« Jamais je ne le saurai, parce que je ne serai pas là… » (Entre-temps n. 5)

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Bologne, via del Riccio (rue du Hérisson)

« Jamais je ne le saurai, parce que je ne serai pas là… »

Entre-temps, j’ai la sensation de désapprendre à exprimer ce qui me touche intimement. Ou alors c’est la conscience de n’avoir jamais dit jusqu’au bout ce que j’avais envie et nécessité de dire. « La langue aidant » : voilà une expression fausse et inefficace ! La langue en elle-même n’aide pas les êtres humains à s’exprimer jusqu’au bout. Elle les pousse, au contraire, au fur et à mesure qu’ils en obtiennent la maîtrise, à trahir la vérité en l’édulcorant ou l’abandonnant à elle-même comme s’il s’agissait d’un objet mal fichu.
Pour écrire, il faut avoir surtout du courage. Est-ce que j’en ai ?

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Bologne, Promenade vers San Luca

Entre-temps, je voulais vous parler de la nostalgie que des événements récents ont déclenchée en moi. J’avais alors essayé d’expliquer la nature de ma nostalgie à moi, jaillissant du manque d’une personne ou d’un groupe d’amis sinon d’une foule de camarades, réunis en assemblée ou rassemblés en cortège pour fêter l’humanité ou pour lutter contre la guerre, par exemple.
Je voulais revenir sur mon sujet primordial, celui de la nostalgie pour une « ville-personne » que je ne cesserai jamais d’aimer et regretter.
Mais les mots s’amoncellent les uns sur les autres jusqu’à former une barricade encore plus inextricable que celles de 1848. Il me faudrait un livre entier pour exprimer efficacement les nombreuses facettes de ce que j’appelle « nostalgie ». Mais c’est un travail long, qu’on ne peut pas couper en épisodes pour le faufiler dans un blog. Cela m’empêcherait d’ailleurs de répondre à la contrainte indispensable de faire rigoureusement disparaître, comme le ferait Georges Perec, le mot honteux (nostalgie).
Devant une telle difficulté, j’ai alors décidé de m’aider avec quelque chose d’évident, capable d’aller bien au-delà de mes mots et même de les réfuter.

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Bologne, via Petroni

Quand j’observe la photo ci-dessus, par exemple, ce n’est pas seulement la chaleur humaine de l’arcade qui m’attire comme un aimant, c’est la lave basaltique qui revêt le sol d’une couche rose, lumineuse, dont je connais la consistance souple et élastique sous les chaussures. Il me suffit de reconnaître en cette promenade un parcours connu, dense de souvenirs (de mari, d’amant, de père ou de camarade) ; il me suffit de savoir combien je me sentais « chez moi » quand je plongeais ici, exactement, dans cette arcade au croisement entre via Petroni et via San Vitale… pour effondrer dans un état d’impuissance et de malaise :
« Je ne peux pas être là ! Je ne peux surtout pas m’y rendre d’un instant à l’autre, même en changeant de parcours, allongeant le pas, courant si nécessaire. C’est impossible ! »

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Lucio Dalla, Francesco Guccini et Roberto Vecchioni

Me rendant sur You Tube, je peux me faufiler sans être vu dans ce bistrot qu’à Bologne on appellerait « trattoria », en y retrouvant trois chanteurs très célèbres de ma même génération : Lucio Dalla, Francesco Guccini et Roberto Vecchioni. Cette scène, que je n’hésite pas à appeler incontournable, ramène, dans mon présent de quarante ans depuis, un monde qui n’existe plus, dont je ne regrette pas seulement la générosité de la jeunesse, mais aussi, surtout, l’humilité et le partage évident de goûts extrêmement simples. En 1977, les trois chanteurs étaient déjà bien connus et aimés en Italie. Là, dans cette petite « scène de vie » ils se comportent tout à fait spontanément comme trois gamins à l’école buissonnière… Le sentiment de joie indicible que provoque en moi cette interprétation de la célèbre chanson Porta Romana pourrait alors se résumer en une phrase assez redoutable :
« Ce qui compte c’est de saisir le présent au vol, de profiter de la joie immense que peut offrir un moment de partage et de complicité. Le document qui garde ce présent révolu et perdu possède d’ailleurs, en lui-même, la force d’évoquer une époque que d’autres aussi ont vécu… »

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Francesco Guccini et Roberto Vecchioni

Donc, si je regarde la photo d’un lieu bien connu et chéri, je peux arriver à avoir l’embarrassante sensation d’y être, tandis que si j’assiste à un film tourné dans un contexte familier où tous les éléments contribuent à rendre la saveur unique de la convivialité dans le même temps, le même espace et le même lieu, j’ai sans doute, jusqu’aux larmes, l’émotion d’y avoir été.

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Lucio Dalla

Le même ressort se crée dans mon cœur sensible quand je relis une poésie. Là aussi, le présent est figé et même embaumé comme dans un film. Or, la plupart des poésies du temps de Bologne restent là, accrochées aux murs de cette ville insaisissable. Elles font partie de moi et elles sont aussi, pour moi, inaccessibles. Comme cette arcade, via Petroni, ou cette trattoria où les trois mythes de la chanson bolonaise se donnaient souvent rendez-vous.
Mais j’ai une poésie très importante pour moi où cette règle se brise ou prend d’autres allures plus compliquées. Parce que là, plongé dans cette Bologne qui était alors ma ville à moi — la ville d’où je n’envisageais absolument pas de partir à nouveau —, je vivais une autre étrange nostalgie, où la jalousie se mêlait à l’envie :
« Jamais je ne le saurai (ce qui t’arrive là-bas) — par ce que je ne serai pas là… »

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Giovanni Merloni, Le printemps (part), 1975

Afrique

I
Au-delà de l’écume copieuse
s’effondrant parmi les mouettes et les requins
la proue de fer se laissera emporter
par le tourbillon de la hâte
et le précipice des nœuds.

Au bout de moult fonds marins
brisant le silence du bateau corsaire
surgira, blanche,
une passerelle inconnue,
écrasée par le va-et-vient
agile et léger
de silhouettes et valises
se promenant sur le fil, indifférentes
au vacarme des moteurs
aux péremptoires clameurs
surgissant des étalages
de melons et bananes.

Tu glisseras, attentive
à chaque homme, à chaque costume
épiant ta surprise
devant l’éclosion soudaine
d’autant de figures et de voix.
En courant, tu écriras
le récit stupéfait du tourbillon
de tes pas nonchalants et légers
parmi les gens d’Afrique,
de cet étourdissement
de couleurs et d’odeurs
parmi les fumées de la drogue
les bouffées de poussière et de vent.

Tu fermeras les yeux
pour photographier
ce que tu n’arrives pas à voir,
tu les rouvriras
pour te découvrir heureuse,
ou alors tu trébucheras, tombant
le tête première
dans la mer épaisse du port.

Tu te sauveras ? tu mourras ?
L’ont t’amènera, blanche,
au-dessus des têtes ?

Jamais je ne le saurai — parce que je ne serai pas là.

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Giovanni Merloni, Voyage en scooter, 2013

II
Au milieu d’un nuage de sable et de confettis
un cirque gigantesque est parti :
un cheval à deux roues, noir et rouge
va courant, apeuré
délabré et solitaire
au bord des arbres que le vent a courbés.

À demi endormie tu t’appuies,
confiante, sur l’épaule noire de cuir
en avalant l’eau le soleil le vent
et cette voix si tendre
qui, lugubre, va et vient
se faisant juste entendre :
« Ne pars pas… Attends-moi !
Ne vois-tu pas que je suis déjà là
en bas de l’escalier
prêt à te prendre ? »

Tu t’étends, résignée
sur la selle arabe, t’accoutumant,
paresseuse, au rythme du désert
et ton regard caresse, entrouvert
les visages noirs de soleil
se promenant aux côtés
de la piste africaine. D’un coup
tu reconnais mes cheveux
la courbe pensive et boitante
de mon solitaire destin.

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Bologne, via Indipendenza

III
Mais tu es encore ici, en Italie
voyageant
au milieu d’une plaine sans couleurs,
sur la route aveuglante du sud
où je ne vois que l’ombre
caressant l’asphalte
d’un bolide élastique
d’où pointent identiques
deux casques irisés
qui se parlent, empressés
ou alors, cognant à l’unisson
contre de tristes encombres
tragiquement se taisent.

Combien de temps doit-il durer
mon égarement ?
En quel moment d’un jour réel
tu descendras de cheval ?
À quelle heure, en sueur,
tu sortiras de ton scaphandre
comme Vénus de sa coquille ?
Et quand te montreras-tu,
femme d’un autre, enfant d’un autre
sœur d’un autre,
nue et spirituelle
dans mon écran ?
À quelle heure avons-nous fixé
notre rendez-vous mental ?

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Bologne, via Indipendenza

IV
À l’heure « hache » tu partiras pour de bon
en brisant les lignes du ciel.
À distance, j’entendrai une déchirure :
mon fantôme incommode
tombera de voiture
mais aussitôt il se relèvera
tout en époussetant son veston.
Juste quelques bleus
m’auront coûté nos rêves,
trois fois je te saluerai
trois fois je te rendrai
ce baiser volé
trois fois, délice de mon passé
émigrera de mon corps essoufflé
un soupir désespéré.

Tu me laisseras seul
mais toi aussi tu seras seule
quand tu dirigeras tes yeux à terre
et que tu trouveras
parmi les ombres voltigeantes
mon nom : un billet
froissé, une souillure de couleur
un petit geste.
Que seront vides alors les mots
retentissants dans les tunnels gonflés
dans le feu follet des mirages
le mots que pulvériseront les ailes grises
de l’avion africain !

Tu me laisseras un volumineux espoir
à consommer lentement
mais ce sera opiniâtre, grossier
le ver rongeur du désespoir :
tu partiras avec un homme de bois
tandis que moi, resté à terre
je construirai un château sans parois
en boules de sucre et verre
où je garderai, bien cachée
ma pensée dominante.

Impeccable et sincère
habillé en blanc, je sortirai dans la rue
et marcherai sans cesse
sur les quais sans espoir
d’une gare consacrée à l’ennui.
En ce temps spasmodique
par une avidité boulimique
je déchirerai un à un les mêmes jours
que tu avaleras gentiment
sur le haut tabouret brinquebalant
de ton long comptoir africain.

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Bologne, via Indipendenza

V
Arrivée en Afrique
tu déjà te renfermes
dans un coin solitaire
essayant de saisir, en vain
au milieu des lueurs et des nuées
les tambours lointains.

Mais Bologne n’a pas
de voix, elle réussit seulement,
par d’efforts généreux,
à lancer juste de rabougris
signes des mains. Quant à moi,
je ne suis pas capable
de parler. La tête
entre mes doigts, gémissant,
je poursuis ton ombre
qui paraît et disparaît,
mais je trouve sous les arcades
l’Afrique
au-delà des collines
l’Afrique
parmi les âmes foutues
et les soldats inconnus
l’Afrique !

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Bologne, via del Pratello

VI
Hier, tu es déjà rentrée
touchée (gravement, durement)
par le mal d’Afrique, incertaine
(visiblement, cruellement)
sur quoi faire.
Tu ne m’as rien raconté
même si, distraite et assommante
tu as déroulé un tapis rugueux
coloré d’histoires luxuriantes
et fumant d’anxiété.

Hier, saine et sage,
l’Afrique a ramené ici
ta silhouette sauvage
déjà prête à frôler, ravie,
les parapets de pierre
et les vieilles portes cochères
libre de regarder, malicieuse
les persiennes entrouvertes,
les rideaux de lierre
patronne d’afficher, douteuse
un feint gêne, une modeste surprise
devant l’insouciance heureuse
de la clé qui nous ouvre, agile,
une chambrette exquise.

Hier, une nouvelle envie douloureuse,
malade d’Afrique elle aussi,
nous a accueillis sans compliments
nous faisant rouler sans accidents
dans un ruban gai et indifférent
de sable d’or.

Dieu seul le sait
si l’Afrique qui encore bouge
au dos de ta route enrubannée
c’est la même que j’invente pour toi.
Dieu seul le sait
si jamais elle sera remplacée
par ce monde d’arcades et toits rouges
par ces calmes rumeurs sans émoi :
cette Bologne que sans doute tu vois
par le sable du désert inondée !

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Bologne, via del Pratello

Giovanni Merloni

Un monde d’enchevêtrements souples et harmoniques (Entre-temps n. 4)

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Giovanni Merloni, LA BOUE, 1973

Un monde d’enchevêtrements souples et harmoniques

En cette période de halte silencieuse et de paresseuse redécouverte du monde qui m’entoure, une petite escapade à Saint-Denis a sans doute représenté, pour moi, l’occasion pour m’enrichir, admirer et comprendre.
D’abord, j’ai dû briser une barrière. Un mur épais qui sépare Paris de cette commune de banlieue qui a dû se soumettre au fur et à mesure à la loi des vases communicants sans recevoir en échange que de lourds engagements.
Ce mur commence par la frontière invisible qui sépare, au cœur même de Paris, la Gare de l’Est de la Gare du Nord, suivant à peu près l’axe de la rue du faubourg Saint-Denis.
Si la Gare de l’Est est encore un sobre édifice qui s’intègre dignement avec la ville qui ne perd pas, ici, sa dimension typiquement parisienne, la Gare du Nord résume en elle-même tout le poids du passage à la dimension métropolitaine.

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J’ai essayé d’éviter tout cela en prenant la ligne 5 du métro pour attraper le RER pour Saint-Denis dans le sous-sol de la Gare du Nord, évitant ainsi, du moins en partie, l’immersion dans une foule gigantesque et affolée qui me fait parfois peur.
Ensuite, sur la rame du RER on revient à la rassurante expérience des trains pendulaires traversant les campagnes, où les gens petit à petit se rapprochent et se parlent.
On continue quand même à voyager dans le corps sombre de ce mur épais dans une alternance de tunnels, de murs de ciment et de clins d’œil sur des paysages urbains sans éclat où les rails et les fils dans le ciel sont parfois remplacés par la vue d’automobiles lancées sur des routes grises.

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En descendant du train, on constate qu’il s’agissait d’un trajet tout bref, mais psychologiquement long. Sortant sur le parvis de la gare de Saint-Denis, on a la sensation d’avoir beaucoup voyagé avant de plonger dans un endroit où les règles partagées de la vie de tous les jours ne semblent être plus les mêmes qu’au départ. On est bien sûr dans un endroit auquel la croissance tumultueuse de Paris hors de ses « remparts » a ôté toute harmonie originaire. Ce serait intéressant de reconstruire les phases de ce changement, à partir de premiers grands travaux de construction de l’abbaye de Saint-Denis autour de la moitié du XIIe siècle par l’abbé Suger, jusqu’aux années 70 et 80 du siècle dernier qui en ont progressivement « défiguré » la physionomie. Il est sûr et certain que même en présence d’une demande d’habitations et de bureaux en progression géométrique, on pouvait faire mieux !

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Une fois traversée cette place sans personnalité, j’ai été surpris par la vue de l’eau ! Malgré l’impact assez gênant des œuvres ferroviaires dans un endroit délicat, juste à côté de la Seine, le canal Saint-Denis est là. Un peu pressé par l’esprit d’abandon qui caractérise tous les lieux où des infrastructures sont bâties de façon brutale, le canal Saint-Denis garde encore sa poésie. En longeant ses eaux, on est poussés à reconstruire le réseau voulu par Napoléon et achevé une première fois en 1821 reliant la Seine de la hauteur de l’île Saint-Denis jusqu’à l’Arsenal près de la Bastille.
Ce petit tronc d’eau que je suis maintenant pour me rendre à mon rendez-vous n’est que le premier trait d’un système génial qui continue avec le canal de l’Ourcq, le bassin de la Villette et le canal Saint-Martin.
Je me suis dit alors que Saint-Denis garde en tout cas des signes évidents et aussi des trésors de son passé, telle la grande cathédrale où sont ensevelis les rois de France, tel le canal qui réalisa au XIXe siècle un parcours alternatif à la Seine, moins encombré de bateaux.

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Ensuite, j’ai fait un petit détour à la confluence entre le canal et le fleuve et suis revenu sur le quai de Seine. Là, ma surprise a été grande. Un grand immeuble moderne au « 6bis » a été épargné par la destruction, qu’on avait décrétée sur toute une vaste zone, grâce à l’initiative d’un architecte… qui a réussi à soustraire cet édifice à la faux mortelle… pour y installer une association d’artistes !
Voilà une belle exception qui confirme la règle assez redoutable de l’indifférence et de la délégation des pouvoirs ! Même dans un pays averti et civilisé comme la France, on bâtit parfois trop facilement et l’on détruit aussi avec trop de désinvolture. L’exception est très rare. Au-delà des institutions publiques qui se chargent quelquefois de donner une nouvelle destination et une vie inespérée à des architectures abandonnées, il est presque impossible de voir des privés, même rassemblés dans une association, bénéficier d’une chance pareille.

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Quand j’ai visité le deuxième étage du « 6b », quai de Seine à Saint-Denis où l’on avait installé une exposition collective des artistes résidants — titrée INCONNAISSANCE —, je suis resté très admiratif par leur travail, mais aussi par la beauté des espaces sauvés.
Là-dedans, parmi les échos de nos vies difficiles et de notre planète autodestructrice ne manquaient pas les témoignages abrupts et durs ni les abstractions typiques de notre culture occidentale qui se retranchent parfois dans une conception un peu trop cérébrale. Cependant, je partage tout à fait la plupart des choses que j’ai lues dans leur catalogue. Par exemple :

« Le présent inondé entraîné par le courant perd dans sa course des instants happés »

« Comment comprendre quand l’expérience échappe à la mémoire ? »

« Comment en aval le souvenir peut-il construire le savoir ? »

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Tsama do Paço, ELLE S’EFFONDRE SANS CESSE, 2015

Dans cette exposition collective, partout vivante et communicative, j’ai rencontré et aimé de mystérieux sables blancs (ELLE S’EFFONDRE SANS CESSE de Tsama do Paço) qui par l’écroulement de la terre ou la liquéfaction de la neige semblaient raconter l’incessant mouvement pendulaire de chaque existence, où l’espoir et la peine s’affrontent et s’alimentent à la fois.
Ensuite, dans une envoûtante chambre obscure, j’ai aimé GILLIAT III (d’Apolline Grivelet). Un aquarium qui m’a fait rêver des couches de vie que la nature peigne et sculpte dans les abîmes aquatiques et j’y ai retrouvé des œuvres graphiques ou plastiques absolument proches de mon esprit.

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Marion Richomme, TCHERNOBYL ABONDANCE

Ensuite, la vision aérienne m’a touché d’une Tchernobyl en céramique réalisée par Marion Richomme. Une œuvre au parcours assez singulier — très riche de contraintes et de recherches fouillées, en hommage à la mémoire et à la nature d’un lieu qu’on ne pourrait plus symbolique — où l’abstraction de transformer Tchernobyl en une goutte d’eau ou de lave qui coule sinueuse au milieu d’un univers tout à fait sombre, fusionne avec un véritable sentiment d’amour. Car, en fin de compte, cet endroit « damné » et refoulé à jamais de la face de la terre ressuscite ici, telle une île de pierre lumineuse, un sourire qui nous invite à la vie !

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Michel Soudée, MUE 19, 2016

J’ai beaucoup aimé, ci-dessus, la « main-patte » d’un homme-plante ou tout simplement d’un homme en train de changer de peau. Une main gravée sur la grande page blanche par Michel Soudée. S’agissant d’une œuvre graphique, j’imagine qu’elle fait partie d’un discours narratif et philosophique assez riche que j’espère connaître un jour, dont je devine déjà quelques éléments : le rôle primordial de l’homme ; l’importance du geste essentiel ; la dialectique entre les deux vigueurs du corps et de l’esprit, voire la force et la faiblesse et enfin la dimension solitaire originaire de l’homme évoluant vers sa dimension sociale.
J’ai ensuite découvert que ce même geste — animal et humain, brusque et raffiné — que Michel Soudée exaltait dans son dessin au grand format, avait un rôle central dans le grand tableau à l’huile qu’Émilie Sévère avait installé sur la paroi opposée de la même salle !

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Émilie Sévère, TOPOS

Il s’agit d’une œuvre importante et pourtant légère, où le déroulement du monde expressif d’Émilie Sévère ne se traduit jamais dans l’horreur du vide ni dans la recherche de symboles ou d’emblèmes. C’est une histoire de vie et en même temps, comme le dit le titre, un « topos », c’est-à-dire une œuvre exemplaire où se rencontrent les thèmes primordiaux de son univers pictural. On n’y voit aucune pédanterie ni rigidité, comme s’il n’y avait pas le souci d’une représentation lisible et compréhensible, tandis qu’au contraire il suffit de prêter attention à chaque mouvement du tableau pour y découvrir un corps, un visage, une figure, un paysage et, en même temps, une nature riche de méandres et de découvertes.
Si donc ce grand tableau semble naviguer vers une expression « informelle » et de quelque façon « abstraite », ses composantes figuratives et humaines en constituent la véritable substance et la force. Parce qu’on a à faire, bien sûr, avec des couleurs qu’on ne pourrait plus libres de se juxtaposer et se marier en mille modalités « amoureuses ». Mais ces couleurs n’auraient jamais leur force désenchantée s’il n’y avait dedans un dessin parfaitement maîtrisé qui a juste la sagesse de se fondre pour mieux disparaître.

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Émilie Sévère, TOPOS (part.)

Après avoir longuement observé ce grand tableau recouvrant la paroi de fond et la paroi adjacente de la plus grande salle d’exposition, je me suis demandé si Émilie Sévère aurait eu la même liberté d’expression et la même joie de construire des histoires de rêve en dehors de cette chance unique de pouvoir créer dans un espace semblable.

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Oui, Émilie Sévère, grâce à son extraordinaire talent, a sans doute élaboré hors d’ici des œuvres également merveilleuses. Elle en fera encore.
Cela n’empêche que je suis resté sans souffle devant cette « paroi infinie » et que ce monde d’enchevêtrements souples et harmoniques était parfaitement cohérent avec cette salle sobre, cet immeuble juste et son petit contexte urbain encore préservé.

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Giovanni Merloni

Une chemise laissée libre de voltiger au vent (Entre-temps n. 3)

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Image empruntée à un Tweet de Laurence L (@f_lebel)

Une chemise laissée libre de voltiger au vent

Entre-temps, cette fleur solitaire m’a fait penser à la beauté de la vie et de la mort…
J’espère que vous me pardonnerez d’avoir eu la hardiesse de juxtaposer ces deux beautés ô combien différentes ! D’ailleurs, très rarement la beauté reflète le bonheur. Si cela arrive, il s’agit la plupart des fois d’un bonheur passager.
Évidemment, la fleur, symbole irremplaçable du caractère éphémère de la beauté, n’était là pour rien…

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Image empruntée à un Tweet de Laurence L (@f_lebel)

D’abord, cette fleur évoque en moi une belle chemise de soie blanche ayant une épingle d’or sur le cœur, qu’une jeune femme, modèle d’un très célèbre peintre a laissé libre de voltiger au vent au milieu d’un pré avant de participer au fameux « déjeuner sur l’herbe ».
Ensuite, je pense à deux peintres.
Celui qui se laisse aller à la description de la scène inquiétante où la joie de la désacralisation se mêle à la rage, forcément apprivoisée, de la jalousie et de l’envie de tout un chacun.
Celui qui observe longuement la chemise voltigeant sur une canne… avant de se décider — de ses mains égarées et de but en blanc imprécises — à la « remettre » sur le buste inoubliable de cette femme éclipsée qu’il aime et regrette furieusement…
Ou alors il ne s’agit que d’un seul peintre, qui préférerait abandonner ses pinceaux et détourner son regard de sa composition blasphème et redoutable pour fixer à même l’herbe ces pétales lisses et luisants.
Par cette fleur solitaire, le peintre est amené à traduire la beauté de la réalité éphémère pour la transférer sur la réalité éternelle (ou presque) du tableau. Tandis qu’il traduit, le peintre trahit, inévitablement, car il est obligé de trouver un langage adapté à fixer une fois pour toutes une beauté qu’on ne pourrait plus fuyante…
Obligeant sa femme à participer, nue, au « déjeuner sur l’herbe », il a trahi lui-même, même s’il l’a fait au nom d’une beauté universelle, destinée à flotter en dehors de l’espace et du temps.

003_img_9196Romano Reggiani (1942-2016)

Mais cette fleur solitaire évoque aussi, en moi, un pitoyable linceul blanc déposé, telle une dernière chemise, sur le corps sans vie d’un de mes amis les plus chers.
Celui-ci était à la plage, en Toscane, le 8 août dernier, en train de nager contre des vagues à peine crispées, pas loin de la rive, à quelques mètres de sa femme et de ses deux enfants déjà grands. À l’improviste, sans qu’il y eût un signal quelconque de malaise ou de difficulté, on a vu arriver sur la plage un corps qui flottait, étendu sur le fil de l’eau comme quelqu’un qui dort.
« Il n’a pas souffert ! Il ne s’est aperçu de rien ! » On dit toujours comme ça, et cette scène effrayante jouit aussi, paradoxalement, d’une souveraine beauté.
Romano Reggiani était un homme grand, costaud, ayant largement donné aux autres de ses mains de « sculpteur d’idées ». Il n’avait pas été épargné par les invisibles crispations que le temps laisse avec indifférence sur son chemin. Mais son enthousiasme, ne faisant qu’un avec une fantaisie irrépressible, ne semblait pas s’en apercevoir. Voilà ce qu’on m’a raconté, pour m’aider à accepter cette disparition violente et inattendue. Pour recomposer un peu mieux l’histoire de cet homme qui, entre-temps, n’a pas changé par rapport à ce que je me souviens de lui.
Il me semble un peu étrange, sincèrement, de parler de Romano en cette langue française qu’il ne fréquentait que très rarement, même s’il s’agit d’une langue assez proche à son dialecte bolonais, l’un des infinis dialectes de la vallée du Pô formant dans l’ensemble, selon Dario Fo, ce « grammelot » qu’un Français pourrait comprendre avec juste un petit effort. Il me semble aussi anachronique et peut-être déplacé, de ma part, d’écrire de lui, de le faire connaître en deux mots. Mais je m’autorise à le faire, suivant une idée à moi, dont je suis sûr et certain : pendant la vie et après la vie, certains liens restent comme autant de phares dans notre esprit comme dans notre âme. Combien de fois me suis-je souvenu de Romano, de ses conversations avec Francesco Curtarello auxquelles j’assistais ? Je reviens aussi, très souvent, à certains mots ou phrases, échangés directement entre nous, qui s’installent dans les passages, difficiles ou heureux de nos vies parallèles comme autant de pierres milliaires. Si je me suis périodiquement arrêté à remémorer sa grande maison au beau milieu de la campagne à San Giorgio di Piano, à écouter sa voix de fumeur, à reconstruire dans l’esprit son visage rougissant de soleil et de force, si je ne peux pas oublier ses certitudes inébranlables, sa bienveillance et sa chaleur envers moi, il est bien probable que de temps en temps se soit souvenu lui aussi de moi.

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Tout disparaît, et mon service pour rendre aux vivants l’image de cet homme disparu sera forcément inadéquat, beaucoup moins efficace qu’une seule photo, tandis que ma lacuneuse description ouvrira la voie, comme pour le peintre, à une nouvelle trahison. Une double trahison même. Parce que je ne vais pas trahir que la langue d’origine de cet homme et de nos rencontres remontant aux années bolonaises, je vais trahir aussi l’image que mes amis de Bologne se sont forgée de moi.
« Partir c’est mourir un peu », dit la chanson. Donc, partant à l’étranger, en me « perdant » dans les méandres de ce Paris convoité, dans ma condition de « réfugié gâté » j’ai sans doute disparu dans une espèce de brouillard que personne n’a envie de pénétrer. « Que nous veut-il, ce « parisien » ? » se demanderaient sans doute mes amis s’ils savaient que je parle de Romano en français. Ce serait trop compliqué de leur expliquer qu’à présent je m’exprime mieux en mon français incomplet plutôt qu’en mon italien maternel. Voilà alors que je ne dis rien à personne et ne renonce pas à dire ces quatre mots quand même… que cela reste entre nous !
Romano Reggiani, que ses amis de jeunesse appelaient « Yuma » était un orgueilleux et très positif rejeton de cette grande et glorieuse famille du parti communiste en Emilia-Romagna, tandis que mes origines romaines faisaient de moi un « parvenu » de ce même monde-école de vie. Cela n’empêchait que je fusse admis à participer à la même expérience de bonne administration de l’urbanisme et du territoire à laquelle Romano travaillait. Nous avons partagé les mêmes idéaux et, forcément, les mêmes illusions, mais aussi la joie indélébile de voir réalisés beaucoup de projets qui sont restés des rêves en d’autres contextes.
Nous avons eu, je crois, deux vies parallèles. Nous avons partagé les mêmes soucis de la profession et du rapport à un monde qui change réduisant de plus en plus les marges pour le faire bien. La dernière fois que je l’avais vu, c’était en 2003, lors d’une visite à Bologne, suivie par une escapade dans cette même plage toscane… Peu de temps depuis, le premier mai 2006, j’ai arrêté, tandis que Romano a continué opiniâtrement jusqu’à cette mort qu’il n’attendait pas.
« Il est mort sans lâcher prise ! » m’a dit mon ami Francesco.

Voilà pourquoi sa mort peut être chantée comme une belle mort.

Par un hasard qui ne peut pas être ignoré, il est mort justement le 8 août, une journée, celle du 8 août 1848 qui nous rappelle l’extraordinaire héroïsme des Bolonais vis-à-vis de l’armée autrichienne. S’il le savait, il en serait consolé. Parmi les nombreuses personnes dont j’ai toujours admiré l’esprit et la cohérence idéale, Romano Reggiani a été sans doute l’un de représentants les plus sincères et courageux d’un peuple qui ne cède jamais au conformisme ni à l’indifférence. Mais on doit aussi lui reconnaître une grande ironie, s’il a écrit, tout récemment, « Et fiat porcus« , un hommage raffiné et intelligent à la culture du porc, au centre de la tradition alimentaire spécifique de l’Emilia-Romagna.

« Quand on nous enlève les camarades de notre jeunesse et de notre vie nous nous apercevons que tout le temps à notre disposition nous le brûlons dans l’habitude, dans l’exploitation, jour après jour, des devoirs liés au quotidien », m’a écrit une très chère amie de Bologne. « Nous ne nous occupons qu’à ranger, à respecter les engagements et les contraintes de la bureaucratie, des impôts, des fournisseurs de services. Un ennuie et une gêne mortels. »

Version 3

Giovanni Merloni

TEXTE DE L’ARTICLE EN ITALIEN

« Le paquebot est en panne ! » (Entre-temps n. 2)

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« Le paquebot est en panne ! »

Entre-temps, un anniversaire s’impose, avec sa foule de souvenirs et de pensées contradictoires ou contrariées… Un anniversaire à l’enseigne du mot « Oui ».

Oui, je le referai.

Oui, je ne me repens pas.

Oui, cela a été tout à fait naturel.

Oui, cela m’a enrichi, en me gratifiant finalement d’expériences humaines positives ! Une vision qui ne va pas se soumettre au pessimisme ni au découragement… malgré les événements que la France a subis me touchant directement, tels ces pervers holocaustes de 2015 et 2016 qui ne s’effaceront jamais de ma mémoire…

Oui, je suis en train de devenir Français dans le partage de la conscience vive d’une société qui s’efforce de tous ses moyens pour faire front aux défis de plus en plus durs, sans renoncer à sa culture millénaire, unique au monde. Une « culture-raison de vie » qui s’ouvre positivement vers les infinies opportunités de la pensée et de l’expression artistique des humains…

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Le 11 septembre 2006 — par hasard, cinq ans pile après le monstrueux holocauste des tours jumelles à New York —, c’était un lundi, je suis débarqué avec ma fille à la gare de Bercy avec deux lourdes SAMSONITE. Le train nocturne qui nous avait amenés était le glorieux Palatino que Michel Butor a si amoureusement immortalisé dans son incontournable « Modification », un de premiers livres que j’ai lus quelque temps après, en y découvrant une façon inattendue de vouvoyer le bercement de ce voyage infini, encore plus interminable à l’époque du livre… Ayant été bercé par le train jusqu’à Bercy, j’ai eu donc la chance d’être encore bercé par les mots de Butor, rythmés à l’allure des va-et-vient d’un Panthéon à l’autre, d’un bureau à l’autre, d’une femme à l’autre…

Tandis que le voyage de Butor se répétait dans ma tête, me poussant à sauter sur d’autres wagons extraordinaires, qui m’ont aidé au fur et à mesure à comprendre la France et Paris, le strict rapport liant son histoire à sa géographie, mes allers-retours avec l’Italie se sont progressivement diminués, jusqu’à briser nettement le sentiment intime de mes précédents voyages pendulaires de Rome à Bologne, de Rome à Parme ou Milan, ou Florence ou Naples, ô combien fréquents auparavant !

Entre-temps, je suis devenu « parisien ».

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Entre-temps, j’ai aussi interrompu mes voyages de Paris à Bordeaux, que selon mon imagination de la veille auraient dû être beaucoup plus fréquents. En fait, après l’été 2009, toujours au cours du mois de septembre, il y a eu ce que j’appelle ma « deuxième installation » à Paris. L’année suivante, encore en septembre, j’ai dû endurer une opération chirurgicale qui a sans doute marqué un passage crucial et inattendu dans ma vie. Rien n’a changé et tout a changé depuis cette date 2010, qui m’a fait connaître petit à petit une série de mondes et de personnages de cette patrie nouvelle, liée à mes soins grands ou petits, liée aussi à ma petite conquête d’une sereine citoyenneté.

Je pourrais faire une liste qui serait pour la plupart drôle et légère. Car j’ai rencontré de gens très humains et sympathiques, comme l’acupuncteur franco-indien ayant son cabinet auprès du métro George V, comme le jeune kinésithérapeute de la rue Eugène Varlin, le chiropraticien que je ne cesse de visiter auprès du métro Passy…

Mais j’ai surtout le souvenir du cabinet des infirmières de la rue du faubourg Saint-Denis, où je me suis rendu pendant une quarantaine de jours… Elles devaient me soigner pour une infection postopératoire, qui m’avait coûté un petit trou supplémentaire, pratiqué en urgence, au-dessous du nombril, avec une perceuse, par un chirurgien qu’on ne pouvait plus empressé et gentil. Je n’oublierai surtout pas la longue cour en forme de passage entre les deux immeubles parallèles frôlant des ateliers en bois où j’aurais aimé m’installer moi-même pour peindre ou pour écrire des poésies en cachette… Je n’oublierai pas l’attente à l’extérieur, à midi moins le quart, avec toute sorte d’habitués de piqûres contre la grippe saisonnière ou pour entretenir le diabète. Je me souviens des voix derrière le rideau, des recommandations peut-être inutiles adressées patiemment à des gens alcooliques… ou alors de pourparlers plus intéressants concernant quelques faits divers du quartier, tandis que j’attendais mon tour debout ou assis sur l’une de trois chaises que l’espace très exigu autorisait… Enfin, chaque fois que je me hissais sur cette espèce de planche brinquebalante, c’était pour moi le moment de me sentir un héros, avec cette mèche remplaçante qu’on fichait amoureusement dans le puits de moins en moins horrible de ma blessure…

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Bordeaux, les trois Grâces

J’étais venu en France, entraîné quant à moi par cet amour à sens unique pour la ville de Bordeaux qui m’avait valu pourtant des amitiés importantes pour moi… J’y étais venu imaginant que Bordeaux serait ma deuxième résidence, mon havre de paix où j’aurais cultivé d’autres rêveries plus concrètes que ce nouveau pont sur la Garonne, imaginé dès le juillet 1996, qu’apparemment personne ne voulait, à Bordeaux. Lors de mes dernières vacances en Aquitaine en 2008, dans une incontournable localité à côté de Bayonne, j’avais passé juste deux jours à Bordeaux… Ensuite, les circonstances de la vie — ne concernant, heureusement, pas seulement les pèlerinages chez les infirmières ou les cabinets médicaux — m’ont de quelque façon inhibé la pensée même de Bordeaux…

J’y étais revenu mentalement, bien sûr, pour une longue révision de mon roman en 2012, aboutissant à une complète réécriture dont j’avais publié, en 2013, sur ce blog, la première partie, titrée « Les visionnaires ».

Pendant cette publication, personne n’a marqué que ce livre se passait d’une information indispensable. Pendant huit années, de l’été 2008 à l’été 2016 aucun de mes amis et correspondants bordelais ne s’est douté que je ne le savais pas…

Entre-temps, à grande vitesse, entre 2009 et 2013, après la grande réalisation du Tram, on a réalisé un nouveau Pont à Bordeaux, à peu près dans le même emplacement que j’avais prévu pour lui dans mon texte.

J’ai découvert cela tout simplement en me rendant à Bordeaux cet été, pour une vacance éclair décidée à la dernière minute. C’est en me rendant en visite chez mes amis Philippe et Marie-Hélène Maffre que j’ai appris que le pont était là, que j’aurais pu le parcourir en voiture tant bien qu’à pied et que j’aurais pu l’admirer depuis une infinité de points de vue, et même de l’eau, grâce au BATCUB !

Évidemment, je suis dangereux à moi même, car je mets l’art et la poésie trop au-dessus de la vie réelle, jusqu’à considérer comme honteuse la nécessaire attention à ce qui se passe dans les mondes qui nous entourent.

Évidemment, Bordeaux est bien éloigné de Paris, en dépit des efforts que l’on fait pour les rapprocher, en réduisant prochainement à deux heures la distance entre la Gare Montparnasse et la Gare Saint-Jean.

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Bordeaux, le pont Chaban-Delmas vu depuis le BATCUB

Mais je peux dire désormais, bien sûr avec assurance, et respect , après dix ans de « full immersion » dans cette merveilleuse réalité que les Français se comportent comme les habitants de Sardaigne quand on leur pose les questions de façon trop vague…

Voilà l’exemple pour moi mémorable. Sachez que Cagliari, où je me trouvais pour un travail d’urbanisme, se trouve au sud de cette grande île rectangulaire, tandis que Olbia, l’autre nœud international, se trouve au nord, pas loin de la « Costa Smeralda », des îles de La Maddalena et de Caprera et bien sûr de la Corse.

Puisque mon travail se déroulait alors à 70 kilomètres à nord-ouest de Cagliari, je m’y rendais par avion et plus fréquemment par bateau. Le voyage d’aller entre Civitavecchia et Cagliari se déroulait pendant une nuit tandis que le retour se déroulait sous un ciel, en général, lumineux. C’était très long et mouvementé, mais je préférais cela à l’avion, qui en ce trajet était souvent obligé de traverser, surtout en hiver, de redoutables tempêtes.

Un jour, achevé mon travail, je me rendis au port de Cagliari avec mon billet, prêt à grimper sur la passerelle et à suivre avec émoi les lentes opérations du détachement de la terre ferme.

Je présentai mon billet.

— Le paquebot est en panne !

Après cette laconique information, je sortis de l’agence et me demandai quoi faire.

Quelques minutes après, je rentrai pour poser une deuxième question :

— Est-ce qu’on peut acheter un billet d’avion, ici ?

— À présent, il n’y a que des « Fokker » ! ce fut la réponse.

À moi de décider si je voulais risquer déjà ma vie, à l’âge tendre de mes trente-cinq ans. Car tout le monde savait que plusieurs avions de fabrication allemande, les « Fokker », remontant, selon ce que l’on disait, au temps de la guerre, étaient tombés récemment. Je cherchai alors une cabine téléphonique, d’où j’interpellai ma mère, habituée à mes incertitudes anxieuses… Ce fut elle qui me suggéra la troisième question :

— Excusez-moi… Est-il possible de profiter de la journée pour monter en train à Olbia et attraper, là-haut, le paquebot pour le continent ?

— Bien sûr ! Le paquebot d’Olbia attend toujours la coïncidence avec le train venant depuis Cagliari !……………….

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Bordeaux, le pont Chaban Delmas le 16 mars 2013, jour de son inauguration

J’aime la France et les Français et je comprends maintenant les raisons de cette réserve mentale, où parfois les « non-dits » sont très importants sinon indispensables. Pourtant, je ne peux pas m’éviter de me demander si quelqu’un des lecteurs de mes « Visionnaires » savait par hasard qu’un pont avait été inauguré à Bordeaux juste au bord de l’ancien port de la Lune, maintenant disparu…

Ce qui est sûr, personne ne m’a rien dit et cela a rendu encore plus inquiétante la surprise — et la joie, je dois l’admettre — en constatant que cette merveille, imaginée par moi aussi, depuis le lointain 1996, était la preuve vivante et visible que ce rêve-là était alors possible !

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Giovanni Merloni

« Il me fut des instants au goût d’éternité… » : la disparition de Jean-Jacques Travers

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Version 2

Jean-Jacques Travers à l’Espace Mompezat, en 2015

« Il me fut des instants au goût d’éternité… »

La seule Vérité n’est que celle du cœur :
Que ceux qui me liront l’accueillent en mémoire…

Avec tout ceux qui l’ont connu, je suis très attristé pour la nouvelle cruelle de la disparition de Jean-Jacques Travers. Il nous laisse ses poèmes et l’histoire d’un personnage sage et hardi qui a voulu mesurer la vie sur ses seules forces et sur ses limites aussi, sans pourtant se dérober, même dans sa vie de poète et d’artiste de la vie, aux lourdes « règles du jeu ». Nous retrouvons dans ses poèmes les réflexions profondes et universelles d’un véritable poète qui a su garder intact son esprit sincère, « incapable » de vieillir : il n’a pas parlé que pour lui-même, il a parlé de nous tous et pour nous tous !
Et pourtant l’homme souriant et généreux de mystères nous quitte à jamais et cela est bien difficile à accepter… Le chagrin pour la disparition de Jean-Jacques Travers est indicible, car il aimait la vie et savait transmettre aux autres cet amour à chaque soupir, à chaque geste. Il avait évidemment beaucoup souffert, traversant une vie qui ne lui avait pas épargné les contrariétés : « Mais qui saura jamais ce que vraiment je fus ? / Le temps m’effacera comme une ombre insipide… » Cependant, il avait aussi connu « des instants au goût d’éternité »…
En relisant ses poèmes après sa mort, j’ai l’impression d’y découvrir quelque chose de nouveau, de surnaturel et d’intime à la fois. Comme si ces poésies de Travers avaient « traversé » elles aussi cette ligne invisible entre la vie et la mort devenant de but en blanc plus légères et coulantes encore. Car si l’essence de la poésie est la vie, la vie même coincide, pour Jean-Jacques Travers, avec l’amour : l’amour qu’on donne et celui qu’on reçoit, tandis que les instants de joie extrême, de folie ou de chagrin le plus intense se vérifient quand deux amoureux s’aiment réciproquement, jusqu’au bout, ou alors quand chacun de nous se sent pleinement accepté et reconnu par les autres : « Tout n’est qu’INSTANT… Et toi, dis, Tu m’oublieras ? »
Avec le thème constant de la séparation, imminente ou déjà endurée, entre le poète et les autres, entre la vie et la mort, dans sa poésie Jean Jacques Travers cultive aussi, en le privilégiant, le réflexe paradoxale, ô combien réel, de cette même séparation ou incompréhension : est-ce que je suis conscient de « la vie qui vit » en moi-même ? se demande-t-il tout en déclarant son « absence », son « étrangeté » : « ADIEU ma Vie /…/ Moi, ma folie/ N’était pas la tienne… » Car il y a un gouffre impossible à combler entre « la vie que nous avons vécue » et « la vie que nous étions » : « N’aurais-je jamais su m’y prendre avec ma vie ? »

Giovanni Merloni

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Jean-Jacques Travers reçoit le Prix Manoir à l’Espace Mompezat, en 2004

Fin dernière

Que dira-t-on de moi quand je ne serai plus ?
Peut-être quelques mots… ressassés ou candides…
Mais qui saura jamais ce que vraiment je fus ?
Le temps m’effacera comme une ombre insipide…

Je n’ai que trop pleuré sur les secrets d’enfance,
Sur mes jours et mes nuits d’autrefois confondus,
Balafrés d’incertain au long de mes errances
Et de remords murés de frissons souvenus…

Il n’est plus d’avenir pour les contes de fées :
Ces vieux mots que j’écris, ces mots que Tu liras,
Ne sont que les échos d’antiques mélopées…
Tout n’est qu’INSTANT… Et toi, dis, Tu m’oublieras ?

In Manus tuas

Chaque jour je me quitte,
Plus ou moins,
Selon l’essor de mes ferveurs…

SEIGNEUR,
Donne à chacun
Un cœur
Pour son Destin…

Nihil obstat

ADIEU ma Vie,
Que tu t’en viennes,
Que tu t’en ailles,
Moi, ma folie
N’était pas la tienne.

A DIEU la Vie
Vaille que vaille…

Phrase finale

Le flux montant du soir sur la plage déserte
Me chuchote en secret que rien ne s’éternise,
Qu’est tous mes jours d’antan, frileusement inertes,
S’estomperont, pâlis, dans le Temps qui s’enlise…

Tant de bonheur fiévreux jusqu’à la défaillance !
Tant d’étreintes de feu sous des vents de folies !
Je ne suis plus qu’oubli si lisse et sans alliance :
N’aurais-je jamais su m’y prendre avec ma vie ?…

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Comme la mer, au soir, vers des creux de mystère
Je m’en retourne absent, sans bruit et sans clarté
Et je témoigne ainsi qu’au moins sur cette terre
Il me fut des instants au goût d’éternité…

Jean-Jacques Travers

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« Vifs comme des guêpes »

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« Vifs comme des guêpes »

À la mi-août 1955, dix ans après la fin de la Seconde Guerre ainsi que de ma naissance, ma famille était en vacances à Cortina d’Ampezzo, incontournable vallée entourée de montagnes aux noms célèbres : Cristallo, Faloria, Pomagagnon, Tofane, Antelao, Nuvolao, Croda rossa… Au centre de la vallée, le village de Cortina, déjà grand et bien entretenu après la reconstruction des maisons bombardées, arborait son typique clocher dont la flèche pourrait bien figurer au sommet du sapin de Noël.
En ces temps encore très modestes, nos « mises » de montagne ne venaient pas du « Vieux Campeur » parisien et l’on devait être préparés à affronter la pluie, le vent, le soleil brûlant…
Il faisait surtout frais et cela pour nous c’était le froid dès que le soleil se faisait engloutir par ce nuage noir entourant les Tofane. Mais c’était aussi le soulagement pour ma mère, qui ne supportait pas la chaleur de Rome. Même si elle souffrait pour la tension assez élevée, en montagne elle devenait une lionne.
Cette année 1955, mes parents avaient loué un appartement dans une maison à côté d’une grange, à Lacedel, l’une des fractions de Cortina qui bénéficiait d’une splendide vue, juste au-dessus du pas de Falzarego et de la renommée oasis de villégiature entourant le fameux hôtel Faloria…
Tout au cours du mois de juillet, mes deux frères et moi, nous étions seuls avec ma mère et donc les vacances se déroulaient à pied, rarement empruntant le bus qui nous amenait de Lacedel à Cortina. Je me souviens bien de la découverte de cette immense grange et de nos plongeons dans le foin avec ma sœur aînée, un peu princesse, participant aussi… et d’un orage qui nous avait surpris juste au-dessous du clocher, provoquant une rentrée affolée et mouillée jusqu’à la moelle…

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En fin juillet début août mon père arrivait en voiture avec mon oncle et ma tante. Il s’agissait alors de la Fiat Giardinetta, une voiture robuste où nous nous entassions comme des sardines… mais celle-ci peinait sur les tourniquets des pas de montagne et souvent quelqu’un de la compagnie était obligé de prendre le bus ou d’aller à pied d’un point à l’autre de l’itinéraire choisi…
D’ailleurs, nous trois les enfants nous étions alors maigres et bien élastiques…
Quelques jours après la reconstitution de la famille, « vivante comme une guêpe » arrivait Dora, l’unique véritable « montagnarde » entre tous. Elle venait de notre patrie familiale, Cesena. Selon mon oncle Dodo, toujours prêt à mettre de nouveaux mots sur des chansons célèbres, Dora avait traversé à pied toutes les montagnes possibles et imaginables.
Voilà les personnages et le petit monde perdu, sauvé par hasard dans la mémoire d’un objectif photographique. Je garde cette image sur le bureau de mon ordinateur depuis des années, désormais. Quand il démarre, j’ai la sensation d’ouvrir un placard où je peux trouver, accrochées à des clous invisibles, quelques-unes des personnes qui ont marqué le plus mon existence et qui restent « vifs comme des guêpes » dans mon cœur nostalgique. J’ai dit quelques-unes parce qu’il y a aussi d’autres oncles, tantes, cousins et cousines ainsi que d’amis et amies que j’aime aussi retrouver dans mon placard implacable, qu’ils ou elles m’aient laissé ou pas une photo ressemblante de leur essence inoubliable.
Qui a fait la photo ? De toute évidence, son auteur invisible a été mon regretté oncle Dodo, auquel mon père aura sans doute passé l’appareil photo déjà prêt pour le déclic. Présumé maladroit, l’oncle Dodo fut cette fois-ci très diligent dans la besogne. Mon père, à son tour, lui aura tout expliqué en très peu de mots.

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Comme vous avez pu bien le remarquer, j’accroche à chacun des « miens » un fichier ou un dossier sur lequel je suis en train de travailler… Sur la gauche ma mère, hochant bien sûr la tête, est toujours disponible à accueillir mes textes poétiques. Mon père, à sa gauche, très orgueilleux de son bâton de montagne dont il n’a aucun besoin, accepte sans rien dire tout ce qui est devoir, travail, ennuis bureaucratiques, textes vaguement politiques ou indignés. Assise au côté gauche de mon père, à sa droite pour le spectateur, Dora, excellente prof d’histoire de l’art, accueille avec un soupir résigné mes dessins et mes textes inspirés à l’art, ainsi que mes « grandes entreprises ». Assise sur l’extrême gauche, à droite pour son mari, le photographe, « zia Antonia » s’impose pour son évidente jeunesse engagée et accueille donc de bon gré, entre une cigarette et l’autre, mes textes les plus compliqués et farfelus.
Les trois enfants qui remplissent le cadre n’offrent pas beaucoup d’appuis pour l’accrochage d’images ou de fichiers éperdus.
Je vous présente, à la droite de ma mère, donc à l’extrême gauche de la photo, mon frère Francesco, le cadet, ayant déjà dans le regard vif et perçant les stigmates de son caractère énergique et rêveur à la fois. Comme dans les photos d’école ou des équipes de foot, il y a toujours quelqu’un qui doit forcément se ratatiner comme un indien, s’appuyant au ballon ou cherchant de la pointe des doigts quelque objet tombé à terre. Voyez alors sur la droite de la photo, partiellement cachée derrière des lunettes de soleil, ma sœur brillante et paresseuse, Barberina, empruntant son très rare prénom à un personnage mineur des Noces de Figaro ou, plus probablement, à une comédienne que mon père avait beaucoup appréciée « pendant sa jeunesse ».
L’autre ratatiné c’est moi !

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Giovanni Merloni

Ma vie d’à côté (Zazie n. 46)

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Image empruntée sur Twitter

Ma vie d’à côté

C’est elle qui m’empêche de vivre
par moitié soûl, par moitié ivre
ma saison solitaire.

C’est elle qui s’amuse à me voir voltiger
au risque de tomber
dans une flaque de boue.

C’est elle, éternelle désolée
qui se dit prête à me ressusciter
à m’épousseter, à me recycler
avant de me livrer
à nouveau
à mes rêves solitaires.

C’est elle qui me comble de caresses
de tendres promesses
d’odeurs de bouillabaisse
de son esprit de finesse
m’attendant telle une tresse
au-delà d’obstacles
sans cesse.

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Paul Klee, Rayé de la liste (1933)

C’est elle le puits
inépuisable des peines
de mes péchés de vieillesse.

C’est elle, l’abbesse
la fée, la sorcière, la reine
que je connais à peine
dont je ressens pourtant l’haleine
et l’onde frissonnante de sirène.

C’est elle qui m’invite, souveraine
à la plus rare des aubaines.

C’est elle l’opaque fontaine
de mon ultime détresse
de ma dernière jeunesse.

C’est elle qui me fait trébucher
C’est elle qui me fait basculer
C’est elle l’ombre floue
de journées sans issue.

C’est elle qui va et vient
de mon écran brisé
en reprochant ma désinvolture
en me cassant la figure.

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Paul Klee

C’est elle qui m’attend
au passage
au jour le jour
rien que pour dire un mot
et qu’un seul mot entendre.

C’est elle qui m’ouvre son cœur
au beau milieu d’une vaste,
branlante prison d’ombres
enthousiastes
croisées, alambiquées,
lourdes ou légères.

C’est elle qui prêche, héroïque,
des vers anachroniques
sans odeur ni poids
empruntés aux extases
invisibles des dieux
ou des diables
qui brisent pourtant
le silence chuchotant des corps
l’assourdissant silence de la ville
aux sirènes déployées.

C’est elle qui se fige
tel un statuaire prodige
avant de disparaître
d’un bond, sans fracas
dans l’invisible velours
de visages sans contours.

C’est elle, ma belle ou laide
souriante ou triste
Île provisoire.

C’est elle, ma Gloire insensée
ma Poésie dérobée, ma Vie
d’à côté.

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Giovanni Merloni

Je serai une barque (Zazie n. 45)

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Je serai une barque

Je serai une barque
déjà gonflée d’eau et de vent
où tu monteras
en un bond, joliment
tel un poisson rose
odorant de cheveux
et d’yeux noirs
roulant tels des miroirs
éblouissants et nerveux.

Je serai une île
souterraine ou céleste
où tu te glisseras
silencieusement
disant d’un petit geste
que tu n’es qu’une sirène
se sauvant dans mon filet
de cordes mouillées.

Je serai une clairière
pour tes chapeaux
pour tes robes légères.

Je serai un lit
pour tes yeux clos
pour ton âme sans tiroirs
pour tes souvenirs scandaleux
éclatés au milieu
de draps de sable
d’oreillers de terre
de couvertures d’herbe.

Je serai ton pain
ton eau, ton chocolat
que tu caresseras des dents
que tu engloutiras
dormant.

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Giovanni Merloni