Dans la rue qui mène à la rue où nous étions intègres (Bologne en vers n. 21)

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Dans la rue qui mène à la rue où nous étions intègres

Dans la rue qui mène à la rue
où nous étions intègres
tu demandes à quelqu’un
l’adresse de ces diableries
que le rêve ne veut pas déjouer :
« Car le rêve, tu dis sans bouger,
par son amoncèlement
d’endroits inconnus et d’étranges ravins,
nous fait courir en vain :
il est trop éloigné, rongé par les lapins
notre lit peint en vert,
désormais tout se perd
dans une mer qui n’est plus notre mer ! »

Dans l’escalier qui mène à l’escalier
où naguère demeurâmes volontiers,
un vent de gens musclés
brise et balaie la lumière
qui t’effleure les lèvres.
Il balaie et brise cette fleur
de mots compliqués
qu’épiaient les baisers que t’arrachais,
que tout d’un coup tu m’accordais
par un bond bienfaiteur.

Ton visage réapparaît, à peine courbé
vers le pré où m’amène
un autre pré. Là, se fige une maison
qui ne ressemble pas à la tienne
rue des Orphelines. Au-delà d’une cloison
ton regard retranché et hardi
est en train d’explorer nos ruines :
« Pour le ciel que tu me portes
c’est trop tard, car je suis morte.
Des avalanches assassines
ont trop bien poli ton rêve maudit ! »

Dans le couloir qui mène au couloir
où nous fûmes des guerriers aux membres élancés
je m’accroche à l’ultime porte
tandis que tu jures qu’elle est morte
cette histoire où d’autres histoires me portent
cette joie conquise et ressuscitée
qui explosait dans le bas-ventre
d’une ville dépourvue de centre
dans un pré brûlé
dans un souffle désespéré
qu’à nouveau j’avale
traversant le couloir
me rouant dans l’escalier
où pour la énième fois
tu ne m’attends pas. (1)

Giovanni Merloni

(1)
Tu n’es pas dans la rue,
et je ne trouve pas une rue
où te poursuivre en courant
(du moins quelques instants).
Il n’y a pas non plus un sentier
où me réveiller tout entier…
G.M.

Jamais, ma joie, tu n’aurais quitté mon bras… (Bologne en vers n. 20)

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Jamais, ma joie, tu n’aurais quitté mon bras…

De ces temps éloignés et perdus,
rassurés par les mots de nos apôtres
nous marchions, parmi d’autres
à l’assaut de ce monde mal fichu.

Nous courions bras dessus-bras dessous
estompant dans la joie contagieuse
la blessure âpre et douloureuse
de notre escapade interrompue.

Tout d’un coup, t’ayant perdue de vue,
à la première rambarde je m’accrochai
et, parmi mille têtes, je fouillai dans la rue
désespérant que la tienne jaillît du marais.

En plongeant mon regard de fantôme
dans le miroir lugubre de ta soudaine absence
je vis autour de moi se répandre le silence
avalant rudement tes élans, ton arôme.

Ô combien inutile me sembla l’impatience
qui naguère me poussait à t’emboîter le pas !
Si j’avais cru jusqu’au bout à ma chance
jamais, ma joie, tu n’aurais quitté mon bras…

Giovanni Merloni

Subitement, j’ai grandi (Bologne en vers n. 19)

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Subitement, j’ai grandi

Subitement, j’ai grandi
dans ta petite main.
Abruptement, j’ai suivi
la courbe de ton cou châtain.
Et suis précipité, en contre-jour,
à travers les moucherons de la cour
au bout d’un accablant après-midi
où la chaleur paraissait de velours.

En un seul dessin

En une seule tache lumineuse
je voudrais te résumer
ou sinon t’emprisonner
dans une rude toile d’araignée
dans une suffocante nébuleuse,
dans une sculpture figée.

Rien qu’en deux traits de fusain
je voudrais éterniser
ton regard malencontreux
les couleurs juxtaposées
de ta peau, de tes cheveux.

En un seul dessin
je voudrais savoir graver
les pensées où tu te tords
tes fantaisies bien cachées
tes espoirs, tes remords
tes ombres décachetées.

Il s’ouvrirait alors devant moi
des collines de gel ou de feu
un paysage vallonné vert et bleu
où se confondraient sans émoi
nos vêtements brusquement jetés
dans la mer rose et jaune de l’été.

Plus tard, mon croquis flotterait
sur la table mollement dressée
des amants tourmentés
sur leurs tristes fourchettes
sur le festin encore chaud
que voudrait mettre en miettes
le regard indiscret d’un salaud.

Je demeurerais inconscient
face à l’incessant va-et-vient
de silhouettes étrangères
qui sillonnent notre clairière.

Au-dehors des glaces noircies
et des ampoules éteintes
je savourerais, sur la terre avilie
l’odeur vif de notre étreinte
nos soupirs haletants et imberbes
et nos chuchotement silencieux
rebondissant, tels des adieux,
des ruines et des herbes.

Il me faudra, tôt ou tard

Il me faudra, tôt ou tard
arrêter de décrire ce que dit ton regard,
brusquement m’obliger
de ranger ce portrait mensonger
dans une toile d’araignée,
dans une nébuleuse,
dans une sculpture
dans un lit de fumée
dans une journée boueuse
où notre fabuleuse aventure
se termine.

Giovanni Merloni

j'ai grandi def

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« Ils ont fait un désert et l’ont nommé Paix… » (Extrait de la Ronde du 15 juillet 2018)

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Le Nil vu de l’avion, janvier 1983

« Ils ont fait un désert et l’ont nommé Paix… »

Dans les adorées cartes muettes de mon adolescence — où les mers et les fleuves prenaient orgueilleusement le dessus vis-à-vis du réseau des villes, des routes et des lignes ferroviaires — avec les volcans, les failles géologiques et les tremblements de terre, les déserts figuraient surtout comme un phénomène de la Nature ayant sans doute la fonction de rappeler aux humains que rien n’est acquis à jamais, parce que tout demeure dans un équilibre plus ou moins précaire : tout change continuellement, il faut donc faire toujours attention…

Le désert qu’on voit d’en haut de l’avion descendant sur Le Caire, ressemble aux dunes qui longent les océans et les mers. Également, une plage méditerranéenne assiégée par le soleil d’été évoque en moi le désert, un endroit redoutable où l’on peut facilement se perdre et mourir de soif.
Cela entraîne aussi des personnages emblématiques, comme Saint Antoine harcelé par le Démon, ou l’ambigu Lawrence d’Arabie, ou alors les archéologues qui ont creusé les sables à la découverte des civilisations ensevelies avec leurs alliés les spéléologues, toujours prêts à se faufiler dans les abîmes et les galeries souterraines les plus effrayantes.
Avec son hypothèse de mirages et de mondes mystérieux qui bougent jour et nuit au-dessous d’une immense surface inhospitalière, le désert garde dans notre culture occidentale un charme contradictoire, comme tous les extrêmes d’ailleurs. Voilà alors que le désert est convoqué dans nos métaphores quotidiennes :
« On a dû traverser le désert, avant d’atteindre un peu de bonheur et tranquillité… »
Ou alors dans certaines expressions emblématiques :
« (au Viêt Nam) les États-Unis ont fait un désert et l’ont nommé Paix… »
« … en ce désert surpeuplé qu’on appelle Paris… » (s’exclame Violetta dans la Traviata de Giuseppe Verdi)
et cætera…

Cependant, toutes ces images risquent de devenir anachroniques de nos temps méchants, où le désert a cessé désormais de se figer qu’en métaphore des hauts et des bas de la planète. Parce qu’aujourd’hui une pareille sensation de manque (et disparition de la vie animale et naturelle) est partout et nulle part, tandis que la notion même de désert se décline et se multiplie de façon impressionnante en contribuant de plus en plus, hélas, à la désertification de notre espérance de vie.

Dans les années 1960, en Italie, les rares personnes qui en avaient la conscience, s’inquiétaient vivement et criaient vainement au scandale pour l’édification sauvage qui serrait dans un étau de béton les Temples d’Agrigento, par exemple, ou pour la destruction des côtes, jusque-là presque intactes, où proliféraient sans aucune règle les lotissements de villas privées. Et l’on n’était qu’aux exordes d’un phénomène de « désertification immobilière » qui a progressivement appauvri notre pays sans pour autant enrichir les communautés au fur et à mesure concernées.

Je vois maintenant qu’une massive urbanisation sans scrupule ni loi se déclenche aussi autour des pyramides du Caire : le désert de béton est en train d’engloutir l’ancien désert de sable ayant la fonction, depuis des siècles, de « filtre » ou de « jardin » vis-à-vis du plus extraordinaire site archéologique de la Terre !

Certes, rien n’est vraiment définitif sur les cinq continents. Les Pyramides retrouveront un jour, sans doute, l’aura incontournable que ces assauts irresponsables sont en train de leur enlever. Et les forêts aussi, ces poumons indispensables pour la vie animale, résisteront à la faux assassine où seront remplacées, un jour…

On pourrait écrire des livres et des livres pour témoigner un à un les crimes contre la Nature que les hommes sont en train de perpétrer, en expliquant (moi aussi j’ai essayé de le faire) les logiques perverses et souvent criminelles où l’indifférence et la vénalité fusionnent sous la bénédiction d’un capitalisme de plus en plus malade et agressif.

Atterrissage au Caire, janvier 1983

Mais à quoi bon en parler, s’il n’y a pas quelqu’un capable de travailler dans le sens contraire de toutes ces destructions, voire dans la bonne direction ? À quoi bon jouer du scandale comme s’il s’agissait d’une harpe mélancolique qui résonne dans un vide de mort au lendemain d’une nouvelle Hiroshima ? J’ai toujours cru que les humains, chacun dans sa spécificité, garderont toujours assez d’intelligence et de savoir-faire pour « repartir de trois » (comme le disait l’inoubliable acteur-réalisateur Massimo Troisi) après la débâcle d’un système économique et social qui ne marche pas (surtout quand on prétend de le remettre « en marche », en insistant sur des « réformes » qui se sont déjà révélées en d’autres pays nuisibles pour la société et la démocratie).
Pour repartir, comme après un écrasant chagrin, il nous faudra un peu de silence, beaucoup de vigilance républicaine et… des hommes et des femmes de bonne volonté.

Oui, je ne crois pas aux génies, auxquels je suis prêt à accorder les droits d’auteur pour d’éventuelles découvertes scientifiques ou des innovations technologiques positives. Mais les gens trop intelligents (surtout ceux qui prétendent l’être) devraient être regardés avec respect… donc avec le légitime soupçon qu’ils ne seraient pas à la hauteur de diriger les vies des autres ni de faire vraiment du bien pour les autres. Sauf des exceptions, bien sûr, notamment dans le monde de l’art…

Oui, dans le silence qui succédera à la désertification violente et belliqueuse à laquelle nous assistons dans un angoissant sentiment d’impuissance, ce seront surtout les travailleurs honnêtes, les bons pères et mères de famille, les gens qui offriront humblement leurs habiletés et expériences comme un service, qui pourront remettre debout le pantin et reconstruire le jouet irrémédiablement cassé.

Des hommes et des femmes de bonne volonté, guidés, comme les personnages de José Saramago dans « Aveuglement », par quelqu’un qui a encore les yeux bons pour voir où mettre les mains et les pieds.

En cette hypothèse d’optimisme désespéré, l’homme extraordinaire « qui plantait des arbres » dans le merveilleux livre de Jean Giono, s’avère, encore plus aujourd’hui, comme une figure exemplaire et charismatique dont la route vertueuse devrait être indiquée aux nouvelles générations :

« Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffit pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette œuvre digne de Dieu. » (1)

Giovanni Merloni

(1) Jean Giono : L’homme qui plantait des arbres (1983), Collection Folio Cadet, Gallimard Jeunesse, 2002

Nous devons devenir ennemis de nous-mêmes, jusqu’à nous prendre pour des inconnus (La pointe de l’iceberg n. 2)

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Giovanni Merloni, La pointe de l’iceberg, acrylique sur carton, 2018

Nous devons devenir ennemis de nous-mêmes, jusqu’à nous prendre pour des inconnus

Dans une de ses chansons les plus connues (« On est tous de passage »), le chansonnier Franco Battiato constate le bruit de fond qui dérange de plus en plus notre existence, pas seulement en Italie, en nous enlevant le temps et même l’envie de réfléchir lucidement à notre vie intime :

E intanto passa, ignaro
Il vero senso della vita (1)

Heureusement, on peut se rebeller et se forger une vie à côté de la plaque avant de découvrir qu’on ne sera pas seuls. En dehors des escalades au succès et au pouvoir de l’argent on pourra atteindre le bonheur dans une petite ou grande communauté de récalcitrants comme nous.
Mais, qu’est-ce qui nous pousse à écrire un journal pour y ressusciter le « véritable sens » de notre vie passée après l’avoir longuement cherchée au-delà d’un miroir cassé ?
Est-ce que notre vie passée était heureuse, extraordinaire, unique ? Est-ce qu’on a appartenu à une minorité d’exclus qui ont su quand même profiter de la vie ? Est-ce que le monde a changé et la société est en train de perdre ses prérogatives de « lieu central » pour l’échange entre les humains désireux d’évoluer sans faire de mal à une mouche ? Est-ce que mon existence, donnant vie à plusieurs personnages ayant juste quelques petits traits en commun, pourrait être utile pour un portrait collectif de cette époque révolue qui pourrait même n’avoir pas vraiment existé ?
Si j’essaie de recomposer ce qui flotte dans la mémoire de mon existence contrariée et souvent difficile, je reviens à un étrange puzzle aux couleurs vivantes où je vais toujours chercher ce que je viens d’appeler le véritable sens de ma vie, avec la cohérence – là où elle existe – de mes inquiétudes et de mes enthousiasmes. Une recherche qui exige un équilibre entre le souvenir vain de mes prouesses (et de rares élans d’altruisme que l’amour ou l’orgueil m’ont dictés) et la reconnaissance pour ceux qui m’ont donné la vie ou me l’ont redonnée, en me tendant la main pour que je puisse remonter la pente et sortir du gouffre.

Donc, chaque journal répond à une nécessité tellement forte de consolation et de catharsis qu’on s’y consacre sans retenue, sur n’importe quel support, profitant des parenthèses que nous offre le hasard, jusqu’à se contenter, comme Ferdinand-Pierrot le fou, d’une écriture fragmentaire et délabrée.
On écrit alors au journal, à une feuille de papier ou à une coquille fossile comme si c’était une personne totalement étrangère qui se révèle enfin familière et fidèle. S’il n’est pas brûlé, notre journal sera retrouvé et livré à un notaire méticuleux qui en confiera une copie à des anthropologues passionnés.

J’écris au jour le jour le journal de notre vie difficile pour qu’il en reste une trace, parce que finalement il ne s’agit pas que de ma vie à moi. Il s’agit de la vie d’une entière génération d’hommes et de femmes, me ressemblant ou pas, ayant traîné, comme moi, dans une famille exiguë ou nombreuse, dans un quartier laid ou beau, dans une ville grande ou petite.
Des personnes que j’ai connues, qui me demeurent pourtant inconnues à plusieurs égards, tout comme je le suis, connu et inconnu pour tant d’autres et moi-même.
Des personnes qui ont essayé, comme moi, de pactiser avec le monde et de s’y creuser un destin.
Des personnes qui ont ressenti, comme moi, l’urgence de changer, de briser les ponts et se sauver ailleurs pour y entamer une nouvelle vie.

Écrire alors librement et légèrement — comme me suggérait avec bienveillance Giorgio Barberi Squarotti —, laissant aux mots mêmes le choix de devenir les roues, le moteur ou la carrosserie de cet étrange véhicule en forme d’escargot séché qui voudrait à tout moment partir en voyage en direction de l’essentiel et du beau.

Mais comment pourra-t-elle me devenir familière, une page électronique ? Et puis, quand je me découvrirai soudé pour la vie à cette page réelle et inexistante à la fois, comment ferai-je à éviter sa disparition tout à fait probable ?
Peut-être faut-il vraiment écrire en temps réel, sous les yeux de tout le monde, profitant de la distraction de la plupart des gens et s’accordant l’humble espoir d’un coup de foudre qui se déclenche (bruyamment, à l’improviste et à mon insu) dans le cœur de quelqu’un qui décidera, en sauvant mes mémoires, d’écouter patiemment, à travers la mienne, la voix de ceux qui ont donné vie aux mondes que j’ai habités.
Dans mon blog… sera-t-il possible de réaliser une chose comme ça ? Oui, ce sera possible, à condition de sauter au fur et à mesure les pages où la douleur ou la joie pourraient paraître trop évidentes, s’efforçant de brider le désir de tout dire avec le goût quelque peu diabolique de créer des vides.
Oui, si l’on veut transmettre ces quelques traces d’universel qui sillonnent nos petites vies, nous devons devenir ennemis de nous-mêmes jusqu’à nous prendre pour des inconnus.

Giovanni Merloni

(1) Entre-temps, passe, ignare, le véritable sens de la vie.

Mes cher lecteurs, je vous prie de pardonner la mise en page non justifiée… à cause des travaux en cours sur mon ordinateur. Merci à mon iPad, qui a su quand même remplacer le Maître !
G.M.

Un insoumis raisonnable (La pointe de l’iceberg n. 1)

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Giovanni Merloni, Les deux îles, acrylique sur carton 54 x 78 cm, 2018

Un insoumis raisonnable

Quand j’étais dans le plein de mes forces, je trouvais toujours dans mon esprit la façon de faire front aux ruptures et aux tempêtes que mon destin d’insoumis raisonnable me préparait au fur et à mesure de mes inévitables tournants de vie.
Dans mon for intérieur, je me fabriquais un antidote aussi puissant que désespéré venant de deux mots clés : « la quête d’un ailleurs » où je pouvais recommencer derechef ma vie ; « l’amour pour une femme » surgissant de cet ailleurs. Une femme qui serait la raison même de mon changement.
Et cet amour a toujours réussi soit à soigner les blessures que j’avais accumulées avant, soit à m’octroyer de nouvelles citoyennetés… même si cela a souvent entraîné d’écrasantes bombes à retardement qui ont explosé bruyamment dans mon corps et mon âme brisant mes certitudes et ma naturelle insouciance.
Par conséquent, j’ai toujours été un insoumis qui ne savait pas l’être jusqu’au bout, un peu comme Baptiste, l’inoubliable funambule des Enfants du paradis…

Maintenant, depuis que les forces ne sont plus tout à fait les mêmes, mon désir de changement et d’intégration dans un monde nouveau cognerait inexorablement avec le manque de quelque chose que je n’ai pas oublié d’avoir eu, mais je n’ai plus.
Donc, je ne bouge pas. Mais si jamais je devais brusquement déménager et me sauver ailleurs, ma vie future serait probablement hantée par l’impossibilité de profiter jusqu’au bout de l’amour pour vaincre la solitude…

Giovanni Merloni

Déserts (Contribution de Jean-Pierre Boureux à la Ronde du 15 juillet)

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Bienvenus à la Ronde du 15 juillet 2018 ! Cette fois-ci autour du mot « désert/s ». Avec grand plaisir, j’héberge ici Jean-Pierre Boureux, auteur du blog Voir et le dire, mais comment ? que j’apprécie vivement. Merci, Jean-Pierre, pour votre belle contribution !

Déserts

Vaste étendue aride de sable ou de pierres dont je ne connais rien, exceptées quelques zones de faible étendue en Europe de l’ouest, dont le ‘Désert de Retz’,  faux désert peuplé de la douceur de vivre propre aux gens d’Ancien Régime favorisés par Fortune et retirés en leurs ‘fabriques’ tel François Racine de Monville. Pourtant dès l’enfance le mot attisait mes sens en éveil vers quelque nouveauté à découvrir, et très vite j’ai su que le désert est vivant. 

-par l’esprit : quantité de voyageurs ont été saisis à tout jamais par ces surfaces infinies, lisses ou rugueuses au point de vouloir y retourner, y vivre, y mourir. Lieux de contemplation propices à la réflexion philosophique ou théologique lors du ‘retrait eu désert’, endroits où le retour sur soi ouvre les portes de l’infini universel.

-par la vie même, étonnamment : nombre d’organismes se sont adaptés à ces ergs et regs comme ils savent tout aussi bien faire en ces autres déserts jamais nommés ainsi = hautes montagnes et fosses marines gigantesques.

Dès l’enfance donc,  comme écrit ci-dessus, car mon « Désert vivant » fut un livre publié sous ce titre par Walt Disney en 1955. J’avais neuf ans. Richement illustré, annonciateur d’une politique éditoriale tournée vers le ‘grand public’ il connut un certain succès de librairie. Tout y est orienté vie et le choix des photographies révèle ces forces obscures qui depuis le vide ou trop plein originel et par le processus mystérieux de l’évolution ont permis l’expression de vie sous des formes végétales ou animales extraordinaires. S’il ne fut le déclencheur de mes penchants naturalistes du moins y a-t-il contribué. 

Quelques courtes années plus tard, quand par des étés très chauds au long des savarts en balcon sur les rives de l’Aisne stridulait la cigale de Bourgogne, quand en ces mêmes heures je parvenais à distinguer parmi les hautes tiges herbacées la silhouette à nulle autre pareille de la mante religieuse, alors oui,  j’étais comme emporté vers ce désert vivant imaginaire et présent tout à la fois. Curieusement cet ouvrage a également été retenu par le mathématicien Cédric Villani, parmi ses souvenirs d’enfance, tel qu’il en fit part dans un article du ‘Monde des livres’ du vendredi 14 septembre 2012 dans lequel il exalte le vivant des mathématiques. 

Encore déserts tous ces déserts planétaires ?  

Ci-dessus : fort apprécié de la famille Claudel et spécialement de Paul et Camille, le chaos rocheux de « la hottée du diable » à Coincy et Bruyères-sur-Fère, Aisne. Peinture numérique sur tablette d’après original au pastel par J.-P. Boureux.

Texte et Images : Jean-Pierre Boureux

Aujourd’hui, la ronde tourne dans le sens suivant :

chez

Je ramasserai ces haillons et ces mouchoirs sales (Bologne en vers n. 18)

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Je ramasserai ces haillons et ces mouchoirs sales

Dans le noir, juste avant l’aube,
je ramasserai ces haillons et ces mouchoirs sales.

Dans le désert de mon cœur
je verrouillerai les enseignes éteintes
de ce quartier incolore qui me fut gentil.

Dans un trou de ma poitrine,
je garderai la photo froissée
le sourire surpris, les yeux étincelants
de la seule femme que j’aimai.

Ce sera sans doute un matin froid
où le vent expérimenté
frappera brusquement aux rideaux métalliques.

Dans cet air sombre et hostile
mes pas malhabiles fouleront les trottoirs
en laissant derrière eux le sillage noir
de regards emboués de tristesse.

Dans ce vacarme silencieux
j’emprunterai une gueule quelconque
et, d’un coup, je me déroberai
aux mesquineries bien connues
qui voudraient m’empêcher
de fredonner mon chant faux
parmi les ombres en cohue.

Au petit soleil, le souvenir m’écrasera
des amis riant fort sous l’ampoule
et leur cri déchirant zigzaguera
parmi les poteaux qui s’écoulent.

Y aura-t-il d’autre moyen, à cette heure fatidique
de savoir qu’à jamais je suis seul ?
Que mon destin de partir va s’étendre
tel un triste linceul
sur un mot de fierté maladroite
sur un geste d’orgueil ?

Seul, j’arpenterai des chemins
de terres arides et fleuves. Quand
au sommet des ponts
je croiserai moi-même,
ce que j’étais vraiment,
j’aurai sur-le-champ l’envie
de faire demi-tour.

Vous ne m’entendrez pas
quand je partirai,
ramassant mon corps amoureux
à la hâte, dans le noir,
juste avant l’aube.

Giovanni Merloni

mulino a vento_fardellox poésie

Lien texte italien 

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Une statue (Bologne en vers n. 17)

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Giovanni Merloni, Le trapèze, acrylique sur papier 46 x 64 cm, 2015

Une statue

1.
Une statue gesticulante
nous a parlé et même hurlé
avant de saisir, affolée,
les fils bleus du tramway,
en se forgeant, à notre insu,
un chemin solitaire et tordu
une allée brinquebalante
une haie jaune et violette
ayant au bout
une jolie porte secrète.

Une statue descendue de cheval
orpheline de son chevalier
dépourvue de tout piédestal
avait marché sur mon même sentier
emboîtant mes pas irréguliers
indifférente aux échos retentissants
de la tête aux pieds
de nos corps inexistants.

La fatigue c’était alors mon métier.
Chaque jour j’effondrais dans sa crue
et j’en ressuscitais tout entier
comme en sortant du marbre d’une statue.
Cela m’apprit à me résoudre à la vie
jusqu’à me découvrir gaillard et serein,
ma tête épuisée à même tes seins.

2.
Bien avant, une statue de bois
avait caressé tes cheveux blonds
d’où coulèrent à l’unisson
sur nos bras enchevêtrés
des larmes brûlantes, liquéfiées
libérant enfin nos poitrines boueuses
de toute ombre visqueuse.

Bien avant, une statue de cendre
avait emmené notre amour
dans une grotte de joie
auprès d’un lac de velours
s’évaporant brusquement à rebours
sous des draps de carton.

Bien avant, une statue de cire
s’était dissoute en arpèges
au milieu de nos corps de liège,
nous apportant une rengaine,
ratatinée et étrangère,
envoûtante et grossière
avec l’aubaine inespérée
d’une caresse qui nous réjouit
mes yeux dans les tiens enfouis
lors d’un jour de paix endormie.

Bien avant, une statue d’étoffe
ensevelie par des chiffons de soie
et des foulards de faux coton
ouvrit une brèche dans nos remparts
nous laissant librement arpenter
les labyrinthes sans fin
où se cachait, irrévocable, le destin
de nos vies de pantins.

3.
Il s’agissait
d’une statue de papier,
d’une statue de neige,
d’une statue de feuilles,
d’une statue de mains, de pieds
de sexes entrelacés.

Il s’agissait
d’une statue aux yeux vidés
par des pigeons terrorisés,
d’une statue de granit rose,
d’une statue aux branches soyeuses
où nos blanches chemises accrochées
se rendaient, telles des voiles délabrées
à l’évidence de la chose.

Il s’agissait
d’une statue qui arrêta de chanter,
de rire et nous câliner
reflétant, rien que pour nous
les lumières et les sons inconnus.

Il s’agissait
d’une statue statuée.

Giovanni Merloni

la statua 740

Giorgio De Chirico – sculpture exposée pendant l’été 2004 dans la cour du Palais des Diamants à Ferrare

Il y a 5 ans pile, le 1er juillet de 2013, j’avais publié cette même poésie, « La statue », qui demeura inaperçue, à part le commentaire de Dominique Hasselmann.
Cinq ans après, en entamant cette deuxième publication, je me suis rendu compte que dans le texte français de la première traduction il y avait beaucoup des choses à reprendre.
Il ne s’agissait pas que de la traduction et du choix de mots appropriés et poétiquement efficaces dans la langue de Jean Giono.
Il fallait aussi, pour une meilleure cohérence expressive, revenir à quelques passages du texte italien qui n’étaient déjà pas trop clairs et compréhensibles dans la langue de Umberto Saba.
Au bout de ce travail le nouveau texte vous livre une « chose » tout à fait différente, qui correspond sans doute mieux à mes exigences expressives actuelles ainsi qu’à mes états d’âme de l’époque (années 1976-1977) où la première ébauche italienne a vu le jour.
Tout cela m’a fait bien sûr réfléchir à ces 5 années que j’ai consacrées intensivement à mon blog et à cet étrange échange réel-virtuel avec des lecteurs connus et inconnus. Cinq ans, ce n’est pas une courte quota de mon existence, où j’ai moins profité qu’auparavant du monde physique qui m’entourait et notamment des mille suggestions ou des jardins en grand nombre de Paris…
Il y a eu sans doute des personnes qui ont critiqué plus ou moins ouvertement mon abnégation voire mon acharnement à communiquer avec mes confrères français même si ma langue française n’était pas toujours maîtrisée ni efficace…
Cependant, je crois que cela a été très, très important pour moi, tandis que ce « work in progress » n’ayant pas d’alternative s’est révélé au contraire une formidable façon de croître et d’apprendre le meilleur de la vie.
G.M.