Amour et goudron – Intervalle poétique du Journal d’Alfredo (Journal de débord n. 45)

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Giovanni Merloni, mars 2017

Cette poésie de 1963, « insouciante et polémique » à la fois — traduite et déjà publiée sur ce blog le 5 mai 2013 —, marque un moment de pause, un intervalle  entre les deux premières parties du Journal d’Alfredo (« Une mère française » ; « À Rome ») et la troisième partie (« L’île ») consacrée au récit de cet été inoubliable à Procida, l’île d’Arturo (1) et de Graziella (2). Avec ce nouveau récit, l’histoire d’Agata et Alfredo démarrera le prochain dimanche 26 mars et se terminera mardi 9 mai. Les 19 épisodes relatifs sortiront tous les dimanches, mardis et jeudis.

Avec la suivante « citation poétique » inspirée par la « nostalgie de la désacralisation », les lecteurs sont autorisés à faire des hypothèses au sujet des ressemblances, certes impressionnantes, entre l’Agata qu’aime Alfredo et cette Ambra, elle aussi blonde et également souple, moqueuse et idolâtrée.
Tout est possible, même si les personnages d’une fiction s’éloignent inévitablement de leur premier modèle avec une incoercible pulsion à le démentir et même à le trahir. Sinon, combien de différences y a-t-il, selon vous, entre l’Agate et l’Ambre ?
Giovanni Merloni

(1) « L’île d’Arturo », Elsa Morante, Einaudi 1957. Traduction en français : Michel Arnaud, 1963. Folio Gallimard, 1978
(2) « Graziella », Alphonse de Lamartine, 1852. Folio Gallimard, 1979

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Giovanni Merloni, Vive le 14 juillet 1789 ! – 1998-2013

Amour et goudron 

Je me moque de toi
de ton odeur de savon
de tes joues sans fard
de tes yeux sans artifices
de tes chaussettes blanches.

Tu te moques de moi
de mes cheveux longs
en désordre parfait
qui me font délinquant
et tu ris également
de mon air trop sérieux
si j’affiche, souriant
des cheveux coupés courts
d’apprenti militaire
diligent et ordinaire.

Je m’amuse à ridiculiser
ta mode pervertie,
tes jupes imprévisibles,
tes lunettes fumées.

Tu me juges égoïste,
un faux sentimental
rangeant tant bien que mal
les femmes dans une liste
un type qui tire à vue
sur les pigeons de la rue
traînant ses yeux d’épervier
au hasard dans le quartier.

« Un remède au verbiage,
au chagrin de l’ennui
ce serait, tu me dis,
qu’on installe un grand lit
sur ce pénible goudron
au beau milieu du tourbillon
de laques et poussettes

ce serait — quel défi ! —
s’embrasser à l’infini
devant ces gens normaux,
dérangés, indignés, apeurés
ne faisant qu’un, mon chéri,
avec ces sombres poteaux
au feuillage hébété

ce serait un bouchon routier
des voies érogènes
se frayant un chemin fantaisiste
parmi les alambics et les gênes
d’une liturgie conformiste

ce serait finalement le baiser
de deux langues ensanglantées
dans le grabat mortel
d’une église abandonnée ! »

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Ciao, ma belle morveuse,
évitons de trop fouiller !
Respirons du fond du nez
les aiguilles de pin
se mêlant aux piqures sans fin
de nos rhumes étourdis !

Marchons, les pieds légers
— un, deux ! un, deux ! —
à l’abri de l’amour et du vice
au-dessous des ombres complices
de notre tout premier
quatorze juillet !

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN :

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé » – À Rome/21 (Journal de débord n. 44)

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Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM
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« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé »

Dimanche 28 juillet 1963
Après la rencontre avec Randazzo, j’avais eu l’impulsion de ne pas quitter Rome pendant l’été. Ou alors de faire une courte visite à mon camarade Tonino Quercia, en villégiature à Scauri, une localité balnéaire à mi-chemin entre Rome et Naples. Ainsi, j’aurais atteint l’ataraxie par le biais de l’équidistance. Les mots de mon professeur m’avaient ouvert les yeux, éloignant mon esprit de la pensée d’Agata qui, durant quelques jours, est demeurée seule et abandonnée sur un écueil au milieu de la mer. Ensuite, obéissant à l’autre conseil péremptoire de Randazzo, celui de réserver une place aux coups de cœur que pouvait engendrer un paysage ou un roman, je me suis laissé capturer à nouveau par Elsa Morante et ses aventureuses descriptions de l’île interdite…

« Souvent, dans les livres, les maisons des vieilles cités féodales, groupées ou disséminées dans la vallée ou sur les flancs de la colline, toutes bien en vue du château qui les domine du point le plus haut, sont comparées à un troupeau autour de son berger. De même, à Procida, les maisons — que ce soient celles, nombreuses et serrées l’une contre l’autre, en bas, au port, celles plus rares de la colline ou celles des hameaux isolés dans les champs — ont vraiment, de loin, l’air d’un troupeau dispersé au pied du château. Celui-ci se dresse sur la colline la plus haute (laquelle, au milieu des autres petites collines, a l’air d’une montagne) ; et agrandi par des constructions superposées et ajoutées au cours des siècles, il a atteint la taille d’une gigantesque citadelle. Surtout la nuit, les navires qui passent au large ne voient de Procida que cette masse sombre qui fait ressembler notre île à une forteresse au milieu de la mer.
Depuis environ deux cents ans, ce château est devenu un pénitencier : l’un des plus vastes, je crois, de toute l’Italie. Et, pour beaucoup de gens qui vivent au loin, le nom de mon île est celui d’une prison. » (1)

002a_matisse-agata-7-180 Henri Matisse, Woman at the Fountain (1917), image empruntée
à un tweet de Mordecai (@MenschOhneMusil)

L’idée de réclusion et d’exclusion à la fois que m’avait transmise cette redoutable description du pénitencier de Procida se prêtait à deux hypothèses et interprétations.
Selon la première hypothèse Agata s’était volontairement cloîtrée dans l’île-pénitencier, tandis que j’en étais exclu avec l’étiquette de « sujet indésirable » : cela projetait sur l’île et sur notre histoire, brisée au moment de son épanouissement, une couche de solennité tout en donnant à moi la force, sinon l’héroïsme de la renonciation :

« Je serai dans la mer, tel un rêve lointain » (2)

En fusionnant la mer et le rêve, j’avais trouvé ma première métaphore ! Et je voyais déjà ce premier vers abouti avancer telle une locomotive suivie d’innombrables wagons vides… « Au bout de cinquante ans, je remplirai ces wagons de véritables vers poétiques, je me suis dit. Je les enverrai ensuite à Randazzo, beaucoup plus âgé que moi, qui sera alors à la retraite… »
Mais, quoi faire maintenant ? Je ne pouvais certainement pas partir à Procida et me noyer sous les yeux d’Agata et de ses « prétendants » ! J’ai pensé alors aux cycliques frustrations de Garibaldi ; à ses vagues d’amour pour l’Italie qui cognaient contre l’indifférence de multiples égoïsmes et pouvoirs ; à son île qui était une oasis de calme bucolique ; aux pinèdes, qu’il avait planté de ses mains… et j’avais pris ma résolution : « Caprera, tout comme les autres îles de l’archipel de La Maddalena, bénéficie d’une mer immense, d’une beauté incommensurable ! C’est là que je vais me noyer ! »
À présent, il ne me restait que déverser — d’une île inconnue à l’autre, inconnue elle aussi — tout ce que notre histoire, interrompue, avait créé au jour le jour ; tout ce qui avait jailli du néant de nos premières conversations presque enfantines et que par notre entente prodigieuse avait mûri vertigineusement. À Caprera j’aurais cherché une plage déserte entourée de rochers d’où j’aurais plongé, la tête première, dans l’eau… Elle me passionnait l’idée de frôler les algues vertes et les roches roses de cet aquarium luxuriant que j’imaginais identique à celui qu’Agata m’avait décrit… D’ailleurs, nager sous l’eau, tout près de la rive, c’était la seule chose que je savais faire. Une bonne solution pour disparaître sans mourir. À Caprera, hébergé par Garibaldi…

003_schiele-agata-7-180 Egon Schiele, Standing Girl In a Blue Dress and Green Stockings, Back View (1913),
image empruntée à un tweet de Brindille (@Brindille)

La deuxième hypothèse était beaucoup plus dangereuse pour moi : Agata ne s’était pas renfermée à Procida de façon spontanée, elle y avait été traînée contre sa volonté ou alors elle était une indigène comme la Graziella de Lamartine, dont ma mère m’avait esquissé un portrait flou.
La prison familiale, le renfermement dans les interdictions et les tabous : voilà de bonnes raisons pour qu’elle n’insiste pas avec son invitation à la rejoindre ! Une raison à laquelle je n’avais jamais songé, qui me semblait brusquement évidente : les difficultés à surmonter pour atteindre l’île et y survivre auraient sans doute dépassé mes forces ! Si elle était « trop petite » pour faire l’amour, moi j’étais « trop petit » pour « venir la récupérer ». Il m’aurait fallu un hélicoptère ou un tapis volant… mais aussi un costume gris et une gueule impeccable… Quant à Agata, seule, sans complices, elle serait tout à fait incapable d’envisager ce petit hasard de venir à ma rencontre en bas de chez elle… Personne entre nous deux n’avait l’âge pour maîtriser la vie pour en cueillir ces indispensables bénéfices qui nous poussent à vivre et espérer du matin au soir.
Mais, qui sait ? Agata aurait voulu malgré tout que je me déguisasse en Ulysse ou en « homme tranquille » et que je me résolve à la ravir ! Mais je n’avais rien d’Ulysse ni de John Wayne. Et je n’étais pas non plus un sicilien aux deux cerveaux, comme l’était Randazzo. Et puis, lui aussi, il n’a jamais eu une telle désinvolture, au cours de sa vie !
Je me disais que, dans les tréfonds de son âme, Agata m’aimait… et je n’étais que la victime et le complice d’un malentendu. Mais pourquoi, avant de partir, avait-elle dit : « prends-moi, si tu en es capable » ?
En mêlant entre elles les deux hypothèses, ma renonciation pouvait enfin ressembler aux retraits réitérés Garibaldi, se révélant pour moi comme autant de leçons sur l’amour et la dignité :
« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé, exempté de calculs et d’attentes non sincères ! » me susurrait dans mes rêves, de façon débonnaire, le grand fabricateur de pinèdes, celui qui avait su cueillir les sentiments meilleurs du peuple sicilien, passant indemne dans les méandres de ses deux cerveaux.
« Le seul amour qu’il vaut la peine de poursuivre est l’amour partagé », m’avait dit Randazzo, essayant de couper court mes élucubrations. D’un coup, tristement, l’amour d’Agata me paraissait alterne et flou. « Cette incertitude ne fera pas de moi un homme mesquin, j’essaierai de demeurer vigilant dans les quatre murs de mon cerveau et ne sortirai pas dans la folie, comme il est arrivé à Roland. Pourtant, combien est-il difficile de garder les yeux fermés tout en sachant que je ne te verrai pas quand je les rouvrirai ! »

004_auguste-mack-180 Auguste Macke, Géranium et rideaux,
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Heureusement, il y avait ce précieux bouquin s’adaptant au rôle d’un « état tampon ». Au fur et à mesure que je le lisais, je me persuadais davantage que l’île d’Arturo n’existait pas. Mais c’était de même étonnant, pour moi, constater que depuis 1957 rien que sept ans s’étaient écoulés, et tout avait changé ! Il n’y avait pas que les nouveautés scandaleuses dont me parlait Agata dans ses lettres. On discutait avec passion, à Procida, d’un film qui venait de sortir dans le cinéma : « Les mains sur la ville » où l’on avait fait un récit intransigeant de ce qui était en train de se passer à Naples. (4) Moi j’avais dans les yeux mon horrible quartier de Rome, que j’avais vu grandir jour après jour avec autant de vulgarité et violence. N’avait-on pas mis, là aussi, les mains sur la ville ? Il y a sept ans… Un tel spectacle était tout à fait inimaginable. Mais c’est ainsi : la soudaine richesse des Italiens — oh, combien éphémère et ridicule ! — ne pouvait pas se produire en dehors d’une croissance malsaine et chaotique !
Sans doute, je ne voulais pas croire à ce dogme absolu de la beauté incorruptible de l’île qui transparaissait du bouquin d’Elsa qu’Agata m’avait donné pour qu’au contraire j’y croie… Ce livre « galeotto » et messager d’amour…
Voilà pourquoi je me suis demandé : « Qui sait si ces mains sales et impitoyables, dans leur avancée souterraine et systématique, toucheront aussi un endroit sacré comme l’île d’Arturo et Graziella. »

« Du côté du couchant qui regarde la mer, ma maison est en vue du château ; mais à plusieurs centaines de mètres à vol d’oiseau, par-delà les nombreux petits golfes d’où, la nuit, se détachent les barques des pêcheurs avec leurs lanternes allumées. La distance ne permet pas de distinguer les grilles de fer des petites fenêtres, ni le va-et-vient des geôliers sur les remparts ; si bien que, surtout l’hiver, quand l’air est brumeux et que les nuages en marche passent devant lui, on pourrait croire que le pénitencier est un manoir abandonné, comme on en trouve dans beaucoup de vieilles villes. Une ruine fantastique, habitée seulement par les serpents, les hiboux et les hirondelles. » (1)

Lundi 29 juillet 1963
Après un échange assez rapide d’appels interurbains, j’ai pris la décision de me rendre à Procida avec Dodo. Toto, le père d’Agata, empressé et efficace, nous a réservé une chambre pendant un mois et mes parents ont été contents pour le prix.
— Pour que nous y résistions ! a dit Dodo.

005_stazione-aoutrou-180 Photo empruntée à Dominique Autrou (@aucoat) sur Facebook

Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud

(2) Texte poétique (Ambra n. 6)

Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus ! – À Rome/20 (Journal de débord n. 43)

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GM
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Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus !

Soir de mercredi 24 juillet 1963
Dans l’après-midi, j’ai frappé à la porte du professeur Randazzo. Il habite une allée verte, transversale du boulevard des Milizie. Pas du tout gêné d’être surpris en maillot de corps, mon « maître » haletait juste un peu pour le chaud :
— Viens ! Asseyons-nous sur le balcon, il y a deux belles chaises, tout comme dans une loge de l’opéra !
Au commencement, il m’a parlé de « sa » Sicile à lui, sans que je puisse comprendre si l’endroit fabuleux qu’il me décrivait avec autant de participation était son pays natal ou alors le lieu habituel de ses villégiatures :
— Cefalù, un promontoire à pic sur la mer !
En cette image esseulée, ne s’appuyant que sur deux mots-clés — le promontoire à pic, la mer — ledit « Cefalù » devenait le titre d’une histoire dense et interminable, qui remplissait son regard tout en donnant à sa voix un timbre violent qui m’a vivement touché :
— Est-ce que vous vous souvenez, professeur, de ma première rédaction ? Cela a été l’unique fois de ma vie où je n’ai pas obtenu la suffisance dans un devoir d’italien ! En deux ou trois phrases, nettes et équilibrées, vous m’avez fait comprendre que je devais arrêter d’écrire en roue libre, secondant mes vices et caprices…
— Je ne m’en souviens pas, a dit Randazzo, mais puisqu’on est là je te dis qu’il faut que tu lises davantage, le plus possible : des romans, des essais, des poèmes ; sans te soucier de la longueur ni de tout comprendre… librement, et bien sûr en dehors de toute obligation scolaire !
Je lui ai répondu que je lis un peu, même si de façon désordonnée. Il n’y avait que deux auteurs « scolaires » qui me fascinaient vraiment : Ludovico Ariosto et Ugo Foscolo. Hors de l’école, j’avais découvert Italo Svevo et Cesare Pavese :
— Pourtant, je n’ai aucune intention de me suicider !

Tandis que nous conversions, par à-coups, parfois détournés par les vagues de chaleur imprégnées du parfum des arbres taillés comme des haies, les deux enfants de Randazzo — un mâle de trois ans et une fille de cinq — montaient et descendaient de ses genoux ou alors lui enlevaient les lunettes, avant de les remettre sur son nez en des guises ridicules…

002_agata-5-180 — Je te connais, Nitrodi ! Quand je te vois depuis la chaire, tu as toujours la tête ailleurs, dans une île…
— Procida ! ai-je hurlé, sans réfléchir.
— Ah Procida, l’île d’Arturo ! a dit le professeur, de façon automatique. Un endroit qui existe juste dans les rêves, où personne ne réussit à dormir, même pas les morts !
— Professeur, vous savez tout…
— Il me semble avoir trouvé des traces de cette île dans l’un de tes textes poétiques ! Sache qu’un grand poète français, Lamartine, a situé lui aussi un de ses plus beaux romans à Procida, « Graziella »…
Randazzo s’est levé et, après trois longues minutes d’hésitations, il a attrapé, depuis une étagère effondrée dans l’ombre, un bouquin à la couleur ocre :
— Je ne trouve pas « Graziella » de Lamartine, je crois que je l’ai prêté à ma collègue Hortense Lamy… Mais j’ai ici une petite surprise : un livre à moi, que j’avais titré « Traduction depuis un inconnu », qui sait si tu devines pourquoi !
J’ai essayé de répondre :
— Le poète n’est pas un vrai poète s’il ne s’exprime pas à partir de lui-même… Mais il doit le faire incognito, évitant soigneusement de déclarer le prénom, le nom et l’adresse de son amoureuse !
— En ce cas, mon cher Nitrodi, j’aurais dû donner un autre titre : « Traduction depuis une inconnue » !
— Vous avez découvert le texte d’un inconnu qu’ensuite vous avez traduit… Voilà, j’ai compris, professeur ! Celui qui avait écrit ces poésies, tout à fait instinctivement, d’un jet, sans même les relire, comme j’ai fait moi aussi, ce n’était pas un poète, comme je ne le suis pas non plus. Il me semble évident que cet être — figé dans l’état d’une larve, incapable d’exprimer de façon universelle, voire planétaire, ses sentiments et impulsions — était destiné à mourir « inconnu », comme vous dites…
— Tu es sur la bonne route, Alfredo, vas-y ! dit Randazzo en riant.
Les ailes aux pieds, j’étais réconforté par la caresse des mots de cet homme — dont l’âge était le double de la mienne : il aurait pu être, pour moi, un père très jeune — quand j’ai finalement trouvé la façon de conclure :
— Grâce à une « deuxième invention », au travail sur la langue ainsi qu’à des inepties qui font la différence, le Poète transforme le Vilain Petit Canard en un cygne blanc et pur comme la neige ou alors, si nous voulons adopter une autre « métaphore »…
— Bravo, tu as découvert finalement l’ineptie qui fait, comme tu dis, la différence : la « métaphore » ! En un éclair, j’ai vu comme dans une photo en noir et blanc, le professeur Randazzo assis derrière la chaire. Malgré son air débonnaire et ses yeux lumineux, il paraissait las et sans entrain, avec quelques années de trop sur les épaules. Sa voix était la même… mais pourquoi, dans la classe, surtout quand il parlait de Dante, ne réussissait-il pas à capturer mon attention ? Était-il lui-même, absent et comme perdu dans une île ?
J’étais absorbé dans ces fumisteries quand Randazzo m’a serré le bras : — Réveille-toi, Alfredo Nitrodi, tu n’as pas fini ton propos, n’est-ce pas ? Tu étais en train de me suggérer une autre image…
— L’histoire pénible de la belle et la bête ! Ma mère, qui est française, m’a presque obligé à lire un roman de François Mauriac, « Le baiser du lépreux ». Tout ce que ma mère pense « pour mon bien » est un mystère pour moi, pourtant ce livre colle parfaitement à ma situation…
— Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus ! a protesté Randazzo.

003_la-ragazza-e-lombra-180 Photo Ferdinando Scianna, (Sicile, Italie, 1963), image empruntée
à un tweet de Maria (@MariaRiv2)

Je ne savais pas quoi dire. Il me semblait d’avoir trop parlé de moi et, entre les lignes, d’Agata. Sans doute, le professeur savait que j’ai l’amoureuse tandis qu’il juge, tout comme bien d’autres, que cette espèce de fixation est le principal obstacle à mes études. D’ailleurs, il me semble de les voir, mes parents, pendant l’heure de réception, en train de hocher la tête… Surtout mon père, qui néglige une circonstance tout à fait évidente : je n’ai pas la paix des sens, comme il arrive, par exemple, à Maurizio Ficcadenti. Ou alors c’est Roberto Trentavizi qui a « craché » à l’oreille de Randazzo mon secret : sans qu’on puisse dire qu’il est un espion, il est, tout le monde le sait, un grand bavard…
— Pense plutôt à Catulle ! a dit Randazzo tout en m’envoyant un regard complice. Celui-là n’avait pas besoin d’être beau ni laid pour aimer et être aimé… Et il ne se cachait pas non plus derrière de faux noms. Certes, ce n’est pas dit que Lesbia s’appelait vraiment Lesbia…
— Où est-elle, alors, la « métaphore » de Catulle ?
— Ne te souviens-tu pas de sa phrase sublime : « c’est une journée à marquer d’une pierre blanche » ? Chaque pierre évoque un souvenir, donc si nous suivons le sillage des cailloux blancs nous retrouvons nos jours les plus heureux !
— Le « caillou luisant », qui paraît dans l’un de mes vers, ce serait alors une métaphore… poétique ? ai-je dit d’une voix prudente.
Il m’a invité à chercher dans mon cahier rouge :

Personne n’entendra, personne ne commentera, personne…
…et notre amour, tel un caillou luisant,
brillera, fou de joie, dans le noir.

— C’est un joli fragment… a commenté le professeur. Mais il y manque quelque chose.
— Quoi ?
— Cette femme de l’île, qui ne s’appelle pas Graziella, j’imagine, tu dois la serrer dans tes bras, la caresser et la rendre heureuse. Prenant bien sûr des précautions ! Mais, si cela t’est interdit, tu dois chercher une autre femme ! À présent, dans ta poésie, un véritable chagrin demeure absent ! Malheureusement, en dehors d’un sentiment profond, extrême, cela devient presque impossible de trouver une métaphore qui puisse le dissimuler et, en même temps, le dévoiler !
— Comment se peut-il, professeur, que vous me connaissiez si bien ?
— Ne néglige jamais la « duplicité » de chaque Sicilien, qu’on critique à tort, sous le prétexte que cela dégénère, parfois, ou même souvent, en « ambiguïté ». Nous avons appris à garder en nous une deuxième pensée sinon une deuxième vie… Au jour le jour il s’agit d’une arrière-pensée qui nous surveille quand nous nous laissons emporter par nos élans ou qui, au contraire, nous pousse à agir si nous sommes attrapés par la déception et l’envie de lâcher prise. Grâce à cette duplicité, qui s’est révélée parfois encombrante et gênante pour moi aussi, j’ai pu transporter de façon lucide « d’une rive à l’autre » la poésie d’un inconnu qui pourrait être mon alter ego ou moi-même. Un être sans doute assez jeune et impulsif, comme toi !
— Que dois-je faire, alors ?
— Ne pense jamais que la vie va finir demain, essaie de mettre de côté cette peur ancestrale de mourir jeune, que tout le monde lit dans tes yeux ! Et attends qu’une femme « née pour toi » vienne te chercher. Avec la poésie, tu dois faire le même : travaille dur, lis, étudie, passionne-toi pour ce poète-ci et ce poète-là, tout comme pour chaque roman ou tableau ou monument ou paysage qui te frappe et te touche au long de ton chemin. Le temps que tu consacreras à ces amours désintéressés ne sera jamais gaspillé et, un beau jour, la Poésie viendra tout à fait spontanément à ta rencontre, bras dessus bras dessous avec une belle fille amoureuse !

004a_chagall-lunaire-180 Marc Chagall, Les amoureux à la demie-lune (1926), image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

Si j’étais auprès de toi… – À Rome/19 (Journal de débord n. 42)

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GM
001_abbraccioSi j’étais auprès de toi…

Mercredi 24 juillet 1963, matin
Chère Agata,
La nuit dernière je n’ai presque pas dormi. D’abord, je m’obstinais à rester éveillé, car je savais que tu traînais encore, dans la piste du bal, là-bas, au bord de la mer… Je me suis figuré alors la scène de mon arrivée inattendue et pourtant élégante, quelques minutes après minuit, en cet endroit que je ne connais pas, mais je peux très bien deviner. J’ai rêvé alors que tu accordais à moi le dernier « slow » et qu’en dansant joue contre joue nous poursuivions une spirale molle, qui s’étirait ensuite avant de devenir irrésistible quand nous atteignions en un éclair la petite porte sombre de ta maison, je crois. Et tandis que j’essayais de nous voir confrontés, moi et toi, au mot « bonne nuit » avec toutes ses déclinaisons possibles, je me suis souvenu du jour où tu m’as donné le livre d’Elsa Morante.
Ce jour-là, c’était la seule fois où tu m’as parlé de Procida…
Que c’est difficile, pour moi, ma chère Agata, de me convaincre que tu es vraiment en train de m’attendre, que tu es tranquille, sereine, indifférente aux feux réels et artificiels qui explosent en toi et autour de toi !
J’ai écrit alors une poésie, qui n’est pas fidèle à ce que peut-être tu t’attends de moi ; elle est fidèle pourtant à ce que je vois mûrir en toi. Eh oui ! mon trésor, tu as toute une vie devant toi… et ce que tu vis maintenant nous amènera qui sait où… Mais ce que je vis moi, soyons honnêtes, où va nous amener ? 
Oui, c’est tout à fait vrai ce que tu as toujours dit : « nous nous sommes rencontrés trop tôt ! »
Le cœur me dit qu’un ver se creuse une piste quelque part dans ta tête, t’obligeant à courir deçà et delà dans un labyrinthe tortueux… sans moi ! Je voudrais être en mesure de te protéger, te défendant comme un lion des prétendants de Procida qui te braquent par milliers en ces méandres ensoleillés ou sombres… Mais je ne peux pas le faire, car ma présence t’empêcherait de courir mais tu serais de plus en plus prête à exploser comme une bombe à retardement. Si j’étais auprès de toi, tu ne serais plus libre du tout de fouiller librement partout !
Je devrais peut-être taper des pieds, admettre ma jalousie et me battre pour mon amour. Et je ferais ainsi ton bien aussi. Cependant, je serais assez égoïste, en suffoquant ton épanouissement : tu es une plante qu’on ne doit pas déranger au moment même où elle engendre ses fleurs odorantes et ses fruits savoureux…
La nuit dernière, j’ai écrit une poésie qui va à la rencontre de ma mort moins physique que psychologique, car je sais en avance que c’est un bonheur à moitié celui qu’on poursuit au risque de la mort…

002_img_0497 Auguste Macke, Le chemin rouge, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Accepte, Agata, cette poésie comme le récit de ce que j’ai découvert en regardant dans une boule de verre et y découvrant ton île, fourmillante d’inconnus… Tout d’un coup, dans mon esprit éloigné et aveugle, tous ces gens sans visage et sans nom se sont réduits à un seul homme, que j’ai appelé Arturo, mais qui pourrait être aussi bien Zorro. Dans mon imagination, ce n’était pas que toi qui ne faisais qu’un avec l’île. Arturo-Zorro aussi ne s’en séparait jamais pour l’arpenter sans cesse, en long et large…

Tu racontes tes souvenirs, d’où jaillit un dessin confus de toits, de pierres et de rues très étroites coupées dedans. Un homme qui ressemble à ma jalousie — au visage imprécis bronzé par le sel — va, court, disparaît dans un port lointain.

Si je scrute encore dans la boule de verre épais je vois ta silhouette pointer au milieu de la brume de l’aube et tout de suite après poursuivre d’étranges trajectoires à zigzag parmi les maisons qui entourent le port, avant de longer les barques de l’embarcadère, giflées à leur tour par des vagues furieuses. Qui sait si elle rencontrera Zorro-Arturo ? Celui-ci, on le voit très bien, est en train de suivre, lui aussi, des droites biaises, entrant et sortant du grand plateau du port :

Toi tu es faite d’écume de mer comme ce port. Ma solitude ressemble à cet homme inconnu, ou bien à tes mots susurrés lui ouvrant un sourire, tandis que demain, te voyant arriver, ce port s’ouvrira au soleil, et qu’un arc-en-ciel de barques te saluera.

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Henri Matisse, Allée d’oliviers, image empruntée
à un tweet de Stephane Bergès (@Revizorsb)

Pour souffrir un peu moins, Agata, j’ai essayé de me convaincre que cet être inconnu, que tôt ou tard tu rencontreras, vit dans l’esclavage d’une solitude qui ressemble à la mienne : il me ressemble, en fin de compte ! Tes mots nets et drôles, juste susurrés, seront pour lui un véritable nectar, comme ils le seraient pour moi. Donc, il te sourira. Eh, oui, il te sourira !
Je sais que je ne devrais pas te dire tout cela, m’exposant ainsi à tes réactions indignées. Au contraire, tu aurais besoin d’un homme taciturne et résolu, qui se donne une contenance, se bornant à faire mine de parler ou alors s’exprimant par gestes pour dire n’importe quoi, comme dans une farce, sans jamais adhérer jusqu’au bout au véritable sens des rapports entre les êtres humains. Parce que parfois il n’y en a pas besoin : il est beaucoup mieux de se dérober aux vérités de toutes sortes. Il y a tellement de personnes qui savent le faire ! Mais, entre nous, il y a un pacte non signé… que pourtant je m’efforcerai de respecter, même en des circonstances aussi difficiles… Ce pacte, je le sais très bien, pour qu’il soit insensé, il prévoit qu’au moins un entre nous deux soit sincère. À présent, c’est à moi de l’être, à moi qui vis éloigné de cette île pleine de pièges et de joueurs de fifre :

Tu descendras et monteras ces escaliers, et le temps glissera dans un gouffre sans âme. Sans te voir, je reviendrai vers ton rêve lointain.

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Gustav Klimt, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

fraternité : la voix de Joseph Frisch dans la « ronde » du 15 mars 2017

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Le 15 mars, la ronde

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui c’est à un incipit que nous devons nous tenir : « Ils vont où, les oiseaux » (sans ponctuation finale, volontairement) Et un thème : cuisine(s)  (dans tous les sens du mot, évidemment). J’ai le grand plaisir d’accueillir Joseph Frisch, auteur du blog jfrisch  Ma propre fiction est publiée sur la distance au personnage de Dominique Autrou. Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde.

fraternité

Ils vont où, les oiseaux ?
Et bien, à la poêle, à la cocotte, au four : là mon canard joli ! Hop, puis tac, tac, deux petits coups de hachoir et vite un peu de beurre, quelques oignons, rondelles de carottes et un verre de blanc sec, poivre et sel de Guérande : faire d’abord revenir sans brûler puis réduire le feu ajoutez ensuite les épices et le zeste d’une orange non traitée, la poitrine fumée en dés. Alors il fait moins le fier le Gédéon du matin ! il ne crie plus dans sa jolie boîte en fonte, tout juste si on l’entend qui rissole à feu doux. Bon dimanche et bon appétit !

Et demain lundi, les gens, ils iront où ?
Ben tiens, à la Défense eux aussi dans la marmite en verre et acier : rasés, costumés, désodorisés, maquillés, en réunion puis en séminaire, jolie troupe avec smartphone silver et pause-cigarette à 10h15 et 16 heures en bas de l’immeuble, mêmes études  avec le code-barre tatoué dans la tête, traçabilité parfaite du diplôme, origine contrôlée, nourritures de masse avec ou sans gluten, à toutes les modes  ! Et vogue la galère : engueulades, entretien d’évaluation, cirque à tous les étages, valsez ! Et la pensée ?? Euh, et bien comme tout le monde un peu de Twitter, un tiers de buzz dans le journal gratuit, un zeste de Hanouna, voici le petit club, nous  libres égaux & fraternels, enrégimentés sous nos masques. Moutons vers l’abattoir, si mortels mais le sachant si peu, frères humains.

P.-S. à la réflexion je préfère ce troupeau d’images (merci Google) qui est plus conforme à l’esprit du texte ! 😉

Texte et images Joseph Frisch

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le nom de l’auteur libère le lien de son blog) :

Hélène Verdier, Franck, Élise, Céline Gouël, Noël Bernard, Guy Deflaux, Dominique Hasselmann, Marie-Christine Grimard, Jean-Pierre Boureux,  Joseph FrischGiovanni Merloni, Dominique Autrou

Prochaine ronde : le 15 mai 2017

« Est-elle tombée amoureuse de moi ou de ma voix ? » – À Rome/18 (Journal de débord n. 41)

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Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM

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« Est-elle tombée amoureuse de moi ou de ma voix ? »

Vendredi 19 juillet 1963
De quelle façon cet interminable mois de juillet s’est écoulé, on n’est que deux à le savoir : le facteur de Procida, obligé de livrer à Agata Cellamare mes trente-deux lettres remplies de jalousie, et moi. Ses réponses déferlaient parfois des attitudes aussi sincères qu’adaptées à me faire souffrir. Cela est un mérite exclusif des femmes, que j’ai vues toujours incapables de laisser coexister en elles des sentiments contrastants entre eux.
Elle me raconte ses prouesses et dans mon esprit impressionnable je vois se dessiner un monde beau et imperturbable qui semble pourtant subir les affres d’une fièvre aussi futile que dangereuse : à Procida, désormais, on ne peut plus s’attendre à ce calme contemplatif ni à cette étrange exclusion de la société humaine dont parlait Elsa Morante :

« Autour du port, les rues sont toutes des ruelles sans soleil, bordées de maisons rustiques et vieilles de plusieurs siècles, qui, bien qu’elles soient peintes d’une jolie couleur de coquillage, rose ou cendrée, ont un aspect sévère et triste. Sur le rebord des petites fenêtres , presque aussi étroites que des meurtrières, on voit parfois un œillet, planté dans une coite en fer-blanc ; ou bien c’est une petite cage que l’on dirait destinée à un grillon et qui abrite une tourterelle prisonnière. » (1)

Non, Procida, aussi proche à la fourmillante côte Phlégréenne, est de plus en plus envahie par des hommes et des femmes qui semblent être touchés par la « faim ancestrale » des joies les plus étourdissantes. Agata relate : de fêtes nocturnes, de bains à l’aube, dans la plage noire de Chiaia ; de sa contrariété de voir surgir le soleil sur la côte opposée, au-delà des maisons qui couronnent la colline, tandis qu’au couchant, on peut s’accorder l’enchantement de cette promenade sur la crête en haut, d’où s’ouvrent, de temps en temps, des spectacles à couper le souffle ! Elle me parle de Bruno…
Qui est-il, ce Bruno ? Le soupçon qu’il s’agit d’un type vivant et sympathique me rend violemment jaloux… Certes, ma jalousie est totalement inutile, n’ayant aucune possibilité de m’emparer de pistoles ou couteaux pour y faire front immédiatement. Beaucoup de temps est en train de s’écouler et cette île est sans doute assez flatteuse, avec sa beauté s’imposant devant ses yeux décolorés par le soleil et au-dessous de ses pieds. Procida est l’air qui s’insinue dans ses poumons, le feu qui brûle dans ses mains, le vent qui abrutit ses cheveux…
— Je t’attends ! Je ne vois pas l’heure ! écrit Agata, ajoutant à ses mots de drôles de dessins. Ou alors elle me parle de quelques amis nouveaux et moi, pour ne pas donner trop d’espace à mon imagination autodestructrice, je me plonge alors dans un monde que la frénésie des vacances a désormais écrasé, ou alors dans une île qui n’existe plus :

« Les boutiques sont profondes et obscures comme des cavernes de brigands. Au café du port, il y a un fourneau à charbon sur lequel la patronne fait bouillir le café à la turque, dans une bouilloire émaillée bleu foncé. La patronne, qui est veuve depuis plusieurs années, porte toujours le deuil : le châle noir, les boucles d’oreilles noires. La photographie de son défunt est au mur, à côté de la caisse, entourée de festons et de feuillages poussiéreux. » (1)

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Cet après-midi, en cachette de mes parents, je l’ai eue au téléphone interurbain. Elle m’a parlé de façon tout à fait naturelle, comme si nous étions à Rome. Je lui ai demandé comment elle était habillée. J’essayais de lui raconter des films ou des faits qui devenaient anachroniques au fur et à mesure de cette conversation ressemblante au patinage sur des surfaces glacées très subtiles. Au bout de la troisième unité (2), c’était désormais l’heure de raccrocher… Je me suis alors armé de courage :
— Je t’aime.
— Moi aussi !
Elle avait un air de triomphe, comme si elle ne découvre ses sentiments qu’en ce moment limite. « Est-elle tombée amoureuse de moi ou de ma voix ? » Tandis qu’elle vidait son sac depuis l’autre cap de ce fil jeté dans le noir de distances impénétrables, j’avais d’abord la peau de chagrin et une gigantesque envie de vivre… mais tout de suite après je comprenais qu’elle était déjà en train de se faire arracher, irrésistiblement, de sa vie nomade et sauvage. À Rome, tant bien que mal, Agata est embrigadée par les rythmes scolaires, tandis que là, en manque des attentions d’une mère… Au bout de notre colloque, elle avait vieilli, tout comme certains gamins napolitains qui à dix ans conduisent les camions, tandis qu’à treize… Je me demande si, de temps en temps, les cheveux longs d’Agata pointent au-delà du seuil du bar du port…

« L’aubergiste, dans sa boutique qui est en face du monument du Christ Pêcheur, élève un hibou, lequel est attaché par une petite chaîne à une poutre qui fait saillie du mur, en haut. Ce hibou a des plumes noires et grises, soyeuses, une élégante petite huppé sur le crâne, des paupières bleues et de grands yeux de la couleur de l’or rouge, cerclés de noir ; l’une de ses ailes est toujours sanguinolente, car il passe son temps à se la déchirer lui-même avec son bec. Di l’on tend la main pour lui gratter légèrement la poitrine, il penche vers vous sa petite tête, avec une expression émerveillée. À la tombée de la nuit, il se met à se débattre, essaie de s’envoler et retombe, et il se retrouve parfois battant des ailes, la tête en bas, suspendu à sa petite chaîne. » (1)

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Mercredi 24 juillet 1963
En ces jours interminables, j’ai écrit des poésies interminables. Jusqu’à hier matin, quand je me suis souvenu du « cahier » rouge, religieusement relié de mes propres mains, que j’avais soumis au jugement de Randazzo, mon professeur de lettres. Le dernier jour d’école, par un drôle de sourire, celui-ci m’avait rendu mon petit livre, qu’il avait appelé « manuscrit ». Puis, effeuillant devant moi les pages à la hâte, il m’avait indiqué les poésies qu’il avait jugées meilleures, concluant pourtant qu’il ne s’agissait pas de véritables poésies :
— Tu dois y travailler encore ! Même s’il faudra revenir au point de départ, à la première impulsion. Je suis sûr que tu en sortiras avec beaucoup plus d’assurance et de conviction !
Pendant un jour ou deux, les mots de Randazzo ont voltigé dans ma tête, estompant mon nerveux pour l’éloignement d’Agata… Ensuite, pour me dérober à la peine visqueuse qui m’attendait au passage, j’ai trouvé un véritable allié dans les mystères des « saintes habillées » :

« Dans l’église du port, la plus ancienne de l’île, il y a des saintes en cire, qui ont moins de trois palmes de haut et qui sont enfermées dans des châsses en verre. Elles ont des robes en vraie dentelle, jaunies, des mantilles en brocart décolorées, de vrais cheveux, et, de leurs poignets, pendent de minuscules chapelets en vraies perles. Les ongles de leurs petits doigts, d’une pâleur mortuaire, sont figurés par une ligne filiforme, rouge. » (1)

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Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud

Nous n’avons rien fait pour briser la chaîne des interdictions – À Rome/17 (Journal de débord n. 40)

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Samedi 18 mai 1963
« Chère Agata,
J’ai perdu les feuillets que je noircissais pêle-mêle, avec une sorte de pédanterie heureuse, en y déposant tout ce qui passait par ma tête, tandis que s’écoulaient nos jours les plus intenses et difficiles, dans une pénible alternance de hauts et de bas. Rien de tout ce que j’ai écrit ne touchait le noyau de nos peines. Et pourtant je regrette ces paroles perdues comme autant de personnes qui m’auraient quitté sans me dire si elles reviendront ou alors si elles ont décidé de disparaître à jamais. Je me souviens juste d’une phrase, échappée à la furie iconoclaste : “à présent, je deviens un Ours polaire, en dépit de tous les signaux que la nature m’envoie, brisant la couche épaisse de ciment et d’asphalte”.
Tandis que l’été approche, avec son exubérance sans bornes, toi aussi te renfermes en ton personnage : tu es une Autruche femme aux plumes lisses et blondes. Depuis longtemps, tu as cessé d’être la Puce que ton père Toto taquinait avec amour. Peut-être, une sorte de crise de la communication entre nous s’était déjà manifestée le jour de la fête chez Luisa Mascalzini, quand tu n’avais pas accepté de te voir, avec moi, dans le même miroir où les autres nous voyaient. Récemment, il ne nous manquait que de rencontrer un couple parfait ! Ce couple exemplaire que nous avons eu sur les pieds : Maria et Carlo, Carlo et Maria ! Tu n’as pas supporté mon indulgence envers leurs attitudes de couple idéal à la Katherine Hepburn et Spencer Tracy… Je te comprends : tu ne veux pas te voir, avec moi, en un “modèle” pareil… et tu as raison. Pourtant, de tout cela je devine, hélas, qu’il y a quelques autres raisons en ton refus d’assumer une forme d’union quelconque, avec moi. Ou alors la raison est une seule : tu ne m’aimes pas vraiment ! Je ne veux pas devenir trop analytique, mais, si je ferme les yeux, je nous vois, ma chère Agata, livrés à nous-mêmes comme deux êtres chassés d’un paradis terrestre de nos jours. D’abord, on nous a donné la chance d’un bonheur parfait, à condition que nous ne restions jamais seuls. Nous avons alors profité de toutes les petites libertés que nous offraient la rue, les escaliers, les fêtes, les plateformes du bus pour exploiter, là-dedans, jusqu’au bout, nos curiosités ou affections réciproques. En dehors de cet amour “sous les yeux de tout le monde” nous n’avons pas eu d’autre chance ! Ce qui était interdit était alors impossible et nous nous y sommes docilement accoutumés. Ce qui aurait dû se dérouler en secret, en des endroits adaptés à une sereine solitude à deux… tout cela est devenu, avec le temps, compliqué, fatigant et même redoutable. On nous a forcés, peut-être. Mais nous n’avons rien fait pour réagir, pour briser la chaîne des interdictions… »

Egon Schiele, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Mardi 21 mai 1963
Tandis qu’Agata devient de plus en plus belle et de moins en moins saisissable, j’ai commencé à me servir du mot « dépression », terme diffusé jusqu’à la nausée par Roberto Trentavizi, mais sans conséquence pour lui. Par cette habitude, désormais contractée dès le réveil, de me déclarer à tout venant « déprimé », je me suis finalement accordé une paresseuse indulgence envers mes côtés faibles. Voilà pourquoi Agata, fatiguée de me suivre dans mes oisifs pèlerinages physiques et verbaux sur les rapports entre les hommes et les femmes, perd souvent la patience et me met au pied du mur :
— Admets-le, tu es jaloux !
— Non, ce n’est pas ça !
— Qu’est-ce que tu es, alors ?
— Je suis orgueilleux, susceptible, ennuyeux, mais je ne suis pas jaloux !

Mardi 4 juin 1963
Hier, le pape est mort. Je ne fréquente plus la paroisse depuis quand j’ai reconnu tout à fait cohérent avec mon esprit ce que me disait avec conviction sincère mon vieux camarade Marco Testaguzza, celui qui nous attendait au passage, hors de la paroisse, mon frère et moi, rien que pour nous reconduire sur la bonne voie du « matérialisme dialectique ».
Mais j’ai ressenti une violente secousse électrique au moment du trépas de cet homme. Comme si Jean XXIII me parlait et me donnait une gifle bienveillante à l’instant même où il gravissait les invisibles marches célestes au milieu d’une fantasmagorie de bombes atomiques et de satellites artificiels.

John Singer Sergent, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Vendredi 7 juin 1963
Entre Agata et moi, les moments de bonheur ne sont pas manqués, malgré les interdictions familiales concernant nos sorties et nos interminables conversations téléphoniques : tout cela a rendu notre lien plus solide. Il est arrivé pourtant des incohérences, des dérapages, des manques soudains et involontaires.
Cet après-midi, Agata est montée chez moi après avoir vu le coiffeur. Au pas de la porte, je lui ai dit, qui sait pourquoi :
— Tu ressembles à un portemanteau !
Une mortification vraiment cruelle pour elle, qui s’est immédiatement sauvée dans l’escalier, en larmes.
— Ne vois-tu pas que je plaisante ? ai-je hurlé en me précipitant à sa poursuite.

Mardi 11 juin 1963
Depuis quelques jours, l’école est fermée. J’ai été reçu au bout d’une année médiocre et sans éclat… « Sanza infamia e sanza lodo » (1), dirait plus élégamment Maurizio Ficcadenti, l’enfant prodige du Mamiani. Pour moi, puisqu’on recueille ce qu’on a semé, je suis pleinement satisfait d’un tel résultat, d’autant plus que le troisième trimestre a été un triomphe pour mon orgueil et le désaveu des préjugés de mon père. Cela dit, pour être enfin reçu, j’ai beaucoup peiné à atteindre la suffisance en sciences…
Je montais avec Agata à la pinède, avant de nous asseoir sur l’un de ces bancs publics tout abîmés. Elle m’interrogeait au sujet de la langue ou de l’intérieur de l’oreille.
— Quelle horreur ! s’écriait-elle quand je lui racontais que quelque part dans la langue tous les humains ont des poils…
Quant à elle, Agata n’a pas cessé d’étudier, la nuit durant aussi. Elle est très inquiète :
— Je ne veux pas tomber dans le rattrapage, je veux partir à Procida !

Mercredi 19 juin 1963
En dépit des anathèmes de son enseignante de lettre, la redoutable Cosma Filmé, les examens d’Agata se sont bien passés, très bien même. À l’improviste, nous avons découvert un vide à remplir. « Suffira-t-il l’amour ? »

Lundi 24 juin 1963
— On va à la piscine ! dit Agata.
— Ce n’est pas pour moi, réponds-je.
— Je n’y vais pas seule, c’est plein de « pappagalli » (2), là-bas !
L’idée de la piscine ne m’intriguait pas beaucoup, en raison de ma peau blanche et du climat de compétition obligatoire qu’on trouve là-dedans, mais je me suis bientôt résigné. Avec le métro, nous nous sommes rendus tous les deux jours à la piscine des Roses à l’EUR, de la part opposée de Rome :

« Le premier tour est terminé
Ceux qui désirent rester
doivent acheter un autre billet ! »

Agata a décidé de m’apprendre à nager. Au commencement, je m’accrochais à son cou comme un enfant transi de froid et, quand je remontais bleui à la surface, je m’étendais auprès d’elle, à l’ombre d’un transat, cherchant quelques dérivatifs à la défaite. Avec le temps et la bonne volonté qui toujours m’accompagne, il y a eu enfin un petit progrès. Au bout de ma première longueur à la nage libre, Agata m’a embrassé avec emportement, avant de murmurer :
— Je suis tombée amoureuse à nouveau !

Le prince de Homburg, Jeanne Moreau et Gérard Philipe
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Vendredi 5 juillet 1963
Cet après-midi, le dernier jour avant le départ d’Agata, nous avons vu, par une ironie du hasard,  un film sur le débarquement en Normandie, « Le jour le plus long ». Ensuite, Agata est montée chez moi. Pour une seconde ironie du destin, qui sait pourquoi, tandis que Dodo regardait la télévision dans le salon, nous avons entamé notre colloque dans sa chambre…
— Un jour vraiment long, le plus long ! dit Agata, en m’embrassant.
On ne décide pas le bonheur en avance. D’ailleurs, avec Agata en particulier, cela va facilement exploser dans le moment et l’endroit le moins appropriés. Dès que le tourbillon est fini et Agata n’était plus là, mon frère ne s’est pas comporté avec la même supériorité distraite de mon presque beau-père Toto Cellamare. Dodo a hurlé, s’est indigné en accrochant des affiches partout, jusqu’à traîner toute la famille dans sa chambre pour que tout un chacun constate de ses yeux le scandale.
— Ne l’as-tu pas rendue enceinte ? a tonné ma mère, tandis que mon père ajoutait d’autres choses, pas du tout flatteuses.
D’emblée, je ne savais pas quoi dire. Par une violente déchirure, une côte venait de se détacher de ma poitrine, tout près du cœur : Agata était déjà en voiture, avec Toto, sa grand-mère Mena et une malle comblée de caprices. Tout d’un coup, j’ai eu une fulguration au sujet de cette tache — horrible, dégueulasse, vulgaire et forcément indélébile — qui avait fait passer le bleu de la housse au drap au-dessous :
— Cette tache-là, je le jure, ce n’est que de banals « spermatozoïdes », produits de façon artisanale ! Voulons-nous en faire un scandale, ou pire, une intrigue internationale ?

Giovanni Merloni

1) tant bien que mal
2) en français les « perroquets »; Il s’agit de tous ceux qui attendent les femmes au passage pour les draguer.

L’inachevée – À Rome/16 (Journal de débord n. 39)

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Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM

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L’inachevée

Jeudì 2 mai 1963
Après deux jours un peu difficiles — en raison de cette opération ayant été, bien que couronnée de succès, assez délicate — la convalescence d’Agata à la clinique d’en bas a été rapide et dense d’émotions positives. J’étais à son chevet tous les après-midi et, en dépit de la présence obsédante de sa grand-mère, nous avons eu l’occasion tout à fait inattendue de nous échanger des baisers et des caresses qui ont aidé ma « ragazza » à recouvrir la vie… suscitant en moi, hélas, de nouvelles ambitions qui devaient pourtant se révéler des fuites en avant ou, comme le disait mon camarade Carlo Imbellone, des véritables utopies.
Ah ! J’ai oublié de dire…
Imbellone, le leader incontournable à la redoutable grimace est devenu chez nous « trasiticcio » (1), comme on dit dans la langue de mon père, ou alors, selon la brusque sagesse romaine, « toujours sur les pieds, comme le mercredi ». Cette circonstance, qui d’ailleurs ne me gêne pas, jaillit de l’amitié entre ma sœur Enzina et sa camarade de banc, Maria Piazza, ayant dans notre entourage le seul mérite d’être la fiancée d’Imbellone. D’ailleurs, celui-ci ne serait pas tellement assidu s’il n’avait découvert en mon père un interlocuteur qui lui donne du fil à tordre !
« Carlo et Nino » forment désormais un couple dialectique dont je n’arrive pourtant pas à pénétrer ni la finesse ni la géométrie. Dans mon esprit, ils demeurent deux talents aussi attachants qu’étrangers à ma sensibilité. Si Nino trouve en Carlo l’antagoniste respectueux que ses enfants ne seront jamais, Carlo obtient de ce père de famille vivant et réfléchi — qui a traversé, ne l’oublions pas, la guerre et la Résistance — , l’autorisation à se prendre pour le grillon parlant de Pinocchio.
Toujours est-il que les visites de Carlo et Maria ne sont pas forcément porteuses d’allégresse et de bien être. Cet après-midi, par exemple, ils n’ont fait que répéter l’histoire d’une très chère amie milanaise de Maria, décédée à l’âge de seize ans…
« Et si Agata, au lieu d’être opérée pour une maladie aiguë, avait dû subir, elle, une telle expérience « involontaire » ? Heureusement… elle est encore « ragazza »…

« Je l’ai emmenée aux rives du fleuve,
croyant qu’elle était « ragazza »,
mais elle avait un mari… » (2)

Depuis qu’ils sont partis, j’ai entendu pendant longtemps les échos de cette discussion dans notre salon, des répliques sautillantes d’un canapé à l’autre… cela m’a obligé à chercher auprès du tourne-disque une bande-son appropriée, que j’ai finalement trouvé dans l’Inachevée de Schubert ! Un « accompagnement » très adapté, même si assez souvent exploité, par mon père et moi, dans les quatre parois domestiques :

Rirua-ruarirua-ruaririarì-ruariruarirua…

Mais je veux tout raconter, au risque même de répéter des choses déjà notées sur ce journal : Maria Piazza — blonde comme Agata, mais, je dois le reconnaître, beaucoup plus « sans façons » qu’elle — à plongé chez nous avec son copain, Carlo Imbellone, l’un des « monstres sacrés » de mon lycée, qui n’affiche aucun embarras pour le décalage d’âge avec son amoureuse.
« Quatre années ! » me répétais-je, incrédule, pour l’énième fois, en un mixte de jalousie et de compassion, tandis que je l’écoutais citer, d’un ton de légère supériorité, l’Union Soviétique, où l’avortement est admis et protégé par la loi dans les hôpitaux publics ! Ce n’était pas la première fois que ses mots me rassuraient, mais, cette fois-ci, dans sa façon de s’exprimer il y avait un brin d’indifférence.
Un peu intimidé, j’aurais voulu dire au très cher « camarade intellectuel » qu’il était parfaitement inutile de savoir qu’en Russie les femmes bénéficient davantage de services sanitaires indispensables… Parce que l’amie d’enfance de Maria était morte, au contraire, pas trop loin d’ici, dans une ville « très civilisée » comme Milan ! Mais, quand Enzina et Maria avaient commencé à se fomenter l’une l’autre — en disant que la femme est toujours victime de la « phallocratie » (un mot sans doute appris de Carlo Imbellone) ainsi que de « l’indifférence » du mâle obtus, qui ne se charge jamais des « précautions » nécessaires — je me suis senti provoqué, ou, pire, mis au pied du mur. Mais je comprenais, vaguement, qu’il y avait quelques fausses notes dans la rage légitime de ma sœur et de sa compagne de banc. Il n’était pas du tout facile, par exemple, parler de « préservatifs » à un type comme Agata… Parce qu’en plus cela aurait été une discussion abstraite, tout comme parler de l’œuf avant qu’une véritable poule ne s’installe dans la chambre et sur le lit simple à deux pas de la porte d’entrée de l’appartement des Cellamare…
« Est-ce que nous devons nous châtrer nous-mêmes, alors ? » avais-je réagi, brusquement, d’une voix à l’improviste stridente. Par conséquent, Imbellone s’était échauffé et il avait interprété, par des considérations adaptées aux mots presque, ce que je voulais dire : « Nous sommes tous des animaux ! C’est là où réside le meilleur côté de nos personnalités, soient-elles simples ou compliquées. L’homme a besoin de la femme tout comme la femme de l’homme ! Et c’est la répression sexuelle qui crée souvent des comportements aberrants, enlevant à ceux qui s’aiment et forcément s’accouplent la sérénité nécessaire pour éviter des chocs traumatiques telle une grossesse indésirable… »

002_marilyn-milton-greene-02-180Milton Greene, Marilyn Monroe, image empruntée sur Twitter

« Répression sexuelle », « grossesse indésirable », « phallocratie » ! Imbellone s’exprimait décidément comme un livre imprimé, en convoquant dans ses propos Marx, Freud et des civilisations très éloignées dans l’espace et dans le temps qui n’abandonnaient pas à elles-mêmes les femmes enceintes. Oui, je devrais écouter davantage des voix raisonnables comme celle-ci… et me rendre plus fréquemment aux réunions de la jeunesse communiste dont je fais partie, via Montesanto… même si tous les camarades ne sont pas espiègles et lucides comme Imbellone ! Oui, à la fin de son « comice » je l’avais embrassé.
Toujours est-il que la photo de Bruna avec Maria me tambourine encore dans la tête : deux jeunes filles gauchement élégantes, « infiltrées » dans un bal d’adultes, dans un appartement à Sesto San Giovanni. Je ne réussis pas à me détacher du sourire triste de cette jeune femme morte de septicémie… pour avoir hésité avant de courir voir le médecin ! Pour avoir eu peur de tomber en prison ! La transgression d’une loi et d’un tabou c’est plus important que la vie humaine, alors ? L’on meurt parmi d’affreuses souffrances pour un obscurantisme sans « pitié » que personne n’ose mettre en question… Tout cela empêche d’agir de façon lucide, par un minimum de calme et sang froid. Bruna en avait d’abord parlé à sa mère. Ensuite, sans rien dire au père, engagé comme d’habitude dans un voyage de travail, elles s’étaient rendues chez une sorcière sans scrupules qui avait tout fait en peu de minutes, sur un lit sale, sans arrêter de fumer son mégot… comme ça, dans la hâte et la distraction, avait blessé la malheureuse à mort. Maintenant, ce corps immobile est sorti de la photo pour venir s’allonger sur mon lit, la robe de la fête transfigurée par le sang… Bruna occupe entièrement la moitié du matelas que je consacrais idéalement à Agata. Elle me reproche en silence, par une condamnation sans appel. Je représente tellement bien tous les mâles de mon âge ayant tous le réflexe conditionné d’abandonner à leur pénible solitude leurs fiancées et copines, après les avoir ruinées ! Donc c’est à moi la faute de son avortement brutal, de cette exécution ménagée par un couteau !
Non, ce n’est pas moi ce voyou sans conscience ni éducation ! Je n’ai rien à faire avec ce « fiancé » de Bruna qui a « profité d’elle », comme le disent les journaux et comme ne cessent de le répéter Maria et Enzina, en renchérissant.

003_ma-mere-03-180« Le plus intelligent de tous à mon avis, c’est celui qui au moins une fois par mois se traite lui-même d’imbécile » Fiodor Dostoïevski, texte et image empruntés à un tweet de Christophe Bormans (@chbormans)

Ma mère, qu’en pense-t-elle ? Où était-elle au moment où nous tous regardions cette photo et que je découvrais qu’au moins sur cette question concernant les femmes, les pays communistes devançaient le reste du monde civilisé ? Que voulait-elle dire, maman Gréco, lorsqu’elle se servait de l’expression « ces deux-là, ils font l’amour » ? S’agissait-il d’un amour « presque chaste », voire prudent, ou alors l’on avait affaire à un amour où « ces deux-là » risquaient la conception, bon gré mal gré, d’un enfant inattendu ?
Sans doute, ma mère et Agata n’auraient pas été d’accord avec le terrible réquisitoire de Maria et Enzina contre l’homme qui n’a pas de freins inhibitoires et elles auraient, comme moi, haussé les épaules devant les merveilles qu’on fait en cette Russie si lointaine… Mon père aurait dit qu’avec la participation des socialistes au gouvernement, le front laïc aurait un nouvel essor ; par conséquent verraient le jour les réformes concernant le divorce, l’avortement et en général les droits de la femme… Quant à moi, j’avais découvert l’existence de deux étoiles comètes, Abélard et Héloïse : deux figures très humaines qui avaient eu la force de continuer à vivre, penser et transmettre leur « credo » immortel même s’ils avaient été frappés par la plus cruelle des mutilations. « De toute évidence, nous vivons dans une ‟phase obscure” et nous ne trouvons pas encore les moyens pour nous affranchir jusqu’au bout de notre Moyen Âge ‟féodal” et ‟répressif”, je me suis dit, tout en empruntant les mots que je viens d’apprendre de mon camarade aîné. Toutefois, personne ne nous punira avec la castration ! Et ce geste autodestructeur je ne le ferai pas spontanément ! »
Ma tête demeure pourtant confuse. Mes idées, comme autant d’épingles pointues par milliers, dansent parmi les cheveux, dans les profondeurs de mes cernes et sur mes lèvres sèches…

Giovanni Merloni (1963)

(1) Quelqu’un qui traîne assez souvent dans une maison, jusqu’à se confondre avec les meubles et les bibelots.

(2) Federico Garcia Lorca

En attendant que la nuit passe — À Rome/15 (Journal de débord n. 38)

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En attendant que la nuit passe mardi 7.03.2017

Venerdì 19 aprile 1963
Partout, dans cette Italie encore euphorique pour les Jeux olympiques, les cent ans d’Unité et la diffusion massive des machines à laver, une féroce campagne s’est déroulée pour les élections politiques. Mon père, Nino Nitrodi, malgré les appels de maman à la modération, a tenu vingt-cinq comices extraordinaires — touchant toutes les localités de la côte et de l’intérieur au sud de Naples, depuis Amalfi à Castellammare de Stabia, Portici, Torre del Greco et Salerno — jusqu’à perdre la voix du tout. Pour accompagner mon père, le train de ma vie s’était précipité loin d’Agata, se faufilant dans des tunnels enfumés où la silhouette de son corps souple disparaissait avec ses longs cheveux phosphorescents…
D’ailleurs, même si nous étions disloqués aux pôles opposés de la planète, nous aurions épuisé tous les sujets et toutes les profondeurs de nos âmes, Agata et moi, tout en demeurant très proches, l’un en deçà l’autre au-delà d’un fil…
Cependant, il faut l’admettre, il nous arrive de nous découvrir lointains, hélas, très lointains même en étant assis l’un à côté de l’autre, chaque fois que nous nous touchons, car il y a toujours une invisible écorce que nous ne réussissons pas à enlever…
Oui, en ces deux mois derniers, hantés par un sentiment d’égarement physique et mental, une espèce de « séparation de caoutchouc » s’est installée entre nous. Cela peut-être à cause de notre belle ville de Rome et aussi de notre horrible quartier, qui nous ont empêchés de sortir le nez de la prison… nous n’avons pas eu l’idée géniale de nous aventurer ensemble dans la mer qui baigne Naples ! Et ces extravagantes silhouettes noires qui découpent si joliment l’horizon ont resté inaccessibles, telles des madones du Moyen Âge recluses dans un couvent qui les oblige à porter la ceinture de chasteté.

002_prodida-auv-180 Vittorio Pandolfi, Procida, image offerte par Anna Urli-Vernenghi (@urlivernenghi)

Ne pouvant pas franchir cette barrière de lumière et d’eau, j’ai eu pourtant la chance de me consacrer à la lecture de L’île d’Arturo d’Elsa Morante, que j’avais emmené religieusement comme s’il s’agissait du portrait encadré d’une figure exemplaire de la famille. Les premiers jours, en me retournant dans cette désolée chambre d’hôtel, j’hésitais : « il se peut que Procida ait changé ! » Un soir, je me suis dit : « si ce livre lui tient à cœur et qu’elle me l’a donné, cela veut dire qu’Agata veut que je le lise. Sans doute, dans le monde qui en jaillit, il y a quelque chose qu’elle ne sait pas ou qu’elle n’ose pas dire ! » J’ai réalisé ensuite qu’Elsa Morante a le même âge que ma mère et les mêmes vertus enchanteresses… En un mixte de confiance aveugle et d’étrange incrédulité, j’ai décidé alors de m’approcher de cet endroit sauvage sans me demander si je le trouverais accueillant ou affecté par les humeurs alternes d’Agata !
Je sais bien que depuis toujours cette île rocheuse et verte, parfumée de genêts et de poissons, ne fait qu’un avec elle, jusqu’à devenir sa seconde peau ! Mais mon approche « livresque » m’aurait donné la chance de visiter ce lieu longuement convoité avec l’avantage de pouvoir dire, en revenant, de n’y avoir jamais été !
Mon aventure a démarré avec les mots suivants, moins détaillés qu’envoûtants :

« Au flanc de ses collines, vers la campagne, mon île à des petits chemins solitaires enfermés entre de vieux murs, par-delà lesquels s’étendent des vergers et des vignes qui ont l’air de jardins impériaux. Elle a plusieurs plages au sable clair et fin, et d’autres rivages plus petits, recouverts de galets et de coquillages, et qui se dissimulaient parmi de grandes falaises. Dans ses rochers escarpés qui surplombent l’eau, les mouettes font leur nid, les mouettes et les tourterelles sauvages, dont, surtout le matin de bonne heure, on entend la voix tantôt plaintive et tantôt joyeuse. Là, les jours de calme, la mer est tendre et fraîche, et elle vient se poser sur la rive telle une rosée. Ah ! Ce n’est ni une mouette, ni un dauphin que je voudrais être : je me contentais d’être une scorpène — lequel est bien le plus laid des poissons de mer — pourvu qu’il me soit permis de me retrouver là-bas et de jouer dans cette eau. » (1)

Mais le fait de passer si près de Procida sans pouvoir l’effleurer, m’avait éloigné d’Agata, même plus que si la campagne électorale du candidat socialiste Nino Nitrodi, numéro deux de la liste, se déroulait à Livourne, Gènes ou Ventimiglia au lieu qu’aux environs de Naples…

napoli-02-180 de « Pour aimer Naples » de Renato Nicolini, éditions CLEAN, Napoli,
photo Dante Caporali

Lundi 29 avril 1963
Aux assemblées citadines et aux tracts se faufilant partout, jusqu’à combler les bouches d’égout aux bords des trottoirs et ont suivi, disciplinées et souriantes, les premières élections où j’ai pu exercer mon droit de vote. Mais cela ne s’est pas bien passé pour Nitrodi Nino, mon père, malgré sa renommée d’homme « bien ».
Pendant la nuit suivante, au fur et à mesure que les nouvelles arrivaient, j’étais seul avec maman Gréco devant la télévision. Mon père et mes frères s’étaient rendus à Naples pour y suivre de près le dépouillement des votes. C’était la première fois de ma vie qu’on passait une nuit dans les conjectures et l’angoisse. Allongés sur nos canapés en « L », ma mère et moi nous avons conversé longuement, nous éloignant souvent du thème spécifique des élections, notamment pour ce qui concernait directement notre famille.
Une autre angoisse, encore plus pressante, pesait sur ma poitrine : Agata avait été hospitalisée, en bas de chez moi, aux urgences d’une clinique ayant la physionomie floue d’un petit hôtel tranquille. Depuis cet endroit devenu d’emblée menaçant et insaisissable, je venais d’apprendre de son père qu’Agata devait être immédiatement opérée : l’attaque d’appendicite — qui avait explosé après notre innocente promenade de vendredi dans la pinède de Belsito, que nous avions consacrée à nos glaces au chocolat ainsi qu’à nos habituelles discussions oiseuses — avait été tellement violente qu’on craignait la péritonite !

napoli-01-180 de « Pour aimer Naples » de Renato Nicolini, éditions CLEAN, Napoli,
photo Dante Caporali

Ce fut donc une nuit pénible. Les nouvelles venant du collège électoral de mon père n’étaient pas nettes… et j’avais peur pour Agata, demeurant contrarié de ne pas pouvoir courir chez elle, murée dans l’enceinte sanitaire, écrasée par l’empressement familial et seule dans un horrible bloc opératoire.
Deux angoisses s’alternaient par vagues : d’un côté mon inquiétude pour l’hospitalisation d’Agata était très contagieuse ; de l’autre un sentiment de culpabilité serpentait dans l’air : nous avions adhéré idéalement tous les deux, ma mère et moi, au Parti communiste, épousant une « ligne » politique hérétique au sein de la famille. Cette déchirure s’était approfondie lors de l’entrée, récente, des socialistes dans la coalition gouvernementale avec les démocrates chrétiens guidés par Aldo Moro et Amintore Fanfani. Ce choix douloureux, stigmatisé par Palmiro Togliatti dès le début, laissait les communistes seuls à l’opposition… Les deux âmes de la gauche avaient les mêmes racines et les mêmes idéaux, mais il y avait en elles, hélas, des hommes ayant perdu le talent nécessaire pour qu’elles restent soudées. Comme il se vérifie aussi dans la famille Nitrodi : elle est la plus heureuse des familles ; elle est aussi une famille qui souffre.
Au petit matin, on a su que mon père n’avait pas été élu pour une différence de quatre-vingt-trois votes. En revanche, le Parti communiste avait fait un bond partout dans le pays. Mon père disait que cela n’était pas une bonne chose qu’un italien sur quatre soit relégué à jamais à l’opposition, d’ailleurs les communistes avaient voulu cela ! Ma mère et moi, nous répliquions que les catholiques au pouvoir étaient une pieuvre… et cela aurait entraîné sans doute la corruption de nos idéaux communs !
Quand le premier rayon de soleil nous fit visite, j’eus un sursaut de peur soudaine et demandai à ma mère, avec insistance, d’appeler la clinique au téléphone. Je n’avais pas le courage de le faire. Fronçant les sourcils, maman Gréco s’adressa à un opérateur qui lui dit : — Un instant, s’il vous plaît.
Agata répondit à ma mère de sa meilleure voix. Tout c’était bien passé. Elle était là.

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Couverture de « Pour aimer Naples » de Renato Nicolini, éditions CLEAN, Napoli,
Photo Luciano Ferrara

Giovanni Merloni

Je ne veux pas coucher avec la Baleine Blanche ! J’aime Madame Bovary ! — À Rome/14 (Journal de débord n. 37)

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Je ne veux pas coucher avec la Baleine Blanche ! J’aime Madame Bovary !

Jeudi 14 mars 1963
Depuis sept mois désormais, j’essaie de mettre d’accord cet enchevêtrement physique et mental, qu’il serait peut-être exagéré d’appeler Amour, avec mon autre côté qui doit se charger de la vie de tous les jours, avec ses petits plaisirs et ses grands devoirs. Je suis fatigué, je l’avoue. Parfois, j’aimerais me promener, seul, sur une plage hors saison, m’étendre à terre, à l’abri d’une pinède agressée par une pluie discrète… ou alors explorer des jardins avec des statues et des fontaines enveloppées dans le musc et le bruissement des frondaisons. Je désire la paix, mais je subis la guerre. J’expérimente sur moi-même, tel un cobaye volontaire, toutes les façons possibles de vivre l’amour sans jamais atteindre le bout. Hors de question, sinon, de m’aventurer là où se promènent les p….. ! Je suis prisonnier d’une promesse ou d’une menace, ou alors d’une crainte dont je ne me souviens pas. Y a-t-il quelqu’un qui me menace et me fait peur ? À quelle autorité ai-je promis que je m’arrêterais à la limite du gouffre ? Agata ne m’a jamais demandé cela. Mais, entre nous, il y a la question de la responsabilité. C’est moi l’homme qui doit monter à cheval de l’Hippogriffe avant de saisir la brebis désemparée et la flanquer de travers sur la croupe nue de cette chimère ailée ayant un bec à la place du museau ! Seulement comme ça, en laissant derrière moi d’infinies destinées possibles, je pourrai l’étreindre dans mes bras, dans une grotte confortable ou dans une baie n’attendant que nous, réchauffée par des sources sous-marines… elle serait sans doute étourdie par le jet violent de cette eau miraculeuse ayant curieusement mon nom de famille, Nitrodi… Je pourrais ensuite l’emmener dans une jolie terrasse donnant sur la mer d’Ischia et sur la silhouette endormie de « sa » Procida…

Mais tout cela n’est qu’un rêve trompeur. Je suis un poisson sans eau, dépourvu de tout moyen pour la survie, otage intolérant de parents fatalistes. Je demeure ici, dans un purgatoire doré, tel un voleur repenti, qu’on a reconnu coupable, ensuite pardonné, puis excommunié à nouveau, un être ardent qui ne se résigne pas… mais c’est ici que je dois rester, amadoué et drogué par les rythmes rassérénants d’Yves Montand :

Casquette, chapeau mou
Elle vend des violettes
Et moi je vends du papier
Qu’on lit et qu’on jette.

Ces voltigements de la musique s’ouvrent des fissures entre les portes d’où nous pouvons entrevoir des sociétés sans bûchers ni tribunaux… Mais ils ne sont pas en mesure d’effacer mon cauchemar : je suis condamné à vivre dans un monde hypocrite et indifférent où personne n’admet que les sentiments religieux sont devenus anachroniques.

002_audrey-180Richard Avedeon, Audrey Hepburn sur le plateau de « Funny face »,
Paris 1956. Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Depuis ma très laïque famille, une morale encore plus féroce me tombe dessus, m’obligeant à procéder par degrés… jusqu’au moment où je m’aperçois que cette ascension vers l’âge de raison se traduit en un véritable calvaire ! Être déjà homme à quatorze ans et attendre les quinze pour entrevoir à peine, par mille soubresauts, une femme, pas tout à fait nue ni fatale, depuis le trou de la serrure… Échanger le premier baiser à dix-sept ans et, puis, à dix-huit, quand finalement la grossièreté masculine s’évanouit — ou se cache — et des femmes en chair et os accepteraient volontiers de te fréquenter, tu dois encore attendre, décomposer ton corps en pièces habilitées au compromis physique ou, au contraire, en pièces rigoureusement interdites !
Des pièces ou des actes, ou alors des morceaux d’actes d’amour que l’on doit censurer, reporter à une autre vie qu’il n’y aura pas, avec une autre femme qui ne nous aimera pas et que nous-mêmes n’aimerons pas !
Comme si je ne faisais qu’un avec une bande de branleurs frustrés, je me vois dérouté par des colonels en uniforme beige, fouet et courte épée, avant d’être renvoyé dans une sombre grotte consacrée à la lecture obligatoire de livres d’aventure pour les garçons… Non ! Je ne veux pas coucher avec la Baleine Blanche ! J’aime Madame Bovary !

Giovanni Merloni