L’important, c’est de s’aimer, tout le reste n’est que du silence ! (Atelier de vacances n. 5)

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L’important, c’est de s’aimer, tout le reste n’est que du silence !

Lundi 7 août, lors du petit déjeuner, j’avais reçu les protestations de la propriétaire de l’hôtel :
— Mais il ne faut pas aller à Honfleur le dimanche ! Il y a trop de monde !
Je lui répondis qu’on n’avait pas eu de choix, puisque dimanche c’était une belle journée ensoleillée et que la Météo prévoyait des orages déjà mardi, le lendemain donc !
La patronne avait alors pris la parole pour nous proposer tout de suite une escapade du côté de chez elle :
— Je suis Dieppoise, c’est là qui habite ma mère ! Vous devez absolument faire un tour par-delà, voir Varengéville sur mer par exemple ! Rien que 5 kilomètres à l’ouest de Dieppe. C’est très beau : en haut de la falaise, vous resterez étonnés par l’église Saint-Valéry et le cimetière marin tout attaché, où est enterré Georges Braque…
J’avais déjà lu que Braque avait étudié, tout comme Raymond Queneau, au lycée François Ier du Havre…
— Braque a réalisé lui-même les vitraux de cette église, ajouta la propriétaire, une femme énergique et gentille à la fois, prête à rêver riant.
Elle expliqua qu’on devait faire le même parcours qu’on avait fait pour aller à Honfleur, jusqu’au point où nous trouverions la flèche DIEPPE : — c’est très facile ! ajouta-t-elle.
Et je croyais avoir compris. J’ai donc suivi le parcours auquel je m’étais déjà affectionné — c’est-à-dire prendre à gauche la rue de Paris, jusqu’à la hauteur du « Volcan » d’Oskar Niemeyer, tourner à droite et longer les bassins lumineux et caractéristiques de cette ville qui ne manque pas de souffle — et j’étais déjà sur la bonne route quand quelque chose d’inattendu est arrivé…
Il faut dire que je n’ai plus la même familiarité avec routes, autoroutes, rondpoints et flèches que j’avais avant de devenir un piéton parisien. Toujours est-il que je m’étais convaincu que la déviation pour Dieppe m’avait échappé (« Dieppe s’échappe, Dieppe s’échappe… ») et, quand j’ai vu la flèche qui annonçait imminent à droite le pont de Normandie, j’ai cru faire bien en prenant l’autoroute à gauche…
Je ne voulais absolument pas parcourir à nouveau et sans raison le pont qui m’avait tant inquiété le jour avant ! C’était une question de principe : impossible qu’on doive passer par Honfleur pour aller à Dieppe !
J’avais fait, hélas, fausse manœuvre ! Si j’avais passé le fameux pont, j’aurais trouvé tout de suite après la route pour Dieppe… Tandis qu’au contraire, l’autoroute où je m’étais lancé pointait sur Rouen !
— On va à Rouen, alors ? D’accord, on va à Rouen ! Même si cette ville est si proche de Paris, ils se sont écoulés de décennies depuis la seule fois où nous y étions venus pour admirer en vrai la cathédrale peinte par Claude Monet…
En m’approchant de mon nouveau but, une très chère amie m’est venue à l’esprit qui habite dans une des communes aux alentours de Rouen. J’aurais voulu lui faire une surprise, comme j’avais fait un grand nombre de fois lors de mes passages à Bologne ou à Parme. « Cependant, elle est sans doute partie en vacances, ai-je pensé. Sinon elle aurait répondu au message concernant mon projet d’une semaine au Havre, où l’on aurait pu se rencontrer… »
Nous avons facilement trouvé la façon de nous garer en plein centre de Rouen, juste à côté de la cathédrale. Et après une poignée de minutes d’hésitation, nous étions déjà à l’office de tourisme et, 5 minutes après l’un de parcours conseillés était au-dessous de nos pieds.
La ville de Rouen est très belle et je veux y revenir quand elle sera plongée dans la vie ordinaire, pour avoir le temps de voir tout ce qui peut me toucher, mais aussi, surtout, pour y flâner sans but, pour me perdre avant de me retrouver… pour avoir ainsi la chance de m’affectionner à tel coin ou telle vitrine…
Dans cette balade au mois d’août il y avait quelque chose d’étrange qui me gênait imperceptiblement. Nous en avons parlé et finalement on a juré que dorénavant nous n’irions plus dans une ville grande comme Rouen sans avoir au moins deux journées pleines à disposition. En plus, autour de midi, les églises étaient fermées…
S’il n’y avait pas eu ces trois jeunes femmes qui bavardaient gaiement devant moi, si elles n’avaient pas parlé de ce petit restaurant avec autant d’enthousiasme, mon escapade à Rouen aurait été un échec.
Quand je les ai vues s’asseoir sur la terrasse et que j’ai réalisé qu’elles n’avaient pas cessé de m’être spontanément sympathiques, j’ai pointé les pieds :
— Regardez ! Il est une heure ! Ici, on dirait qu’on y mange bien !
On a profité d’une pause bien confortable… non seulement pour le repas excellent et honnête qu’on nous a servi, mais aussi pour cette ambiance qu’on ne pouvait plus française. Tandis que la patronne et les serveuses ne s’accordaient pas de pause tout en gardant une expression rassurante et combative, les gens autour de nous semblaient partager nos mêmes sentiments.
J’ai toujours aimé « manger hors de chez moi », m’asseoir avec des amis et même seul dans un restaurant, dans une pizzeria ou dans un bistrot. J’aime les endroits très spartiates et pourtant je ne me scandalise pas si je me trouve dans un local élégant et un peu figé… Tout va bien si l’on est dans ce fabuleux anonymat d’une table grande ou petite où nous séjournons pendant un laps de temps insignifiant qui demeure important pour nous. Parce qu’à cette table, en mangeant, en buvant, surtout si l’on est en compagnie de gens sincères, on finit pour s’oublier de soi-même, on finit pour dire et entendre des choses importantes, des vérités universelles.
Comme il m’arriva à Bologne, quand un homme âgé à l’air perturbé, s’approcha de la table où je buvais un verre de vin et dit :
« L’IMPORTANT, C’EST DE S’AIMER, TOUT LE RESTE N’EST QUE DU SILENCE ! »
Voilà. Cette salle à manger de Rouen — si joliment constellé d’objets, photos et affiches évoquant une époque qu’on dit révolue, que pourtant nous avons vraiment vécue, où les rapports entre les gens étaient plus faciles et spontanés — m’a fait revenir à Bologne et aussi à la simplicité d’une petite trattoria de Venise, qu’un ami m’avait signalée, au-delà de la Giudecca. Une simple salle rectangulaire qui prenait d’un côté la lumière aveuglante de l’immense canal et, du côté opposé, la lueur engourdie d’une petite cour où trônait un magnolia. Dans ce lieu tout était suranné et poussiéreux, de la vieille radio aux chaises en paille abîmées. Mais l’on avait l’impression d’être invités par une tante silencieuse et empressée.
Cette dernière nostalgie augmente le regret pour cette ville de Rouen qui nous a enfin si bien accueillis…
Sortis de cette invitation somptueuse, nous étions en train de suivre l’ancien proverbe latin :
POST PRANDIUM MANEBIS AUT LENTO PEDE DEAMBULABIS ! = Après le déjeuner, tu demeureras ou alors, à pas de tortue, tu déambuleras…
quand mon portable a retenti bruyamment.
C’était Elle, mon amie ! Celle qui habite pas loin de Rouen et que j’imaginais en vacances qui sait où. Elle m’appelait le jour même où nous étions à Rouen pour l’incroyable hasard de n’avoir pas voulu grimper sur le pont redoutable une deuxième fois !
Elle nous a alors invités lui rendre visite. Malgré notre inexpérience et l’absence de GPS sur la voiture louée, nous avons bénéficié d’une étoile comète qui nous a amenés chez elle par la seule force de l’amitié.
Avant de rejoindre notre amie et passer avec elle des heures heureuses, nous avions traversé la Rouen piétonne du premier après-midi envahie par des touristes comme nous… Ah non, nous ne sommes pas des touristes ! Nous sommes des Parisiens de passage qui reviendront bien sûr, pour une visite plus fouillée !

Giovanni Merloni

Un havre d’insouciance au Havre (Atelier de vacances n. 4)

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Un havre d’insouciance au Havre

Dimanche 6 août, il y a donc six semaines, j’étais à Honfleur.
J’ai énormément aimé ce village de pêcheurs s’accrochant sur une colline lumineuse. J’ai aimé le voyage hasardeux que j’ai dû faire en venant du Havre…

Hasardeux pourquoi ? direz-vous. Parce que j’ai dû emprunter le pont de Normandie et que, survolant la Seine immense, j’ai eu peur. Oui, je sais bien que ce pont tient debout et qu’il est fait ainsi justement pour se passer des vents et des orages noirs. Pourtant, quand nous frottons les roues de notre utilitaire sur le ciment rugueux, nous ne pouvons pas nous dérober à la conscience de notre petitesse : si le pont résiste aux géants de la Nature, pourrons-nous, nous aussi, leur résister ?
Il s’agit bien sûr d’une peur irrationnelle, à laquelle s’ajoute un sentiment de précarité… lorsqu’on dépose des monnaies dans une espèce d’entonnoir blanc, sans savoir si ce truc métallique sera d’accord, s’il nous laissera continuer le voyage ou pas… Je ne sais vraiment pas dire où je me suis senti le plus égaré et menacé : au péage sans personne ou sur le pont sans poids ?

C’est vrai que ce pont réunit deux parties de Normandie assez différentes, du moins pour ce qui concerne les territoires bordant la Manche, mais ce qui me semblait évident en regardant une carte de la région quant à la distance dérisoire entre Le Havre et Honfleur est nettement contesté par cette expérience du pont. Un pont qui réunit tout en rappelant — à chaque mètre, à chaque hauban — qu’une séparation demeure :

Sous le pont de Normandie coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Même si j’arrive au-delà, la distance demeure...

Voilà pourquoi mon dimanche à Honfleur a été hanté par une étrange inquiétude, par le désir péniblement maîtrisé de revenir en arrière le plus tôt possible, de franchir à nouveau ce pont redoutable, de retrouver enfin mon havre d’insouciance au Havre !

Giovanni Merloni

Télégramme de Joseph FRISCH (la Ronde du 15 septembre 2017)

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Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui c’est le thème de(s) « accent(s) », dans tous les sens possibles. J’ai le grand plaisir d’accueillir Joseph FRISCH, auteur du blog JFrish Ma propre contribution est publiée sur Métronomiques de Dominique HasselmannMerci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde.
Giovanni Merloni

Notations (1)

Dans l’S, à une heure d’affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s’irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu’il passe quelqu’un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus.

Deux heures plus tard, je le rencontre cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : « Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus. » il lui montre où (à l’échancrure) et pourquoi.

Télégramme :

L’été passé (août) : métro départ ODEON: incivilités
hé ! hé !! méchant arrêt précipite pékin bousculé, métatarses piétinés
René (démesuré chapeauté…) tempête, éructe : déplacé peuchère ; l’égoïste assiège Napoléon !


Après :
même réseau ferré près REPUBLIQUE, penché (fenêtre)
là même pèlerin mâle, scotché à l’échancrure :
à l’infortuné Léo, René réclame bêtement boutonnière supplémentaire

Joseph FRISCH

(1) Dans cette première version (« Notation ») figurent peu de mots accentués : tiré, méchant, précipite, supplémentaire, où, échancrure et deux fois « à ») qui sont repris au-dessous.

Voici le sens de la ronde :
Dominique Hasselmann chez Elise https://mmesi.blogspot.fr
Elise chez Hélène http://simultanees.blogspot.fr
Hélène chez Noel Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/
Noel Bernard chez Dominique Autrou https://dom-a.blogspot.fr
Dominique Autrou chez Marie Noelle https://ladilettante1965.blogspot.fr
Marie Noelle chez Marie Christine https://mariechristinegrimard.wordpress.com
MC Grimard  chez Franck http://alenvi.blog4ever.com/articles
Franck chez Joseph https://jfrisch.wordpress.com
Joseph chez Giovanni https://leportraitinconscient.com/
Giovanni chez Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/
etc.

 

ÉCRIRE… (Zazie n. 58)

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ÉCRIRE…

Puisque je ne pouvais pas
Oublier ce que mon corps a subi
Ululer à la Lune ce que mon âme a perdu
Rêver impunément d’un paradis inexistant,

Longuement j’ai attendu que ma main
Écrive sur le sable des histoires farfelues
Sans queue ni tête et surtout désarmées.

À l’envers, par mille portes et fenêtres
Un plateau de théâtre a jailli de ma page,
Terrain vague pour des hommes sincères
Radeau branlant pour des femmes prospères
Escamotage aérien et souterrain gage
Seulement pour vous transmettre mon être.

Giovanni Merloni

Identité posthume (Zazie n. 57)

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  1. identité posthume

Identité posthume

Mon identité
dans un manteau d’ailes noires déguisée
fend l’eau trouble et agitée
d’une lagune de cire,
tout en glissant, en silence
dans la même absence
où elle se mire
ma mère toujours évoquée,
jamais morte.

Depuis la corniche grise,
d’en haut d’un balcon vert
s’affiche, frêle et muette
d’Alfredo mon grand-père la silhouette
ses pantalons à revers,
ses gestes de marionnette.

Ils sont près de lui, ma mère,
ses sœurs et son frère
dans cet édifice austère
au-delà de cette grille sévère
en haut de ce jardin de bambou
de gravier et de petits cailloux.

Qu’Alfredo n’est pas mort je le suspecte
puisqu’il s’arrime, énergiquement
à mon costume chiffonné.
Sans doute voudrait-il
m’accompagner sur le fil
de mon voyage à rebours,
de ma quête sans détours
à travers mille villes mortes
parmi mille frontières
dépassant mille portes.

nonno alfredo 72 x blog

Mes intentions hardies
s’échouent pourtant
sur l’indomptable énergie
de ses cheveux flottants
de son regard perçant
de ses hurlements ardents :
je redeviens l’enfant
pris au piège par la magie
de cet être au couchant
par sa patience infinie
et infinitésimale
par sa rigueur mathématique
par sa force morale
imposant sa joyeuse colère
parmi les feuillets du ministère
devant la table qui vient d’être dressée
rien que par moitié.

À rebours je trottine
au-delà des fenêtres clouées
arpentant de mes bottines
le couloir poussiéreux
où je gagne, bienheureux
les grands lits moëlleux
les lustres lunaires
les brosses à cheveux
le mystérieux secrétaire.

En rêve, mes souvenirs
ne bougent pas. Tel un menhir
de l’ombre jaillit la tante hilarante
m’offrant d’une gueule souriante
du pain du beurre du sel
et des bonbons au miel.
Alitée au fond du carrousel
près d’une cloison noircie
elle m’attend, amaigrie
la tante malade, son nez grotesque
se détachant contre la fresque
d’une Annonciation en copie.

Et toi, mère unique et adorée,
madone flamande et napolitaine
au visage de porcelaine
juste un peu sur l’épaule incliné,
avec ton joli double menton
et ton rire dense d’émotion
tu m’accueilles à tes pieds
et, tout en buvant ton thé
à petites gorgées,
tu m’emmènes, inspirée
dans la gorge de Roncevaux
où Roland meurt, nu-pieds
au chant piteux des oiseaux.
Quel héroïsme impossible,
cette bataille sans corps,
ce brouillard imperceptible
flottant au pas de la mort
contre la surface gonflée
d’une carafe brisée !

l'onda minacciosa 72

Dans la pénombre ouatée
du contre-jour, fermant un œil,
enfoncé dans son fauteuil,
la gueule cachée
sous une feuille éphémère
de journal, sourit bon et sévère
mon grand-père, feignant
des gémissements
ou des râles mortels. Pourtant
il nous guette
il nous écoute
il se laisse piétiner
il oublie d’exister.

À présent, il a disparu
glissant par le pas de la porte.
À jamais je l’ai perdu :
fredonnant quelques impertinences
il s’en va sans escorte
s’enfoncer dans un autre silence
.
Dans son escapade extrême
ma mère ne parle pas, de même
elle n’écoute pas. Elle pleure.
Mélancolique elle sème,
sur la couverture au teint blême
les photos d’avant la guerre
les petites lettres de mon père
les gaies entrevues révolues
avec ses amies disparues.
Les mains détendues, elle demeure
courageuse, poursuivant les mirages
de secrets qui n’ont plus leurs images,
de Venise inondée et repeinte,
des voyages en voiture, de l’enceinte
de Saint-Malo, de sa nichée enfantine,
des vacances en montagne, des cloches
retentissantes, et même de très moches
et répétitives vacances en colline.
Elle tient les bras écartés
sur le drap bien rangé.
Ou alors, recroquevillée,
sans cesse elle lit
s’adonnant à des rêves inouïs
dévorant tant d’histoires inachevées
tragiques, douces, tourmentées.

Vêtue d’un sobre tailleur
elle regrette, du fond de son cœur
qu’elle n’ait pas eu le bonheur,
avant-de-mourir, de mettre son nez
au château d’Aranjuez.

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

Loin dans le temps, étions-nous, comme on dit, très contents ? (Zazie n. 56)

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Loin dans le temps, étions-nous, comme on dit, très contents ?

S’agit-il d’une fuyante silhouette,
Ondoyant à rebours dans ma tête
Ulcérée de regrets ?
S’agit-il d’une geôlière aux aguets ?

Loin dans le temps,
Étions-nous, comme on dit, très contents ?

Survolant les paysages ouatés
Obéissant aux désirs inchangés
Lorgnant les alouettes au passage
Éblouis par leur drôle de langage
Imitions le soleil et la pluie
Longeant la mer, son onde infinie.

Écoutant des guitares, au pas du
Xylophone,
Accrochés au téléphone,
Camouflés par de longs cheveux
Tétanisés par la terreur de l’adieu
Enthousiastes de l’amour dangereux
Mariés ou célibataires
Étoiles filantes ou boucs émissaires
Nous étions sans doute, au faubourg
Tous jaloux de Serge Gainsbourg.

Giovanni Merloni

Anna Karina et Serge Gainsbourg, 1967

(Sous le soleil exactement)

 

Ce que nous avons été (Zazie n. 55)

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Ce que nous avons été

Ce que nous avons aimé
passionnément
Ce que nous avons volé
distraitement
Ce que nous avons désiré
secrètement
Ce qu’on nous a donné
négligemment
Ce que nous avons eu
généreusement
Ce que nous avons vu
imprudemment
Ce que nous avons ressenti
vivement
Ce qui glisse de nos mains
définitivement
Ce qu’il nous reste dans les mains
inutilement
Ce que nous avons été
involontairement.

Giovanni Merloni

« …survivre aux siens, c’est une vie de détresse sans fin ! » (un extrait du dernier roman de Valère Staraselski)

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Cracovie, la Halle aux Draps.

« …survivre aux siens, c’est une vie de détresse sans fin ! »

«… Je peux vous dire que dans le ghetto, à l’intérieur, les jours, les nuits étaient lourds, infiniment pesants, parce que nous connaissions l’issue : nous savions que nous devions aller à la mort… On attendait, on attendait. Oui, c’est ça, péniblement on attendait… Chaque jour était une épreuve recommencée, il y avait des adieux entre nous, des pleurs…
Notre espoir de vivre était maigre, très maigre. La mort était partout, jusque dans les mouvements de l’air, les rayons du soleil. Personne n’avait plus la tête à rien. On se couchait en y pensant, on se levait en y pensant, on faisait nos besoins en y pensants. Comment aurait-on pu dormir en sachant qu’une mort inéluctable nous guettait ? On n’avait qu’une seule demande sur les lèvres : pourvu que cela dure au moins jusqu’à demain. Le soir venait, la nuit tombait et chacun se refermait sur lui-même, dans une torpeur brute. Et le tic-tac de l’horloge de la grande pièce nous accompagnait dans une nuit sans sommeil… Car on attendait la mort, comprenez-vous ? pleinement conscients de cela. Et voilà que trois heures sonnaient et puis quatre heures… Autant vous dire qu’au matin, dehors, on marchait en ne voyant ni la rue ni les gens. »
Un bruit de déglutition ponctua son propos. Maxime, dont la grosse figure perdait toute expression, avalait sa salive.
« On a dit et répété que nous étions allés à l’abattoir passivement. Comme des veaux, comme des moutons ! Mais enfin, le choix le plus évident, le plus fondé, le plus normal, oui, c’était de mourir ensemble. Non ? À quoi bon vivre s’il ne reste plus personne ! Qu’il m’arrive ce qu’il arrive aux autres, voilà ce que nous pensions… Tous ! Et ma famille, elle aussi, pensait de la sorte. Plutôt la mort que la séparation !… »
Il marqua une courte pause car il était un peu essoufflé.
« Et je le pense encore car survivre aux siens, c’est une vie de détresse sans fin ! Ceux qui ne savent pas cela devraient se taire. Moi, la perte des miens me lacère toujours la poitrine chaque jour que Dieu fait… »
À présent, il fixait ses mains.
« Mais, à l’époque, disons que mon idée à changé peu à peu… un soir, après avoir appris l’évacuation de Lublin, nous avons été quelques-uns réunis à nous demander ce que nous allions faire lorsque notre tour viendrait. Qu’allions-nous faire quand ils commenceraient à nous évacuer ? Certains, jeunes ou vieux, ont répondu qu’ils iraient où les Allemands leur ordonneraient d’aller. D’autres, un certain nombre de camarades, ont décidé de ne pas se laisser déporter. De résister. De ne pas se laisser emmener en captivité en Allemagne. De ne pas se laisser tuer ! J’avais dix-sept ans, et même si je me sens encore coupable à l’endroit des miens, n’empêche qu’à ce moment-là j’ai choisi de ne pas subir… »

Valère Staraselski
Extrait du roman « Le Parlement des cigognes », le cherche-midi 2017, pages 64-65

 

Interview à Valère Staraselski au sujet du roman « Le Parlement des cigognes »

« La beauté du vivant » dans « Le Parlement des cigognes » de Valère Staraselski

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« La beauté du vivant » dans « Le Parlement des cigognes » de Valère Staraselski

« Le Parlement des cigognes » de Valère Staraselski vient juste de sortir dans les librairies. Il sera sans doute l’un des textes les plus convoités de la rentrée littéraire 2017. Pour ne pas en gâcher la découverte et pour éviter que le dévoilement de sa trame et du caractère de ses personnages soit reçu comme une représentation exhaustive du livre, je me bornerai à vous partager mon ressenti et quelques réflexions parallèles que ce roman me suggère, sans trop dire de l’histoire racontée.

D’autant plus qu’en général, dans les textes de Valère Staraselski, quoique structurés avec la perfection d’une architecture gothique, la trame se développe en filigrane jusqu’à devenir invisible pour accorder le maximum d’espace à des voix humaines : les voix de jeunes Français en vacances à Cracovie ; la voix du vieux Zygmunt, victime et témoin des horreurs perpétrées contre les Juifs en Pologne ; la voix de l’auteur, véhicule généreux et sévère de notre conscience collective à la recherche d’elle-même.

Quai de Valmy, Paris Xe, juin 2017

J’avoue d’abord que j’ai dû lire deux fois ce livre pour en savourer jusqu’au bout l’atmosphère unique et mieux comprendre le caractère et le rôle de chaque personnage dans la narration.
Je pense d’ailleurs que la plupart de lecteurs auront, comme moi, cette exigence de « revenir en arrière » pour une deuxième lecture, notamment de la première moitié du roman. Cela est d’une certaine façon voulu par l’auteur, car, tout en glissant dans les comportements et les mots des personnages une action narrative dense et cohérente, il semble avoir le souci majeur d’aller vite, d’atteindre au plus tôt et de la façon plus légère possible le noyau central, où toutes les énergies se rassemblent avant de se lancer dans une enquête plus approfondie autour de ce qui s’est vraiment passé en Pologne pendant et après la Seconde Guerre. Car il y a toujours des choses à découvrir qu’on ne savait pas, ou alors qu’on avait laissé de côté…
Refermant le livre après cette deuxième lecture, j’ai songé d’emblée à la campagne malchanceuse de Napoléon, traversant l’Europe presque sans contraintes jusqu’à Moscou. Une traversée que les Russes avaient rendue facile, brûlant leurs villes et se retirant au fur et à mesure vers l’est, de plus en plus gagné par le gel hivernal.

En fait l’histoire racontée par Valère Staraselski se déroule de nos temps en Pologne, lors d’un février aussi lumineux que gelé, rigide au-delà des habitudes de cinq jeunes Français qui décident pourtant, au petit matin du seul jour de liberté qu’on leur accorde après un stage plutôt engageant, d’arpenter à la petite course la ville presque vide de Cracovie engouffrée dans la neige.

Les cinq camarades, guidés par la curiosité de David et le charisme féminin de Katell, traversent les premiers chapitres du livre avec la même insouciance mêlée de méfiance que devait avoir l’Armée française lorsqu’elle pointait au cœur de l’Europe de l’est. Un sentiment de suspension et d’étrangeté est d’ailleurs presque inévitable, tellement la ville de Cracovie, avec ses rues larges et presque inhabitées, diffère de Paris, par exemple, tandis que les paysages traversés pour rejoindre les différents quartiers de la ville polonaise — pour visiter les deux ghettos de Kazimierz et de Podgórze — diffèrent aussi des paysages français, même les plus nordiques.

Constellée de petits événements révélateurs de nos temps actuels et de l’atmosphère typique des escapades organisées par un invisible patron passionné de l’Europe, cette traversée profite de l’équilibre ainsi que de la clarté narrative de Valère Staraselski, pour laisser au lecteur la possibilité de s’emparer petit à petit du sens de cette histoire « difficile ».

Voilà pourquoi les cinq échantillons de la jeunesse française sont embauchés par l’auteur en tant qu’acteurs et spectateurs comme s’il s’agissait du tournage d’un film.
Je vous ai cité ci-dessus le fameux Guerre et Paix (1), mais ce serait également adaptée l’image de la bataille d’Alexandre Nevski (2) contre les Teutons sur le lac gelé : comme les chevaliers aux équipements légers du film de Sergueï Eisenstein, nos cinq enfants de la patrie française semblent courir sur une couche de glace subtile à la veille du dégel.

Si la couche de gel — représentée par la neige recouvrant Cracovie de façon uniforme — évoque sans doute l’Histoire toujours cachée, repliée sur elle-même et réfractaire à toute nouvelle découverte, on est bien conscient que tôt ou tard cette couche même se brisera bruyamment, comme le lac Peïpous sous le poids excessif des armures teutoniques, laissant finalement affleurer la Vérité.
La méthode cinématographique adoptée pour raconter cette première moitié du Parlement des cigognes emprunte d’ailleurs plusieurs suggestions aux plus récents et importants films sur la Shoah, tels Le Pianiste (3) et La Liste de Schindler (4).


D’habitude, le thème de l’extermination nazie, particulièrement atroce en Pologne, ne se laisse pas aborder facilement. Au-delà des innombrables témoignages — tel le Journal d’Anna Frank (5) ou Si c’est un homme de Primo Levi (6) —, la reconstruction romanesque ou cinématographique des horreurs perpétrées par les Allemands et par leurs complices a toujours été un défi dangereux. L’auteur ou le réalisateur peut risquer en fait de laisser trop transparaître sa vision personnelle ou politique des choses, ou alors, au contraire, de s’essayer à une objectivité excessive qui enlèverait toute émotion. Tout cela n’arrive pas dans le roman de Valère Staraselski, en raison de son extraordinaire équilibre et de son sincère penchant pour l’humanité tout entière qui l’amène à refuser nettement toute vision préconçue et aprioriste.
Ce n’est pas donc un hasard si notre auteur fait démarrer cette « marche pour la vérité » par la citation de deux films cités. En fait, si le film de Roman Polanski rejoint pleinement la plupart des attentes de vérité et de partage, car il se base sur une histoire authentique, écrite avec le sang même du réalisateur, en celui de Steven Spielberg, juif lui aussi et persécuté avec sa famille, on reconnaît la rigueur d’un document d’histoire que tout le monde peut saisir et assumer. Il s’agit en plus du cadeau magnifique qu’une gigantesque machine à films nous a offert, nous aidant à comprendre davantage ce qui s’est passé en Europe entre 1940 et 1945.

Quai de Valmy, Paris Xe, juin 2017

Revenant à nos cinq jeunes gens — David, Katell, Maxime, Charlotte et Cyril — il faut dire qu’en débarquant en Pologne il n’y connaissent presque rien de son Histoire, des horreurs qu’elle a subies ou de ses moments glorieux. Avant de partir, le père de David lui a donné quelques renseignements, lui fournissant une « piste ». Celui-ci a donc envie, seul parmi tous les autres, de trouver le camp de Plaszów où des milliers de Juifs polonais ont été méticuleusement tués par les occupants :
« …Avant, à cet emplacement, il y avait deux cimetières juifs. Les nazis les ont détruits. Et les pierres tombales ont tout de suite servi à faire des routes. Ça s’est passé en 1942, quand on a construit le camp… Un camp de travail où on mourait beaucoup. Après, en 1944, c’est devenu un camp d’extermination… Avant que les Russes n’arrivent, les Allemands ont tout démantelé… Depuis, c’est ce terrain vague, là, devant vous, devant nous… »
David assume par cela la fonction de guide naturel du groupe, mais lorsqu’il réussit finalement à emmener ses amis jusqu’à ce redoutable endroit, sa mission ferait faillite s’il n’y avait pas ici même la maison où l’on avait joué une scène cruciale de La liste de Schindler et s’il n’y avait pas Katell qui connaissait le film par cœur et par celui-ci se passionnait elle aussi à ce drame.
À travers les mots engagés de David et la reconstruction du film de Spielberg qu’en fait Katell, on n’atteint bien sûr que des échos de la vérité atroce des ghettos et des camps d’extermination. D’ailleurs, la fouille des lieux où les Juifs polonais ont attendu ou subi la mort aurait laissé une impression bien incomplète du rapport de ses lieux avec leur histoire, s’il n’y avait pas eu, au terminus de ce marathon, la visite au premier étage de l’ancienne halle aux draps de Cracovie…

Quai de Valmy, Paris Xe, juin 2017

Si la première partie de ce roman incontournable était consacrée au gel et à la vitesse insouciante, avec des haltes de curiosité prudente, la seconde moitié sera vouée à une chaude immobilité offrant un abri à l’échange de terribles vérités.
Il arrive donc, presque à moitié de notre histoire, que le film de cette traversée, juvénile et physique, suivant les sentiers et les rues de la douloureuse ville de Cracovie, s’échoue enfin sur une façon alternative de communiquer (et de s’interroger sur les côtés encore obscurs de l’occupation nazie qui s’y est déroulée) quand le relais passe, de façon tout à fait naturelle, à la voix humaine ! Il n’y a rien qui puisse égaler la voix humaine dans la transmission de la tragédie des hommes.
Et ce sera le témoignage direct et authentique d’un personnage tout à fait inattendu qu’imposera enfin la Vérité, de façon qu’au fur et à mesure la mémoire collective s’installe correctement.
Dans l’ancienne halle aux draps de Cracovie, David, Kettel et leurs amis pourront enfin satisfaire leur amour pour la vérité, bien au-delà de leurs attentes. Car ils rencontreront, encore en vie, un témoin désormais rarissime d’horreurs longuement cachées qu’on a su jusqu’ici soustraire à toute enquête… Il s’agit d’un homme âgé de quatre-vingt-quatorze ans va, retourné pour la première fois dans la ville qu’il avait quittée en 1946. Par sa merveilleuse rêverie, suspendue entre la mémoire et l’espérance, celui-ci « transmettra » une vérité assez explosive, ayant sans doute en perspective des effets positifs sur ces quelques jeunes intelligents et volontaires. 

Laissez-moi rappeler, à ce propos, une affirmation très poignante d’un ami psychanalyste (7) : « C’est la rêverie de la mère qui fait déclencher la volonté de l’enfant ». À cette vérité ajouterais-je l’importance de la métaphore dans toute poésie ayant le but de transmette des émotions sincères.
Dans le livre de Valère Staraselski, la métaphore est représentée par les cigognes réunies en Parlement dans un incontournable tableau de la pinacothèque… de Cracovie. 
Il s’agit d’une métaphore à plusieurs facettes, comme le lecteur le découvrira, dont la principale revient à la valeur irremplaçable de l’animalité, de l’exemple que les animaux donnent aux hommes, de la nécessité absolue de mettre un frein à la destruction de la Nature partout dans la planète. Pour l’homme suranné que les cinq marcheurs rencontrent au pied de ce tableau, les cigognes représentent l’envie de vivre, le courage de vivre, la force pour se battre à nouveau.
« Mais pourquoi donc le peintre a-t-il donné ce drôle de titre à son tableau, Le Parlement des cigognes, ce n’est pas commun, non ? », demande Kettel.
« J’avoue que je ne sais pas…, répond le vieux Zigmunt. Elles sont rassemblées, elles forment un ensemble et c’est peut-être en raison du bruit qu’elles font, vous savez, en claquetant avec leurs becs, cela peut faire penser à une assemblée d’élus. Sûrement qu’elles se chamaillent, mais au moins vivent-elles en paix, comme il est d’usage dans une démocratie ! »

Partant de cette métaphore et de cette image des cigognes aussi agréable que solennelle, l’ancien rescapé du ghetto de Cracovie s’adonne à une rêverie où chacun des souvenirs de son incroyable expérience devient une parabole ou une fable aussi terrible que magique.
« Je n’ai jamais autant trouvé de trèfles à quatre feuilles... » déclare Zygmunt au cours de son récit, tandis que le lecteur se réjouit, intérieurement, de chacune de ses révélations comme d’une nouvelle trèfle à quatre feuilles…
En fait, par sa rêverie, ce vieil homme généreux et inquiet pour le futur de notre planète laisse jaillir de la tragédie l’espérance et de l’horreur la beauté :
« Par la volonté des nazis, j’étais ravalé au rang de bête, mais, loin de représenter pour moi une déchéance, cela est peu à peu devenu dans mon esprit un progrès, un accroissement de mon humanité. » Car il a le goût de se sentir « … vivant, d’appartenir à la grande tribu des êtres mortels et qui se doivent fraternité pour la raison même qu’ils sont mortels ! »
Pendant l’hiver, il vit l’enfermement d’un être constamment menacé « … en quête, en attente de voir les cigognes, de redécouvrir leur beauté lente, leur beauté immobile, la beauté simple des cigognes… Quand on n’a rien, ce qui est beau nous appartient. Oui, tout ! Les trilles des oiseaux, les papillons qui voltigent dans les branchages, la brise pure de la forêt et des champs, les crépuscules qui s’allongent au printemps et même le cri des corneilles qui annoncent le soir. Oui, la beauté !.. L’horreur de ce monde, la cruauté de l’existence, ça engendre la folie ! Mais heureusement, la beauté est une force, oui la beauté du vivant !…
»

Je laisse au lecteur la suite du merveilleux récit de Zigmunt, qu’une espèce d’accélération convulsive — ponctuée de scènes d’enfermement et de peur, mais aussi de courage et d’espoir — rendra de plus en plus émouvant, léger et… juste !

Giovanni Merloni

Valère Staraselski

(1) Film réalisé par King Vidor en 1956
(2) Film réalisé par Sergueï Eisenstein en 1938
(3) Film réalisé par Roman Polanski en 2002
(4) Film réalisé par Steven Spielberg en 1993
(5) Journal, Anna Frank (1929-1945)
(6) Si c’est un homme, Primo Levi (1919-1987)
(7) Paolo Perrotti (1926-2005)

Si je rouvre mes yeux (Zazie n. 54)

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Si je rouvre mes yeux

Si je ferme les yeux
te vois juste au milieu
d’un redoutable adieu
que fouettait le vent.

Le soupir de ta peau
suffoquant tes ardeurs,
de ta robe, en troupeau
explosaient tes couleurs.

Je mourais extasié
par ta fuyante beauté
se sauvant dans une fleur
épinglée sur mon cœur.

Si je rouvre mes yeux
dans le noir mystérieux
de la nuit longue d’un vieux,
ton étoile noctambule
par-à-coups me bouscule
en caressant mes rides
de sa voix minuscule
et limpide.

Giovanni Merloni