Scénario pour quatre tableaux (Journal de débord n. 13)

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001_printempsPaul Serusier, Jour de pluie, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Printemps 
Une femme-arbre généalogique aux cent fruits effondre ses racines dans le sable couleur de cendre. Au sous-sol, dans les galeries en forme de cœur, de tête, d’oreilles-coquilles, les animaux travailleurs se sont arrêtés pour danser.
Le ciel renvoie depuis la gauche un vent de voiles déchirées, entraînant dans son sillage des hirondelles et des goélands.
Sur un banc de pierre, un joueur de guitare-harpe-violon est en train de rêver.
À droite, le ciel est constellé de petites feuilles derrière lesquelles l’on entrevoit deux amants faisant l’amour en tant de positions différentes ainsi que de différentes attitudes psychologiques (aliénation, passion, calme, douceur, angoisse…)

002_ete« La faculté de rire aux éclats est preuve d’une âme excellente »
(Jean Cocteau) texte et image empruntés à un tweet
de Laurence (@f_lebel)

Été
Une île montagneuse, un iceberg délabré, une ruine ensoleillée et brûlante. Vers le ciel violet, un feu infernal, volcanique, traîne des partisans espagnols morts, à demi nus et beaux. Dans la mer des sirènes excitées traînent les corps noyés et les font ressusciter dans le sabbat érotique et psychédélique. À gauche, un bateau transporte un homme ligoté au mât et tourmenté par les vautours. À droite, une lutte se déroule entre deux héros. Le ciel est rouge, l’air est ferme.

003_automne-1La lectrice de Lilla Cabot Perry, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Automne
Une voiture à deux chevaux submergée par les feuilles et les branches sèches, ayant une roue repliée et cassée. Sur la capote, une femme enveloppée dans un manteau. Sur la gauche Rome, sous la pluie, les enseignes brillantes, le pavé noir luisant. Sur la droite, une plage aux cabines vert et rose est tourmentée par les vagues déferlantes. Dans les tréfonds de la terre, dans les égouts humides et sombres, deux amants se poursuivent avant d’échouer sur une fontaine baroque en forme de baignoire où ils se dévisagent d’un air torve.

004_hiver Photo_De qui est cette superbe photo ? texte e image empruntés
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Hiver
Deux amants dans une maison globe terrestre, s’accoudent au balcon pour regarder au-dehors le grand bateau des glaces, avec ses marins engourdis et le drapeau amidonné. Dans les crevasses des glaciers, le sang des héros morts est en train de se coaguler.
Au-dessous de la banquise serpente un fleuve chaud où flottent des poissons masqués. À droite, deux hommes sont assis devant une bouteille de vin à demi pleine. Ils sont en train de jouer aux cartes tout en se débitant l’un l’autre l’histoire de leur vie.

Giovanni Merloni (7-10 octobre 1974)

Tous les amours démarrent très bien (Journal de débord n. 12)

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001_vol-de-jour Tous les amours démarrent très bien

La nuit tombée, je suis dans ma chambre, assis sur mon fauteuil, en train de réfléchir : je suis un homme, désormais, ayant des besoins corporels ou psychiques que je ne peux pas reporter, que je suis pourtant obligé de maltraiter ou renier. Si seulement l’on me laissait libre de m’exprimer à ma façon !
Je serais « capable » d’aimer, pleinement, jusqu’au bout et, j’en suis sûr, je rendrais une femme heureuse…
Je dois, au contraire, cogner chaque jour de ma tête contre un écheveau de mots brusqués et cruels : on me dit « coupable » d’aimer, et pour cela on veut me condamner sans procès, ou alors me persuader à regarder la vie comme une faute, à voir dans le corps l’incarnation de la faute même, pour m’imposer enfin le « sacrifice de la chair ». Non, je n’aime pas du tout ce Moyen Âge rempli de ceintures de chasteté et de regards sévères ! Parce que je ressens en moi cette force incoercible de l’amour qui s’épanouit telle une source d’eau pure, une fumerolle ou un volcan. Je crée, je suis une petite cellule douée d’un sincère instinct créateur, et si vraiment je dois accepter de faire partie d’un engrenage ou d’un destin cosmique et universel qui me dépasse, ce n’est pas juste, que je doive me meurtrir ou annihiler jusqu’à m’empêcher de respirer, me reléguant aux marges de mon existence même. Si j’étais un chevalier inexistant, j’aurais droit à l’amour… On m’oblige au contraire de monter nu, sans armure, sur un cheval sans selle, et je ne fais que de mauvaises rencontres ! Je ne reçois que des brimades et des insultes ! Je suis devenu moi-même un cheval, un animal sauvage, enclin à la liberté et à la folie et, parfois, mes instincts incontrôlables me poussent, par de grands sauts, à la délinquance.
Mais je ne suis pas un maniaque si, pendant une entière journée, j’ai longuement observé, extasié, le balcon désolé de l’immeuble tout neuf d’en face, oubliant même tout ce qui me gêne en cette obtuse paroi rose, déjà sale, qui me barre la vue de la campagne romaine perdue. Au-delà du boulevard, juste en dessus des ombrelles des pins, une jeune mère arpente en long et en large le balcon aux vases tristes, essayant de calmer, par une chanson idiote, l’enfant-pantin au crâne ressemblant à celui de Khrouchtchev. En long et en large, dans le sens opposé à celui de la mère, un enfant plus grand fait la moue au va-et-vient de l’horloge à coucou qu’on a accroché juste à côté du calque en plâtre de la Madone.
Je ne suis absolument pas un délinquant, et c’est déjà quelque chose ! Mais je ne réussis pas à masquer ma nature « même trop humaine », comme le font si bien les autres. Il me manque sans doute la désinvolture pour me leurrer moi-même jusqu’au bout. En fait, pour posséder les choses et ma vie, je devrais réussir, paradoxalement, à me rendre étranger à tout ce qui m’entoure, tandis que moi je suis inévitablement gentil et tendre avec les personnes et les choses qui flottent devant moi. Toujours est-il que mes facultés se déplacent dans une sphère intellectuelle, abstraite, où je réussis, de rares fois, à exprimer la vérité de mes sentiments. Mais ensuite, ce qui est dit, c’est dit, pas question de m’en souvenir. Heureusement, il me reste encore une vague lucidité et un faible espoir, même si demain, je le sais déjà, je brûlerai le présent faisant des tours en voiture avec quelqu’un qui ne sera pas « elle » ! Je ferai des photos à des momies de carton-pâte, je mangerai sans m’apercevoir de ce que je serai en train de manger et, une fois dans le lit, il s’agira d’y dormir dessus…

Quand je me rends au lit, je suis immédiatement saisi par un sentiment de tendresse et de vide, et je reporte d’une minute à l’autre l’instant où je me lèverai pour éteindre la lumière, essayant de maîtriser par des fils d’araignée mes souvenirs. Je pense alors, à nouveau, que mon corps a besoin d’être « mis en valeur » : tout se résume en « ces » baisers sans saveur, éloignés dans le temps, en « ce » souvenir d’une étreinte interrompue ou prolongée à l’infini, sous la pluie, parce qu’une étreinte plus intime et totale n’aurait pas pu avoir lieu… Maintenant, après tout ce qui est arrivé, dans ma condition d’ermite il me suffirait peut-être d’un baiser suspendu dans le vide en guise de salut extrême… Néanmoins, cela rentre dans l’ordre des choses. Dans un coin inconnu du monde, sans qu’il y ait une raison précise, une joie soudaine est en train de naître, tandis qu’ici, dans cet endroit qui m’est bien connu, sans qu’il y ait une raison non plus, une joie identique s’obscurcit, tombe et meurt pour toujours :

Tous les amours démarrent très bien
L’amour d’une femme
L’amour du travail
Et aussi l’amour pour la liberté.
Souvent, les amours se terminent très mal
Celui qui est aimé ne sait pas aimer
Travaille celui qui trahit…

002_rue-de-paris-1 Félix Vallotton, Scène de rue à Paris, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

En cet état des choses misérable et « fatal », je voudrais alors, au moins, qu’on abolisse l’obligation de faire à tout prix quelque chose de nécessaire, qu’on supprime le devoir d’être, comme le dirait ma mère, de « personnes éduquées », qu’à la place de cela on m’accorde, au contraire, le droit de refouler la douleur du manque et de la perte en échange des plaisirs du corps détendu, se confiant aux soins du matelas et du sommier souple et élastique.
Quant à moi, je revendique le droit à un baiser qui me fasse perdre le souffle !
Je m’efforce alors de penser à une femme chasse-clou, juste un peu plus âgée que moi, bronzée, arborant une robe fleurie et le corsage plein et haletant. Je tends mon visage et mes mains vers cette bohémienne napolitaine aux joues rondes ayant une couche de glaçage sur ses lèvres. Je ferme les yeux et j’ouvre la bouche comme un brave enfant de chœur qui attend avec dévotion l’hostie sacrée. La jeune fille est fraîche, elle parfume de savon à l’amande. Sa langue embrasse la mienne et la serre entre ses dents comme une serpillère. Les narines écrasées contre ses joues, je respire, heureux, sa peau vivante. J’aimerais que ce baiser durât à l’infini, scellant le colloque sans exclusion de coups entre deux âmes sœurs, qu’elles demeurassent muettes pendant le temps de ce long voyage.
Mais peut-être, il nous suffirait de parler, passant avec souplesse d’un sujet à l’autre, dans le seul but de nous transmettre réciproquement, sans réticences, le simple plaisir d’être là, tous les deux ensemble. Un dialogue éternel, ou alors une nouvelle solitude sans remords ni regret : deux silhouettes sombres projetées contre le papier d’argent d’une crèche de Noël au bout du monde…

003_traversee La traversée 15:55, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni (1963)

L’Arzdora romagnola …

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« Très cher Giorgio,

Je voudrais partager avec vous ce que je considère comme une petite perle qui m’a fait beaucoup sourire.
Comme tu le sais, je suis en train de chercher dans les endroits les plus disparates des informations et des images concernant notre passé récent et juste aujourd’hui on m’a livré un paquet avec un opuscule publicitaire en allemand à propos de la Romagne de 1939, contenant de splendides images des localités les plus connues de notre région.
En l’effeuillant, mon regard tombe sur l’image que je te joins, dont la didascalie me fait forcément sourire : Die “arzdora” (Bäuerin) der Romagna.
La traduction de Arzdora n’est pas très correcte, parce qu’elle ne désigne pas, proprement, une “paysanne”, même s’il s’agit d’une figure qui rentre pleinement dans la “civilisation paysanne”.
Dans la tradition de Romagne, l’Arzdora (o Azdora) assume une signification plus ample parce qu’elle s’attache à un rôle bien codifié que tenait une des femmes de la famille, notamment la femme de l’Azdor ou la grand-mère. Au pied de la lettre, le mot Arzdora signifie “reggitrice”, “celle qui préside aux soins de la maison”, donc en chaque famille il n’y avait qu’une Arzdora ayant la tâche de faire la cuisine, de s’occuper des poules et des porcs ainsi que de coudre et ranger la maison.

D’habitude excellente et savante cuisinière, elle ne devait parler que très peu et c’était elle qui se chargeait de donner une direction à l’éducation des enfants tout en gardant un jugement éveillé sur la progression de chacun des membres de la famille. Elle partageait ses points de vue avec l’Azdor (ou Arzdor) qui prenait, s’il le jugeait nécessaire, les dispositions opportunes. Avec son tablier immanquable, qu’elle repliait sur la taille, par un mouvement furtif, quand il fallait de but en blanc créer un récipient pour semer du maïs à terre dans la cour. Je me souviens du geste de l’azdora, le même que celui des semailles, par lequel elle rassasiait la volaille.
Des dictons célèbres, servant de leçons pour tout le monde, demeurent encore vivants dans la mémoire des gens âgés de Romagne :

Cvand che l’azdora la va in campagna
lè piò quel ch’la perd ch’ n’ e’ quel ch’ la qvadagna

“Quand la ménagère part au travail dans la campagne
c’est davantage ce qu’elle perd que ce qu’elle gagne”
(car cela ce serait un dommage pour la maison)

S’ t’ vu vde una bona azdora,
fala scorar intant ch’ la lavora

“Si tu veux découvrir la bonne ‘reggitrice’,
essaie de la faire parler tandis qu’elle travaille”
(c’est-à-dire : moins qu’elle parle, plus qu’elle est bonne)

L’homme qui “régissait”, l’Azdor, avait surtout la tâche de travailler dans les champs et de suivre les affaires de famille en plus d’autres activités sociales.

Les deux mots sont restés et dans les campagnes on les utilise encore pour indiquer des personnes au tempérament énergique ayant des attitudes d’évaluation et de jugement fermes et lucides.

Un cher salut à Vous tous de la part de nous tous, »

Carlo

P.-S. C’était l’Arzdora qui faisait les « crescioni » et les fromages, tandis que l’Ardor faisait de ses mains le Pagadebit (un vin blanc de table) et le salami.

……………………………..

J’adore l’Arzdora …

Archiwatch

azdora-low.jpg

« Carissimo Giorgio,

volevo condividere con voi quella che ritengo essere una piccola perla che mi ha fatto molto sorridere.
Come sai sto cercando nei posti più disparati informazioni e immagini relativi al nostro recente passato e proprio oggi mi è stato recapitato un pacchetto contenente un opuscolo pubblicitario in tedesco sulla Romagna, del 1939, che contiene immagini splendide delle più note località romagnole.
Sfogliandolo mi cade l’occhio sull’immagine che ti allego e leggendo la didascalia non posso non sorridere: Die « arzdora” (Bäuerin) der Romagna.
La traduzione di Arzdara non è correttissima perché non vuol dire, propriamente, contadina, anche se di civiltà contadina si parla.
Nella tradizione romagnola l’Arzdora (o Azdora) ha un significato molto più ampio perché riguarda un ruolo ben preciso svolto da una delle donne di famiglia, normalmente la moglie dell’Azdor o la nonna. Tradotto letteralmente Arzdora significa “reggitrice”, “colei che presiede al governo della casa”, e di…

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Je serai dans la mer, tel un rêve lointain, 1963 (Ambra n. 6)

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l'eterno femminino 740

Giovanni Merloni, 1987

Je serai dans la mer, tel un rêve lointain

Tu me racontes, essoufflée, le secret souvenir
de ton île lointaine où ton cœur s’engloutit.

Tu m’esquisses, ravie, des maisons et des roches
les contours et les ombres, que de sombres couteaux
creusent à fond, dessinant de ruelles bien étroites.

C’est un homme qui ressemble à ma sombre jalousie
l’être flou, imprégné de soleil et de sel
qui marchant et courant dans le port s’enfouit.

Toi aussi, tu t’imprègnes de l’écume de la mer
comme ce port qui t’attend et cet homme solitaire
que tes mots revenants contraindront à sourire.

Si ce port, un beau jour, te voyant arriver
s’empreindra de soleil et de barques
et tes gestes enivrés grimperont cette terre
je serai dans la mer, tel un rêve lointain.

002_freccetta-001-180

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Pour seconder ton vol (Zazie n. 48)

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Pour seconder ton vol

De ce trop de gloire je suis fatigué.
Volontiers je vomirais ces cadeaux
ces reconnaissances, ces statues :
tout cela m’emprisonne
en de nuages de fer
en d’horizons boueux
en d’auberges aux odeurs mièvres.

Je voudrais enjamber le toit
et glisser dans un torrent gelé,
m’agripper à ton pied,
glisser parmi tes jambes
m’endormir sur ton ombre mouvante
tel un manteau plumé.

« De vous accorder d’interview je suis las
cessez de me photographier
jetez ailleurs mes sourires stéréotypés
effacez mes abstruses paroles
brûlez mes livres ! »

Je voudrais rencontrer mes bourreaux
leur dire ce que je pense d’eux
me faire immortaliser tandis que je les insulte
et puis me sauver avec toi,
dans une grotte,
fronçant les sourcils,
faisant la moue,
avant de m’étendre à terre
inerte, au premier rang
pour seconder ton vol.

002_depuis-le-beaubourg-180

Giovanni Merloni

Laisse-toi vivre (Journal de débord n. 11)

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Laisse-toi vivre 

Pour mettre un point, certes provisoire, aux suggestions qui m’encombrent, dans cette période, au sujet de la ville de Naples et de sa stricte parenté avec Paris, je garde dans mon journal :
— l’image poétique de cette ville que m’a renvoyée un cher ami napolitain. Guido Calenda, professeur d’hydraulique à la Troisième Université de Rome, même s’il a quitté Naples très tôt dans sa jeunesse, en garde un souvenir envoûtant et très efficace ;
— un extrait du « Ventre de Naples » de Matilde Serao (1856-1927), où l’écrivaine fait appel aux « hommes de bonne volonté », ceux qui font toujours l’histoire du côté du peuple et de tous les démunis et qui ont toujours rencontré mon admiration inconditionnelle ;
— le texte traduit mot par mot, juste pour en rendre la signification, d’une célèbre chanson d’Edoardo Bennato : « Tira a campare » (1).
Giovanni Merloni

002_vie-di-napoli

« J’ai été touché quand tu m’as demandé de te parler de Naples. Ma Naples à moi c’est la Naples de l’enfance. Donc, elle est encore pleine de mystères, si seulement l’on songe aux toits qui s’échelonnaient dans toutes les directions pour constituer à chaque endroit un monde à part ; aux impasses qui se terminaient dans l’inconnu ; à la Villa (2) où l’on voyait encore de petits hommes ramasser des mégots se servant d’un bâton ayant au sommet une épingle, avant d’extraire le tabac pour le vendre, le rangeant en des tas différents selon les types : tabac italien, tabac américain ou tabac anglais, celui des « Virginia »… C’était la Naples des « scugnizzi » qui voyageaient accrochés au dos des tramways et que j’enviais grandement parce que je n’aurais jamais eu la permission de faire le même. C’était un monde où l’économie se reflétait par strates, avec en haut les appartements bourgeois et, au rez-de-chaussée, les « bassi » ; où l’on voyait de petites boutiques étalant des sacs de grains et des pâtes en vrac ; où le vendeur t’appelait d’en bas, et, une fois accompli le marchandage entre rue et fenêtre, hurlait enfin “Cala o panaro !”, « Descendez le panier ! » Et le panier précipitait avec quelques sous avant de remonter avec le pain, les fruits ou les oignons… Et puis, auprès de ma grand-mère, où l’on pétrissait la farine sur la table de marbre d’une cuisine énorme… Tout paraissait énorme, dans cette vieille maison aux infinis recoins : les couloirs, les chambres, les meubles, les tables dont je me souviens du plan qui était au même niveau de mes yeux. Et puis les terrasses… Il y en avait deux — des mondes immenses pour moi, où je pouvais m’aventurer — l’une donnant sur la ruelle de l’Egiziaca ; l’autre s’accoudant sur Santa Lucia et le Castel de l’Ovo, le port et une mer sans limites… avec les transatlantiques, que je connaissais un à un, que je voyais s’éclipser pendant quelques semaines ou un mois et puis, les voilà de nouveau, si familiers, immuables, tout comme la flotte américaine… Enfin les magasins de jouets, pour lesquels j’éprouve encore une nostalgie infinie… et combien aimerais-je revenir à ça, avec mes yeux d’alors ! Celle-ci est la Naples de ma fantaisie, car en fait, même si j’y reviens fréquemment, au-delà des innombrables différences, je n’y retrouve plus mon regard d’alors. Maintenant, tout est connu, les contours sont nets, la disposition des rues et des maisons reflète une logique (même à Naples !), tandis que l’horizon n’a plus d’inconnues. Je ne peux pas te raconter la Naples d’aujourd’hui parce qu’elle, tout en m’étant familière, ne m’appartient plus. »
Guido Calenda

 

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« Que demandé-je, enfin, pour mes frères du peuple napolitain ; que demandé-je, comme tous ceux qui ont du cœur, de l’âme, sinon que finissent l’oubli et l’abandon ? Que demandé-je au nom de l’égalité humaine et chrétienne, sinon que le peuple de là-bas est traité à l’instar de tous les autres citoyens, qu’il ait une maison, qu’il ait de la lumière, pendant la nuit, de l’eau, de la propreté, de la surveillance, qu’on s’occupe de lui, le protégeant contre lui-même et les autres ? Que demandé-je, sinon l’application de la loi humaine et sociale, sinon qu’on traite ces gens-là de même que les autres, leur donnant ce qu’ils ont le droit d’avoir en tant qu’êtres vivants, citoyens d’une grande ville ? Que tout un chacun fasse rien que son devoir envers le peuple napolitain de quatre grands quartiers. Qu’il y fasse son devoir, comme il le fait ailleurs. Soigneusement, avec de la conscience et, chaque jour, petit à petit, on atteindra la solution du grand problème. Sans millions, sans sociétés, sans entreprises. Chaque jour on ira de mieux en mieux, jusqu’à ce que tout soit transformé, miraculeusement, à la merveille de tout le monde, rien qu’en constatant que celui qui hésitait à accomplir sa tâche s’est affranchi de son manque, de la négligence, de l’inertie, de la paresse et qu’il a fait ce qu’il devait. »
Matilde Serao, « Le ventre de Naples « , Naples, printemps 1904

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(1) Laisse-toi vivre (Tira a campare)

Elle est belle, je sais qu’elle est belle,
elle est ma ville à moi…
Elle est fatiguée, et malade,
peut-être elle ne vivra pas…

Oui, je sais qu’on va de mal en pis,
oui je sais qu’ici c’est tout un abordage

Ici l’on-dit « laisse-toi vivre »,
car rien ne changera… On dit :
Laisse-toi vivre, rien ne changera
tant bien que mal tout passe,
mais pour nous rien ne changera… On dit :
Laisse-toi vivre…

Moi je suis né, moi j’ai vécu
au milieu de ces gens,
moi parfois étranger dans ces rues
où rien ne fonctionne…

Oui, je le sais, je l’avais dit, moi-même,
que c’est raté, que ce n’est pas juste,
qu’on doit faire quelque chose…
Maintenant, tu ne vas pas comprendre, si je dis :

Laisse-toi vivre, jamais tu ne comprendras,
même moi qui suis docteur,
ayant fait l’université, oui, je dis :

Laisse-toi vivre, ici c’est mieux,
car du moins, ici, tant bien que mal,
il y demeure un peu d’humanité…

Et alors moi aussi je dis : laisse-toi vivre,
ici c’est mieux. Que me veux-tu ?
Qu’en sais-tu ? Tu n’y as jamais vécu,
je dis : laisse-toi vivre…
Edoardo Bennato

(2) Jardin public au centre de Naples.

Un Napolitain à Paris/2 (Journal de débord n. 10)

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001_alla-finestra-lebelSally Storch, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Un Napolitain à Paris/2

D’abord, je devrais ouvrir un chapitre sur la « scaramanzia » (conjuration contre le mauvais sort). Combien de fois, toi et moi, nous nous sommes demandé si ce n’était pas le cas d’inviter chez toi un redoutable tombeur de femmes ou une femme déjà prête à tomber sous le seul prétexte de la malchance ! Sans compter la peur de certains personnages à l’air « contagieux » :
— Attention, il est une sorte de « Pascale Passaguai » qui nous traîne dans son gouffre !
Ensuite, nous nous soulagions un peu avec cette autre histoire typique de Naples, constellée d’événements éclatants qu’accompagne une alternance d’hypothèses contradictoires :
« Es-tu sûr qu’il s’agit d’une véritable malchance ? »
« Es-tu sûr qu’il s’agit d’une véritable chance ? »
Voilà pourquoi, de temps en temps, même si je suis devenu, à l’école de Voltaire et Diderot, un sceptique cartésien sans égal, j’erre dans la salle commune de la rue de la Lune tout en fredonnant, de façon qu’Anna m’entende, une ritournelle que je viens d’inventer :

Je ne suis pas sûr qu’il ait été
Le mieux pour ma santé
Que pouvoir te rencontrer !

Il aurait été mieux, pour moi, et bien sûr plus facile, si j’avais accueilli une femme venant du Danemark ! Grande, blonde, franche, fidèle à des valeurs et habitudes confortables. Ou alors une Péruvienne. Je ne sais pas pourquoi, je suis convaincu qu’au Pérou tout arrive de façon spéciale, avec la même légèreté de l’air de haute montagne de là-bas. Ou alors une enfant de la patrie française, avec qui je pourrais parler des Fleurs du mal et des anciens Remparts de Paris. Elle m’écouterait, rien que pour voir si je place les accents au juste endroit.
Au fil de nos traversées, nous accorderons enfin le rythme de nos pas ! Tu constateras toi même que l’histoire de ce peu d’années passées dans mon éloignement inconscient et infidèle sera plus efficace que mes souvenirs délaissés là-bas. En marchant ensemble dans Paris, tu verras toi aussi que la promenade d’un seul jour ici ne sera pas beaucoup différente des « passeggiate » d’une vie entière à Naples…

003_banc-public« Un petit tour tout doux »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Anna et moi, nous avons appris à éliminer tout ce qui est superflu, à part les souvenirs de l’Italie. Pour Anna, il s’agit surtout des films d’Antonioni et Bertolucci, tandis que je garde comme un oracle ces deux bouteilles pour l’eau et le vin ayant les traits caractéristiques du roi Ferdinand et de sa femme… Elles sont des copies sans valeur que j’avais achetées avec toi au marché San Domenico, t’en souviens-tu ? Cela nous faisait beaucoup rire, ce bruit embarrassant que l’eau et le vin faisaient quand la bouteille du roi ou celle de la reine se pliaient sur les coupes pour les remplir. Rangées dans l’étagère parisienne, au milieu de mes livres disparates, elles ont progressivement perdu leur fonction, tout en demeurant importantes pour moi. Grâce à elles, Naples pourra ressusciter au premier dîner de Babette… Sinon, on peut compter sur les doigts d’une main les instants heureux où la lumière du soleil pénètre dans mon étagère pour réveiller le roi et la reine de leur sommeil poussiéreux en les libérant de leur prison d’ombre. Le couple royal alors rebondit en un sursaut d’orgueil et de passion intime, provoquant en moi une joie indicible ainsi qu’une sorte de stupeur, comme si j’assistais au miracle de San Gennaro !

002_promenade-lebel« Une petite balade sous le crachin pour s’aérer les idées »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je parlerai à Anna de toi et elle comprendra que ce n’est pas le cas de te renvoyer dormir dans un hôtel. D’ailleurs, entre Anna et moi il n’y a jamais eu rien, nous sommes entre nous comme l’oncle et la nièce et notre unique forme de confidence c’est de nous serrer la main. J’espère que tu approuveras mon initiative… Pendant la nuit, si tu ne réussis pas à t’endormir, je te montrerai les photos de nos anciennes escapades à Procida… Ou alors, je t’étonnerai avec le récit de mes journées. Nous parlerons alors de ce que disent de moi mes amis, qui sont aussi les tiens. Sans doute, ils m’ont rangé à la hâte dans une étagère mentale qui s’appelle Paris, ou la France, où je ne deviens qu’un prénom-et-nom chargé de vagues souvenirs. Ils ne se demandent rien à mon sujet, mais je suis sûr que je fais ici exactement le contraire de ce qu’ils ne pourront jamais imaginer. Je ne profite que très peu des spectacles théâtraux, que j’aimerais bien sûr de tout mon esprit ; je ne trouve pas le courage ni la force non plus pour me rendre à l’opéra, voir et entendre ce que j’aime le plus intensément : Mozart, Rossini, Tchaïkovski… ; je ne me rends que rarement aux expositions du Luxembourg, du Grand Palais ou du Centre Pompidou ; je ne profite que très peu des soldes ou des présentations des livres ; je ne profite même pas, du moins avec le même élan aveugle que mes cohabitants, des rares journées de soleil… Je ne fais que deux choses : traîner devant les étalages des bouquinistes et marcher !
Eh oui, l’unique sport qui survit en moi c’est celui de marcher. Auparavant, avec mes pulsions vitales de jeune homme ou d’homme mûr, je marchais dans les rues de Naples comme un forcené, remontant depuis les Quartiers espagnols jusqu’à la Villa de Capodimonte, ou pendant la nuit, tout au long de la mer… Et je me prenais pour un héros si j’échouais à l’aube sur la place assez laide de la Gare, où m’attendait pourtant le petit kiosque avec les « sfogliatelle » chaudes.
Maintenant, à Paris, bien que vieillissant et affaibli dans mes certitudes physiques, je marche comme un obsédé de la Bastille à place de la Concorde, du bassin de la Villette à Place de Clichy… Aux Batignolles, je me suis attaché au petit hôtel de la rue des Dames, à ce petit jardin intérieur où je rêvais de m’asseoir avec toi, où tant de fois je t’ai regardée dans les yeux d’inconnues ou dans leurs façons de se coiffer, de se lever et de saisir leurs sacs… D’ailleurs, à mon âge, l’intérêt soudain pour une jeune fille qui te ressemble peut s’échanger de but en blanc en inattendu intérêt pour une vitrine, pour un groupe de passants ou pour un ancien hôtel particulier.
D’un village à l’autre, suivant une rue négligée ou une allée soignée, on n’arrive jamais à trancher à quoi cette ville extraordinaire doit-elle ce suspens de roman policier ou le plaisir abrupt d’un conte inépuisable d’amours interdits. À qui est la faute de ça ? À ses habitants, piégés malgré eux-mêmes par une vitalité frôlant le désespoir ? À son histoire, si belle et terrible ? Est-ce la pluie alors le coupable ? Est-ce à ce crachin qui nous pénètre jusqu’à l’intime que nous donnerons enfin le prix Goncourt et le maillot jaune avec le tour d’honneur au parc des Princes ? Tout comme Naples, grande capitale du sud, cette immense capitale du nord de l’Europe est toujours pleine de surprises. Tant de variations sur très peu de thèmes, comme dans l’air de Carmen :

Paris est un oiseau rebelle
qui n’a jamais, jamais connu de loi...

Tant de couleurs, le rouge et le bleu en tête, qui se détachent nettement contre le gris uniforme des maisons et du ciel. Et ce sont peut-être les couleurs des portes cochères, des boutiques et des ateliers, ainsi que les écharpes multicolores de quelques gracieuses passantes qui coupent la primordiale monotonie des rues et des façades. D’ailleurs, c’est toi qui disais ça : « ce sont des irrégularités, des exceptions à la règle qui font la fantaisie et la vitalité d’une ville… C’est l’exception qui confirme la règle ! »

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Il y a, certes, des différences énormes. Paris est encore une capitale et Naples ne l’est plus. À Paris tu dois t’ouvrir des portes avant d’entamer un discours fouillé avec quelqu’un, avant d’entrer dans une communauté que par la suite tu découvriras accueillante, ouverte, conviviale et bavarde. Naples n’attend pas que tu la cherches, elle vient à ta rencontre, elle t’attaque même, avec ses histoires, ses drames, son happening quotidien. Si à Paris tu dois chercher à Naples tu dois te dérober, te sauver dans un coin silencieux qui peut-être n’existe pas.
Mais, je ne sais pas pourquoi, personne ne s’est pas aperçu combien Naples hérite de Paris et vice versa, peut-être. Les vitrines en bois un peu lugubres adossées aux boutiques du centre, par exemple. Bien que de plus en plus rares, elles témoignent du même esprit spectaculaire et intime de la vie. Le même théâtre à Paris qu’à Naples. Et combien de mots français sont entrés dans la langue napolitaine ! Je pourrais t’en faire une longue liste : de la « buatta » (boîte) jusqu’aux « spingule francese » (épingles françaises) et, naturellement, aux « supplì »  :
— Je t’en supplie ! Achète-moi cette boule de riz qui brûle au-dedans tandis qu’à l’extérieur de sa croûte parfumée la chaleur est à peine perceptible !
À Naples, nous avons gardé l’habitude de nous vouvoyer, comme en France : « Ma voi casa ne tenete ? »
— Mais vous, est-ce que vous avez un toit où vous rendre ?
T’en souviens-tu ? Tu disais cela, en riant, aux amis et à moi même lorsqu’on traînait chez toi après minuit :
— Il me semble que vous n’avez pas la moindre intention de rentrer chez vous !

004_automne-lebel« Profiter encore un peu de l’automne »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

J’imagine ta réaction. Je n’aurais fait ce long discours que pour te dire que tu n’es pas désirée ici ! Non, absolument ! Même si, à la place de « désirée », je préfère me dire, intérieurement, « acceptée ». Sans jamais oublier que toi-même, à ton tour, tu as été très récalcitrante avant de m’accepter jusqu’au bout, avant de m’accueillir dans tes bras comme un nouveau-né trouvé dans une valise au pied de l’escalier.
Cette digression sur une « Paris napolitaine » a jailli spontanément, toute seule. Telle est l’agitation qui a précédé et accompagne cette lettre, que j’ai dû laisser sortir de mon cœur, comme autant de perles d’un chapelet, les souvenirs de cette Naples qui m’en veut, avec mes bruyantes aventures de « scugnizzo » parti à l’étranger en cachette, sans saluer personne, comme un voleur ! J’essaie de me rassurer en prenant les distances de ma maison de famille au dernier étage via Caracciolo, à deux pas de la gare de Mergellina. Alors, je me souviens de mon grand-père maternel, toujours en pyjama, qui s’amusait à créer de diaboliques courants d’air en ouvrant l’une des fenêtres donnant sur la mer et, du côté de la cour, un hublot assez reculé. Tout cela rendait plus supportable la chaleur au-dessous de la grande terrasse qui nous faisait de toit. Je cours ensuite, le cœur égaré, aux visages flous de ma mère, de mon père, de mes frères. Tout a disparu, enseveli ou mouliné, se dispersant comme des cendres parlantes en d’autres endroits perdus de cette terre d’Italie au visage flou elle aussi.
Mes souvenirs les plus douloureux se situent à la moitié des années 80. Des années terribles, dans notre pays. Par une vitesse épouvantable, la télévision avait tout englouti, prenant la place des lieux de rencontre physique ainsi que de nos innombrables rues et places. Tout se passait dans cet écran toujours allumé et jamais silencieux, où notre langue napolitaine se mêlait aux abstrus dialectes de la plaine du Pô, au sicilien, au génois, au toscan, tandis que, se diffusant partout, la cadence des gens de la capitale — cette langue de la Rome d’aujourd’hui ayant l’accent plus marqué et violent que les autres — devenait un collant visqueux et tenace. C’est là que nous sommes tous devenus chaque jour plus ignorants, sinon analphabètes. Entre-temps, la plupart des librairies, les vieilles glorieuses librairies de Naples, ont dû fermer ou alors elles ont été « relevés » par quelques aventuriers. Et alors je devrais avoir honte de vivre dans une ville aux librairies encore vivantes, où les livres circulent et la langue nationale est défendue avec acharnement contre les contaminations des dialectes. Je devrais me considérer comme un traître et, bien sûr un présomptueux, pour avoir fait ce choix égoïste d’aller à la rencontre de la civilisation et de la liberté d’expression ?
Mais ce n’est pas que pour un manque de liberté ou pour une liberté amoindrie que j’ai quitté Naples. J’y serais resté jusqu’à la fin de mes jours si seulement j’avais eu la moindre possibilité de faire quelque chose de positif, avec l’espoir que change quelque chose. J’ai essayé, pendant toute ma vie, d’œuvrer pour quelque chose de mieux. Mais tu sais bien qu’au bout de mon chemin j’avais épuisé toutes mes cartes. Il était devenu désormais impossible d’obtenir quelque chose de l’intérieur de cet organisme malade. Il n’y avait presque plus personne qui ne se trouvait pas obligé à des pactes avec le diable, à subir l’arrogance de gens malhonnêtes…
Ou alors si ! On peut survivre, après une vie de travail, avec une modeste retraite qui te sauve de la faim. Mais tu dois te taire, vivre dans un coin, mourir en avance… ou alors… tu peux profiter du retour d’âge, rattraper les derniers feux, te jeter à corps morts dans le grand amour de ta vie, dans une passion splendide et déchirante. Et alors Naples te conviendra absolument. Quel plateau de théâtre peut devancer Naples par la beauté et les saveurs intenses et mystérieuses ? Il n’y a pas de ville au monde, même pas Venise, plus adaptée que Naples aux ruines de l’amour ! Mais tu l’as vu, tu le sais, tu en es toi même la protagoniste fatale et l’auteure. Même l’amour a ses contraintes qu’on ne peut pas contourner. L’amour c’est la joie et la mort, mais ce n’est pas la liberté ! Et nous — après tout ce qui s’est passé, après avoir dû avaler cette « impossibilité » d’être heureux et de nous soustraire, par le biais de l’amour, à la conscience quotidienne d’un destin malheureux —, que pouvons-nous faire, nous deux ?

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Excuse-moi pour tous ces mots, pour ces réflexions, qui se répètent sans que de véritables nouveautés s’affichent. Mais je dois bien m’accorder quelques illusions ! Je dois bien allumer quelques lumières feintes pour fêter ton arrivée ! Tu sais bien que je suis un athée impénitent et que je considère les religions comme des déguisements aussi nécessaires que dangereux, pour ne dire que le peu. À part le pauvre Bouddha en bronze que ma sœur me flanqua sur la tête quand j’étais petit, en causant en moi peut-être la bosse de la rébellion, cette anomalie qui m’a donné autant de satisfactions. Mais, si les hommes de tous les coins du monde se donnent impunément un dieu différent à chaque endroit, je ne vois pas pourquoi je ne peux pas moi aussi te dire sereinement que tu es mon dieu quand je suis à Naples, mais tu ne peux pas l’être à Paris…
Sur ce point-ci, nous discuterons longuement, la nuit, tandis qu’Anna dormira, ignare. Heureusement, il existe encore cette possibilité, pour les humains, de se voir, de se toucher, de se serrer la main, de se regarder dans les yeux, de se dévisager, chacun de sa manière. Cela nous permettra de deviner, après réflexion, les sentiments de l’autre, ses idées, où il en est avec son existence. Maintenant, par exemple, en t’écrivant, j’invoque ta présence ici comme une chose désirée, tandis qu’il ne s’agit, en vérité, que de la simple acceptation de ma destinée. J’essaie alors de t’amadouer en me montrant meilleur de ce que je suis, tout en sachant que tu me connais beaucoup mieux que moi-même. Heureusement, quand tu seras ici en vrai, avec toutes tes courbes et tes nuances uniques, il suffira d’un regard, ou d’un petit incident quand je t’allumerai une cigarette, pour que tout ce préambule s’efface en un éclair !

D’ailleurs, c’est comme ça. Tout un chacun, tôt ou tard, doit forcément porter sa propre croix, même si l’on n’a pas des sentiments religieux ni d’étranges superstitions dans la tête. Donc moi aussi, obéissant à cette loi, je suis prêt : je t’attends de pied ferme !

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Giovanni Merloni

Un Napolitain à Paris/1 (Journal de débord n. 9)

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001_tete-bien-coiffee-180 Giovanni Merloni, novembre 2016

Un Napolitain à Paris/1

Je serai vraiment ravi de te voir arriver, même à l’improviste, de te rencontrer à n’importe quelle station de métro, de m’asseoir avec toi au premier café du coin et prendre le petit déjeuner ensemble. Heureux de te consacrer mon temps. Nous avons beaucoup de choses à nous raconter, mais j’aimerais, pour une fois, attendre, t’observer en silence tandis que tu t’habitues aux bruits, aux odeurs et aux saveurs oubliées de Paris, cette ville dont tu as été la première à me parler, m’apprenant à l’aimer avant même de la connaître !
Maintenant, les rôles se sont renversés et tellement de choses se sont passées que toi, j’en suis sûr, tu vas me parler de Naples, des personnes encore vivantes qui essaient de faire au mieux, de ceux qui ne font que des dégâts, de ceux qui ne peuvent rien faire… parce qu’ils ont disparu, pouf ! du jour au lendemain… Mais, ces discours-là, nous le savons bien où ils vont s’échouer ! « Pourquoi es-tu parti ? Est-ce que tu te trouves vraiment bien à Paris ? Dis-moi la vérité ! » Moi, je voudrais justement éviter de parler de ce que « j’ai quitté » et de ce que « j’ai perdu ». J’en ai marre de la « route connue », dont on dit toujours qu’elle est plus sûre et fidèle que la route neuve et inexplorée…
Mais je ne veux pas mettre le char devant les bœufs, on verra, ou plutôt nous verrons ! J’essaierai de me libérer de mes engagements. Donc, quand je serai obligé de me rendre quelque part, je t’emmènerai. Sans t’asphyxier pourtant avec ma présence si tu n’en veux pas de moi. Tu dois te sentir libre de flâner toute seule. Nous nous donnerons au fur et à mesure des rendez-vous où je courrai le cœur dans la gorge.
J’aimerais décider moi-même quoi faire et où aller, du moins le premier jour. Mais je ne veux pas tout prévoir ni trop anticiper ce que je pense, ce que je fais, ce que je deviens. Je ne veux surtout pas savoir dans les moindres détails tes prouesses ou tes échecs. Tu m’en as parlé dans tes lettres qui ne m’ont pas laissé indifférent. Au contraire, je t’ai toujours dit que je suis solidaire avec toi. Mais si tu viens à Paris, maintenant, si tu viens pour me voir, n’amène pas avec toi ta maison, ton bureau et la ville de Naples. D’ailleurs, tu connais mes pensées : pour moi, quand les choses tournent mal, je trouve toujours la façon de me résigner et recommencer… Quand tout a été dit et que tout est brûlé, perdu… quand il n’y a plus rien à faire, tout d’abord je me lave soigneusement le visage, puis, dans un élan, je m’aventure sans hésitation sur une route inédite et même étrangère, où je peux faire confiance au mystère de nouvelles gueules, de nouveaux malentendus peut-être, où j’entrevois pourtant un point d’appui, un espoir. Toi, au contraire, tu te juges toujours dans la raison, tandis que les autres ont tort. Tu n’es pas vraiment disponible pour creuser à fond, pour voir si par hasard toi aussi tu as quelques responsabilités, même involontaires, de ce qui t’arrive… Même avec moi, tu te révoltes très vite… pour conclure assez souvent que c’est à moi la faute de tout, même si je suis tout à fait en dehors de tout cela. Non, ma chère, cela ne servirait à rien de nous occuper de certains sujets. Cela empirerait la situation.
J’espère donc que Paris nous offre quelques distractions, quelque chose de beau à voir et à faire. Jusqu’ici, elle ne nous a jamais trahis.
Tiens, pourquoi dis-je « nous » ? Tu n’y es pas revenue depuis que je m’y suis installé !

002_kees-van-dongen-1923 Kees Van Dongen (1923), image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Combien de fois ai-je rêvé de toi ! Tu plongeais dans mon lit, avant d’appuyer lourdement ta tête châtaine sur mon épaule, en me causant une petite gêne. Ou alors tu fredonnais, comme Marylin :
I wanna be loved by you…
J’étais fasciné et, en même temps, interloqué. Quand je me réveillais, j’essayais de comprendre : qui était-ce cette femme déguisée en Marilyn ? Pourquoi avait-elle la même silhouette souple et molle à la fois ? Y avait-il un but pour cela ? À chaque réveil je savais pourtant que c’était toi et une déchirante nostalgie s’installait dans mes longues journées.
Je viens d’écrire que ce serait un plaisir pour moi de te voir arriver, mais je n’ai pas été sincère, je ne t’ai pas dit jusqu’au bout ce que je pense. Tu m’amèneras l’Italie, et ça, c’est un formidable laissez-passer. Qui va là ? Italiens. Entrez, vite, mais sans faire de bruit. En réfléchissant, je crois que tous ceux qui arrivent de l’Italie sont les bienvenus dans mon cœur, même si je n’ai pas de temps. C’est comme si je revoyais les premiers jours vécus ici, les premiers mois où tout était nouveau et la langue française, que je croyais connaître un peu, se révélait un écueil difficile, sinon insurmontable.
Mais ce n’est pas que ça. Ou, pour être sincère, ce n’est pas du tout ça. Tu verras de l’Italie, un jour ou l’autre, m’apportant ce que j’y ai laissé à jamais avec autant de légèreté. Mais, nous le savons très bien, tous les deux, la raison de ton voyage sera autre chose. Tu n’as jamais été le type de la touriste. Donc je devrais avoir des frissons à la seule idée de te voir apparaître devant moi.
J’aurais pu t’écrire, plus sèchement : je n’ai pas envie de te voir arriver. Surtout si tu auras l’air menaçant d’un juge au début d’un procès. Combien de fois, le soir tard, en essayant de dormir, en me tournant sur le côté, en traînant de l’épaule la couverture vers le mur, une question soudaine vient à mon esprit : qu’est-ce qu’il y a au-delà ? Et en deçà ? Espérons bien qu’il ne s’agit pas d’elle, qu’elle ne soit pas encore arrivée !

003_arsenique-sans Miles Hyman Lettre d’amour et arsénique (Le Monde, 2010), image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Voyons, je me suis désormais installé ici. Dans ma nouvelle langue, même avec mon accent d’homme du Sud, je me trouve bien. Les lectures que je fais ici m’aident beaucoup à reconstruire l’histoire et la géographie de ce pays, à comprendre mieux l’Europe et aussi notre pauvre Italie. Si les « Misérables » et les « Fleurs du mal » m’ont accompagné dans un corps-à-corps avec cette « ville de tous », la « Liberté guidant le peuple » et les « Grandes Baigneuses » m’ont aidé à me juger moins étranger et moins seul.
D’ailleurs, que signifie-t-il « être étrangers » ? Au final sont étrangers tous ceux qui ont un projet, un rêve, un talent à seconder. Même là où tu es, ceux qui se considèrent comme des « prophètes dans leur patrie » doivent chaque jour renoncer à une partie importante d’eux-mêmes en échange du succès, d’autant plus exagéré qu’il sera éphémère. Et les autres ? Les autres transportent leur rage dans le rêve d’îles inexistantes, joignables par des ponts de barques que la jalousie des puissants se charge d’effondrer régulièrement. Vive l’île ! Et l’île surgit de l’eau. À bas l’île ! Et le pont s’écroule. Ici au contraire il y a des écrivains, des poètes, des peintres et des musiciens de tout le monde qu’on n’empêche pas de laisser leurs empreintes petites ou grandes. Je les entends respirer, la nuit, dans les innombrables villages de cette ville interminable.
En somme, devais-tu venir maintenant ? Quand, dix ans depuis, commencé-je à maîtriser ce changement, cette opération de nettoyage que j’ai finalement pu exploiter sur moi-même, en jetant à la poubelle autant d’objets, de souvenirs et de pensées pénibles pour laisser un peu de place à l’essentiel ? Sinon, je te l’ai déjà dit, je crois, les maisons ici sont très petites !
Tu arrives à un moment où je suis en train de me projeter dans le présent, sinon dans le futur… en train aussi de me délester et de fermer la porte aux doutes… et je sais en avance qu’au contraire, tu me donneras un tas d’explications, que tu m’en demanderas tout en essayant de ramener ici « notre passé », comme tu l’appelles. Tu crois porter une petite valise à demi vide, mais qu’est-ce que tu vas faire quand tu t’apercevras que tu es l’esclave d’une malle remplie de cailloux ? Je ne peux pas t’en empêcher, je comprends tes raisons, mais tu sais bien que, même avant, je n’ai jamais aimé remuer les souvenirs douloureux. Et laisse-moi dire sincèrement que je n’ai jamais cru dans le jour du jugement dernier !
À moins que tu ne sois pas d’accord avec moi en disant que le jour du jugement est tous les jours.

004_menilmontant Henri Cartier-Bresson Ménilmontant, Paris image empruntée
à un tweet de Anna Urli-Vernenghi (@urlivernenghi)

En vivant — pendant des mois et des années — dans une réalité étrangère, on cesse un jour d’être un drôle d’Italien souriant qui ne renonce pas aux gestes évidents. On commence à posséder des choses, à recevoir des lettres, des colis, avec le journal et la publicité, comme partout. Nos appartements microscopiques se remplissent comme des œufs et nous aussi, comme les autres, nous abandonnons un jour sur la rue nos fauteuils défoncés et nos fours à microondes rouillés. Quelqu’un les recueillit, et la vie continue, allégée par le jaillissement périodique de ruisseaux d’eau au bord des trottoirs et, en quelques rares occasions, par le soleil.
Paris est une ville pleine de vie, malgré la misère et la mort incombant toujours comme à Naples. Même ici l’on perçoit la fragilité d’infinis fils qui peuvent se briser d’un moment à l’autre. Sans procès. À moins que celui qui est devenu clochard n’ayant pas de quoi payer son loyer, ne doive pas se sentir dans l’obligation de se faire le procès puisqu’il mange et boit ce qu’il trouve et qu’il dort toutes les nuits dans le gel.
Je suis bien sûr bouleversé par cette vérité brutale de fourmis insignifiantes. En même temps, je vois que les choses peuvent tomber mal, mais tomber bien aussi. Voir les gens qui travaillent pour faire courir le métro, par exemple. Cette espèce de mouvement perpétuel qui donne la vie à la ville de façon que les bars, les restaurants, les hôtels, les boutiques et les ateliers survivent en gagnant chaque jour quelque chose, c’est le résultat du travail immense de millions de fourmis. Certes, la vie de chacune de ces fourmis insignifiantes c’est un mystère…
Il me suffit de vivre avec elles, de me considérer moi-même comme une insignifiante fourmi, pour que mon cœur se comble de joie.

005_napoli Naples panorama

Tu arriveras, un jour, apportant sans doute le fameux panorama de Naples avec le pin, ou la Sainte Agathe de la procession de Procida, ou alors l’odeur unique des « supplì ». Mais il se peut que je ne sois pas content du tout de te recevoir si tôt, après t’avoir autant attendue.
En fait, tu pouvais bien t’attendre à cela : je n’habite pas seul, ici, maintenant, et tu viens me chercher comme si de rien n’était, habillée de façon anachronique, bouleversant mes programmes et mes nouvelles habitudes.
Mais je ferai de même les honneurs de la maison. Je t’offrirai le petit déjeuner sous les arcades de place des Vosges. Nous nous promènerons dans le Marais. J’entrerai avec toi dans une boutique que je veux te faire connaître, où l’on vend des chapeaux de toutes les formes et époques et, au nom du Petit Prince de Saint-Exupéry je te donnerai un casque d’aviateur et une étoile…
Ensuite, nous pourrons faire des tours pendant des heures dans le Louvre, où sans faille nous rencontrerons quelques Italiens, dont des Napolitains aussi, avec qui tu pourras parler. Mais je ne serai pas si mal élevé pour te laisser seule avec eux devant les toilettes de l’Orangerie ou dans la librairie de la Gare d’Orsay. Je boirai un coup avec toi, comme un bon ami, dans le café situé entre la rue du Bac e la rue de Varennes, à deux pas du Centre Culturel Italien. Ou alors, si tu m’accordes le temps avant de repartir, je t’inviterai à manger une pizza à Montparnasse. Je sais bien que la pizza qu’on fait ici ce n’est pas celle de Naples ! Mais si j’étais avec toi, il me semblerait d’être à Naples. Que j’aimerais discuter longuement avec toi, faisant semblant qu’on nous servira des « supplì », la « pastiera » et le granité de café à la crème fouettée !
Au bout de la première joute, nous atteindrons — tel est mon souhait — une espèce d’accord. Tu me diras franchement combien de temps tu penses rester. Rien que trois jours ? Un mois ? Ce sera toi à le dire. J’en suis sûr, lors de notre première rencontre tu ne diras pas beaucoup. Il s’agira juste de m’accorder quelques jours pour prendre une « décision ». C’est ta façon d’être et voir les choses, et je la respecte. Mais, que devrais-je décider, au juste ? Rentrer à Naples ?

Mais je me trompe, peut-être. Tu me diras d’abord que je ne suis pas plus important que ça, que tu es venue surtout pour t’aérer la tête et que tu désires, de temps en temps que je t’accompagne voir quelques expositions ou visiter quelques boutiques à la mode, comme le faisaient nos arrières-grand-mères, habituées du « dernier cri ».
Voilà. En attendant ton arrivée, je ne dois pas me faire de soucis. Je n’ai donc qu’à tout ranger pour que tu profites ici d’un séjour tranquille et confortable. Tu t’installeras chez moi, dans l’appartement très bohémien de la rue de la Lune. Tu dormiras sur un canapé dans la salle. Anna, ma jeune colocataire de Bologne, ne dira rien. Pendant le jour, nous ne pourrons pas y séjourner, parce qu’elle travaille à la maison. Mais ne t’inquiète pas, si tu es fatiguée, tu reposeras sur mon lit et j’irai faire un tour.

Giovanni Merloni

(Continue)

Éloge de la paresse (Journal de débord n. 8)

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001_schiele-bacio Egon Schiele (1890-1918), image emprunté sur Twitter

Éloge de la paresse

D’abord, je dois prévenir les lecteurs les plus sceptiques qu’il ne s’agit pas de mensonges. En un moment précis et circonscrit de sa vie, Giuseppe Strano s’est rendu responsable de bêtises qui en ont déterminé fatalement le déroulement. Elles sont liées à des circonstances réelles dont j’ai été moi aussi le témoin. Mais ses « fautes » ou « erreurs » — beaucoup moins graves que leurs conséquences — viennent surtout de sa paresse mentale. D’ailleurs, on ne peut pas passer à côté des circonstances où Giuseppe a glissé farouchement dans son propre piège.

Ce qui força Giuseppe à changer de fond en comble le sens de sa vie ce fut un incident de voiture presque insignifiant, l’un de ces faits mineurs que nos quotidiens cyniques et grossiers ne prennent pas en charge. Tout arriva en conséquence d’un banal manque d’attention. Ou, peut-être, du fait que Giuseppe, au moment de la collision, avait sa tête ailleurs. En général, lorsqu’on a à faire avec le violent arrêt d’une course comme en ce cas, on se demande ce qu’était en train de penser cet homme au volant lorsqu’il se rendait de l’endroit « A » à l’endroit « B ». Est-ce qu’il était encore imprégné du monde qu’il venait de laisser ? Ou alors, était-il de quelque façon absorbé par quelques soucis liés à ce qui l’attendait dans un endroit mystérieux ou bien connu où il était en train de se rendre ? Est-ce qu’il errait, au contraire, sans aucun but, abandonnant sa voiture au gré de tours et détours complètement insensés ?
Suivre une telle logique pour mieux comprendre aurait été utile, aidant Giuseppe à conjurer le pire. Mais personne n’avait songé de poser la question cruciale : « Où est-ce qu’allait Giuseppe, au juste ? »
D’emblée, sous l’effet du choc, sa reconstruction des faits avait suivi toute autre piste. Au lieu de se demander où était-il en train de se rendre et pour quel but, il s’était brusquement souvenu qu’en « ce moment-là » il était profondément absorbé en des pensées assez compliquées, s’échouant par vagues régulières sur un écueil pointu et noir, toujours le même. Il s’en prenait à sa vie « d’aliéné ». Une vie scandée par mille rituels et devoirs. Et — juste à l’instant où sa voiture « de famille » se lançait à la vitesse de soixante kilomètres l’heure vers le quartier de piazza Verbano —, il se demandait : « Serai-je enfin capable de récupérer un jour l’ingénuité et l’allégresse de l’enfance lointaine ? Pourrai-je revenir, avec mes quatre frères et mes cinq sœurs, dans notre ancienne chambre des jeux, si petite et pourtant si immense dans ma mémoire ? »
S’approchant du carrefour, Giuseppe parlait tout seul, mais, d’instinct, il avait mis le pied sur le frein. Sa voiture avançait au trot, comme si dans son rêve un carrefour entre deux rues l’attendait, identique à celui de l’incident… Il s’était donc presque arrêté — les yeux bien ouverts sur le rêve et bien fermés sur la réalité —, quand un fourgon à l’air terriblement robuste, venant de sa gauche, lui avait coupé soudainement la route.
Sans savoir comment ni pourquoi, il s’était retrouvé, tout de suite après, dans une chambre d’hôpital avec une gêne étrange au nez et le regard idiot dévisageant sa mère et ses neuf frères qui lui demandaient en chœur : — comment vas-tu ?
Pendant des jours Giuseppe songea à ce moment critique, presque gai pour avoir esquivé le danger ou, si l’on veut tout dire, pour avoir eu la vie sauvée. Il se souvenait de ce vacarme de voix, plus aiguës que d’habitude, et de cet air de désapprobation unanime qui l’entourait, sans pourtant lui enlever le souffle. Et, même si la voiture « à tout le monde » avait été désormais détruite, et qu’elle était prête à être mise à la casse, il y avait dans l’attitude unanime des membres de sa famille une pointe inédite de respect ! Il avait fallu d’un incident presque mortel pour qu’on lui reconnaisse sa primogéniture ! En fait, il n’était que le premier de cinq mâles, le cadet après Giulia… Mais pourquoi toute la famille au complet — son père seul était absent, qui sait où — lui avait-elle adressé la parole pour lui demander comment il allait ?
— Mais, n’avez-vous pas lu le compte-rendu médical ou comme diable s’appelle ? Peut-être voulez-vous savoir comment je me sens… Eh bien, je me sens mal, très mal !

002_donghi-scale Antonio Donghi (1897-1963)

Quand il avait ouvert les yeux dans la chambre étrangère, Giuseppe avait saisi immédiatement qu’à commencer par l’incident et la course de l’ambulance, puis l’hospitalisation, enfin son évanouissement, tout s’était passé en très peu de temps.
— Quelle heure est-il ? avait-il demandé.
Il n’était qu’onze heures du matin, et la chambre d’hôpital était déjà comblée de personnes et de paletots. Au-dehors, dans le couloir inconnu, il régnait le même silence que dans les films sur les hôpitaux.
Prisonnier du plâtre, Giuseppe se sentait, qui sait pourquoi, un héros, rassuré par cette cuirasse blanche et bossue enveloppant son corps.. Mais il était très fatigué. Sous le plâtre, son réveil bruyant retentissait de la tête aux pieds. Avec le seul bras gauche et la seule jambe droite, il réussit à attirer l’attention de Giampiero, celui qui riait toujours, à la maison, mais devenait lugubre à l’extérieur :
— Je t’en prie, pousse-les, un à un, dans le couloir, je dois absolument me reposer. Dites à l’infirmière que je ne désire pas être dérangé !

003_donghi-portrait Antonio Donghi (1897-1963)

Resté seul, Giuseppe comprit qu’il était sauf, désormais, mais ce cilice du plâtre allait mettre à dure preuve sa patience et même sa paresse. Il comprit que la mort l’avait effleuré et qu’il n’aurait pas été là si l’angle de collision avait été 45 degrés au lieu que 33…
Ah, s’il ne s’était pas laissé capturer par la reconstruction de la chambre des jeux, trop petite pour dix enfants ! S’il ne s’était pas efforcé de se souvenir, par une subtile angoisse, de ces pénibles haltes en dehors de la porte, tous assis à terre dans l’obscurité du couloir en attendant chacun son tour… de cette affreuse contrainte… pas plus que quatre enfants à la fois, tout comme dans les tombeaux des Étrusques, par exemple deux frères et deux sœurs : « entrez, amusez-vous ! Mais dépêchez-vous ! » Donc, on devait se résigner à trois tours. Il finissait toujours pour rentrer en dernier, avec Gigliola, la sœur la plus taquine… Ah, s’il ne s’était pas laissé emporter par la vague des souvenirs, par toutes ces phrases qui jaillissaient telles des mouches !
« Quand on ne meurt pas, on se revoit… »
« Celui qui tout seul mange, tout seul s’étrangle »
« Ce qui ne vous étrangle pas vous engraisse »
« Prends, pèse, enveloppe et ramène tout chez toi »
« Tu profites du fait que je suis plus petit que toi… »
Le fait de se caler dans les tréfonds du rêve — là où sautaient à sa gorge les joies et les chagrins, ensemble, inséparables les uns des autres, dans un seul écheveau qui se dénouait péniblement —, tout ce travail mental ne servait qu’à éviter de penser à son rendez-vous imminent ! Mais était-il en train d’y aller, ou alors tournait-il à vide pour gaspiller du temps ?
Maintenant, il s’en souvenait, dans un soubresaut d’angoisse et de peur. « Qu’aura-t-elle pensé, cette étrange jolie fille qui m’attendait devant le magasin de chaussures à quelques pas de Santa Maria Maggiore ? Sera-t-elle fâchée ? Déjà, quel était son prénom ? Lorena ? Loretta ? Lorella ? »
S’il était mort, la fille brune habitant via Merulana lui aurait porté des fleurs. Mais elle se serait demandé, elle aussi, comme tant d’autres et peut-être tous les gens convenus, ce qu’avait pu faire de bon Giuseppe au bout d’une vie si brève. Une vie comme la plupart des autres, consacrée sans doute à quelque chose d’important pour lui… que pourtant personne ne saurait imaginer.
Voilà : une vie orientée exclusivement envers ce côté inquiet et troublant de l’existence que nous appelons « monde » ou « société » ou plus souvent « devoir » et « faire quelque chose pour les autres ».
« Une vie aliénée », disait Giuseppe intérieurement, agitant la main libre un peu engourdie par le froid de la chambre. « Si l’on n’est pas un peu rusé, on subit la vie que quelqu’un d’autre nous impose : mon père, ma mère, mes frères plus agressifs, le chef de mon bureau lorsque j’y travaillerai, mon professeur de philosophie, mes anciens camarades de l’école, pour ne pas parler des “amies du cœur” de Giulia. C’est ça le monde ? C’est un monde très exigu, comme ma vieille chambre des jeux. Là-dedans, ça devrait y être tout tandis qu’au contraire il n’y a rien d’utile et de bon pour moi ! »
Heureusement, il n’était pas mort. Il aurait alors peut-être le temps pour renverser la table avec toutes ces cartes malchanceuses. Qui sait ? Peut-être, cette chambre simple — ayant une fenêtre sur le parc du Gianicolo, d’où il avait finalement appris à reconnaître le profil, parmi les arbres, d’une bien triste église à la couleur ocre — serait enfin le berceau de sa nouvelle vie « sans idoles ni maîtres ». Et, sans doute, dans les bras affectueux de ces murs verdâtres que la lumière artificielle rendait encore plus médiocres, il aurait pu se retrouver lui-même, avec une bonne raison pour avancer dans la vie. Il lui aurait suffi de l’amour de l’infirmière brune, ou alors des mots enfiévrés de la fille blonde… « Pourvu que je ne tombe pas de la poêle dans les braises ! »

005_casorati-1 Felice Casorati (1883-1963) image empruntée sur Twitter

Le destin avait choisi le visage d’une fille que, sur le coup, étrangement, Giuseppe n’avait pas su fixer dans son esprit, malgré son œil enquêteur. Il faut dire que ce visage paraissait et disparaissait trop à la hâte. Ou alors s’agissait-il de différentes coiffures, de chapeaux, d’imperméables, de parapluies… et de ce je-ne-sais-quoi d’énergique que celle-ci ajoutait à ses pas sautillants sur le couloir.
« Gymnique, sportive, élégante, mystérieuse et — pourquoi pas ? — un peu ridicule aussi ! » Celui-ci était le portrait-robot de la femme idéale selon Giacomo, le benjamin. Pour Giuseppe, au contraire, il y aurait fallu une Madone de Piero della Francesca, ou alors la Laura de Petrarca, ou enfin, pour venir à nos jours, une jolie personne en retrait, taciturne, énigmatique et douce empruntée aux tableaux de Donghi ou Casorati, célèbres représentants du « réalisme magique » italien.
Mais puisque cette « femme étrange » passait et repassait devant sa porte, Giuseppe s’était engagé à lui trouver quelques défauts physiques, pour pouvoir s’en souvenir mieux. Ce fut ainsi qu’il découvrit qu’en ce visage « changeant », illuminé de façon stable par deux yeux bleu très clair, il y avait, à peine perceptible, une charmante irrégularité, une étrange asymétrie du nez et des sourcils.
« Tiens ! Celle-ci a le strabisme de Vénus ! »
De « mademoiselle Serena » la sœur infirmière lui avait parlé dès son réveil de la commotion cérébrale… cette étrange défaillance qui était survenue quelques heures après son hospitalisation et qu’il avait prise pour un coup de sommeil.
— Je ne l’avais pas remarquée ! avait-il dit à la religieuse.
« Comment est-il possible que je ne me sois pas aperçu du fait que “celle-ci” passe toutes les minutes sa tête sur le pas de ma porte ? »
Plus tard, en entendant parler d’elle comme d’une petite philanthrope, étant la fille unique d’un richissime patron du pétrole hospitalisé lui aussi à l’Enfant Jésus, il avait tranché qu’il s’agissait forcément d’une célibataire nerveuse et acide comme on en voit partout à Rome.
Deux jours depuis, intrigué par les échos retentissant dans le couloir, parmi lesquels il entendait souvent voltiger ce prénom — « Serena », « Serenella », « Serenissima » —, Giuseppe avait timidement demandé à la sœur infirmière :
— Mais, cette Milanaise, est-ce qu’elle s’attend quelque de moi ? Est-ce qu’elle m’a sauvé la vie ?
Pourquoi Milanaise ? Parce que cette fille, si différente de lui, avec son activisme effréné, lui attirant jalousies et soupçons, ne pouvait pas être née à Rome :
— Il s’agit d’une typique enfant unique, répondit la religieuse. Mais elle n’est pas originaire de Milan ! C’est plutôt le contraire, elle vient de Sicile ! C’est elle qui vous a vu sortir, étourdi et mourant, de votre voiture tout de suite après la collision… au croisement entre la via Salaria et la via Panama. C’est encore elle qui vous a prêté les premiers secours et, selon ce que l’on dit, vous a pratiqué la respiration bouche à bouche. Enfin, c’est elle qui vous a accompagné à l’hôpital…

En vérité, Giuseppe n’aurait pas fait de telles bêtises s’il n’avait pas rencontré — et aimé de façon si opiniâtre — cette femme bizarre qui avait laissé couler autant de temps avant de s’ouvrir à lui, ce qu’elle faisait, il faut le dire, au compte-gouttes. Cette fille d’abord évanescente avait successivement pris corps, devenant une femme à part entière. En fait, après avoir durement résisté, elle s’était finalement abandonnée dans ses bras… Cela arriva après une longue attente, presque à l’improviste, le jour où Serena avait permis à son corps rond, flexueux et parfumé d’essences hospitalières de s’encastrer parfaitement dans les vides de son étrange partenaire tout en s’interpénétrant heureusement avec ses pleins…
Comme il arrive très souvent, voire toujours, en croyant de la connaître désormais comme sa poche, Giuseppe s’était finalement laissé conquérir. Non seulement par les qualités physiques et sensorielles de leurs rencontres rapprochées, mais encore plus par ses extraordinaires attitudes à se déguiser en écouteuse docile et attentive. Serena s’accordait d’ailleurs cette étrange habitude de revenir toujours à l’épisode de l’incident, à ce fameux baiser… Comme s’il s’agissait du canevas pour un spectacle inspiré aux tourments identitaires de Luigi Pirandello : « C’est ainsi, si vous voulez ! » En somme, mademoiselle Serena adorait mettre les petits points sur les deux « i » du mot « incident », comme si elle voulait établir pour elle-même et pour la victime de son amour un acte de naissance qui effaçait tout ce qui était arrivé avant. Elle était donc devenue pour lui la sage-femme qui l’avait mis au monde une deuxième fois. À force de recréer cette scène, comme dans un psychodrame, à force d’évoquer cette respiration bouche à bouche — qui ne pouvait pas être comparée à un baiser librement accepté ni partagé — Giuseppe ne considérait plus comme angoissant et gênant ce souvenir.
Certes, c’était étrange et tordu, cette façon d’aimer et de se faire aimer que Serena lui avait enfin imposée comme la chose la plus naturelle au monde. Mais il était désormais suspendu à cette bouche élégante et subtile d’où germaient des histoires fabuleuses, qui devenaient peut-être, avec le temps, analytiques et longues… mais Giuseppe ne s’en inquiétait pas… Il s’était même convaincu qu’elle faisait exprès pour lui d’allonger ses histoires, pour l’aider à assimiler ce qu’elle voulait dire.
Cette façon à elle de raconter, sans interruption comme un fleuve en crue, exerçait une telle attraction sur Giuseppe qu’il fut bientôt en mesure de se dérober et même de devenir indifférent aux incursions de ses rêves abstrus ainsi que des souvenirs des odeurs de l’enfance…
Il était donc en train de s’affranchir de son passé et de cet état d’aliénation qui lui avait enlevé tant de forces. Et cela semblait lui donner l’élan pour faire quelque chose de positif dans la vie.

006_cpioggia-180 Oscar Poss, Germany 1950, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel) et de FiloLife (@FilofLif) via Franck Vergh (fb)

Mais un jour, depuis sa position horizontale, Giuseppe s’aperçut que les va-et-vient désinvoltes de Serena dans sa chambre révélaient — tout comme sa tendance à s’emparer de ses pulsions vitales, même les plus secrètes — un état psychique et mental tout à fait particulier. Jamais de sa vie il n’avait rencontré une femme comme ça et peut-être il n’avait pas voulu la rencontrer non plus. Elle était sans doute une espèce d’extraterrestre, menant une existence assez chaotique. Emprisonnée dans une espèce de girouette automatique bloquée, elle n’avait jamais trouvé le temps de s’occuper de l’amour. Sans compter la confusion mentale que trahissait la plus inquiétante de ses phrases célèbres, dont Giuseppe n’était plus en mesure de préciser combien de fois elle l’avait répétée : « Je dois t’avouer, en passant, que l’exploitation d’un tel “devoir de pitié” — la respiration bouche à bouche — me paraissait, par à-coups, même agréable ! »

verdier-nb-180 « Et là derrière le portail rouillé qui séparait, noir sur noir, les eaux mortes des eaux vives, j’ai cru voir les cheveux verts des fées – barques au mouillage sous le chant déplacé des oiseaux… » Textes et images empruntés à une publication d’Hélène Verdier (@h_verdier) sur Facebook

Giuseppe ne réussissait pas à comprendre si Serena attendait de leur union une existence forcément menacée par les dangers et les morts annoncées… ou alors si cette collision violente et libératrice aurait été suffisante, une fois pour toutes.
Lui aussi, dans son état psychique si fortement marqué par cette inertie dense et incorruptible qu’il appelait « paresse » ou « amour de soi-même », il n’avait jamais su saisir au passage, jusque-là, le moment propice pour céder à l’amour. Car Giuseppe, épris comme il l’était par ses rêveries et ses peurs solitaires, n’avait pas vraiment voulu partir chercher, avec l’amour, quelque chose de vif et de brûlant en dehors de lui-même.

Ce fut tout à fait naturel, pour Giuseppe et Serena, de mettre la miraculeuse « virginité » qu’ils avaient conquise ensemble à la base de tout ce qui s’ensuit pour eux dans les siècles des siècles : des moments beaux et douloureux qui causèrent pourtant une infinité de bêtises et fautes et dommages ainsi que de lourds contrecoups, dont tout le monde à l’unanimité s’obstina à accuser Giuseppe jusqu’à la fin de ses jours.
Comme si Serena n’eût été qu’une figurante dans leur pièce sans titre ; comme si elle n’avait jamais existé. Et comme s’il n’y avait pas eu au beau milieu du quartier « Salario » ce croisement routier mal fichu, ni cette longue hospitalisation qui aurait été, à défaut de ce baiser mortel, horriblement ennuyeuse.

Giovanni Merloni (1967)

Vivre la vie, tuer la mort

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godard-vivre-sa-vie Jean-Luc Godard, Vivre la vie, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Vivre la vie, tuer la mort

Je remercie Franck (@FrankDache) et Laurence (@f_lebel) d’avoir lancé, hier matin, dès que les résultats définitifs des élections américaines ont été confirmés, cette affiche sobre, élégante, à peine souriante, qui nous dit, avec le film de Godard, qu’il faut vivre la vie !
Je partage intimement le choix de cette image, parce qu’elle m’aide à réfléchir et, j’espère, à trouver des mots adaptés pour exprimer à mon tour mon état d’âme désemparé et inquiet, mais confiant aussi.

Dans le « quatrain quotidien » de ce même matin de cauchemar, pour tous les Européens qui ont aimé l’Amérique, Élisabeth Chamontin (@Souris_Verte) a tout synthétisé dans un alexandrin qu’on ne pourrait plus honnête et sincère :
« Donald Trump est élu et un monde s’effondre ».

En même temps, Dominique Hasselmann (@dhasselmann), dans son célèbre « Métronomique », écrit, avec son indomptable ironie :
« Pour la première fois une femme, Hillary Clinton est battue d’un cheveu par Donald Trump »

Quelqu’un d’autre a cité une phrase d‘Antonio Gramsci qui se révèle aujourd’hui d’une grande actualité :
« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

« Voir venir et ne pouvoir rien » dit avec franchise Brigitte Célérier (@brigetoun), tandis que Lucien Suel (@LucienSuel) propose un proverbe éloquent :
« Tant va la noix au marteau qu’à la fin elle se casse. »

002_woody-180

Woody Allen

Je ne veux pas répéter ce que d’autres ont dit si bien et je partage tout à fait. Car en France et en Europe on a en plusieurs le sentiment commun, je crois, que cet empire de l’argent se débat désormais comme un requin blessé et qu’il voudrait entraîner tout le monde, voire toute la planète, dans un jeu de massacre qui va de plus en plus ressemblant à une roulette rousse.

Cela dure désormais depuis une trentaine d’années, depuis que le petit mot « dérégulation » (« deregulation » sans aucun accent en anglo-américain) a commencé à circuler. L’Europe, avec ses différentes « vitesses » (ou « richesses »), en est l’exemple bigarré. Tandis que les États-Unis en sont le phare, avec la mortification des structures publiques (à commencer par les écoles) ; la modification des lois sur le travail, qui devient partout précaire et de plus en plus menacé ; l’abolition ou la privatisation de la solidarité sociale s’accompagnant à une progressive réduction des droits des citoyens.

Dans un système de plus en plus rigide et injuste, les riches sont de plus en plus exagérément riches tandis que les pauvres perdent toute dignité et marge pour la survie. Les classes moyennes, ne partageant pas, en général, les occasions d’enrichissement « facile », dépendent de salaires et retraites plus ou moins acceptables pour vivre dans une condition « privilégiée » qui demeure toutefois statique et, elle aussi, menacée.
Venant d’Italie et vivant en France, je me rends bien compte que ce procès de privatisation et de dérégulation a beaucoup avancé dans ces deux pays. Mais on est encore à moitié du gué. Heureusement. Nous pourrions encore, en Europe, envisager une façon moins suicidaire de nous aventurer dans le siècle.

Aux États-Unis, au contraire, on est déjà sur l’autre rive. La situation économique et sociale est déjà compromise. Donald Trump (1), comme naguère Silvio Berlusconi, en Italie, peut bien faire des promesses à ses associés. Mais il ne pourra rien faire pour un peuple qui va devenir de plus en plus pauvre et démuni de protection sociale. Voilà pourquoi je vois en cette élection le coup de queue du requin blessé, car le « système en crise » n’a pas choisi, pour se défendre, un homme ouvert, intelligent, prêt à se charger de la démocratie et du dialogue, mais, au contraire, un homme qui menace. Un « gagnant » qui ne semble avoir aucun scrupule de se servir d’armes propres et impropres pour tenir rassemblé un pays à la dérive autour…
Autour de quoi ?

J’espère vivement que l’Europe saura se soustraire aux dérives inquiétantes et débordantes de ce pays ami et aimé. Elle a déjà assez souffert pour ces « changements » dont on pouvait peut-être se passer. Elle est en train de payer un gigantesque tribut de travail et de sang pour les contradictions planétaires que ce système pourri amène par le biais d’une immigration sauvage et du terrorisme. Je confie dans l’Europe, avec la France au premier rang. On y fera valoir, sans doute, la force de l’intelligence pour faire des pas cohérents à nos valeurs et principes, à notre histoire, à nos extraordinaires richesses humaines, naturelles et culturelles.
Je suis là pour vivre la vie et pour tuer la mort.
Vivre la vie ce n’est pas faire comme les autruches, se cloîtrant dans l’égoïsme et dans la méfiance, mais, au contraire, c’est retrouver la joie de « vivre dans la vie » que nous est donnée par cette société merveilleuse qui survit malgré tout aux attaques de ses ennemis de toute sorte.

J’accepte de faire des sacrifices — d’ailleurs, cela a été toujours comme ça —, mais je me refuse de me faire imposer un modèle de vie tout à fait insensé au nom d’une richesse privée qui ne me regarde pas.
Jusqu’ici, en France et en Italie, renonçant bien sûr à beaucoup de choses, j’ai pu vivre en équilibre à partir de revenus très ordinaires.
En Amérique (et peut-être en Angleterre aussi), je ne pourrais pas survivre dans une grande ville, profitant comme ici des occasions culturelles et de loisir.
Là-bas, je ne pourrais pas faire gratuitement quelque chose pour le monde qui m’entoure ayant dépassé les années de travail. Je devrais travailler jusqu’au moment de la mort pour me payer les médicaments et l’assistance, ou alors je devrais me résigner à mourir pour manque de société.

C’est ça l’Amérique, malgré Obama, hélas ! Peut-être, Hillary Clinton aurait essayé de faire quelque chose pour rééquilibrer cette situation mortelle. Son élection nous aurait en tout cas laissé l’espoir en une réflexion, en un changement de route. Pendant quatre ans nous serons encore plus seuls qu’hier.

À partir de cette Europe « difficile », mais d’autant plus nécessaire, tout en profitant de sa sagesse millénaire, je suis sûr qu’ici on continuera à « tuer la mort », gardant tout entier cet esprit de tolérance et d’amour pour les autres qui nous a aidés par exemple à surmonter le terrible défi des attaques terroristes. Ce n’est pas avec les armes qu’on tue la mort ! Heureusement, nous avons encore l’intelligence pour ne pas accepter les provocations et pour ne pas nous faire embobiner. Et nous garderons toujours le sourire pour que la vie revienne !

Giovanni Merloni

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Walt Disney, Donald Duck (dessin de Romano Scarpa (1927-2005)

(1) Malheureusement, Donald Trump n’est pas qu’une couche de couleur sombre. Il n’est pas un « trompe-l’œil » non plus. Il n’a rien à voir, ni à rire avec Donald Duck. Et « trump » ce n’est pas le même que « tramp », mot qui revient à ma mémoire avec une fameuse chanson de Frank Sinatra s’adressant à une femme « vagabonde » qui évoque à son tour le « vagabond » par excellence, ce Charlie Chaplin qui a tellement donné à l’Amérique, à l’Europe et à l’humanité.

004_tempi-moderni4-1000x600-1Charlie Chaplin (Les temps modernes (1936)