avec mon analyse, qu’il jugerait sans doute irrévérencieuse et blasphème. Il ne serait pas non plus disponible à admettre que notre indulgence pour le « côté perdant » qui est en nous ne fait qu’un avec une pénible tendance à suffoquer nos ambitions. D’ailleurs, il ne voit pas de contraintes ni de contrariétés là où je vois bien que nous allons à la rencontre de multitudes d’inconnus, imaginant qu’ils nous jugeront avec les mêmes sentiments et critères que notre père et notre mère. De quoi s’étonner, alors, si nous ne montrons de nous-mêmes que des traits grossiers et flous, tout en cachant, avec soin, nos véritables talents ?

Giovanni Merloni

« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! » – L’île/2 (Journal de débord n. 47)

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« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! »

Vendredi 2 août 1963, au matin.
J’ai très peu de temps, et je dois reporter à ce soir un commentaire des faits plus fouillé. Au réveil, après une discussion enflammée, nous avons signé, Dodo et moi, une trêve d’armes, en convenant que rien ni personne ne peut être transplanté. Le premier exemple qui nous est venu à l’esprit ce sont les platanes longeant le Tevere à Rome, qu’on ne peut pas enfoncer brutalement en face du golfe de Naples et, surtout, dans un endroit sauvage comme Procida. Ce serait de même impensable, le transfert à Paris ou à Besançon de la pizza napolitaine, des supplì, de la mozzarella, de l’huile, des pâtes et de la panzanella (1) (2). Chaque délice doit être goûté là où il est « fabriqué » :

« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! »

Nous avons pourtant échoué dans un véritable Paradis terrestre, juste un peu inconfortable, qui nous demande seulement de nous adapter à de nouveaux rythmes concernant le sommeil, les moments où prendre nos repas ou alors nous jeter dans les mystères de la nuit. D’ailleurs, comment ne pas reconnaître la souveraine beauté de Procida ? Nous nous adapterons, donc ! Mais nous ne pouvons pas oublier, pour l’instant, le rythme militaire des vacances précédentes, scandées par des haut-parleurs qui survolaient la plage fourmillante d’humains… et nous glissons encore, inéluctablement, dans une sorte de nostalgie de l’Éden perdu… À Cesenatico, par exemple, nous n’avions eu aucun souci pendant notre installation, parce qu’il ne s’agissait pas de l’une de nos deux patries — Naples ou la France —, mais d’une espèce de hall de gare anonyme, où n’importe qui pouvait s’arrêter, bivouaquer et entamer des échanges de tout genre, où l’atmosphère même qu’on respirait nous encourageait à nous dépasser un peu, à n’avoir pas honte de nos manques ni de nos exagérations. À Cesenatico, l’anonymat des boîtes alignées à l’orée de l’immense plage, avec leurs enseignes interchangeables, donnait à cette mer plate et sans personnalité le charme irrésistible du terrain neutre, où les garçons et les filles se découvraient apatrides et même heureux de se laisser étourdir par un mélange abrupt de langues réduites à l’os. Tout était possible pour tout un chacun, de la découverte de l’aube sur la mer Adriatique, jusqu’aux délices du bal anonyme et international.
La recette quotidienne était tout à fait élémentaire. Le matin tôt, au rez-de-chaussée du petit hôtel à gestion familiale, les Allemands étaient les premiers à se dépêcher. Après un petit-déjeuner assez répétitif et riche en beurre, ils partaient en caravane, suivant une piste presque rectiligne constellée d’étals de cartes postales, de lunettes de soleil et de ballons rouges et jaunes. Petit à petit, au lever du soleil et de la température, ils étaient suivis par une cohue cosmopolite de sandales et de sabots de bois s’aventurant, une serviette sur l’épaule, sur le même chemin. Il s’agissait de quitter le petit jardin de la Pensione Salus pour se rendre au Bagno Conti, cet édifice rudimentaire, situé à la frontière entre la ville et la plage, où le ciment et l’asphalte sont remplacés par un terrain vague, légèrement vallonné : un endroit qui pourrait paraître inquiétant et sinistre comme la Porte de l’Enfer s’il ne s’agissait, au contraire, de la Porte du Paradis. Car il suffit de franchir l’entrée, de longer le comptoir et les gens âgés que l’on est déjà en vue de la mer, au bout de nombreux rangs d’ombrelles multicolores… il suffit de s’asseoir à une chaise métallique auprès du juke-box et l’on entame sans transition ce petit jeu de la connaissance superficielle où l’on est autorisé à échanger avec le langage muet des regards, des émotions et des gestes.
À Cesenatico personne ne veut savoir si tu sais nager ou pas, tout le monde étant disposé à échanger deux mots avec toi. Voilà pourquoi, tôt ou tard, une jolie fille de l’Italie du Nord sera d’accord. En cet Éden bercé par le juke-box à plein volume, Rosanna Ribaldi, tout de suite après m’avoir fait connaître l’univers du baiser et s’être peignée devant le miroir cassé imprégné de sable m’avait dit :
— Tu as du style !
Cette observation m’avait comblé : c’était comme une réserve de béatitude qui pouvait me suffit pour affronter l’hiver… Quant à mon frère Dodo, il s’amusait innocemment, tandis que ma sœur Enzina, déportée dans la plage populaire d’Ostia, passait son temps à enlever le sable noir des livres incolores des examens de rattrapage. Y avait-il un lien quelconque entre nos états d’âme joyeux et fatalistes et ces plages dépourvues de véritable beauté ? Je suis sûr et certain que dans nos petites satisfactions, faisant pendant à des privations amères, serpentait quand même, pour nous trois, un bonheur constant et irremplaçable, tandis que par sa constellation de merveilles incontournables Procida, dès le début, se montrait prête à nous écraser !

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Vendredi 2 août 1963, la nuit
Je suis fatigué et avili. Planté de force en un fou manège, mon cœur s’affole dans toutes les directions. Je ne réussis pas à dormir. Je voudrais disparaître, partir sans saluer personne, faire halte en une rassurante gare sans décors, me faufiler sans attendre en cette foule idiote, en train d’avaler des glaces sucrées et de s’éventer paresseusement, espérant de chasser la chaleur comme s’il s’agissait d’une mouche… En peu de bonds, je voudrais sauter Pouzzoles, Rome et tous les autres obstacles qui me tiennent pourtant enchaîné à cet absurde calvaire…
Hier, juste hier, le bateau avançait sur l’onde gonflée avec son fardeau de gens ennuyés ou extasiés à la vue de l’île. Je frôlais la commotion en voyant les maisons claires de la « Marina » se rapprocher, jusqu’à devenir un limpide pavement de pierre, où, depuis qui sait combien de temps, on pose des barques abîmées et des carcasses d’automobiles. Mais cette illusion romantique n’a duré que très peu. On ne voyait pas Agata.
Tout d’un coup, elle sort d’un bar :
— Alfredo ! s’écrie-t-elle, s’accompagnant d’un geste nerveux.
Au moment de descendre, je me découvre piégé : à la main, j’ai une valise exagérée ; à mon côté Dodo, avec sa propension à la critique tranchante, est encombrant aussi. Elle ne me saute pas au cou, ce qu’elle faisait à Rome, si je m’en souviens bien. Cela dépend, sans doute, du fait qu’elle n’est pas venue seule à me récupérer, mais avec l’un de ses amis, Gianni Solchiaro. D’ailleurs tout le monde doit se dépêcher à monter sur le tout petit bus à côté de l’embarcadère. Sur ce palier branlant, tandis que Agata ajuste calmement sa sandale japonaise et l’enfile d’un air de triomphe, le langage rassurant de son accompagnateur c’est une preuve incontestable de notre arrivée.
Nous sommes donc débarqués dans l’île de Procida ayant l’impression d’être descendus dans un quartier populaire de Naples, Santa Lucia par exemple, où tout demeure inamovible depuis des siècles, tandis que le tourbillon typique des ambulants et des passants est toujours inattendu et insoupçonnable, comme l’éternelle brise marine où se mêlent les effluves des poissons qui viennent d’être capturés. À tout cela s’ajoutent le sombre bruit et la mauvaise haleine dégagée par les tuyaux d’échappement et l’enivrante odeur de l’essence, tandis que les maisons aux couleurs pâles, repeintes à l’infini ou laissées libres de se noircir, affichent avec ostentation l’orgueil d’une durable dignité.
Étourdis par autant de fantasmagories, nous ne réussissons pas, ni Dodo ni moi, à trouver les quelques mots qui nous tireraient d’affaire, en racontant par exemple le long voyage depuis Rome, constellé comme d’habitude de petits événements et d’étranges personnages… Pourtant nous avons tout oublié et nous ne sommes pas capables de dire quoi que ce soit d’intelligent. Dépourvu de patience, je m’attends à je ne sais quoi de la part de mon idole. Agata paraît inquiète, énervée, tandis que moi, hébété, je la regarde sans la voir, car mes yeux sont capturés, comme dans un film, par la réalité des rues et des toits, avec la sensation fastidieuse de ne pas réussir à saisir le cours fatal des événements ni à faire quelque chose pour le modifier. Mais l’embarras s’évanouit au fur et à mesure que la cadence moqueuse de la voix de Gianni nous introduit dans le corps solide de l’île mystérieuse. D’ailleurs, comment pourrais-je rester indifférent devant un accueil si chaleureux ?

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986, (reproduction interdite)

Giovanni Merloni

(1) Voilà un petit exemple de combien les choses sont changées en 54 ans : maintenant la plupart de ces aliments ou plats déjà prêts à manger arrivent directement de l’Italie partout dans le monde. En France, par exemple, les pâtes, la mozzarella et le parmesan rentrent largement, désormais, dans les habitudes alimentaires de la plupart des habitants. En 1963 tout cela était encore inimaginable… Il y a bien sûr l’exception de la « panzanella » et des « supplì », des plats presque impossibles à conserver qu’on doit absolument « faire et manger » dans un très court délai temporel.
(2) panzanella : dans des époques de guerre et de misère, c’était la nourriture habituelle, à Naples, de tous ceux qui étaient au pain sec. Ensuite cela est devenu une entrée très recherchée qu’on peut faire très facilement, en mouillant  dans l’eau du pain sec, avant de l’assaisonner avec de l’huile, du sel et des tomates.

Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ? – L’île/1 (Journal de débord n. 46)

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Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ?

Jeudi 1er août 1963, sur le train
Étendu devant moi dans le compartiment vide, Dodo dort béatement, accompagnant les bruits cadencés des roues d’acier avec son typique crissement des dents, tandis que mon regard est capturé par le livre que ma mère m’a glissé dans les mains au moment de monter sur le wagon de Naples : « Graziella ». (1) Je me demande pourquoi, en cachette de mon frère, Maman Gréco a voulu se séparer de son livre chéri, et me le confier, malgré mon français boitant. Espère-t-elle que la voix d’Alphonse de Lamartine m’aide à me débrouiller dans ce monde inconnu où le train inexorablement m’emmène ? Évidemment, rien n’échappe à son regard enquêteur, quand elle n’est pas distraite par l’une de ses rêveries : elle a saisi dans mes airs de condamné à mort la peur bleue d’être écrasé par l’hostilité de l’île !
Sur la couverture, on a collé un étrange dessin en noir et blanc qui ne cesse de m’inquiéter : une jeune fille aux cheveux longs est assise au bord d’une rue ou d’une rivière aboutissant dans un horizon aveuglant, circulaire, tandis qu’au-dessus de cette bande de lumière et d’eau se détache un énorme caillou noir en guise de montagne. Apparemment, la jeune femme, transie de froid et de peine, a été abandonnée. Ou alors elle attend le retour du jeune homme qui lui a volé le cœur à jamais.
Cet homme ne reviendra pas, je le sais déjà, car ma mère m’a plusieurs fois raconté l’histoire de cet amour grandi dans une espèce d’inconscience dangereuse. Avant que l’homme revienne, Graziella meurt et se transforme en statue de sel ancrée à jamais aux lieux de leur fabuleuse rencontre, de façon que le poète puisse « regretter » librement et sans conséquence cette fleur qu’il n’a pas cueillie, avant de découvrir que cet « amour raté » s’est réverbéré sur les lieux, lui donnant la possibilité d’aimer l’île comme s’il s’agissait d’une personne immortelle.

….Et jamais tout l’éclat de ce brûlant rivage
Ne s’était réfléchi dans un œil plus aimant !
Moi seul je la revois, telle que la pensée
Dans l’âme où rien ne meurt, vivante l’a laissée,
Vivante ! Comme alors où les yeux sur les miens,
Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens,
Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue,
Et l’ombre de la voile errante sur sa joue,
Elle écoutait le chant nocturne du pêcheur,
De la brise embaumée aspirait la fraîcheur,
Me montrait dans le ciel la lune épanouie,
Comme une fleur des nuits dont l’aube est réjouie,
Et l’écume argentée(2)

Chaque fois que je m’approcherai d’une île inconnue, j’essaierai d’y rencontrer une femme à ma mesure, de vivre auprès d’elle, jusqu’à ce qu’on devienne amoureux. Petit à petit, cet amour se réverbèrera sur l’île même, que depuis j’aimerai intimement et sans retenue, même si je ne gardais peut-être qu’un pâle souvenir de la femme m’y ayant accueilli.
Pourtant, cela ne va pas se vérifier cet été-ci, avec Agata et son île…

Au rythme nonchalant du train, Dodo dort à l’enseigne de l’innocence. J’essaie de le regarder avec bienveillance, mais je ne peux pas m’empêcher de voir en lui la pointe de l’iceberg de mes contradictions ! Car si je suis encore inexpérimenté et vulnérable, avec lui je ne serai jamais libre ni de m’en fuir ni de trouver des escamotages à la hauteur de la situation. Car je suis confronté, de toute évidence, au défi de devenir enfin le compagnon heureux d’Agata, sachant en avance qu’elle opposera une sourde résistance à ce destin. D’ailleurs, l’hostilité de l’île et le regard moqueur et défaitiste de mon frère ne feront qu’augmenter ma charge. Dès notre arrivée, Dodo ne fera rien pour m’empêcher de faire quoi que ce soit, tout en demeurant la « sentinelle » de la famille. Je devrai m’occuper de lui, tandis que Agata sera libre de suivre tous ses talents. De quoi s’étonner, alors, si elle ne comprendra pas mes difficultés à sortir du cocon ?
Dans un tel champ de bataille, ma mère voudrait peut-être me réconforter avec le modèle édifiant de la brune Graziella ne faisant qu’un avec son île et sa culture de pêcheurs honnêtes et superstitieux. Tout comme la blonde Agata, cette véritable Procidane n’avait que quinze ans. Néanmoins, sa précocité s’exprimait par des comportements nobles et irréprochables, échouant dans une sorte d’autorité morale. Au contraire, Agata n’est qu’une Romaine en vacances, une habituée… aimée et gâtée par les Procidans comme une fille. Et elle n’est pas une championne de sagesse…
Non, ce modèle de Graziella ne tient pas, le seul fait d’en parler approfondit le gouffre qui me sépare d’Agata. Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ?

Jeudi 1er août 1963 (sur l’eau, entre Pouzzoles et Procida)
On est dans la mer à mi-chemin entre Pouzzoles et l’île. Dodo a rencontré un camarade d’école et je veux profiter de ce précieux moment de solitude pour résumer les évènements saillants de la journée.
Ce matin à l’aube, avec nos valises rangées à la hâte et sans critère, nous sommes montés sur le train de Naples, avant d’emprunter le métro pour Pouzzoles et nous embarquer sur le bateau de Procida, une adorable bagnole aquatique de l’autre siècle. À la hauteur de Cap Misène, je me suis réveillé de cet étrange brouillard physique qui m’enveloppait depuis une heure : tout d’un coup, j’avais perdu mon enthousiasme, subjugué par la sensation d’une menace, comme si l’on était en deçà d’un redoutable rétrécissement, au-delà duquel une tribu de Sioux m’attendait aux aguets, le poignard entre les dents…
Je ressentais sur mes épaules le poids du mois passé à écrire et songer d’Agata dans une affreuse solitude. Cela avait sans doute consommé mes forces jusqu’à l’épuisement… je ne voyais plus comme « naturelle » cette rencontre avec elle… Une montagne de lettres avait voyagé depuis moi vers elle et depuis elle vers moi sans que cela déclenche une véritable compréhension réciproque et si j’en étais fatigué, elle aussi devait l’être !

Giovanni Merloni