L’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire (Atelier de vacances n. 2)

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L’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire

Chaque reporteur (ou nouvelliste) a besoin de moments de lucidité pour donner de l’unité et de la cohérence à son récit (de voyage ou de guerre), qu’il doive être au final court ou long, insouciant ou difficile. Cependant, celui-ci a besoin aussi de retrouver en lui-même l’obscurité de la folie, atteignant par elle l’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire.
Car il doit toujours se rappeler qu’un récit, de même qu’une poésie ou une fresque ce ne sont pas que la liste — il « catalogo » (1) — d’événements frôlés ou de personnages rencontrés, mais la déformation de cette même liste, son adaptation joyeuse à une ritournelle.

Jeudi 3 août, je venais juste de quitter les quartiers de la rive gauche, où je m’étais rendu pour m’acheter quelques trucs indispensables, quand j’ai noté — au beau milieu d’un après-midi fort ensoleillé qu’un vent rafraîchissant fouettait par à-coups — ce monsieur distingué en train d’entamer le portrait de la Sainte-Chapelle. Confortablement assis à son écritoire de rue, il semblait content d’avoir choisi cet endroit, sans doute favorable pour la mise en perspective du monument, mais assez pénible relativement à son espace de travail que menaçait de toute évidence le va-et-vient continu de la foule égoïste et indifférente.
Cette rencontre insolite — à la veille de mon départ pour une escapade d’une semaine dans la Seine maritime — m’avait donné pour l’instant l’envie de renoncer aux vacances en échange d’une halte solitaire, où je me serais très volontiers consacré au portrait d’une colonne ou d’une fenêtre quelconque avec leurs ombres naturelles ou portées… Ensuite, j’ai considéré que j’aurais pu transférer les mêmes attitudes de ce monsieur dans la description de ce que j’allais voir dans ma course au bord de la Manche, auprès de ses ports et falaises, en réalisant un « reportage » où le récit photographique ne ferait qu’un avec une espèce de journal de bord… J’ai alors décidé de faire cela sans aucune contrainte de régularité de contenu ni de forme, ayant pour unique but celui de faire passer, au gré de mes déplacements, ce que provoqueront en moi les petits événements, les découvertes et les rencontres constellant mon voyage. Il s’agira surtout de réflexions, de suggestions acquises qui pourront demeurer même étrangères aux circonstances du voyage ainsi qu’aux noms des églises, des plages, des musées ou des endroits célèbres…

Vendredi 4 août, au départ de la Gare Saint-Lazare, quelques minutes avant une heure de l’après-midi, je n’étais pas du tout dans l’esprit du voyage. J’ ́étais soulagé d’avoir trouvé une place assez confortable dans le premier wagon, ayant le temps de regarder depuis ma fenêtre les partants de la dernière minute glisser avec leur petite valise. Pourtant, ce qui m’attendait ne cessait de m’inquiéter. Je ne connaissais que très peu de cette fabuleuse Normandie. À part Mont-Saint-Michel, où j’avais passé avec mes parents, en 1958, une journée inoubliable qui avait échoué sur la haute marée avec ce spectacle effrayant de la route disparaissant sous l’eau ; exception faite pour une deuxième visite à ce même endroit, plus fouillée, dans les années 90, j’avais frôlé sans la nécessaire attention Rouen, Deauville et Trouville, m’aventurant sans conviction en direction de Cherbourg…
Le souvenir d’une statue de Flaubert assez excentrique n’avait rien changé de cette journée grise, où la couleur de la plage semblait rivaliser avec la pâleur des façades des hôtels et des maisons bien alignées. J’avais alors quitté cet échantillon de Normandie avec le sentiment de culpabilité aigu d’un lecteur passionné de Maupassant et Flaubert, toujours intrigué par la force évocatrice des lieux que les pages de Proust ressuscitent… Sans compter un peintre de l’envergure de Monet, ayant entretenu un rapport intime avec ces mêmes lieux… Comment oublier ses successifs portraits de la Cathédrale de Rouen ou ses images du Port du Havre ?
Il y a quelques années, j’avais subi un charme nouveau par les récits que François Bon avait partagées sur Twitter, lors de ses réguliers déplacements au Havre pour y conduire, si je ne me trompe pas, des ateliers d’écriture en 2012-2013 : derrière ses mots, cette ville forgée par le passage des navires et de grands transatlantiques cachait sans doute de belles architectures imprégnées d’humanité et de vent !
Plus récemment, pour les « vases communicants », Hélène Verdier m’avait proposé le thème d’un immeuble abandonné situé au Havre au bord de la mer… Cela aurait été une splendide occasion pour briser la glace avec cette Grande Inconnue. Entre-temps,  par le biais de ses suggestions de lecture et les images incontournables de ses peintres préférés, Laurence Lebel m’avait transmis quelques échos de sa connaissance profonde d’une autre Normandie de terre et de mer, située entre Honfleur et le Mont-Saint-Michel, ayant pour centres la splendide ville de Caen et la voix unique de Marguerite Duras… Je suis enfin redevable à Josette Hersent pour ses vers clairs et clairvoyants qui m’ont expliqué à leur façon la beauté de cet univers où la nature, partout imprégnée de culture et d’histoire, s’ennoblit au passage d’hommes et femmes de génie.

Qu’est-ce que j’allais donc ajouter, moi, à tout ça ?

Je me demandais cela quand le train a fait sa première halte à la gare sombre et très spartiate de Rouen-Rive Droite… Ensuite, j’avais décidé de m’accrocher au présent, m’intéressant au paysage normand, souvent traversé par les eaux somptueuses de la Seine, quand le train s’est arrêté à Yvetot ! Un nom très charmant pour moi, compte tenu de ma sympathie sans borne pour Emma Bovary. imaginez-vous l’émotion quand j’ai vu des véritables habitants d’Yvetot descendre sur le quai et s’aventurer en bande en direction d’une haie fleurie qui devait leur être très familière. Je me demandais lequel d’entre eux pouvait être le fameux pharmacien, qui était-ce sinon Charles Bovary… quand j’ai vu une jeune femme blonde assez gracieuse s’écarter nettement du petit groupe, se lançant dans la direction opposée..«  Emma ! » me suis-je exclamé intérieurement. Elle était sans doute une Emma heureuse de nos temps… Pourquoi pas ? Est-ce que la vie est plus heureuse qu’auparavant, pour les habitantes d’ Yvetot d’aujourd’hui ?

Quand on arrive dans un lieu qu’on ne connaît pas, ayant à surmonter comme d’habitude les petites incommodités des bagages et des billets, même Venise ou Prague peuvent apparaître gênantes, au commencement. Ici au Havre, la journée grise et le vent du nord me rappelaient aussi que j’avais franchi une barrière climatique encore plus engageante que celle de Paris pour l’homme du sud que je suis… Toujours est-il que mes premières impressions, bien sûr concernant la petite partie de cette ville tout à fait nouvelle pour moi, que j’ai traversée en tram et à pied, n’avaient pas été tout de suite enthousiastes ! Je dois même avouer qu’il m’a fallu du temps pour comprendre au fur et à mesure le « charme discret » et finalement irrésistible de cette ville extraordinaire.
Pour l’instant, une fois descendu du train, j’avais cogné contre un écueil invisible qui m’avait transmis une sensation de vide et de gêne, la même impression que l’on éprouve quand on arrive au rendez-vous et la personne longuement convoitée n’est pas là. Absente non justifié ! Certes, je venais du tourbillonnant Paris et j’avais encore dans les yeux l’immense enchevêtrement d’humains montant et descendant par les escaliers roulants de la Gare Saint-Lazare… Toujours est-il que la Gare du Havre, en ce premier vendredi d’août, était bien tranquille ! Sans attendre, au guichet des informations, une jeune fille qui n’était sans doute pas originaire de la région, m’avait donné de son air distrait des renseignements finalement efficaces : juste en face de la Gare, un tram ayant pour destination LA PLAGE m’emmènerait en deux seuls arrêts devant l’Hôtel de Ville ! Ensuite, par la rue de Paris, je n’avais qu’à dépasser la grande Mediathèque blanche… et avancer jusqu’à la rue Émile Zola où j’aurais atteint mon lit et mes petits déjeuners…

De ce peu qu’on pouvait deviner de la ville du Havre pendant le bref trajet silencieux du tram, le passage de la Seconde Guerre se dévoilait dramatiquement par les espaces dilatés et la présence de quelques immeubles anciens se détachant timidement de la sobre uniformité contemporaine qui les entourait. Au bout de la course, le Palais de la Mairie avait sans doute l’aplomb et l’assurance d’une architecture majeure, à laquelle je n’accordais pourtant pas l’attention due. Cela me rappelait de près d’autres édifices de génie que j’avais vu à Rome, notamment dans le quartier de l’EUR, appartenant justement au style rationaliste des années 40 et 50. Mais j’étais aussi envahi par un inattendu sentiment d’étrangeté qui me traînait vers un Nord encore plus éloigné. En regardant de biais cette tour magnifique et cet édifice léger, donc solennel sans être monumental, je me suis entendu prononcer des mots comme Hilversum, Malmö, Stockholm… Enfin, sous la menace de la pluie, encore stupéfié par l’équilibre des espaces que je trouvais enfin bien maîtrisés, j’ai coupé court avec mes réflexions, traversant à la hâte l’immense parvis de la Mairie, interrompu par les rails du tram ainsi qu’une généreuse fontaine entourée de petits jardins stéréotypés.

Lorsque j’emprunte, finalement, sur la rue de Paris, l’arcade de gauche, constituée d’un haut porche rectangulaire… je crois tout d’un coup de plonger dans un déjà vu : ces arcades dépourvues de personnalité ressemblent énormément à celles de Bologne et Turin… Elles héritent sans doute de la sobre linéarité de la rue de Rivoli ! On est autour de trois heures de l’après-midi, la plupart des magasins sont fermés, très peu de gens s’y promènent… On dirait hâtivement et certes imprudemment que l’on est dans un quartier sans éclat tandis que le centre est ailleurs. Rien de plus faux ! Je découvrirai plus tard que ce quartier à la personnalité discrète a totalement remplacé un vaste morceau de l’ancien Havre bombardé, en devenant le coeur vivant d’une ville qui joue par cela la carte de sa modernité !
À mi-chemin, en face d’un grand bassin amenant la mer au coeur de la ville, mon premier impact visuel avec le fameux « Volcan » — cette masse blanche ressemblant davantage à un nuage qu’à un bateau glissant au milieu des glaces — était plein d’interrogations aussi : j’avais en fait le sentiment, encore une fois, de traverser une ville d’un autre pays qui n’était pas la France, ou alors une ville fantôme, constellée de monuments anachroniques… J’ai bientôt découvert que je me trompais, que tout cela n’était pas le fruit d’un hasard ni de la mégalomanie de quelques architectes exubérants : si quelque chose peut-être manquait là-dedans, il ne s’agissait que de ces quelques décors en plus auxquels la grandeur parfois débordante de Paris m’avait habitué… Et je me suis petit à petit converti à cette invisible « école du vide » dont l’un des maîtres incontournables, notre Michel Ange, ne cessait pas d’affirmer que dans l’accomplissement de toute oeuvre d’art il fallait plutôt « enlever » que « mettre », voire ajouter !

Plus tard, grâce au conseil providentiel de deux femmes élégantes croisées en face des Halles, à quelques mètres de mon hôtel, j’ai pu me régaler d’un excellent repas normand et de cette assiette en papier où j’ai pu tranquillement m’adonner à mes gribouillis sans que personne ne protestât.

L’estomac réconforté, j’ai flâné parmi les ondes lumineuses et multicolores ajoutant du charme à cette immense œuvre d’Oscar Niemeyer que j’allais dorénavant aimer à la folie…

Giovanni Merloni

(1)
Très chère dame, voici la liste
des beautés séduites par mon maître,
Une liste tenue par votre serviteur
Observez, lisez donc avec moi.

En Italie, six cent quarante ;
En Allemagne, deux-cent trente et une ;
cent en France; en Turquie, quatre-vingt onze ;
Mais en Espagne déjà mille et trois.

Parmi elles, des paysannes,
des servantes, des citadines,
des comtesses, des baronnes,
des marquises, des princesses,
des femmes de tous rangs,
toutes sortes, tous âges.

Chez la blonde, il a l’habitude
de louer la gentillesse;
chez la brune, la constance;
chez la blanche, la douceur.

Il lui faut l’hiver la grassouillette.
l’été, la maigrelette.
Il appelle la grande « majesteuse »,
Mais trouve la petite tout aussi « charmante ».

Il séduit les plus âgées
pour le plaisir d’allonger la liste.
Mais sa passion principale
c’est la jeune débutante.

Il se moque qu’elle soit riche,
qu’elle soit laide, qu’elle soit belle ;
Du moment qu’elle porte une jupe,
Vous connaissez son penchant.

Lorenzo Da Ponte et Wolfgang Amadeus Mozart

Un corps aussi séduisant qu’insaisissable (Atelier de vacances n. 1)

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Le Havre, Les Jardins suspendus : une serre peuplée de plantes tropicales.

Un corps aussi séduisant qu’insaisissable

Le matin après le retour des vacances, surtout s’il s’agissait d’une escapade condensée en une seule semaine assez frénétique, l’envie de raconter ou de fouiller dans nos frais souvenirs cogne souvent contre une étrange paresse, une mélancolie inattendue : « serai-je en mesure d’esquisser, en peu de mots efficaces et sincères, le récit de ces journées, en faisant jaillir mes réflexions et émotions sans que cela devienne  ennuyeux et répétitif ? »
« Serai-je capable de raconter — au milieu de tout ce qui s’est passé devant mes yeux, sous mes pieds, autour de ma tête — ce que j’ai ressenti et j’ai cru comprendre ? Serai-je à la hauteur du décalage entre la réalité et l’apparence,  l’histoire des lieux et le passage des générations, sans que mon témoignage échoue dans une liste d’exclamations ou de points d’interrogations ?
On verra… Il est vrai qu’avant de partir je considérais la Normandie, comme la France en général, un corps aussi séduisant qu’insaisissable, tandis qu’aujourd’hui, en redescendant vers la Gare Saint-Lazare, j’avais la sensation nette d’un changement important dans mon existence. Si j’étais à nouveau et de plus en plus Parisien, la Seine Maritime et Le Havre notamment ne m’étaient pas du tout étrangers !

Toujours est-il que…

Giovanni Merloni

Unique (Zazie n.50)

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Unique

I
Jongleuse surtout de votre âme rebelle
Équilibriste de la distance et de la fragrance
Amoureuse sérieuse dans le jeu de la vie
N’oubliez pas d’endosser votre sourire ravi
Noyant le regard et la bouche inquiétante
En deçà de cette pellicule branlante.

Mélancolique surtout vous disparaissez
Octroyant le mystère d’un visage enfantin.
Refusant l’éternité d’une seule facette,
Ennemie de la foule
Amie du danger, vous demeurez
Unique.

II
Elle ressemble un peu
à Jeanne Moreau
cette gentille alouette
qui va voltiger inquiète
s’agitant dans mon coeur
jusqu’au dernier moteur.

Giovanni Merloni

Si, passant par Terontola, l’on est mordu de la tarentule…

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Si, passant par Terontola, l’on est mordu de la tarentule…

Un voyage décidé à la hâte et sans avoir le temps ni l’envie de suivre un trajet logique et intéressant peut également laisser dans un cœur sensible des traces importantes. Ce que j’ai vécu pourrait me suffire pour un récit romanesque ou pour un essai critique, me donnant la chance de fouiller dans quelques-uns de mes soucis récurrents.
Si je le faisais, vous le sauriez. Entre-temps, je ne veux pas manquer de citer sans trop de détails les principales étapes de cette escapade de fin juillet 2017.

Turin, piazza Vittorio Veneto le 18 juillet au soir

Venant de Paris Gare de Lyon, une étape à Turin est toujours agréable pour moi. Il s’agit encore d’une ville où l’on découvre des échos de l’esprit français. On y retrouve Rue de Rivoli dans les arcades via Roma et, dans l’orgueilleux élan de la Mole Antonelliana,  l’âme de la Tour Eiffel. Pourtant, ce premier soir il fait chaud, les gens s’abandonnent sans bruit aux petits plaisirs des dîners de rue ou à de longues promenades indifférentes au long des berges du Pô tandis que le manque de temps à disposition déclenche en moi un sentiment d’étrange embarras.

Rome, tour de l’Orologio, le 20 juillet

Via dei Banchi Nuovi, à deux pas du Corso Vittorio : je retombe dans un endroit bien connu… et je suis bientôt bouleversé par sa beauté qui monte à la gorge… découvrant en même temps que derrière cette patine de splendeur une nouvelle réalité se cache : ici, rien ne ressemble à la Rome que je respirais avant. On dirait que celle-ci appartient à des gens plus riches et cependant qu’elle devient plus pauvre, s’il n’y avait pas Bruna, mon amie architecte et grande artisane d’objets d’art, une véritable résistante,  capable de dissoudre toute patine d’indifférence par son inimitable sourire.  

Rome, Castel Sant’Angelo, le 20 juillet

Cependant, la Rome touristique m’énerve. En tout cas, j’ai essayé de voir une ressemblance entre le magnifique pont Sant’Angelo et le pont des Arts… Un sentiment à la fois de dépaysement et de nostalgie de ma souplesse perdue m’accompagne chaque fois que je me rends au Louvre, tandis qu’ici, devant le pachyderme débonnaire de la forteresse des Papes, je dois m’arrêter, m’appuyer au parapet pour ne pas succomber aux vertiges du temps qui s’écoule sous mes pieds, avec l’eau trouble et dense de reproches de mon fleuve paternel.

Sant’Apollinare (PG), le 21 juillet

Chez mon frère, dans une austère maison à côté d’une toute petite cité du Moyen Âge, je renoue avec les souvenirs partagés et les discussions animées qui renaissent joyeuses pour nous rassurer. L’important c’est la fidélité à nous-mêmes, ou alors le petit héroïsme en acceptant le vieillissement de nos corps et le rétrécissement de nos horizons sans pourtant trahir nos envies ni les traits caractéristiques de nos physionomies !

Perugia, Palazzo dei Priori, le 22 juillet

En me promenant dans Perugia, cette superbe ville fortifiée de l’Italie centrale, je ne peux pas m’empêcher de songer à une longue liste de villes rivales, plus grandes ou plus petites qu’elle — comme Viterbo et Orvieto, Assisi et Spoleto, Lucca et Siena, San Gimignano et Cortona, Gubbio et Urbino, Spoleto et Todi… — qui en possèdent les couleurs, les odeurs, les toits, les fenêtres, ainsi que l’esprit de lutte acharnée ne faisant qu’un avec une ineffable sagesse…

Lac de Bolsena, le 25 juillet

Deux chers amis de Bologne s’étaient rencontrés — et aimés — la première fois il y a quarante ans déjà… Avec bien de chaleur, pendant trois journées assez pluvieuses et fraîches, ils m’ont accueilli dans un endroit riche de livres et mémoires — une belle maison accoudée sur le lac de Bolsena, le plus grand lac mono-cratère d’origine volcanique d’Europe —, qu’ils sont en train de ressusciter avec le même enthousiasme qui les a amenés à enchevêtrer à nouveau leurs destinées.

Bolsena et son lac, le matin du 27 juillet

C’est dans une grande mélancolie que j’ai quitté Bolsena, la même tristesse éprouvée en me séparant de mon frère et de ma belle sœur de Perugia. La ville lumineuse qui donne son nom au lac m’a salué discrètement et sans entrain : tandis que j’avancerai dans mon existence affolée, elle, Bolsena, se réjouira d’une beauté tranquille sous un soleil imperturbable.

Terontola, le 27 juillet

Puisqu’on était un peu écartés des axes primordiaux qui rapprochent de plus en plus dangereusement les grandes villes italiennes, j’ai dû emprunter un train « normal ». Et voilà l’une de petites gares au nom glorieux qui constellent l’ancien réseau ferroviaire italien : la pacifique Terontola évoquant l’affreuse « tarentule » dont la morsure provoquerait une soudaine, irrépressible agitation. Celle du voyage, dans mon cas.

Florence, le 27 juillet

À Florence, les heures que je m’étais accordées dans l’espoir de combiner affaire et plaisir — c’est-à-dire les exigences alimentaires et la.beauté foudroyante de certaines rues et places — étaient hantées par la présence excessive et déséquilibrée des zones ensoleillées par rapport aux minuscules rectangles d’ombre. Toujours est-il que, malgré la canicule, ma traversée de la place de la Gare en feu, poursuivant au hasard quelque chose qui m’attirait dans le centre, a été primée : j’ai déjeuné à l’ombre d’une grande ombrelle blanche ayant le plaisir d’observer, à chaque gorgée de vin blanc, à chaque coup de fourchette, le spectacle heureux et rafraîchissant de cette élégante façade colorée dessinée par l’un de plus grands architectes et théoriciens de l’art du XVe siècle : Léon Battista Alberti (1404-1472).

Milan, le matin du 28 juillet

Après Florence, je me suis rendu à Milan, où une nouvelle rapatriée m’attendait. Au petit matin, en scrutant l’aube par cette élégante fenêtre, je me suis demandé si je serais plus heureux si j’habitais dans un village où toutes les personnes que j’aime habitaient aussi, et si l’on pouvait se rencontrer les uns les autres tous les jours…

Giovanni Merloni

Quand vous lirez ces quelques lignes…

Quand vous lirez ces quelques lignes, je serai déjà sur le TGV Paris-Turin, en voyage vers l’Italie. Pendant deux semaines, jusqu’à mardi 1er août, je ne serai pas en mesure de publier des textes accomplis sur mon blog. Et je ne peux pas non plus réaliser le petit rêve de vous envoyer des « cartes postales » avec de courts commentaires, où j’aurais aimé vous transmettre au fur et à mesure les impressions que les endroits traversés me suggéreraient. Malheureusement, au-delà de possibles difficultés de me brancher à des réseaux Wi-Fi, j’ai découvert que mon iPad ne serait pas à la hauteur de la besogne ! Voilà que les problèmes techniques et la tyrannie du « système » choisi dépassent mes capacités m’empêchant de m’exprimer en cette conjoncture… Confiant en votre compréhension, je vous donne donc mélancoliquement rendez vous à mardi 1 août !
…………………………………………………

Giovanni Merloni

Une poésie pour toi (Bologne en vers n. 13)

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Une poésie pour toi

Une poésie pour toi
est une émission en mie
de pain, clandestine,
dérangée sans émoi
par des radios ennemies ;

c’est une carte illisible
d’où à peine se déclenchent
les routes serpentines
les villes impassibles
les maisonnettes blanches ;

c’est un cœur de géant
s’invitant dans ta tanière
pour une fête paysanne
et se congèle pourtant
dans une souricière ;

ce sont des cahiers de prison
se gonflant à démesure
à la brise courtisane
tels de radieux torchons
frôlant ta devanture ;

c’est une natte luisante
au clair de la lune
pour notre fuite partisane
scandaleuse et brûlante
dans la nuit inopportune.

Giovanni Merloni

Ma soeur Barbara à Venise (« Bovolo »), 1960

Une poésie pour toi (version précédente)
Une poésie pour toi est un programme sublime, mais clandestin, brouillé par les radios ennemies ; c’est une carte muette où tu devines les villes et les rues ; c’est un cœur immense qui voudrait te chauffer et pourtant se gèle dans un piège à rats ; c’est une lettre de la prison qui se gonfle comme un drap devenant une natte solide et luisante dans la nuit de lune d’une échappée maquisarde.
Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN  

La poésie en italien était plus simple e serrée, mais avec ce même esprit de jeu s’adressant à une amoureuse bienveillante.
G.M.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

« Tu me manques ! » (Journal de débord n. 64)

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Très chers lecteurs,
Je croyais que l’histoire racontée par Alfredo Nitrodi dans son journal avait été scellée par le mot FIN, comme il arrive dans la plupart des fictions humaines. Cependant, je viens de découvrir, sous le siège de sa Fiat500, la copie d’une lettre adressée à son ami de Naples, Gianni Solchiaro. Apparemment, cette missive a été envoyée, un an depuis le douloureux départ de l’île, la veille de son extrême tentative de rattraper l’amour perdu par un pénible pèlerinage jusqu’à Pouzzoles où ses espoirs seraient définitivement frustrés.
Je vous propose donc la lecture de cette lettre « clairvoyante et sage » d’Alfredo, du moins dans ses intentions : elle va logiquement constituer un post-scriptum ou alors un épilogue du récit précédent. (1)
G.M.

« Tu me manques ! »

Samedi 29 août 1964
Très cher Gianni,

Ta carte postale m’a fait vraiment plaisir. Depuis tout ce temps ! Certes, je n’aurais jamais imaginé qu’à côté de ta signature il y avait celle d’Agata, précédée par une phrase encore plus surprenante : « Tu me manques ! »
Agata, c’est deux mois que je ne la vois pas, tandis que pour nous deux une année s’est écoulée… un laps de temps énorme, à notre âge : tout pourrait avoir changé. Mais, je connais tellement bien ton amitié loyale que je n’ai aucun doute. Donc, il me reste juste à comprendre si ton salut est un reproche ou alors une invitation à nous rassembler tous ensemble, à Procida, pour une rapatriée. Par contre, Agata pourrait bien t’avoir demandé de m’envoyer cette carte pour y glisser impunément ses sentiments…
Je rentrais de la France avec mes parents, Dodo et Enzina… J’étais tellement touché par les émotions du voyage — et par les discussions provoquées par la nouvelle, apprise à Parme, de la disparition de Palmiro Togliatti — qu’elle m’est apparue irréelle, hors du temps, cette image de la Marina plongée dans sa lumière scandaleuse.

Tu peux bien me comprendre : entre les participants aux funérailles du secrétaire du Parti il y avait ton père aussi, comme j’ai pu apprendre dans les journaux. En lisant ton nom de famille, Solchiaro, je me suis souvenu de nos débats dans les rues de Naples, et je demeure contrarié du fait que nous avons laissé s’écouler quatre longues saisons sans nous rencontrer, malgré nos meilleures intentions.

Sinon, pendant l’année qui s’est écoulée, entre nous il y a toujours eu Agata. Même si elle ne m’a rien prohibé à ce sujet, le seul fait qu’elle existait a fait déclencher en moi le syndrome du fruit interdit : Naples ou Procida, ou alors les deux choses ensemble, sont devenues, un certain jour, deux tabous que je n’osais pas prononcer.
En début d’octobre de l’année passée, deux mois depuis mon départ de Procida et donc de notre séparation, Agata est venue me chercher pour me dire tout simplement que cela n’avait aucun sens de nous quitter, parce que nous avions encore besoin l’un de l’autre. Dans son propos il n’y avait pas de défi. Elle m’invitait pourtant, sans le savoir elle-même, à reconquérir son amour… mais toutes mes tentatives ont échoué, tandis que le fil rouge qui nous unissait n’a pas cessé de s’effilocher, arrivant enfin à se rompre… ou presque.
Combien de fois, en ces dix mois — tout en demeurant étranger aux événements et changements de toutes sortes qui ont bouleversé la planète entre la mort de Kennedy et celle de Togliatti — me suis-je interrogé sur la durée de ce fil ! Et, en dehors de ce fil, les seules choses qui comptaient pour moi c’étaient Naples, la ville irrésistible et  Procida, l’île mystérieuse, dont je croyais qu’elle seule possédait les clés.
Plus avant, je te raconterai tout par le menu et tu pourras alors trancher si j’ai changé ou alors si je demeure le même. Mais avant je veux essayer de te décrire la grande manifestation de mardi dernier où j’étais avec ma tante. Depuis l’époque où, encore très jeune, elle était une partisane en vélo, la tante Licia partage son existence avec mon oncle Mario, donc elle sait tout du Parti communiste…
Sous un ciel de plomb ne promettant rien de bon, nous étions en plusieurs à nous pencher depuis la balustrade de San Pietro in Vincoli. D’en haut de cette terrasse, tout comme d’un hélicoptère, j’ai pu contempler un million de drapeaux rouges ainsi qu’un million d’hommes et de femmes — parmi lesquelles j’ai reconnu, avec l’oncle Mario, Nilde Jotti, Luigi Longo, Giancarlo Pajetta, Giorgio Amendola, Pietro Ingrao, Leonid Breznev — en train de défiler en cortège via Cavour, derrière le fourgon noir avec le cercueil, en direction de San Giovanni. Tout se passait dans un incroyable silence plein d’émotion et de respect, avec les frissons qui s’ajoutaient, provoqués par la baisse soudaine de la température. Ma tante chuchotait dans mon oreille, attirant mon attention sur les uns et les autres, en me racontant une anecdote ou alors se bornant à prononcer un nom. Je saisissais au vol s’il s’agissait de quelqu’un qu’elle estimait et chérissait ou, au contraire, si l’être défilant était pour elle plus insignifiant qu’une mouche. Dans un état de vive participation, mais aussi d’embarras, j’assistais au passage de l’Histoire juste au-dessous de mes pieds, quand ta carte postale, avec ces trois mots d’Agata — « Tu me manques » — m’est revenue à l’esprit. Et n’en est plus sortie depuis…
Plus tard, le cortège a commencé à se raréfier et on est revenu sur la rue pour récupérer la voiture… Dans ces derniers temps, j’ai eu le permis de conduire et je profite « en coopérative » du Fiat500 de ma mère… Au moment de partir, ma tante Licia a cédé aux larmes tout en me confiant qu’avec la mort de Togliatti une époque heureuse de sa vie se terminait brusquement. Puis ses yeux bleus ont lui d’une étrange lumière : « On dit que le nouveau Secrétaire sera Enrico Berlinguer… Il est très jeune, mais il s’agit d’une personne exceptionnelle ! » Ces derniers mots, avec leur investissement d’orgueil et d’espoir, ont provoqué en moi une joie soudaine, effaçant ce je-ne-sais-quoi de lugubre qu’on avait enduré tout à l’heure. À mon avis le Parti communiste italien est l’une des rares choses sérieuses qui existent dans notre pays, pas seulement parce qu’il garantit une opposition, en prenant la défense des faibles et des marginaux, mais aussi parce qu’il veille, bien plus que les autres, sur les institutions publiques et sur notre splendide Constitution. Je me souviens que tu considérais notre parti de révolutionnaires mordus de la démocratie parlementaire comme un paradoxe rempli de contractions… Je me suis convaincu, au contraire, que ce sont toujours les hommes qui font la différence ! Le socialisme ou le communisme, en eux-mêmes, ne donnent pas forcément lieu à une société saine et juste si leurs leaders et chefs ne le sont pas. Nous commençons à en avoir les preuves, en Union Soviétique, depuis que Nikita Khrouchtchev, qui n’est pas moins un dictateur, a commencé à dévoiler les horreurs de Staline. Et c’est une preuve à charge aussi cette idée totalitaire du Pays guide et des Pays satellites dont a écrit courageusement Togliatti dans son mémorial.
En Italie, au contraire, nous pouvons faire confiance à des hommes honnêtes et volontaires en grand nombre qui se sont formés à l’école de Gramsci et Togliatti, montrant au fur et à mesure qu’ils ont une vitesse en plus….
Mais, il y a une autre chose que je me dois de te dire. Quand on était à Paris, lors d’un jour de pluie qui ne laissait pas d’échappatoire, ma mère nous a traînés dans un cinéma rue des Écoles, « Le Champo » (2), pour y voir et écouter un film dans sa langue maternelle. Elle aime, va savoir pourquoi, les histoires un peu osées. C’est sans doute pour ça qu’elle a subi le charme irrésistible du titre de la nouvelle éponyme de Tchekhov: « La Dame au petit chien » (3). Quel titre ! Elle était vraiment belle, cette chronique d’un amour passionné et partagé aussi ! De ce film en noir et blanc, si poétique, situé auprès de la mer Noire, en Crimée, j’ai finalement appris qu’il existe deux catégories de personnes : d’un côté ceux qui considèrent leur vie comme une forteresse à défendre à tout prix, ne voyant aucun inconvenant dans l’acceptation quotidienne du compromis ; de l’autre côté, ceux qui ont besoin, pour vivre, de se porter honnêtement et demeurer purs, peu importe s’ils devront subir à jamais une existence dure et difficile. L’histoire d’amour explosant à Yalta entre Dmitrij et Anna est la énième démonstration que tout « grand amour » est irréalisable parce qu’il s’agit d’un sentiment absolu, inapte à se concilier avec les complications de la réalité, échouant par conséquent dans la pérenne indécision, les hauts et les bas et l’incompréhension réciproque. Toujours est-il que ce film a été pour moi, en dépit de son primordial pessimisme, une bouchée d’air pur, une merveilleuse goutte d’espérance !
Comment pouvais-je savoir, cher Gianni, qu’une fois dans la voiture, mardi dernier, ma tante Licia m’aurait-elle si longuement renseigné au sujet d’Yalta ? Il est bien vrai que dans la vie il y a souvent des coïncidences qui font trembler les veines des pouls. Lors de ce jour de pluie, en sortant du Champo, j’avais découvert déjà un lien entre Yalta et Sébastopol, le nom presque exotique d’un boulevard de Paris. Et j’avais enregistré aussi la présence là-bas de la Crimée, donnant son nom à une station du métro (4). Yalta ! L’endroit historique où se sont rencontrés les gagnants de la Seconde Guerre — Stalin, Churchill et Roosevelt — pour créer ensemble un monde adapté à la Guerre froide ! Et cet Y, évoquant sans doute une fronde, est aussi le symbole de la fourche, du carrefour, c’est-à-dire du moment où la vie nous appelle à un choix. Tandis que ma tante Licia me parlait du « mémorial » que Togliatti a gravé peu de jours avant de mourir — dont on peut lire à présent des extraits sur tous les journaux —, mon esprit a couru à cette promenade magnifique tout au long de la mer Noire, peut-être identique à celle que tu observes tous les jours de ta fenêtre… à cette Dame insaisissable que l’amour avait emportée, à ce petit chien indispensable, en dehors duquel il n’y aurait pas eu la poésie de ce personnage, ni la mer Noire ni la Crimée non plus !
Dans son « mémorial », Togliatti fait l’hypothèse d’une « voie italienne » vers le socialisme — peut-être, la même voie du « socialisme au visage humain » prêché par Gramsci — jugeant implicitement possible le dégagement futur de notre parti de l’Union Soviétique. Cette stratégie politique m’impressionne, mais cela serait sans doute la chose meilleure, qui nous sortirait tous d’un absurde et pénible compromis. Qui sait si Longo, Berlinguer et l’oncle Mario en seront capables ! J’ai peur qu’ils fassent le même que Dmitrij, qui n’était jamais en mesure de se soustraire à l’étreinte mortelle d’une femme bourgeoise pour fuir avec Anna. Mais pourquoi, pour s’aimer, faut-il fuir ?
Mon premier devoir de « camarade » serait celui d’affronter avec fermeté mon destin avec Agata… Mais peut-être n’en suis-je pas capable. Sans compter que le mot « fermeté » demeure totalement étranger à mon esprit : figure-toi qu’il a suffi de quatre syllabes prononcées par Agata — tu-me-man-ques — pour que je tombe en déroute. Au contraire, l’idée de te rencontrer sur l’île, si je me décidais à venir, aurait le pouvoir de me rassurer !
Quand j’ai quitté Procida, tu as pu constater de tes yeux jusqu’à quel point mon lien avec Agata s’était usé. Elle-même t’en aura sans doute parlé, et tu connais peut-être mieux que moi ses sentiments… Voilà pourquoi, Gianni, je m’adresse à toi avec pleine confiance pour te dire qu’en septembre je quitterai Agata, de façon que cet absurde équivoque ait une fin : le sentiment qui nous liait n’a jamais été celui d’un amour partagé, du moment que ma dévotion tombait dans le vide ! Opiniâtrement, j’ai voulu voir en elle la Dame de Tchekhov, et en moi même son petit chien chéri, tandis qu’intérieurement j’espérais que nos rôles se seraient inversés, un jour. Mais l’on est désormais à l’heure « h », ou, plus exactement, à l’heure « y » !
Entre-temps, qu’est-ce que j’ai fait d’utile et de beau ? En ce monde qui ne cesse jamais de bouger et semble incapable de trancher une fois pour toutes en direction d’un progrès à mesure d’homme — se laissant aller, au contraire, de plus en plus souvent, à la destruction la plus insensée —, où est-elle ma contribution positive ? Nulle part. Qu’est-ce que j’ai ajouté, moi, à la recherche indispensable de quelque chose qui nous aide à vivre mieux, tous ensemble ? Rien. Sans doute, je partage la même destinée d’inaptitude et d’impuissance avec des millions de jeunes gens de notre génération et nous ne serons pas capables peut-être de saisir le relais que nos pères et nos oncles nous confieront… J’ai pourtant le sentiment qu’il y a de la beauté et de la force en nous qui vont s’imposer, tôt ou tard !
Quant à moi, je me suis borné à assimiler une à une, telle une éponge, les merveilles qui sont venues à ma rencontre, espérant de les ressusciter dans un théâtre de mon invention… ce seraient pourtant des histoires malheureuses, sans queue ni tête ! Car j’ai toujours pris chaque expérience, chaque amitié au premier degré, de façon intransigeante, me jetant la tête première dans l’amour. Pourtant, en dehors de l’argent, de l’amour et de la peur de mourir, je ne connais rien de la vie et de ce qui fait bouger le monde ! D’ailleurs, personne ne croira à mon talent jusqu’à ce que ma tête demeurera si pleine de trous, comme le dit ma tante Licia. Donc, il n’y a plus d’issue : d’abord je dois réussir à vivre ; ensuite, quand je deviendrai un homme mûr, je pourrai me prendre pour un philosophe.
Je vais m’inscrire à la faculté d’Architecture et j’essaierai de faire quelque chose d’utile pour le monde qui m’entoure. J’apprendrai bien sûr à nager et m’achèterai, dès que possible, un appareil photo japonais… et je n’aurai pas peur de souffrir. D’ailleurs, la souffrance est souvent la conséquence inévitable des choix cohérents et sincères.
Et voilà une autre chose que je veux faire au plus tôt possible : venir à Naples ! Est-ce que tu m’hébergeras ? M’accompagneras-tu à Discesa Sanità 12, là où habitait mon grand-père Alfredo avant d’épouser ma grand-mère Agata ? Je suis certain que oui. Et quand on se verra, on n’aura pas besoin de se raconter quoi que ce soit ! À quoi bon te dirais-je comment les hauts et les bas entre Agata et moi se sont ajoutés plus ou moins synchroniquement aux intermittences de ma dernière année de lycée ? C’est tout à fait inutile aussi que je passe en revue les joies physiques ou les écroulements psychologiques qui ont constellé mon existence et celle de ma famille s’inscrivant inévitablement dans les ondoiements du corps et de l’âme de Rome, une ville petite et immense à la fois, qui nous chérit et nous abandonne à chaque claquement de porte ou de fenêtre.
En vérité, rien ne m’oblige à creuser dans mon passé, ça ne vaut pas la peine ! Qu’est-ce qu’on y retrouverait, là-dedans, de ce que nous y avons perdu ?
Si nous laissons un chapeau ou une écharpe ou un stylo dans un bar et que nous y revenons tout de suite, peut-être retrouverons-nous notre objet disparu. Mais si nous revenons dans le local une semaine depuis il est extrêmement probable qu’à la place de l’écharpe il y ait un parapluie ; à celle du chapeau, un béret ; tandis que le stylo… Ou alors, comme on le dit à Rome, l’on risque d’en trouver deux : deux stylos, deux briquets, deux nouvelles fiancées…
Salutations communistes…
Alfredo

Giovanni Merloni

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Renato Guttuso, Les funérailles de Togliatti

(1) Le journal d’Alfredo, en trois parties (« Une mère française », « À Rome » et « L’île »).
(2) Au croisement entre la rue des Écoles et la rue Champollion.
(3) La Dame au petit chien est un film soviétique de 1960 (présenté à cette époque au Festival de Cannes), tiré de la nouvelle éponyme d’Anton Tchekhov, réalisé par Iossif Kheifitz.
(4) L’appellation de cette station vient de la rue de Crimée, située à proximité, dont le nom rappelle la guerre de Crimée (1855-1856). La Crimée était une péninsule de l’Empire russe sur la mer Noire, qui voit à cette époque la coalition comprenant l’Empire ottoman, le Royaume-Uni, la France et le Piémont-Sardaigne affronter et vaincre l’Empire russe, notamment avec le siège et la prise de Sébastopol. Le conflit se termine par le traité de Paris en 1856 (Wikipedia).

On est presque au début de l’été (Bologne en vers n. 12)

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On est presque au début de l’été

Dans l’eau pourrie du canal, en quête
d’un provisoire silence, sans retenue
je laisse flotter mes bras, ma tête
et je creuse des dents, dans le sable,
un tunnel de pensées méconnues
échouant dans le piège inévitable
de visages féminins, de voix
récitantes, d’épaules nues
adossées aux cloisons de bois.

On est presque au début de l’été
ressemblant à une glycine inodore
aux douceurs jaillissant du vase de Pandore
au souvenir soudain d’un vif arôme,
à une vieille dame très distinguée
debout près d’un balcon plongé sur Rome.

On est presque au début de l’été
avec la saveur de paille et la fumée
d’une cigarette, lorsqu’à nouveau
d’entre les lèvres serrées en étau,
jaillit, ruineuse,
l’euphorie d’une transgression vaporeuse
et l’enthousiasme vermeil
d’une promenade fouettée par le soleil.

On est presque au début prometteur
d’un nouveau rythme des corps
d’une habitude inouïe au froid, à la chaleur,
aux rues prenant les noms de nouveaux morts
tandis qu’un ver de doutes, véritable vautour,
ronge l’émail du sourire de l’amour.

Dans un après-midi de nuages noirs
s’évanouissent alors mes espoirs
mes énergies d’ancien athlète
tandis que nos silhouettes inquiètes
gonflées de pure angoisse, s’endorment
dans un grand lit sans forme.

On est déjà soumis à une vie impétueuse
nous amenant en caravane des embarras
des tracas, des hésitations
des labyrinthes de haies boueuses.

Un nouveau tour débute
qui ne sera pas, sans doute
un nouveau cours : on est plus âgés
mais on s’achète des nouveaux dentiers ;
on a durement changé
mais on s’applique des prothèses
pour une nouvelle virginité ;
jamais nous avons combattu
de véritables guerres
mais nous affichons un air mal fichu
un œil de verre
un faux genou
des fesses en caoutchouc.

On est presque au début de l’été.
Nous traverserons son immense fourmilière
avant de nous asseoir sur le parapet de pierre
où nous imiterons le teint bronzé
des autres, leur vague de sourires gâtés.

Là, par de nouveaux casse-têtes
frôlant le bord venteux d’une mer infinie
nous apprendrons à procrastiner nos vies
demeurant libres, indifférents aux enquêtes.


Là, une balançoire d’étoffe
voltigeant au-dessus de l’écume de la nuit
nous amènera les voix d’un jardin luxuriant
où, désespéré et violent,
un autre été luit.

Giovanni Merloni

S’achemine l’été (version précédente)

S’achemine l’été. Sur le canal pourri flottent mes bras, ma tête chevelue ; avec mes dents j’ai creusé dans le sable un tunnel de fantasmes où ma solitude est tombée dans un étau brûlant, obsédant de corps féminins, de cris perçants, de récits farfelus (les épaules appuyées contre un mur de bois).
J’ai suivi la fumée d’une cigarette : la saveur de la paille, la bouche desséchée me rendent l’euphorie d’une douleur fascinante, d’une désolation indolente d’une saison béatement fustigée par le soleil.
L’été s’achemine, tu es dans moi, je t’ai engloutie sans contractions, sans même respirer dans le fond gelé de l’estomac mort. Pourtant j’avance dans la vie minimale, et même ici les éclats de rire, les gestes brusques les cheveux blonds, la violence de voix nouvelles me rendent le drôle bien-être de la patience. D’ailleurs j’ai déjà souffert ainsi, j’ai toujours souffert et aimé et hurlé de joie ainsi.
Un nouveau casse-tête s’achemine avec nous, moi dehors toi dedans (assis contre le vent, face à la mer) pour programmer nos vies douloureuses tout en sachant que plus jamais nous ne nous rencontrerons et que pourtant ce sera une alternance, en sachant qu’on aura toujours envie de se voir mais qu’on décidera à chaque fois que non. Et cette alternance, à vrai dire une balançoire en forme de ruban, s’achemine entre l’écume de la nuit et les voix des amis, des gens connus dans de soudaines vacances dans un complot inattendu qu’on avait songé ensemble.
S’achemine l’été par un nouveau rythme du corps, des gestes, du chaud, du froid : encore une fois le regret, la stérile conscience d’avoir défié l’ambiguïté et le temps ; mes énergies d’ancien athlète, comme des tendons déchirés dans une fin d’après-midi de nuages noirs. Encore une fois je m’accroche au quotidien, repoussant le passé et le futur : cette rupture a été excessive, cette passion trop sanglante, l’interprétation de tes gestes trop au pied de la lettre. S’achemine l’été, tu fais ton balluchon, bon voyage, cette histoire se finit en miettes. Tu m’as connu, consommé, perdu. Chacun revient à sa vitesse, cela ferait d’ailleurs une sagesse d’avoir dit qu’on ne change pas tous les deux en même temps.
S’achemine l’été et nous scrutons, incertains, désolés ce mille neuf cent soixante seize où le ver du doute semble ronger l’émail des sourires de l’amour, faisant chavirer nos yeux nos corps bouffis d’angoisse sur le lit complice que le monde (jusque hier refusé) nous offre. Nous n’avons pas eu le courage de nous tromper, de courir à la rencontre du vent de savourer la fatigue, l’épuisement, les bleus
la saleté du corps, la névrose. Cette liaison est restée là, suspendue à ce mur de glycines, telle une glycine, elle n’a pas eu l’endurance pour devenir une vieille histoire. Il n’y aura rien eu de cela, forcément on oubliera les litiges les gestes gênants, les élans. Ma mémoire et la tienne s’évanouiront comme une nouvelle belle à tout prix, une glace abondante, une vieille dame distinguée devant le panorama de Rome.
Je resterai les mains vides, dans la tête que de mots lourds retentissants dans les tempes, que des souvenirs lassants, des douceurs impitoyables envers nous-mêmes.
S’achemine l’été, un autre été, en deçà de la vie, dans un nouvel embarras, une nouvelle angoisse, un nouveau labyrinthe de haies en feu, un nouveau tour, mais nous ne bougerons d’un millimètre, obligés de ramasser, par un soin stupide, ce que l’euphorie héroïque avait jeté. On est vieux, désormais, mais on s’achète de nouveaux dentiers. On devient de plus en plus stériles, arides, coincés, mais on s’applique des prothèses pour de nouvelles virginités. On n’a jamais combattu en rase campagne, mais on s’invente
une jambe qui boite un œil de verre, des fesses en caoutchouc.
S’achemine l’été et nous traverserons son désert enflammé jusqu’à ce parapet de pierre où nous nous assiérons parmi les autres dont nous imiterons la carnation la vague des cheveux les gestes. L’été s’achemine, tu es dans moi, je t’ai engloutie sans contractions, sans même respirer, dans le fond gelé
de l’estomac mort.
Adieu.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.


« Cospetto, che odorato perfetto ! » (un écho dense d’odeurs de la ronde de juin 2017)

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Giovanni Merloni, Parfums, 2009

« Cospetto, che odorato perfetto ! » (texte publié lors de la « ronde » de juin 2017 (1)

« Don Giovanni : Zitto, mi pare sentir odor di femmina…
Leporello : Cospetto, che odorato perfetto ! »
(2)

À chaque marche de l’escalier de mon enfance, je rencontre le souvenir d’une odeur ou d’un parfum ayant le pouvoir de me catapulter sans transition
dans un lieu
dans un jeu
ou alors dans un aveu
échouant dans un adieu.

Les odeurs de mon enfance, surtout les mauvaises, étaient souvent liées à de petits incidents ou alors à des malentendus. 
Il y avait par exemple un élève qui venait chez ma mère pour des leçons de latin. Il s’appelait Bufacchi. Quand il partait, ma mère était toujours perplexe : est-ce que Bufacchi puait ? Toute la famille riait de ce pauvre garçon courbe et maladroit aux cheveux abondants, jusqu’au jour où l’on découvrit que la faute de cette odeur intense, évoquant les effluves de la sueur, c’était à la lampe de bureau que le fil faisait fondre. L’élève fut acquitté, mais la lampe, même quand elle était devenue inodore, c’était désormais « la lampe de Bufacchi ». Plus tard, en 1958, pendant mon premier voyage en France, ce fut le tour du camembert, acheté avec enthousiasme dans une jolie charcuterie de Dinan et oublié sous le siège devant de la voiture de mon père. Il faisait chaud et à l’improviste on s’aperçut que le divin parfum de ce délice avait viré brusquement à la pire des puanteurs. Cela déclencha alors une drôle de procédure qui nous fit rire. D’abord, on déposa le paquet avec le camembert au-dessous de la voiture tout près du trottoir. Puis, une fois terminée la visite à l’ancienne habitation de Chateaubriand, en nous éloignant en voiture du lieu du délit, on fit beaucoup de suppositions sur le scandale que la découverte du camembert provoquerait.
Le thème des mauvaises odeurs a toujours eu une fonction cathartique dans ma lente
 formation d’homme civilisé, au point que même aujourd’hui il m’est difficile de distinguer une odeur d’un parfum, surtout s’il s’agit d’odeurs naturelles, telle la bouse des vaches, par exemple. Ne s’appellent-elles pas « l’or des champs » ces grandes roues de bouse aplatie constellant les promenades en montagne ? Et la sueur, n’est-elle pas un parfum, un véritable nectar aux effets prodigieux ?
Certes, les fleurs et les herbes amènent à notre nez la perception du sublime. Mais pourquoi transformer leurs parfums délicats en gommes pour effacer les embarras et les inquiétudes que les mauvaises odeurs provoquent ?

Giovanni Merloni, Smog, 2016

Inutile (et dangereux) de dire que 
j’aime vivement les odeurs qu’on appelle « intimes »,
 car je peux déclarer sans crainte
 que j’aime :
— l’odeur des livres
— l’odeur du pain
— l’odeur intense de la laiterie de Castel del Piano, un pays de Toscane dans les années 50
— l’atmosphère complice d’un bar à vin du passé, du présent et du futur
— le parfum de la pluie en été
— le parfum de l’asphalte qui évapore
— le parfum de l’essence
— l’odeur de l’ammoniac jaillissant des dessins pendant mes études d’architecture
— le parfum enivrant de la térébenthine
— l’odeur du ragoût qu’on cuisine à Naples
— l’odeur du café…

À propos du café, jamais je n’oublierai d’avoir assisté à l’un des spectacles d’Eduardo De Filippo, au théâtre Quirino à Rome, où le véritable café à la napolitaine était préparé sur le plateau, au début d’une pièce célèbre (« Samedi, dimanche et lundi »), et son parfum unique montait jusqu’aux rangs les plus reculés, où je faisais déjà idéalement partie des « enfants du paradis ».
Si le café demeure, heureusement, un interlocuteur fidèle de mes réveils et de mes incursions dans les bars parisiens, une compagne de vie me manque gravement, avec son parfum piquant prêt à se confondre dans la nature ou à s’installer péniblement dans les lieux clos. Il s’agit bien évidemment de cet outil génial et irremplaçable dont je me suis séparé, hélas, la cigarette, amenant bien sûr moins la vie que la mort, mais engendrant aussi l’insouciance et la fièvre, l’écho d’incendies plus désastreux ou, tout simplement, un soupir parfumé auprès d’un balcon accoudé sur l’infini.
Oui, le parfum d’une cigarette, soit-elle la première ou la dernière d’une longue carrière de transgressions ou de soumissions conformistes, représente un peu, pour moi, le parfum de la liberté. Une chose que je pense avoir connue, dont je profite encore de temps en temps, mais je vois parfois s’évanouir, remplacée par d’inquiétantes propositions où se cache souvent l’arrogance. Car je ne vois pas de liberté sans les cotisations pour l’assurance maladie, sans l’assistance au chômage, sans les soins pour tous… sans humanité, quoi !

Giovanni Merloni

(1) Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. En juin 2017 c’était le thème de(s) «  parfum(s) », dans tous les sens du mot. J’ai eu le grand plaisir d’accueillir ici  Dominique Hasselmann, auteur du blog Métronomiques. Ma propre fiction a été publiée sur Simultanées d’Hélène Verdier
La ronde a tourné cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le nom de l’auteur libère le lien de son blog) :
Guy ÉmauxNoël BernardDominique AutrouÉliseDominique Hasselmann, Giovanni Merloni, Hélène Verdier, Jacques FrischJean-Pierre BoureuxFranckMarie-Christine Grimard

(2) « Don Giovanni : Chut ! il me semble d’entendre l’odeur d’une femme…
Leporello : Parbleu, quel odorat parfait ! »

Prochaine ronde : le 15 septembre 2017

L’œil immobile de la canicule (Zazie n. 49)

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L’œil immobile de la canicule

Avançant dans la rue
Virevoltent tes robes légères
Éteignant pour l’instant ma colère
Contre cette chaleur qui tue.

L’asphalte s’évapore pourtant
Asphyxiant par rafales nos corps chuchotants.

Combien de fois, incrédule
Ai-je frôlé la syncope
Négligeant les vagues funambules
Installant dans cette ville d’Europe
Cosmopolite et hivernale
Une véritable canicule,
Luxuriante et interlope
Extravagance équatoriale !

Je dois pourtant sortir de mon ermitage
Essayant d’attraper l’ombre de ton visage.

Devant mes pas collés au sol
Élégante tu t’enfuis, sans proférer parole
Voltigeant élastique
Indifférente aux intempéries
Éblouissante de ton élan spasmodique
Nonchalante mule d’écurie
Se rendant dans une grotte nordique.

Rêvant peut-être de notre intimité
Inutilement tu m’as cherché
Dans le sombre lit d’un joli cagibi..
Inutilement, de tout je me suis dévêtu :
Cela ne change rien à ce soleil têtu
Uniforme et obsédant tel un tyran tordu,
Les foudres incandescentes de cet œil immobile
Écraseront, hélas, d’autres journées inutiles…

Giovanni Merloni