Les sept désirs d’un septuagénaire (Extrait de la Ronde du 15 mai 2019)

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Aujourd’hui, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 mai dernier, autour du thème « désir/s », publié ce jour-là sur le blog JFrish de Joseph FRISCH.
G.M.

Giovanni Merloni, Le duo, acrylique sur toile 61×46 cm, 2019

Avant 1968, dans ma langue d’origine, le mot « désir » était presque un tabou, évoquant sans doute, sous l’empire absolu d’une église omniprésente, le « desiderio della mela » (désir de la pomme) dont Ève fut subjuguée, précipitant l’immense peuple des humains dans la faute et, par conséquent, dans les pièges du pouvoir absolu et de la censure.
Certes, dans l’incontournable film en bande dessinée de Walt Disney, Cendrillon chantait de sa voix argentine :

«…Les rêves sont des désirs » .

Et, bien sûr, les personnes cultivées avaient retenu une notion plus ou moins vague de la leçon de Freud, ô combien sage et libératrice !
Les pauvres adolescents comme moi, tiraillés par les devoirs et les urgences brusques d’une nouvelle vie jaillissant sans transition des cendres de l’enfance, recherchaient les réponses dans les livres.
Heureusement, dans notre appartement spartiate — que ma mère avait su quand même rendre élégant —, il y avait une bibliothèque où les livres maudits n’étaient pas cachés !
Mon premier maître d’insoumission ce fut le Boccace, prodigieux connaisseur des langues anciennes et courageux témoin d’une grande vitalité souterraine au sein d’une région — la Toscane au XIIIe siècle — où les préceptes de l’église cognaient contre une société en brusque évolution. Sa magistrale ironie ne se séparait de l’aspiration aux sentiments purs et élevés qu’en face de l’évidence des faits et des comédies que le désir provoque, surtout quand il est contrarié ou empêché.
Par le biais de la dérision des prêtres ou des moines maladroits, de mes ingrats treize ou quatorze ans, j’apprenais l’innocence de cette force animale suscitée par le désir irrépressible d’aller à la rencontre de la différence.
Mon deuxième maître a été Choderlos de Laclos. Ses « Liaisons dangereuses » à la couverture céleste, tout en m’ouvrant ce monde du XVIIIe siècle propice au dialogue épistolaire, révélèrent à mes yeux le véritable enjeu : ce que le désir déjouait c’était la possibilité d’être libre. En attendant la liberté, on s’accordait le plaisir d’être des libertins… Une façon peut-être de lutter pour avoir une orbite dans le firmament hiérarchiquement établi de la cour du Roi.
Avec le temps et les lectures, où les romans occupaient la plus grande place, j’ai appris enfin que le désir ne peut pas être relégué au seul témoignage de notre vie amoureuse ou, pour mieux le dire, sexuelle.

Ensuite, avançant dans le chemin de la vie, on se voit au fur et à mesure démunis, hélas, face à certains genres de désir. Il y a pourtant une sorte de compensation : de nouveaux désirs remplacent les anciens. Ou, tout simplement, ils s’y ajoutent selon une progression directement proportionnelle à l’âge. Si après les 12-13 ans on n’a qu’un désir au monde, après 20 ans on en a deux, trois après les 30 ans et ainsi de suite…

Les sept désirs d’un septuagénaire

J’ai le désir de retrouver le souffle après la chute,
renouant brusquement avec les surprises du jour.

J’ai le désir de changer en sourire de joie
la grimace figée d’un émoi délétère.

J’ai le désir de remonter la montagne
en écartant dignement les cailloux roulants.

J’ai le désir de nous frayer un chemin de liberté
main dans la main avec mes camarades en colère.

J’ai le désir de sortir indemne
de l’abrupt récit de notre histoire trahie,
leurrée par la beauté des lieux où nous avons grandi.

J’ai le désir de partager le projet gigantesque
d’un monde respectueux de lui-même,
de peuples qui cessent de se suicider,
de gens qui arrêtent de s’entretuer.

Et je désire enfin qu’on laisse vivre
les poètes et les bêtes,
les arbres et les Vénus en marbre,
les insectes et les architectes,
nos villes natales avec leurs cathédrales,
les vérités des livres et des humains ivres !

Giovanni Merloni

« Mémoire comme citadelle préservant des amours en cage… » (Rencontre des Poètes sans frontières avec Kim Waag)

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Christian Malaplate, Kim Waag et Claire Dutrey

« Mémoire comme citadelle préservant des amours en cage… »

« Dans l’univers de la poésie, le voyage est inégal. On se laisse plus facilement bercer par des rythmes connus, déclenchés au fur et à mesure par les strophes célèbres des Maîtres incommensurables, ou alors par les voix abruptes, en contre-chant, de quelques poètes maudits. Cependant, au cours de notre navigation, il nous arrive de frôler de nouvelles constellations, des voix inattendues qui d’un coup nous intriguent ou alors s’emparent de notre enthousiasme au fur et à mesure de leurs apparitions sur le plateau de la scène ouverte… »
Voilà ce que m’a confié l’un des participants, vendredi dernier, le 24 mai, à la rencontre des Poètes sans frontières — au Hang’Art, 63 quai de Seine, 75019 Paris —, consacrée à Kim WAAG, une poète à part entière tout en étant depuis toujours chanteuse, musicienne, danseuse et plasticienne.

Dans le petit espace perturbé par les sirènes des ambulances et les bruits désormais familiers d’un local consacré à l’éphémère contemporain, il était difficile sinon impossible d’accueillir même un échantillon des performances musicales-poétiques dont Kim WAAG fait souvent cadeau au public médusé de la salle Pétrarque de Montpellier ou au sein de l’association Cadence Art Vocal qu’elle anime, avec le soutien du maire-poète, dans la commune de Palavas-Les-Flots.
Au commencement, l’absence de Vital Heurtebize, actuellement au Canada, laissait serpenter une certaine inquiétude parmi les participants. Avec très peu de mots efficaces, Vital Heurtebize aurait d’emblée « situé » l’invitée et son monde poétique dans la dimension réelle, humaine, dont tout un chacun avait besoin pour apprendre jusqu’au bout la valeur de ce qu’elle allait nous partager.
Heureusement, à la place de Vital Heurtebize, il y avait Christian Malaplate, un homme tout à fait à la hauteur de cette tâche, partageant, en tant que vice-président des Poètes sans frontières, le même esprit fondateur, engagé et engageant que Vital Heurtebize reconnaît à la poésie. En plus, à travers les émissions « Traces de lumières » (poésie et Carnets de voyage) qu’il anime auprès de RADIO FM PLUS 91fm, dont il est Président, Christian Malaplate consacre énormément d’énergies et d’intelligence au partage de la poésie avec le souci constant de l’approfondissement et de la qualité. Poète et écrivain reconnu, Christian Malaplate a mûri une grande expérience de passeur de poésie et d’animateur de scènes ouvertes où jusqu’ici quatre mille poètes ont pu s’exprimer, apprenant à mesurer leur univers intime à l’échelle branlante d’auditoires exigeants et sensibles.

Enfin, grâce aux lectures denses et pertinentes de Claire Dutrey et à la présentation illuminée de Christian Malaplate, ceux qui voyaient Kim WAAG pour la première fois ont été bien aidés à en entendre et savourer à fond le message poétique.
Certes, l’envie demeure, en moi, d’assister prochainement à une performance poétique et musicale de Kim WAAG, comme « L’envol » par exemple, dont j’ai pu apprécier à la maison le splendide CD.
En manque de la dimension spectaculaire, qui fait évidemment partie de la personnalité de notre invitée, elle a pu néanmoins dialoguer de façon approfondie avec les autres poètes présents, ce qui a rendu finalement cette rencontre chaleureuse et sincère.

Accompagnés par la voix incontournable de Claire Dutrey, vous lirez ci-dessous quelques-uns des poèmes publiés dans « Paix dans le cœur. Un chemin de poèmes rassemblés ».
Ils correspondent, je crois, à une suprême exigence de décantation de l’essence et de l’essentiel de la vie, que Kim Waag a voulu extraire du magma d’une incessante création au service de la musique et de sa dimension théâtrale.
Fille de Cécile Waag, elle aussi poète reconnue, Kim WAAG a suivi avec une rigueur tout à fait prodigieuse les deux parcours parallèles de la musique et du chant et celui des arts plastiques. À l’origine, elle chantait surtout et au fur et à mesure qu’elle apprenait à créer des musiques d’accompagnement (d’abord aux poèmes de sa mère) elle a atteint un niveau de maîtrise musicale et de familiarité avec les mots lui ouvrant les portes de la poésie, sous forme de paroles pour ses chansons ou de poèmes libres tout à fait autonomes.
Je vois en ce parcours, et dans son penchant pour la mise en scène de spectacles au sens accompli, une véritable vocation théâtrale, la seule qui peut justifier d’ailleurs la cohabitation en elle de nombreux talents qui, en dehors de l’événement théâtral, se feraient réciproquement la guerre.
Je ne peux pas développer ici une trop longue réflexion que j’ai à cœur, sur le rapport entre la poésie et la chanson. Une grande partie des auteurs de chansons — Charles Trenet, Jacques Brel, Georges Brassens, Georges Gainsbourg, Léo Ferré et Barbara, par exemple — sont des poètes et même de grands poètes. En tout cas, tout en partageant ce qu’observe Christian Malaplate dans une émission de « Traces de lumières » consacrée aux poèmes en musique, je crois qu’en général la poésie n’ayant d’autre accompagnement que la musique des mots est finalement autre chose vis-à-vis de la chanson. Comme il arrive entre le roman et le film qui s’y inspire, il y a une distance, un décalage important entre la poésie et la chanson. Et aussi entre la chanson et la poésie accompagnée par la musique.

Je crois que Kim WAAG, ayant tout expérimenté de ces trois possibilités expressives, mérite toute notre attention pour chacune d’elles. Est-ce qu’elle se prend jusqu’au bout au sérieux ? se dérobe-t-elle, au contraire, comme une jongleuse très habile, aux lourdes responsabilités que comporte l’être, par exemple, une poète ?
Elle nous a confié que son but est la légèreté…

Par la seule musique des mots, dans ce recueil où le passé s’invite à petits pas, on découvre le désir irrépressible de revenir à l’intime, à la rêverie des « amours en cage » dont le dénouement, forcément caché, est quand même protégé par la mémoire.

Ce passage crucial de l’autodévoilement poétique de Kim WAAG me fait brusquement souvenir — pardonnez-moi de cette digression — d’une inoubliable promenade à Bruxelles, avec un couple d’amis très chers. Lui, un architecte totalement imprégné de culture française ayant eu une mère parisienne, nous conduisait avec légèreté et enthousiasme par les sentiers magiques de ses traversées universitaires, nous faisant découvrir de l’intérieur ce que Bruxelles était alors, dans les années 1970 et ce que cette ville extraordinaire demeure aujourd’hui, dans les années 2010. Notre promenade pleine de rires et de haltes aux comptoirs de la « Mort subite » s’échoua dans un petit café-bistrot derrière la Grande Place. Cette fois-là, nous ne nous arrêtâmes pas à boire : notre ami, à la vitesse d’un lièvre, nous invita à traverser des salles carrées combles de gens chuchotants… jusqu’à un petit escalier bien caché derrière un portemanteau très chargé.« Et puis, on montait là-haut ! » dit-il s’accompagnant d’un geste aussi inconsolable qu’élégant avant de faire demi-tour.
C’est dans la communion des émotions et dans le partage de nos plus douloureux secrets que la poésie et la joie de vivre se déclenchent à l’unisson.
Il suffit d’un seul geste, comme celui de mon ami de Belgique au bout d’une traversée fort évocatrice.
Il suffit d’un seul vers, au milieu de la « Traversée » poétique où Kim WAAG nous convie :

« Serait-ce de mauvais augure
De vouloir se débarrasser
Des images les plus obscures
Décramponnées à son passé ?

Mémoire comme citadelle
Préservant des amours en cage
S’attache à cette sentinelle
Ridée… »

« Il y a de belles salles, à Montpellier et partout dans la France, pour des retours éphémères à l’âge d’or de l’Arcadie poétique… », m’a soufflé dans l’oreille mon voisin de banc. « Tandis qu’ici, à Paris, tout semble se rétrécir ! En tout cas, même ici, avec la contrainte de s’exprimer sur un seul pied comme les grues, la scène ouverte a marché aussi bien pour l’invitée que pour les poètes présents… »

Giovanni Merloni

Claire Dutrey lit « Les routes » et « Écriture » de Kim WAAG

Les routes

Il est des routes droites
Rapides, attirantes
Des chaussées peu étroites
L’allure rassurante

Il est des routes courbes
Qu’on parcourt solitaire
Pour esquiver les fourbes
On accroît le mystère

Il est des routes sombres
Où l’on ne comprend pas
Ce qui agit dans l’ombre
Où s’égarent nos pas

Il est des routes fausses
Souvent l’on se fourvoie
Mais le destin nous hausse
Vers de multiples voies

Il est des routes vertes
Vibrantes de l’espoir
Peuplées d’hommes alertes
Toujours prêts à y croire

Il est des routes claires
Qui s’ouvrent devant nous
Dispensent la lumière
Que le matin dénoue

Alors toutes ces routes
Qui nous voient cheminer
Accompagnent nos doutes
Forment nos destinées

Kim Waag, Les routes, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 8-9

Kim WAAG etClaire Dutrey

Écriture

Rentrer en soi
Respirer l’espace intérieur
Cheminer le long de ses silences
Traverser les sentiers du temps
comme autant de possibles trajectoires :
Terres inconnues de l’écrit
Dont le mijotement tressaille au-dedans.

Nous, humbles créateurs de sons et d’images
Avançons à tâtons vers le profond de notre être
En pénétrant tout un monde mouvant.

Alors qu’on ne croit que décrire,
Les phrases emmènent bien plus loin les pensées
Dans des contrées encore inexplorées, en quête de vérité
La musique des mots anime des paysages singuliers
Qui notre vision transforme.

En ce voyage, Nul ne peut à l’avance connaître
Étapes ni destination.
Ainsi que l’Aimé toujours est inconnu
Après bien des années traversées ensemble
au coin du même feu,
Nous sommes à nous-mêmes des inconnus
À mesure que nous défrichons des terres nouvelles
jusqu’alors ignorées

Se tromper,
Hésiter,
Mot à mot avancer comme pas à pas
Ou se laisser aller dans un torrent de sensations
en longues phrases échevelées,
Revenir sur ses pas
Et, dans l’interrogation d’un regard chercher encor et encore
Quelle identité on ignore

Tandis que les poètes défunts s’amusent aimablement de
Nos inquiétudes d’explorateurs amoureux de mots
Et de rythmes
Qui fouillent la nuit noire,
Fébrilement nous inventons ces trésors porteurs de joie !

L’homme se cherche
Et par moments se trouve
Dans l’orchestration des paroles qui le façonnent

Pendant que la plume
Dessine les traits de cet incantatoire trajet
L’être s’épanouit dans une plénitude.

Kim Waag, Écriture, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 10-11

Claire Dutrey lit « Traversées » de Kim WAAG

Traversées

Voilà, ce matin j’ai brûlé
Des pans entiers de mon passé
Livrets pleins de mes écritures

De vieilles lettres abîmées
Et des almanachs éraflés
Des cahiers noircis par l’usure

Les flammes brûlaient mon visage
Et je voyais
Se consumer page après page
Tout mon passé

Dans le cœur une égratignure
Jusqu’à présent dissimulée
Révèle comme une fêlure
Une promesse effilochée

Un éclair tel une étincelle
Un tourment d’avant l’orage
Un souvenir infidèle
Fumée

Un coup de vent a emporté
Quelques feuillets tout enflammés
Arrachés à quelques brochures

Et devant mes yeux affolés
Un tas de brindilles allumées
Mit le feu dans l’herbe en griffure

Les flammes brûlaient mon visage
Et je tapais
À toute force sur les branchages
Entremêlés

Serait-ce de mauvais augure
De vouloir se débarrasser
Des images les plus obscures
Décramponnées à son passé ?

Mémoire comme citadelle
Préservant des amours en cage
S’attache à cette sentinelle
Ridée…

Quand le feu se fut arrêté
Laissant la place nettoyée
Pour la repousse de la nature

Sous les brindilles calcinées
S’exhalait un air parfumé
Prémices d’une vie future

Le soleil dorait mon visage
Et je voyais
Quelques morsures d’un autre âge
Se refermer

J’ai respiré la démesure
D’une soudaine étrangeté
Plus de repères dans l’aventure
Les tourments se sont envolés

Je ne me sens même plus frêle
Pas docile et pas trop sage
C’est la fête qu’une vie nouvelle
Présage

Maintenant que j’ai déroulé
Des pans entiers de mon passé
Enfin je me sens plus légère

L’histoire n’est pas oubliée
Mais les flammes l’ont épurée
La vie présente est une fête !

Kim Waag, Traversées, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 31-33

Claire Dutrey lit « L’infini » de Kim WAAG

L’infini

Que dit le batelier quand il navigue au loin,
Se laissant balloter au gré des vagues nues
Il avance au revers de la mer qui l’accueille :
Perpétuel roulis de la masse bleutée

Son regard se répand bien plus loin que la houle,
S’il cherche une limite à cette immensité
Alors sa vue se voile et son cœur est troublé,
Qui peut voir au-delà de l’horizon sans fin ?

Parti tôt ce matin relever ses filets
Dans le bercement calme, augure de l’aurore
Il aimerait pouvoir voguer sans aucun but
Se laisser dériver, explorer l’inconnu

Se remplir de lumière, accueillir les embruns
Sur ses joues, sur ses mains, lécher sa peau salée,
Se nourrir de soleil, sourire à l’Univers,
Dormir tout éveillé en respirant le ciel

Et son âme s’élève en un rayon de l’aube
Il revoit sa famille et ses amours passés
Son enfance joyeuse et ses parents défunts
Il rejoint tous les êtres, connus ou inconnus

Kim Waag, extrait de L’infini, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, page 47

Claire Dutrey lit « À la fin du jourL’infini » de Kim WAAG

À la fin du jour

À la fin du jour,
Quand l’agitation se dissipe
Pour laisser au crépuscule
La primeur d’un apaisement

À la fin du jour
Je m’étends près du tilleul
Pour accueillir les premières lueurs de nuit

À la fin du jour
Regarde les vols criailleurs des hirondelles
avant la sombritude
La silhouette des cèdres
encore éclairés vers l’ouest

Les nuées de moucherons groupés
Qui se déplacent en ondulant
Dans un bruissement d’air
Douceur de l’air, fraîcheur des plantes arrosées

Puis les chauves-souris au vol zigzagant
Comme ivres ou affolés.

À la fin du jour,
Les yeux perdus dans la vastitude du ciel
Je revois pas à pas le film de la journée écoulée :

Tumultes d’actions enchaînées sans relâche
Tâches accomplies,
Projets à peine ébauchés

À la fin du jour
Sous la voûte apaisante
L’agitation se dissout

Le corps lentement se dénoue
Il n’est plus temps pour les tracas

À la fin du jour
Même les arbres se calment
Et tous les petits insectes de l’herbe
S’endorment dans le soir

Avec Vénus et les premières étoiles,
Étincelles dans le noir
Tremblant sous la voûte immense,
Les oiseaux sont allés dormir

L’esprit s’élargit, la peau respire
Les pupilles se dilatent
Pour plonger dans l’océan de la voûte

Alors s’accueille avec bonheur
Le Silence.

Un disque argenté
Nage sur l’étang du soir
La lune est tombée !

Kim Waag, À la fin du jour, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 64-66

 

Claire Dutrey lit « Faire silence » de Kim WAAG

Faire silence

Face aux pensées qui nous assaillent
En éboulis d’émotions
Faire silence

Devant les trop-pleins d’arrogance
Dans les tourments de nos courroux
Faire silence

Dans les fossés où la démence
Parcourt ce monde en dissonance
Faire silence

Devant la beauté du zénith
Intuition d’une clairvoyance
Faire silence

Au côté de l’être adoré
Nourri de cette connivence
Faire silence

Dans la nef d’une cathédrale
Dont les vitraux au soir s’animent
Faire silence

Au chevet d’un ami défunt
Recueilli dans la souvenance
Faire silence

Assis à l’ombre d’un tilleul
Tout recueilli dans sa présence
Faire silence

Faire silence
Et habiter ce silence
D’une paix tout en nuances.

Kim Waag, Faire Silence, dans « Paix dans le cœur », La Nouvelle Pléiade, pages 68-69

Christian Malaplate présente « Paix dans le coeur » de kim WAAG

Le recueil « Paix dans le cœur » de Kim WAAG est la parfaite fusion des notes et des mots sur les chemins de vie. Et sur les rives de la mémoire il y a les chants de l’âme, malgré « les turbulences du temps ». Pour Kim WAAG l’essence de la vie, c’est le voyage intérieur.
Parce que la vie est un mélange d’ombres et de lumières, elle écrit :

Rentrer en soi
Respirer l’espace intérieur
Cheminer le long de ses silences
Traverser les sentiers du temps comme autant de possibles
trajectoires :
Terres inconnues de l’écrit
Dont le mijotement tressaille au-dedans

Elle sait dessiner l’ondulation de la vie. Elle devine que la musique énonce un secret dans la portée où affluent nos désirs. Dans la poésie de Kim WAAG, les voix aussi sont une invitation à la danse et à une longue communion des sens. Un désir d’éveil continuel. Il y a aussi toutes ses vibrations intimes qui sont inséparables du sentiment de la nature amie, confidente et consolatrice que nous associons à nos joies et à nos peines. Il faut savoir s’élever comme le « Goéland » :

En vol ascendant dans l’air immense
Plane, plane au-dessus de la mer.

Dans « Paix dans le cœur » la sonorité des mots est une création permanente d’images qui devient une méditation pour obtenir le calme de l’esprit et la paix du mental. Le moyen d’entrer en harmonie avec soi c’est aussi de savoir cultiver le silence.

Dedans, un monde de silence habité par l’esprit
Je me relie à tous ces êtres
Et retrouve en chaque lieu la paisible subtilité.
C’est un moment de reliance au ciel et à la terre.
À l’essentiel de la vie.
Gratitude.

Christian Malaplate

Christian Malaplate

Kim WAAG, poète, membre de la Société des Poètes Français et des Poètes sans frontières, également musicienne, plasticienne et danseuse!
Livres déjà parus : « Mer Force 7 », « Peintures en Haïkus ». Et deux CD de ses compositions en chanson poétique : « MykiVe » et « Envol ».
Lauréate de prix de poésie, à Terres de Camargue et de trois prix aux jeux floraux de Narbonne.
Organise des soirées de poésie à Palavas-les-Flors, avec l’association Cadence Art Vocal
.

Kim WAAG

Claire Dutrey et d’autres poètes participants

Alain Morinais et Marie VermuntOlivier Lacalmette

À qui, en quelle langue, raconterais-je mes abruptes déchirures et mes joies inconsolables ? (La pointe de l’iceberg n. 14)

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Giovanni Merloni, Vivre une idylle, acrylique sur toila 61 x 46 cm, 2019

À qui, en quelle langue, raconterais-je mes abruptes déchirures et mes joies inconsolables ?

On ne parle que de la grande consolatrice…

Mais il y a aussi une petite consolatrice dont je ne pourrais pas me passer, c’est-à-dire la littérature sous forme d’écriture à un autre où nous recherchons et toujours retrouvons nous-mêmes. En écrivant à cet être, connu ou inconnu, nous nous délestons de nos peines quotidiennes d’où vont inévitablement jaillir nos questions inavouables et intimes.
D’ailleurs, ce dialogue profond ne subissant pas les impatiences et les lassitudes typiques des colloques entre les humains est forcément hanté par la pensée de la mort comme contrebas constant de la vie, donc par l’attrait intermittent du passé qu’amènent la transfiguration du présent et l’évocation des rêves ou des cauchemars.

Des mannequins en vitrine boulevard Sébastopol, Paris

Dans mon désir de m’installer en France il y avait sans doute le charme irrésistible de l’ailleurs (« L’herbe du voisin est toujours plus verte »), mais aussi l’envie de revenir au rêve résistant et vif, déclenché bien avant du lycée par les rêveries de ma mère et de mes merveilleuses maîtresses de français : un rêve qu’ensuite alimentèrent les romans, les films et les chansons françaises où tout d’un coup, par-delà les décors que j’avais frôlé le nez en l’air lors de voyages aussi passionnants qu’interrompus, j’ai vu se cristalliser, comme dans une séquelle de films reconstitués par cœur, l’image d’un monde bien réel que je découvrais d’emblée familier.
Il s’agissait d’un univers urbain, homogène et disparate à la fois, qui se laissait connaître jusque dans les endroits les plus reculés où chaque vue d’intérieur paraissait merveilleuse et désirable dans la langue qui le racontait et même dans le silence abrupt où la vie de tous les jours montait à la surface toute seule.
Cette rêverie a laissé assez tôt la place à une véritable nostalgie de ce monde parallèle dont la vie se déroulait au-delà d’un miroir complice, tandis que cette nostalgie, elle, ressemblait au désir de retourner à l’enfance heureuse de mes premiers neuf ans, brisés irréversiblement par un banal changement de quartier.
Un beau jour, cette nostalgie-là et ce désir-ci ont fusionné dans une seule envie : être accueilli dans une maison appartenant à cet autre monde parallèle de Paris.
Et dans cette envie, il y avait la certitude que cette maison se révélerait fort ressemblante à celle de mon enfance.
Mon désir de retrouver le monde de Balzac ou Prévert et Truffaut a échoué heureusement sur l’amour des Français pour leur passé qui résiste dans l’image de la ville aux décors « institutionnels » et dans le soin extraordinaire qu’ils consacrent aux moindres traces et témoignages, se révélant tout d’un coup familiers pour moi.
En Italie, au contraire, je vois s’imposer de plus en plus le désir de tout effacer ou alors de stocker négligemment ce qui survit à la barbarie dans les caves d’un musée abandonné.

Des mannequins en vitrine boulevard Sébastopol, Paris

Ayant finalement ciblé la raison commune de mon transfert en France et de ma primordiale exigence d’expression, je pourrais désormais tourner la page et m’affranchir de la merveilleuse illusion envahissant mon esprit.
Cependant, un dialogue — ayant pour thème l’indispensable résistance, surtout esthétique, à la barbarie — s’est installé désormais, en moi, entre mes deux maisons et patries. Je reconnais que cela est bien singulier, mais elle est pour moi d’importance vitale cette recherche désespérée de survie animant les choses que nos ancêtres nous ont confiées.
Je ne peux pas raconter à l’Italie la France que je vis et apprends au jour le jour. Je risquerais de rédiger un guide assez maladroit et incomplet tout en percevant de l’incompréhension et de l’envie autour de moi.
Ce sera alors la France, non l’Italie, l’interlocutrice attentive ou distraite du récit parfois méticuleux de mes abruptes déchirures et de mes joies inconsolables.

Giovanni Merloni

Désir ou Amour (La contribution de Marie-Christine Grimard à la Ronde du 15 mai 2019

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Principe de la Ronde : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui nous devons nous tenir au thème du : « désir ». J’ai le grand plaisir d’accueillir Marie-Christine Grimard (@GrimardC), auteur du blog «Promenades en ailleurs ». Ma propre contribution est publiée sur le blog JFrish de Joseph FRISCH Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde !

« Le désir est bien au-dessous de l’amour, et peut-être n’est-il même pas le chemin de l’amour. »
Alain

Désir ou Amour

Le désir se niche dans les détails

Un battement de cil
Un frôlement de mains
Un parfum de jasmin
Un bruit de pas sur les pavés

L’amour efface tous les détails

Un instant d’éternité
Un goût d’immensité
Un parfum d’infini
Un partage sans limite

Le désir n’est qu’un pâle reflet de l’amour

Vouloir pour posséder
Désirer pour avoir
Gagner pour exister
Obtenir pour annexer.

L’amour ne possède pas,
Le désir convoité
L’amour libère,
Le désir asservit
L’amour transcende,
Le désir rapetisse
L’amour donne
Le désir prend
L’amour suffit.

Texte et image : Marie-Christine Grimard

Voici l’ordre de la Ronde du 15 mai : « désir »

Hélène Verdier écrit chez Marie-Noëlle Bertrand

Marie Noëlle Bertrand écrit chez Dominique Hasselmann

Dominique Hasselmann écrit chez Noel Bernard

Noel Bernard écrit chez Guy Deflaux

Guy Deflaux écrit chez Jean-Pierre Boureux

Jean Pierre Boureux écrit chez Marie-Christine Grimard

Marie-Christine Grimard écrit chez Giovanni Merloni

Giovanni Merloni écrit chez le blog JosephFrish

Joseph Frisch écrit chez Franck Bladou

Franck Bladou chez Hélène Verdier

 

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« Le mariage de mes parents » (La pointe de l’iceberg n. 13)

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Paolo Merloni, « Le mariage de mes parents », acrylique sur toile, 2001

« Le mariage de mes parents »

Dans une année 1969 commencée avec le même esprit dictant à Serge Gainsbourg, au-delà des Alpes, une chansonnette débridée et irrévérencieuse, je tombai, il y a cinquante ans pile, dans le piège maladroit et trompeur de l’utopie, embouchant, avec une cohue de confrères emportés par le même optimisme dangereux que moi, la voie de la paternité précoce.
Plutôt que se dérouler à l’enseigne de la liberté et de l’expérience (encore séparées, hélas, par la faible cloison d’un sentiment de culpabilité « non-catholique » profondément enraciné), cette année s’échoua pour moi dans la course folle d’Achille poursuivant une tortue ô combien difficile à rattraper !
Ce fut une année mémorable, dont je ne me souviens pourtant que de scènes courtes, amenant alternativement des rayons de soleil ou des foudres menaçantes… jusqu’à cet embarrassant poisson d’avril que mon frère m’apporta dans ce coin du bar d’en bas où j’avais pris l’habitude de me rendre, de temps en temps (avec un cher ami cette fois-là) pour jouer du flipper. Oui, le jour où j’appris que je serais père je m’acharnais nonchalamment sur ce truc diabolique, happé par le triste mirage d’une boule blanche pour recommencer !
Quelqu’un m’aura dit, ce jour-là, que j’avais fait « tilt » et dorénavant ma vie se précipiterait dans un changement obligé ressemblant moins à une catharsis héroïque qu’à un bagne. Mais la chose la plus difficile ce fut de parler à ma mère.

Toujours est-il que j’affrontai les joies conjugales avec l’élan d’un pionnier, réussissant en un seul mois à tout apprêter pour ce « mariage de mes parents » qui se déroula le 8 mai 1969. Un événement que mon fils Paolo, plus tard, immortalisa dans le tableau ci-dessus, successivement acheté par ma seconde épouse.

Ce fut sans doute l’amour qui nous amena le 29 novembre de cette année cruciale, presque deux ans pile après la disparition précoce de mon père adoré, son petit-fils homonyme, Raffaele, le premier de sept entre frères et cousins. Et, certes, dans cette époque lointaine et désormais révolue, il y avait autour de moi un univers d’hommes et de femmes de tous les âges avec qui j’entretenais des rapports exclusifs et profonds. Une longue passerelle de visages, de voix et de gestes typiques, pour la plupart disparus, auxquels je ne pouvais m’empêcher de faire recours comme à autant de sources inépuisables. Que reste-t-il, maintenant, d’un tel miracle de l’amour réciproque ? De l’amitié la plus sincère ? Il ne reste, je crois, que le désir impossible de revenir en arrière…

Giovanni Merloni

Les non-dits du silence (Rencontre des Poètes sans frontières avec Marie Vermunt)

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Dessin de Marie Vermunt

Claire Dutrey lit « Notre Dame » de Marie Vermunt
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Notre Dame

Notre Dame
Immolée sur l’autel de la Miséricorde

Sacrifice pointé dans le ciel
d’un cierge incandescent
se prosterne et sombre
dans le brasier dévorant
la forêt ancestrale.

Les larmes de plomb
brûlent les regards
dans une ferveur retrouvée.

Les samaritains
à bout de bras
aspergent le chemin de croix embrasé
la couronne d’épines miraculée
auréole d’espérances.

Marie Vermunt

Vital Heurtebize, Marie Vermunt et Claire Dutrey

Les non-dits du silence

Vendredi 26 avril, les locaux du Hang’Art accueillant Marie Vermunt, Présidente de l’association Renée Vivien et poète communicative et sensible, se sont interrogés au sujet de plusieurs questions ô combien profondes et difficiles. Cependant, les réponses ont été claires et nettes.
Oui, ce lieu de rencontres improvisées autour d’un verre et d’échos musicaux — venant moins de Paris que de notre encombrante planète — n’était pas indifférent à la « tragédie patrimoniale » de Notre Dame ni à l’hypothèse qu’une telle « mutilation », peut-être irréversible, annonce quelque chose de plus grave encore : un manque qui va marquer pendant longtemps la vie de tout en chacun, en gravant dans nos cœurs le sentiment d’une plus vaste déchirure. Une main invisible voudrait rendre méconnaissables, avant de les effacer, les lieux-témoins de notre civilisation. Une civilisation ayant réellement existé, où la valeur de l’éternité a jusqu’ici relié entre elles toutes les générations dans un effort commun et bien sûr dans le respect pour le travail prodigieux d’hommes et femmes extraordinaires qui ont sacrifié leurs vies pour nous offrir des repères et des bornes.
D’ailleurs, cet incendie maladroit qu’un inexorable vent de l’Est a voulu transformer en bûcher rapporte très vite à notre mémoire l’absurde « exécution » des journalistes de Charlie Hebdo ainsi que le massacre au Bataclan et dans les rues populaires de Paris. Même dans les différences, on marque en ces événements insupportables touchant au cœur de Paris et de la France la même indifférence iconoclaste, la même perversion obtuse ayant guidé les mains qui ont détruit Palmyre…
C’est un phénomène inquiétant et vaste, touchant aux différentes civilisations de la planète, par lequel voudrait-elle s’imposer une sorte d’interchangeabilité entre les non-lieux de la vie quotidienne et les lieux imaginaires et inexistants que la fiction numérique nous impose.
Ce qu’on nous annonçait dans Fahrenheit 451 de François Truffaut (1966) — et bien sûr dans le livre homonyme de Ray Bradbury (1953) — va-t-il donc se produire déjà, de façon visible ou invisible, devant nos yeux incrédules ?
Comme dans le film, serons-nous obligés de nous retrouver clandestinement dans une forêt épargnée par la furie aveugle de l’ignorance et nous débiter les uns les autres ce que nous avons pu retenir par cœur de cet immense patrimoine d’expressions et de gestes dans lequel nous avons grandi ?

« Je crois qu’ici, dans cette salle, il n’y a personne qui ne connaisse par cœur une fable de La Fontaine ou les vers de Maurice Carème… » : à partir de cette phrase, Marie Vermunt nous a très simplement expliqué son parcours de « combattante de la poésie ». D’abord, la poésie féminine, si méconnue en France et ailleurs, même dans les cas les plus heureux. En parallèle, l’enseignement de la poésie aux jeunes de Picardie : un enseignement passionné et passionnant, basé sur l’échange et sur la force formative de la voix directe de maîtres plus ou moins reconnus qui peuplent l’univers des mots. Enfin, sa poésie : une sorte de contre-chant et de notation épurée vis-à-vis de cette polyphonie poétique, solennelle et intime, dont elle ressent depuis toujours un écho familier.

Je ne saurais pas dire mieux que Marie Vermunt ce qu’elle exprime dans ses vers en clair-obscur portés jusqu’à la limite du silence. En lisant librement ses poèmes ci-dessous, écoutant la vive voix de Claire Dutrey qui s’y accorde prodigieusement et observant les trois dessins de l’auteur que je viens de choisir, vous noterez sans doute que le silence « a cappella » que le poète évoque comme repère ou décor de ses errances n’est pas que le silence qui sert à la musique et aux mots pour exister. Il ne s’agit pas seulement d’un espace muet entre deux percussions ou deux éclats de voix hurlés ou murmurés. Marie Vermunt nourrit bien sûr ses mots d’une longue et assidue fréquentation de la musique classique — notamment de la musique qui remplit les moindres espaces et interstices des cathédrales pour en ressusciter la vraie vie —, et elle nous signale en fait, de temps en temps, un lien précis, historique, entre les événements musicaux cités et le jaillissement de son acte poétique. Cependant, je crois découvrir dans sa poésie une profonde souffrance, à peine dissimulée derrière cet amour évident pour le mot le plus approprié, pour le sens le plus fidèle. Mais aussi une irrépressible rébellion, avec le besoin de renverser, certes respectueusement, le donné escompté et toute vérité officielle.

Au bout de mes attentives lectures de deux recueils que Marie Vermunt nous a partagés vendredi dernier, je me suis convaincu que notre « militante de la poésie », comme l’a justement appelée Vital Heurtebize, a su profiter de la solitude de son dialogue silencieux avec ses « êtres disparus ». Dans sa cohabitation avec le silence, elle a mûri en elle-même un tel esprit de la mesure, une telle maîtrise de la langue poétique qu’elle a pu arracher au silence les réponses attendues ! Et finalement, en « traduisant » ces réponses dans son œuvre cristalline, elle a trouvé la façon de tout libérer, pour notre plaisir et élévation spirituelle, jusqu’aux « non-dits » du silence.

Giovanni Merloni

Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016 : « L’élégance de l’écriture, richement imagée, fondée sur un lyrisme contenu exprime avec justesse une vision du monde, portée par une subtile émotion, une discrète mais évidente sensibilité »
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997 : « Un petit chef-d’œuvre de pensées poétiques ciselées dans la vie de tous les jours avec leurs images dessinées par l’auteur et leur musique choisie… »

Claire Dutrey lit les poèmes de Marie Vermunt (1)
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Sous la lampe qui vacille,

Les mots, arrachés à l’hiver, se posent
Sans un « je », sans un cri.

Et pourtant la fenêtre s’ouvre.
Et toute la vie fleurit
Du fond du terreau.

Cristaux en suspend,
Ciselés sur le vers
Mots posés sur ce recueil.

Cherchant le repos du regard
Au-delà de la Terre,
Au-delà de la mer.

Cette larme et ce cœur retenus
Dans l’instant du silence
A capella.

Incandescent…
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 9

Le poète, funambule,

Glisse sa plume
À fleur d’âme
Sur le vertige
Des heures suspendues.

Le verbe vacille
Dans la ronde sidérale
Des images
En incandescence.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 10

Vital Heurtebize et Marie Vermunt

Les mots se mêlent

Et s’entrelacent
Au gré d’une plume inspirée.

Énigmatiques ils se croisent
Dans les arcanes
D’une grille vacante.

Au fil des regards
Posés sur le monde
Ils tissent le poème.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 11

Le concert des chiens errants

Émaillent le silence nocturne.
Basse obstinée des aboiements
Mélopée des hurlements
Chant du coq à contre-temps.

Bestiaire cacophonique,
Troublante symphonie sérielle.

Le sommeil différé aux aurores
S’étire dans la moiteur diurne.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 15

Aurore

Le jour baille et s’étire.
Les lambeaux de lumière déchirent la nuit
Les labours exhument une brume pâle et glacée
Dans les paysages estompés le silence s’anime
Et la ronde du temps déroule les heures promises.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 17

Marie Vermunt et Claire Dutrey

Claire Dutrey lit les poèmes de Marie Vermunt (2)
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Le zéphyr se faufile

Dans la chaleur écrasante du soir.
Il caresse l’espace
D’une fraîcheur bienveillante.

Les feuillages frémissent d’aise
Puis s’agitent et se torsent
Dans un chorégraphe dantesque.
Sur le ciel menaçant une clarté éclate
Et paraphé le crépuscule
Alors que la foudre éructe sa colère
Dans un effroyable crépitement,

Puis la fureur s’apaise
Dans le silence ruisselant
Des paysages ravivés.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 22

La nuit consume les braises

De la fournaise diurne.

La fraîcheur se languit
D’une brise trop légère.

Le sommeil s’attarde
Dans la moiteur des heures lascives.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 23

Marie Vermunt et Claire Dutrey

Ce soir

Le ciel paré d’étoiles
Tire sa révérence.

Un dernier croissant de lune
Love son silence endormi.

Sa présence, indéfectible,
Enlumine vos mémoires somnambules.

Tandis qu’à l’orée de la forêt,
Les rameaux caresseront les saisons
Sur le marbre scellé par un long sommeil.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 25

Nuits blanches,

Pages blanches
Où les jours se réécrivent
À l’encre ombrageuse
Des pensées ténébreuses.

Nuit blanche, page blanche
Où les entrelacs raturés
Ruminent les incertitudes.

Nuit blanche, page blanche
Où se dessinent
Les rêves colorés.

À l’aube, le sommeil
Replie la page blanche
Dans les lambeaux flamboyants
De la nuit déchirée
Par les premières lueurs du jour.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 28

Marie Vermunt

Le jour s’éteint,

Pianissimo
Le sommeil se love
Dans le drapé des tendresses partagées.

Les pensées noctambules
Errent et se croisent
De songe en songe.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 30

La lanterne de son visage éclaire sa mémoire

Au comptoir des mémoires oubliées
Notre poète conversait avec la dame grise.
Sa plume trempée dans la cendre froide
Défiait l’injuste sceau de l’oubli.
Dans le dédale des marbres assoupis
Il pénétrait le silence infini.

La marquise des ombres a reployé ses ailes
Sur sa mémoire déchirée.
Enlacé tendrement, il s’est abandonné
Au baiser analgésique et glacé…

…Et son silence s’est endormi.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 35

Les souvenirs,

Parfums de la mémoire
Encensent le chagrin,
Attisent l’émotion
Exhalent l’absence
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 36


Dessin de Marie Vermunt

…suites poétiques d’un concert inspiré en l’Abbatiale
de Saint-Ouen à Rouen

Dans un vaisseau de pierre glacé

Le chant perce le chœur du silence.

Les accords frappent les ogives
Puis se répandent dans la nef
Baignée de lumière sacrée.

Les mouches piquent la note
Et volent l’écho du silence

La virgule apostrophe le verbe
Offre la pause à portée de mots.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 40

Accroché à l’étrave

Du vaisseau de pierre,
L’orgue fend l’espace et expire
L’âme luthérienne
Dans un choral rédempteur.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 41

Marie Vermunt

La musique fend l’espace à coup d’archet

Elle sculpte le silence en accords majeurs
Puis elle se répand en arpèges virtuoses
Dans un flot d’émotions partagées.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 42

Derrière un ciel sans tain,

Miroitent les « Musiques en lumières ».
Elles éclairent notre chemin,
Nous invitent à une fugue singulière.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 43

La nuit aphone,

Sature l’absence.
La veille étire les instants complices
L’aurore farde les songes somnolents.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 45

Quand les mains brisent le silence…

Silenciaires
Les yeux écoutent
La chanson de gestes berce les heures
Une pantomime entendue dévoile le mystère
Et les mains vocalisent l’âme aphone.
Marie Vermunt, « Silences a capella », Éditions La Nouvelle Pléiade, 2016, page 49


Dessin de Marie Vermunt

Départ

Le logis s’est déshabillé de mon enfance.
Il expire mon âme dolente.

Jadis les passions giflaient ses murs,
Mes rires les ont caressés.

La maison éteinte
léthargique
Attend son nouveau souffle.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 43

Marie Vermunt

Absence

Les jeux et les rires se sont tus.
Le courtil déserté s’est assagi.
Il résonne de votre silence.

La frondaison siffle la fête.

L’escarpolette somnolente se languit,
Elle encense mon âme du parfum commensal
L’Absence.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 34

Voilées

Une grâce drapée de ferveur se cloître.
Les Écritures ont immolé son sourire.
Le foulard sacré tamise ses désirs
scelle ses mots.

À contre-jour,
Son visage reclu se mire dans nos regards.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 49

Cauchemar

Une sanguine démente a biffé ton sourire.
Elle a paraphé sur ton visage, son rictus.

Dans la chambre exangue
La douleur puise sa rage.
Les cris de la chair couturée
Éclaboussent mon âme glacée.

Mon souffle éthérise ta souffrance
cajole tes plaintes.

Les murs pastellisés accueillent ta délivrance.
Marie Vermunt, Clairs-obscurs, Éditions Nouvelle Pléiade, Paris, 1997, page 32

Marie Vermunt

L’édifice fragile de notre histoire (La pointe de l’iceberg n. 12)

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L’édifice fragile de notre histoire

En proie à l’effroi
on ne saurait dire
rien de sensé
en dehors des larmes
brûlant nos yeux
ou de cette poussière
nous glissant des mains.

Puisqu’on nous défigure
notre place la plus belle,
notre maison la plus accueillante
se révélant bruyamment
l’édifice fragile de notre histoire,
est-ce que nous trouverons la force
de nous relever ?

Notre mort ne nous fait pas peur
pourvu que jamais ne s’arrête
la fabrique tenace de notre cathédrale.

Giovanni Merloni
__________________

Il fragile edificio della nostra storia

In preda al terrore
non si sa dire
niente di sensato
se non lacrime
che bruciano gli occhi
o questa polvere
che scivola tra le mani

Se ci sfigurano
la nostra piazza più bella
la nostra casa più accogliente
che rumorosamente si rivela
il fragile edificio della nostra storia
troveremo la forza
di rialzarci ?

La nostra morte non ci fa paura
se continuerà la fabbrica
della nostra cattedrale.

Giovanni Merloni

Au profit de quoi, en France, allons-nous vivre dans une société où le travail, la justice et les bases culturelles de la civilisation seront de moins en moins garantis ?

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Pablo Picasso, Guernica

Au profit de quoi, en France, allons-nous vivre dans une société où le travail, la justice et les bases culturelles de la civilisation seront de moins en moins garantis ?

Toujours en me demandant comment est-il possible que nous en soyons là — à la destruction systématique de biens et valeurs aussi primordiales qu’indispensables pour qu’une démocratie puisse se défendre des attaques venant de l’extérieur — je m’obstine à croire que les hommes et les femmes de France sauront arrêter la vague des actions négatives qui en défigurent l’image et le rôle en Europe et dans le monde.

Dans les récentes interventions gouvernementales concernant la justice, le travail et l’école — trois questions intimement entrelacées et interdépendantes depuis toujours — on perçoit la hâte d’empirer les équilibres existants, négligeant de garantir aux citoyens français cette partie essentielle de la « certitude du droit » qui vient du partage d’une vision commune au sujet des conquêtes et des valeurs de notre démocratie républicaine.

Giovanni Merloni

Sans ultérieur commentaire de ma part, je vous transmets deux entrevues animées par Valère Staraselski, écrivain et journaliste de l’Humanité dans l’émission « Libre parole »  :

— La première, avec Jean-Paul Jouary, philosophe et essayiste : « L’enseignement de la philosophie est-il en danger ? »

— La deuxième, avec Meriem Ghenim, avocat : « Une justice privée coûtera cher aux contribuables ! »

(CLIQUEZ sur les liens en rouge pour saisir les vidéos)

« Mais les mots se cognaient aux cloisons… » (Rencontre des Poètes sans frontières avec Alain Morinais)

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Vital Heurtebize et Alain Morinais

« Mais les mots se cognaient aux cloisons… »

VITAL HEURTEBIZE — Comment es-tu venu à la poésie ?
ALAIN MORINAIS — D’abord, je voudrais dire que je ressens une émotion très forte à être ici. C’est à la fois un honneur et une grande fierté aussi d’entendre Vital Heurtebize s’exprimer comme il vient de le faire… Quand on est dans son coin, tout seul, pour écrire, on imagine difficilement le lecteur et d’ailleurs, sincèrement, je n’écris pas pour être lu.
J’écris simplement pour écrire. Après, bien sûr, quand quelqu’un, comme Claire, lit ce que vous avez écrit, c’est très surprenant parce que d’abord vous n’avez pas l’impression que c’est vous qui l’avez écrit et puis il y a une dimension nouvelle qui apparaît avec cette lecture, et c’est vrai que la voix donne une vue nouvelle, une vie différente.
Alors, comment suis-je venu à la poésie. En fait, j’y suis venu par hasard. Je vais essayer de vous le dire. C’est compliqué. J’écrivais à cette époque-là le roman que ma femme m’avait demandé d’écrire. Elle était malade et elle voulait absolument que ce livre paraisse avant de disparaître. Et donc tous les matins je me levais pour écrire ce roman. Tous les matins – de cinq heures et demie jusqu’à l’instant où elle pouvait se lever – j’écrivais et il fallait écrire vite. Et le poids à la fois de la maladie et de l’écriture de ce roman, très lourd à porter, a fait qu’à un moment donné j’ai eu le besoin de respirer, de trouver un autre souffle et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire quelques vers. Tout au moins, j’essayais d’écrire quelques vers. L’objectif n’était pas d’écrire de la poésie, l’objectif était de trouver un autre style d’écriture qui était plus fulgurant et qui me permettait de respirer, tout simplement, d’échapper au poids de la situation.
Et puis, petit à petit, j’ai terminé ce roman et j’ai continué à écrire des poèmes, des textes qui me paraissaient à l’époque comme pouvant être des poèmes. J’ai continué à les écrire et me suis aperçu, en persévérant, que ça devenait la forme d’écriture dans laquelle je me sentais mieux et où je pouvais véritablement, très très rapidement en fait, exprimer mes sentiments. Et depuis d’ailleurs, je n’écris plus de roman.
Je ne peux plus écrire, je ne peux plus m’installer dans des histoires longues, j’ai besoin de la fulgurance de la poésie, de l’écriture. J’écris parfois en quelques minutes, parfois en quelques heures. Jamais beaucoup plus, parce que je ne sais pas ce que je vais écrire. Quand j’écris, je ne sais pas ce que je vais écrire. Je suis incapable d’écrire sur commande, je suis incapable d’écrire sur un thème.
OLIVIER LACALMETTE : En songeant aux peintres… je dirais que vous êtes un poète « improvisionniste » !
ALAIN MORINAIS : Je ne sais pas si je suis un poète « improvisionniste ». Si vous voulez, quand j’écris, un mot appelle un autre mot, une phrase appelle une autre phrase. Je ne sais pas où je vais, sincèrement, dans la plupart des cas. C’est seulement arrivé peut-être à la moitié ou à plus de la moitié du texte qui est en train de s’écrire que je commence à percevoir un sens à ce que j’écris et arriver à lui trouver une chute… qui était pour moi imprévisible.
VITAL HEURTEBIZE — Tu viens de nous définir un peu l’inspiration pour ce qui te concerne. Lorsque tu te mets devant ta page blanche, est-ce que tu as, sinon l’intention, du moins le besoin d’écrire ?
ALAIN MORINAIS — Comme je ne peux pas écrire sur commande, je ne peux pas me mettre devant une page blanche si je n’ai pas une pulsion… Je suis en train d’observer quelque chose, j’écoute une musique, j’écoute quelqu’un, ou je lis un texte et brutalement une envie imprescriptible d’écrire apparaît. Je ne sais pas à quel sujet, mais il faut que j’écrive… Il apparaît un mot, il apparaît éventuellement une formule qu’immédiatement je couche sur le papier et ensuite se déroule ce qui doit se dérouler sans trop savoir encore une fois vers quoi cela va me conduire…
C’est une sensation très bizarre, parce qu’en fait je dis souvent que quand j’écris un poème, le poème m’apprend plus sur moi… une fois que j’ai fini le texte j’ai appris quelque chose sur moi, que j’ignorais souvent avant de l’avoir écrite. Je découvre certaines choses en les écrivant alors qu’en réfléchissant tout simplement sans la plume ça ne vient pas toujours.
PHILIPPE COURTEL — À l’origine de la poésie, en général c’est la mère du poète, et là c’est une femme. Cela échappe un peu, il me semble, à la règle générale…
ALAIN MORINAIS — Ce qu’il faut savoir quand même c’est que je viens très tard à l’écriture. Entre l’âge de 22 ans et à suivre 38 ans d’activité professionnelle délirante, ne me permet pas un seul instant d’écrire un seul mot ni une seule ligne, encore moins. Je n’ai pas le temps, et la littérature est complètement éloignée de mes activités…
Donc j’écris avant l’âge de 22 ans, je reviendrai à l’écriture à soixante ans passés. Je ne veux pas dire que je n’ai pas écrit pendant ce temps-là : j’ai écrit des textes commerciaux, des textes pédagogiques, plutôt que de la littérature. Donc je viens tardivement à l’écriture, à la littérature, mais je ne pense pas que ce soit le fruit d’une difficulté, d’un problème relationnel avec la mère ou avec le père. Je ne pense pas. Par contre, dans le dernier poème que Claire vient de lire, « L’enfance », j’exprime d’une certaine manière une des réalités de mon enfance.
C’est vrai que dans l’écriture, par l’écriture on est amené à dire des choses que les mots ne savent pas dire… il y a la pudeur qui intervient… On n’oserait pas dire ce que l’on écrit, je crois…
GIOVANNI MERLONI — Moi j’ai l’impression que ce que tu es en train d’écrire maintenant c’est un journal intime qui garde un lien strict avec ta précédente écriture en prose. Une fois accompli, fini, le roman dont tu nous as parlé demeure très important pour toi. Tu l’as abandonné, certes, mais il est resté dans toi, ne cessant de s’écrire, parce que ce roman était une charnière primordiale de ta vie projetée vers le futur.

Selon ce que j’ai compris, ce roman a donc continué à produire des effets… Ce que je comprends en écoutant tes vers, c’est que tu entends avant tout ta propre voix : c’est ta voix qui donne le « la » chaque fois que tu te mesures à la page blanche, c’est ta voix qui te dit : « commence, écris… » Il y a un mot initial, une suggestion agissant comme une musique, une émotion qui doit urgemment s’expliquer.
D’abord, j’avais pensé, c’est philosophique. Mais ce n’est pas philosophique, c’est une recherche qui démarre avec le premier mot, ce mot qui est la mouche qui traîne les chevaux et le char, c’est la mouche cochère… Après tu t’interroges… et c’est un nouveau parcours qui est aussi une continuation de ton premier roman. Au bout de ce parcours, tu auras écrit un autre grand roman, fait de fragments tenus par un fil rouge très cohérent. Un grand roman qui sera la satisfaction de ta femme !
ALAIN MORINAIS — C’est tout à fait juste. C’est bien vu. Ce roman c’est l’histoire de mon arrière-grand-mère. Elle a vécu 102 ans, elle est morte dans sa cent troisième année… Elle s’est endormie le soir et ne s’est pas réveillée le lendemain matin et, jusqu’à l’âge de ses 102 ans, je parlais avec mon arrière-grand-mère. Elle me racontait le Paris des becs à gaz, des tram à chevaux… Elle était aussi capable de me parler de la recherche spatiale de Yuri Gagarin à l’époque, du Sputnik… C’était une femme exceptionnelle… dont j’avais envie de raconter la vie. 102 ans à cette époque-là… Entre 1865 et 1967, elle avait traversé trois guerres, elle avait traversé des événements considérables, elle avait vécu une vie incroyable qui était en même temps, pour moi, un résumé de la condition féminine, et j’avais envie de raconter son histoire pas simplement pour la petite histoire. Une véritable histoire de la condition féminine… Il s’agissait donc d’un sujet qui me tenait à cœur parce que j’avais découvert au travers d’elle la réalité de la vie des femmes à la fin du XIXe siècle, et jusqu’au milieu du XXe encore. D’ailleurs, si l’on regarde, maintenant il y a parfois des choses qui n’ont pas beaucoup changé.
C’est ce roman qu’il fallait absolument produire. Puis, intégrée à l’écriture de ce roman, est venue une manière d’écrire différente, qui a débouché sur une forme poétique, totalement libre. Je n’écris qu’en vers libres.
JEAN-YVES CUÉNOD — C’est une poésie vibrante. La question que je voulais vous poser est la suivante : quel est le moteur primordial de votre écriture, le « sens » du mot ou le « son » du mot ?
ALAIN MORINAIS — Sincèrement, je ne pourrais pas répondre. Parce que c’est un mot qui vient tout seul ou un vocable… mais je ne sais pas si c’est le son, si c’est le sens, je n’en sais rien. Par contre ce que je sais, c’est que quand j’écris je me parle. Je ne sais pas écrire dans le silence. Je me parle intérieurement. En écrivant un mot, deux mots, trois mots, je n’arrête pas de me lire et de me relire, certainement pour trouver le rythme à l’oreille… Sans doute là, à ce moment-là, c’est plus le son, le rythme, que le sens. Le sens vient certainement beaucoup plus tard. Mais, pour répondre à votre question, au départ je n’en sais rien. Peut-être est-ce le sens, peut-être est-ce le son : je ne sais pas pourquoi à ce moment-là tel mot, telle lumière, telle couleur ou tel reflet de la mer me donnent envie d’écrire quelque chose. Sincèrement, je n’en sais rien.

Claire Dutrey

22 mars 2019, Claire Dutrey lit quelques poèmes d’Alain Morinais
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Inspiration

Une houle d’idées confuses
Déferle marée montante
Écumant ma mémoire
Ballotée de vagues à l’âme

C’est à l’heure de basse mer
Quand le flot des questions se retire
Qu’apparaissent les tables
Chargées de gangues à trier d’eaux vives

Comme l’océan s’en remet aux caprices de la lune
Le poème s’écrit aux fantaisies de ma plume
Les pieds englués de paroles inutiles
Qu’un vocable insensé soudain illumine

Et la mer reprend se droits d’amertume
Emportant avec elle ce qu’aujourd’hui ne rime
Ces mots embourbés soumis à ratures
Qu’une lune nouvelle nous rendra confondants

Qui sait

Alain Morinais, « Résonnances », AMs éditions 2018, page 13

Écrire un poème

Écrire un poème
n’est-ce pas arrêter le temps
L’espace d’un instant
et pour longtemps donner l’espace au temps

Écrire un poème
n’est-ce pas faire d’ici au delà
un ailleurs sans savoir où
ni comment ici devient là-bas

Écrire un poème
n’est-ce pas murmurer l’à présent à l’oreille du vent
rêvant d’un temps outre-songes
découvrant ses ombres des passés

Mais, écrire un poème
n’est-ce pas trouver les mots de l’instant
espérant comprendre encor pourquoi
le temps d’apprendre à lire

Alain Morinais, ibidem, page 24

Vital Heurtebize et Alain Morinais

La page

Blanche de silence
Papier
Glacé d’absences

Vide mémoire à l’écrit
Des mots
Des mots dits en confidences
Faux-semblant d’isoloir

L’empressement de lui dire
Et puis l’angoisse de
Se trahir

Un mot donne à voir
À présent à s’entendre
Ou se méprendre

Alain Morinais, ibidem, page 28

Vivre

Vivre
C’est ramasser les pierres en chemin
En sachant que chacune peut nous apprendre d’elle
Et les reposant dans la mémoire du monde
Se faire une fête de l’avoir compris

Alain Morinais, ibidem, page 37

Alain Morinais

L’enfance

Les mots se cognaient
aux cloisons de verre de ses silences

Le théâtre des grands lui
semblait des jeux d’enfants

Les jeux des enfants une invention
de parents sans doute
Pourquoi aiment-ils toujours les bêtises

Lui ne comprenait pas ce
que l’on attendait de lui

Quand il était
Ce qu’il voulait
On lui disait
Mais
qu’est-ce qu’il te prend
Quand il était ce qu’on voulait
On ne lui disait plus rien

Alors il a décidé d’être dedans
Comme il l’entend
Mais les mots se cognaient aux cloisons

Le verre de ses silences

Alain Morinais, ibidem, page 39

Cliché d’avent

À la brune
Des cendres de brume
Encrassent l’orée des nuits de décembre
Et les rideaux se ferment
Sur la froidure embuée des fenêtres

Dedans
S’oublient les bégaiements d’un hiver d’avance
Dans la douceur feutrée d’un chant de Noël
Rayonnant de sourire dans les yeux des enfants
Brillants de guirlandes aux couleurs électriques

Senteur de sapin parfumé d’orange
Bruissant de papiers d’or et d’argent froissés
Chaude saveur des chocolats
Mémoire d’âge tendre embaumé de joie.

Alain Morinais, ibidem, page 41

L’infini

Seul
Dans l’intimité de la plage
L’horizon brûlait à retarder la nuit
La marée découvrait ses dessous
Le sable s’élongeait sous les caresses d’océan
Le miroir désormais eaux baignait le ciel
L’astre embrasait la terre, la mer et le cieux
L’immensité doutait de ce qui est des reflets

Ce soir-là m’a dit vivre à l’infini

Alain Morinais, ibidem, page 60

L’adieu

Tu savais et tu n’en as rien dit
Je savais mais je n’ai pas voulu qu’il soit dit

Tes lèvres faisaient semblant de parler sans trembler
Ta langue de banquise glaçait tes maux de silence

Ma bouche mâchait des cailloux brûlants
Mes yeux coloriaient les images aux crayons des enfants
Mer regards reflétaient des histoires sans y croire

Le béton nous coulait des oreilles
à ne plus rien entendre du plus simple à comprendre

Alain Morinais, ibidem, page 71

5 août

Quelques notes d’hier
à faire danser l’amer
Marée montante d’un sanglot
aux bouffées d’oublis revenus
Reflet d’étrange lumière
crue à jamais pourtant disparue

Vagues à lames au fil tranchant
de pas glissés à contretemps
Dans l’éclat de rire de tes yeux
La nuit sera tango
jusqu’au miroir fané du matin clair

Alain Morinais, ibidem, page 87

Fenêtre ouverte sur un matin rieur

Fenêtre ouverte sur un matin rieur
Ce sont pourtant des pleurs qu’ils prédisaient tout à l’heure
Un couple de linottes est venu se poser
Le ciel était si lourd à porter
En ce printemps prisonnier de l’hiver
L’horizon était même tombé dans la mer
Mais le long de la route les fossés sont restés verts
À cause sans doute des plaies d’un été de travers
Enfin peut-être
Je ne sais pas
Je ne sais plus
Toujours est-il que les fossés sont verts
Et le bleu bitumineux rend le chemin joyeux
Et le chant des linottes mélodieux

Alain Morinais, ibidem, page 98

À la rencontre du bonheur

Et puis, graver dans la mémoire du temps l’émotion d’un présent qu’emporte le vent à balayer chaque instant, sans pouvoir arrêter l’heure de l’éphémère à la rencontre du bonheur

Alain Morinais, ibidem, page 107

Marcher

La pierre émerge immobile
Chargée d’histoire des dessous ensevelis
Il faudra le vent, la pluie à lui faire dévaler les pentes
Les rouleaux d’océan à découvrir les côtes
L’emporter vers d’autres mondes et transporter le sien

L’arbre grandit sur place
S’enracine, s’élève et s’en remet au ciel
La tempête l’arrache à ses certitudes
Disperse son présent au souffle des vents
Offre au futur cette empreinte nouvelle née du mouvement

Choisir son lendemain
Rose cardinale au poing
Libre de fouler l’espace selon le temps qui passe
Aller au devant même au contraire du vent
Le chemin ne s’ouvre qu’à ceux qui marchent

Alain Morinais, ibidem, page 113

Le tilleul tremble
À Janine

Trois marches à descendre
image d’hier
Le miroir de la chambre
Il y a tant à refaire

Le rire de ses yeux
Le rire de sa voix
À l’orée du parcours
Le rire de son pas
Le rire de son rire

Toujours
Elle me revient
du temps d’avant

Rien ne s’écrit au présent
Demain ne se dit maintenant
Nous ignorons tout de la route
Et le pas nous conduit

Bien au-delà du doute

Alain Morinais, ibidem, page 126

Énième reprise

Sous les coups du soleil
Le ciel a des bleus

Les bleus du ciel son bleus
Des bleus lumineux

Des bleus ciel, pommades de lumière
Protégés des coups du soleil
D’un baume sur sa peau veinée de ciel clair

Jaune clair
Le jaune dans le ciel se pommade les bleus
En pleine lumière
Avant que ne s’achève la reprise
Sans connaître l’issue du combat
Quand bien même, fatigué
Le soleil s’apprête à succomber
Laissant la place à l’orangé

Les bleus, les jaunes s’estompent
En ces soirs d’écorce d’orange
Marbré de miel, coulé de cire huilée de noix

Bientôt couleur mandarine
Les bigarades se font sanguines
Les coups se portent à présent tachés de sang

Le combattant suprême s’écarlate
Explose les rouges venus d’enfer
Enflamme l’olympe d’incarnats
Empourpre les cuivres incandescents

Mais un déluge d’outre-mer étouffe l’incendie couvert de bruns amers

Dans un dernier sursaut
L’horizon se déchaîne
La forge rougit ses fers et le libère
Avant qu’il ne tombe à la mer

Entraîné en ténébreuses profondeurs
L’astre ne peut résoudre nos peurs
La nuit l’emporte et ensevelit avec lui
Nos rêves, d’un éternel oubli

Pourtant
Tant qu’un lendemain reverra le soleil
L’horizon déchaîne ne saurait y sombrer

Énième reprise
Ce n’est que partie remise

Alain Morinais, ibidem, pages 154-155

Vendredi 22 mars 2019, au Hang.Art, la rencontre des Poètes sans frontières avec Alain Morinais a ouvert des horizons nouveaux.
D’abord, les réponses, on ne pouvait plus sincères qu’Alain Morinais a fourni à Vital Heurtebize et aux autres participants, nous ont fait comprendre que la poésie est une chose extrêmement simple. En même temps, elle représente un but très difficile sinon impossible à atteindre. Ou, plus précisément, la poésie ne peut jamais se configurer comme un but. La poésie, chez un poète vrai comme Alain Morinais, jaillit toute seule, à partir d’un mot ou d’une nébuleuse d’émotions.
Ensuite, on a bien appris que chacun doit trouver la façon de s’exprimer qui lui correspond le mieux. Alain Morinais nous a expliqué que son roman sur la condition féminine à cheval de deux siècles passés avait été, pour lui, une épreuve dure et assez contraignante, à laquelle il avait finalement réagi, s’adonnant à l’écriture libre de la poésie. Son témoignage m’a fait revenir à l’esprit un long cortège de poètes qui se sont efforcés d’écrire des romans en y déversant forcément leur langage poétique dense et visionnaire. Je pense d’abord à des exemples italiens, tels Ugo Foscolo ou Cesare Pavese, qui nous laissent quand même des chefs d’œuvre inoubliables. Je pense aussi à l’un de mes préférés, Alvaro Mutis, qui a suivi un processus créatif tout à fait unique, achevant d’abord les poèmes ayant pour personnage principal le gabier Maqroll, réécrivant successivement les romans de Maqroll en prose.
Dans le cas d’Alain et de sa poésie extrêmement limpide et moderne, j’admire aussi la cohérence dans la recherche de sa véritable vocation, de son authentique registre, et je suis vraiment touché par son courage : il n’a pas hésité à choisir pour le mieux !
Enfin, nous avons constaté que l’on peut entreprendre l’art de la poésie à n’importe quel âge. C’est la vie même qui décide. Marguerite Yourcenar disait qu’il faut attendre cinquante ans avant d’entreprendre un premier roman. C’est exactement ce qu’a fait Alain Morinais. Pour écrire, il faut savoir créer une distance vis-à-vis des faits, des lieux et des personnages qu’on a envie de rendre éternels. Il faut créer autour de soi un rideau invisible pour y nourrir une vie parallèle à l’enseigne de la liberté.
Et voilà comment Alain Morinais l’entend, sa liberté. Dans une poésie, très emblématique, consacrée à son enfance, il nous confie son plus intime secret : « Quand il était/Ce qu’il voulait/On lui disait/Mais qu’est-ce qu’il te prend/Quand il était ce qu’on voulait/On ne lui disait plus rien/Alors il a décidé d’être dedans/Comme il l’entend/Mais les mots se cognaient aux cloisons… »

Tout au long d’un intervalle consacré au travail « délirant », les mots du poète sont restés accrochés à ces cloisons, au « verre de ses silences », jusqu’au moment où il a découvert que sa poésie pouvait briser les verres de ces cloisons et en même temps, se réjouir de ce coin solitaire, le lieu mieux adapté pour s’exprimer librement et y revivre petit à petit les miracles de la vie.

Giovanni Merloni

J’étais… Je suis (La pointe de l’iceberg n. 11 )

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001_pantheon 180 J’étais… Je suis

J’étais
un caillou roulé sur le goudron,
un épouvantail souillé,
une affiche déchirée,
un album de famille
vidé de sourires,
un estomac dévoré
par des joies féroces,
un corps de carton-pâte ou de cire
écrasé par l’émoi soudain
d’une épreuve précoce.

J’étais
un costume inhabité,
un geste engourdi,
une ombre audacieuse
osant les labyrinthes et les échos,
le hasard emprunté
sur un chemin de cailloux
me précipitant dessus
le silence assourdissant de la mort.

J’étais
un geste héroïque
verrouillé dans un sombre
deux mètres pour deux,
l’odeur sublime
de mes spermatozoïdes
décédés par millions.

002_caravaggio 180

J’étais
un mot précurseur
gardé à vue
par des phrases faites,
un geste entre parenthèses
n’ouvrant pas de portes
aux joyeuses hypothèses

ne refermant pas non plus
le cheval fou de la vie.

J’étais
une torture subie,
un indomptable sentiment
de culpabilité et d’espérance,
un alibi rédigé en quatre copies,
un dossier envoyé par la poste
aux parents, aux joues ridées
aux cheveux blancs et gris
aux persiennes cassées
au sommet du lierre.

J’étais
un dessin
aux couleurs effacées
un baiser sans lèvres
une langue renfermée
sous un amas de pierre.

Je suis
les yeux dans l’étang,
la terre coagulant
le sang et la salive
d’une mort bénéfique
qui raidit la mémoire.

Je suis
l’élégie du nécrologe fleuri,
la longue attente de l’amour
enfin explosé
à l’orée de beaux jours
révélateurs de contrariétés.

Je suis
un corps ressuscité
au milieu des décombres,
l’estomac oubliant ses blessures
ses effrayantes douleurs,
les bras s’étirant à mort
pour atteindre ton ombre
lumineuse.

Je suis
le regard imperturbable
devant les dessins
que la destinée trace
sur mon horizon de mouches :
d’abord le brouillard
ensuite le ciel gris
enfin le bleu de la nuit.

Je suis
une aube endolorie
et pourtant sereine
flanquant des coups de pied
de joie et de peine
contre les feuilles mouillées.

Je suis
le rêve mort
qu’à nouveau s’égosille
à chanter sans répit
la litanie de nos corps
de nos pas, de nos ombres,
le drap frais hébergeant
encore une fois la joie indicible
d’être au creux de tes mains
ce que j’étais
ce que je suis.

Giovanni Merloni

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