N’aie pas peur d’admettre que tu n’as jamais couché avec ta « ragazza » ! – Rome/12 (Journal de débord n. 35)

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N’aie pas peur d’admettre que tu n’as jamais couché avec ta « ragazza » !

Jeudi 27 décembre 1962
Je suis en train de m’effondrer dans les vacances de Noël. Avec son père, Agata est partie à Naples où se réunit d’habitude la famille Cellamare : quatre-vingt-dix-neuf personnes entre hommes, femmes, vieillards et enfants de tous les âges. Eux aussi se boufferont, comme nous, de célèbres spaghettis à la sauce tomate avec du thon, des pignons et du raisin sec. Ensuite, ils ne renonceront pas au rite du « capitone » (1) accompagné de la « salade de renfort » et termineront avec les « struffoli » (2) !
J’ai raconté mes tourments à Marie-Claire, ma cousine descendue de Besançon.
— Es-tu allé chez elle ? a demandé ma cousine.
— Bien sûr. Son père s’appelle Toto. Il joue avec vigueur, au piano, certaines danses polonaises et hongroises.
— Y es-tu allé quand il n’y avait personne ?
Qui sait pourquoi, la voix lente et cadencée de Marie-Claire a fait jaillir devant moi, étrangement vide d’elle, la chambre d’Agata, tout de suite à droite de l’entrée, et cette vision a provoqué en moi un ressort de jalousie. Mais, réécoutant le DLIN DLON de la sonnette, j’ai eu une illumination.
Marie-Claire s’en est aperçue :
— N’aie pas peur d’admettre que tu n’as jamais couché avec ta ragazza, comme tu l’appelles ! a-t-elle dit. Ce n’est jamais trop tard !
Combien de kilomètres de train devrais-je parcourir, courant à rebours comme les écrevisses en direction de Besançon ou Paris ? Une distance énorme, que je traverserais avec l’esprit d’un conscrit, ne cessant même pas un instant de regarder vers Rome ou Naples ! J’observais Marie-Claire, aimanté par le charme de sa voix et sa désinvolture honnête….
— Agata fera la comédienne, sans doute. Bien sûr, il faut du temps… mais, si je l’accompagne en tournée en France, nous hébergeras-tu quand nous passerons à côté de chez toi ?
— Tu veux que je te prête mon lit ? N’est-il pas assez loin d’ici ?
J’ai eu honte de raconter à Marie-Claire combien de fois, Agata et moi, nous appuyons notre nez aux vitrines où de grands lits s’exhibaient.

002_arome-12_2 « Ah ! que de rêves, c’est ce qu’il y a de meilleur. Que d’élans, que d’enthousiasmes, quelle soif peut avoir un coeur », André Gide texte et image empruntés à un tweet de patrick duil (@DuilPatrick’4)

Lundi 31 décembre 1962
On est à Rome, mais mon père a acheté toute sorte de feux d’artifice napolitains. Nous irons les faire exploser sur la terrasse du Zodiaco, l’un de plus vastes panoramas de Rome. Elle rentrera demain soir et l’on se reverra mercredi…
Ce jour-là, ô combien lointain, qui sait si Agata sera la même ? J’avoue que j’ai surtout peur de ce que je serai devenu, moi. Ce long silence m’a parlé en franco-napolitain, en me bourdonnant de voix graves et aiguës venant de loin, de mon héroïque enfance, ou alors jaillissent d’êtres inconnus qui pourraient d’un moment à l’autre tomber amoureux d’elle… Résistera-t-elle au pouvoir occulte de ces mots mélodramatiques ? Se dérobera-t-elle à ce charme violent que n’importe quelle ragazza accueillerait avec enthousiasme ? J’ai de bonnes raisons pour être jaloux, car je ne crois pas à la volonté dans l’amour… je dois juste espérer qu’Agata soit distraite, absorbée par elle-même, et que le charme des voix napolitaines ne se marie pas à de troublants visages…
Mercredi, quand nous sortirons, il y aura le soleil, mais j’aurai les mains gelées et la tête légère. Nous emprunterons cette descente qui coupe les courbes de la Trionfale, depuis Monte Mario jusqu’à la Rome plate d’en bas. Tu glisseras devant moi par ces escaliers de briques abîmées, envahies par les mauvaises herbes, que nous avions découvertes juste à la veille de ton départ, ou alors nous regarderons avidement les étalages de nos boutiques préférées : la papeterie, la charcuterie, le comptoir débordant de crème et vanille du chocolatier. Dans chaque vitrine je trouverai sans doute un prétexte pour te demander un baiser !

003_arome-12_1 Anders Petersen, image empruntée à un tweet de Maria Simone (@MariaSimone)

Vendredi 4 janvier 1963
Agata est rentrée, pimpante, de la fête du Jour de l’An :
— Sais-tu ? Un homme de vingt-quatre ans m’a demandé si je voulais l’épouser !
— Et toi, qu’est-ce que tu as répondu ?
— J’ai éclaté de rire, avant de le laisser au milieu de la salle du bal, pendu au lustre comme un abat-jour…
Ce récit, qui aurait dû me rendre fier, a réveillé ma jalousie congénitale avec un sentiment de révolte. Plus tard, seul dans ma chambre, je me suis dit que le chagrin est une composante inéluctable de la vie. Au bout de laquelle, même plié en deux sous mon fardeau de souffrance, je n’aurai plus honte de mes instants de bonheur…

Giovanni Merloni

La science « confuse » des hommes de bonne volonté – À Rome/11 (Journal de débord n. 34)

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La science « confuse » des hommes de bonne volonté 

Mardi 13 novembre 1962
Cet après-midi, on a eu la nouveauté du cinéma, marquée par l’instant inoubliable où Agata a ôté son paletot, tout en laissant qu’un enivrant parfum se dégage d’elle. Elle avait un golf bicolore, bleu et jaune, capable, sur le coup, de me brouiller les idées. Assis à côté d’Agata, Roberto Trentavizi, tel un condor aux lunettes, chuchotait avec Gianna Refrigeri. La même ritournelle à base de « ehm », « sigh », « sob » et « slurp » — des verbes anglais qui figurent régulièrement dans les bandes dessinées de Walt Disney — ou alors d’une série d’expressions glaçantes. Sans compter son « et cætera » qu’il adoptait pour abandonner ses propos à leur destin inconnu. Qui sait pourquoi on va au cinéma en groupes de quatre ou six ou même huit tandis que cette salle anonyme où le noir règne souverain et complice ne semble avoir été conçue que pour ceux qui désirent rester seuls ?

002_aaome-11 « Je passe le plus de mon temps à l’obscurcir car la lumière me gêne », Boris Vian
texte et images empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Samedi 24 novembre 1962
Avec sa copine « milanaise », Maria Piazza, et des camarades plus « grands » et hautains que moi, Carlo Imbellone, de temps à autre, fait circuler une gazette — « Le porc-épic » — où l’esprit de contradiction typique de notre génération ondoyait dangereusement : presque sans transition, à côté de citations inspirées de textes philosophiques et théâtraux, paraissait l’étalage démentiel de boutades et scènettes qui calquaient les duos comiques de la télévision ou les chansons en vogue. Imbellone s’en prenait à la « tribu des intouchables » pour conclure qu’il était parmi ceux qui avaient osé les « toucher », c’est-à-dire les « manchots ». Ce qui m’étonne et me donne la peau de chagrin — tout en faisant embêter Maurizio Ficcadenti, le champion parmi tous —, Imbellone a décidé de publier sur « Le porc-épic » une poésie que je lui avais montrée : « L’âme du Risorgimento » :

On m’a dit de penser en silence.
On m’a fait jurer.

Violente, dans l’air de mort,
résonne, sourde, une détonation.

Je ne veux pas mourir en silence !

On m’a interdit de réconforter qui va mourir
On m’a contraint à avouer une faute
qui n’existe pas.

Les murs souillés que le mal gèle
emprisonnent des âmes absentes
puisqu’on leur interdit
de parler, jusqu’à la mort…

La vie nous a oubliés.
Je ne veux pas mourir en silence !

Je vois errer dans le noir
dans un silence impitoyable
d’inutiles fusils accrochés
à des hommes qui prient
pour nous.

Frères ! Écoutez,
posez vos fusils sur la pierre séculaire
où nous sommes nés !

Frères ! Vos femmes se taisent
auprès de votre cœur dur,
mais elles prient pour nous !

Frères ! Hommes ! Revenons
à ce que nous sommes !

Les pas, d’un rythme forcé
piétinent la terre et le sang…

Personne n’a commenté ce petit événement : ni par des sourires ni par des bruits vulgaires de la bouche. Ni louanges ni dérision. Pendant la récréation, Ficcadenti m’a pourtant lancé une grimace de bienveillante supériorité. Entre les deux disputants — le piédestal de la science « infuse », dépourvue de but, qui appartient à Ficcadenti ; celui de la science « diffuse » d’Imbellone, où je ne découvre que des buts électoraux —, je préfère la science « confuse », sans piédestal, des hommes de bonne volonté, qui se feraient tuer plutôt que trahir leurs camarades, ayant pourtant, comme moi, la grave, impardonnable faiblesse de haïr le silence tout en demeurant incapable de cacher leurs sentiments.

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Marie Laurencin, La lectrice, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

« Mais les communistes, ne mangeaient-ils pas les enfants ? »
 À Rome/10 (Journal de débord n. 33)

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« Mais les communistes, ne mangeaient-ils pas les enfants ? »

Mardi 6 novembre 1962
La lumière irréelle de sept heures du matin souffle sur les vitres et sur les rideaux instables, faisant grincer une fenêtre. Une journée froide, ressemblant à une main qui vient de dehors caresser des joues fiévreuses.
Sur la table, des livres usés affichent leurs reliures abîmées à plusieurs endroits. Si je songe à tous ces mots enchevêtrés les uns sur les autres, formant des tissus aux couleurs les plus variées d’où pointent, inattendues, des réflexions primordiales au centre et à la base de tout… cela provoque en moi une vague nausée, un vertige et, en même temps, un désir de paroles sincères en dehors des labyrinthes de la vie des hommes et des femmes… Je reste au lit jusqu’au dernier instant, enveloppé dans une chaleur ancestrale. Après une courte escapade aux toilettes, je me lave de façon sommaire avant d’avaler le chaud et le froid d’un petit déjeuner rapide. Puis, imprégné de sentiments sombres et têtus, j’affronte la lumière glacée de la rue et ses fantômes.
Avec mon allure engourdie, je suis arrivé à l’entrée de l’école :
— Tout le monde est dehors, ce matin ? demandai-je, interloqué par le climat d’incertitude et de fatalisme qui avait pris le dessus.
— Personne n’est rentré, m’a répondu une camarade très jolie. À l’intérieur, une délégation d’étudiants est en train de discuter avec le directeur !
On parle de grève. Devant la sortie des femmes, beaucoup d’écharpes et paletots traînent avec la fumée de leurs cigarettes. Ma classe au complet est intentionnée à faire grève, même si personne entre nous n’en connaît les motivations… Moi aussi, avec mon interrogation en sciences, presque inévitable, j’ai très peu d’envie d’entrer.
Le matin dessine un mur sans décors et, derrière ce mur, un boulevard de platanes nus. Tout le monde se regroupe devant l’entrée principale. Maintenant, la délégation est sortie, avec une dizaine de mes camarades qui étaient en classe par excès de ponctualité.
— Alfredo ! hurle Tonino Quercia.
— Comment est-il possible ? Vous êtes entrés et sortis, n’est-ce pas ? Et Trentavizi ? Bellobono ?
À sa façon, Tonino reconstruit les évènements :
— Numéro un, nous avons entendu des hurlements ; numéro deux, c’étaient des camarades des classes terminales qui s’adressaient bruyamment au Directeur ; numéro trois, je m’y suis rendu aussi ; numéro quatre, j’ai été témoin d’une situation assez ridicule, avec le directeur affolé derrière ses grosses lunettes qui essayait de calmer les trois porte-parole, tandis que petit à petit la masse des étudiants se rétrécissait : sans attendre la fin du colloque, quelqu’un avait décidé qu’il fallait sortir « immédiatement » ; numéro cinq, on a entamé une fuite précipitée, poursuivis par le pas accéléré d’un des gardiens…
Dans les yeux noirs de Tonino Quercia je perçois un sentiment de grande libération, rien que pour avoir atteint une rue d’asphalte et un ciel qu’on ne pourrait plus bleu.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— On fait la grève pour qu’on installe de nouveaux radiateurs ! Notre école est sans chauffage ! s’est écrié un camarade que je n’avais jamais vu, apparemment un redoublant de la classe terminale. Ou alors s’agissait-il d’un « infiltré » de l’université ?

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Fortunato Depero, image empruntée à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Rangés en colonne sur l’asphalte, ne partageant que la petite gêne du chauffage insuffisant, nous avons enfin marché jusqu’à Palazzo Chigi, siège du Gouvernement, sans écouter ni comprendre les slogans absurdes et incohérents qu’on hurlait à nos côtés.
Cela ne pouvait pas être un jeu innocent. Je commençais à douter quand, depuis la Galleria Colonna, Carlo Imbellone, leader reconnu des communistes « carbonari », a attiré mon attention par un geste éloquent :
— Nitrodi, que fais-tu ? À côté de lui, immanquable, pointait la gueule inspirée de Maurizio Ficcadenti et d’autres camarades de ma classe : Dario Incocciati, Tonino Quercia, Roberto Trentavizi e Mario Colaneri. Au dos de ce dernier, s’était montré, en riant, Vincenzo Bellobono, le dernier à se sauver, lui aussi, du cortège fasciste.
Pour une telle bagatelle, on nous a tous suspendus et, bien sûr, empêchés de rentrer en classe. Le même que dire qu’on nous avait accordé, pendant une journée de réflexion, une sorte d’exil pour que le jour après nous rentrions obéissants et contrits !
Par petits groupes, nous sommes de même revenus au rendez-vous devant l’entrée du Mamiani, où j’ai serré pour la première fois la main à tous ceux qui avaient finalement tout compris. La provocation avait été insupportable : « ils » risquaient de réussir à coller l’étiquette de « fasciste » sur notre lycée ! Cela ne pouvait plus se répéter, et l’heure était venue de s’engager politiquement ! Une décision, celle-ci, qui demeurait depuis longtemps suspendue en l’air, pour moi. Je ne pouvais pas me bercer à l’infini dans mes idéaux, sans rien faire ! À quoi bon se reconnaître en des hommes et des femmes qui peuvent avoir besoin de toi, si tu n’essaies même pas de faire le premier pas ?

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Fortunato Depero, image empruntée à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Le groupe s’est acheminé, sans qu’il y ait un vrai but, par une allée très peu fréquentée. Les murs d’une caserne incombaient sur le trottoir avec une gueule autoritaire que je n’avais pas noté, avant. Piazza des Quiriti, au bout de la rue, on entendait distinctement le tic-tac de l’eau sur la glace de la fontaine, quand je réussis à m’écarter du troupeau, avant de m’acheminer seul, protégé par mes airs nonchalants de « promeneur sans gêne ».
À l’arrêt du bus 47, j’ai retrouvé Mario, « l’enfant de la salle Colaneri » qui, par un sourire incertain, avait écarquillé les yeux tout en hochant les épaules, avant de me lancer une question très ancienne qui restera sans doute sans réponse :
— Mais les communistes, ne mangeaient-ils pas les enfants ?
Lui aussi avait deviné l’une de mes invincibles incertitudes.

Giovanni Merloni

« As-tu vraiment opté pour une vie dangereuse ? » À Rome/9 (Journal de débord n. 32)

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« As-tu vraiment opté pour une vie dangereuse ? »

Samedi 20 octobre 1962
Journée noire, à effacer, à cause de la taquinerie obtuse de mes camarades. Même les femmes, d’habitude indulgentes envers moi, ont donné la preuve qu’elles ne me comprennent pas. L’année dernière je n’étais pas invité à leurs fêtes. L’unique personne qui s’intéressât à moi avec de l’affection, Isabella Poidomani, n’était pas du tout bavarde. Depuis le deuxième rang, elle se tournait souvent en arrière pour me regarder — tout le monde s’en apercevait — demeurant longuement en cette disposition béate et « Béatrice » du regard et de la bouche subtile et magique. Les autres se déplaçaient par couples, complètement cachées par leurs longues blouses noires, ainsi que par la sueur des aisselles et l’acné juvénile. Un tel appareil défensif les rendait impénétrables comme les sarcophages étrusques que nous avions frôlés dans notre tour scolaire à la nécropole de Tarquinia.
L’année dernière — à cause de ma timidité et de mon allure maladroite et tordue, qu’empirait mon regard myope dû à l’absence des lunettes que j’oubliais à la maison —, on m’avait collé dessus un sobriquet, ou plutôt une variante de mon prénom lyrique et napolitain. Mes camarades m’appelaient Fred à l’honneur de Fred Buscaglione, le fameux chansonnier mordu du jazz américain qui s’était forgé un personnage de dur et de gangster sans scrupules. Évidemment, je n’aurais jamais pu égaler un tel homme qui faisait moisson de femmes blondes et dures. J’étais alors, selon mes camarades, un Fred tendre et craintif qui faisait rire. Pourvu qu’on me fiche la paix, j’acceptais avec orgueil et bonne humeur ce prénom qui me déplaçait de Naples à Chicago, puisqu’il s’agissait de toute évidence d’un jeu innocent et passager.
« Il est vrai », disais-je, en me regardant dans la glace au-dessus de la commode de mes parents… « Je suis un gangster avec la licence de tuer. Ils ne le savent pas, mais entre les pages 801 et 802 de mon dictionnaire de grec une femme nue se cache, que j’ai ravie sous la menace de ma fidèle mitraillette : elle est parfaite comme Fée Clochette, la sorcière en miniature qui assiste Peter Pan, et ne renonce pas, comme celle-ci, à se glisser dans une baignoire constellée d’étoiles colorées et de bulles de savon ».
Un beau jour, la nouvelle avait fait le tour de la classe et du lycée, s’éparpillant en un éclair dans les deux quartiers adjacents où nous tous habitions :
— Fred Nitrodi a sa copine !
Les commères avaient hâte de la connaître et Luisa Mascalzini m’avait invité. Mais celle-ci ne pouvait pas oublier d’avoir jeté dessus depuis sa fenêtre un seau d’eau gelée sur ma tête et, voyant Agata à mon côté, eut un brusque sursaut. Cela fut l’étincelle qui brûla la mèche d’où tôt ou tard le feu se serait propagé partout. Tout le monde me dévisageait sans cacher son incrédulité. Était-ce vraiment moi celui qui avait donné ce légendaire spectacle ? Où pourrons-nous assister à la prochaine représentation de « Baisers publics ? » Cela me laissait indifférent, car je n’étais pas seul, et je savais bien que les provocations de mes camarades n’auraient jamais été méchantes : cela faisait partie d’une langue connue, que je partageais même si ce n’était pas ma langue préférée… Agata, au contraire, ne supportait ni les sourires au miel ni les phrases idiotes :
— Dorénavant, tu devras t’adapter au « dur Fred » ! Tous les jours, du matin jusqu’au soir !
— Maintenant, Fred est au chaud !
— Bien sûr qu’il est au chaud ! Elle est une chatte !
Quand elle est tranquille, Agata paraît gracieuse comme le personnage appétissant d’un tableau où l’évidence de ses attraits est tempérée par une désarmante douceur. Mais « si on la touche là où est son point faible », elle devient hystérique, venimeuse. Une chatte, justement. Mais, où est-il son point faible ?

002_arome-9_2-copieCarmen Laffon, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Ensuite, quand nous étions à nouveau seuls dans la rue, horrifiés, Agata a eu la main lourde, s’acharnant, comme s’il s’agissait de personnes de ma propre famille, sur les « lèvres pointues » de ces camarades « bourgeoises », auxquelles j’étais pendu de toute évidence, à son sentiment, avec l’ingénuité et le fatalisme de ce Jacques dont je lui avais parlé comme de mon plus grand ami !
Agata a parfaitement réussi, en cette pénible fin d’après-midi, à me crucifier par un réquisitoire digne de Cicérone : c’était moi le responsable unique de cette chaîne de mauvaises humeurs, moi le marionnettiste qui avait fait sauter, comme autant de pantins de carton-pâte, les « précieuses ridicules » et leurs complices mâles mal élevés devant les rideaux brodés et les abat-jour jaunes de Luisa Mascalzini, et bien sûr c’était moi celui qui avait choisi la chanson « Forever, love me forever », il n’y avait qu’à faire le pari.
— Tu as honte de moi ? demandai-je. Ne veux-tu pas que les autres sachent que tu as ton copain et que ce soit moi celui que tu as choisi ? Refuses-tu la seule idée d’avoir à tes côtés un copain « officiel » ?
C’est exactement à cet instant qu’Agata m’a parlé de sa mère, Vera Sarmientos. Elle s’est attendrie, en me prenant la main, avant de me raconter que « maman » n’avait peur de rien, et, au contraire, poussait Agata pour que je fasse toutes les prouesses les plus dangereuses qu’on lui avait interdit de faire :
— Tout en me serrant la taille pour que je demeure assise, les pieds branlants dans le vide, elle regardait au dehors de la fenêtre et me parlait de Naples, de son amour secret avec papa, de leurs escapades nocturnes au milieu des buissons frais de la Villa…
« Tu es neurasthénique, égoïste, indélicate et cynique, mais je t’aime ! »
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Kenton Nelson (Los Angeles) image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Dimanche 28 octobre 1962, une heure de la nuit.
Avec ma classe au complet, j’ai traîné Agata à la Salle Colaneri, où les jeudis se donnent rendez-vous les militaires et les femmes venues des montagnes alentour qui travaillent auprès des familles bourgeoises. Ces rencontres de photo-roman confèrent à cette salle une atmosphère désolée de vécu qui reste collée aux murs. C’est le même endroit où Roberto Trentavizi, sans aucune délicatesse, m’avait dit l’année dernière, à ma grande déception, qu’Isabella Poidomani serait escortée par son « fiancé ». Hypothèse qui s’était révélée ensuite inutilement erronée, puisque l’accompagnateur d’Isabella était en vérité son cousin. Aujourd’hui, il y avait aussi mon professeur d’histoire et le directeur du lycée qui avaient accueilli l’invitation du père de Colaneri. Cette fois-ci, Agata était la quintessence du miel et du plus savoureux des ragoûts napolitains. Plutôt que danser, nous demeurions assis derrière une colonne, pour nous dérober à la vue des professeurs. Nous attendions qu’on éteigne les lumières, ce qui arrivait régulièrement, pour nous embrasser voluptueusement, comme dans ce fameux film américain tourné à Rome : j’étais Grégory Peck et elle Audrey Hepburn.
— As-tu vraiment opté pour une vie dangereuse ? m’a dit au passage mon professeur d’histoire tandis que j’essayais de faire passer un sandwich et un verre de Coca-Cola destiné à Agata.
Puis, les heures coulant, nous n’arrêtions plus de danser, même en manque de musique, et n’arrêtions non plus de nous embrasser, même en pleine lumière.

Giovanni Merloni

« Serai-je capable d’obéir à ce sentiment de partage que ta famille t’a appris ? » À Rome/8 (Journal de débord n. 31)

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« Serai-je capable d’obéir à ce sentiment de partage que ta famille t’a appris ? »

Jeudi 18 octobre 1962

Deux semaines abondantes se sont déjà écoulées depuis que j’ai recommencé la routine de l’école. Mais cette année-ci, cela ne me pèse pas.

Tandis que je finis de me vêtir, un quart d’heure ou vingt minutes avant que ce soit à moi de courir pour attraper le même bus, je m’accoude à la fenêtre dominant les ombrelles des pins et le grand trottoir en face de la banque, et j’attends, haletant, de la voir arriver. Agata, avant de sauter sur le 99, presque vide à cette heure, regarde en haut et me salue, d’une façon bien à elle qui me touche. Cela fait remonter mon imagination au geste sans doute plus désinvolte que faisait mon grand-père homonyme, selon ce que lui-même m’a raconté : on était au début du siècle, à Naples, lorsqu’il traînait fébrilement, attendant son tram en dessous de la fenêtre de sa fiancée qui s’appelait… Devine-le toi, mon pitoyable journal à la gueule sarcastique ! Elle s’appelait Agata… Il faut dire que cette coïncidence, aussi inquiétante que redoutable, ouvre la porte à des réflexions risquées : est-ce que les rôles se sont renversés, cinquante ans après ?
Des jours, pour lui faire une surprise, je cours à l’arrêt du bus avant qu’Agata y arrive, sachant que nous partagerons une toute petite partie de son parcours, car elle devra se rendre au lycée consacré à Torquato Tasso, quelques arrêts plus loin. Sur la plateforme, tandis que le poinçonneur répète machinalement la même phrase — « N’oubliez pas le billet, les gars ! » —, nous trouvons tout à fait naturel de nous embrasser sans honte ni borne, comme dans les films français : je suis Jean Paul Belmondo, elle est Jean Seberg !
Pourtant, à chaque matin nouveau je me sens un peu moins serein et insouciant, à cause surtout de ma négligence. Tandis que je m’éloigne des livres et des devoirs, je me trouve piégé par cette foule anonyme qui m’entoure, d’où pointent, comme autant de poupées jaillissant de l’ordure, les têtes des camarades et leurs livres fermés par les élastiques. Une cohue taquine, jalouse et envahissante. Il n’y a que Vincenzo Bellobono qui me manifeste son amitié. Mais il affiche une expression sombre s’ouvrant rarement au sourire : un gentleman rentré depuis Cuba, avec un cabaret sur la main rempli de gâteaux à jeter sur la gueule du voleur de jeunes filles. Quels gâteaux ? Les « diplomatici ». (1)
— D’ici quelques années, on ne circulera plus, me dit-il, nous marcherons sur les toits des voitures !

— « Travailler fatigue » (2), lui suggéré-je.

— Étudier aussi, répondit-il, d’un air sage et, pour une fois, détendu. Mais, si tu n’y fais pas attention, « la mort viendra et elle aura tes yeux » (3) !
D’habitude, Bellobono attrape le bus à la dernière minute, qui tombe pile à l’heure de pointe. Ainsi peut-il déclarer impunément que la ville est un gouffre, ou alors un giron dantesque. Il fait le possible pour ne pas voir Agata, ce que je fais, au contraire, pour la rencontrer.
C’est la première fois de ma vie que je me contrains, avec enthousiasme même, aux rituels quotidiens que je dois tenir en compte si je veux la joindre en des moments et des lieux connus. « Aller avec » une fille c’est un engagement majeur, c’est presque le même que « monter une maison ». Il s’agit bien sûr, pour nous deux, d’une maison fort incommode, sans murs ni toits, obligée de se déplacer avec nous, à pied ou sur la plateforme branlante d’un bus. Et la rencontre hasardeuse du matin à laquelle on consacre déjà beaucoup d’énergies et d’inventions, ce n’est qu’un ballon d’essai, qu’une pièce à rajouter ou enlever à ce chuchotement continu, sans exclusion de coups, où le dialogue est souvent remplacé par le monologue tandis que ce dernier s’échoue aussi facilement en un silence tendu.

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Humprey Bogart et Lauren Bacall « L’amour c’est un peu comme le vélo, tu ne sais pas plus comment tu apprends, que pourquoi plus jamais tu n’oublies »
texte et images empruntés de Laurence (@f_lebel)

Vendredi 19 octobre 1962
Agata m’a glissé une lettre dans un cahier, sans que je ne m’en aperçoive. Ensuite, par un enchaînement d’événements incroyables, sa missive, tombée à terre près de mon banc, a été ramassée par Roberto Trentavizi qui s’est installé derrière mon épaule et me l’a lue parmi mille rires et coups de toux. Brun et légèrement basané, il ne peut pas se passer des lunettes ; presque toujours calme et raisonnable, il rougit de colère quand il se trouve piégé dans une discussion qui tourne mal pour lui. Son vocabulaire s’appuie sur plusieurs béquilles, comme « testa di manzo » (4), « turpe » (5) ou « ganzo » (6) et n’exclut pas des expressions tranchantes comme « avec ça je me nettoie ! »…
Sur la bouche de cette personnalité uniforme, les mots d’Agata ressemblaient d’abord aux phrases en équilibre instable de la version de latin. Mais ensuite, à ma grande surprise, la voix de mon camarade est devenue passionnée et gentille : Agata avait rencontré ma mère dans le quartier et celle-ci avait voulu l’emmener chez Castroni (7) pour un chocolat chaud… Au bout de leur brève conversation, Madame Gréco, d’un air inspiré, lui avait répété plusieurs fois une de ses phrases préférées : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction » (8)
Je veux transcrire ici le morceau de sa lettre qui m’a le plus touché, dans le but d’y réfléchir, un jour :

« Serai-je capable, Alfredo, d’obéir jusqu’au bout à ce sentiment de partage que ta famille t’a appris ? Je te regarde, quand même ! Et toi aussi, tu jettes tes yeux sur moi… Je ne crois pas que la volonté puisse tout faire et défaire. Mais je crois, comme toi, à la force des sentiments. Donc, sois tranquille, je désire de tout mon cœur de pouvoir demeurer tranquille à tes côtés, appuyer ma tête sur ton golf gris, douillet comme un lit... »

Au son de la clochette, j’étais déjà prêt. La lettre dans la poche, je me suis sauvé dans l’escalier et me suis précipité à la maison… Mais j’ai dû attendre qu’on termine de déjeuner et qu’on débarrasse avant de m’emparer du combiné, resté enfin seul.

— On se voit ? ai-je dit, le grain de raisin encore dans la bouche.
— Pourquoi ne nous marions pas tout de suite ? a-t-elle répondu.
Pendant cette nuit, je laisserai un peu de place pour Agata dans mon lit qui peut vanter quatre-vingts centimètres de large. Je m’efforcerai de l’imaginer en pyjama, entourée de guirlandes et d’abat-jour phosphorescents.

Giovanni Merloni

(1)
 Les diplomatici sont des gâteaux « stratifiés »
(2) Titre du célèbre journal de Cesare Pavese (1936)
(3) Titre d’une célèbre poésie de Cesare Pavese (1951)
(4) « tête de bœuf »
(5) « abjeçt »
(6) « gaillard »
(7) célèbre café-épicerie.
(8) Antoine de Saint-Exupery, « Terres des hommes ».

Es-tu sûr que tu as eu de la chance, toi ? – À Rome/7 (Journal de débord n. 30)

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Es-tu sûr que tu as eu de la chance, toi ?

Vendredi 21 septembre
On s’est rencontrés devant l’arrêt du bus. Avant qu’Agata arrive, je me suis demandé si je l’aurais reconnue à coup sûr. L’unique chose dont je me souviens parfaitement ce sont ses cheveux blonds branlants à chaque pas, ou alors quelques étranges inepties de son expression moqueuse…
Dans une ville de Napolitains, Siciliens, Calabrais et de gens originaires des Abruzzes, aux cheveux pour la plupart noirs ou châtains, les femmes aux cheveux blonds et lisses sont assez rares. Cependant, on peut y croiser ou poursuivre involontairement une réplique de Belinda Lee ou d’Anita Ekberg ainsi que Catherine Spaak en personne… qu’elles soient grandes ou basses, maigres ou grassouillettes, jeunes ou vieilles, depuis le dos, quelqu’un comme moi, légèrement myope, peut les confondre. Généralement, elles sont beaucoup plus simples et abordables de ce qu’on n’imagine pas avant qu’elles nous regardent, épouvantées ou curieuses/ Mais, quand elles se tournent, c’est une déception indicible d’avoir alors la certitude que ce n’est pas elle !
…La voilà ! Agata arrive, sortant de qui sait où, sans que je ne m’en aperçoive, et déjà elle veut se rendre aux grands magasins s’acheter le rouge aux lèvres. Puis elle assume une allure molle, s’approche de mon flanc et laisse que je pose mon bras sur son épaule, à l’instar de « tous les garçons et les filles de mon âge ».

Derrière l’église, au sommet de l’escalier de travertin, on peut profiter d’un muret, assez incommode avec cette grille blanche qui laisse très peu de place. S’y asseyant en un bond, Agata s’amuse à poser sur mon nez ses lunettes de soleil qui lui font de miroir.
— Arrête ! dit-elle avec une moue de clown, s’appliquant le rouge avec une sorte de pédanterie congénitale.
Je me souviens de Rosanna Ribaldi, la Milanaise faussement timide de Cesenatico, qui m’avait accordé le premier baiser sur la bouche de ma vie et, tout de suite après, s’était peignée doucement devant un petit miroir cassé.
— Ne sais-tu pas que le rouge ne se met pas avant ? dis-je.
— Avant quoi ? dit-elle, saisissant mes épaules. Ansi assise, grâce au muret, elle se trouve à la même hauteur que moi debout. Son baiser c’est tout un rock.
— Ça fonctionne ! m’exclamai-je, haletant. Maintenant, si tu veux, tu peux mettre le rouge. C’est ce que fait Jeanne Moreau dans ses films !
— J’aime ta saveur, dit Agata, se glissant la langue au-dessous du nez, comme si elle était en train de lécher un reste de chocolat.
Puis, tout au long de l’après-midi, jusqu’au soir, nous avons continué à nous embrasser comme dans les films américains — moi j’étais James Stewart, elle était Kim Novak — devant tout genre de spectateurs : des hommes distraits, des femmes pressées, des enfants rêveurs, des vieux retraités jaloux, des prêtres indignés, des balayeurs paresseux et des commerçants en sueur. Avec le temps et la déclinaison du soleil et de l’ombre, nous avons changé nonchalamment de muret, de banc public, de porte cochère, de pré et de rambarde, jusqu’au moment où, juste en face de l’entrée de la hautaine clinique privée de Villa Stuart, nous avons savouré jusqu’au bout la gloire du « happy end ».
J’avais l’impression que nous étions dans une pièce sans meubles où nous avalions toutes les rumeurs et les stupeurs du monde, nous promenant, en même temps, comme les deux « chassés » de Cranach en une espèce de nirvana perdu… quand une douce d’eau gelée nous a inondés brusquement de la tête aux pieds. Cela nous a fait rire et vite reprendre notre exhibition gratuite. « Fiancée baignée, fiancée chanceuse ! » me suis dit le soir même, tout en faufilant ma langue dans une bouteille d’eau pétillante ayant la silhouette de la reine de Naples, avec le but ambitieux de revivre la dynamique, la saveur et l’émotion des mille baisers de Lesbie.

002_villa-borghese-x-rome-7 Image empruntée à archiwatch, le blog de Giorgio Muratore

Mercredi 26 septembre 1962
Je ne suis plus la même personne qu’avant. J’ai passé mon temps à parler tout seul avec une fille, à chercher des prétextes pour la rencontrer : le cahier ; le shampooing ; les chaussures chez le cordonnier. Dimanche, nous avons même réhabilité la messe : un bel escamotage pour une longue flânerie à Villa Borghese, agrémentée de glaces et baisers, où que nous nous trouvions, même au milieu des familles en promenade.
Demain rentrera Bellobono. Je me suis comporté ni plus ni moins à l’instar de ceux qui essaient de se dérober à la conscription en exagérant un petit défaut physique ou mental avant d’assiéger sans aucune honte les femmes et les fiancées des soldats partis pour le front. Maman Gréco m’appelle « tombeur de femmes » et ne cache pas son euphorie pour mes succès. Qu’est-ce que dira Bellobono ? Mon frère Dodo soutient qu’il vaut mieux se taire :
— Es-tu sûr que tu as eu de la chance, toi ?

003_finestra-muratore-x-rome-7 Image empruntée à archiwatch, le blog de Giorgio Muratore

Giovanni Merloni

La période hypothétique du troisième type – À Rome/6 (Journal de débord n. 29)

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La période hypothétique du troisième type

Vendredi 14 septembre 1962

C’est un drôle de type, le blond Bellobono ! Mais le soussigné aussi ne plaisante pas. Ayant Agata au milieu, on s’est laissé entraîner par un jeu qui d’abord pouvait paraître innocent, mais ensuite cela a risqué de devenir dangereux. Agata tenait une main dans la mienne et l’autre dans la sienne, touchait d’un pied mon mocassin et de l’autre les sandales de franciscain de Bellobono. Elle caressait, l’un après l’autre, ses cheveux en brosse et ma caboche ébouriffée. On riait, on se moquait les uns des autres, on simulait la lutte gréco-romaine, ou alors la cour discrète d’une dame voilée assise sur un banc public au Pincio. Jusqu’au moment où ma noueuse et sèche main gauche s’est trouvée serrée et pendant un instant abandonnée dans la droite molle et moite de sueur de Vincenzo Bellobono !
Nous étions entrés, pieds nus, dans un monde interdit, avançant au milieu d’arbres gris et d’espaces faiblement illuminés… Personne ne te donne rien. Si tu veux la copine de ton ami, tu n’as qu’à l’arracher de ses bras, en devenant cynique, en ce moment crucial. Et même s’il la laisse s’échapper parce que peut-être il n’y tient pas tellement… tu ne dois pas t’émerveiller si, ensuite, une trace de sa torve désapprobation te se colle dessus, ineffaçable. 
Maintenant, Agata est exactement partagée à moitié, entre nous deux. Mais nous ne pouvons pas la couper en deux avec la hache. 
Si nous l’équarrissions dans le sens de la longueur nous aurions un pied pour chacun, ainsi qu’une jambe, un flanc, un sein, un œil et une oreille… mais il nous manquerait la bouche, ô combien indispensable ! Sans compter le nombril et le mystérieux gouffre parthénopéen où faire naufrage est très doux.
Si, avec une scie, nous la coupions à la hauteur du nombril — mais il s’agit d’une idée à moi, que je n’ai pas encore soumise à Bellobono —, il faudrait décider qui s’emparera de ses tresses délicates et de sa poitrine haletante et qui, au contraire, sera le propriétaire de ses colonnes d’albâtre et de ses pieds d’argile, pour ne pas considérer tout ce qui tourne autour du sombre et calamiteux « enfer » (1). Évidemment, s’ils pouvaient vivre tous les deux — un corps sans jambes, un autre sans tête — je ne saurais pas lequel choisir…

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Mercredi 19 septembre 1962
Le père de Vincenzo Bellobono travaille au Ministère de l’Étranger en qualité de diplomate. Une grande chance, pour moi. Avec toute sa diplomatie, Bellobono senior, dont je n’oublie pas les mains blanches et la cravate impeccable, a eu la splendide idée d’emmener son fils à Cuba. Avec mon imagination débordante, j’ai glissé dans la peau de mon ami et dans le costume qu’il a emprunté à un fonctionnaire du Ministère, et je suis monté avec lui sur un avion à réaction. Puis j’ai téléphoné à Agata. Nous avons parlé presque une heure. Tandis que nous nous perdions en d’aventureuses fantaisies exotiques, peuplées de requins et de voiles déchirées par la tempête, nos deux respectives familles se réunissaient pour le dîner : les Nitrodi devant une table ronde, les Cellamare devant une carrée.
Avant de partir, Bellobono, qui aime savoir en avance ce qui nous touchera l’année qui vient, m’a dit qu’en latin nous devrons étudier trois types de périodes hypothétiques exprimant trois différents degrés de probabilité : la réalité ; l’irréel du présent ; l’irréalisable. Il s’est amusé à appliquer cette aride formule à quelques exemples de notre vie réelle. Pourtant il n’avait pas été trop explicite et ce ne fut qu’au moment où je suivais mentalement son avion en train de briser les nuages que j’ai compris ce qu’il voulait me dire indirectement :
« Si Agata accepte, tu sors avec elle… », ce serait le premier type.


« Si vous sortez sans rien dire, vous risquez de me contrarier », ce serait le deuxième.
« Si tu es loyal avec moi, Agata ne sortira pas ! » Cela serait enfin le troisième.
Épuisé par un sujet si difficile, j’ai demandé à Agata ce qu’elle en pensait.


— Je n’ai jamais supporté la « période hypothétique de l’irréalité », a-t-elle dit en riant.
— Alors, es-tu disposée à sortir seule avec moi, sans lui ?
— Bien sûr, nous n’avons pas besoin d’Ange gardien !

Giovanni Merloni

(1) Dans une célèbre nouvelle du Boccace, l’organe génital féminin est appelé « ninferno » (« enfer »).

Il faut arrêter de tout raconter à notre mère – À Rome/5 (Journal de débord n. 28)

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Il faut arrêter de tout raconter à notre mère

Mercredi 12 septembre 1962
Il fait encore chaud. J’ai enduré les examens en chemise. J’avais dans la poche un mouchoir propre. Le professeur d’histoire s’est aperçu de quelque chose :
— La mauvaise herbe pousse vite ! m’a-t-il dit, par un sourire énigmatique.
J’ai maigri juste un peu, mais je me sens un homme. J’ai appris comment éviter d’être viré et comment obtenir d’être baisé. Dorénavant, je ne serai jamais plus viré, et je ferai de mon mieux pour embrasser de plus en plus sur la bouche, parce que celui qui est viré est baisé par la malchance.
Oui, d’accord. Mais, comment ferais-je ? On vit à moitié et l’on s’applique à moitié. Consacrant une moitié du temps à la vie et l’autre moitié aux études, on fait de façon que l’on est baisés et que l’on n’est plus virés.
Avec ces robustes convictions sur le dos, je suis sorti, promu, du lycée « Terenzio Mamiani » avant de m’en éloigner assez vite… À propos ! Dès qu’on a atteint les dix-sept ans et demi, on ne doit plus revenir tout de suite à la maison, pour éviter de déverser, trop à la hâte, le bouillon indigeste de l’étudiant dans l’assiette de l’enfant, tandis que le lendemain le petit déjeuner empoisonné de la cafetière familiale risque d’échouer sans transition dans les w.c. à la turque de l’école.
Il faut arrêter de tout raconter à notre mère. Je dis « notre » parce que j’en ai parlé aussi avec Dodo, mon jumeau hétérozygote étant sorti de la galerie du Mont Blanc juste avant moi. Dodo m’a confié qu’il a cessé de raconter « ses affaires » depuis au moins deux années, s’armant d’un répertoire de prétextes et mensonges dignes de Jean de la Fontaine pour ne pas rentrer à la maison.
 
J’ai erré en long et en large dans notre quartier tordu, faisant semblant d’être intéressé aux vitrines, me montrant aussi très occupé à boire à la fontaine, ou alors m’arrêtant pour m’asseoir sur la rambarde en bois de ce jardin désolé en pente…
De nos treize ans, le petit monde que nous appelions tout court « en bas », n’était qu’une espèce de cour d’asphalte agrémentée par des haies et des escaliers en travertin. Depuis que nous avons dépassé les dix-sept, nous avons affaire à la silhouette vaste et ondulée d’un quartier très incommode, ennemi des vélos et des landaus. Il est né pourtant avec nous, dans le moment crucial où nous sommes brusquement sortis de notre enfance heureuse. Nous arpentons cette colline, ayant plus de maisons que d’arbres, poussant en avant nos longues jambes comme des échasses et agitant nos bras maigres comme des javelots, en quête pérenne d’un coin tranquille qui n’existe pas, mais nous cherchons quand même, pour nous y accorder une halte.
Cependant, celle que j’espère rencontrer « par hasard » sera obligée de passer ici, entre la fleuriste et le pâtissier. Il ne s’agit que d’un passage étroit sur un trottoir toujours occupé de gens immobiles comme des quilles, une fourche caudine en position stratégique, évoquant pour moi seul le juke-box des Bains Conti à Cesenatico, cette espèce de « manège à chansons » qu’on installe juste à l’orée de l’immense plage pour y inviter de jeunes gens de deux sexes à se dévisager obliquement avant de s’adresser la parole.

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Finalement, j’ai vu arriver Agata, une fille plus petite que moi, ayant le même âge que ma sœur Enzina. Elle avait les yeux à demi fermés et les lèvres légèrement saillantes, comme si elle était en train de rire de quelque chose qui coulait devant elle : j’aurais dit un film dans le miroir de sa mémoire. Nous avons ri et plaisanté. Au moment de nous séparer, elle m’a dit :
— Et maintenant, que fais-tu ?
— Je devrais achever de lire « Les Buddenbrook », ou alors m’effondrer dans le canapé pour mieux écouter « Poire mûre » (1) :

Non, elle ne voulait pas paraître mûre
comme une poire qui tombe dessous…
Maintenant, je sais, je sais,
je sais qu’elle… elle veut l’Amour ! (2)

— Tu es seul, chez toi ?
— Malheureusement, je ne suis jamais seul… répondis-je.
Avec sa queue de cheval, Agata était gaie et souple, comme une danseuse de Degas. Je l’ai accompagnée jusqu’en bas de chez elle. Au-dessus de sa fenêtre, au premier étage, un accent circonflexe de ciment en légère saillie s’efforçant d’introduire un élément de sévérité dans la banalité de la façade grise.
— Est-ce que tu serais d’accord pour sortir avec Bellobono ? proposai-je.
Agata dit oui. À une fête chez moi, avant l’été, Agata et Vincenzo Bellobono faisaient couple fixe et, sans doute, dans la pénombre des têtes confuses, ils se sont même embrassés sur la bouche.

Giovanni Merloni

(1) « Pera matura »
(2) No, non voleva sembrare matura/ Come una pera che cade in giù…/ Ma ora so, ora so,/ ora so che/ vuole l’Amor !

La dévotion dans l’amour – À Rome/4 (Journal de débord n. 27)

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La dévotion dans l’amour

Nuit de vendredi 7 septembre 1962
Cette année, l’arrivée de Lello Rizzacasa est particulièrement importante, car moi aussi…
Grâce à mon esprit de contradiction inné, j’ai enfin profité de la tache de brebis galeuse de la famille qu’on m’avait collée dessus à cause de mon rattrapage en deux matières…
Je n’avais plus rien à perdre…
Je me suis découvert finalement capable de traîner, par des airs rudes et désinvoltes, une blonde milanaise de mon âge derrière les cabines des Bains Conti de Cesenatico. Rosanna Ribaldi, celui-là était son nom, m’avait longuement parlé de son immeuble anonyme à Sesto San Giovanni… et j’avais su me plonger dans l’écoute de la description de son immense phalanstère gris, d’où elle pointait au petit matin, en hiver, avec une allure calme et assurée à la fois…
J’avais profité de redoutables ondoiements de ses cheveux blonds sur l’eau nocturne de la mer Adriatique, protestant que cette lugubre balançoire rouillée paraissait une guillotine : « On doit absolument défendre la valeur essentielle de la langue et de la tête ! » avais-je hurlé par un timbre assuré dont je ne me serais jamais jugé capable.
Nos têtes s’étaient alors trouvées d’accord pour une coexistence tout à fait pacifique tandis que nos langues se découvrirent favorables à un échange assez intense entre le nord et le sud de notre étrange pays. Je touchais le ciel d’un doigt… mais, tout de suite après mon départ à Rome, la blonde Rosanna s’était jetée, avec toute la distinction de ses yeux bleus, dans les bras d’un autre, auquel, j’imagine, elle n’aura pas épargné le récit cadencé de nombreux escaliers de son immeuble brumeux. Inutile de dire que cette nouvelle, apprise au téléphone, avait violemment bloqué mon estomac tandis que mon père se complimentait pour ma « saine réaction »

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— Les femmes doivent glis-ser… dit Lello de façon solennelle, faisant tourner les doigts, écartant les jambes à triangle et indiquant enfin ses attributs. C’est par ici qu’elles doivent passer !
Qu’est-ce qu’il lui était arrivé ? Celui qui vénérait un jour Anita Casalanguida à l’instar du jeune Ortis, l’été dernier était devenu très habile et empressé quand il s’agissait de courir au secours des femmes noyées sur la plage de Francavilla sur mer. Un véritable sceptique bleu.

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Une fois arrivés à la terrasse du Zodiaco, nous alternions, comme d’habitude, les confidences personnelles à l’examen attentif de la ville en dessous de nous. Elle est charmante et voluptueuse la courbe du Tevere longée par le nuage obscur des platanes se détachant contre les palais en travertin ! Plus en profondeur, nous retrouvions la grande tache verte de Villa Borghese, tandis que, sur notre droite, la vue de Saint-Pierre est, hélas, complètement ratée à cause de la perspective défavorable. Au-delà d’un morceau de campagne submergée de préservatifs, les toits et les coupoles de la Rome ancienne sont insaisissables.
En cet endroit lumineux et tranquille, où les yeux ne sont pas gâtés ni gênés par une splendeur exagérée, Lello Rizzacasa, avec une spontanéité moins élégante que crue, nous a parlé de ses progrès…
— Je suis arrivé jusque-là… avec une femme qui va se marier bientôt.
Un soir, au dancing « Lido » de Francavilla sur mer, Lello était monté sur la piste avec ses amis Edenio et Epimenio, avant d’entamer un chœur censé accompagner, par un jovial « pa-ram-pam-pero-però », une chanson connue :

Le pull-over que tu m’as donné,
sache, ma chère, il possède une vertu,
il a la chaleur que tu me donnais,
et je rêve de rester auprès de toi(1)

La chanteuse, Amanda, avait les cheveux longs jusqu’à l’os sacré tout en exhibant plus de courbes que le « grand huit ». Le chanteur, Dolver, venu de Romagne, avait des favoris touffus ainsi que de la brillantine sur la mèche folle. Ce soir-là, Amanda et Dolver se disputèrent. Seul avec Amanda, au milieu des câbles et des haut-parleurs du plateau sans lumières, Lello était bien à l’écoute, essayant de placer ici et là quelques petites phrases humoristiques pour contourner le drame.
— Dans une semaine, j’épouserai Dolver.
— En es-tu sûre ? Ne vas-tu pas épouser un… Pull-over ?
Lello n’imaginait pas que son allégresse mesurée et chirurgicale aurait rayé cette fragile digue, jusqu’à provoquer une crue bénéfique.
« Une crue de beurre liquide ! » pensai-je, révolté.
— Malgré toute limite, on peut se perdre dans les abîmes inconscients d’une rencontre à moitié… était-il en train d’expliquer quand, par son sourd tremblement, le passage d’un avion au-dessus de nos têtes nous interrompit.
Reprenant la descente, nous trébuchions sur les racines des pins quand Dodo se souvint de mon examen qui s’approchait  :
— Quel est ton papier de tournesol ? demanda Dodo, faisant semblant de m’interroger en sciences.
— La dé-vo-tion dans l’a-mour ! répondit Lello, m’indiquant du doigt.

Giovanni Merloni

(1) Il pullover che m’hai dato tu/ Sai mia cara possiede una virtù/ Ha il calore che tu davi a me/ 
E m’illudo di stare insieme a te…

« Schifezze » – À Rome/3 (Journal de débord n. 26)

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« Schifezze »

Sur le dos d’un très vieux cahier de notes du temps du lycée, j’ai trouvé ce titre « Schifezze » qui m’a d’un bond replongé dans les merveilles de la langue napolitaine qui sont passées, avec tous les honneurs, dans la langue de notre nation italienne. En vérité, ce mot « schifezze » n’a qu’un lien faible avec le sujet du récit d’aujourd’hui. Parce que les « schifezze » sont d’abord des choses sales, des cochonneries, de mauvais mots, de gros mots, tandis qu’au temps du journal, Alfredo avait dépassé l’âge de la complaisance pour tout cela et, comme vous le verrez, était poussé désormais par un intérêt forcément scientifique et existentiel.
Mais il y a une seconde signification de ce terme, extraordinaire pour son adaptabilité aux plus différents états d’âme et situations.
Une utilisation courante du mot « schifezza, schifezze » qui me rappelle brusquement ma tante Augusta, ma plus grande alliée pendant le temps qu’elle a pu être là.
Celle-ci m’a sauvé du sérieux ainsi que d’une certaine propension à fouiller jusqu’au bout et même au-delà…. ce qui me faisait souvent perdre le sens des proportions. Elle m’a aidé à me tirer d’affaire par le biais de la désacralisation verbale, par le plaisir du ridicule ne concernant pas que les autres, mais nous-mêmes ! D’ailleurs, ma tante Augusta était assez maladroite : il lui arrivait souvent de se casser un talon, ou de faire tomber une tasse, ou aussi de perdre l’équilibre, même étant assise sur un fauteuil… Lorsqu’une tache de sauce tomate tombait à terre, elle disait « Che schifezza ! » Mais un mauvais livre ou un mauvais roman noir pouvais être classé aussi comme « schifezza » : horreur, cochonnerie, tentative ratée, objet à vite oublier.
Donc, imprégné jusqu’à la moelle par cet esprit moquer et autocritique, je ne pouvais qu’appeler « schifezze » — comme l’aurait fait Alfredo Nitrodi aussi — mes défoulements indispensables et mes réflexions lourdes et compliquées.
GM

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Le maître suprême de l’élégance amoureuse

Soir du jeudi 6 septembre 1962
Pendant une pause dans ma préparation pour les examens, j’ai fait une de mes promenades habituelles avec Lello Rizzacasa et mon frère Dodo. Grand à peu près comme mon frère et moi, Lello est décoloré de la tête aux pieds. Et sa façon même de se rapprocher de la vie est engourdie, freinée. Il semble avoir relégué ses enthousiasmes en quelques secrets recoins. De temps en temps, il saisit une drôle de clé, traverse la maison sombre de son monde austère et provincial — il est originaire de Pescara, dans les Abruzzes — avant de se rendre dans le cagibi de son cœur pour y chercher quelque chose. Quand il la trouve, il vient nous la montrer d’un air triomphant et d’un sourire sarcastique.
Donc, sans le vouloir, puisqu’en touchant les questions du cœur on touche aussi des choses intimes, sexuelles et… génitales, dans notre école buissonnière Lello était devenu petit à petit le maître suprême de l’élégance amoureuse, même si, il faut le dire, il nous dépassait d’une seule marche dans le nébuleux escalier de l’émancipation.
En nous promenant tous les trois avec Lello Rizzacasa — installé au centre, comme le fromage dans un sandwich —, nous atteignons, en haut de notre rue d’asphalte, l’allée ombragée qu’on a consacrée à Tito Livio, avant d’emprunter l’escalier biais et disproportionné qui monte à l’hôtel Hilton.
Tout au long de ce parcours connu, qui paraissait différent sous nos yeux enquêteurs, Lello nous racontait, pendant les vacances d’école, les étapes de ses succès amoureux. Ayant très peu de prouesses à proposer, Dodo et moi, d’habitude, nous demeurions muets, à l’écoute. Cependant, nous étions prêts à profiter du moindre prétexte pour nous plonger dans l’examen — médical et juridique à la fois — de la question amoureuse, et notamment sexuelle, quitte à nous perdre dans des interprétations erronées et ridicules. Cela devenait l’occasion pour de vastes théories et pour une pédante enquête sur la signification de certains mots.

Lello Rizzacasa aborde ses sujets préférés à voix basse, s’accompagnant avec des gestes solennels. D’ailleurs nous en parlons depuis l’âge des treize ans, de ce « phénomène » que les adultes appellent si froidement « masturbation », nous renseignant réciproquement sur le nombre, les modalités, les horaires où ce « phénomène interdit » peut se vérifier. Il s’agissait pourtant d’une étrange découverte, assez contradictoire, entraînant, avec un sombre sentiment de culpabilité, un plaisir privé et sublime à l’époque la plus sombre de l’adolescence, celle où l’on se trouve, par amour ou par force, toujours dans une ambiance de mâles. Une époque difficile, où tout un chacun essayait de cacher son identité la plus intime dans le conformisme des mauvais mots et de la dérision envers la victime de tour. Bien sûr, se branler ce n’est qu’un expédient et le symbole même de la renonciation à la vie. Mais c’est aussi une première voie de fuite ou, si l’on veut, un deuxième limbe, après celui de l’enfance, car en glissant dans ces pratiques interdites, je me soumettais, inconsciemment, à un rite d’initiation tribale. En attendant que ce soit une femme à confirmer mon essence d’homme, au fur et à mesure de mes déchirants orgasmes solitaires, je devenais comme les autres et, en même temps, je m’affranchissais des tentatives de tous ceux qui sont toujours là, à toutes les époques et latitudes, avec le seul but de ranger dans leurs troupeaux des recrues disposées à participer à leurs actes de vandalisme et d’ennui.

À treize ans — c’était peut-être la Noël 1958 —, je fis un honteux pari avec Rizzacasa. Il nous avait expliqué par le menu comment les enfants naissent. Les pères et les mères, s’accouplant, produisent des litres de « beurre liquide » où se cachent des êtres invisibles, nommés spermatozoïdes, qu’on aurait pu conserver dans de gracieuses bouteilles de limonade. Je ne voulais pas y croire. Nous pariâmes un chiffre déraisonnable, vingt mille lires. Rizzacasa de temps en temps me le rappelle encore.
Pourtant, la question de la masturbation et de son inévitable conséquence, le « beurre liquide », c’était un tabou chez nous. Mes parents se sont toujours dérobés à ce sujet, comme d’ailleurs à tout ce qui concerne le « physique ». Des fleuves de livres et de musiques, dans notre famille, mais pas un seul ruisseau de beurre liquide à sec.
Heureusement, Lello Rizzacasa était là !

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L’année dernière, Lello avait déjà sa « fiancée ». À sa façon, il était tombé amoureux d’Anita Casalanguida : un visage aux contours flous, qu’il nous évoquait par des profonds soupirs et dilatations des narines ne faisant qu’un avec de fatals élargissements des bras. Dodo demanda à Lello s’il pratiquait encore la masturbation. Cela fut l’occasion pour fouiller à fond ce thème : on ne pouvait pas arrêter net une activité si noble ! Elle devenait, au contraire, d’autant plus nécessaire, quand on se trouve obligés à des émotions et excitations de plus en plus fréquentes. Sans compter qu’Anita faisait partie des jeunes femmes bornées, incapables de concevoir l’amour en dehors du mariage…

— Que veux-tu dire avec « bornées » ?
— Il y a des femmes dans mon lycée qui couchent avec les camarades. Mais elles sont des salopes !
— Mais comment peut-on concevoir deux différents types d’amour ? demandais-je, faisant valoir les raisons d’un amour absolu et total, que notre nature humaine nous pousse à désirer par mille signaux, dont un principal…
— Je fais l’amour avec le lit, dit Lello. La nuit, tout le monde dort. Ma sœur est somnambule, mais elle est au bout opposé du couloir. Alors, je défonce le drap.

— Mais après, comment est-ce qu’on fait avec le sperme qui s’y dépose ? demandait Dodo.
Mais Lello ne pouvait pas expliquer cet autre mystère domestique !

Giovanni Merloni