J’ai relu le palimpseste de mes incapacités (Bologne en vers n. 15)

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J’ai relu le palimpseste de mes incapacités

1.
Dans ces poésies d’amours révolus,
l’ai relu le râle subtil, les chemins abstrus
s’efforçant durement de comprendre et penser.

j’ai traîné dans ces vers déchirés et déçus,
m’accordant l’insistance et l’abus
d’opiniâtres retours au théâtre
qui voyait nos deux corps se combattre
et sans gloire périr.

Dans ces mots sans honneur
de petites morts je fus collectionneur
tandis que ma petite vie y découvrait
le goût trompeur de l’ennui,
l’élégance gentille d’un corps inutile,
la saveur bien trompeuse
des étreintes empruntées
à l’amour des films d’amour,
l’odeur malicieuse
de l’amour des paroles d’amour
(ces paroles éloignées de la sagesse
exemptées de la force,
dépourvues de courage).

2.
Je collectionnais mes gestes et les tiens
comme autant de coups de sape
impatients de briser la sombre cape
de mon adolescence cruelle
me libérant de l’étreinte mortelle
du placenta rose de mes obsessions
ou sinon de l’inquiétante prison
d’une souriante photo de famille.

J’ai revu ton visage
en pose, ta figure nue
s’apprêter, craintive, aux assauts ;
j’ai touché de la main
(et de mon entière mémoire)
l’odeur de la couverture
le silence de la lumière filtrée
à travers la modeste fenêtre
l’inexplicable bien-être
de nos âmes mouillées.

Je te voulais, je venais
te chercher, je t’aimais,
mais te sous-évaluais
mais te surévaluais.

Dans notre silence tendu,
j’étais aux exordes désespérés
de mon ambition de bonheur
et cela fut un prétexte
pour que mon agressivité
se rue, à l’unisson
avec une imperceptible
pulsion de mort,
contre les murs bien subtiles
de notre foyer sans îles.

3.
J’ai relu mes histoires :
toujours, sur les rails de chaque train
mon veston s’accrochait à la nuit
et j’accrochais mon regard
aux champs aux poteaux aux maisons.
Je devinais par éclairs
que je n’existais pas,
que toi non plus tu n’existais.
Peut-être nous manquait-il le courage
d’accepter humblement le destin
de nos êtres enfantins.

Hier, au tournant d’une autre vie
qui s’affiche indigeste
j’ai relu le palimpseste
de mes incapacités :

je ne m’aimais pas vraiment,
en rien sérieusement
je ne m’engageais
et jamais je n’ai su t’aimer
ma longue, tendre, affectueuse
inexplicable écorce lisse de femme.

una moglie scocciata antique 72

Giovanni Merloni

C’était un compas (la contribution d’Élise L. à la Ronde du 15 mai)

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Bienvenus à la Ronde du 15 mai 2018 ! Cette fois-ci autour du « souvenir » ou des « souvenirs ». Avec grand plaisir, j’héberge ici Élise L., auteure du blog Même si  que j’apprécie vivement. Merci, chère Élise pour ta contribution !

c’était un compas
récupérer un bureau, de ceux qui trônaient sur les estrades aux temps jadis, dans un tiroir surprise d’un compas,

se souvenir des tableaux ravinés de trous et cicatrices, lire, écrire là, c’était pas si facile, « qui veut passer le chiffon » on se précipitait, horizontalement, verticalement, chacun sa méthode, mais s’appliquer, des traces il en restait toujours et après le coup d’éponge du soir aussi, « qui veut taper les brosses », la même hâte, la même impatience, zébrures de couleur sur le rebord de la fenêtre, c’était joli, on s’arrêtait, regardait, puis reprenait, un halo de poussière, on tapait dru, une odeur âcre, qui parlait d’allergie,

se souvenir aussi d’un matin France Culture, leçon du Collège de France, sommeiller à demi, il est encore tôt, voix un rien monocorde, soudain, oreille en alerte, comme des coups de bec, soupir d’aise, plaisir à reconnaître, bien sûr, c’est une craie, une craie qui picore le tableau, imaginer calculs, équations, croquis, et songer que les tableaux numériques sont entrés dans nos classes depuis moins de dix ans, on oublie vite.

Texte et photos : Élise L.

Aujourd’hui, la ronde tourne dans le sens suivant :

Marie-Noëlle Bertrand, Éclectique et Dilettante
chez Elise, Même si
chez Giovanni Merloni, le portrait inconscient
chez Serge Marcel Roche, chemin tournant
chez Dominique Autrou, la distance au personnage
chez Franck, à l’envi
chez Jean-Pierre Boureux, Voir et le dire, mais comment ?
chez Hélène Verdier, simultanées
chez Noël Bernard, talipo
chez Marie-Christine Grimard, Promenades en ailleurs
chez Marie-Noëlle Bertrand, etc.

Nous sommes là, côté cour côté jardin (Zazie n. 65)

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Giovanni Merloni, Nous sommes là, acrylique sur carton 50 x 65 cm, 2018

Nous sommes là, côté cour côté jardin

Nous sommes là
côté cour côté jardin
un cerf-volant sur l’estomac
une fleur sur la bouche
désireux de complices chansons
de frugales collations
d’innocentes liaisons.

Nous sommes là
toi et moi, rassasiés de lumière
réfugiés dans un coin de poussière
sous les branches d’une chêne
lors d’une journée sereine
côté cour côté jardin.

Nous sommes là
côté cour côté jardin
deux îles qui flottent
de plus en plus provisoires
dans un monde où chuchotent
d’autres humains comme nous
rassasiés de lumière
se perdant avec entrain
dans la même atmosphère
d’opiniâtre beauté.

Nous sommes là
côté cour côté jardin
au bout d’un sentier fleuri
au coin d’une rue bien garnie
de vitrines colorées
par la force vitale
qui remonte au jour le jour
la redoutable descente,
balançoire incertaine d’émois,
qu’on appelle existence.

Nous sommes là
riches ou pauvres
richissimes ou misérables
sur le promontoire extrême
côté cour côté jardin
d’où les vents de la Guerre
nous paraissent souffler
vers des gens malchanceux
et pourtant très honnêtes

qu’on nous dit bien coincés
dans une autre planète.

Nous sommes là
meurtris et moribonds
côté cour côté jardin
rassasiés de colère
et d’horrible impuissance :
« par quels mots d’espérance
réussirons-nous, tous ensemble
à rejeter le monstre débile
qui prétend imposer sans façon
du plus fort la raison ? »

Nous sommes là
côté cour côté jardin
recueillis sous un arbre
gigantesque et fragile
opiniâtrement accrochés
à cette idée de liberté
que nous ont confiée
Rousseau et Franklin
Kafka et Italo Svevo
Freud et Karl Marx
Georges Brassens et Bob Dylan
Courbet et Goya
Tolstoï et Pasternak
Dante et Shakespeare
Sénèque et Homer…

Nous sommes là
les gardiens d’un château détruit
les visiteurs d’un musée sans-abri
les spectateurs d’un théâtre maudit
côté cour côté jardin.

Giovanni Merloni

Pour un Premier mai sans gens en fuite !

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Pour un Premier mai sans gens en fuite !

Tous les peintres n’aiment pas parler de leurs tableaux, raconter par quel étrange enchaînement de pulsions et de réflexions subliminales ils ont atteint tel résultat, telle image parfois inattendue et choquante… en raison de l’hypothétique sujet évoqué ou représenté, ou alors en conséquence d’une rupture apparente vis-à-vis de leur style bien connu et souvent unique…
Tous les peintres n’aiment pas parler ou écrire…

En fait, il vaut toujours mieux que l’observateur même exprime librement son ressenti en termes d’acceptation admirative ou de révolte.
Je ferais le même si je devais montrer mes tableaux dans une véritable exposition publique, c’est-à-dire dans un espace physique adapté.
Avec le blog, et sa façon tout à fait particulière de faire vivre les choses, la perspective change. Je peux en effet établir une distance ou même une dissociation (qui n’enlève pas mes responsabilités) entre l’auteur et son œuvre, de façon que celle-ci accepte de se laisser regarder et analyser comme un texte anonyme ou alors comme un texte collectif auquel tout le monde a participé…

Après ce long préambule, j’avoue sereinement que je demeure étonné devant cette scène assez dramatique et comme suspendue où ma peinture — jusqu’ici rayonnante et constellée de nuances portées à l’obsession — semble vouloir disparaître pour céder le pas à une forme tout à fait inattendue de Pop Art ou de Bande dessinée ! Je ne me surprendrais donc pas si quelqu’un qui connaît mes dessins ou tableaux précédents se déclarait scandalisé ou déçu pour l’abrupt « retour à l’essentiel » que ce tableau laisse soupçonner.

J’ai dû faire cela, parce que mes rêves, tout comme les rêves des Parisiens et de la plupart des habitants de l’Europe, ne peuvent pas se passer d’un sentiment de tragédie collective qui hante désormais notre quotidien et nos nuits insomniaques.
Certes, la partie n’est pas encore complètement jouée entre le Bien et le Mal dans les différents pays de la planète. Cependant, on est de plus en plus conscient de devoir subir une barbarie qui trouve la façon de contourner la démocratie et les primordiales attentes des peuples.
Sur une péniche joyeusement ancrée auprès du bassin de la Villette, il y avait une simple inscription, ô combien juste :

LA LIBRE CONCURRENCE TUE LA CULTURE !

La libre concurrence (qui d’ailleurs n’est pas libre du tout) tue, avec la culture, les civilisations, la solidarité sociale et le bonheur de l’amitié voire de l’échange désintéressé entre les humains.
Nous sommes tous responsables de cette dérive aussi violente qu’autodestructrice, parce que nous sommes tous faibles, victimes des chimères du progrès et du bien-être personnel et familial dont nous connaissons parfaitement le redoutable revers de la médaille.
Nous continuons à poursuivre le mythe américain, même si nous voyons bien ce que cela signifie. Le pays qui aurait sauvé l’Europe à la fin de la Seconde Guerre est maintenant le principal armateur de la violence dans le monde.
En insistant avec ses logiques impitoyables basées sur le pouvoir absolu de l’argent, nos bien-aimés États-Unis finiront pour nous entraîner dans un cauchemar irréversible qu’ils auront sans doute prévu dans l’un de leurs diaboliques films catastrophiques.

Voilà dans quel état d’âme j’ai imaginé de me réveiller dans une rue de Chicago ou de Dallas touchée par la peur. J’y ai rencontré des gens en fuite. Peut-être s’agissait-il d’une famille, ou alors d’un père avec sa fille, accompagnés par deux voisines de son immeuble. Apparemment, rien ne s’était passé. En train de s’éloigner de quelque chose de menaçant, ils étaient descendus dans la rue… Cependant, leurs visages n’étaient pas figés par la peur, ils affichaient au contraire une expression courageuse et confiante…

Aux « copains d’abord » d’Amérique ainsi qu’à vous tous je souhaite, le muguet à la main, un Premier mai de résistance et de lutte pacifique au nom de l’Amour et du Bien que les humains peuvent se faire réciproquement pendant longtemps encore !

Giovanni Merloni

Là-haut, que ferons-nous ma belle ? (Zazie n. 64)

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Giovanni Merloni, Là-haut,
acrylique sur carton 50×65 cm, 2018 (inachevé)

Là-haut, que ferons-nous ma belle ?

Depuis mon cagibi d’outils en vrac
je revois en passerelle
les silhouettes infidèles
de jours vivants, le patatrac
d’une existence sans portes
qui pourtant n’est pas morte.

Le jour où la pluie viendra
une femme sur les bras
(la tête perdue, le cœur brûlé
dans sa stupeur de petite fée)
je monterai aux étoiles
à cette chambre sans voiles.

Là-haut, que ferons-nous ma belle ?
Dans mon cagibi accroché au ciel
lors d’une éternelle lune de miel
nous gaspillerons bien de mots rebelles
les déposant sans façon
sur l’écran muet de notre passion.

Dorénavant, nos jambes se croiseront
nos bouches se dévoreront
nos mains des couleurs chercheront
nos yeux les contours devineront
de notre fuite inconditionnelle
à la poursuite des hirondelles.

Depuis mon cagibi croulant
je lancerai un adieu provisoire
à d’autres conversations illusoires
parce que je dois goûter l’instant
où, plongé dans un tableau vivant
je découvrirai le mystère

d’une femme fugitive
d’une peinture maladive
d’une vie à jamais combative.

Giovanni Merloni

Avec le temps (Col tempo sai…)

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Avec le temps (col tempo sai…)

Si notre intelligence ne flanche pas, si notre mémoire réussit à garder le cap des choses indispensables, des lieux chéris et des visages qui ne cessent pas de nous sourire… une métamorphose physique est pourtant inévitable.
Au fur et à mesure des années qui s’enchaînent, il arrive toujours le jour où nous devons commencer de but en blanc à choisir… Quel pied fera le premier pas ? Quelle main osera s’aventurer sur le rocher à la recherche d’une saillie pour s’y accrocher ?
Des images nous traverseront à grande vitesse, telles des silhouettes insaisissables (féminines, dans mon cas) qui s’envoleront aussitôt dans le brouhaha de la vie. Des personnes qui auront des rendez-vous dont elles reviendront fatiguées, mais déjà prêtes à repartir, à faire, à défaire… montant et descendant l’escalier de notre immeuble tout en conversant avec nos voisins encore jeunes…
Nous ne sommes pas malades, pour l’instant. Et nous avons même des énergies à gaspiller…
Cependant, nous ne sommes plus en condition d’affronter la compétition de la vie avec des armes adéquates. Nous glissons inévitablement vers la solitude et la détresse même si nous avons beaucoup de choses à donner à ce monde blindé qui nous sépare des silhouettes (encore féminines) en train de courir sans qu’on sache où…
Nous avons bien de richesses… qui disparaîtront pourtant, avec tout ce qui a revêtu notre vie.
Peut-être, quelqu’un s’occupera de stocker quelque part (on ne sait jamais !) notre héritage de mots et d’images, avec les fragiles décors où des années de travail acharné se sont déversées.
Mais nous ne le saurons pas.
Jusqu’au dernier souffle, nous noircirons des feuilles, en y ajoutant des couleurs périssables comme le parfum des roses…

Giovanni Merloni

« Una cosa rara, bellezza e onestà » dans le dialogue ! (Extrait de la Ronde du 15 mars 2018)

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Le 15 mars dernier, en choisissant de m’adresser à l’ami Dominique Hasselmann pour exploiter, dans un « monologue dialoguant », le thème que la Ronde s’était donné pour cette échéance, je ne pouvais pas imaginer qu’il aurait bientôt décidé d’arrêter les publications de « Métronomiques » en y apposant le mot FIN !
Ce que je n’imaginais pas non plus quand j’ai décidé de relancer ici l’article qu’il avait chaleureusement accueilli sur son blog.
Évidemment, je demeure attristé et contrarié depuis cette date… où Dominique nous a communiqué sa décision. Surtout, parce que son blog reflétait profondément la personne de son auteur :
— avec sa façon, souvent transgressive et impertinente, de « dialoguer » avec la réalité de nos jours ;
— avec son fort penchant pour la modernité, dans la recherche infatigable d’un nouveau regard sur la « vie en mouvement ».

J’espère vivement qu’il reprendra ses publications, et qu’il trouvera aussi la façon de rendre cette œuvre unique (« Metronomiques » et « Le Tourne-à-gauche ») disponible pour tout le monde présent et futur.
Car son blog constitue l’une de plus brillantes et riches expériences d’auto-édition numérique qu’ai-je pu savourer et aimer pendant les années récentes, l’équivalent et même plus qu’un « Playtime » de Jacques Tati ou alors des découvertes cinématographiques de Georges Méliès ou des Frères Lumière. Paris et la France renaissent prodigieusement sous son regard ironique et désenchanté, tandis que ses mains habiles découvrent une forme tout à fait inusuelle et géniale pour les raconter.

Je suis sûr que cette œuvre trouvera sa façon « indépendante » de profiter du web et de nouvelles techniques numériques pour atteindre à nouveau les anciens lecteurs avec une foule grandissante de lecteurs de l’avenir.
Dans ce monde où nous sommes tous menacés de disparition avec nos rêves et nos preuves d’existences inspirées et communicantes, Dominique Hasselmann a donné vie à un exemple et prototype cohérent d’expression artistique, littéraire et philosophique ayant la chance de s’éterniser dans un seul objet, sous un abri précis et reconnaissable. J’espère pouvoir visiter parmi les premiers, avec lui, son « musée vivant » indélébile et indestructible (sur vinyle, par exemple) qui, tout en gardant les possibilités de consultation multiple du blog, offre au lecteur le loisir de parcourir librement ses pistes infinies. Qu’elles tournent à gauche ou pas, cela n’a pas d’importance !
G.M.

Giovanni Merloni, Dialogues contrariés, acrylique sur carton, 65 x 50 cm, 2018

« Una cosa rara, bellezza e onestà » dans le dialogue ! (1)

Cher Dominique,
Je t’avoue que depuis que je participe à la Ronde, une chose comme ça ne m’était jamais arrivée. Il s’agit sans doute de l’importance du mot « dialogue », qui demande, rien qu’à le prononcer, un engagement « à la hauteur du défi »…
Comme le « paysage » récemment évoqué et exploité dans une série d’admirables propositions, le « dialogue » et son opposé (« l’absence de dialogue ») font partie du quotidien de chaque être humain, intervenant aussi dans les rapports entre les États, les peuples, les cultures, les corps, les mentalités, les habitudes, et cætera.
Je me demandais, mon cher ami, pour quelle raison, au fur et à mesure de chaque Ronde, on découvre un mot plus grand, plus important et plus universel que le précédent. Dans cette mer infinie, je me noie, sans ressentir pour autant, hélas, la douceur dont parlait Giacomo Leopardi, ni le goût de la résignation que dicterait à ce propos un minimum de clairvoyance.

En me connaissant un peu, tu sais que je suis naturellement porté pour le dialogue, c’est-à-dire pour la recherche d’une vérité partagée. Et même aujourd’hui, profitant de la Ronde qui te demande de m’offrir un provisoire abri verbal et iconographique, je suis en train d’entamer un dialogue épistolaire avec toi, en espérant que tu es d’accord pour accueillir mes réflexions et digressions inopportunes…
Sans doute, pendant ces dernières années — plus que cinq — nous avons entretenu plusieurs dialogues entre nous, pour la plupart dans le domaine numérique ou télépathique. Cependant, nous avons eu aussi la chance de voir se développer en parallèle une amitié tout à fait traditionnelle, encouragée par notre commune appartenance au Xe arrondissement, où se détache notamment le canal Saint-Martin, avec son Pont tournant, ses écluses et ses mystérieux bateaux en course lente.
Nous avons partagé la phase héroïque (pour moi) des commentaires, souvent assez fouillés, que je consacrais à tes articles sur le « Tourne-à-gauche » et puis sur « Métronomiques ». Nous avons échangé quelquefois dans les vases communicants, dont nous sommes tous le deux redevables au génie insaisissable de François Bon, et puis, au jour le jour, nous nous sommes réciproquement « tenus au courant » au sujet de nos vies assez régulières et familiales ainsi que de nos éclats de fantaisie ou de désobéissance civile… toujours bien tempérée et maîtrisée, cette dernière, comme cette musique secrète que nous aimons tous les deux emprunter à la rue, aux passantes, aux vitrines, aux inscriptions plus ou moins séduisantes…
Nous avons partagé et partageons aussi la stupeur et la rage des citoyens obligés de survivre dans un monde qui évolue obscurément, dans une intermittence de beautés contradictoires et de violences contre notre vie même, véhiculant des menaces subliminales ou bien explicites à tout ce que nos ancêtres nous ont légué et nous avons contribué à bâtir nous-mêmes…

Mais je reviens, excuse-moi, à mon propos initial. Comme je te disais, je suis sincèrement porté pour le dialogue, le plus souvent parce que j’en ai besoin, ou alors c’est en raison de mon penchant spontané pour les autres qui m’a appris une certaine attitude à l’écoute. Et ce sont toujours des dialogues (non nécessairement basés sur les seuls mots) qui demeurent primordiaux dans la reconstruction mnémonique des rencontres en grand nombre qui ont marqué ma vie, lui imposant parfois des changements de direction e de sens, ou alors de haltes salutaires.
Il s’agit finalement et rétrospectivement d’un dialogue à deux échouant enfin dans un dialogue intérieur qui m’accompagnera toujours dans une alternance de jugements derniers et de phrases consolatrices ou encourageantes.
Par le dialogue, on n’atteint que très rarement une vérité convaincante et solide. Mais si le dialogue est sincère, il sera tout de même en mesure de nous octroyer ce qui est le plus rare à ce monde : un sentiment d’honnêteté et de propreté aboutissant à une beauté aussi sereine qu’indispensable.

J’avais un programme beaucoup plus vaste, mon cher Dominique, et regrette déjà de n’avoir pas eu le temps ni le bon courage pour exploiter les nombreuses suggestions venues à l’esprit au sujet du dialogue, et je regrette aussi de ne m’être pas accordé l’espace pour en dénombrer au moins les titres…

Autant que dire que la suggestion du dialogue s’est finalement traduite dans mon cas dans le silence !
Ou alors dans une grande question solitaire : « si le dialogue — un bien commun de plus en plus rare et difficile à pratiquer — échoue si spontanément dans le souvenir de dialogues perdus, inexorablement coincés dans des endroits éloignés et révolus de la mémoire, est-ce que nous plongeons à présent dans un obscur sentiment d’incommunicabilité, de difficulté ou même d’inutilité situé au bout de n’importe quel dialogue, puisqu’en principe ses deux interlocuteurs vont demeurer de plus en plus figés en leurs certitudes et privilèges ? Est-ce que nous devenons tous méfiants et égoïstes et cela nous amène à nous passer de tout effort de dialogue dont nous escomptons dès le départ la faillite ? »
Je pense, par exemple, à la désinvolture de nos ministres et de notre président dans une action gouvernementale qui se passe de plus en plus d’un dialogue honnête avec les citoyens… Cela trouve symétriquement son miroir dans l’illusion d’un dialogue libre et exhaustif que nous inoculent internet et les réseaux sociaux.
Mais, puisque le succès de tout dialogue dépend de chacun des deux interlocuteurs, il est possible qu’une sorte d’analphabétisme de retour touche aujourd’hui la partie de la population qui devrait être la plus intéressée à cet instrument d’émancipation envers lequel elle a perdu toute familiarité.
Il faut donc espérer dans un prompt réveil des consciences, dans un retour à l’essentiel qui ne se sépare pas de l’attitude socratique de la recherche de la vérité, voire d’une condition humaine inspirée à la beauté et à l’honnêteté.

En attendant ce réveil, plus modestement, cher Dominique, j’aurais envisagé, pour l’une de prochaines Rondes, le mot « souvenir (s) ». Avec la suivante suggestion personnelle :
« Existe-t-il dans notre passé un événement, un lieu ou alors une rencontre avec quelqu’un qu’on puisse appeler le plus beau souvenir de ma vie » ?

Giovanni Merloni, La ronde humaine, encre de chine sur papier 36 x 29,7 cm, 2018

Merci de ton accueil chaleureux, mon ami !

Giovanni Merloni

(1) « Una cosa rara. Bellezza e Onestà », opéra de Vicente Martin y Soler (1786) citée par Don Giovanni dans la scène finale de l’opéra éponyme de W.A. Mozart et Lorenzo da Ponte

Enfance de l’art (Françoise Gérard pour le Vases communicants de décembre 2013)

Il y a cinq ans, en décembre, j’eus l’honneur et le plaisir d’échanger avec Françoise Gérard pour un vase communicant sur le thème de l’enfance. Je vous propose aujourd’hui la re-lecture du texte de Françoise, où l’on retrouve, comme dans les textes précédents d’Anna Jouy et de François Bonneau, cette indicible fraîcheur des rapports juste entamés avec la découverte d’affinités réciproques dans le monde alors encore mystérieux de Twitter et des blogs littéraires…

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Le Voleur de bicyclette (Ladri di bicyclette), film réalisé par Vittorio De Sica (1948)

Enfance de l’art

Les mots me manquent… Je me sens incapable… Je ne saurai pas… Trop, trop d’émotions, de sentiments confus et contradictoires me submergent soudain en découvrant les simples mais très belles photos que m’a envoyées Giovanni… J’imagine que le sourire confiant, que le visage radieux de cet enfant est le sien… Aux commencements de sa vie… Quand tout n’était encore vraisemblablement que promesses… Quand il n’était possible d’imaginer que bonheurs présents et à venir…

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Au milieu de tous ces enfants, frères, sœurs, ou peut-être cousins cousines, une femme fait converger sur elle leurs regards aimants et heureux. Manifestement, elle les a aidés à grandir en les armant de son amour pour affronter la vie, et les voici, grands, adolescents, jeunes gens, sur cette photo où les visages moins ronds n’ont pas complètement trahi l’enfance, autour de leur mère ou de leur parente dont les cheveux ont commencé de grisonner...

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Trahir, le mot est lâché… Sans doute suis-je déjà en train de trahir Giovanni, aussi bien l’enfant qu’il a été que l’adulte se souvenant de cette enfance qui lui est propre et dont lui seul a la clé!… Mais n’est-ce pas plutôt l’enfant qui abandonne l’adulte à ce qu’il est devenu?… Nostalgie de l’enfance, que cherchons-nous à découvrir ou à déchiffrer sur ces visages qui se sont laissés photographier par les adultes d’alors pour fixer les moments de bonheur et baliser la vie qui passait?… L’enfance est-elle vraiment cet âge d’or qui nous tend le trésor de ses souvenirs? Quelle perception avions-nous de nous-mêmes quand nous n’étions encore que des enfants soucieux de devenir grands et de quitter les enveloppes trop protectrices? La vie ne se montrait-elle pas déjà un peu rude?… La grâce de l’enfance est parfois meurtrie par l’expérience du malheur; et même les enfances heureuses sont blessées par l’apprentissage de la vie qui montre fatalement l’envers du décor… Comment se défendre contre les monstres, réels ou imaginaires?… Les petits d’hommes sont ambivalents comme leurs parents, et balancent entre leurs peurs et leurs joies!…
Dans la famille de Giovanni, les enfants sont heureux et font la fête. Le petit Giovanni est fier de sa cravate qu’il arbore en bombant la poitrine entre son frère et sa sœur.

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« Oui, c’est moi, je suis en train de devenir grand et cette cravate le prouve. Pourquoi me regarder comme un enfant? »… Comme si les adultes eux-mêmes n’étaient que des adultes et n’avaient pas gardé au fond de leur cœur une part d’enfance?… Mais quelle est-elle? Comment la définir?… Le jeu et toute l’inventivité qui lui est associée est sans doute ce qui sépare ou réunit au plus haut point, selon les degrés d’interférence, le monde des adultes et celui des enfants…
Mais voici que je parle de l’enfance en général et que je m’éloigne de l’enfant Giovannino. Quels étaient ses rêves mais aussi ses cauchemars? Quel était l’axe structurant autour duquel l’enfant apprenait à penser sa/la vie? La première photo a été prise à Paris, la seconde à Siena. La France, l’Italie. Ce partage géographique (du côté de… ou de…) a nourri son imaginaire. Quels reliefs particuliers le bilinguisme apportait-il aux histoires lues ou racontées?

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Infans, l’enfant qui ne savait pas encore parler découvre que les émotions qui bouillonnent dans les coeurs correspondent à des mots qu’il est possible de cueillir sur les pages d’un livre. L’adulte aimée est une lectrice, une liseuse qui adorait la France et la peinture de Renoir.

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Giovannino aimera la peinture autant que les mots. Il entame à cette époque, au gré des déplacements de sa famille entre l’Italie et la France, un long voyage intérieur qui n’aura jamais de fin, et qui s’apparente à un exil. Pour rassembler tous les morceaux de sa vie, Giovanni apprend à composer de grands tableaux qui ressemblent à des puzzles. C’est son jeu de prédilection. Il y a toujours deux ou trois pinceaux dans sa trousse de voyage, à côté d’un stylo. Car il s’est mis aussi à raconter de longues histoires foisonnantes qui parviennent à peine à traduire le bouillonnement des sentiments qui mènent la danse tout au fond de son coeur. Il y a tant et tant à explorer! Mais aussi tant de choses essentielles ou inessentielles (comment savoir?) à laisser de côté au moment des départs et à tenter de retrouver pour se ra-ressembler (à) soi-même et se sauver de l’oubli! Tâche épuisante et vouée à l’échec, car les mots sonnent toujours un peu comme le tocsin de la mort… Le geste d’écrire ou de peindre se fond alors en un seul qui s’apparente à celui qui nous vient des profondeurs de l’histoire humaine quand les premiers hommes avaient découvert et mis en oeuvre le pouvoir de laisser des traces sur les parois de leurs cavernes… Que ne connaissaient-ils l’informatique à cette époque! Prescience des chamans qui tentaient d’ouvrir des liens sur les portes de l’au-delà?!… Nous portons tous en nous l’énigme des premiers jours et de la fin du monde…
Mais que serait ce billet sans la personne hors champ qui a pris les photos qui lui ont servi de support? Que conclure sinon que l’invisible permet le visible?… Et que, à l’inverse, le geste de l’inscription dans le monde par les chamans-artistes, en ouvrant-ouvrageant des espaces-temps qui, sinon, resteraient hors de portée, permet la révélation de ce que le réel a d’insoupçonné?… Magie de l’écriture et/ou de la peinture… n’est-ce pas, Giovanni?
Giovanni devenu grand devient un père visible au milieu de ses propres fils… Mais alors, si ce n’est plus le père qui prend les photos, qui donc se dissimule hors champ cette fois ?

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Depuis la nuit des temps, c’est ainsi, les grands transmettent aux petits. Les fils reçoivent donc du père ce qu’il a de meilleur, les mots et les couleurs.

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Paolo le cadet suivra le père à Paris, tandis que l’aîné Raffaele restera à Rome. Ainsi continuera l’histoire d’une famille métronomique
Les humains ont inventé la photographie automatique. Le regard de Gabriella ne rencontre pas, ici, celui de son père.

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Sans doute a-t-il choisi de s’effacer momentanément pour prendre en artiste cette photo de sa fille… De profil mais en réalité de face, brouillage de la perspective, mise en abyme… Une soeur et deux frères, trente ans auparavant, à Siena… etc, etc…

Texte : Francoise Gérard

Images : Giovanni Merloni

 

Arrêter la machine du temps (François Bonneau pour les Vases communicants de juin 2013)

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Il y a cinq ans, en juinj’eus l’honneur et le plaisir d’échanger avec François Bonneau pour un  « vase communicant à l’aveugle mais nourri par des images parlantes » qui devait échouer dans la réciproque connaissance et amitié. Je vous propose aujourd’hui la re-lecture du texte de François, où l’on retrouve, comme dans le texte récemment publié d’Anna Jouy, cette indicible fraîcheur des rapports juste entamés dans le monde alors encore mystérieux de Twitter et des blogs littéraires…

Arrêter la machine du temps

Bonjour Giovanni,
Si j’en crois les clichés véhiculés par bon nombre de mes compatriotes, tu as un prénom qui fleure la gomina, la douce vie en Vespa, le chianti, et je te fais grâce de la pizza ; je ne connais de toi que le portrait inconscient, et ta photo, relayée via la boite mail ; tu m’es familier, inconnu, courtois comme je l’apprécie, et surtout, surtout, tu as ce pouvoir quasi magique de pouvoir laisser trace de tes mouvements sur le papier, et donner à ces traces significations, ce qui fait de toi une sorte de chaman transalpin, et il était donc légitime et dans l’ordre des choses que je m’adresse à toi en une seule et unique phrase, oui c’est bien logique, ce petit défi bien infime face à tes images, dont la première :

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« arrêter la machine du temps », sur un pont, qui arlequine, oui alors partons, partons des losanges bleus, de ce brin de Matisse, de ce mouvement évidemment, de la trace d’un geste qui reste, et je ne suis pas le premier à le dire mais c’est toujours fascinant, un geste qui me parle du temps comme d’une machine : travail à la chaine – j’ai connu, calendrier – je t’ai en horreur, emploi du temps – tu n’est que stalactites qui m’enserrent ; à moins que le temps perçu ne puisse être apprivoisé, à moins que le temps perçu ne soit qu’espace de vie, ou ce que l’on en ressent, entre deux éternités de mort, et a fortiori d’ennui, « arrêter la machine du temps » c’est ce que je fais ou j’essaye, quand je le peux oui, mais rarement seul, alors c’est ce que je fais avec elle, oui celle-là,

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elle qui aguiche et se prélasse, nous avons droit à la fiction, grâce à ton dessin, nous avons droit à la self-mythologie, alors avec celle qui attire même cet oiseau qui vient la gratifier d’un mouvement, peut-être ce même mouvement, ou peu s’en faut, qui vient gratter le papier, et en même temps ce même mouvement qui vient avec un cache col, un cache misère, un cache-froid mal ajusté, pour que l’on vienne donc le remettre à sa juste place comme elle l’attend, elle qui vient se douter qu’on devine, que cette main près de sa bouche, c’est peut-être pour masquer des babines qu’elle pourlèche, peut-être par timidité, en tous cas c’est sur le sable, maintenant tout de suite, et ça déborde,

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ça déborde comme une toile irréelle, comme une coupe à fruits, comme ces traits qui débordent, qui coulent, qu’est-ce qu’on en fait, on trouvera bien quoi en faire, mais ce regard du peintre qui croise mon regard, moi j’en fais quoi, on a peut-être parfois besoin d’un peu d’intimité, à moins que ce regard du peintre, à moins que ce regard de celui qui a laissé un tel mouvement sur le papier, soit là une complicité exempte de tout voyeurisme, et d’ailleurs, en quoi le papier, les pixels seraient voyeurs, ah mais on ne sait jamais, avec les chamans du pixel, bon écoute, détendons-nous et passons à table,

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et à table, c’est encore un tableau, et peinture ou nourriture, tout cela c’est tout un, ça te remplit de l‘intérieur, oui c’est tout un, sans même parler nature morte car c’en serait presque vulgaire, ça te remplit de l’intérieur et ça remonte à l’occiput, ces mouvements sur toile, mais son assiette, à lui sur la toile, est vide oh ce pauvre bougre, alors en voilà un, de souhait d’avant mariage, si l’on me pardonne la parenthèse autobiographique, un souhait d’avant mariage de ne pas, de ne jamais, faire subir cette cravate-qui-déborde-et-seulement-ça, sur-la-toile-dans-l’occiput, et jamais dans l’assiette, cette cravate que je ne porte quasi-jamais,

sur cette toile,

jamais en guise de plat du soir, bon sang voilà que je dévoile un brin, voilà que Giovanni a mis le doigt là où il fallait, voilà qu’il me pousse à dévoiler quelques abstractions, qui sont signifiantes et que je continue à travailler, que je revendique donc, il n’empêche,

ce vase co, je l’ai rédigé avec l’alliance inofficielle, anneau avant date, au doigt, pour voir ce que ça fait,

et j’ai donc vu.

Texte : François Bonneau

Dessins : Giovanni Merloni

Contributions épistolaires à quelques brisures (Anna Jouy pour les vases communicants d’avril 2013)

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Il y a cinq ans pile, j’eus l’honneur et le plaisir d’échanger avec Anna Jouy pour un  « vase communicant » que nous avions consacré au thème de la « rupture ». Je vous propose aujourd’hui la re-lecture du texte d’Anna, en espérant qu’elle aussi, le relisant, puisse se réjouir, comme il est arrivé à moi-même, de cette fraîcheur des rapports juste entamés dans ce monde alors inconnu de Twitter et des blogs littéraires…  

Contributions épistolaires à quelques brisures

Giovanni,

Je ne te connais pas. Quelques lignes dans ma boîte de mails, tes belles histoires dans le Portrait inconscient, tes poèmes, tes dessins.

Je ne te connais pas mais j’use de ce tu qui est cher aux écrivains, qui est l’autre désigné proche, désiré, interpellé.

Tu m’as proposé  d’être ta cavalière pour les  Vases communicants et tu en as choisi le thème, la rupture.

Ta vie,- je l’ai compris à quelques  unes de tes lignes – est toujours et encore riche de tes blessures, toujours pleine des échos de ces voix aimées. Tu marches comme un funambule sur ces fils ondulant entre le passé et le présent et personne ne voit ce sortilège et ce prodige.

Lisant ce que tu voulais, j’ai su que tu avais tout compris de moi.

Je t’ai écrit à mon tour t’adressant des lettres qui auraient chacune pu exister entre les mains d’un autre. Tes dessins m’ont été de merveilleuses sources d’inspiration. Tout est pour toi.

Il y a des lettres de rupture qui sont encore des lettres d’amour … Mais je crois que tu le sais.

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Giovanni,

T’écris de ce monde des aragnes, des fils tissés à la salive, de ma toile.

Giovanni, ai trop parlé, croisé, noué ma voix à la tienne d’un coup sec, comme on s’assure d’un tour de corde, une amarre. Ai fait comme ça le piège dans lequel j’allais t’engluer, te retenir, te fixer, mouvant mais prisonnier, comme en équilibre sur des étamines géantes.

Tu sais aussi bien que moi, comme il suffit de quelques mots pour pondre à la rosée des œufs neufs, verts, et carmin  et bleus aussi. Et qui résisterait à ce trésor mettant au soleil le fragile et le lien, la perle et la soif ? Tu regardais ma bouche et ses cravates de poèmes, le flux respirant de l’amour qui jouit et tu attendais patient, sage que mes mains te touchent…

J’étais déjà le prédateur, l’affamée aux longues jambes. Je sentais ton agitation maladroite, ton offrande à la danse mais chacun de tes gestes serrait le piège sans jamais que tu le saches. J’avais faim, Giovanni, bien trop pour ne pas me repaître de ton amour, du soleil entre mes branches, de ce craquement des sèves qui te parcouraient de partout. J’allais bien finir par t’avoir. Je ne lutte que mal contre le poison qui me pulse.

Mais te souviens-tu ? Le vent… Te souviens-tu du balancement furieux des ombrelles où j’avais élu domicile ?

C’est lui, le plus léger que moi, ce bord extrême de la transparence qui a rompu ta prison. Tu es parti. Et j’ai su à cette rupture abrupte défaisant ma maison que jamais tu ne reviendrais.

Prends soin de toi Anna

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Giovanni,

Le temps a brisé le miroir. Je n’ai plus que le souvenir pour me mirer. C’est mieux ainsi car je crois que c’est de là-bas aussi que tu me regardes. Depuis longtemps tu n’accroches plus ta lumière à la mienne. Nous sommes les passagers de l’ombre.

J’essaie avec douleur de glisser ma silhouette  dans la forme ciselée au pochoir qui dort au fond de tes pupilles. Mon corps déborde ton désir jusqu’à « l’étrangement ».

Je n’entre plus dans tes avenirs. Et ton doigt si fin ne caresse plus la marge brûlante d’amour de mon aura. Je ne suis plus qu’une belle image dans le stock des ruptures.

Prends soin de toi

Anna

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Giovanni,

Ta voix…Je ne l’ai sans doute jamais entendue. Tu aimes trop te taire, cultiver des verbes bonzaï dans des jardins intérieurs. Pourtant c’est elle, tout ce qu’il y a de si insaisissable dans le souffle humain qui me fourgue l’effroyable chagrin de t’avoir perdu .

Je prends le combiné. J’aimerais vite en secret recueillir le son râpeux de ta voix…Surtout quand elle me dit ton nom, qu’elle attend ma réponse et qu’elle sait bien sûr que le silence  aujourd’hui, c’est moi.

J’écoute, je t’écoute pour une fois, pour toutes les fois. Amour « a cappella », j’épelle une à une tes syllabes. Cela ne durera pas, je le sais. Ton nom est bien trop court pour ne pas tomber sans bruit dans le puits des oublis..

Alors  le combiné en retombant là-bas fait ici le craquement disséminé de notre rupture.

Prends soin de toi

Anna

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Giovanni,

Ta ville est immense. La vie peut-être plus encore. Je ne songe pourtant qu’à la marche d’un être dans un champ déserté, quelles que soient l’aventure et la suite.

J’ai brisé, chaque jour , un jour, le dernier, celui qui faisait des miettes. J’ai fait ainsi beaucoup de mouron pour les oiseaux, beaucoup de broutilles pour nourrir le quotidien.

J’ai pelé à la gouge mon vieil habit d’amoureuse, gravé en cœur dans l’aubier de mon arbre. Il a fallu me faire des échardes, des coups de burin de travers. Giovanni, tu avais fait grandir mes racines en haut, en bas. Rabattre mon ciel a été féroce.

Le printemps…oui, tu sais comme moi.

La taille a été faite juste. Ces moignons de bras tendus inutiles au dessus de mon cœur ne feront pas de boutures à la misère. Non. Il y a dans le Jardin des Finzi-Contini, une pelouse. Mon ombre t’y attend, toi et tes amours frêles.

Prends soin de toi

Anna

Texte : Anna Jouy

Images : Giovanni Merloni