La fleur brisée (une pièce de théâtre d’Ève De Laudec et Giovanni Merloni)

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En attendant de me décider à entamer une nouvelle série de « courts récits illustrés », je vous propose aujourd’hui un texte qui est passé peut-être inaperçu dans la haute marée des vases communicants de septembre 2014, une époque qui me semble heureuse et pourtant terriblement lointaine, encore en deçà des affreuses tragédies de 2015 et 2016 que nous avons dû endurer avec le brusque changement de nos vies. Il s’agissait, à cette époque, d’une pièce de théâtre passée inaperçue, disais-je, à cause surtout de sa taille excessive vis-à-vis des formats habituels des textes des vases communicants. Et le titre qu’on avait décidé de lui donner – « Hier est un autre demain » – n’était pas non plus un titre deviné… Mais le travail de création et d’échange – par mail et sans se rencontrer – entre Ève De Laudec et moi mérite à mon avis une nouvelle lecture et une réflexion plus sérieuse. Car nous avons écrit ce texte sur un canevas presque inexistant à l’origine, nous soumettant à la contrainte d’un « dialogue à developper » où Ève ne se chargeait que de la voix, des humeurs et des projets de Jeanne Bréhant tandis que moi je me chargeais que des projets, des humeurs et de la voix d’Henri Pylat. La pièce a évolué au fur et à mesure de nos répliques, jusqu’à trouver une forme cohérente ainsi qu’une trame saisissante. Un véritable hasard, ou alors une entente télépathique parfaite, due sans doute à l’amour inconditionnel que chacun de nous porte au théâtre. Je demande pardon à Ève De Laudec si, en qualité de metteur en scène, je me permets, comme l’aurait fait Henri Pylat, de proposer de façon unilaterale un nouveau titre : « La fleur brisée » qui me semble plus poétique et théâtral aussi !

Giovanni Merloni

001_l'actrice 1994 180Giovanni Merloni, L’actrice, 1993

LA FLEUR BRISÉE 
Pièce en 1 acte
D’ Ève De Laudec  et Giovanni Merloni

Avec
Jeanne Bréhant, la comédienne,
Henri  Pylat, le metteur en scène.

Scène 1

Décor : Un théâtre. La scène coté jardin, la salle qu’on suggère coté cour. Sur scène un fauteuil, une chaise devant un bureau. Sur le bureau, une lampe et des feuilles dispersées. Dans un coin une psyché. Les rideaux rouges sont ouverts.

Jeanne est déjà sur scène. Assise dans le fauteuil. Impatiente, elle tape du pied, se lève, rajuste son grand chapeau devant la psyché en faisant des mines, se sourit, se détourne.

JEANNE (soliloque)
– Quelle curieuse sensation que se retrouver sur les planches…Après si longtemps…Des années d’oubli, sans la moindre proposition de rôle…Le public m’a trahie…Et enfin une proposition …J’ai une peur du diable…Ne pas le montrer, surtout… Etre l’autre, celle qui ne doute pas de son talent… Légèreté, légèreté…
Entre Henri, appuyé sur une canne.
Ah mon chou, j’ai failli ne pas t’attendre ! Tu m’avais dit 16h ! Sais-tu que j’ai foule de rendez-vous ? Le temps est si abstrait ! Pour que tu me parles de ton projet de pièce, j’ai réussi à caser une demi-heure, entre mon rendez-vous avec Fanny et la générale de Trahison au Vieux-Colombier. Réjouis-toi mon chou, une demi-heure en ma compagnie pour redorer le blason de ce vieux théâtre dont tu viens d’hériter ! Elle est morte à point nommé, ta vieille maîtresse richissime !
Je te préviens, je décide de mon texte et du rôle masculin pour me donner la réplique afin qu’il ne me fasse pas de l’ombre ! Tiens, Francis Huster par exemple ! Oh, ne me dis pas qu’il est plus jeune que moi, je suis…

HENRI (lui coupant la parole)
– Donnez-moi une minute encore… juste le temps de vous dire bonjour… Même s’il faudrait l’effacer du calendrier, ce jour-ci ! Je suis en retard, ma splendide, parce que… Je ne trouve plus la copie de mon scénario! J’ai dû rentrer à la maison la chercher… Partout ! Volatilisée… Tandis que mon ordinateur est en panne ! Heureusement… Vous avez l’autre copie, n’est-ce pas ? Oui, vous êtes radieuse aujourd’hui et j’en suis tellement ravi… On s’arrangera. Et pourtant, je vous avoue que je me sens fort contrarié. Est-ce que Louise, avant de mourir, a tout organisé ? « Après moi le déluge », disait-elle avec une insistance de plus en plus gênante… C’était banal aussi ! « Je m’appelle Henri, pas Louis comme toi ! » lui répondais-je…

JEANNE
– Henri ! Ai-je donc tant vieilli que tu ne me tutoies plus ? Est-il donc si loin ce temps où l’on m’appelait Mademoiselle ? Ah, le Français, ça avait quand même une autre allure que ton bouiboui ! Mais en souvenir de notre longue amitié, je donnerai le meilleur de moi-même, dans cette pièce que j’ai tout juste parcourue,
(en aparté) en fonction du contrat que l’on signera…
Il faudra d’ailleurs revoir des passages, mon chou, j’ai constaté qu’il y a deux scènes où je ne suis pas ! Rassure-moi ! Tu ne l’as pas mise sur internet, ta pièce, j’espère? On m’a dit que mettre des œuvres sur la touâle s’avérait dangereux, des corsaires peuvent te la voler !
Quant à Louise, c’était une vieille bique, mais je reconnais que son déluge a de la classe !

HENRI
– Sérieusement, je n’ai plus la pièce sur moi. On me l’a peut-être piquée et maintenant elle vole dans le nuage virtuel. Partout et nulle part… Et j’ai peur que le texte que tu as… Oui, bien sûr on se tutoie, je t’en remercie… (Il s’interrompt un instant pour embrasser Jeanne. Le public s’aperçoit tout de suite qu’ils se connaissent depuis longtemps et qu’un élan réciproque est prêt à exploser. Essayant de retrouver le même ton confidentiel qu’avant, Henri reprend) – Je disais que la copie que tu as dans tes mains, ce n’est pas la dernière version de la pièce… Je te propose alors de laisser tomber et de repartir à zéro…

JEANNE
– Repartir à zéro, comme tu y vas ! Je commençais à me projeter dans le texte que j’ai en main. Que les metteurs en scène sont donc inconstants de nos jours! Mais ton idée est séduisante, prenons des risques, partons de rien, créons ensemble, j’aurai ainsi un rôle sur mesure. As-tu l’intention de jouer dans ta pièce ?

HENRI
– Oui, mais ne t’inquiètes pas. Je n’ai aucune intention de prendre le dessus ! Je te parle franchement, au nom de notre… amitié, comme tu dis (Il élargit les bras). Une amitié intacte, tu vois ? D’ailleurs, je serai tellement engagé dans la mise en scène, que mes apparitions seront beaucoup moins importantes que les tiennes. Au contraire, regarde, tu seras toujours sur le plateau. Tu auras en plus le droit… la distinction de t’asseoir sur ce fauteuil, toi seule… Je resterai debout, et peut-être, dans une scène finale, je m’agenouillerai près de toi !…

JEANNE (éclate de rire)
– Si tu me laisses le fauteuil, je crois que je vais me laisser tenter ! Avoir un homme à ses pieds, même au théâtre, cela ne se refuse pas !

HENRI
– Au temps du lycée, te souviens-tu ? Tu étais mon idole… Tu écrivais des petits textes de théâtre, tandis que le professeur de philosophie, qui avait un penchant pour toi, lui aussi…

JEANNE (Elle se tait un instant, songeuse)
Si je me souviens ? Le lycée… Si loin, et pourtant si proche… Comme hier…J’avais de longs cheveux blonds emmêlés que je nattais chaque soir pour que tu les vois onduler le matin… Je faisais exprès de m’assoir au bureau juste devant toi… Et j’imaginais toujours que tu aurais le premier rôle dans mes pièces… Elles n’ont jamais été jouées…
(Elle se reprend) Oh, ce barbon de professeur de philo à l’haleine fétide qui me parlait dans le cou en me citant Platon « Existe-t-il plaisir plus grand ou plus vif que l’amour physique ? Non, pas plus qu’il n’existe plaisir plus déraisonnable » ! Te souviens-tu, mon chou, que tu voulais lui faire mordre la poussière ? Oui, tu jouais déjà la grande scène de jalousie !

HENRI
– En ce temps-là, c’était moi qui avais l’ambition de faire l’acteur, tandis que toi, tu te prenais pour un metteur en scène d’avant-garde, anticonformiste… Tu avais cette blouse blanche, avec au moins dix boutons dans le dos. Un jour, tu me demandas de boutonner ta blouse. J’étais fort maladroit, même si alors je n’avais pas besoin du bâton… Te souviens-tu ? J’étais concentré avec tous ces boutons, et tes cheveux, et ton parfum… lorsque la voix du professeur a brisé l’air poussiéreux à hauteur d’homme : « Py-laaaa-t ! »
Tu vois, je voudrais commencer notre pièce avec cette scène… ensuite nous pourrions reconstruire de quelque façon la fameuse promenade au parc floral…

JEANNE
– Oh quelle horreur cette blouse ! Mais ça aura un petit coté érotique dans la scène, les boutons dans le dos. Bonne idée pour le début de la pièce, tu m’effeuilles, tu m’effleures, dans la cour du lycée, ou plutôt tu déboutonnes ma blouse pour m’emmener au parc floral. (En minaudant) Quoique je ne peux quand même pas jouer mon rôle jeune, je ne passerai pas pour une ingénue, à moins que… avec une blouse … et de dos…Louis Jouvet disait que le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible. Je serai l’invisible (Elle rit). Tu sais, je vais t’avouer une chose…Au parc floral, j’étais très fière de me promener avec toi, tu étais si beau. Et j’espérais, j’avais une envie folle …que tu me dises…Que tu me dises…
(Elle se détourne)

HENRI
– Voilà. Si tu n’étais pas tombée enceinte juste à la fin du lycée, à dix-huit ans, si je ne me trompe pas… Si tu n’avais pas subi la distraction de ton père ni le désir impérieux de ta mère d’avoir une petite fille à pouponner, tu n’aurais pas épousé ce truand sans art ni part… Excuse ma sincérité, mais je le fais juste maintenant, à une telle distance de temps… pour mieux entrer dans la pièce… Si tu n’avais coupé net cette fleur en train de s’épanouir entre nous, j’en suis sûr, je n’aurais pas fait, à mon tour, à vingt-trois ans, une connerie pareille… Excuse-moi l’expression ! À défaut d’une telle bêtise il n’y aurait pas eu Louise… Elle ne se serait pas installée au milieu de toutes mes ruines, en les empirant…

JEANNE (un peu énervée)
– Les si sont source de regrets. Je n’aime pas les si. J’ai toujours assumé mes décisions, tout autant que l’anticonformisme que tu as évoqué ! Et je ne regrette pas ma fille, qui suit brillamment mes traces. En effet je l’ai eu à dix-huit ans, j’ai été aussi une jeune grand-mère. Mais tu t’es tu, ce jour-là, au parc, et j’ai accepté ce destin de femme d’aventurier de la finance. Bien vite quitté d’ailleurs ! Et sais-tu pourquoi j’ai embrassé la carrière de comédienne ? En dehors du fait que je ne suis bien que sur les planches, j’espérais secrètement qu’un jour, dans les coulisses, je te retrouverais !
(Avec amertume)
J’ai mis mon bonheur de femme dans les bas cotés de ma vie. Pourquoi as-tu laissé la fleur se faner ? Il suffisait de l’arroser, de lui parler pour qu’elle s’ouvre à ton soleil, de lui murmurer ce que seule une fleur sait entendre…Tu me parles de fleur, sais-tu que le Petit Prince et sa fleur m’ont toujours accompagnée ? Est-ce un signe ?
Ta Louise aura au moins eu l’avantage de t’assurer le vivre et le couvert, et même un peu plus puisqu’elle n’a pas emporté son théâtre dans son arche de Noé! Tu es enfin libre ! Moi aussi, d’ailleurs…Sauf que moi je ne porte pas un théâtre, c’est lui qui me porte ! Est-ce un signe ?

HENRI
Maintenant, tu touches un point faible. Car nos vies se rencontrent mais se croisent aussi…

JEANNE
– Que veux-tu dire par là ? Nos vies ? C’est ce travail sur la pièce qui nous réunit aujourd’hui ! Car nos vies ne sont que comédie. Ou tragédie si l’on compte nos cadavres laissés dans le placard ! Penserais-tu que cela va engager nos vies, en dehors du contrat qui va nous lier ?

HENRI
– Tu vois, j’étais venu plein de bonnes intentions, avec mon nouveau canevas dans la tête, prêt à entamer avec toi une discussion acharnée, pour te convaincre… Mais de but en blanc, depuis qu’on a remis en place le « tu » entre nous, je m’aperçois que ma vie a changé. Radicalement. J’avais cru, pendant des décennies, que mon seul désir était de m’emparer de ce caravansérail, de devenir le maître absolu de ce parterre, de ces décors, de ces gens qui l’animent avec leurs vies quotidiennes, beaucoup plus intéressantes, d’ailleurs, que ce qu’on lit et qu’on crie, à partir de ces textes problématiques, de ces histoires décadentes… En te voyant, je me suis rendu compte que j’aspirais à autre chose.

JEANNE (avec emphase)
– Autre chose ? Toi, mon chou, l’homme des pièces engagées, le pourfendeur des causes perdues que tu montais en pièces à succès, toi que j’apercevais entouré de papillons de mains baguées, tu voudrais me faire croire que tes retrouvailles avec la vieille chenille que je suis réveillent enfin ta conscience ? (en aparté) Ou serait-ce ton cœur ?

HENRI
– J’ai toujours bossé, je me suis chargé de devoirs et d’ennuis pour remplir un vide… Il n’y a pas eu que Louise, au cours de mes tournées et de mes festivals. Je me réjouissais, bien sûr, des explosions de plaisir et de la stupeur des visages raisonnants ou idiots, uniques ou banals… Mais, derrière le coin, le vide m’attendait…

JEANNE (très émue)
-Tu vois, Henri, ce que tu me dis maintenant, je l’ai si souvent ressenti… Ce vide…Cette solitude dans la foule, dans le vacarme des corps… des corps étreints, moi éteinte… Alors je jouais des rôles de femme heureuse, épanouie, extravagante, démesurée pour tenter d’y croire, d’être une autre… Je pense à une phrase de François (Mauriac) « Magnifique et dangereux métier de l’acteur qui consiste à se perdre puis à se retrouver ».
Moi je me retrouvais à chaque fois, dans le vide, quand les spectateurs sortaient de la salle. Et là, maintenant, je te trouve dans mon vide.

HENRI
– Te souviens-tu de notre promenade ? (Henri prend la main de Jeanne, en l’invitant à se lever. Ils font deux pas…) Il y avait une fontaine. Tu m’avais parlé de Rome, d’une fontaine baroque placée contre un palais au milieu d’un quartier… (Jeanne  esquisse un geste) Oui, c’était la fontaine de Trevi, et tu me racontais cela comme si tu étais cette femme fatale, blonde, plantureuse, comme si tu incarnais en fait Anita Ekberg qui ne cesse de briser l’écran avec son étrange fierté… Et moi, je « devais » être absolument Marcello Mastroianni. Tu plaisantais, tu étais très bienveillante envers moi mais au fond, comme tu dis, et maintenant je le comprends, tu attendais quelques avances de ma part que je n’osais pas…

JEANNE
– As-tu seulement imaginé à quel point j’étais fébrile, ce jour-là ? Presque contre toi, je humais ton parfum de jeune homme plein de promesses, j’aurais défailli malgré mon éducation de petite bourgeoise, si tu avais osé. Ah, pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Pourquoi n’as-tu rien dit ?

HENRI
– Ce jour-là, près de cette fontaine, je t’ai résisté. Je me suis créé un alibi pour renoncer à toi. Maintenant, je m’aperçois qu’en renonçant à toi j’avais renoncé à vivre. Mais, depuis lors, j’ai refoulé toute prise de conscience à ce propos. Je n’ai pas vécu comme le personnage incontournable du livre de Marquez…

JEANNE
– L’amour au temps du choléra… ! Je ne t’ai d’ailleurs jamais rendu ce livre que tu m’avais prêté…(1)

HENRI
– Oui. Ce jeune poète pauvre et maladroit, comme moi, s’appelait Florentino, encore un nom évocateur de l’Italie. Tout au contraire de moi, celui-ci a vécu son « attente inexorable » avec la pleine conscience qu’une seule personne pouvait lui correspondre jusqu’au bout…

JEANNE (rêveuse)
– Firmina Daga…

HENRI
– Firmina, quel nom merveilleux et terrible ! Une femme cohérente jusqu’au sacrifice d’elle-même et pourtant elle aussi consciente de porter en soi un seul amour. Oui, mon amie, j’ai passé la vie à essayer de me convaincre qu’on pouvait se consacrer à plusieurs amours, même deux ou trois à la fois. Mais je sais depuis une demi-heure que ce n’est pas vrai. Il n’y a qu’une possibilité.

JEANNE (à voix basse)
– Oui, une possibilité. Une seule, pour ne pas souffrir.

HENRI
– Quand j’ai renoncé à toi j’ai renoncé aussi, sans le savoir, à être comédien, ce que je désirais. D’ailleurs, je n’aurais pu jouer que sous tes yeux ! Ensuite, pour progresser dans le jeu de l’acteur, j’aurais eu besoin de ton enthousiasme et de ta rigueur ! Parallèlement, privée du piédestal de mon amour, toi aussi tu as renoncé à moi ainsi qu’à ton rêve… En deux, dans le seul instant de l’intrusion entre nous du film de Fellini, nous avons perdu à jamais quatre choses !

JEANNE
– Perd-on vraiment à jamais ? Quelle phrase absurde! On devrait dire qu’on perd à toujours. Et ce que l’on perd n’est jamais pour rien, car rien ne se perd, encore moins les sentiments, on peut les transcender, ils sont sources d’inspiration, d’exaltation, de création. (Elle s’enflamme) L’amour ne meurt pas, ne peut pas mourir, je ne le veux pas ! Laisse le passé au passé, nous sommes le présent maintenant. Il arrive que les feux que l’on croit morts ressurgissent encore plus vigoureux, une simple idée de braise suffit à les ranimer. (Elle s’éloigne d’Henri)

HENRI
– Quand je suis arrivé à ce rendez-vous, je t’ai parlé de la fleur à la jambe cassée. Au cours de notre… entrevue — ne t’en es-tu pas aperçue ? — notre amour a explosé. (Il parcourt nerveusement le plateau en long et en large, en soulignant ses propos avec des gestes exagérés) Je pourrais te faire la chronique comme dans un match de boxe : un, je suis arrivé, premier coup… deux, tu m’as tutoyé, un autre coup déjà lourd… trois, le souvenir de la blouse… quatre, la jalousie rétrospective envers ce professeur dragueur d’élèves… cinq, la fontaine ! Là c’est le K.O. Pas question de compter jusqu’à dix. Le boxeur est fini, l’amour a triomphé !… (Il s’arrête pensif, avant d’assumer un ton plus calme et triste) Ensuite… notre amour a flotté librement, douloureusement ou alors il a glissé invisible entre nos corps et nos âmes perdues…. Oui, perdues, Jeanne ! Il faut le dire, maintenant que l’âge et les chagrins nous donnent la force insouciante de parler même des choses les plus insupportables… Notre amour s’est déjà consommé, brûlé, pulvérisé. Et maintenant il est en train de se volatiliser. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas non plus les raisons d’une telle rapidité. Nous sommes, maintenant, comme deux orphelins. Dans un éclair, chacun a perdu à jamais la personne qu’il cherchait depuis une vie. Mais on peut arranger tout cela…

JEANNE (fait quelques pas vers Henri en levant la tête et les bras au ciel)
– Henri ! Ne vois-tu donc rien ? Ils sont là, les papillons, les débris d’amour, les pulvérisés, ils volent autour de nous, il suffit de les attraper, de les réunir…

HENRI (ne l’entend pas, continue sur sa lancée)
– Voilà ce que je te propose. Je te donne mon théâtre et tout ce que j’avais mis de côté pour le sauver et le nourrir. Toi, tu m’as déjà donné ce que j’attendais, sans le savoir, pendant tout ce temps inutile où nous avons vécu séparés… Un grand cadeau : tu m’as transmis un sentiment de la liberté qu’on ne pourrait plus vif et sincère. Il m’a suffi de te voir pour en être imprégné ! Tout cela a déclenché, en un éclair, un épanouissement de la vérité, violent et doux à la fois… Aujourd’hui, j’ai compris ce que voulait dire pour moi être comédien, ou jongleur, ou funambule. Je ne désirais que vivre sans mère ni père. J’ai besoin à présent d’expériences banales, terre à terre, comme les vivait Florentino Ariza. Et toi, tu as besoin de te voir objectivement, à travers le regard des autres. Tu dois forcément te séparer de toi même… (Henri cherche dans la poche interne de sa veste.) Voilà… je te donne la clé ! C’est une clé électronique universelle qui ouvre toutes les portes et fait déclencher toutes les machines théâtrales…

JEANNE (se plante devant Henri)
– A qui offres-tu ton théâtre ? A Jeanne Bréhant, la comédienne, qui resplendira sur les planches vernies, à celle qui se glisse dans la peau des autres, qui est blanche ou noire pour une symphonie tragique ou une comédie, celle qui ne montre jamais son visage tant il est recouvert des expressions volées aux personnages ? Ce ne serait qu’un partenariat, un contrat de plus, qui nous séparerait à jamais. Cette Jeanne-là accepterait sûrement, tant son ego est surdimensionné. Mais si tu l’offres à Jeanne, l’autre, celle qui avait une blouse blanche, celle qui ne porte plus que du noir, celle qui a des frayeurs, qui doute de tout et plus encore d’elle-même, celle qui espère voir enfin son rêve secret se concrétiser, celle restée fidèle à un amour jamais crié et qui n’attendait qu’un mot de lui… (Sa voix se brise) De toi… Cette Jeanne ne voudra pas d’un théâtre dont elle ne saurait que faire : Elle n’a plus de temps pour écrire des vies inventées, elle veut juste vivre une vraie vie de femme aimée, malgré l’âge et la rouille… Et aussi(elle fait un clin d’œil au public) avoir des petits rôles, de temps en temps, juste pour le plaisir de jouer sans courir après les contrats…Et puis, (elle s’approche d’Henri, lui prend les mains) que tu m’emmènes en voyage, tu sais, là où pousse la fleur, là où il y a une fontaine…

Jeanne s’arrête, fixant la petite lumière rouge d’un réflecteur accroché au balcon le plus proche. Avançant comme une somnambule elle rejoint le fauteuil et, toujours au ralenti, elle s’y assied.

HENRI (En s’agenouillant)
– Je voudrais que tu acceptes mon théâtre justement comme preuve de mon amour, Jeanne ! C’est tout ce que je possède, tout ce qui me lie à cette ville, à ce trottoir, à ce petit monde qui nous entoure. Si je le donne à toi, je sais que ce petit trésor tombera dans de bonnes mains… Après, tu peux en faire ce que tu veux…

JEANNE (essayant de masquer son embarras… hoche la tête pour signifier que c’est trop…)
– Mes bonnes mains… Sont-elles vraiment bonnes ? Savent-elles gérer un théâtre ? Mes mains se tordent de douleur, se tendent vers toi à la recherche des tiennes ! Un amour a-t-il donc besoin de preuve ? Je n’en demande pas ! Est-ce si difficile à donner, l’amour nu ?

HENRI
– Si tu savais combien je désirerais entamer une vraie vie avec toi ! Mais je ne suis plus l’homme beau et… costaud que tu regrettes… Je veux dire intimement… costaud ! Je n’ai plus mes vingt ou trente ou même quarante ans qui m’auraient donné cette assurance indispensable… Je suis un peu vieillot, à présent… On devrait vivre sur le fil du rasoir… aujourd’hui c’est beau, on danse, on part en vacances… Demain il fait gris, l’estomac se bloque, on doit s’arrêter dans l’espoir que ça passe… Je ne peux pas prétendre te demander de partager cela…

JEANNE
– (Après un long silence) J’accepte. Je prendrai ton théâtre. Je l’appellerai « La fleur brisée »…

(Noir.)

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Scène 2

(Sur scène, une grande table vide. Derrière, le fauteuil. Lumière concentrée sur la table)

(Un factotum arrive avec une grande enseigne peinte sur le bois : Théâtre « La fleur brisée ». Très gentiment il serre plusieurs fois la main de Jeanne en signe d’entente, avant de s’asseoir au premier rang pour assister sans transition à l’événement. Tous les gens présents s’aperçoivent que cet homme maladroit déguisé en factotum est en réalité Henri Pylat)

JEANNE (s’assoit derrière la table, chausse de gigantesques lunettes. Elle lit à haute voix un document)
– Chers amis, cher public, merci d’être venus nombreux à cette première. Comme vous le savez, il y a quelques mois je suis devenue propriétaire de ce théâtre, grâce à la générosité de mon cher Henri Pylat (Elle le désigne de la main avec un doux sourire, et s’arrête de lire). J’aurais dû être pleinement heureuse. Mais une petite voix me taraudait à chaque instant, que je tentais de faire taire. En vain. Elle me disait : « Tu te trompes, tu aurais dû suivre ta première impression et refuser ce théâtre. Ce n’est pas ta voie, pas ta vie. Henri l’a voulu ainsi, mais ce n’était pas son désir profond. Il voulait que la décision vienne de toi » Maintenant je sais que le désir d’Henri est le même que le mien…(Elle reprend sa lecture) Je vous annonce donc que je viens de vendre le théâtre. Il gardera le nom de «La fleur brisée» et le nouveau propriétaire s’engage à proposer de temps en temps des pièces d’Henri Pylat… Comme toutes ces pièces à succès que vous avez applaudies ces derniers mois et qui ont permis au théâtre de revivre. Et si bien revivre que nous pouvons enfin partir l’esprit serein… (Elle se lève, pose ses lunettes sur la table et va vers l’avant-scène). Oui, c’est notre rêve à deux… Monter un spectacle de rue près d’une fontaine… Dans toutes les villes du monde !

(Pleine lumière)
(Jeanne descend les trois marches du plateau au parterre. Les journalistes mêlés au public, debouts, sont prêts à applaudir comme si c’était la fin du spectacle. Mais quelqu’un fait signe d’attendre. Henri Pylat se lève. Il a les deux mains occupées. La gauche s’appuie sur sa canne, la droite traîne péniblement une grosse valise sur roues).

HENRI
– Dans toutes les nuits du monde… !

(Dans un vacarme d’applaudissements, Jeanne et Henri traversent solennellement le parterre, passent dans le hall du théâtre avant de disparaître.)

FIN

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(1) « L’amour au temps du choléra » de Gabriel Garcia Marquez : dans une petite ville des Caraïbes, à la fin du XIXe siècle, un jeune télégraphiste, Florentino Ariza, pauvre, maladroit, poète et violoniste, tombe amoureux fou de Fermina Daza, l’écolière la plus ravissante que l’on puisse imaginer. Sous les amandiers d’un parc, il lui jure un amour éternel et elle accepte de l’épouser. Pendant trois ans, ils ne feront que penser l’un à l’autre, vivre l’un pour l’autre, rêver l’un de l’autre, plongés dans l’envoûtement de l’amour…

Portrait d’une tablée

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Giovanni Merloni, La tavola, encres sur papier 70 x 50 cm, 1983

Portrait d’une tablée (1)

J’avais déjà affiché l’image de ce tableau de 1983 dans un de mes premiers billets, ici publié, consacré au « portrait » de la tablée de 1912 à Sogliano sur le Rubicone en Romagne. Là-dedans, cette image n’avait qu’une fonction de décor ou d’évocation de l’idée de la rencontre autour d’une table ouvrant la voie à une série infinie de possibilités d’échange entre les humains. Je l’avais insérée aussi dans l’esprit du décalage et du contre-champ. Car soixante-dix ans après les évènements de cette nuit de Sogliano, pas encore éclaircis, cette table évoque bien sûr une situation tout à fait différente.
Qu’est-ce qu’il arrive ? Où sommes- nous ?
Je crois avoir épousé tout à fait inconsciemmnent cette idée de rassembler des gens autour d’une table. J’avais surtout l’exigence de revenir à la réalité, de donner un poids à mes personnages flottants dans l’asymétrie et l’incertitude.
Après, une espèce de scène de théâtre s’est spontanément mise en place. Quelqu’un a peint les décors, d’autres ont apporté des petites tables de bistrot qu’on a unies avant de les recouvrir avec une nappe bleue céleste….

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Cela me fait souvenir d’un curieux épisode que j’avais vécu juste avant la naissance de ce tableau. Après un long voyage de travail en train de Rome jusqu’en Calabre, je débarquai au cœur de la nuit à la gare de Lametia Terme. À la sortie de la gare, une voiture se confondant avec la nuit m’attendait, dont on ne voyait que cette inscription blanche : COMUNE DI COTRONEI. Je partis sans attendre avec deux personnes plaisantes aux manières paysannes qui ne parlaient pas.
À défaut des localités de la côte ouest, où j’avais passé une ou deux vacances marines — entre Tropea et Cap Vatican —, je ne m’étais jamais aventuré à l’intérieur de cette région assez montagneuse, que j’imaginais abrupte et partout tourmentée par le soleil. Dans cette course dans la profondeur de la nuit que le silence de l’habitacle rendait inquiétante, on ne voyait que la route se déroulant sous l’œil agressif des phares et, de temps en temps, quelques petits animaux qui traversaient la chaussée comme autant de flèches. Lorsqu’on arriva à l’hôtel, on n’en discernait que l’enseigne décolorée. Malgré les onze heures du soir, on nous donna à manger. Cela fut l’occasion pour échanger quelques mots avec mes accompagnateurs, qui se sauvèrent bientôt, en me donnant rendez-vous pour le lendemain. Ils étaient chargés de m’accompagner au petit matin à la Mairie où l’on devait me renseigner autour de la question urbanistique à démêler dans le village touristique de Trepidò qu’on avait laissé pousser en toutes les directions de façon assez chaotique. Resté seul dans ma chambre, je me rendis compte que l’hôtel avait des cloisons en bois de très modeste épaisseur tandis que la nuit s’affichait rigide, même si l’on était en juin.
J’étais le seul client et, le jour suivant, je profitai d’un accueil familial, même plus chaleureux qu’à mon arrivée. Descendu en bas, la patronne, souriante, me demanda si je voulais un café, tout en m’indiquant une chaise près d’une table au dehors. En sortant, je plongeai dans un paysage de montagne. Cela m’étonna. Je ne m’attendais pas du tout à ce bois de sapins de Noël comme je n’en avais vus qu’aux Dolomites… Tout de suite après, en m’asseyant pour ce café qu’on ne pouvait plus napolitain, la vue soudaine du lac bleu ce fut un véritable coup de poing dans l’estomac, une joie sans borne : on n’était pas dans l’extrême sud de l’Italie en train de se désertifier, on était en Suisse ! Je n’eus pas le temps de me reprendre de cette surprise que je vis arriver trois ou quatre voitures, d’où sortirent des hommes souriants sous leurs moustaches, chacun avec un gros classeur sous le bras. Tandis que le maire me serrait la main, ces dix ou douze personnes sortirent du restaurant une dizaine de petites tables avant de les rassembler à la hâte au milieu des arbres. C’était peut-être la première fois de ma vie qu’une réunion de travail se déroulait en plein air, autour d’une table qui ressemblait à un plateau de théâtre.

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Dans toute idée de table il y a toujours quelque chose qui fait déclencher une rencontre. Une montagne de dossiers à examiner dans un village de montagne ou alors un poisson de rivière à manger dans une localité auprès de la mer, ou encore un pique-nique… Chacun apporte quelque chose. L’important c’est qu’il y ait le vin et des choses à se dire.

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Dans la tablée que ce tableau voudrait immortaliser, des personnes venant de différentes époques de ma vie semblent s’être donné rendez-vous. Aux deux bouts de la table sont assis, il me semble, les deux patrons. Comme il arrive souvent, la patronne à la chevelure brune a l’air plus vivante et intelligente que son mari qui semble vouloir se dérober au sujet scabreux de la discussion. Bien sûr, on discute. La jeune femme blonde, qui tourne le dos au spectateur, est en train de tenir une petite conférence. Elle soutient que Venise pue et qu’elle n’y va pas volontiers.
Vous préférez Naples ? Demande la maîtresse de cérémonies, ayant une forte ressemblance avec une de mes anciennes collègues de travail qui, entre parenthèses, est une excellente cuisinière.
La blonde soutient que l’exception confirme la règle. C’est juste à ce moment qu’un quatrième couple sort (ou entre) dans cet espace qui ressemble moins à une terrasse qu’à une cour ou Campo vénitien. Puisqu’on est en démocratie et qu’il n’y a aucune hiérarchie apparente entre les présents, le couple qui apporte les plats intervient dans la discussion. Cela les oblige à rester longuement dans cette position incommode.
Je préfère Bologne ! affirme tout à coup le monsieur aux yeux rêveurs que l’assiette à poisson entoure affectueusement. On est à un passage délicat, parce que la femme à côté du monsieur dans les nuages fais signe qu’elle veut dire quelque chose mais l’homme aux cheveux noirs, en face d’elle, ne la laisse parler. Il explique qu’un endroit comme celui où ils se trouvent réunis est unique au monde. Où sommes- nous ? demandèrent les deux petits enfants qui n’avaient plus envie de se disputer les raisins.
Nous sommes au sommet d’une tour, dit le mari de la collègue, dans un élan de sincérité. N’avez-vous pas vu les nuages effleurant nos tomettes ? N’avez-vous pas reconnu la petite construction d’angle qu’on a bâti dans une seule nuit pour y installer un canon ?

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Giovanni Merloni, La tavola, encres sur papier 70 x 50 cm, 1983, part.

Je réalisai ce tableau soigneusement, essayant de m’éloigner de tout ce que je considérais trop escompté. Peut-être avais-je choisi une voie assez facile pour changer de vitesse. J’étais en fait passé d’une facilité à l’autre.
Car la souffrance ne réside pas dans le dessin ou dans les couleurs ou encore dans le choix d’un prétexte, d’une occasion ou d’un lieu auprès duquel s’inspirer.

La souffrance est cachée sous la table, elle serpente au milieu des pieds et des jambes des chaises. Elle n’a pas de visage ni de voix. Pourtant elle me parle, elle se mêle à ma vie, prétendant me guider, me manipuler, me donner des ordres.

Giovanni Merloni

(1) article publié la première fois le 31 mai 2013

 

Par-delà le pont

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Au petit matin, quand je me réveille, il m’arrive souvent de voir tout clair. Une pensée après l’autre, je comprends ce qui s’est passé, ce qui va venir. Je serais presque prêt à rédiger un pamphlet pour mettre mes inquiétudes et mon indignation au service d’un but commun que je considère comme irremplaçable : la liberté, c’est-à-dire la possibilité de vivre dans un monde juste, les uns à côté des autres, dans une société solidaire et humaine…
Je serais prêt, disais-je… Mais je ne peux pas, parce que j’ai peur de dire des choses trop logiques, trop sensées.
Je me bornerai à dire publiquement mon sentiment en ce nouvel « entre-deux » qui sépare les élections présidentielles des législatives. Et je m’adresse notamment aux hommes et aux femmes qui ont à coeur la démocratie.

Tout ce qui s’est passé a été plutôt choquant. D’abord avec la renonce forcée du Président sortant à se battre pour un deuxième mandat. Ensuite, les élections primaires dans le Parti socialiste ont acclamé en Benoît Hamon un candidat tout à fait honnête, sans doute capable de faire front aux changements que la société française demandait. Cependant, ces primaires n’ont pas été respectées si le Président sortant et le premier ministre Valls ont appuyé publiquement le candidat du centre, Emmanuel Macron.
Étant tout à fait vaines, suite au refus de Mélenchon, les tentatives de Hamon de se présenter à la tête d’une gauche unie, on a assisté à un premier tour qui a éliminé les candidats des deux partis plus représentés au Parlement ainsi que la gauche insoumise de Mélenchon.
Mais ce qu’il est arrivé par la suite a été encore plus inquiétant : la gauche qui n’avait pas su trouver l’unité pour se battre devant Emmanuel Macron ne l’a pas trouvée non plus quand il fallait faire barrage au fascisme populiste de Marine Le Pen.
Au lieu de travailler pour l’indispensable unité entre les socialistes affranchis, les communistes et la gauche « insoumise », M. Mélenchon a creusé davantage le gouffre, laissant aux autres la tâche de faire barrage contre le FN.
Malheureusement, à droite, les électeurs de François Fillon n’ont pas tous suivi les indications de vote de celui-ci et, au deuxième tour, le FN a gagné trois millions de voix en plus.

Heureusement, à gauche, avec tous ceux qui avaient voté Hamon au premier tour, il y a eu des hommes et des femmes de bonne volonté qui n’ont pas obéi à M. Mélenchon, permettant à Emmanuel Macron d’éviter, pour l’instant, le risque fasciste.
Toujours est-il que l’abstentionnisme et le vote blanc ou nul ont eu l’effet, désormais, de dédouaner les fascistes du FN : « si Mélenchon n’a pas fait barrage contre Marine Le Pen cela veut dire qu’il ne la considérait pas comme la pire des catastrophes, mais comme n’importe quel phénomène de nos temps ».
Il ne faudrait pas aller aux Législatives avec cette équivoque. Tout cela je l’ai déjà vu en Italie : dès que ces gens-là s’installent, la démocratie commence sérieusement à régresser tandis que la République se voit menacée.
Je ne voudrais surtout pas que cette beauté typiquement française du mot juste, du dialogue basé sur le respect réciproque finît pour être écrasée par des voix malhonnêtes et brutales.

Giovanni Merloni

Dans une « chanson engagée » de 1958 (mise en musique en 1959 par Sergio Liberovici) Italo Calvino nous fait bien comprendre ce que ça veut dire être antifasciste et lutter pour la liberté de tous.

Par-delà le pont (1)

Jolie fille aux joues de pêche,
Jolie fille aux joues d’aurore,
Je réussirai, j’espère, à te raconter
Ma vie quand j’avais le même âge que toi.
Couvre-feu : la troupe allemande
Dominait sur la ville. On est prêt.
Si tu ne veux pas baisser la tête
Emprunte avec nous la route des monts.

RITOURNELLE…
Nous avions vingt ans et par-delà le pont
Par-delà le pont que tient une main ennemie
Nous voyons l’autre rive, la vie
Tout le bien du monde par-delà le pont.
Tout le mal nous avions au-devant,
Tout le bien nous avions dans le coeur,
À vingt ans la vie est par-delà le pont,

Par-delà le feu ça commence l’amour.

Silencieux sur les aiguilles de pin,
Sur d’épineux bogues de châtaigne,
Une troupe dans le sombre matin
Descendait l’obscure montagne.
L’espérance était notre compagne
À l’assaut des positions ennemies
En nous conquérant les armes en bataille
Nu-pieds, en lambeaux, et pourtant ravis.

RITOURNELLE…

Ce n’est pas dit que nous fûmes des saints,
L’héroïsme n’est pas surhumain,
Cours, baisse-toi, allez, bondis avant
Chaque pas que tu fais ce n’est pas vain.
Nous voyons à portée de main,
Par-delà le tronc, le buisson, la cannaie,
L’avenir d’un monde plus humain
Et plus juste, plus libre et gai.

RITOURNELLE…

Chacun désormais a une famille, a des fils,
qui ne savent pas l’histoire d’hier.
Je suis seul et me promène dans les tilleuls

Avec toi, ma chère, qui n’étais pas là alors.
Je voudrais que nos pensées
Et nos espoirs d’alors,
Revivaient en ce que tu espères,
Jolie fille couleur de l’aurore.

Italo Calvino
(traduction de Giovanni Merloni)

(1)
Oltre il ponte

O ragazza dalle guance di pesca,
O ragazza dalle guance d’aurora,
Io spero che a narrarti riesca
La mia vita all’età che tu hai ora.
Coprifuoco: la truppa tedesca
La città dominava. Siam pronti.
Chi non vuole chinare la testa
Con noi prenda la strada dei monti.

RIT: Avevamo vent’anni e oltre il ponte
Oltre il ponte che è in mano nemica
Vedevam l’altra riva, la vita,
Tutto il bene del mondo oltre il ponte.
Tutto il male avevamo di fronte,
Tutto il bene avevamo nel cuore,
A vent’anni la vita è oltre il ponte,

Oltre il fuoco comincia l’amore.

Silenziosi sugli aghi di pino,
Su spinosi ricci di castagna,
Una squadra nel buio mattino
Discendeva l’oscura montagna.
La speranza era nostra compagna
Ad assaltar caposaldi nemici
Conquistandoci l’armi in battaglia
Scalzi e laceri eppure felici.

RIT…

Non è detto che fossimo santi,
L’eroismo non è sovrumano,
Corri, abbassati, dài, balza avanti,
Ogni passo che fai non è vano.
Vedevamo a portata di mano,
Dietro il tronco, il cespuglio, il canneto,
L’avvenire d’un mondo più umano
E più giusto, più libero e lieto.

RIT…

Ormai tutti han famiglia, hanno figli,
Che non sanno la storia di ieri.
Io son solo e passeggio tra i tigli

Con te, cara, che allora non c’eri.
E vorrei che quei nostri pensieri,
Quelle nostre speranze d’allora,
vivessero in quel che tu speri,
O ragazza color dell’aurora.

Italo Calvino

Una donna a quindici anni – L’île/18 (Journal de débord n. 63)

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Una donna a quindici anni (1)

Jeudi 29 août 1963, le soir, presque nuit, sur le train de Rome
Celui-ci a été sans doute le jour plus malheureux de ma vie, qui demeure suspendu dans l’air, telle une nature morte accrochée au mur par une corde instable …
Après la nuit des célibataires impénitents, le matin a coulé très lentement : Agata n’arrivait jamais à la plage. Évidemment, elle était encore chez elle, en train de câliner son père Toto. Ou alors, ne sachant pas quoi faire, voyant s’approcher notre séparation, elle essayait de gagner du temps. Moi, le cœur en pièces, étant incapable de comportements rationnels et dépourvu aussi de cette petite assurance que mes prouesses nocturnes m’avaient collée dessus, je ne comprenais finalement rien du tout :

À quoi ça sert l’amour ?

Combien aurais-je désiré qu’elle me voie fort en ce moment !
Quand je l’ai vue descendre à la « Conchiglia », je n’avais ni sommeil ni peur. Je ne m’attendais pas non plus à quelque chose d’extraordinaire. Je me voyais réduit à un tas d’os. Je demeurais assis auprès du transat d’Agata, et regardais les enfants se gicler de l’eau d’un matelas gonflable à l’autre… Plus au loin, des gens jamais vus se lançaient une boule jaune. En un souffle, Agata a murmuré :
— Je t’aime !
Nous avons causé pendant une demi-heure, sans nous dévisager, comme si nous étions au téléphone, tandis que le promontoire du Pénitentiaire paraissait ligoté par les fils gris qu’enroulaient nos mains nerveuses. Elle parlait de tout et de rien, de son père vexé ou fâché avec elle, de l’escapade à Naples, de Cesare Brandi, le célèbre critique d’art qui passe ses vacances à l’hôtel Eldorado, de Gianni et Jean-Luc, deux personnes vraiment atypiques vis-à-vis de la faune des habitués de l’île… Quant à moi, j’avais honte de mon pénible état et demeurais incapable de proposer quoi que ce soit… Notre colloque coulait pourtant doux et décalé comme une chanson d’adieu.

L’amour, ça sert à quoi ?

À nous donner de la joie
Avec des larmes aux yeux
C’est triste et merveilleux!

Pour la première fois, Agata m’a proposé de me baigner avec elle, et nous avons échangé à la hâte un baiser derrière une cabine. Plus tard, la plage s’est vidée, tandis que Dodo et moi, tels des figurants sur un plateau en pénombre, nous enfilions négligemment la fourchette dans les spaghettis. Après le déjeuner, j’ai retrouvé Agata au bout de la plage. Je lui ai dit que je n’avais plus besoin de rien, désormais, avant de lui proposer une promenade jusqu’au dernier endroit où le soleil demeurait…
Pour atteindre la lumière de la Corricella, nous avons marché longuement, les pieds dans l’eau, contournant au fur et à mesure les obstacles par de brèves immersions des bras et de la poitrine, jusqu’au moment où un écueil lisse à deux places a attiré notre attention : il ressemblait en fait au fameux muret de notre quartier à Rome où nos mille baisers avaient été immortalisés par un seau d’eau sur nos têtes…
Cette découverte nous avait fait perdre la notion du temps et nous sommes restés interloqués quand la barque de Toto s’est approchée de nous et que celui-ci nous a invités à y monter :
— Désolé, mais c’est l’heure ! a dit le père d’Agata d’une voix empressée, tu dois partir, mon cher Alfredo !
Tandis que la barque regagnait la rive et que je croyais tout voir pour la première fois comme dans un rêve, depuis la « Conchiglia » Dodo m’adressait des gestes d’impatience, pestant même les pieds. J’ai alors entamé une course folle, devant lui, dévalant sans difficulté les marches infinies de la Montée aux étoiles. Dès que nous sommes arrivés à la chambre, c’était moi qui le harcelais pour qu’il se dépêche.
Je ne me souviens de rien d’autre. J’ai devant les yeux la grande ombre de Dodo qui range patiemment ses choses dans sa valise, sans rien dire, tandis que moi je fais semblant de dormir…

Vite catapultés à la Marina par l’une de ces trois roues d’enfer, Dodo et moi, ne sachant pas où cacher nos tristes valises, nous avons décidé d’attendre le départ dans un café avec Gianni et Jean-Luc. Ce dernier m’a glissé un mot :
— Je te comprends, Alfredo. S’il n’y avait pas eu ce trait de mer, tu serais parti, sans claquer la porte derrière toi, à l’anglaise ! Jean-Luc aussi se sert de l’expression décrépite de Trentavizi !

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Le bateau s’apprête à mettre en mouvement ses tonnes d’énergie. Je fais partie de cette petite foule qui attend de monter sur la passerelle dont quelques-uns ne font que lancer des gestes d’adieu.
— Agata, viendra-t-elle pleurer ton départ ? s’est exclamée Rosam en me taquinant. Je lui réponds par une grimace. Stella, une fille de Naples affiche la même expression désolée. Je sais que Dodo lui commençait à plaire…
Quand Agata arrive, arborant sa robe verte, le golf beige sous le bras et le sac de toile, elle me semble à nouveau disponible. Mais elle est nerveuse, embarrassée. Sans doute, elle est distraite par tous ces gens qui lui adressent la parole, ne pouvant pas éviter de leur répondre. J’ai serré fort la main de Toto, surpris de ses façons exagérément gentilles. Puis, pour nous dérober à la vue de son père, j’ai traîné Agata, la main dans la main, derrière un gros fourgon, et l’ai embrassée. Mais je ne l’ai pas vue attristée. Est-ce qu’elle songe déjà au poisson rôti qui l’attend à la Medusa ? Je pars le cœur dans la gorge, et, même si je sais que ce n’est pas une belle chose, j’essaie de ne pas la regarder dans les yeux tout en m’imprimant un sourire figé sur les lèvres.

Je suis maintenant dans le bateau, appuyé sur la rambarde en haut. D’ici, je vois Agata parfaitement. Isolée au milieu de la foule, elle semble trembler. Sur son front plissé, je lis une lueur de chagrin. Scandant les mots, je lui demande en un souffle si elle m’aime encore.
— Oui… mais ça ne va pas durer…

C’est en ce moment là que je l’ai vue vraiment, complètement et analytiquement, la première fois depuis qui sait combien de temps. Pendant tous ces jours de vacances, et même quand elle s’est catapultée à Naples, je ne l’avais pas vraiment regardée. Elle est sans doute la fille de Toto Cellamare, surtout si l’on considère son menton un peu carré et ses lèvres saillantes et moqueuses. On remarque en elle une certaine rigidité, typique de Toto, dans sa façon de se planter devant moi avec ce golf tombant sur le côté. Sinon ses yeux châtains — injectés de sang ou perdus dans un voile de larmes — faisaient jaillir une expression douce et absorbée que je ne lui connaissais pas. Tandis que je la parcourais du regard, j’avais la nette sensation d’entendre sa voix :
« Oui, je t’ai trompé, mais je ne sais pas encore qui je suis… Qui tromperais-je si je ne connais même pas moi-même ? Et toi, serais-tu en mesure de m’aider à me connaître vraiment, à découvrir ce qui se cache au bout de la dernière boîte chinoise que referme l’avant-dernière boîte, refermée à son tour dans une boite un peu plus grande, et cætera ? »

Même ses mains — où je m’amusais à dessiner des arbres et elle avait l’habitude d’écrire ses devoirs — me paraissaient sous une nouvelle lumière. Un entier arc-en-ciel tournait vertigineusement autour de ses doigts qui tapaient dans l’air sur une machine à écrire invisible, que j’imaginais identique à celle de Francis Scott Fitzgerald, mon préféré parmi les écrivains désespérés. Enfin, j’ai découvert son corps — sans doute un calque de celui de sa mère, que je n’ai pas connu —, un corps tout à fait indépendant de sa patronne, qui voudrait peut-être m’inviter, sans attendre, à une fuite silencieuse dans une autre île de sable. Sans personne. Sans pères, grand-mères, frères, cousines, amis bons ou méchants et surtout sans balancelles ni juke-box. Mais pourquoi n’ai-je pas eu la patience du pêcheur et de celui qui offre des fleurs dont il connaît les différentes significations ? Mes poésies ne sont pas des fleurs tandis que mes mots ne sont pas des bras forts pour la soulever sans la toucher, pour la transporter sur un cheval revêtu de gris avant de l’emmener, enfin, dans une maison revêtue de fumées et de parfums. Ça vaut mieux dissimuler, feindre une force que l’on n’a pas, attendant avec confiance le jour où cela ne servira plus.

— Oui… mais ça ne va pas durer, a répété Agata. Cette fois-ci, le redoutable verdict jaillissait avec peine depuis le fond sombre de sa gorge, tandis que ses mains se serraient en un étau…
J’aurais dû attendre avant de tomber amoureux ! C’est ce que dit ma mère et que je trouvais dans les regards suspendus de tous ces gens qui se dévisageaient avec des expressions complices en se passant un adieu qui retentissait comme un au revoir. Chacun reste dans ses draps, personne ne confie à personne la totalité de ses espoirs ni de ses soucis. Il n’y a que la mère qui peut se charger d’une telle avalanche de pulsions de vie et de mort… mais de la mère aussi, il faut se méfier, un peu… Pourquoi n’ai-je pas attendu, alors ? Est-ce que je ne savais pas que chacun a son secret ? Est-ce que je cherchais, au contraire, quelqu’un, n’importe qui, même le premier venu, pour qu’il m’aide à fouiller dans mes mystères ? Ne pouvais-je imaginer que j’allais donner à un inconnu le pouvoir de pénétrer dans mon âme et y découvrir mieux que moi mes forces et mes faiblesses ? Qui étais-je avant de tomber dans le piège de l’amour ? Qui suis-je, maintenant ? Où est-il le vrai responsable de la faillite et de l’acceptation prolongée d’une situation sans queue ni tête ? Existent-ils de vrais responsables ? Et les espoirs, ont-ils une seule raison pour rester debout ? Existent-ils les hommes et les femmes loyaux ? Existe-t-elle la possibilité d’être heureux pendant longtemps ? En quoi consiste la règle pour cela ? Quelle exception peut-on admettre sans que notre cœur succombe à la plus douloureuse des épreuves ?

Le bateau de la ligne Ischia-Procida-Pouzzoles se détachait du quai assez rapidement, sans faire de bruit. Je ne m’efforçais plus de suivre les péripéties de sa jolie tête, ronde et blonde, enfouie au milieu d’autres têtes et mains s’affolant pour nous dire adieu, dans ce rectangle d’humains qui devenait de plus en plus petit.
— Regarde ce que m’a donné Rosam… pour toi ! m’a dit Dodo en ricanant. Sur une feuille céleste, sans doute imbibé de parfum français et des poudres magiques, l’imprévisible cousine avait copié, d’abord avec soin, ensuite à la hâte, une ruineuse chanson :

Una donna a quindici anni
Dee saper ogni gran moda,
Dove il diavolo ha la coda,
Cosa è bene e mal cos’è.
Dee saper le maliziette
Che innamorano gli amanti,
Finger riso, finger pianti,
Inventar i bei perché.

Dee in un momento
Dar retta a cento,
Colle pupille
Parlar con mille,
Dar speme a tutti,
Sien belli, o brutti,
Saper nascondersi
Senza confondersi,
Senza arrossire
Saper mentire
E, qual regina
Dall’alto soglio,
Col posso e voglio
Farsi ubbidir.
(1)

Giovanni Merloni

FIN

(1) Wolfgang Amadeus Mozart, Lorenzo Da Ponte, Così fan tutte (1790)
Une fille de quinze ans
Doit tout savoir,

Le meilleur moyen d’arriver à ses fins,
Ce qui est bien et ce qui est mal.

Elle doit connaître les petites ruses
Pour persuader les hommes,

Faire semblant de rire et de pleurer
Toujours avoir de bonnes excuses,
Prêter simultanément
L’oreille à cent
Et parler à mille

Avec les yeux.
Donner de l’espoir à tous

Qu’ils soient
Beaux ou laids,


Et savoir mentir

Sans rougir

Et sans être gênée,
Et savoir se faire obéir

Comme une reine

Sur un trône
Avec des « je peux » et « je veux ».

 

Retiens la nuit – L’île/17 (Journal de débord n. 62)

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Retiens la nuit

Jeudi 29 août 1963, le matin (suite)
Restés seuls, en un état de demi-inconscience nous avons décidé, Dodo et moi, d’aller réveiller Gianni Solchiaro dans sa chambre, sous le prétexte de la consultation de son horaire ferroviaire et des coïncidences avec les courses du bateau. Là, nous avons vu paraître depuis la chambre adjacente Jean-Luc, un peu contrarié par notre joyeux vacarme qui avait interrompu ses rêves érotiques… Je me suis excusé, mais le Français de Cambo Les Bains songeait déjà à des choses plus importantes, parce qu’il m’a adressé un regard assez débonnaire :
— Ne t’en fais pas, Alfredo ! Tu possèdes tellement d’énergies que tout au long de ta vie tu auras toutes les femmes que tu voudras !
— Je les rencontrerai sur la route, au cours d’un voyage à pied… de Rome au Pays basque ! Qui sait si j’en serai capable…
— Bien sûr que tu le seras ! On voit très bien que tu es un marcheur… Quant à ton souci majeur… il te suffira de te tenir à l’écart des îles ensorcelées pour apprendre à nager à la vitesse de l’éclair ! Et ce sera une belle fille à t’apprendre cela : voilà ma prédiction !
Comment avait-il deviné tout cela ? Nous sommes sortis dans la rue avec nos deux amis sans le moindre souci pour les clients de l’hôtel Eldorado, dont le fameux Cesare Brandi, que nous avions brusquement éveillés. Le ciel était déjà en train de s’éclaircir. Nous avons descendu à la « Conchiglia » en nous roulant dans l’escalier comme des sacs encore endormis. Deux chiens nous ont menacés par leurs aboiements agressifs. Sur la plage, il y avait deux ou trois barques. Les autres flottaient tranquillement avec les hors-bord sur la ligne de l’horizon ou alors avaient été garées dans la grotte de Tonino, le maître nageur. Où s’étaient-ils sauvés, Bruno Filomarino et son cousin ? Étaient-ils à l’abri de cette même grotte, confortablement étendus sur le fond d’une barque bien équipée ?
Plus tard, quand une triste lueur a frappé la rive pour lui dire bonjour, nous avons ouvert quatre transats tandis que Jean-Luc, qui chante juste, a fredonné :

Retiens la nuit
Pour nous deux
Jusqu’à la fin du monde
Retiens la nuit
Pour mon coeur
Dans sa course vagabonde...

Tandis que le souvenir de la nuit glissait au milieu de nos doigts gelés, j’ai entendu un gong frapper de façon péremptoire contre mon coeur. Où alors, était-ce le coeur même qui retentissait violemment en disant « Basta » ? Je frissonnais de froid et d’effarement,cela est sûr. J’ai essayé alors d’adhérer le plus possible à ce peu de chaleur que m’offrait la toile rugueuse du transat. Quelqu’un d’entre nous, ayant essayé en vain de tenir les yeux ouverts par le biais d’épingles imaginaires, les a fermés, cédant au sommeil. Mais cela n’a pas duré beaucoup. Tout d’un coup, obéissant tous les quatre — Dodo, Gianni, Jean-Luc et moi — à la même voix secrète, nous avons cru d’être disloqués aux quatre coins du monde. Dans cette plage à peine léchée par les premiers rayons timides, nous avons échangé les informations nécessaires entre nous, c’est-à-dire les coordonnées de nos respectives patries. L’île de Procida, selon notre imagination, était placée au centre, telle la première carte d’une partie de tressette, tandis que Jean-Luc représentait le Nord, Gianni le Sud, moi l’Ouest et Dodo l’Est..
Cette hypothèse n’ayant pas de vrai intérêt, Dodo nous a surpris par son idée foudroyante :
— Écoutez, si Procida larguait les amarres, elle s’éloignerait vite du golfe de Naples. Une fois à la hauteur des Baléares, le capitaine donnerait la liberté aux détenus du Pénitentiaire et, assaillant les gros navires du port de Maiorca, il aurait des armes suffisantes pour répondre aux coups des canons de Gibraltar.
— Mais Procida n’est pas assez petite pour dépasser le strict !
— Combien paries-tu ?
— Sans compter qu’une fois dans l’océan le courant la traînerait vers le Sud. Procida ne serait pas contente de devenir une succursale de Lanzarote !
— Non ! a protesté Jean-Luc. Procida serait capturée par les Anglais et traînée vers le Nord. J’en suis sûr et certain !
— Mais ce serait trop froid, pour ces gens-là ! ai-je observé.
— Je sais, a répliqué Jean-Luc. Mais, une fois passés le cap Finisterre et la Galice espagnole, notre île atteindra Bilbao et les Pays basques, où le climat est plus tempéré, par le courant bienveillant du Golfe…
— Ici à Naples, que faisons-nous ? a protesté Gianni. Si vous m’enlevez l’hôtel Eldorado, où irai-je me baigner ?
— Il y aura des améliorations climatiques, des courants bénéfiques. La grande Ischia se rapprochera du continent… d’ailleurs, elle a toujours envié la position privilégiée de Procida ! a dit Dodo. On affirmera que l’île plus petite se sera entre-temps effondrée sous l’eau à cause des glissements du terrain, tandis que Pouzzoles aura gagné de la hauteur par rapport au niveau de la mer !
— Nous aurions pu nous éclipser par voie de terre aussi, ai-je observé. Nous sommes bien paresseux !
— Nous ne sommes pas paresseux, nous sommes en train de dormir ! a protesté Jean-Luc, en ricanant.
Seul, j’ai continué mon voyage, car je sais qu’elle est là, Agata, en qualité de personnage clé du tableau vivant, qui doit s’exhiber le dernier dimanche du mois d’août… Elle y incarnera encore une fois la figure de l’Assunta, s’immergeant, imperturbable, dans l’eau froide, avec son cortège, au milieu d’un parfait cercle de barques.
Eh oui, si Procida doit remonter la côte atlantique, réunissant mon cœur napolitain à mon âme française, cela doit arriver à l’insu d’Agata Cellamare !
— Écris-moi ! m’a dit Jean-Luc.
— Bien sûr que je t’écrirai, m’a dit Gianni Solchiaro.
— Venez nous voir à Rome tous les deux ! a dit Dodo.
J’ai alors entamé une lutte acharnée pour ne pas céder au sommeil. Je voulais réfléchir autour d’un mot, « regret » qui me devenait étranger. Je ne pouvais pas me permettre de regretter une Graziella (1) amoureuse de moi, par exemple. Je n’avais pas attendu que mon ami ou frère jumeau s’éloigne pour donner à l’amour la chance de se tisser une trame, se créant des moments glorieux et des malentendus. Mes incompréhensions avec Agata n’avaient rien de cela. Donc je n’avais pas le droit de regretter. Avais-je alors des remords ? Des fautes graves à me reprocher ? J’avais agi comme un aveugle cherchant la lumière : mes fautes étaient les mêmes qu’on pourrait reprocher à Arturo, le garçon qui vaguait dans l’île (2) à la recherche de son père. Oui, je suis un des infinis Arturo qui abandonnent l’île quittant en elle leur berceau et leur lit de noces à la fois. Mais je ne regrette rien…

Giovanni Merloni

(1) « Graziella », Alphonse de Lamartine, 1852. Folio Gallimard, 1979
(2) « L’île d’Arturo », Elsa Morante, Einaudi 1957. Traduction en français : Michel Arnaud, 1963. Folio Gallimard, 1978

Quand tu as peur de me perdre, tu me fais peur ! – L’île/16 (Journal de débord n. 61)

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Quand tu as peur de me perdre, tu me fais peur !

Dimanche 25 août 1963, la nuit

Ce soir, j’ai bu jusqu’à la lie le poison que j’ai fabriqué moi-même cédant à mes pulsions de délinquant. Au rendez-vous de huit heures, devant l’hôtel Eldorado, Agata n’a pas attendu que Gianni descendît, de but en blanc elle s’est écartée de moi et s’est acheminée avec Bruno Filomarino vers la terrasse du parc Margherita. Sur le coup, je me suis laissé convaincre par Dodo qui me conseillait de lâcher prise :

— Ne te souviens-tu pas du mot d’ordre de la manifestation du premier mai ?

— Oui, bien sûr : « Restons unis, camarades ! Et n’acceptons pas les provocations ! » Pourtant, quand j’ai essayé d’envisager un autre endroit où me rendre qui ne fût pas cette maudite terrasse — la chambre triste, le port au luminaire mélancolique, l’alpage immergé dans l’obscurité — je n’en ai pas eu la force. J’ai décidé alors d’affronter les terribles fourches caudines de la piste ronde — ô combien haïe — entourée de jeunes gens excités, ne faisant qu’un avec la longue rambarde — ô combien aimée ! — accoudée sur le précipice de la mer. Voyant mon regard égaré et mon allure incertaine — je traînais péniblement mes mocassins sur les tomettes blanches et ne voyais que des ombres entourées de vagues lueurs blanches — Agata est venue à ma rencontre. La musique démarrait en cet instant précis :

Se le cose stanno così

Ricordo queste parole
Che mi hai detto
In un giorno d’ottobre
Dimenticato dal sole(1)

Nous avons dansé. Elle était raide, absorbée dans l’observation des uns et des autres. Je connaissais déjà sa manière de s’évader d’elle-même et je ne m’en étais jamais inquiété, jusque-là…

L’ottobre si era fatto più freddo
Tra noi più niente da dire(2)

— N’est-ce pas un peu tôt pour les adieux ? ai-je essayé de dire.
— Cela va finir, bien avant que tu ne le penses….
— Allons-nous-en ! ai-je exclamé, frappant le sol des pieds, comme le font les enfants capricieux.
Mais, avant de quitter la terrasse, Agata doit dire un mot à quelqu’un. Elle s’installe à côté du juke-box : cinq minutes, dix minutes, vingt-cinq minutes, trente-cinq minutes… « Si les choses vont ainsi, ai-je tranché, intérieurement, à quoi bon je resterais ici ? » Dodo et Gianni ont essayé de me secouer, en me traînant à une table. Rosam aussi faisait le possible pour me distraire. Mais ses propositions déplacées ne faisaient que creuser dans la catastrophe :
— Jeudi, quand on était au large, tu ressemblais à un joueur de tambourin ! Tu as flanqué des gifles au vent… et le vent est encore vexé !

J’espérais me distraire en proposant une deuxième pizza, mais Rosam n’a pas su se dérober aux hypothèses inopportunes :
— Au lendemain de cet épisode des gifles, mon cher Alfredo, Bruno Filomarino s’est rendu chez Agata. Il avait l’air d’un percepteur des impôts !

— Lui aussi !

— Il a dit cela, à peu près : « Si les choses vont ainsi, pourquoi ne quittes-tu pas Alfredo ? Dorénavant, je suis là. »
Sans attendre, j’ai bondi de ma chaise laissant tomber le couteau sur la pizza que je venais de recevoir et me suis approché de la piste, du côté du juke-box.
— Veux-tu danser ? lui ai-je proposé.

— Non, merci.
Je voulais disparaître plus loin que possible et je suis parti à l’instant. Mais je n’ai pas eu la force de continuer jusqu’à ma chambre. Je suis revenu en arrière.
— Agata n’est pas là, son père est venu la récupérer, a dit tranquillement Bruno Filomarino.
Plus tard, dans mon lit, le sommeil m’a saisi sans transition, m’effondrant dans un cauchemar. Je me suis alors forcé à me réveiller, décidé à tout oublier… Mais comment avais-je pu rêver d’une scène si effrayante ? Agata protestait et son père la frappait, la voix altérée… « Non, c’est trop facile ! me suis-je dit. C’est moi qui ai frappé Agata, bien que sans force… Toto ne ferait jamais une telle bêtise ! »

Mercredi 28 août 1963 presque nuit

Demain, c’est le jour du départ. Je viens d’admettre que je me suis trompé en tout, que je suis encore en train de me tromper en prétendant de la tenir auprès de moi à tout prix. Je lui ai dit qu’elle n’est pas obligée de m’écrire, qu’elle peut bien s’en passer, dorénavant.

— Je ne sais pas si je t’aime ou si je ne t’aime pas, a-t-elle répondu.
Nous étions assis sur la balancelle du parc Margherita. Au-delà de la balustrade, dans la mer noire pointaient comme d’habitude les petites lanternes des barques des pêcheurs… Jamais je n’avais souffert à cause de l’amour comme en ce moment-là. Un pied appuyé à terre, une main serrée à la chaîne de la balancelle Agata réussissait à arrêter presque complètement son mouvement : en cette suspension proche de l’immobilité, je découvrais son envie d’emprisonner le temps dans une cloche de verre au plafond bleu. Tout comme à Rome, où chacun de nous s’était engagé à laisser un peu de place pour l’autre dans son lit, dans cette planche suspendue idéalement au-dessus de l’eau avait fait son apparition, souriant, le bonheur. Une joie absolue, capable de broyer les viscères, obligeant la poitrine et la gorge à hurler. Avec le petit plaisir d’un vent parfumé frôlant le front et la bouche. Ne serait-ce pas mieux se taire ? Ayant peur qu’il s’agisse d’un bonheur capricieux et traître j’ai pris désormais l’habitude de conjurer le mauvais sort en latin :

Terque quaterque testiculis tactis
Testiculo sinistro cum mano sinistra
Testiculo dextro cum mano dextra
Et omnia mala fugata sunt. (3)

Agata, au contraire, voudrait refermer le bateau vert et rose du bonheur dans une bouteille. Mais le verre se brise, ou alors la fumée d’un cigare finit par suffoquer l’équipage ainsi que le couple de clandestins qu’on trouvera plus tard dans la soute, enchevêtrés dans leur étreinte extrême. S’il y a eu, entre Agata et moi, une saison heureuse, cela s’est passé ailleurs, qui sait où. Pourtant j’ai le sentiment qu’un grumeau de bonheur nous attend là-bas, au beau milieu de la mer, au milieu de tas de pastèques et de mérous argentés jetés pêle-mêle sur le fond des barques où les pêcheurs sont en train de danser avec leurs femmes et fiancées… Qui sait ? Peut-être, les deux amoureux clandestins — qu’on a trouvés morts dans une balancelle encastrée dans la poix et le mazout — ont-ils découvert, juste une minute avant de s’effondrer dans l’oubli, qu’ils auraient pu se sauver réciproquement la vie !

Jeudi 29 août 1963, le matin
La nuit qui vient de s’écouler, il n’y a que Agata qui a dormi. Hier soir, après notre colloque sur la balancelle que jamais je n’oublierai — avec cet étrange détail de ses mains qui tourmentaient un collier de pierres colorées comme s’il s’agissait d’un chapelet — on s’est acheminés à respectueuse distance l’un de l’autre, sur la ruelle en montée. Agata scandait les mots comme le ferait un ivrogne :
— Tu ne sais rien des femmes ! s’est-elle exclamée.

— Et toi, tu te passes des chevaliers, des hommes gentils qui s’efforcent de te comprendre ! ai-je répondu.
— Tu es trop grand pour moi, Alfredo, et par cela tu m’as gâtée, m’invitant à croire à ta sagesse et à ta force comme si tu étais mon frère aîné ou mon oncle…

— Cependant, je tombe dans les pièges de la jalousie ou de la possessivité, n’est-ce pas ?

— Quand tu as peur de me perdre, tu me fais peur !

— Ce n’est que l’amour qui bouleverse les êtres comme moi. Je ne suis pas différent des personnages de l’Arioste qui ont fait tomber amoureuses de multitudes de jeunes femmes :

Le donne, i cavalier, l’arme, gli amori
Le cortesie, l’audaci imprese io canto(4)

Combien l’ai-je tourmentée, sous le ciel de Rome, avec le seul auteur que je connaissais un peu ! Elle m’accompagnait volontiers dans mes vagabondages imaginaires tout comme dans les coins sombres et pluvieux des maisons précocement vieillies de la Balduina, car elle acceptait mes petites rébellions…
Mais là, à Procida, la beauté bouleversante des lieux ne pouvait pas admettre d’autres beautés et folies. Il fallait faire semblant d’endosser, en dessus, du maillot de bain, les sévères vêtements des moines bénédictins du couvent en pénombre bondissant au-delà du mur que nous étions en train de frôler maintenant.
— En tout cas, il faut éviter de se soumettre à l’irrationalité. Et toi, tu exagères toujours ! s’est-elle exclamée quand nous étions désormais devant la porte de chez elle. Puis, je suis revenu, seul, au parc Margherita, où j’ai entamé un tour de tressette à la place du mort avec les autres trois : Dodo, Bruno Filomarino et son cousin. Ce qui m’étonne, si j’y repense maintenant, je vois avec sympathie ce Bruno qui se déplace en Vespa après avoir sorti de leurs tanières tantôt des mérous tantôt des filles, car il me fait rire quand il déclame la fameuse loi de Chitarrella :
— Tiens ! Tiens ! Celui qui frappe deux fois va perdre l’As ! disait-il avant de jeter sur la table la carte gagnante.

Qui sait si Bruno pensait à Agata quand il a dit que j’avais « perdu l’As » en frappant deux fois. Certes, l’As est la carte plus forte du jeu et Agata était la plus forte, pour moi. Ou alors était-elle une espèce de Joker ou Sybille de Cuma capable de gagner toujours. Combien de fois avais-je frappé à sa porte fermée ? Trop de fois. Maintenant, j’allais perdre l’As bronzé en bikini par l’œuvre d’un tricheur trop habile en train de faire glisser cette carte gagnante depuis le poignet de sa chemise, sans être vu…

Mais ce soir je me voyais déjà parti, étranger à mon corps même et à son curriculum désastreux. Après le tressette, quelqu’un a proposé un café tandis que Bruno a proposé la nuit blanche. Quel extraordinaire sentiment de liberté lorsqu’on se passe du lit dans le but de garder l’esprit éveillé jusqu’au moment du départ ! Nous avons acheté deux cents lires de pain qui venait de sortir du four, vivement chaud, que nous avons dévoré en nous acheminant vers les Arcate. Agacés pour les cigarettes en voie d’extinction, nous n’avons pas eu de chance parce que le bureau de tabac au pied de la montée de Terra Murata était fermé. Là devant, nous nous sommes désaltérés à une fontaine. Quand il fait chaud, la présence de l’eau devient facilement l’occasion pour virer à la moquerie et pour entamer quelques tourbillons plus ou moins innocents.
D’abord, Bruno essayait de faire rire Dodo de façon qu’il ne réussît pas à boire. Ensuite, Dodo, plaçant la main contre la source giclait l’eau gelée vers le cousin de Bruno pour l’empêcher de se rapprocher. Enfin, tous mouillés, nous nous sommes rangés sur le muret bordant la petite place qui nous a obligés à admirer la surface immobile du golfe de la Corricella entouré de maisons faiblement illuminées.
Au milieu de la place, un monument en marbre nous rappelait qu’on était en Italie et que nous avions tous une histoire commune de sacrifice et de sang. Plus en haut, à l’embouchure d’une montée dont on ne voyait pas le bout, j’ai revu l’église consacrée aux prisonniers du Pénitentiaire que j’avais visitée avec Toto.
J’étais absorbé dans ma contemplation, quand mon frère a manifesté une nécessité corporelle qu’il ne pouvait pas reporter. Ce petit événement, tout en relativisant la magie de lieux qu’on ne pouvait plus romantiques, a été évidemment l’occasion pour une nouvelle vague de provocations et de rires que je te laisse imaginer, mon cher journal…
Plus tard nous avions repris notre vagabondage. « Réussirai-je à me détacher d’Agata ? » me suis-je dit, incrédule, tandis que je ressentais la lueur d’argent de la lune comme une caresse et que nos pas d’ombres bruyantes frôlaient sans façon les dalles de la rue faiblement illuminée.
À l’improviste, à la hauteur de l’hôtel Eldorado, Bruno nous a surpris :
— On se revoit à la plage ! s’est-il écrié d’un ton abrupt. Cela m’a fait souvenir du Bruno du premier jour… puis, en un éclair, il a disparu avec son dévot cousin.

Giovanni Merloni

(1) « Si les choses elles vont ainsi »/ Je me souviens de ces paroles/ 
Que tu m’as dit en un jour d’octobre/ Oublié par le soleil…
(2) En octobre il faisait plus de froid/ entre nous plus rien à nous dire…
(3) Touchez vos testicules trois ou quatre fois Le testicule gauche de la main gauche
Le testicule droit de la main droite
Et tous vos maux seront éloignés !
(4) L’Arioste, Roland furieux, Chant I.

Alfredo è uscito pazzo ! – L’île/15 (Journal de débord n. 60 )

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Alfredo è uscito pazzo !

Samedi 17 août 1963, pendant le soir et la nuit

Agata a disparu, obligée par son père de la prise en charge de certains parents venus de Naples. Maintenant, Bruno Filomarino a changé de tactique et il m’a traité comme un ami. Donc la soirée, après la pizza et le juke-box, s’est terminée avec une interminable partie de tressette avec Dodo, Bruno et son cousin… À présent, je n’aurais pas le temps pour tirer un portrait fidèle de Bruno. Mais je vois que c’est important de fixer noir sur blanc son profil sur le papier avant qu’il s’échappe. D’abord, il faut dire que le jeune homme que j’avais entrevu de loin le jour de son arrivée n’avait pas vraiment les mêmes traits ni les mêmes attitudes que Bruno affiche maintenant. Deuxièmement, ce garçon qui semble avoir précocement vieilli affiche une expression familière. Il ressemble un peu à mon grand-père homonyme lors de sa jeunesse désinvolte, fixée pour toujours dans une microscopique photo en sépia dont mon père est très orgueilleux. Sinon, il a la même gueule tragique d’Eduardo De Filippo… donc, si l’on va plus en arrière, il pourrait être vu comme le dernier rejeton de la famille des Pulcinella : il ne fallait pas aller à Naples pour avoir Naples, cette ville étant si pleinement et précisément condensé dans les rides d’expression et les grimaces expérimentées de ce joueur de tressette, de ce gamin qui n’a pas d’âge ni, apparemment, d’histoire personnelle. Cela m’inquiète bien sûr, car Bruno n’a pas que le charme d’évoquer Naples, sa voix chaude, persuasive, semble véhiculer une ancienne sagesse…

Dimanche 18 août 1963, le soir

Ma personnalité incertaine flotte entre les deux folies que l’Arioste m’a fait connaître : celle de Rodomonte et celle de Roland. Le premier se sauve dans la cabane des souvenirs auprès du pont branlant reliant Procida à un îlot désert et, armé jusqu’aux dents, attend ses rivaux d’amour qui vont forcément passer par là, prêt à les provoquer en duel. Quant à Roland, il épuise ses réserves de gentillesse et de patience pour satisfaire les mille caprices de la belle Angelica, avant d’exploser en découvrant qu’elle consacre toutes ses qualités aux soins d’un Medoro-Filomarino quelconque, sans doute dépourvu de noblesse et de valeur. Par conséquent, tel un Roland-Nitrodi désormais fou, je poursuis moi aussi, en chaque femme ou jument à la chevelure fluente, le fantôme de celle qui pour moi seul s’est déclarée frigide et inexpugnable…

Je passe mes journées avec des garçons et des filles ayant des âges disproportionnés vis-à-vis du mien ; je me baigne avec les petites Ambra et Cicci, qui m’adorent d’ailleurs, et, de temps en temps, je discute avec Rosam. Sa rudesse verbale est démentie par le teint foncé de ses joues fermes et le mystère de ses yeux clairs. Elle essaie de me faire comprendre par tous les moyens que ça pourrait être elle-même la femme « née pour moi » que ma mère invoque tous les deux jours. En dépit de son détachement affiché, elle pourrait se révéler une amante passionnée et sensuelle. C’est d’elle que je devrais m’emparer au bout d’une terrible bagarre. Si je pouvais abandonner la froide Angelica pour la fougueuse Bradamante, je trouverais alors ce que je cherche : son âme sauvage et son cœur docile me combleraient, et je me déroberais finalement à cette pénible alternance entre guerres pacifiques et paix armées.
Quant à Mena, la grand-mère d’Agata, elle m’exaspère en me recommandant de ne pas être nerveux. Elle aussi aurait le pouvoir de provoquer en moi des réactions violentes et théâtrales, mais je me sauve dans l’eau où j’aime me brûler les yeux en nageant au-dessous de la surface, attiré par les algues vertes et les formes mystérieuses des écueils multicolores. Parfois, je ressens le poids des années, de milliers de cigarettes, de ma tâche de percepteur marchigiano sans compter l’ombre de Banquo qu’on m’a collée dessus. Je deviens alors encombrant comme un scaphandrier tandis qu’une folie obtuse à la Rodomonte s’empare de moi. L’eau polit les bosses de mon scaphandre avant de se faufiler dans le duvet du rembourrage… Cela me fait effondrer encore plus, empirant mon sentiment de faiblesse physique et morale et reportant à jamais tout espoir de revanche. Heureusement, en face du promontoire, je reconnais, sur le fond de granito poreux, la silhouette argentée d’une sirène. Par des gestes de fou, je réussis alors à me libérer de la ferraille… mais ainsi — nu et blanchâtre comme un pauvre Christ qui n’a jamais vu le soleil —, je ressens encore plus le poids de l’enfermement.
Le tourbillon maladroit de mes bras me fait disparaître dans une séquelle d’éclaboussures exagérées. De loin, quelqu’un pourrait croire à une lutte acharnée contre un impitoyable requin… Pourtant, dans la plage, la petite foule debout que je vois scruter l’horizon avec inquiétude ne cesse de hurler, parmi d’évidents gestes de désapprobation :
— Alfredo è uscito pazzo ! (1)

Jeudi 22 août 1963, pendant la nuit

Aujourd’hui, on s’est levé à l’aube en plusieurs pour aller à la pêche à l’hameçon. Il était cinq heures du matin, le disque rouge du soleil pointait derrière le Pénitentiaire et la basse marée laissait transparaître sur le fond de petites ondes de sable. On a gagné le large doucement, la barque à rames de Bruno Filomarino accrochée par une corde au hors-bord mal en point de Gianni Solchiaro.
Au commencement, sur le hors-bord de Gianni il y avait Dodo et Rosamaria tandis que Agata et moi nous étions dans la barque traînée de Bruno. Ce dernier aimait plaisanter tandis que Agata s’amusait à ses boutades et je ne voyais rien de mal en cela… Bruno rassurait la plupart des gens avec sa gueule de vieux pêcheur capable de débusquer les mérous jusque dans leurs tanières. En tout cas, je demeurais sur le qui-vive, car j’étais tout à fait conscient de la précarité de mon lien avec Agata et qu’il était bien possible que celui-ci, en véritable voyou, n’attendît qu’un petit prétexte pour dévoiler d’autres atouts, encore plus redoutables…
Or, il est vrai que je connais un peu le Roland furieux — et je ne connais que cela —, mais si je pense aux attitudes de Bruno envers Agata je ne peux pas m’empêcher de songer à deux personnages primordiaux de cette épopée magnifique qui ont fait souffrir autant le pauvre Roland… Agata endosse maintenant les habits transparents et printaniers de la mélancolique Angelica, mystérieuse comme la mer que je caresse de la pointe de mes doigts. Elle rit et plaisante avec Bruno ; elle en est touchée et moi-même, je l’admets, je demeure admiratif, bouche bée devant la verve de celui-ci. J’essaie alors de me convaincre qu’ils se connaissent depuis des années, qu’ils sont amis depuis toujours… Cependant, est-elle possible l’amitié entre homme et femme ? Pour Gianni ou Jean-Luc oui. Mais Bruno, c’est un chapitre à part : il a la spécialité des mérous, des filles et des tours en Vespa. Il n’aura jamais le temps pour des voyages à pied, vrais ou imaginaires.
J’étais en train de suivre les labyrinthes de ma méfiance, quand le silence s’est emparé de notre paysage sonore : l’agréable bruit du hors-bord avait été englouti par la surface verte de l’eau, à peine crispée par la brise.

— Es-tu tombé en panne d’essence ? s’est écrié Bruno.
— Non, le réservoir est plein ! a répondu Gianni

— Je viens voir ! s’est écrié Bruno avant de se plonger.
Pour me rendre utile, j’ai sorti les rames du fond de la barque et j’étais déjà en train de caler la première rame dans l’eau, quand Agata aussi s’est jetée dans l’eau en faisant sursauter l’embarcation.

— Où vas-tu ? ai-je protesté inutilement, tandis que ses bras luisants avançaient vers le hors-bord. En cet instant précis, Gianni et Rosam ont quitté le hors-bord se dirigeant vers moi. Pourquoi ? Et pourquoi Agata était-elle si anxieuse de rattraper le joueur de tressette ?
Nous étions alors assez éloignés de la plage de Chiaia, dans un trait de mer tranquille. Je me réjouissais de la compagnie de Rosam et Gianni, mais j’étais sur des charbons ardents à la vue des épaules bronzées d’Agata à côté de celles de Bruno sur le hors-bord.
Mon agitation a augmenté quand j’ai découvert en eux deux fameux personnages de l’Arioste : Angelica et Medoro ! Quant à Dodo, avec son air indifférent, il incarne à la perfection la figure d’Astolfo : une espèce d’apatride qui, chevauchant l’hippogriffe, partira un beau jour récupérer l’esprit de son frère jumeau, Roland, sur la lune. Ils sont en train d’essayer d’actionner le moteur : tout en plaisantant, ils tirent à tour de rôle la poignée du hors-bord, avec de très modestes résultats… Tout d’un coup, une colère désespérée s’empare de moi, tandis que le hors-bord démarre brusquement et s’éloigne vers l’horizon.
— Venez nous prendre salauds ! hurlé-je, la mort dans la gorge.
Revenant tout doucement vers nous, Bruno-Medoro, tel un capitaine de long cours, affiche une calme indifférence, tandis que Dodo-Astolfo rit et Agata-Angelica ne m’épargne pas des gestes odieux.
Dans notre baignoire grinçante, Rosam se tait, le profil guerrier vers l’eau. Gianni, me voyant bouleversé, m’incite à réagir :
— Mais donne-lui une paire de gifles à cette casse-pieds !
Je me jette en eau avec l’obtuse détermination d’un thon suicidaire, mais, dans ma nage convulsive, je produis moins de mouvement réel que d’éclaboussures. Je m’approche petit à petit à la barque, si calmement que personne ne pourrait imaginer mes intentions. Agata se penche en dehors pour m’aider à monter… Mais je suis hors de moi et devant l’incrédulité de tout le monde, je frappe ses jambes et ses flancs par des gifles et des coups confus et vidés d’énergie qui ont l’effet immédiat de blesser vivement son orgueil. D’abord, Agata, prise de contrepied, reste muette, puis elle éclate en larmes :
— Ça, je ne te le pardonne pas ! N’ose pas me toucher, salaud !
Finalement, je suis publiquement reconnu comme un animal, un être instinctif, un pauvre type… pourtant cette action grotesque a été bénéfique pour moi, ouvrant une fente par où j’ai pu voir moi-même au bout d’un puits noir…
Rentré dans ma chambre, je n’ai pas eu besoin de m’y barricader. Personne ne m’a suivi, même Dodo, qui a pensé bien montrer aux autres le visage rassurant d’un membre de notre famille sage et équilibré. En ce taudis — qui flotte désormais, telle une île à la dérive, s’éloignant de plus en plus du cap Misène ainsi que des enchevêtrements de fer et goudron qui ont remplacé les champs de luxuriantes tomates ou les jardins d’orangers et citronniers parfumés —, je me sens finalement libre de m’effondrer dans le désespoir.

Samedi 24 août 1963, au soir
Désormais, pendant d’entières matinées je me renferme dans ma chambre au bout de la rue Giovanni da Procida, pour voir si j’ai la force de résister à l’habitude de m’étrangler — âme et cœur — devant Agata en face de tout le monde… Dans ces quatre murs, les inconvénients de ma maladie sont les mêmes du premier jour, quand, fier des projets échafaudés dans les vagabondages de mon esprit plein de trous que des rêves confus remplissaient, je débarquais sur l’île. Ici, pendant la journée, l’obscurité reste longuement accrochée aux murs, tandis que la chaleur de la nuit semble collée au sol pour toujours… Jusqu’au moment où quelque chose se brise et je dois sortir dans la rue, comme un chien désemparé. Avant d’affronter une énième soirée d’attentes et de déceptions, j’ai écrit à Agata :

« Je ne reviendrai plus jamais à Procida. C’est un endroit que je devrais haïr et que j’aime pourtant intimement. Une fois parti, je ne pourrai pas m’empêcher de regretter cette île, tout en sachant que cet amour pour l’île demeurera inachevé et impossible, comme le nôtre. Mais je te pardonne déjà, Agata, de m’y avoir attiré. Ou bien je te remercie de m’avoir donné la chance d’y vivre des jours inoubliables. Auparavant, j’aimais que toi, à présent mes sentiments sont partagés, car mon amour pour toi ne fait qu’un avec l’amour pour l’île. Demain — qui sait ? —, je regretterai tellement cette île que je songerai à elle sans toi…
Jeudi je voulais t’effacer violemment de ma vie. En même temps, cette façon sombre et maladroite de me jeter sur toi avec ces mains, aveugles comme les ailes du moulin de don Quichotte, c’était la seule voie qui me restait pour te manifester mon amour et mon désir extrême de t’avoir près de moi !
À ce monde, on se passe vite de bons sentiments, tandis qu’on a horreur du sacrifice dont on se débarrasse en le jetant à la poubelle… ça ne vaut que l’apparence, la feinte assurance et cette allégresse de vieux camarades n’ayant rien en commun. Voilà une explication de la stupidité du monde et de son refus vis-à-vis de l’homme qui pleure.
Tandis que je te donnais ces gifles, je me forçais à me détacher de toi. D’ailleurs, jeudi dernier, ces gifles imprécises et inutiles t’obligeaient à chercher des témoins ainsi qu’un arbitre qui décrétait la fin de la partie que nous avions perdue, tous les deux. Cependant, cet arbitre n’a pas été impartial, il a profité, au contraire, de nos malentendus pour creuser un gouffre entre nous avant de venir te dire de jolis mots… Résultat : c’est toi la victime, et je suis le monstre. On avait besoin tous les deux d’une telle étiquette pour sceller la boîte où nos souvenirs sont rangés. Avant que j’arrive dans l’île, je n’avais pas su trouver la clé pour ouvrir ton cœur à la confiance en moi parce que je n’étais pas sûr moi-même de la mériter, une telle ouverture. Je n’avais pas la patience d’enlever les voiles qui recouvraient ton intimité. J’attendais que toi-même le fasses avec moi… mais je ne faisais que te décourager avec mon empressement, mon “grand amour” et mes livres qui en fin de compte ne m’avaient rien appris. Tu n’as pas eu la force ni l’envie de briser mon mur d’enthousiasme et de générosité… car tu n’étais pas sûre de trouver, par-delà ce mur, le garçon que tu avais cru que j’étais… Une fois arrivé dans l’île, j’ai compris qu’ici nous ne pouvions pas rester en deçà de nos attentes et de nos désirs d’amour. Mais nous n’étions plus seuls comme à Rome. Notre ancienne complicité ayant disparu, on aurait dû en bâtir une autre, adaptée à la tyrannie de l’île sauvage ainsi qu’à ses rythmes paresseux et dangereux à la fois. Cependant, je n’ai pas eu envie de repartir à zéro ni de mettre en valeur mon côté insouciant et fataliste que tu aurais sans doute préféré. Au contraire, j’ai prétendu que tu “comprennes », que tu viennes à la rencontre de mes faiblesses et de mon côté plus sensible et pathétique… »

Giovanni Merloni

(1) Alfredo devient fou !

Elle n’a pas perdu la tête, et c’est tout ! – L’île/14 (Journal de débord n. 59 )

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Elle n’a pas perdu la tête, et c’est tout !

Mercredi 14 août 1963, la nuit
Aujourd’hui, je suis sorti de mon isolement splendide et du jeûne prolongé. Toto a voulu me gaver à tout prix de milk-shake et jaune d’œuf ; la grand-mère Mena a été très gentille tandis que Agata, navrée par mon épuisement, a protesté que de cette façon je la fais souffrir. En voyant son air contrit, j’ai voulu croire à sa sincérité, mais je n’ai pas su m’empêcher de la voir dans le tableau vivant que son père a peint pour elle : une réincarnation de Francesca Bertini au miroir.
Au final, à quoi est-elle servie cette fuite à Naples ? J’ai arraché deux jours et deux kilos à mon perfide destin et c’est tout. Une fois rentré dans les rangs, quoi que je fasse, de l’action plus pathétique à la plus héroïque, mon sort est signé. Elle ne cesse de saigner, la blessure que j’ai subie à l’arrivée de Bruno sur sa Vespa, sans aucun bénéfice pour tout ce qui aspire, en moi, à la sainte béatitude. À Procida, le mécanisme de l’épreuve impossible et de l’échec inévitable — qui provoquent forcément la déception et la colère d’une fille de quinze ans ayant été reçue avec de bonnes notes dans la classe supérieure de son lycée, donc libre de s’amuser à loisir — va déclencher en moi d’autres replis solitaires, de nouveaux jeûnes ainsi que des gestes de plus en plus hurluberlus.

Jeudi 15 août 1963, le soir
On est à la mi-août, le jour où l’on fête l’Assunta. Mes parents sont venus nous faire visite dans l’île. Nino, mon père, s’est fort inquiété pour ma maigreur. Quant à ma mère, elle était étrangement nerveuse, mais j’ai tout de même réussi à m’isoler avec elle, dans un coin reculé de la terrasse de la « Conchiglia » :
— Agata est trop petite, a-t-elle dit. Avec elle, tu aurais dû juste faire semblant d’être fort !
— Faire semblant de quoi ? demandé-je.
— Quand il y a l’amour, on fait toujours des bêtises. Tous les hommes et toutes les femmes tombent dans l’erreur de donner trop ou trop peu, de demander peu ou trop. C’est dangereux quand on va trop d’accord et c’est dangereux aussi si l’on se dispute continûment…
— Et alors ?
— Celui qui aime vraiment est heureux de susciter la jalousie et les caprices de son aimé. Quand on insiste en le faisant souffrir… quand on s’émerveille des réactions, parfois violentes, de l’être maltraité, il est bien possible que l’amour ne soit pas au rendez-vous. Il n’est plus là, ou alors il n’y a jamais été.
— Donc, selon toi, Agata ne m’aime pas.
— Elle n’a pas perdu la tête, et c’est tout !
Tandis que ma mère essayait de minimiser, je ressentais un écho bruyant au fond de mes oreilles :
— Tu es un animal, incapable de suivre que tes instincts ! s’était écrié Agata le jour avant. Tu es égoïste et… lourd !
Malgré mes efforts, je ne réussissais pas à me donner une différente contenance. Donc je glissais dans cet état de précarité où les erreurs sont inévitables. Cependant, à chaque erreur j’essayais de la convaincre qu’il s’agissait d’une exception. Et Agata répondait, immanquablement :
— C’est l’exception qui confirme la règle !
Que voulait-elle dire ? Est-ce que ma mère aussi, quand elle était jeune, n’avait pas su se donner une différente contenance ? Était-ce pour cela qu’elle savait glisser autant d’élégance dans ses leçons de vie ?

Vendredi 16 août 1963, pendant l’après-midi
Mes parents sont partis. Dorénavant, je me jetterai dans la mer tout habillé, j’arrêterai de me laver et je n’écouterai que de la queue de l’oreille les phrases méchantes dont Agata est prodigue :
— Tu dis toujours les mêmes choses !
Ou alors :
— Je te veux trop de bien et cela m’empêche de t’aimer.
Ou bien :
— Est-ce que tu comprends que je ne m’amuse pas du tout ?
Ou encore :
— Je veux me tromper, je m’en fous totalement de savoir si je me trompe ou pas !
Ou, par contre :
— J’aime beaucoup entendre Bruno quand il raconte des blagues. Emmène-moi chez lui !
Ou enfin :
— Bête ! Tu n’as pas le droit de me toucher !
Au nom de la famille à nouveau lointaine, Dodo m’a réprimandé pour les erreurs que je répète, selon lui, en pleine conscience, dans le but d’obtenir la commisération de quelqu’un… moi aussi je dirais de telles choses si j’étais à sa place. Pourtant, on ne peut pas dire à un frère « tu as raison »… donc, même souffrant, je me dispute avec lui. Mais j’ai peur que ses bienveillantes intromissions, tôt ou tard, agissant comme autant de provocations, elles fassent déclencher en moi une véritable explosion de délinquance…

P.-S. J’ai oublié de noter que mon père, à ma grande surprise, a pris tout seul une initiative en ma faveur. Dans la terrasse de la Conchiglia, profitant d’un moment où personne ne nous voyait, il m’a glissé dans la main un feuillet gris plié en deux. Il s’agissait d’une lettre du 16 octobre 1910, que ma grand-mère paternelle, Agata, avait envoyée à son fiancé Alfredo, mon grand-père. De cette lettre touchante et pleine d’humour, j’ai appris qu’en raison de sept ans de différence d’âge, en 1903 Agata et Alfredo avaient d’abord renoncé à leur amour… À l’époque, mamie n’avait que quinze ans tandis que son amoureux en avait vingt-deux. Ils s’étaient gravement séparés et même perdus de vue, jusqu’au jour où, sept années depuis, ils s’étaient rencontrés par hasard dans la Villa communale. Entre-temps, Alfredo avait mûri et n’avait pas dû souffrir la solitude, tandis qu’elle, Agata, touchant désormais ses vingt-deux ans, demeurait une très jolie femme n’ayant rien perdu de sa verve d’avant. Certes, pendant des années, avant de se retrouver, ils avaient fait le possible tous les deux pour suffoquer le souvenir de leur passion réciproque. Certes, ils avaient risqué de se perdre à jamais… Mais finalement, ils avaient su profiter de la « deuxième chance » que la vie leur offrait…
Quand je reviens à Rome, et que je pose la question à mon grand-père, malgré ses quatre-vingt-dix ans il se souviendra sans doute de ses états au moment de la première séparation de son Agata ! Mais qui sait s’il aura envie de m’en parler !

Giovanni Merloni

Je suis une pellicule surexposée et Agata est la lumière ! – L’île/13 (Journal de débord n. 58)

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Je suis une pellicule surexposée et Agata est la lumière !

Mardi 13 août 1963 le matin
Ce matin-ci, elle me semble quasiment belle la peine de devoir passer d’autres journées interminables en cette île chaotique et hostile. En sachant qu’il m’arrivera des coups et des contrecoups en rafale, dont au soir je m’efforcerai pourtant de me souvenir dans le but de les ranger sur une feuille comme autant d’avions précipités.
La pièce où je me renferme est pénible avec ses meubles en acajou et ces deux lits de bout défoncés, mais j’ai décidé que je ne sortirai pas de ces remparts avant d’avoir accompli une reconstruction complète de la parenthèse de Naples, de ces deux journées forcément illusoires où j’ai été un « homo erectus » plutôt qu’un gros singe sombre et susceptible. Quelle confusion pourtant ! J’ai enduré une décharge de coups de poing et de pied et maintenant, d’un moment à l’autre, je dois me préparer au coup de grâce ! Mes fuites n’ont fait qu’exacerber la situation. D’abord, parce qu’il ne s’agit pas de fuites définitives : Agata sait toujours où je suis et cela la rassure jusqu’à la rendre arrogante. Ce serait d’ailleurs bien inutile de me cacher dans les grottes et au-dessous des ombrelles en osier, m’arrêter dans un coin pour compter les battements du cœur comme s’il s’agissait de la voix du téléphone qui dit si c’est libre ou c’est occupé. Elle saurait où me trouver, si elle le voulait. Moi, au contraire, je sais seulement où me rendre pour ne pas la rencontrer. Mais ici, où elle ne viendra pas, où Dodo seulement peut me distraire avec ses bruyantes incursions, il me manque l’air. Je me regarde dans la glace et m’aperçois que je n’ai pas la force de parler. Mon regard s’effondre, mon œil demeure éteint. Je suis une pellicule surexposée et Agata est la lumière ! Je suis en train de me consommer dans un absurde mouvement pendulaire : la voix d’Agata bondit de chaque coin de cette pièce, telle une mouche réveillée par une odeur unique. J’ondoie sur la balançoire de ses cheveux, je monte et je redescends continûment des étoiles aux étables, des étables aux étoiles…
Parfois, je ramasse à terre mon cahier où tout est noté sans façon : samedi matin — il y a trois jours à peine —, Agata est débarquée à Naples avec Dodo, Rosamaria et Jean-Luc. Elle est venue pour moi, pour me voir, m’embrasser et recommencer, comme si de rien n’était. Mais quelque chose avait changé en moi : une invisible patine de chagrin, collée à la peau, empêchait mon enthousiasme de flotter dans l’air avec la même insouciance que la fumée d’une cigarette.
Sans compter que dès le début je savais bien que je ne resterais jamais seul avec elle. C’était donc pire qu’une torture chinoise. Tout en savourant le soulagement de la réconciliation, comment éviter la nervosité pour la frustration de nos élans et pulsions réciproques ?
Toujours est-il qu’il n’y avait pas de choix. Il fallait s’accoutumer à mettre de côté tout ce qui pouvait nous unir, voire sauver ; il fallait accepter la dissolution de nos corps et de nos âmes dans une entité collective tout à fait provisoire n’ayant pour but primaire que celui de survivre sans incident du matin au soir et, deuxièmement, celui de s’amuser et bien manger.
D’ailleurs, si les instances plus intimes et personnelles ne pouvaient pas avoir d’issue, mon désir de saisir le véritable esprit d’une ville ne pouvait pas être exaucé non plus.

Mais, ce jour-là, j’étais fort étourdi par la beauté de Naples et le charme de sa langue luxuriante. Par conséquent, j’ai fini par considérer la renonce à l’amour comme acceptable et même indispensable. D’ailleurs, deux amours, celui de Naples et celui d’Agata n’auraient pas pu trouver place tous les deux dans mon cœur !
Au début de ma traversée, j’avais l’impression, avec ce troupeau hétérogène et dépaysé, de revivre mes journées en compagnie de mes parents français en visite en Italie, avec cette typique angoisse de ne pas savoir où les emmener… Jeudi dernier, nous tournions à vide, entre la gare et le quartier de Forcella, sans que personne prenne la moindre initiative. J’avais l’estomac rempli par le généreux petit déjeuner des Solchiaro : cela provoquait en moi le désir violent de m’isoler pour lire ou alors pour m’évader seul au milieu de la foule…
Tout d’un coup, je me suis souvenu d’un après-midi sous les arbres du lungotevere, à Rome. C’était en novembre et j’étais ravi de partager avec Agata le plaisir d’une rêverie sans queue ni tête en lui apprenant le jeu innocent de donner des coups de pied aux feuilles mortes… Cette image intime et même sacrée a eu la force de ressusciter en moi une espèce d’euphorie taquine, à laquelle je ne me serais jamais attendu, que j’ai vite transmise aux autres. C’est ainsi que nous avons alors visité, surexcités, la bouche ouverte, le cloître multicolore du monastère de Santa Chiara, les quartiers espagnols, le Pallonetto — où les mères d’une multitude de gamins éveillés lancent depuis leurs rez-de-chaussée des hurlements déchirants — et finalement la place du Palais Royal avec les statues qui s’accusent réciproquement :
— Qui a osé pisser en terre ici devant ? s’indigne la statue aux moustaches à la française tout en grimaçant de dégoût.

— C’est lui qui l’a fait ! dit promptement la deuxième statue en indiquant la troisième.
— Non, c’est lui ! dit promptement la troisième statue en indiquant la quatrième.
— C’est à Dieu, la faute ! dit promptement la quatrième statue en indiquant le ciel de façon solennelle.
C’était une visite aux étapes escomptées, une sorte de pèlerinage qui provoquait en moi un certain embarras. Pourtant, grâce à ce sentiment d’étrangeté, ne faisant qu’un avec mon esprit de contradiction, tout à fait cérébral, envers cette ville qui aime occulter ses trésors cachés, je suis devenu tout d’un coup un touriste assuré et même désinvolte, capable de me débrouiller dans ce monde inconnu même mieux que Agata. Et je me découvrais affranchi de la cage médiévale, accrochée à la redoutable façade du Pénitentiaire, où j’avais trop longuement demeuré en y recevant les crachats des passants ainsi que les incursions des moustiques, et grâce à ma désinvolture j’ai obtenu, après avoir déjeuné, la parenthèse du canapé dans l’austère salon des Solchiaro, que Gianni a immortalisé avec une photo en noir et blanc assez floue.
De quelle parenthèse parlé-je ? J’ai embrassé passionnément Agata sur la bouche et c’est tout. Nous avions bu, contre nos habitudes, deux verres de vin chacun, et nous étions étendus l’un à côté de l’autre comme les époux de terre cuite des sarcophages étrusques.
Tout de suite après, Agata a voulu prendre une douche. En me voyant contrarié pour son effronterie, Gianni s’est approché de moi pour me dire : « Elle est une casse-pieds ! ». Sinon, personne des présents ne s’était scandalisé ni émerveillé : il n’y avait que moi qui jalousais pour une telle confidence.
Cependant, dans la tournée napolitaine il n’y a pas eu que la photo « scabreuse » sur le canapé et cette douche « anticonformiste ». Me revient à l’esprit, chaotique et allègre, la fouille forcenée du morceau de Naples compris entre la colline insigne de Pizzofalcone et l’escarpement ombragé, au-dessus de Mergellina, où reposent les dépouilles de Virgile : un endroit d’où l’on peut aisément admirer le fabuleux promontoire de Pausillippe.
Ensuite, ayant pour guide Gianni Solchiaro et ses explications pleines d’humour, nous avons marché en long et en large depuis via Caracciolo jusqu’à l’ancienne Riviera di Chiaia, sans renoncer aux tendres « sfogliatelle » se fondant dans la bouche. Puis, quand on est arrivé à la hauteur du quartier de Santa Lucia — en face du Château de l’Ovo —, Gianni est devenu même trop sérieux :
— Jadis les barques arrivaient jusqu’ici. Maintenant, voyez combien de terre on a dérobée à la mer !
Pour être sincère, je n’avais aucun transport pour les grandes œuvres du XIXe, mais j’étais heureux parce que finalement, dans cette espèce de voyage scolaire, Agata avait opté pour une allure mélancolique : quand elle n’abandonnait pas sa main dans la mienne, elle prétendait qu’on avance bras dessus bras dessous…

Venite all’agile barchetta mia Santa Lucia, Santa Lucia(1)

Je voyais notre image reflétée dans un miroir invisible qui marchait avec nous — devant, derrière, au-dessus, au-dessous de nous — faisant rebondir les échos d’imminentes séparations. Sinon, en ce troupeau estival, personne n’avait la spéciale ironie de Lello Rizzacasa, quand il dit :

« Alfredo Ama Agata ! » (2)

ou alors :

« Le donne devono strisciare ! » (3)

Certes, je n’avais pas une telle désinvolture si même alors, dans cette espèce d’alcôve ambulante, un malaise sans nom m’accompagnait. Qu’est-ce qu’il m’arrivait ? Avais-je conquis Agata pour de bon ? Ou alors, m’avait-elle perdu ?
Nous nous promenions maintenant dans la Villa Comunale. Au lieu des habituels pourparlers entre Lello, Dodo et moi – se déroulant sur les montées et les descentes d’herbe et goudron de Monte Mario -, le Destin, distrait, m’accordait, sous le ciel de Naples, une demie heure d’agréables conversations sur la véritable fonction de la Maison harmonique, c’est-à-dire du kiosque art nouveau en acier et verres colorés au beau milieu de l’allée de palmes.
— C’est la maison idéale pour Alfredo, a dit Dodo. Il pourrait s’y retirer pour écrire des poésies pour ses femmes !
Immédiatement, Agata a eu un sursaut. Ses cheveux ont bondi dans toutes les directions, puis elle a tiré la langue. Pour toute réponse, Dodo a levé les yeux au ciel.
— C’est un abri pour ceux qui n’ont pas encore trouvé un logement ou alors viennent juste de le quitter, a dit Gianni. Mon lionceau l’aurait aimé sans doute !
Cela a fait rire Agata :
— Je le sais, Gianni, tu voudrais y installer ton canapé !
— C’est le bon endroit pour les départs et les arrivées, a dit Jean-Luc, de façon réaliste. C’est d’ailleurs un espace très adapté pour y passer, sans trop de peine, une journée de frontière comme celle-ci.
Que voulait-il dire, Jean-Luc ? Sans doute en raison de nos existences différentes les unes des autres, cette journée « de frontière » révélait une incommunicabilité sans appel entre nous tous. Quant à moi, tandis que le vent de l’ouest tourmentait les palmes en faisant résonner, tel un accordéon, notre kiosque harmonique, j’ai saisi en un éclair l’évidence. En me fixant opiniâtrement sur Agata, j’avais subi la dictature d’un proverbe que j’aurais dû fuir les jambes levées :

« Moglie e buoi dei paesi tuoi… » (4)

Quelle absurdité !

Giovanni Merloni

(1) Venez sur ma barque agile/ sainte Lucia, sainte Lucia !
(2) « Alfredo Aime Agata ! »
(3) Il faut que les femmes rampent !
(4) Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage !

Qu’est-ce qu’il y a à craindre là dehors ? – L’île/12 (Journal de débord n. 57)

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Qu’est-ce qu’il y a à craindre là dehors ?

Dimanche 11 août 1963, tard le soir
Voilà que des circonstances défavorables m’empêchent de me réfugier dans l’état tampon du mot qui creuse et transfigure, du geste qui peint et feint. Je ne sais pas nager, au contraire de mon grand-père homonyme… Celui-ci, ayant pour escorte la barque silencieuse de Toto Cellamare, aurait été capable de se transporter en quelques brasses vigoureuses jusqu’à l’île d’en face, Ischia, tout en fredonnant une vieille chanson de ses temps heureux. Dans mon cas, cela ne sert à rien de me dire que ce manque d’agilité est sans doute provisoire, car c’est maintenant que j’en aurais besoin pour réaliser mon plus grand rêve : atteindre les rives verdoyantes de la presqu’île de Solchiaro, à quelques bras de mer de la plage de la Chiaiolella, où les ongles de ma chatte blonde ne pourraient pas m’attraper.
J’ai mal à l’orteil et la bonne Teresa a posé à terre, au-dehors de la porte de ma chambre, une assiette couverte. Elle évite d’entrer dans cette étable tandis que moi, j’évite de soulever son couvercle. Ainsi, je vais mieux réfléchir aux deux journées du 9 et du 10 août à Naples. Il me semble qu’un siècle se soit déroulé… cela dit, pour Agata et moi, Naples a été le même que l’Everest ou la fosse des Mariannes, un abîme vertical en mesure de couper en deux nos existences. En cet endroit fatidique où ce que j’espérais « devait forcément arriver », le temps à coulé inutilement sous nos pieds, tandis que nos deux silhouettes se réfléchissaient dans un miroir ou se projetaient, telles des ombres chinoises, sur un mur, sur une file de palais, sur une entière ville. Ce miroir, ce mur, ces palais et cette ville ont vu deux corps marcher à l’unisson et cru, peut-être, que derrière cette entente d’ombres il y avait aussi la complicité de corps, la fusion des expériences, fussent-elles jeunes ou précocement vieillies.

Mais nous étions l’Homme et la Femme d’un photo-roman muet. D’ailleurs, ce « duo », que les mille aléas d’une traversée incohérente avaient mis en valeur au-delà de ses mérites, ne faisait pas un couple d’époux ni de fiancés dans la vie réelle. Il ne s’agissait que d’une comédie ou plutôt d’une farce dont on a perdu, heureusement, les traces.
À présent, j’essaie de deviner : Agata a épuisé ses derniers élans amoureux dans cette tentative de rattrapage. En me joignant à Naples, elle n’avait d’autre but que celui de me sauver la vie ou alors de s’assurer de ma santé. Sans doute, elle m’a empêché de mourir écrasé par la beauté exagérée de Naples. Pourtant quelqu’un lui a sucé le sang avec toutes ses bonnes intentions. C’était peut-être un insecte invisible, une tique par exemple, qui lui a sauté dessus tandis qu’elle jouait paresseusement avec les chiens abrutis du Pénitentiaire…
En été, Agata n’attend même pas de glisser de la passerelle au quai de la Marina. Elle profite de cet instant de confusion générale pour changer d’habit, de peau et de personnalité à la vitesse du son. Si à Rome on la voyait se promener, molle et discrète, ou par à-coups un peu plus nerveuse, comme un « Fiat600 » trafiqué ; dans l’île, elle se prend pour une « Giulietta sprint », qui peut impunément renverser tout ce qu’elle rencontre. Moi, en ma condition de piéton, je ne songerais, pour nous deux, qu’à une motocarrozzetta à trois roues. Mais je suis obligé de la regarder, abasourdi, en train de chevaucher le tigre de vacances en grande vitesse.
Ou alors, en quête d’un effet solennel, elle s’habille avec soin, telle une épouse blanche aux genoux rouges, convaincue qu’elle est la statue de l’Assunta à la mi-août. Avec son auréole de Sainte, elle descend, tout habillée, dans les premiers mètres d’eau devant les pêcheurs interloqués. Elle tremble de la tête aux pieds, prie et bénit par des gestes larges et bienveillants tout autour d’elle… pourtant, elle attend en vain qu’on la hisse sur les épaules bronzées, debout dans son baldaquin fleuri, dans les ruelles de Terra Murata :
— Elle s’entraîne pendant des heures devant le miroir, notre Francesca Bertini ! dit toujours Toto, tout en évoquant cette femme fatale, malicieuse et arrondie, qui s’accrochait aux rideaux des Palais fascistes.

Ou alors, la nuit, se dérobant aux sévères attentions de sa grand-mère, elle s’aventure sur la montée du Pénitentiaire avec des délices douces et salées pour les détenus. Elle préfère les garçons, ceux qui ont volé une Vespa ou alors ont tué pour amour. Elle traîne des heures avec eux, s’occupant d’un tas de choses incompréhensibles pour elle, telles la liberté et l’égalité, qu’elle ne voulait pas entendre quand c’était moi à les proposer.
Une telle activité de sainte et samaritaine l’exonère du fléau des fautes quotidiennes. Voilà pourquoi chaque matin, fraîche comme une rose, Agata descend les quatre cent quarante-sept marches de la Descente à l’Enfer piétinant d’en haut en bas un tapis de fleurs juste cueillies que ses concitoyens ont posées amoureusement pour elle, comme si l’on était au jour de ses noces. Cette fille gracieuse de quinze ans, la femme de mes viscères, fait donc les bons et les mauvais, car elle a le pouvoir d’une goutte qui creuse dans la pierre.

Gutta cavat lapidem

Oui messieurs ! Agata, mon idole du jour et de la nuit c’est comme une goutte de pierre qui creuse dans les cœurs en transformant les hommes en brebis pour les tenir en laisse. Ayant une stricte parenté avec le lionceau qui faisait compagnie à Gianni pendant son enfance, Agata assume parfois, dans ma fantaisie désespérée, le redoutable charisme d’une chatte-geôlière qui referme ses prétendants dans le Pénitentiaire. C’est elle qui possède la clé de la prison et de mon cœur. Je dois attendre son premier instant de distraction pour m’en emparer et fuir au plus loin possible.

Lundi 12 août 1963, la nuit
Avec le prétexte du pied endolori et d’une légère fièvre, j’ai fermé les battants et suis resté cloîtré pendant la journée dans cette chambre peuplée de chaussettes et de cailloux, sans jamais sortir dans la lumière.

— Qu’est-ce qu’il y a à craindre là dehors ? a demandé Dodo, dans le but de dédramatiser.

Mais ses efforts ne sauront pas me sauver, désormais. Après le vain stratagème de la fuite à Naples, la situation a gravement empiré : un autre homme ou garçon est en train de me remplacer dans le cœur d’Agata, tandis que je m’obstine à ne pas regarder en profondeur dans le sentiment de la jalousie, dont j’ai honte comme si c’était un côté obscur de mon esprit.

D’ailleurs, l’amour est toujours guetté par la jalousie de quelqu’un. La mienne, c’est la plus douloureuse et je frôle la mort chaque fois que quelqu’un s’approche d’Agata avec la légèreté d’un éléphant et la négligence d’un lion qui a déjà mangé. Je meurs quand je la vois fermer les yeux et tendre la bouche en un sourire vaincu avant de se plonger, avec cet inconnu, dans un horrible cercle de feu :

Attention ! « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » (1)

Giovanni Merloni

(1) La Rochefoucauld, Maximes.