La poésie n’a pas de nuances pour les amours perdus (Déchirures n° 2)

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La poésie n’a pas de nuances pour les amours perdus

Qu’est-ce que la poésie ?
Tu le sais, toi ?
La réponse est dans la rue
Elle n’attend que toi !

Où m’en vais-je, mon vieux ?
Tu le sais, toi ?
De refuges, pour les sans-Dieux
Il y en a plus, quoi !

Je le sais où est la poésie
Elle n’est pas là où tu le crois
Dans un monde où le cœur est banni
Ta haine sourde est la pire des lois

Je ne vis pas dans l’ombre
Obéissant à tes mots tordus
Si ma tête est sans décombres
Ce ne sera qu’une vertu

La poésie aime se pomponner
Tu le savais, toi ?
Elle aime aussi se déshabiller
Et vivre libre, quoi !

Il n’y a pas d’ordonnances
Ni d’ingrédients non plus
La poésie n’a pas de nuances
Pour les amours perdus

Qu’est-ce que la poésie ?
Tu le sais, toi ?
La réponse est dans la rue
Elle n’attend que toi !

Giovanni Merloni

La poesia se ne va via quando l’amore non c’è più

Che cos’è la poesia ?
Lo sai tu ?
La risposta è nella via,
Vacci anche tu !

Dove vado vecchio mio
lo sai tu ?
Di rifugio per i senza Dio
Non ce n’è più.

Io so dove é la poesia
Non è dove dici tu
In un mondo senza cuore
Hai scelto l’odio anche tu

Io non vivo nell’ombra
Come credi tu
Aver la mente sgombra
É soltanto una virtù

La poesia ama agghindarsi
Lo sapevi tu ?
Ma ama anche spogliarsi
E vivere di più

Non ci sono ricette
Né ingredienti non più
La poesia se ne va via
Quando l’amore non c’è più

Che cos’è la poesia ?
Lo sai tu ?
La risposta è nella via
Vacci anche tu.

Giovanni Merloni

Je vais attendre, seul, qu’une vie nouvelle éclose ! (Déchirures n. 1)

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Entre juillet 1976 et novembre 1977, donc entre mes 31 et 32 ans, j’ai vécu une profonde transformation, une véritable métamorphose qui me provoqua alors plusieurs déchirures.

Je quittais Bologne, ma ville d’élection pour revenir à cette ville de Rome, à laquelle je devais toute ma reconnaissance d’enfant dévoué, que pourtant je ne réussissais pas à aimer sans réserve, sans garder en moi un sentiment de profonde déception.

Ma décision de partir n’allait pas du tout dans le sens de m’offrir de meilleures chances pour ma future carrière d’architecte-urbaniste ou d’artiste. J’empruntais, au contraire, une voie assez facile et renonciataire m’octroyant juste l’opportunité du maintien du même poste de travail digne et honnête que je venais d’occuper dans ce contexte bolonais, beaucoup plus avancé et civilisé, qui n’avait pas manqué de manifester son appréciation et sa reconnaissance pour ma collaboration.

Dans mon choix, il y avait bien sûr l’amour, avec ses perspectives lumineuses. Cependant, à la veille de mon douloureux départ de Bologne et donc de mon incertain retour à Rome, j’endurais aussi de fréquents états d’égarement et de perte de confiance en moi-même, dus à l’explosion des contradictions de la vie précédente, qui ne cessaient pas de provoquer en moi des blessures mortelles.

G.Merloni

Je vais attendre, seul, qu’une vie nouvelle éclose !

Dans mon rêve vagabond elle se cache, la vie
derrière l’air assuré de mon cœur anéanti
accablé par les tendres caresses reçues
écrasé par les joies longuement demandées.

Il n’il y a plus de terre sur mon costume.
Affligé, je m’effondre, stupéfait et coupable
dans le sombre miroir d’existences brisées.

Au-dessous de mon aile engourdie
je regarde, hébété, les amants
s’affoler dans les rues clandestines,
leurs sourires soudains, leurs étreintes,
leurs baisers qui s’estompent
en étoiles de poussière :
je deviens inconnu
aux amours buissonnières
de mon paradis perdu.

Une femme me quitte, qui est ma mort,
mais ma vie aussi. Une autre me prend,
qui est ma vie, mais ma mort aussi.

(Si j’hésite à abandonner Bologne,
imprévisible sorcière,
je ne suis pas encore prêt
à m’adonner aux mystères
connus que promet Rome.)

En tant qu’ingrat filleul
de deux villes lumineuses,
je vais attendre, seul,
qu’une vie nouvelle éclose !

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

« La rue est à qui ? » (La pointe de l’iceberg n. 19)

« La rue est à qui ? »

Ce 5 décembre 2019 ne marquera pas un véritable changement. Elle n’ouvrira pas non plus de nouvelles portes, cette grande et belle manifestation en défense des droits des gens qui travaillent et notamment des retraites que le gouvernement voudrait frapper à mort.

Cependant, j’ai vécu cette journée, avec bien d’autres qui l’ont précédée, comme le signal évident d’un réveil. Dans la forme et dans le fond.
Dans la forme. Contrairement à ce qu’on raconte au sujet de cette journée, qu’on voudrait classer comme un énième épisode marqué par les affrontements et la violence, je n’ai vu que des personnes responsables et pacifiques, parfaitement conscientes de ce climat de « chasse aux sorcières » dont le gouvernement ne pourra pas se servir à l’infini, donc doublement engagées pour que tout rentre dans l’ordre et dans le respect de la démocratie.

Dans le fond. La question des retraites, d’importance vitale en elle-même, n’est en vérité que la pointe de l’iceberg d’une action longuement programmée par le gouvernement, sérieusement intentionné à changer intimement notre société pour la soumettre à des logiques d’exploitation « de l’homme par l’homme », comme le disait si bien Karl Marx, encore plus insupportable qu’elle ne le soit pas déjà.
Pourquoi les Français doivent-ils renoncer aux conquêtes sociales et culturelles qui leur ont permis de prospérer en équilibre avec la nature et les autres peuples du monde ? Pourquoi doivent-ils devenir « nord-américains » pour être tous encadrés dans la logique totalement inhumaine d’une « société asociale » où ne figurent que les richissimes et les misérables ?

Pendant la manifestation de jeudi, quelqu’un demandait, plusieurs fois : « La rue est à qui ? » Et tout le monde répondait à temps : « C’est à nous ! »
Je considère cette expression comme l’une des preuves les plus évidentes de cet éveil des consciences. Bien sûr, il faudra se méfier des démagogues, voire des tribuns qui essaieront sans doute d’ouvrir une brèche en cette nouvelle unité populaire et entre les générations pour des dérives populistes ou vaguement anarchiques.
Bien sûr, il faut respecter cette rue qui est la nôtre, ce monde qui est le nôtre, se souvenant pourtant que la rue ne fait qu’un avec la société qui l’habite, avec les humains qui y demeurent, qui s’y rencontrent, qui y meurent.
Donc, il faut veiller pour que d’autres n’abîment pas notre patrimoine : et là, je ne parle pas que des casseurs, mais aussi de tous ceux qui prétendent avoir plus de droits que les autres leur permettant de traiter ce même patrimoine — fait d’humanité, de travail et de culture millénaire — comme s’il s’agissait d’une « chose » qu’on peut impunément défigurer.

Giovanni Merloni

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… » : douze bouleversantes nouvelles de Valère Staraselski

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« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… » : douze bouleversantes nouvelles de Valère Staraselski

Après une longue et bienheureuse série de romans « engagés », porteurs de poignants témoignages et d’utopies positives, Valère Staraselski nous livre aujourd’hui, avec La Revanche de Michel-Ange, suivi par Vivre intensément repose (La Passe Vent, 2019), un recueil de nouvelles aboutissant dans son ensemble à une sorte de roman autobiographique.

En fait, avec ces nouvelles, Valère Staraselski se montre disponible à partager avec le lecteur quelques bribes de ses expériences et même des souffrances qu’il a endurées ; à lui confier comment, après des années de travail incessant, ses déchirures se sont estompées en des sentiments d’apaisement et de confiance, devant : l’évidence de la vocation à l’écriture ; la satisfaction de voir celle-ci respectée et reconnue ; l’importance de l’engagement politique et idéal ; l’impératif moral, qui en découle, de transmettre, aux nouvelles générations surtout, ce que l’Histoire nous apprend, notamment à travers son immense patrimoine de luttes et de conquêtes sociales et culturelles.

Tout cela est bien exprimé dans l’une de ses nouvelles : Vivre intensément repose, donnant l’un de deux titres au recueil : « …je suis un lowbrow [nous dit Valère Staraselski en citant Virginia Woolf], autrement dit quelqu’un qui n’a pas d’autre choix — comme aimaient à le répéter les Américains dans leurs films des années cinquante — que de travailler dur… Oui, j’aime la littérature ! Oui, j’aime le monde ! Seulement, étant comme la majorité, depuis le collège, dans l’obligation de travailler sans cesse, je me suis fait une raison en même temps qu’une devise : vivre intensément repose ! Quelle autre réponse que celle-ci un lowbrow est-il en mesure d’apporter à la grande dépossession de la vie ! Depuis toujours, pour les lowbrows, vivre intensément repose… »
Le titre de cette nouvelle — évoquant en moi deux exemples italiens tout à fait
opposés : « Travailler fatigue » du poète Cesare Pavese et « Je voulus, je voulus toujours, avec toutes mes forces je voulus » du dramaturge Vittorio Alfieri — aurait sans doute représenté tout seul l’ensemble des nouvelles publiées, s’il n’y avait pas eu la nécessité d’une ouverture, d’un changement de vitesse, voire de la prise de conscience de nouveaux horizons.

Dans La revanche de Michel-Ange, Staraselski, représenté par son avatar quadragénaire Philippe Mariani, s’accorde une pause. Sans démordre de son défi existentiel d’écrivain engagé, Philippe part à Venise pour se nourrir d’une beauté hors du temps et de tous les contextes possibles. Ici, pour une fois, sa vie et ses nécessités personnelles sont mises entre parenthèses, pour mettre en valeur le sujet de l’art et notamment du destin de l’artiste dans la société. Telles deux quilles plantées entre le parvis et les marches de l’église de Santa Maria della Pietà, Philippe et son camarade, le photographe Charles Dolnay, ne voient pas le temps qui passe ni le froid brumeux de novembre les pénétrer jusqu’aux os, car ils « doivent » atteindre le bout d’une discussion qui les regarde intimement :
« Le privilège de l’artiste repose intrinsèquement sur des devoirs !… Croyez-m’en, Michel-Ange ne bénéficia pas que des avantages, il eut, tout Michel-Ange qu’il était, à supporter de sérieux inconvénients, à subir bien des avanies qui prouvaient à chaque instant le faire choir de sa situation. Et je dis bien à chaque instant !… Et si Michel- Ange eut beaucoup à subir des papes et des commanditaires, je l’ai dit, il fut bien sûr immanquablement et férocement jalousé par les autres artistes et bien évidemment gêné, importuné par des éminences de tous rangs. »
Cependant, Michel-Ange trouvait toujours la façon de se faire respecter, protégeant son oeuvre, comme il arriva lors des fresques à la Cappella Sistina, où le maître des cérémonies Biagio da Cesena « fut contraint à goûter, bien contre son gré, à la revanche de Michel-Ange ! Revanche que — sûr de son bon droit — il n’avait pas une seule fois envisagée. Non, décidément, il n’est au pouvoir de personne, à moins d’user de l’assassinat, de réduire un artiste au silence… »

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… »: voilà le message primordial que Valère Staraselski nous confie avec esprit ferme et serein. Je vois dans cette affirmation un important aboutissement dans le parcours humain et intellectuel de cet auteur courageux qui a su se dépasser au fur et à mesure de son affranchissement de nombreuses contraintes matérielles et existentielles qui ont inévitablement forgé son destin.

Et maintenant, par le biais de ces douze nouvelles — de véritables perles de beauté littéraire — se regroupant autour de deux titres que je viens de citer, nous avons la chance d’être conviés sur le chemin que Valère Staraselski a parcouru pendant des années et qu’il nous raconte, à travers une bouleversante polyphonie de voix venant de son vécu personnel et du monde qui « l’a vu naître », voire se former cette splendide identité d’écrivain qu’on lui connaît.
Ce n’est pas la première fois que Staraselski ouvre discrètement une fenêtre sur son propre personnage. Il l’avait déjà fait, de façon presque subliminale, dans plusieurs de ses textes, tels Dans la folie d’une colère très juste, Un homme inutile, Nuit d’hiver et Sur les toits d’Innsbruck.
Cependant, il me semble que cette fois-ci, avec les douze nouvelles qui viennent
d’être publiées, Staraselski fait un pas en avant plus explicite dans la direction d’une représentation à la fois organique et sincère de son parcours d’homme et d’écrivain, choisissant justement les années de sa vie les plus significatives pour cette représentation.
Peut-être, suis-je influencé par quelques-unes de mes lectures fétiches, comme
l’étonnant Vivre pour la raconter de Gabriel Garcia Marquez ou alors les
incontournables Rêveries du Promeneur solitaire.
Mais les personnages de Valère Staraselski, tout comme l’immense Jean-Jacques, ne se rapprochent-ils pas d’infatigables promeneurs solitaires, des amants de la nature, des êtres à l’esprit inquiet, des hommes exigeants avec eux-mêmes qui ne cessent de travailler autour de la « véritable raison des choses » et du sens ultime de notre destin d’hommes et de citoyens ?
N’y a-t-il pas aussi, en ces personnages, comme dans le roman du grand Colombien, la conscience de vivre ou du moins d’avoir vécu leur vie, avec toutes ses joies et contrariétés, justement pour pouvoir un jour la raconter ?

Giovanni Merloni

Ce que c’est qu’être amis

Ce que c’est qu’être amis

Un bouquet de pensées
gravées ou alors tissées
dans la peau même
de nos destins colorés

Un bouquet de gestes
revendiqués sans emphase
que chaque pli protège
que chaque ombre dévoile

Un bouquet de paroles
venant à notre rencontre
dans le seul but exquis
de nous dire « J’y suis ! »

Le bouquet intemporel
que tu viens de m’offrir
va me dire à l’infini
ce que c’est qu’être amis.

Giovanni Merloni

Cette beauté provisoire de la vie

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Cette beauté provisoire de la vie

Député socialiste lors de la première législature républicaine, mon père se confronta à de nombreuses « épreuves » en mettant dans son mandat autant d’enthousiasme que d’expérience de la loi, notamment du droit administratif. Apprécié vivement par ses collègues ainsi que par les leaders de son parti, il n’eut pourtant pas de chance avec son collège électoral de Grosseto en Toscane, frappé par le succès parallèle du Parti communiste. Donc, il ne fut pas réélu aux élections politiques de 1953. Accompagné pour le reste de sa vie par cette blessure non cicatrisable, il ne cessa pour autant de couver le désir de rentrer un jour proche dans la vie politique active, sa véritable vocation. Cependant, il refusa courageusement tout rôle grégaire dans son parti et repartit à zéro. Ou alors, comme le disait notre regretté Massimo Troisi, il recommença par trois.
Un : il pouvait exercer l’activité professionnelle d’avocat civil. Deux : il avait à son côté une femme exceptionnelle, qui pendant des années, toujours avec le sourire, porta sur ses épaules une partie considérable du poids économique de la nouvelle situation. Trois : tout en ayant une profonde passion pour la musique, alimentée par une longue fréquentation du violoncelle, mon père était un grand photographe ainsi qu’un infatigable chauffeur.


En découvrant ses vieux films enroulés, dont la plupart des images, jugées moins bonnes, n’avaient pas été imprimées, je me suis moi-même engagé dans l’épreuve, difficile sinon impossible, de récupérer, mettre en valeur et garder la mémoire de ce qui a existé et ce serait dommage de perdre.
Mon père avait un talent naturel pour les portraits. Cependant, il ne se jugeait pas immortel : il voyait bien claire devant lui la précarité de toute existence. Voilà pourquoi il se sentait obligé d’exprimer à chaque déclic son immense gratitude à la divinité invisible qui protégeait notre famille. Sinon, il partageait avec ma mère une idée toute spartiate, mais absolue, de la beauté qu’on ne doit pas trahir. Il s’agissait en même temps de la beauté des choses et de la beauté de la vie.
Moi, je pourrais ajouter d’autres évidences que ces épreuves révèlent : non seulement le sentiment commun d’une famille heureuse et pourtant consciente d’être menacée par les brusques allures du monde. J’y vois déjà tracées ou même sculptées les épreuves que chacun de nous devra endurer tout au long de sa vie future.

Après les épreuves que nos parents durent affronter, chacun de nous en a enduré. Suivant des pistes apparemment différentes, se liant à des noms de personnes et de lieux bien éloignés les uns des autres. Et pourtant j’y reconnais un destin commun, une sensibilité tout à fait particulière, où les idiosyncrasies et les mythologies s’entrelacent en un écheveau impossible à démêler. Certes, on était très soudé et nos dates de naissance ne pouvaient être plus proches : ma sœur Barberina est née le 27.2.1944, suivie par moi le 16.10.1945 et par mon frère Francesco le 20.7.1947. Cependant, cette beauté provisoire de la vie que mon père a su immortaliser en quelques déclics — révélant un geste heureux ou la parution soudaine d’un rayon de soleil — fait désormais partie de notre ADN et finalement de notre essence vitale commune.

Giovanni Merloni

Life’s Hardships (contribution de Marie-Noëlle Bertrand à la Ronde du 15 octobre 2019)

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Principe de la Ronde : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui nous devons nous tenir au thème de : « l’épreuve ». J’ai le grand plaisir d’accueillir une très chère amie : Marie-Noëlle Bertrand (@eclectante), auteur du blog « La dilettante  ».
Ma propre contribution est publiée sur le blog de Franck’ « à l’envi »

Life’s Hardships

À l’épreuve du temps qui passe,
dans le courant du fleuve,
tourner les pages de l’album.
Combien pour le temps de pose,
attendre la révélation,
éprouver pour avancer.

Dans la chambre noire de l’épreuve,
une histoire singulière,
un cheminement unique.
Passé et présent,
envers et endroit,
expérience et construction.

Fixer le noir soleil,
traverser le deuil,
accéder à la résilience.
Fondu au noir,
accentuer le contraste,
accéder à la lumière.

Prisme de l’épreuve,
perception,négatif et positif,
affronter l’avenir.
Défier le flot,
pas de pause,
pas d’objectif.

Toujours est un possible,
jamais est un leurre,
ne pas obturer l’avenir.
Contre les rigueurs du sort,
à la face des aléas de la vie,
ne pas jeter sa dernière carte.

Texte et images :
Marie-Noëlle Bertrand

Voici l’ordre de la Ronde du 15 octobre : « épreuve »

Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/ , chez

Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.com/ (…)

Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com/

Franck https://alenvi.blog4ever.com/articles

Noël Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/

Marie-Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com/

Jacques https://jfrisch.wordpress.com/

Dominique Autrou https://ladistanceaupersonnage.fr/category/journal/

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »

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quarto lato grande x blog

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »

En décembre 2012, lors de nos premiers échanges sur Twitter, Jan Doets soutenait que notre mémoire réside dans la totalité du corps, tandis que le cerveau n’a qu’une fonction de relais, ou de robinet.
À soutien de sa thèse, l’ami hollandais citait la sonate « Après une lecture de Dante » de Franz Liszt, interprétée de façon magistrale par le pianiste russe Arcadie Volodos. Il avait tout à fait raison.

En 1998, j’avais publié mon premier roman (« Il quarto lato ») consacré à une ville de Romagne, Cesena. Mon bouquin n’ayant pas eu assez de circulation et demeurant finalement inaperçu auprès de mes compatriotes, je voulus alors me convaincre, probablement à tort, qu’avec ce livre j’avais déçu mes anciens collègues de travail de Bologne, attachés sans doute à une certaine idée de moi ainsi que de ma façon de m’exprimer. Ou alors s’attendaient-ils à un récit autobiographique dans lequel ils auraient pu eux-mêmes se retrouver !

C’était à la première moitié des années 70 que je me déplaçais régulièrement de Bologne à Cesena pour des rencontres techniques et politiques à la fois avec les maires de communes grandes et petites de la province, isolées sur le sommet d’une montagne, éparpillées sur les versants d’une colline ou concentrées dans les carrefours de cette plaine du Pô où l’on peut encore reconnaître le tracé de l’ancienne « centuriatio » romaine.
Alors, l’on essayait toujours de trouver une solution positive, même si l’on avait affaire à de véritables casse-têtes juridiques et urbains. J’aimais beaucoup écrire et parler aux gens. Car — en plus de mon goût de la recherche d’une composition, à tout prix, des intérêts opposés — j’héritais de ma mère un orgueilleux penchant pour la littérature et de mon père une certaine désinvolture d’avocat.
Bientôt, mon amour sans réserve pour cette généreuse région fut partagé par des hommes et des femmes qu’y habitaient. On m’accueillait avec une chaleur merveilleuse. Tout en demeurant le lieu sacré où mon grand-père Giovanni et mes arrière-grands-parents, Cleta et Raffaele étaient nés, Bologne et la Romagne étaient désormais ma patrie d’élection.
De ce temps-là, le langage qui montait à mes yeux et à ma bouche, avant de redescendre à mes mains — chargées de taper sur l’Olivetti portative que j’appuyais d’habitude sur mes genoux —, était alors très simple et convaincant, passant sans transition de l’avis urbanistique au document politique et syndical.
En fait, je mettais toujours de la passion en mes récits techniques et encore plus dans les notes que je prenais pour mes interventions publiques. Cependant, ce n’était pas que de la passion s’ajoutant à mon opiniâtreté naturelle : je glissais sournoisement dans ces écrits mes ambitions littéraires.
Rentré plus tard à Rome, je me suis décidé à passer, comme César, le Rubicone — fleuve de Romagne cher à Fellini — pour me consacrer à l’écriture sans autre but que l’écriture même. J’ai dû alors entamer une lutte acharnée pour m’affranchir d’un certain rythme baroque, d’une véritable exagération d’adjectifs et d’adverbes que j’héritais de mon travail d’urbaniste et de mes efforts d’aboutir coûte que coûte à des « relations techniques au visage humain ».
D’ailleurs, je n’étais plus là, à la portée de « la piazza del Popolo » de Cesena, devenue entre-temps l’endroit-clé de ma fiction littéraire. Je ne pouvais plus y arriver à pied, comme d’habitude, directement de la gare, en arpentant le pavé inégal et incommode du corso Sozzi au-delà de la Barriera, pour me rendre à la Bibliothèque Malatestiana, avant de me faufiler sous les arcades de la rue Zeffirino Re… Je me voyais obligé à tout réinventer.

Cela avait donné vie à une écriture hors du temps, me permettant de cicatriser les déchirures provoquées par le brusque abandon de ma seconde patrie. Ma petite foule de personnages avait tellement peuplé cette piazza du Popolo, lieu central du roman, qu’en y revenant quelques mois avant l’achèvement du manuscrit, j’y éprouvai une sensation inoubliable.

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Je ne sais pas vraiment dire si cette place est grande ou petite, large ou étroite. Je fis juste quelques pas, après avoir quitté le bruyant marché situé au rez-de-chaussée du palais de la Mairie.
Sous les arcades, une stèle est consacrée à mon grand-père paternel, Giovanni, glorieux représentant du socialisme réformiste et de l’antifascisme italien d’avant la Seconde Guerre. Renvoyé par Mussolini en résidence forcée dans un village très reculé du littoral ionien, celui-ci mourut relativement jeune, à soixante-trois ans.
Certes, la vision de la stèle, avec le portrait en bronze de grand-père, m’avait bouleversé. Mais, au-delà de cette image charismatique que tous les  personnages du roman avaient dû partager comme si c’était le grand-père de tous… au moment d’entrer dans cette place inondée de lumière… je me sentis nu.
En même temps, je ressentais physiquement la place comme s’il s’agissait d’une personne bien connue… venant à ma rencontre, prête à me toucher, à transpercer ma faible carapace pour adhérer à tous mes pores ! Je tombai à terre et j’y restai assis pendant quelques instants mémorables, tenaillé par la sensation tout à fait inattendue de faire l’amour avec un être unique revenant à la surface plusieurs années depuis notre dernier rendez-vous.

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »
Voilà ce que Jan Doets m’a rappelé avec sa métaphore. Imprégné par les pèlerinages de l’âme dans ces lieux aimés et même sacralisés, mon corps avait mêlé les informations empruntées à la ville réelle aux suggestions de l’esprit rêveur jusqu’à plonger dans un état de véritable spleen stendhalien. Avec un aspect de mélancolie érotique que seulement un corps sain peut héberger.
Quant à mes amis déçus de ne pas retrouver dans ce premier roman l’actualité ni la vérité de nos expériences communes, j’espère qu’ils sauront reconnaître, en le relisant, un jour, mon effort à la fois tourmenté et insouciant d’inventer un temps suspendu entre les générations.

Giovanni Merloni

« — Écoutez, imaginez que la ville soit une femme très chic, que tout le monde note lorsqu’elle passe à côté des terrasses… Avec une dame comme ça, avec ou sans le petit chien, il arrive à plusieurs de tomber dans un état pénible d’excitation et de malaise…
Il s’agit d’une très belle femme, sortant brusquement d’un tableau de Renoir :  la femme au parapluie qui traverse les champs en fleur, par exemple. Elle a la peau de porcelaine, les lèvres de corail, les escarpins de verre. Elle est assez vulnérable tandis que son mari n’attend pas un seul instant avant de s’engager dans les duels. Or il arrive que cette femme débordante d’humanité se découvre d’un coup en manque de quelque chose. Après la bohème initiale, son mari a voulu lui offrir une vie aisée et sereine, mais il a pris l’habitude de travailler trop, et, bien sûr à contrecoeur, à la négliger.
Avec le temps, ce mari empressé est piégé par le train-train bureaucratique et mondain lié à son escalade sociale. Seule dans son cocon de porcelaine, elle se sent incomplète, telle une place amputée de son « quarto lato ». Elle désire quelque chose qu’elle ne sait pas, ou qu’elle ne s’avoue pas, qui lui fasse d’abord revivre l’ivresse du premier rendez-vous et après, vous le savez bien comment ces genres de choses se passent, elle évoque le fantôme de quelqu’un… qui serait prêt à lui octroyer le plaisir douloureux de l’amour…
Que devrait-il faire un homme provoqué si audacieusement ? Devrait-il se soumettre à la crainte des actions redoutables d’un mari jaloux et rancunier ?…

Est-ce qu’il vous semble juste qu’on doive s’arrêter, chaque fois qu’on essaie de donner une nouvelle gueule à la ville, devant les anathèmes d’un morbide et autoritaire défenseur des anciennes pierres ? Il est peut-être préférable affronter le malheur ou le bonheur de nouvelles rencontres et les bienfaits de la greffe d’énergies et cultures étrangères si l’on veut atteindre quelques progrès, peu importe si cela sera accompagné par le chagrin et la confusion mentale.
Notre mignonne désire désormais d’être rudoyée et même un peu abîmée, puisqu’après cela elle deviendra plus belle que jamais. Elle a besoin, l’on reconnaît à son allure de princesse, d’un amant digne, à la hauteur de ses enthousiasmes et de ses insondables lacunes.
Également la ville, elle s’attend que des mains ardentes et adroites la manipulent un peu, avant de la reconstruire plus belle qu’avant ! »

« À la sortie de la réunion… tandis que ses yeux encombrés de minuscules mouches noires scrutaient alternativement la Loge vénitienne et les grands vases placés sur le côté ouest, Pio reconnut Elvira.
Il essuya ses mains mouillées sur sa chemise. Elvira lui adressa un sourire : — pas un mot de ton discours ne m’est échappé !

— Voilà combien de temps ! répondit-il.
Comme si de rien ce n’était, ils s’acheminèrent sous les arcades du Lion d’Or. Errant en long et en large, ils affichaient un véritable intérêt pour ces modestes vitrines. Personne ne s’apercevait d’eux. Pio lui demanda si elle allait bien avec son mari. Elle répondit qu’on ne doit jamais poser des questions comme ça. Il voulut alors savoir si elle regrettait le temps de leurs déplacements à Bologne, tous les deux, lors du fameux cours pour fonctionnaires. Elle se borna à répondre que leurs cahiers avaient inutilement voyagé, puisqu’ils n’avaient pas eu le soin d’y transcrire leurs odyssées verbales ni leurs petits gestes si denses de signification : il y en aurait eu assez pour un livre long et lourd comme celui du grand-père de la stèle.
Pio lui demanda si, un jour, serait-elle disponible pour une belle promenade s(échouant sur une terrasse où l’on pourrait goûter une glace.

— Bien sûr ! répondit Elvira. Ensuite, par un de ses typiques rires désarmants, elle ajouta : pourquoi ne l’avons-nous pas envisagé avant ? »

Giovanni Merloni
(extrait du « Quarto lato »)

Au beau milieu des nymphéas pourris (La pointe de l’iceberg n. 18)

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Giovanni Merloni, L’étrange histoire, acrylique sur carton
50 x 65 cm, 2019

Au beau milieu des nymphéas pourris

Dans une autre vie, Elle avait été un petit galet gris, doré par les premières lueurs de l’aube.

Ce caillou silencieux, récalcitrant et pourtant fidèle demeurait hier dans ma main et s’y abandonnait avec confiance et dévotion. Cependant, Elle avait froid et la chaleur de ma main ne lui suffisait pas. J’écartai alors mes doigts pour que le premier soleil de Normandie puisse lui redonner les couleurs, notamment le rouge coquelicot de ses lèvres, le bleu céleste de ses yeux et l’or nuancé de ses cheveux.

Grâce aux caresses du soleil, sa silhouette grandit à démesure, portant son visage à la portée du mien, sa bouche de la mienne, mais…
« C’est trop tard, désormais ! Je dois rentrer ! Je file… » m’a-t-elle dit, le temps tout bref qu’il lui fallait pour redevenir galet.
« Tu ne m’as jamais parlé de cette fontaine ! » lui répondis-je, avant qu’il arrive ce qui devait arriver…

Pour combien de jours et d’années devrai-je me demander si c’était moi le lanceur du galet dans la fontaine boueuse ou si c’était une main invisible — celle d’un mari jaloux ? d’un fils vindicatif ? — qui avait arraché de mes mains mon trésor incommensurable pour le renvoyer avec brutale assurance au beau milieu des nymphéas pourris.

Toujours est-il qu’Elle souriait en revenant subitement à la surface, avant de trouver une halte agréable dans la petite île herbeuse dont je ne m’étais pas aperçu. Elle ne paraissait pas triste pour notre brusque séparation. Au contraire, Elle semblait prête à faire front à ses multiples devoirs cumulés, quand l’effet du caillou jeté dans l’eau se matérialisa en de typiques cercles concentriques prenant au fur et à mesure la forme de haies ou carrément de cruels remparts d’une inexpugnable citadelle fortifiée…

Giovanni Merloni