« Les mots de ma mère sont toujours la vérité » – Une mère française/3 (Journal de débord n. 27)

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« Les mots de ma mère sont toujours la vérité » (1)

Tous les quarts d’heure arrivaient les bateaux de Procida et, dans les intervalles, des chalands de fruits et de poisson. On déchargea sur le quai quatre dauphins : on aurait dit de jeunes filles de douze ans, étendues au soleil, complètement nues. L’opération qu’on faisait devant moi ne paraissait pas violente : ce n’était qu’un joli canif le gros couteau qui creusait dans l’épaisseur de ces ventres, faisant sortir de cohues d’autres poissons plus petits, encore à demi vivants. Ce n’était pas macabre, le jeu que faisaient les gamins du port, avec le gros cœur intact et le foie gonfle et luisant qu’ils laissaient glisser des mains.
Une heure depuis, Agata a été la dernière à descendre la passerelle. Elle avait le front plissé, tandis que moi, j’avais essayé d’assumer une gueule confiante et gaie. Quelques minutes après, sans rien dire, je la laissai s’asseoir sur le siège brûlant, j’ouvris la petite capote rectangulaire, en m’acheminant déjà en direction de la côte d’Amalfi. J’avais hâte de m’éloigner, le plus tôt possible, de ce port sans âme avec le sentiment d’y avoir laissé à jamais des années de ma vie.
La Fiat500 semblait bien intentionnée à m’aider, appelant le paysage, à chaque tournant de cette magnifique route à zigzag, à devenir complice de ma séduction. Cachée derrière les lunettes de soleil et le bronzage qui mettaient encore plus en valeur la lumière des cheveux presque albinos, Agata s’amusait à ressusciter des personnages presque oubliés, que je ne voyais pas depuis deux semaines : son père Toto était toujours souriant avec les autres, mais prêt, avec elle, à s’emporter pour un petit rien ; sa cousine Rosamaria, depuis que j’avais quitté l’île, prenait mes défenses de façon de plus en plus acharnée, tandis que Gianni Solchiaro et Bruno Filomarino allaient et venaient de Naples. Enfin Jean-Marie, le Français…
Au fur et à mesure que les suggestions panoramiques augmentaient, je devenais de plus en plus enclin à céder au charme irrésistible de celle qui de temps en temps — mis de côté ses manières de gouape — se regardait, minaudière, dans le « miroir de courtoisie ». Mais pourquoi n’ai-je pas garé ma voiture quelque part, avant de poursuivre le chemin à pied, m’aventurant dans quelques jardins ou alors dans une plage munie de parasols et transats ? Pourquoi n’ai-je pas trouvé la façon d’arrêter le temps ?
J’ai voté, en mai, pour la première fois, aux élections politiques. J’ai voté, ayant les convictions d’un homme mûr, pourtant je ne suis pas capable d’entrer, seul, dans un restaurant, de m’asseoir et commander un plat de spaghetti aux « vongole ». Rien qu’à observer mon père au volant, j’ai appris tout de suite à conduire. Mais rarement — sans qu’il vienne à mon secours Dodo, mon frère jumeau –, j’ai réussi à me débrouiller des choses les plus banales de ce monde.

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Comme dans un manège devenu incapable de s’arrêter, secondé par les courbes en coude, creusées dans le rocher à pic — d’où pointaient des touffes de genêts ainsi que des rochers à la silhouette redoutable — je ne cessais de tourner, sans jamais atteindre un véritable but voire un endroit manifestement complice et accueillant. La côte d’Amalfi oblige les véhicules de toutes sortes, qui s’y aventurent, à des caravanes insidieuses, que rendaient par à-coups sereines les vues soudaines de la mer au milieu des maisons, au-delà des coupoles de mosaïque et d’or. Cela n’avait rien à voir avec la paix de la rue qui traverse Procida du port jusqu’à la Chiaiolella — une rue troublée, certes, par les pirouettes des charrettes à trois roues — cet endroit où s’était épuisé mon désir fusionnel explosif et brutal. Ce matin, dans cette route hostile aux amoureux, la tension entre Agata et moi semblait, parfois, s’estomper dans un sentiment plus doux. Alors, je m’arrêtais à la première halte que je trouvais et là, collé à la rambarde de fer pour faciliter la manœuvre des gros fourgons qui glissent, experts, à l’instar de flèches, je lui demandais un baiser. Comme si j’avais besoin d’être encouragé à la veille du départ pour la guerre ou alors comme si je m’attendais d’elle un prix de consolation.

Donne-le-moi et prends-le
un baiser tout petit

comme cette petite bouche
qui ressemble à une petite rose
un peu, juste un peu
fanée (2)

me chantait maman Gréco, embellissant la langue napolitaine avec son ‘r’ français.
— Donne-moi un baiser !
— Non ! Pas ici…

Alors je repartais, certes meurtri, mais insoumis et de plus en plus engagé dans ce tourniquet plein d’obstacles : « qu’est-ce qu’il y aura au-delà du tournant, la Mort ou la Vie ? Sera-t-elle satisfaite la promesse d’un lieu ombragé ? Découvrirai-je le jardin aux allées de graviers, la promenade à l’abri des feuilles de laurier, le banc public, la cabane avec les outils ? Profiterons-nous, enfin, d’un grabat imprégné d’huile de voiture, et d’un pneumatique en guise d’oreiller ?
— Je suis un voleur, n’est-ce pas ? lui dis-je.
— Nous n’avons pas le temps. À quatre heures je dois partir.

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Ce fut à cet instant-ci que ma pauvre voiture, blessée à mort, se mit à tousser, à sursauter, à tempêter de sa voix la plus gutturale, jusqu’à souligner, par un sinistre tonnerre, ce fil de fumée noire que nous vîmes voltiger contre les deux bleus de la mer et du ciel.
Heureusement, nous étions à un demi-kilomètre de la ville d’Amalfi. Abandonnant d’un air calme et résolu la voiture auprès d’un tournant, je partis à la recherche d’un garage. Plus tard, nous étions assis, Agata et moi, sur le siège postérieur d’une Fiat600 ayant une grosse corne rouge accrochée au rétroviseur. Le mécanicien — indiffèrent à tous les dangers possibles et bien imaginables — n’avait pas peur de la vitesse. Avec des airs assurés et même ennuyés, il se bornait à frapper fort sur le klaxon, avant de se jeter à contresens dans l’inconnu qui nous attendait au-delà du tournant. Je ne sais pas dire combien de temps cette course folle a duré… en tout cas, pendant ce temps, nous étions tous les deux confiants, Agata et moi, avant de dire Dieu merci en retrouvant ma voiture à sa place :
— Elle s’est noyée, a dit le mécanicien. Vous avez beaucoup foncé sur l’accélérateur, n’est-ce pas ?
Tout au long de cette émergence, pendant qu’on réparait tant bien que mal cette « glorieuse charrette », elle me serrait la main et m’embrassait à maintes reprises sur l’épaule. Puis, à nouveau seuls, nous venions juste de reprendre la voie du retour quand le gel s’installa entre nous.
Quand Agata me dit adieu, silencieusement, par une grimace amère, je vis retirer la passerelle juste un instant après qu’elle se sauve au-delà du parapet blanc.
Elle avait eu raison, les paquebots partent toujours à l’heure. Et pourtant, me disais-je, il ne s’agissait pas de la dernière course de Pouzzoles à l’île…

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Emporté par une colère soudaine, je me vis piétiner le sol mouillé et donner un inutile coup de pied à des cordes enroulées. Seul avec le malaise de cette brusque séparation, la caboche incapable d’ériger des remparts solides contre la vague écrasante qu’Agata avait laissé se déchaîner derrière elle, je crus entendre la voix embarrassée de ma mère, avec ses typiques hochements de tête. Pourtant, sa désapprobation n’était pas définitive ou absolue : elle aurait voulu sans doute admettre qu’elle s’était trompée : « tu n’aurais pas dû insister par ce repêchage, tu as fait une bêtise et c’es tout. Oublie cette journée ! » Voilà les mots qu’elle aurait dit si je l’avais appelée au téléphone. Mais je n’avais pas suffisamment d’argent pour cet appel. Plus tard, les yeux courbés vers la place vide de ma voiture — sortie héroïquement de sa première défaillance —, je chantais :

Les mots de ma mère sont toujours la vérité (1)

Ensuite, pour m’aérer la tête, j’essayai de trouver les équivalents français de quelques mots napolitains qui me venaient à l’esprit :

bisciù – bijoux
cuccà – coucher
arrèto – arriere
ànema – âme
assaje — assez

Mais j’étais désespéré et à demi mort quand je m’éloignais à nouveau d’Agata et de son île, ce couple soudé de rochers et de ronces qui m’avait gentiment refusé. Combien de terre allais-je ajouter à l’immensité de la mer, à la force du vent, à la sévérité du ciel ! Dieu seul le sait si je désirais, au contraire, de me rapprocher d’Agata, pour contempler l’île… ou alors de me rapprocher physiquement de l’île pour étreindre dans mes bras celle que j’aimais !
Ce ne fut pas une mince affaire revenir en arrière : d’abord, suivant les itinéraires insensés des mots que l’embarras et le hasard avaient fait jaillir de nos bouches ; ensuite, quand le crépuscule a glissé dans l’habitacle sa caresse froide et lugubre, l’accélérateur s’est brisé sous mon pied… Avec cela, la réalité de ma solitude, à plus de cent kilomètres de chez moi, a pris son ampleur. Je n’avais que très peu d’argent dans la poche et cela aurait été vraiment une punition exagérée que rester là, prisonnier de la nuit. Heureusement, bien qu’à demi cassé, l’accélérateur existait encore, tel un coussin entre le pied et les engrenages d’où dépendait ma sérénité. La voiture, rigoureusement coincée sur la droite à même le fossé côtoyant la route, avançait très lente dans les légères montées, avant de reprendre haleine quand la voie redevenait plate. Tandis que je me rapprochais de mes conjoints, meurtri par un sentiment d’impuissance et de culpabilité pour cette escapade que j’aurais bien pu éviter, je fredonnais tristement :

Les mots de ma mère sont toujours la vérité (1)

sans me cacher que j’aurais voulu m’incliner à toute autre vérité, à toute autre jupe…

Giovanni Merloni

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(1)
Le parole della mamma
sono sempre la verità…

(2)
Dammillo e pigliatillo
‘nu vaso piccerillo
comm’a chesta vucchella
che pare ‘na rusella
‘nu poco pocorillo
appassiulatella…

« Mamma mia, dammi cento lire » – Une mère française/2 (Journal de débord n. 26)

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« Mamma mia, dammi cento lire »

Fin août, nous n’étions plus ensemble, Agata et moi. J’avais quitté l’île en proie d’une confusion sentimentale sans précédent : est-ce qu’Agata était sortie avec Bruno Filomarino quand celui-ci était venu à Rome ? Oui, malgré le mensonge que j’avais voulu croire : les deux billets du cinéma « Lux » que Bruno avait exhibés avant d’essayer de les occulter prouvaient qu’Agata, dans le meilleur des cas, avait voulu m’embêter. Que s’attendait-elle de moi ?
Le voyage de retour de Procida avait été une libération. J’avais eu la preuve dont j’avais besoin pour pouvoir dire à moi-même que j’avais touché le fond et donc… Mais, l’on sait bien comment se déroulent ces choses-là. Il y eut un petit mot, susurré dans le téléphone interurbain… et mes espoirs reprirent de la vigueur. Je lui envoyai un « espresso », où je lui racontais que ma mère avait acheté une Fiat500 blanche, d’occasion.
— C’est un tas de ferraille ! Ce n’est pas grave… puisque nous ne l’utiliserons que pour faire du tourisme dans Rome !
Le permis de conduire je l’avais gagné en juillet, lorsque Agata était déjà partie en vacances et maintenant, à dix-huit ans et demi, malgré les peurs de ma mère, je me préparais à affronter la dernière classe du lycée imaginant qu’au volant de ce merveilleux tas de ferraille j’aurais plongé dans la « dolce vita ».

— Nous avons baptisé notre bagnole 1313, comme la voiture de Donald Duck. Elle est beaucoup mieux que les voitures à trois roues de Procida. C’est une bombe, tu verras !

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C’était un matin de mi-septembre — il y a juste deux mois ! — affligé par une chaleur insupportable, quand je saluai, en courant, maman Gréco. J’avais réussi à prendre de contre-pied ses gestes furieux, mais je savais déjà, dans mon for intérieur, que cette tournée n’aboutirait à rien. La route était longue. Comme si nous avions décidé — ma voiture et moi — de cumuler nos inaptitudes, la psychologique et la mécanique, nous avancions d’une lenteur exaspérante. « Avec cette voiture on nous a fait bel et bien une arnaque !» me disais-je, tout en engloutissant, tel un grumeau d’angoisse liquide, le paysage du Circeo et de ses incandescents miroirs d’eau. Ou alors je repensais aux mots de ma mère, retentissant dans ma tête avec la chanson :

Maman, il me faut de cent lires…
En Amérique je veux partir ! (1)

Agata Cellamare était-ce l’Amérique ? Et l’île, rien qu’à deux bras de mer du cap Misène, à la suite de quelle catastrophe s’était-elle éloignée devenant de but en blanc inaccessible ? Bien sûr, traverser la mer, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais celle- ci était une mer immense, comme l’océan des émigrants :

De cent lires je t’en fais don
Mais en Amérique non et non ! (2)

Sur la route droite comme une épée de Terracina, tous les gens couraient comme des fous dans leurs tas de ferraille, tandis que moi j’étais le seul qui n’avait pas hâte de cogner contre un arbre ou d’échouer dans le Canal Ligne Pius. D’ailleurs, il était encore très tôt quand j’avais finalement embouché la Flacca, une route voluptueuse qui longe la côte jusqu’à Sperlonga, Gaeta, Formia…
Puis, frappé par un rayon aveuglant sur le pare-brise, j’ai pensé que les cent lires que ma mère me refusait ne m’auraient pas suffi, en tout cas, pour traverser une distance aquatique si vaste, tandis que la porte d’Agata à Procida serait verrouillée, tout à fait sourde aux appels désespérés de mon klaxon… Comment faire à songer d’être heureux si l’on est seul, avec le pressentiment de quelque chose de terrible qui va nous tomber dessus ? Ne sais-je pas qu’au bout de la route, au-delà de ces boîtes métalliques, éblouies elles aussi par la puissance irrésistible du soleil, notre solitude empirera, s’effondrera dans un gouffre, avant de devenir définitive ?
D’un coup, j’ai lu ce panneau — SCAURI — et j’ai eu presque la certitude de voir bondir devant moi la figure ancestrale de Tonino Quercia. « Qui sait s’il est là, maintenant ? Je pourrais aller le chercher, m’accorder un instant sur sa plage distraite, lui emprunter une cigarette… » Cela m’aurait fait vraiment plaisir de rencontrer ce camarade qui partage encore mes journées d’école et parfois mon banc, cet être basané, hirsute et sauvage en chacun de ses recoins, pourtant tellement sensible, profond et bon ! Combien de fois m’avait-il aidé, avec ses mots bien choisis, à me dérober aux brimades de Dario Incocciati ? Ou alors aux taquineries démentielles de Roberto Trentavizi ? J’aurais dû lui donner mon banc tout sillonné par mon stylo, mon gigantesque arbre généalogique défiant les plus compliqués dynasties féodales ! Quand je passai en troisième, mon banc fut demandé par Gianni Nobili, un camarade de Dodo, avec un tel enthousiasme que je n’osai pas m’y opposer. Et pourtant, cet arbre enrichi d’ombres, du vol des moineaux et de branches latérales, généreux et costaud comme un chêne, c’était une « quercia », comme mon ami Tonino.
J’arrêtai la voiture pour scruter cette plage immense, à mi-chemin entre Rome et Naples, une « localité balnéaire » qui n’avait pas l’ambition des fastes de Cesenatico ou Forte des Marmi. Un endroit sans art ni parti, comme moi d’ailleurs… Un lieu où savoir conduire une bicyclette est aussi important que savoir nager… Avec ou sans l’amour, mes vacances auraient été bien différentes si — au lieu des Prétendants de Procida et de leur « ammuina » — j’avais eu affaire au calme ennuyé de Tonino Quercia en cette gare sans trains ?

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Une sculpture de Jacklin Bille

En reprenant la marche, je me demandai d’où venait ce mot « ammuina » qui dansait dans ma tête…
« Amener la ruine ! » Oui, peut-être. Mais il y manquait quelque chose, la traduction était trop facile ! Et puis, qui étaient les vrais responsables d’une telle « ammuina » ? Les Prétendants, qui assiégeaient la belle fiancée ? Ou alors c’était elle, Agata, qui, n’ayant pas la tenue ni la passion tenace d’une Pénélope, avait fabriqué d’elle-même des bombes d’ammuina avant de me les jeter sur les pieds ? Et moi, qu’avais-je d’Ulysse, si je ne savais même pas nager ?
Je saluai mentalement Tonino Quercia, après avoir renoncé à deviner laquelle pouvait être sa petite villa entourée, comme autant d’autres, par l’ombre, à deux pas de la mer. Et, tandis que j’effleurais tristement la place vide à ma droite, j’essayai d’égrener, pour me consoler, une liste de mots français et napolitains qui pouvaient se ressembler :

« I’ te vurria vasà » — « Je voudrais te baiser »
« buatta » — boîte »
« allumare » — « allumer »

« sciantosa » – « chanteuse »
« tirabusciò » – « tire-bouchons »

Tandis que je traversais les mémoires de la bienheureuse campagne napolitaine, je consultais mon guide mental de proverbes et phrases toutes faites, apprises dans mes escapades en Côte d’Azur, en Bretagne ou chez les cousines de ma mère à Besançon…
« C’est beau ce panorama, c’est comme un tableau! » « C’est beau ce tableau, c’est comme vrai ! »
Qui sait si maman Gréco le sait combien elle est intime, charnelle, la caresse du soleil sur les maisonnettes blanches, enguirlandées par un vert excessif, luxuriant ? Changerait-elle son avis au sujet de cet enfant « raté » ? Et mon père, est-ce qu’il connaît cette chanson presque muette, qui glisse au bord de la route se faufilant parmi les bornes, avant de m’indiquer finalement la mer bleue, restauratrice, tandis que le désir de m’y plonger devient terrible, irrépressible ? Et Dodo ? Et Enzina, ma sœur cadette, ferait-elle la moue avec son drôle de nez ?

Maman, il me faut de cent lires
En Amérique je veux partir ! (1)

je chantais en direction des arbres sombres assez ridicules avec ces chaussettes blanches de footballeurs. Je ne croyais plus que je serais arrivé à ma « salle d’attente » à temps, avant que Agata y descende… Je croyais même de m’être perdu, de voyager à l’envers, vers le nord de l’Italie, m’éloignant du lieu de mon rendez-vous et de mon idole. Et, comme si j’étais déjà là, dans ce monde bien connu, je fredonnais les chansons qu’une très jolie camarade, Silvia Preziosi m’avait apprises au cours de cette année « de lutte » :  « Gorizia maudite », « Bella ciao » ainsi que cette ritournelle adressée au patron « aux belles culottes blanches »…

À Pouzzoles, les paysages des villes et des campagnes de la plaine du Pô, évoqués par ces chansons bien tristes, ne pouvaient pas coller avec ce port noirci et portant caressé par la brise marine. Il n’y avait surtout pas le brouillard serpentant au petit matin au milieu des arcades et dans des cours ouvertes où les chars agricoles étaient prêts à partir. Ici, l’odeur de poisson domine tout, associée à la gêne invincible de l’abandon. Mes considérations à bouche fermée, en manque de vérification, échouent dans l’utopie d’une improbable solidarité européenne : les Italiens et les Français, bras dessus bras dessous, pourraient sans doute redonner de la dignité humaine à ces lieux abandonnés, juste capables de survivre, tout à fait inaptes à se faire entendre, en transformant la révolte en action continue…
D’un coup, une inquiétante odeur de sauce napolitaine sort d’une terrasse à l’étage d’une construction dont je frôle le rez-de-chaussée anonyme… Je me rappelle alors que n’ai pas mangé. Cependant, je ne réussis pas à vaincre ma timidité pour franchir la porte de cette espèce de bazar où, parmi les ballons et les balais, je pourrais demander qu’on me prépare un sandwich…

Giovanni Merloni

(1)
« Mamma mia, dammi cento lire
Che in America voglio andar… »

(2)
« Cento lire io te le dò
Ma in America no e poi no… »

« Alfredo, ne t’inquiète pas ! Nage ! » – Une mère française/1 (Journal de débord n. 25)

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À partir d’aujourd’hui, le « Journal de débord » se consacre, pendant les trois mois qui viennent, à la transcription diligente du journal d’Alfredo Nitrodi concernant en particulier son histoire tourmentée et très formative avec Agata Cellamare – dont vous avez déjà eu quelques anticipations – selon l’ordre même de son premier jet :
« Une mère française » (première partie)
« Rome » (deuxième partie)
« L’île » (troisième partie)
Au fur et à mesure que le récit y parviendra, les « épisodes » récemment publiés seront déplacés là où Alfredo les avait confiés à son petit cahier rouge.
J’espère que cette initiative, qui me prendra beaucoup de temps et d’énergies, sera bien accueillie.
Merci et, comme on dit, bonne lecture !
GM

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« Alfredo, ne t’inquiète pas ! Nage ! »

Dans un appartement au troisième étage une famille vient juste de dîner. Les chaises autour de la table ronde ont été écartées et oubliées. Tout comme la table, encore mise, avec des couverts croisés sur les assiettes, ce que ma tradition de famille appelle « la bouchée de la bonne éducation » camouflée dans un coin de la faïence aux grandes feuilles vertes, les verres quasiment vides, les miettes de pain sur la nappe, la couverture du disque laissée de travers, avec cet œil tout seul entouré de taches de rousseur scrutant une tranche de ciel. Les voix se sont dispersées : un petit groupe s’est déplacé sur deux canapés en L, en face de la télévision, un enfant s’est cloîtré dans sa chambre, un autre profite de la dispersion pour téléphoner.
C’est une drôle d’époque que celle-ci ! On nous autorise des heures et des jours paresseux, mélancoliques — scandés juste par le gong du déjeuner ou du dîner —, farcis de longues lectures (mon frère Dodo arrive à lire de lourds romans historiques qui font plus de mille pages) ou alors gonflés d’étranges solitudes. Il arrive parfois que soudain cette maison nous appartienne. Le salon tout à coup silencieux — car on a l’habitude de n’allumer la télévision qu’après le dîner — se transforme en un immense plateau pour une danse effrénée et tribale, pour se lancer à la recherche téméraire de troubles et d’épanchements secrets… des échappées, des éclaboussures et des débordements nécessaires dans une vie saine, protégée et soigneusement éloignée des vexations du monde.
Pourtant on doit sortir, se faire emporter par les tumultes de la rue, par les petites et grandes tâches, qui nous contraignent inévitablement à demander, à répondre avec précision ou gentillesse, ou alors à réagir, à lever les mains ou les baisser… Mais ce n’est rien s’il s’agit de zigzaguer parmi les autres, de prendre des distances vis-à-vis de leurs desseins et manipulations ; ce n’est rien jusqu’à ce qu’on ait la chance de savourer béatement une halte dans la rue sans nom, caressée par le vent léger qui fait frémir les arbres qu’on a plantés depuis peu et que de tristes manches à balai soutiennent péniblement…
L’ennui c’est que, de but en blanc, quelque chose de terrible peut arriver. C’est cela notre aventure quotidienne. Il n’y a plus l’heureuse alternance de guerre et de paix, bataille sanglante et repos du guerrier, lutte et amour, veille et sommeil. Il y a toujours les deux, l’un et l’autre, toujours, jour et nuit. Notre minuscule mappemonde de terre et d’eau est survolée par de pacifiques chiennes et des astronautes cloîtrés dans d’inconfortables sarcophages de laiton, ou alors elle est menacée par des fauteurs de guerre avec l’arme atomique entre les dents… L’homme qui habite cette planète, où heureusement la pluie n’a pas disparu, où on a du vent et parfois on transpire, doit s’habituer à la peur, à la sensation précise de cheminer sur une lame tranchante, suspendu au-dessus de l’enfer.
Parfois, pendant quelques jours, semaines ou mois, le temps s’écoule sournoisement, jusqu’à rassurer même les plus craintif. Puis, tout à coup, quelque chose qui poussait sous une couche épaisse de cendre blanche explose. Une mèche déclenche un fusil en le pointant vers la tête d’un homme tandis qu’il roulait, pensif, dans une voiture à la capote baissée, au milieu d’une foule ennuyée, en attente pourtant de son élégant geste de salut. Tout le monde assiste, en direct à la télé, à cette voiture vieillotte et solennelle cheminant parmi des familles bien habillées et des miséreux insouciants. Nous tous assistons à la détonation, suivie par cette espèce d’attaque, ou de mise en scène. Un film avec des taches de sauce tomate au lieu de sang.
Moi aussi, j’ai été bouleversé par cette violence soudaine, entrée de façon hypocrite, à pas de loup, jusque dans la maisonnette des sept nains où l’on fêtait Blanche Neige. Une nouvelle douleur qui meurtrit, une autre absurdité qui assourdit. Il y a deux jours, à Dallas, on a tiré sur John Fitzgerald Kennedy, le beau Président.
C’est la deuxième fois qu’un grand homme de l’Histoire meurt chez nous. Il y a deux mois, le pape socialiste aux grandes oreilles a atteint le ciel, sur la pointe des pieds. Même mort, il ne cesse de bénir notre village plein d’illuminations, en s’attirant quelques décharges électriques et en donnant des arcs-en-ciel en rechange.
Je suis vraiment désolé. Le monde aura un nouveau contrecoup. Il y a seulement un an qu’on a risqué une guerre atomique avec la crise de Cuba. Peu de temps après, en un clin d’œil, on a vu surgir parmi les toits de Berlin un horrible mur qui a rendu assez invincible et infranchissable une frontière déjà triste et douloureuse. Maintenant, je ressens gravement le poids d’avoir grandi dans l’orgueil de maîtriser deux langues — l’italien de mon père et le français de ma mère — qu’on m’a inculqué en me remontant à la manivelle comme un petit soldat de plomb :

« Allons, enfants de la patrie ! »…

Quelle patrie, s’il y a partout des murs ? Si l’arrogance règne souveraine à l’ombre de la statue de la Liberté ? En voyant cet homme grand, aux cheveux blonds, traîné à la hâte sur un lit d’ambulance ; en écoutant la voix rauque de son successeur — le vice- Président Johnson — en train de prêter serment, juste une heure après dans l’avion militaire ; en respirant le parfum éventé sur la nuque blanche de sa femme Jacqueline, pétrifiée, debout dans le même avion, j’ai l’impression d’être un poupon contraint à sortir du cocon des rites consolateurs avant d’être emporté comme un sac et jeté de force au bas d’une camionnette militaire, avec un ordre affreux et péremptoire.
« Ne t’inquiète pas », me disais-je à moi-même, enfant, en enfonçant la tête dans l’oreiller, à chaque fois qu’il faisait sombre. Mais, il n’y a rien à faire, même pour l’enfant éduqué d’un avocat napolitain et d’une chanteuse française. On ne passe pas, on ne peut pas courir librement, même pas en imagination, vers les quatre coins de la terre.
La raison finit toujours par être écrasée, sacrifiée. Au commencement, on l’exalte, on la courtise en la hissant sur des plateaux et des tribunes avec des rubans, comme une femme magnifique. Comme Marilyn, morte l’année dernière, peut-être au moment où, à la faveur de la nuit, sur la plage de Cesenatico, je donnais mon premier baiser à une fille blonde coiffée comme elle. Mais après… tout le monde boit cette télévision et ne s’aperçoit pas des bourdonnements menaçants dans le ciel. C’est ainsi que d’un moment à l’autre on te tue, on enlève d’horribles murs, hérissés de tours de garde et de fils barbelés, et qu’on te contraint à te débattre de toute tes forces, juste pour flotter au-dessus de l’immense vague de l’Océan. Mais, ce n’est pas fini. Au moment le plus difficile — quand les forces vont s’évanouir et, peut-être, en allongeant le bras au risque de le casser, on pourrait saisir un débris ou une bouée de sauvetage —, la télé nous habitue à jouer de hasard : au-dessus de la vague sautille, en se déployant gracieusement en deux ou sur le côté, une splendide jeune femme, gaiement dépourvue d’intelligence et de défauts physiques. C’est à ce moment-là qu’au lieu de nous sauver, nous cédons aux sirènes d’une bataille perdue d’avance : parmi des myriades de gouttes atlantiques ou pacifiques, cette petite femme en bikini ressemble comme une goutte d’eau à une fille déjà trop connue…
Je me réveille en sursautant et je hurle :
— Agata!

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Ma famille aussi, elle sort brusquement de la torpeur de la longue enquête télévisée. Maman Gréco, qu’on appelle chez nous « la Française », se lève pour débarrasser la table. Dodo reprend sa place, son livre à la main. Le soir, derrière les annonceurs, la poudre sur le nez et occupés à mettre des rubans aux mots et à leur signification, les vieux films d’antan s’affichent au milieu des désastres du monde. Mon père s’énerve pour le énième premier plan fatal sur Greta Garbo. Il exulte, au contraire, aux rares apparitions de Doris Day. Tout ce monde en train de me tomber dessus, qu’il soit vieux ou nouveau, me semble absolument vrai. Sur l’écran, un navire de guerre soviétique ramène les fusées que Fidel Castro attendait. Maintenant, Cuba deviendra une île au souffle suspendu sur le fil de l’eau… De là remontent à la surface les petits bras luisants d’Agata. C’est une nageuse expérimentée, une sirène aux longs cheveux, se noyant dans un impénétrable aquarium. Elle est en train de retourner dans son monde tandis que je rentre dans le mien. Sous la vague, écrasé comme un immeuble terrassé par un tremblement de terre, je retrouve mon microcosme de condamné à mort : je suis un rat des villes, incapable de sortir de son labyrinthe de cages colorées. Est-ce qu’Agata est là, dans ce fleuve en crue qui pousse contre le hublot de verre ? Mais, comment ferais-je pour partir à sa rencontre si je ne sais même pas nager ?
Je devrais arrêter la pendule obsessionnelle de la pensée et de mélanger les faits du monde avec mes angoisses solitaires. Mais, le cauchemar télévisé pourrait d’un coup se renverser — hop là — en un agréable rêve : personne n’est véritablement mort, personne n’est vivant non plus, à part Agata, qui saute maintenant avec des skis nautiques, en dessinant des gribouillis sur ma poitrine d’oiseau rapace.
Après la dernière rencontre sur la terre ferme Agata s’est transformée. Maintenant, elle est inatteignable. Je dois m’habituer à la poursuivre à vide, à courir vers elle, en sachant déjà que là où j’irai je ne la rencontrerai jamais. Elle ne sera pas là. Mais, j’aurai fait un voyage ou une partie de campagne, en la gardant avec moi bien cachée au milieu des mouchoirs sales, dans la poche de pantalon. Ainsi je me fatiguerai et, sans m’en apercevoir, je confondrai son corps avec un autre corps, sa voix avec une autre voix… Et je dois donc user la douleur jusqu’à la rendre volatile avant d’envoyer à quelqu’un d’autre les mots et les gestes inventés pour elle. Maintenant que j’ai la voiture, moitié-moitié avec ma mère, je peux m’aventurer dans Rome, me faufiler dans les nouveaux trous providentiels qu’on a creusés le long des remparts et sous les quais du Tevere, atteindre des endroits lointains et inconnus où, un beau jour, je déménagerais pour m’ouvrir de nouveau à l’amour. Entraîné par cette dérive de douleur, mon esprit incertain se sauvera dans une grotte naturelle, où j’attendrai sans émotion des cortèges de mérous et de mulets, des parfums d’algues mortes ou alors des fantômes féminins, venus exprès pour me consoler :
— Alfredo, ne t’inquiète pas ! Nage !

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Giovanni Merloni

 

Un voyage à pied, 1975 (Ossidiana n. 5)

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Félix Vallotton, image empruntée sur Twitter

Un voyage à pied 

Un voyage à pied
tout seul, rien que pour entendre
l’écho de mes pas,
le bruit sourd des pierres
sur l’eau.

Un voyage à pied
arpentant de mes larmes
les tranchées en ruine ;
frôlant, sous l’herbe et l’ortie,
les silhouettes floues
des morts.

Un voyage à pied
pour évoquer un à un
les regrets scandaleux
qui m’assomment.

Un voyage à pied
en guettant la lueur
d’une chandelle solitaire
qui brûle à l’abri
de cette carapace de tortue
que je porte sur moi.

Un voyage à pied
jusqu’au terminus de la plaine
me creusant un destin violacé
au milieu de la grève
d’un fleuve de boue.

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Une marche tourmentée
par l’ombre branlante
de mon vieux sac à dos
alourdi d’inepties
et de livres ennuyeux
que j’ouvrirai au soir
bénissant la paresse ouatée
d’un refuge effondré
dans une gorge de fraises
et de ronces.

Une quête engourdie
parmi les monologues
des amis abandonnés
que reflètent
la mer oubliée
les villes inoubliables.

Une fuite distraite
parmi les angoisses indomptables,
les hurlements de douleur,
les visages durcis
se glissant dans le vent.

Un slalom circonspect
autour d’un lit défait
où depuis des siècles
la poussière a effacé l’amour.

Un prudent parcours de guerre
dans un monde étranger
qui ne cesse de scruter
dans le vide.

Une brève intense bataille
bras dessus bras dessous
avec d’autres comme moi
brandissant des drapeaux
pendant la longue allée.

Un geste opiniâtre
que cette solitude
ne rendra pas plus fort
parce que ces retrouvailles
ne m’aideront pas
à tirer les choses au clair,
parce que de toute façon
tout se vaut.

Un voyage à pied
mes mots sous le bras
jusqu’au bout d’un labyrinthe
de lumières et d’échecs
où béatement me perdre.

Adieu.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN  

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

 

« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé » Agata et l’île/7 (Journal de débord)

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« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé »

Dimanche 28 juillet 1963
Après la rencontre avec Randazzo, j’avais eu l’impulsion de ne pas quitter Rome pendant l’été. Ou alors de faire une courte visite à mon camarade Tonino Quercia, en villégiature à Scauri, une localité balnéaire à mi-chemin entre Rome et Naples. Ainsi, j’aurais atteint l’ataraxie par le biais de l’équidistance. Les mots de mon professeur m’avaient ouvert les yeux, éloignant mon esprit de la pensée d’Agata qui, durant quelques jours, est demeurée seule et abandonnée sur un écueil au milieu de la mer. Ensuite, obéissant à l’autre conseil péremptoire de Randazzo, celui de réserver une place aux coups de cœur que pouvait engendrer un paysage ou un roman, je me suis laissé capturer à nouveau par Elsa Morante et ses aventureuses descriptions de l’île interdite…

« Souvent, dans les livres, les maisons des vieilles cités féodales, groupées ou disséminées dans la vallée ou sur les flancs de la colline, toutes bien en vue du château qui les domine du point le plus haut, sont comparées à un troupeau autour de son berger. De même, à Procida, les maisons — que ce soient celles, nombreuses et serrées l’une contre l’autre, en bas, au port, celles plus rares de la colline ou celles des hameaux isolés dans les champs — ont vraiment, de loin, l’air d’un troupeau dispersé au pied du château. Celui-ci se dresse sur la colline la plus haute (laquelle, au milieu des autres petites collines, a l’air d’une montagne) ; et agrandi par des constructions superposées et ajoutées au cours des siècles, il a atteint la taille d’une gigantesque citadelle. Surtout la nuit, les navires qui passent au large ne voient de Procida que cette masse sombre qui fait ressembler notre île à une forteresse au milieu de la mer.
Depuis environ deux cents ans, ce château est devenu un pénitencier : l’un des plus vastes, je crois, de toute l’Italie. Et, pour beaucoup de gens qui vivent au loin, le nom de mon île est celui d’une prison. » (1)

002a_matisse-agata-7-180 Henri Matisse, Woman at the Fountain (1917), image empruntée
à un tweet de Mordecai (@MenschOhneMusil)

L’idée de réclusion et d’exclusion à la fois que m’avait transmise cette redoutable description du pénitencier de Procida se prêtait à deux hypothèses et interprétations.
Selon la première hypothèse Agata s’était volontairement cloîtrée dans l’île-pénitencier, tandis que j’en étais exclu avec l’étiquette de « sujet indésirable » : cela projetait sur l’île et sur notre histoire, brisée au moment de son épanouissement, une couche de solennité tout en donnant à moi la force, sinon l’héroïsme de la renonciation :

« Je serai dans la mer, tel un rêve lointain » (2)

En fusionnant la mer et le rêve, j’avais trouvé ma première métaphore ! Et je voyais déjà ce premier vers abouti avancer telle une locomotive suivie d’innombrables wagons vides… « Au bout de cinquante ans, je remplirai ces wagons de véritables vers poétiques, je me suis dit. Je les enverrai ensuite à Randazzo, beaucoup plus âgé que moi, qui sera alors à la retraite… »
Mais, quoi faire maintenant ? Je ne pouvais certainement pas partir à Procida et me noyer sous les yeux d’Agata et de ses « prétendants » ! J’ai pensé alors aux cycliques frustrations de Garibaldi ; à ses vagues d’amour pour l’Italie qui cognaient contre l’indifférence de multiples égoïsmes et pouvoirs ; à son île qui était une oasis de calme bucolique ; aux pinèdes, qu’il avait planté de ses mains… et j’avais pris ma résolution : « Caprera, tout comme les autres îles de l’archipel de La Maddalena, bénéficie d’une mer immense, d’une beauté incommensurable ! C’est là que je vais me noyer ! »
À présent, il ne me restait que déverser — d’une île inconnue à l’autre, inconnue elle aussi — tout ce que notre histoire, interrompue, avait créé au jour le jour ; tout ce qui avait jailli du néant de nos premières conversations presque enfantines et que par notre entente prodigieuse avait mûri vertigineusement. À Caprera j’aurais cherché une plage déserte entourée de rochers d’où j’aurais plongé, la tête première, dans l’eau… Elle me passionnait l’idée de frôler les algues vertes et les roches roses de cet aquarium luxuriant que j’imaginais identique à celui qu’Agata m’avait décrit… D’ailleurs, nager sous l’eau, tout près de la rive, c’était la seule chose que je savais faire. Une bonne solution pour disparaître sans mourir. À Caprera, hébergé par Garibaldi…

003_schiele-agata-7-180 Egon Schiele, Standing Girl In a Blue Dress and Green Stockings, Back View (1913),
image empruntée à un tweet de Brindille (@Brindille)

La deuxième hypothèse était beaucoup plus dangereuse pour moi : Agata ne s’était pas renfermée à Procida de façon spontanée, elle y avait été traînée contre sa volonté ou alors elle était une indigène comme la Graziella de Lamartine, dont ma mère m’avait esquissé un portrait flou.
La prison familiale, le renfermement dans les interdictions et les tabous : voilà de bonnes raisons pour qu’elle n’insiste pas avec son invitation à la rejoindre ! Une raison à laquelle je n’avais jamais songé, qui me semblait brusquement évidente : les difficultés à surmonter pour atteindre l’île et y survivre auraient sans doute dépassé mes forces ! Si elle était « trop petite » pour faire l’amour, moi j’étais « trop petit » pour « venir la récupérer ». Il m’aurait fallu un hélicoptère ou un tapis volant… mais aussi un costume gris et une gueule impeccable… Quant à Agata, seule, sans complices, elle serait tout à fait incapable d’envisager ce petit hasard de venir à ma rencontre en bas de chez elle… Personne entre nous deux n’avait l’âge pour maîtriser la vie pour en cueillir ces indispensables bénéfices qui nous poussent à vivre et espérer du matin au soir.
Mais, qui sait ? Agata aurait voulu malgré tout que je me déguisasse en Ulysse ou en « homme tranquille » et que je me résolve à la ravir ! Mais je n’avais rien d’Ulysse ni de John Wayne. Et je n’étais pas non plus un sicilien aux deux cerveaux, comme l’était Randazzo. Et puis, lui aussi, il n’a jamais eu une telle désinvolture, au cours de sa vie !
Je me disais que, dans les tréfonds de son âme, Agata m’aimait… et je n’étais que la victime et le complice d’un malentendu. Mais pourquoi, avant de partir, avait-elle dit : « prends-moi, si tu en es capable » ?
En mêlant entre elles les deux hypothèses, ma renonciation pouvait enfin ressembler aux retraits réitérés Garibaldi, se révélant pour moi comme autant de leçons sur l’amour et la dignité :
« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé, exempté de calculs et d’attentes non sincères ! » me susurrait dans mes rêves, de façon débonnaire, le grand fabricateur de pinèdes, celui qui avait su cueillir les sentiments meilleurs du peuple sicilien, passant indemne dans les méandres de ses deux cerveaux.
« Le seul amour qu’il vaut la peine de poursuivre est l’amour partagé », m’avait dit Randazzo, essayant de couper court mes élucubrations. D’un coup, tristement, l’amour d’Agata me paraissait alterne et flou. « Cette incertitude ne fera pas de moi un homme mesquin, j’essaierai de demeurer vigilant dans les quatre murs de mon cerveau et ne sortirai pas dans la folie, comme il est arrivé à Roland. Pourtant, combien est-il difficile de garder les yeux fermés tout en sachant que je ne te verrai pas quand je les rouvrirai ! »

004_auguste-mack-180 Auguste Macke, Géranium et rideaux,
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Heureusement, il y avait ce précieux bouquin s’adaptant au rôle d’un « état tampon ». Au fur et à mesure que je le lisais, je me persuadais davantage que l’île d’Arturo n’existait pas. Mais c’était de même étonnant, pour moi, constater que depuis 1957 rien que sept ans s’étaient écoulés, et tout avait changé ! Il n’y avait pas que les nouveautés scandaleuses dont me parlait Agata dans ses lettres. On discutait avec passion, à Procida, d’un film qui venait de sortir dans le cinéma : « Les mains sur la ville » où l’on avait fait un récit intransigeant de ce qui était en train de se passer à Naples. (4) Moi j’avais dans les yeux mon horrible quartier de Rome, que j’avais vu grandir jour après jour avec autant de vulgarité et violence. N’avait-on pas mis, là aussi, les mains sur la ville ? Il y a sept ans… Un tel spectacle était tout à fait inimaginable. Mais c’est ainsi : la soudaine richesse des Italiens — oh, combien éphémère et ridicule ! — ne pouvait pas se produire en dehors d’une croissance malsaine et chaotique !
Sans doute, je ne voulais pas croire à ce dogme absolu de la beauté incorruptible de l’île qui transparaissait du bouquin d’Elsa qu’Agata m’avait donné pour qu’au contraire j’y croie… Ce livre « galeotto » et messager d’amour…
Voilà pourquoi je me suis demandé : « Qui sait si ces mains sales et impitoyables, dans leur avancée souterraine et systématique, toucheront aussi un endroit sacré comme l’île d’Arturo et Graziella. »

« Du côté du couchant qui regarde la mer, ma maison est en vue du château ; mais à plusieurs centaines de mètres à vol d’oiseau, par-delà les nombreux petits golfes d’où, la nuit, se détachent les barques des pêcheurs avec leurs lanternes allumées. La distance ne permet pas de distinguer les grilles de fer des petites fenêtres, ni le va-et-vient des geôliers sur les remparts ; si bien que, surtout l’hiver, quand l’air est brumeux et que les nuages en marche passent devant lui, on pourrait croire que le pénitencier est un manoir abandonné, comme on en trouve dans beaucoup de vieilles villes. Une ruine fantastique, habitée seulement par les serpents, les hiboux et les hirondelles. » (1)

Lundi 29 juillet 1963
Après un échange assez rapide d’appels interurbains, j’ai pris la décision de me rendre à Procida avec Dodo. Toto, le père d’Agata, empressé et efficace, nous a réservé une chambre pendant un mois et mes parents ont été contents pour le prix.
— Pour que nous y résistions ! a dit Dodo.

005_stazione-aoutrou-180 Photo empruntée à Dominique Autrou (@aucoat) sur Facebook

Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud

(2) Texte poétique (Ambra n. 6)

Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus ! – Agata et l’île/6 (Journal de débord n. 23)

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Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus !

Soir de mercredi 24 juillet 1963
Dans l’après-midi, j’ai frappé à la porte du professeur Randazzo. Il habite une allée verte, transversale du boulevard des Milizie. Pas du tout gêné d’être surpris en maillot de corps, mon « maître » haletait juste un peu pour le chaud :
— Viens ! Asseyons-nous sur le balcon, il y a deux belles chaises, tout comme dans une loge de l’opéra !
Au commencement, il m’a parlé de « sa » Sicile à lui, sans que je puisse comprendre si l’endroit fabuleux qu’il me décrivait avec autant de participation était son pays natal ou alors le lieu habituel de ses villégiatures :
— Cefalù, un promontoire à pic sur la mer !
En cette image esseulée, ne s’appuyant que sur deux mots-clés — le promontoire à pic, la mer — ledit « Cefalù » devenait le titre d’une histoire dense et interminable, qui remplissait son regard tout en donnant à sa voix un timbre violent qui m’a vivement touché :
— Est-ce que vous vous souvenez, professeur, de ma première rédaction ? Cela a été l’unique fois de ma vie où je n’ai pas obtenu la suffisance dans un devoir d’italien ! En deux ou trois phrases, nettes et équilibrées, vous m’avez fait comprendre que je devais arrêter d’écrire en roue libre, secondant mes vices et caprices…
— Je ne m’en souviens pas, a dit Randazzo, mais puisqu’on est là je te dis qu’il faut que tu lises davantage, le plus possible : des romans, des essais, des poèmes ; sans te soucier de la longueur ni de tout comprendre… librement, et bien sûr en dehors de toute obligation scolaire !
Je lui ai répondu que je lis un peu, même si de façon désordonnée. Il n’y avait que deux auteurs « scolaires » qui me fascinaient vraiment : Ludovico Ariosto et Ugo Foscolo. Hors de l’école, j’avais découvert Italo Svevo et Cesare Pavese :
— Pourtant, je n’ai aucune intention de me suicider !

Tandis que nous conversions, par à-coups, parfois détournés par les vagues de chaleur imprégnées du parfum des arbres taillés comme des haies, les deux enfants de Randazzo — un mâle de trois ans et une fille de cinq — montaient et descendaient de ses genoux ou alors lui enlevaient les lunettes, avant de les remettre sur son nez en des guises ridicules…

002_agata-5-180 — Je te connais, Nitrodi ! Quand je te vois depuis la chaire, tu as toujours la tête ailleurs, dans une île…
— Procida ! ai-je hurlé, sans réfléchir.
— Ah Procida, l’île d’Arturo ! a dit le professeur, de façon automatique. Un endroit qui existe juste dans les rêves, où personne ne réussit à dormir, même pas les morts !
— Professeur, vous savez tout…
— Il me semble avoir trouvé des traces de cette île dans l’un de tes textes poétiques ! Sache qu’un grand poète français, Lamartine, a situé lui aussi un de ses plus beaux romans à Procida, « Graziella »…
Randazzo s’est levé et, après trois longues minutes d’hésitations, il a attrapé, depuis une étagère effondrée dans l’ombre, un bouquin à la couleur ocre :
— Je ne trouve pas « Graziella » de Lamartine, je crois que je l’ai prêté à ma collègue Hortense Lamy… Mais j’ai ici une petite surprise : un livre à moi, que j’avais titré « Traduction depuis un inconnu », qui sait si tu devines pourquoi !
J’ai essayé de répondre :
— Le poète n’est pas un vrai poète s’il ne s’exprime pas à partir de lui-même… Mais il doit le faire incognito, évitant soigneusement de déclarer le prénom, le nom et l’adresse de son amoureuse !
— En ce cas, mon cher Nitrodi, j’aurais dû donner un autre titre : « Traduction depuis une inconnue » !
— Vous avez découvert le texte d’un inconnu qu’ensuite vous avez traduit… Voilà, j’ai compris, professeur ! Celui qui avait écrit ces poésies, tout à fait instinctivement, d’un jet, sans même les relire, comme j’ai fait moi aussi, ce n’était pas un poète, comme je ne le suis pas non plus. Il me semble évident que cet être — figé dans l’état d’une larve, incapable d’exprimer de façon universelle, voire planétaire, ses sentiments et impulsions — était destiné à mourir « inconnu », comme vous dites…
— Tu es sur la bonne route, Alfredo, vas-y ! dit Randazzo en riant.
Les ailes aux pieds, j’étais réconforté par la caresse des mots de cet homme — dont l’âge était le double de la mienne : il aurait pu être, pour moi, un père très jeune — quand j’ai finalement trouvé la façon de conclure :
— Grâce à une « deuxième invention », au travail sur la langue ainsi qu’à des inepties qui font la différence, le Poète transforme le Vilain Petit Canard en un cygne blanc et pur comme la neige ou alors, si nous voulons adopter une autre « métaphore »…
— Bravo, tu as découvert finalement l’ineptie qui fait, comme tu dis, la différence : la « métaphore » ! En un éclair, j’ai vu comme dans une photo en noir et blanc, le professeur Randazzo assis derrière la chaire. Malgré son air débonnaire et ses yeux lumineux, il paraissait las et sans entrain, avec quelques années de trop sur les épaules. Sa voix était la même… mais pourquoi, dans la classe, surtout quand il parlait de Dante, ne réussissait-il pas à capturer mon attention ? Était-il lui-même, absent et comme perdu dans une île ?
J’étais absorbé dans ces fumisteries quand Randazzo m’a serré le bras : — Réveille-toi, Alfredo Nitrodi, tu n’as pas fini ton propos, n’est-ce pas ? Tu étais en train de me suggérer une autre image…
— L’histoire pénible de la belle et la bête ! Ma mère, qui est française, m’a presque obligé à lire un roman de François Mauriac, « Le baiser du lépreux ». Tout ce que ma mère pense « pour mon bien » est un mystère pour moi, pourtant ce livre colle parfaitement à ma situation…
— Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus ! a protesté Randazzo.

003_la-ragazza-e-lombra-180 Photo Ferdinando Scianna, (Sicile, Italie, 1963), image empruntée
à un tweet de Maria (@MariaRiv2)

Je ne savais pas quoi dire. Il me semblait d’avoir trop parlé de moi et, entre les lignes, d’Agata. Sans doute, le professeur savait que j’ai l’amoureuse tandis qu’il juge, tout comme bien d’autres, que cette espèce de fixation est le principal obstacle à mes études. D’ailleurs, il me semble de les voir, mes parents, pendant l’heure de réception, en train de hocher la tête… Surtout mon père, qui néglige une circonstance tout à fait évidente : je n’ai pas la paix des sens, comme il arrive, par exemple, à Maurizio Ficcadenti. Ou alors c’est Roberto Trentavizi qui a « craché » à l’oreille de Randazzo mon secret : sans qu’on puisse dire qu’il est un espion, il est, tout le monde le sait, un grand bavard…
— Pense plutôt à Catulle ! a dit Randazzo tout en m’envoyant un regard complice. Celui-là n’avait pas besoin d’être beau ni laid pour aimer et être aimé… Et il ne se cachait pas non plus derrière de faux noms. Certes, ce n’est pas dit que Lesbia s’appelait vraiment Lesbia…
— Où est-elle, alors, la « métaphore » de Catulle ?
— Ne te souviens-tu pas de sa phrase sublime : « c’est une journée à marquer d’une pierre blanche » ? Chaque pierre évoque un souvenir, donc si nous suivons le sillage des cailloux blancs nous retrouvons nos jours les plus heureux !
— Le « caillou luisant », qui paraît dans l’un de mes vers, ce serait alors une métaphore… poétique ? ai-je dit d’une voix prudente.
Il m’a invité à chercher dans mon cahier rouge :

Personne n’entendra, personne ne commentera, personne…
…et notre amour, tel un caillou luisant,
brillera, fou de joie, dans le noir.

— C’est un joli fragment… a commenté le professeur. Mais il y manque quelque chose.
— Quoi ?
— Cette femme de l’île, qui ne s’appelle pas Graziella, j’imagine, tu dois la serrer dans tes bras, la caresser et la rendre heureuse. Prenant bien sûr des précautions ! Mais, si cela t’est interdit, tu dois chercher une autre femme ! À présent, dans ta poésie, un véritable chagrin demeure absent ! Malheureusement, en dehors d’un sentiment profond, extrême, cela devient presque impossible de trouver une métaphore qui puisse le dissimuler et, en même temps, le dévoiler !
— Comment se peut-il, professeur, que vous me connaissiez si bien ?
— Ne néglige jamais la « duplicité » de chaque Sicilien, qu’on critique à tort, sous le prétexte que cela dégénère, parfois, ou même souvent, en « ambiguïté ». Nous avons appris à garder en nous une deuxième pensée sinon une deuxième vie… Au jour le jour il s’agit d’une arrière-pensée qui nous surveille quand nous nous laissons emporter par nos élans ou qui, au contraire, nous pousse à agir si nous sommes attrapés par la déception et l’envie de lâcher prise. Grâce à cette duplicité, qui s’est révélée parfois encombrante et gênante pour moi aussi, j’ai pu transporter de façon lucide « d’une rive à l’autre » la poésie d’un inconnu qui pourrait être mon alter ego ou moi-même. Un être sans doute assez jeune et impulsif, comme toi !
— Que dois-je faire, alors ?
— Ne pense jamais que la vie va finir demain, essaie de mettre de côté cette peur ancestrale de mourir jeune, que tout le monde lit dans tes yeux ! Et attends qu’une femme « née pour toi » vienne te chercher. Avec la poésie, tu dois faire le même : travaille dur, lis, étudie, passionne-toi pour ce poète-ci et ce poète-là, tout comme pour chaque roman ou tableau ou monument ou paysage qui te frappe et te touche au long de ton chemin. Le temps que tu consacreras à ces amours désintéressés ne sera jamais gaspillé et, un beau jour, la Poésie viendra tout à fait spontanément à ta rencontre, bras dessus bras dessous avec une belle fille amoureuse !

004a_chagall-lunaire-180 Marc Chagall, Les amoureux à la demie-lune (1926), image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

(continue)

Si j’étais auprès de toi… – Agata et l’île/5 (Journal de débord n. 22)

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001_abbraccioSi j’étais auprès de toi…

Mercredi 24 juillet 1963, matin
Chère Agata,
La nuit dernière je n’ai presque pas dormi. D’abord, je m’obstinais à rester éveillé, car je savais que tu traînais encore, dans la piste du bal, là-bas, au bord de la mer… Je me suis figuré alors la scène de mon arrivée inattendue et pourtant élégante, quelques minutes après minuit, en cet endroit que je ne connais pas, mais je peux très bien deviner. J’ai rêvé alors que tu accordais à moi le dernier « slow » et qu’en dansant joue contre joue nous poursuivions une spirale molle, qui s’étirait ensuite avant de devenir irrésistible quand nous atteignions en un éclair la petite porte sombre de ta maison, je crois. Et tandis que j’essayais de nous voir confrontés, moi et toi, au mot « bonne nuit » avec toutes ses déclinaisons possibles, je me suis souvenu du jour où tu m’as donné le livre d’Elsa Morante.
Ce jour-là, c’était la seule fois où tu m’as parlé de Procida…
Que c’est difficile, pour moi, ma chère Agata, de me convaincre que tu es vraiment en train de m’attendre, que tu es tranquille, sereine, indifférente aux feux réels et artificiels qui explosent en toi et autour de toi !
J’ai écrit alors une poésie, qui n’est pas fidèle à ce que peut-être tu t’attends de moi ; elle est fidèle pourtant à ce que je vois mûrir en toi. Eh oui ! mon trésor, tu as toute une vie devant toi… et ce que tu vis maintenant nous amènera qui sait où… Mais ce que je vis moi, soyons honnêtes, où va nous amener ? 
Oui, c’est tout à fait vrai ce que tu as toujours dit : « nous nous sommes rencontrés trop tôt ! »
Le cœur me dit qu’un ver se creuse une piste quelque part dans ta tête, t’obligeant à courir deçà et delà dans un labyrinthe tortueux… sans moi ! Je voudrais être en mesure de te protéger, te défendant comme un lion des prétendants de Procida qui te braquent par milliers en ces méandres ensoleillés ou sombres… Mais je ne peux pas le faire, car ma présence t’empêcherait de courir mais tu serais de plus en plus prête à exploser comme une bombe à retardement. Si j’étais auprès de toi, tu ne serais plus libre du tout de fouiller librement partout !
Je devrais peut-être taper des pieds, admettre ma jalousie et me battre pour mon amour. Et je ferais ainsi ton bien aussi. Cependant, je serais assez égoïste, en suffoquant ton épanouissement : tu es une plante qu’on ne doit pas déranger au moment même où elle engendre ses fleurs odorantes et ses fruits savoureux…
La nuit dernière, j’ai écrit une poésie qui va à la rencontre de ma mort moins physique que psychologique, car je sais en avance que c’est un bonheur à moitié celui qu’on poursuit au risque de la mort…

002_img_0497 Auguste Macke, Le chemin rouge, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Accepte, Agata, cette poésie comme le récit de ce que j’ai découvert en regardant dans une boule de verre et y découvrant ton île, fourmillante d’inconnus… Tout d’un coup, dans mon esprit éloigné et aveugle, tous ces gens sans visage et sans nom se sont réduits à un seul homme, que j’ai appelé Arturo, mais qui pourrait être aussi bien Zorro. Dans mon imagination, ce n’était pas que toi qui ne faisais qu’un avec l’île. Arturo-Zorro aussi ne s’en séparait jamais pour l’arpenter sans cesse, en long et large…

Tu racontes tes souvenirs, d’où jaillit un dessin confus de toits, de pierres et de rues très étroites coupées dedans. Un homme qui ressemble à ma jalousie — au visage imprécis bronzé par le sel — va, court, disparaît dans un port lointain.

Si je scrute encore dans la boule de verre épais je vois ta silhouette pointer au milieu de la brume de l’aube et tout de suite après poursuivre d’étranges trajectoires à zigzag parmi les maisons qui entourent le port, avant de longer les barques de l’embarcadère, giflées à leur tour par des vagues furieuses. Qui sait si elle rencontrera Zorro-Arturo ? Celui-ci, on le voit très bien, est en train de suivre, lui aussi, des droites biaises, entrant et sortant du grand plateau du port :

Toi tu es faite d’écume de mer comme ce port. Ma solitude ressemble à cet homme inconnu, ou bien à tes mots susurrés lui ouvrant un sourire, tandis que demain, te voyant arriver, ce port s’ouvrira au soleil, et qu’un arc-en-ciel de barques te saluera.

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Henri Matisse, Allée d’oliviers, image empruntée
à un tweet de Stephane Bergès (@Revizorsb)

Pour souffrir un peu moins, Agata, j’ai essayé de me convaincre que cet être inconnu, que tôt ou tard tu rencontreras, vit dans l’esclavage d’une solitude qui ressemble à la mienne : il me ressemble, en fin de compte ! Tes mots nets et drôles, juste susurrés, seront pour lui un véritable nectar, comme ils le seraient pour moi. Donc, il te sourira. Eh, oui, il te sourira !
Je sais que je ne devrais pas te dire tout cela, m’exposant ainsi à tes réactions indignées. Au contraire, tu aurais besoin d’un homme taciturne et résolu, qui se donne une contenance, se bornant à faire mine de parler ou alors s’exprimant par gestes pour dire n’importe quoi, comme dans une farce, sans jamais adhérer jusqu’au bout au véritable sens des rapports entre les êtres humains. Parce que parfois il n’y en a pas besoin : il est beaucoup mieux de se dérober aux vérités de toutes sortes. Il y a tellement de personnes qui savent le faire ! Mais, entre nous, il y a un pacte non signé… que pourtant je m’efforcerai de respecter, même en des circonstances aussi difficiles… Ce pacte, je le sais très bien, pour qu’il soit insensé, il prévoit qu’au moins un entre nous deux soit sincère. À présent, c’est à moi de l’être, à moi qui vis éloigné de cette île pleine de pièges et de joueurs de fifre :

Tu descendras et monteras ces escaliers, et le temps glissera dans un gouffre sans âme. Sans te voir, je reviendrai vers ton rêve lointain.

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Gustav Klimt, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

(continue)

« Est-elle tombée amoureuse de moi ou de ma voix ? » – Agata et l’île/4 (Journal de débord n. 21)

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« Est-elle tombée amoureuse de moi ou de ma voix ? »

Vendredi 19 juillet 1963
De quelle façon cet interminable mois de juillet s’est écoulé, on n’est que deux à le savoir : le facteur de Procida, obligé de livrer à Agata Cellamare mes trente-deux lettres remplies de jalousie, et moi. Ses réponses déferlaient parfois des attitudes aussi sincères qu’adaptées à me faire souffrir. Cela est un mérite exclusif des femmes, que j’ai vues toujours incapables de laisser coexister en elles des sentiments contrastants entre eux.
Elle me raconte ses prouesses et dans mon esprit impressionnable je vois se dessiner un monde beau et imperturbable qui semble pourtant subir les affres d’une fièvre aussi futile que dangereuse : à Procida, désormais, on ne peut plus s’attendre à ce calme contemplatif ni à cette étrange exclusion de la société humaine dont parlait Elsa Morante :

« Autour du port, les rues sont toutes des ruelles sans soleil, bordées de maisons rustiques et vieilles de plusieurs siècles, qui, bien qu’elles soient peintes d’une jolie couleur de coquillage, rose ou cendrée, ont un aspect sévère et triste. Sur le rebord des petites fenêtres , presque aussi étroites que des meurtrières, on voit parfois un œillet, planté dans une coite en fer-blanc ; ou bien c’est une petite cage que l’on dirait destinée à un grillon et qui abrite une tourterelle prisonnière. » (1)

Non, Procida, aussi proche à la fourmillante côte Phlégréenne, est de plus en plus envahie par des hommes et des femmes qui semblent être touchés par la « faim ancestrale » des joies les plus étourdissantes. Agata relate : de fêtes nocturnes, de bains à l’aube, dans la plage noire de Chiaia ; de sa contrariété de voir surgir le soleil sur la côte opposée, au-delà des maisons qui couronnent la colline, tandis qu’au couchant, on peut s’accorder l’enchantement de cette promenade sur la crête en haut, d’où s’ouvrent, de temps en temps, des spectacles à couper le souffle ! Elle me parle de Bruno…
Qui est-il, ce Bruno ? Le soupçon qu’il s’agit d’un type vivant et sympathique me rend violemment jaloux… Certes, ma jalousie est totalement inutile, n’ayant aucune possibilité de m’emparer de pistoles ou couteaux pour y faire front immédiatement. Beaucoup de temps est en train de s’écouler et cette île est sans doute assez flatteuse, avec sa beauté s’imposant devant ses yeux décolorés par le soleil et au-dessous de ses pieds. Procida est l’air qui s’insinue dans ses poumons, le feu qui brûle dans ses mains, le vent qui abrutit ses cheveux…
— Je t’attends ! Je ne vois pas l’heure ! écrit Agata, ajoutant à ses mots de drôles de dessins. Ou alors elle me parle de quelques amis nouveaux et moi, pour ne pas donner trop d’espace à mon imagination autodestructrice, je me plonge alors dans un monde que la frénésie des vacances a désormais écrasé, ou alors dans une île qui n’existe plus :

« Les boutiques sont profondes et obscures comme des cavernes de brigands. Au café du port, il y a un fourneau à charbon sur lequel la patronne fait bouillir le café à la turque, dans une bouilloire émaillée bleu foncé. La patronne, qui est veuve depuis plusieurs années, porte toujours le deuil : le châle noir, les boucles d’oreilles noires. La photographie de son défunt est au mur, à côté de la caisse, entourée de festons et de feuillages poussiéreux. » (1)

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Cet après-midi, en cachette de mes parents, je l’ai eue au téléphone interurbain. Elle m’a parlé de façon tout à fait naturelle, comme si nous étions à Rome. Je lui ai demandé comment elle était habillée. J’essayais de lui raconter des films ou des faits qui devenaient anachroniques au fur et à mesure de cette conversation ressemblante au patinage sur des surfaces glacées très subtiles. Au bout de la troisième unité (2), c’était désormais l’heure de raccrocher… Je me suis alors armé de courage :
— Je t’aime.
— Moi aussi !
Elle avait un air de triomphe, comme si elle ne découvre ses sentiments qu’en ce moment limite. « Est-elle tombée amoureuse de moi ou de ma voix ? » Tandis qu’elle vidait son sac depuis l’autre cap de ce fil jeté dans le noir de distances impénétrables, j’avais d’abord la peau de chagrin et une gigantesque envie de vivre… mais tout de suite après je comprenais qu’elle était déjà en train de se faire arracher, irrésistiblement, de sa vie nomade et sauvage. À Rome, tant bien que mal, Agata est embrigadée par les rythmes scolaires, tandis que là, en manque des attentions d’une mère… Au bout de notre colloque, elle avait vieilli, tout comme certains gamins napolitains qui à dix ans conduisent les camions, tandis qu’à treize… Je me demande si, de temps en temps, les cheveux longs d’Agata pointent au-delà du seuil du bar du port…

« L’aubergiste, dans sa boutique qui est en face du monument du Christ Pêcheur, élève un hibou, lequel est attaché par une petite chaîne à une poutre qui fait saillie du mur, en haut. Ce hibou a des plumes noires et grises, soyeuses, une élégante petite huppé sur le crâne, des paupières bleues et de grands yeux de la couleur de l’or rouge, cerclés de noir ; l’une de ses ailes est toujours sanguinolente, car il passe son temps à se la déchirer lui-même avec son bec. Di l’on tend la main pour lui gratter légèrement la poitrine, il penche vers vous sa petite tête, avec une expression émerveillée. À la tombée de la nuit, il se met à se débattre, essaie de s’envoler et retombe, et il se retrouve parfois battant des ailes, la tête en bas, suspendu à sa petite chaîne. » (1)

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Mercredi 24 juillet 1963
En ces jours interminables, j’ai écrit des poésies interminables. Jusqu’à hier matin, quand je me suis souvenu du « cahier » rouge, religieusement relié de mes propres mains, que j’avais soumis au jugement de Randazzo, mon professeur de lettres. Le dernier jour d’école, par un drôle de sourire, celui-ci m’avait rendu mon petit livre, qu’il avait appelé « manuscrit ». Puis, effeuillant devant moi les pages à la hâte, il m’avait indiqué les poésies qu’il avait jugées meilleures, concluant pourtant qu’il ne s’agissait pas de véritables poésies :
— Tu dois y travailler encore ! Même s’il faudra revenir au point de départ, à la première impulsion. Je suis sûr que tu en sortiras avec beaucoup plus d’assurance et de conviction !
Pendant un jour ou deux, les mots de Randazzo ont voltigé dans ma tête, estompant mon nerveux pour l’éloignement d’Agata… Ensuite, pour me dérober à la peine visqueuse qui m’attendait au passage, j’ai trouvé un véritable allié dans les mystères des « saintes habillées » :

« Dans l’église du port, la plus ancienne de l’île, il y a des saintes en cire, qui ont moins de trois palmes de haut et qui sont enfermées dans des châsses en verre. Elles ont des robes en vraie dentelle, jaunies, des mantilles en brocart décolorées, de vrais cheveux, et, de leurs poignets, pendent de minuscules chapelets en vraies perles. Les ongles de leurs petits doigts, d’une pâleur mortuaire, sont figurés par une ligne filiforme, rouge. » (1)

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Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud

Le soir descendra avec nous dans la nuit – Agata et l’île/3 (Journal de débord n. 20)

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Le soir descendra avec nous dans la nuit

Mercredi 13 février 1963, après-midi
Puis, il est arrivé « quelque chose » tandis que je l’effleurais, songeant de lui serrer les flancs, la taille, les jambes, les coudes, les épaules, le cou… Cela n’a duré qu’un instant, tellement bref qu’ensuite, pendant des mois, je me suis demandé de quoi s’était-il agi, si cet « acte » vital et solennel s’était-il effectivement produit… parce qu’en ce moment — ça, c’est un fait indéniable —, nous avons entendu un typique remue-ménage dans l’escalier suivi par un bruit de clés à la porte. Sans attendre, Agata m’a donné un coup de pied, s’est levée d’un bond, a enfilé son peignoir — ou alors avait-elle refermé la porte de la chambre avant ? — puis elle m’a indiqué un coin vide, derrière le placard, que la porte, s’ouvrant vers l’intérieur, allait cacher.
Ainsi, tel que moi seul je me connais, nu comme l’Adam de Cranach et honteux à l’idée d’un possible scandale de famille, je retenais le souffle dans cet étroit rectangle sans air, tandis qu’Agata fêtait son père, en me rendant complice de ses chichis de fille dont j’étais pour la première fois de ma vie le témoin embarrassé. Assez vite, elle a réussi à installer son père Toto sur le fauteuil que celui-ci appelle « panoramique ». J’entendais un à un les gémissements intimes di Toto et ses bruyants commentaires sur la laideur de l’immeuble d’en face, tandis qu’Agata, rentrée à la hâte, me passait mes vêtements.
Ensuite, en parfaite synchronisation, Agata attirait son père vers la cuisine au bout du couloir… et moi, à la vitesse d’un spadassin français, j’enfilais mes pantalons, mes chaussettes, mes chaussures, ma chemise… Il me restait à attraper, hélas, la veste restée sur le lit et j’avais peur que Toto la voie…
— Viens ici, papa ! J’ai une surprise pour toi !
Comment faire à sortir sans faire du bruit ? Voilà l’escamotage trouvé. Depuis le palier, j’ai refermé la porte des Cellamare tout en poussant la sonnette. La parfaite synchronisation qu’on peut obtenir si l’on a deux mains n’aurait abouti à aucun salut si la sonnette, véritable espèce d’orgue en miniature, n’avait pas eu un fracassant tintement :
— Dlin Dlon !

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Elsa Morante

Cette espèce de carillon en piteux état avait englouti le bruit de la serrure mal huilée. Rentré de nouveau, tandis que je saluais Toto — qui m’accueillait avec son habituel sourire figé et affligé —, je devais m’apercevoir que la convulse étreinte de tout à l’heure avait laissé une trace sur mon jean.
Apparemment, Toto n’avait rien remarqué. Nous avons alors allumé une cigarette et traîné un peu à parler. Puis Toto a allumé la télévision s’en laissant capturer. Tandis qu’il s’y absorbait, se remémorant sans doute d’un passé heureux, nous nous sommes embrassés, Agata et moi, dans la cuisine, tels deux fiancés chassés des fastes du lit… Pourtant, dans nos étreintes demeurait une fougue taquine, un esprit de revanche à entretenir au jour le jour.
Enfin, notre tendresse réciproque nous avait rendu les yeux humides. Même si transpirant pour les émotions cumulées, je me sentais provisoirement heureux tandis qu’Agata, éreintée, mais tranquille, appuyait son front contre mon épaule. Puis elle a bondi comme un ressort, est courue à l’étagère à côté de Toto, avant de revenir riante vers moi : — ne vois-tu pas ? Je l’ai trouvé en un éclair ! C’est « L’île d’Arturo » d’Elsa Morante. Il a été publié quand j’avais neuf ans, et c’était le neuvième été de ma vie qu’on m’emmenait dans l’île. Donc, l’une de ces fillettes qu’on rencontre dans ce roman c’est moi, j’en suis sûre ! Je te le prête ! Ce libre te servira de guide, et tu comprendras ce que je veux dire quand je parle avec toi de Procida… Écoute, je t’en lis un morceau :

« Ces élégants bateaux, de sport ou de croisière, qui peuplent toujours en grand nombre les autres ports de l’archipel, n’abordent presque jamais à notre port ; en dehors des barques de pêche des habitants de l’île, on n’y voit que des chalands ou des bateaux marchands. À de nombreuses heures du jour, l’esplanade du port est presque déserte ; sur la gauche, près de la statue du Christ Pêcheur, une seule voiture de louage attend l’arrivée du vapeur qui fait le service de l’île et qui ne s’y arrête que quelques minutes, débarquant en tout trois ou quatre passagers, pour la plupart des habitants de l’île. Jamais, même pendant la belle saison, nos plages solitaires ne connaissent le tapage des baigneurs qui, venus de Naples, de toutes les villes et de toutes les parties du monde, vont peupler en foule les autres plages des alentours. Et si, par hasard, un étranger desçend à Procida, il s’étonne de ne pas y trouver cette vie bariolée et joyeuse, cette atmosphère de fête et de conversation dans la rue, de chansons, d’airs de guitare et de mandoline, pour lesquelles la région de Naples est renommée dans le monde entier. Les Procidains sont revêches et taciturnes. Leurs portes sont toutes closes, rares ceux qui se mettent à la fenêtre, chaque famille vit entre ses quatre murs, sans se mêler aux autres familles. Chez nous, l’amitié n’a pas bonne presse. Et l’arrivée d’un étranger éveille non pas la curiosité, mais plutôt la méfiance. S’il pose des questions, on lui répond de mauvaise grâce, car les gens de mon île n’aiment pas que l’on cherche à percer leurs secrets(1)

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Agata lisait d’un air inspiré, mais je voyais bien qu’elle était jalouse de me révéler un secret… le secret du caractère secret des gens de Procida qui était devenu le sien : elle avait le même besoin de garder « quelque chose de soi rien que pour soi ». Mais il y avait entre nous notre secret à nous, une île entourée de parois de ciment aussi dure et inexpugnable que l’île de Procida.
J’aurais voulu l’interrompre et lui dire que la vie nous oblige à être patients tout en cherchant des distractions, sans cesse, car je ne suis pas Maurizio Ficcadenti et que je n’ai pas la paix des sens comme lui… Mais j’étais justement distrait parla la couverture du livre d’Elsa Morante, figurant un homme ratatiné sur une plage. Un homme probablement plein de secrets et bien expert de la vie…
— Ce pêcheur de Guttuso, qu’on imagine imprégné de soleil et de sable, c’est un Procidain, n’est-ce pas ? ai-je dit, d’un ton incertain.
— Au-dessous d’une invisible ligne géographique, tous les gens du sud se ressemblent, a dit Agata, faisant tournoyer ses cheveux blonds. À moins qu’on n’échoue sur les rejetons des envahisseurs Normands ou Slaves ou Cosaques…
Elle connaissait son livre comme sa poche, et trouva immédiatement ce qu’elle cherchait :

« Ils sont de race petite, brune, avec des yeux noirs de forme allongée, comme les Orientaux. Et l’on dirait, tant ils se ressemblent, qu’ils sont tous parents. » (1)

— Et les femmes ? avais-je demandé sans réfléchir.

« Les femmes, selon l’antique coutume, vivent cloîtrées comme des nonnes. Beaucoup d’entre elles ont encore les cheveux longs et se font un chignon, elles ont un châle sur la tête, leur robe desçend jusqu’aux pieds et, en hiver, elles portent des sabots et de gros bas en coton noir ; l’été, néanmoins, certaines vont pieds nus. Quand elles passent ainsi, rapides et sans bruit, évitant les rencontres, on dirait des chattes sauvages ou des fouines. Elles ne vont jamais à la plage ; pour les femmes, c’est un péché que de se baigner dans la mer, et même de voir autrui s’y baigner, c’est un péché. » (1)

Après avoir prononcé ce dernier mot, « péché », Agata me scruta longuement, avant de me susurrer :
— Est-ce que nous sommes des pécheurs, nous aussi ?
— Ici ce n’est pas comme à Procida, ici on ne cloître pas les femmes, donc il est plus difficile d’accepter autant de tabous et superstitions qui sont tout à fait à l’opposé de cette vie « facile » qui semble venir à ta rencontre, t’offrant « Sourires et chansons » (2) ainsi que des voitures aux sièges rabattables et des lits matrimoniaux en vitrine…
Agata avait à présent le front renfrogné, comme toutes les fois que je m’exprimais, selon elle, de façon prosaïque. J’ai essayé de remonter la pente en lui citant une phrase de ma cousine Marie-Claire :
— « Un très grand amour, ce sont deux rêves qui se rencontrent et, complices, échappent jusqu’au bout à la réalité. » (3)
Agata m’a souri. Sans doute, elle était déjà en train de me pardonner pour mes invocations « prosaïques » des sièges et des lits. Mais elle n’aurait jamais eu la même « complicité » qu’on lisait sur les visages inspirés de Carlo Imbellone et Maria Piazza quand ils dansaient au rythme marécageux de « Only you » ou alors, avec tout le monde, au rythme frénétique de l’Hully Gully !

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Une sculpture de Jacklin Bille

— Nous avons frôlé le ciel d’un doigt, ai-je ajouté, affichant un air presque sombre. Mais ce n’est pas cette maison qui en a le mérite… au contraire, celle-ci a été un obstacle, au commencement…
— C’est vrai, a dit Agata, en glissant dans mes mains son livre précieux. Quand on est amoureux, il suffit d’un ciel étoilé, mais il faut aussi avoir la sensation, sinon la certitude qu’il n’arrivera personne…

Personne ne nous entendra,
personne ne commentera, personne.

Ces quatre murs blancs nous regarderont.
Toi et moi, nous entendrons la peur,
la peine accablante du bonheur.

Le soir descendra avec nous dans la nuit,
et notre amour, tel un caillou lucide,
brillera, fou de joie, dans le noir.

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Samedi 16 février 1963
Le soir descendra avec nous dans la nuit… Aujourd’hui, j’ai ouvert, en cachette de moi-même, le livre de la Morante. Il fait encore trop froid pour que je plonge, la tête première, dans l’île tabou. Je le ferai bien sûr, quand je verrai l’été s’approcher et que, affranchi de tout risque scolaire, je pourrai m’exposer à la lumière éblouissante d’une telle émotion. Entre-temps, ce matin-ci je me suis amusé à feuilleter le livre, juste pour y trouver le morceau qu’Agata m’a lu mercredi. Et le destin a voulu qu’à côté de celui-ci, j’en trouvasse un autre, plus adapté encore à m’introduire dans son enchantement :

« Les îles de notre archipel, là-bas, sur la mer napolitaine, sont toutes belles. Leur sol est en grande partie d’origine volcanique, et, plus particulièrement dans le voisinage des anciens cratères, il y pousse des milliers de fleurs spontanées font je n’ai jamais retrouvé les pareilles sur le continent. Au printemps, les collines se couvrent de genêts ; lorsqu’on est en mer au mois de juin, on distingue leur odeur sauvage et caressante aussitôt que l’on approche de l’un de nos ports. » (1)

Voilà, c’est « juin » le bon moment ! Attendons alors le commencement de l’été pour nous accouder sur l’île d’Arturo… et d’Agata !

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Photo : Robert Doisneau, image empruntée à Christian Hermy
(@paroledeco) sur Facebook

Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud
(2) « Sorrisi e canzoni » est une revue hebdomadaire italienne créée en 1952, ayant la fonction de guide aux émissions TV et aux approfondimenti sur l’actualité, la musique, le cinéma et le spectacle.
(3) Romain GARY (1919-1980)