Au-delà de la vitre, est-ce la mort une chose vivante elle aussi ? (Rendez-vous des Poètes sans frontières avec Jean-Yves Lenoir)

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Vital Heurtebize et Jean-Yves Lenoir

Au-delà de la vitre, est-ce la mort une chose vivante elle aussi ? 

Ces petits papillons, qu’on appelle éphémères,
Que nous dis-tu, poète ?
Qu’un bénitier de pierre,
Dans le froid, dans la glace, a retenu leurs ailes.
De mes aïeuls sont-ils, – ô mon père, ma mère,
Les ombres immortelles ?

Jean-Yves Lenoir, dans « Pardi ! », La Nouvelle Pléïade, 2017 (page 7)

Vital Heurtebize et Jean-Yves Lenoir

Les rencontres poétiques au Hang’Art (Paris 19e) se font de plus en plus intéressantes, passionnantes et, sans doute, pour ceux qui y auront participé, mémorables. Vendredi 23 novembre 2018, dans un coin tranquille de ce vaste local auprès du bassin de la Villette, d’habitude accaparé par les jeunes gens en quête d’insouciance, Vital Heurtebize et les Poètes sans frontières ont accueilli Jean-Yves Lenoir, écrivain, poète et homme de théâtre reconnu depuis plus de quarante ans.
Acteur, metteur en scène, enseignant la diction et l’art dramatique, Jean-Yves Lenoir dirige la compagnie de théâtre Le Valet de Cœur à Clermont-Ferrand. Ses passions : Molière, la langue française et son évolution au cours de l’Histoire.
Auteur de pièces de théâtre, de nouvelles, d’essais et de plusieurs recueils de poèmes, Jean-Yves Lenoir a été invité pour nous parler de son dernier texte poétique : « Pardi ! », publié en 2017 par la Nouvelle Pléiade

Jean-Yves Lenoir et Claire Dutrey

Je regrette vivement de n’avoir pas eu le réflexe d’enregistrer : d’abord la conversation entre Vital Heurtebize et Jean-Yves Lenoir ; ensuite la vive voix de Claire Dutrey qui nous a fait cadeau d’une lecture touchante et très intelligente des extraits les plus significatifs du livre ; enfin le débat entre l’invité et les poètes présents où l’on a pu apprécier à fond l’humanité et la grande sincérité de cet Auvergnat d’adoption qui nous a parlé comme à des amis, sur le fond d’une question ancestrale qui tôt ou tard frôle l’imagination de l’être humain.
Un jour, nous serons accoudés au dernier balcon de la vie, ou, si l’on veut croire à la voix de Claire — qui donne au mots de ce poète une résonance particulièrement mystique, douloureuse et apaisée à la fois —, en regardant la pluie à l’encre violette qui coule lourde ou légère, nous imaginerons de dialoguer avec des êtres invisibles qui nous attendent au-delà de la vitre. Ou alors de dialoguer avec la mort comme s’il s’agissait d’une nouvelle vie :

L’automne a ses couleurs de chasselas.
Ce sont pourtant des gouttes violettes, presque noires, qui tombent sur ma fenêtre.
Violettes, presque noires : encre violette, lourde, collante, comme le goudron qui, chaque année, revêtait la coque de notre barque.
Sur l’Indre.
Ces gouttes m’indiquent de me préparer. Je pose un genou sur les carreaux du dallage. Confessionnal ?
— Debout ! dis-je. Pas de genou sur les carreaux du dallage, il y a trop de fierté en moi ! Debout !
Je reste droit : droit devant la fenêtre, droit embarrassé de mes bras comme je l’ai toujours été, un peu ridicule.
— Sais-tu que tu es un peu ridicule ?
Les gouttes sont épaisses. Elles dessinent des formes qu’il m’appartient d’interpréter. Je n’ai pas le temps d’interpréter, je dois faire ma toilette. La grande toilette du dimanche dans la bassine en fer, nu devant la fenêtre.
— Et si l’on me voit ?
— La pudeur n’est pas de mise.
Je remercie le Créateur de m’envoyer ces gouttes d’encre violette presque noire, annonciatrices du départ.
— Je ne prendrai pas de valise.
Que mettre dans une valise ? Un brin d’herbe ? Un brin d’herbe fragile qui, sur le trottoir, perce le goudron ?
— Le goudron ! Les gouttes d’encre.
Ou bien quelques pivoines ébouriffées sur leur vase ?
Ou bien une marqueterie de pierres dures, un huile sur toile de Jean-Baptiste Monnoyer ?
Il y a belle heure que j’ai laissé de côté ces objets qui m’étaient chers. Il me suffit de savoir chantonner la symphonie en sol mineur et murmurer pour moi-même :
— « Non. L’amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui trouve… »
Les gouttes d’encre s’épaississent sur la fenêtre.
Autrefois, sur le banc de la petite école, ma voisine, Janine, émaillait ses dictées de gouttes d’encre violette.
— Des pâtes ! Ça cache les fautes, murmurait-elle en riant.
Cacher les fautes ! Toute ma vie, j’ai eu la sensation d’être observé, d’être coupable sous le regard. Toute ma vie j’ai caché des fautes imaginaires.
Je m’en vais, je pars. Je ne prends à la main qu’un cartable.
— Créateur, dites-moi qu’il y aura là-bas chez vous, des dictées à l’encre violette ! Oui ! S’il vous plaît !
Vite un cahier de quatre-vingt-seize pages, à grands carreaux, à grande marge. Et une trousse d’écolier.
Je suis prêt.

Jean-Yves Lenoir, « L’encre violette », dans « Pardi ! », La Nouvelle Pléïade, 2017 (pages 11-12)

« Je suis prêt » ! conclut sereinement Jean-Yves Lenoir.
Dans un de ses poèmes les plus touchants, Vital Heurtebize parvient à la même disposition d’esprit :

L’existence n’était qu’une entre-parenthèse :
je la quitte aujourd’hui sans regret ni rancœur.
Sachez que nul fardeau désormais ne me pèse :
Je retourne à ce monde… Eh ! la joie dans les cœurs !

Vital Heurtebize, « Eh ! la joie dans les cœurs ! », « Sur les Parvis du Temple », La Nouvelle Pléiade, 2018, page 88.

Au bout de sa riche production poétique et de sa vie d’homme engagé dans la transmission des valeurs de la culture et de la solidarité, Vital Heurtebize nous propose enfin une conception « religieuse » de la mort, qui ne se sépare jamais de l’idée du dépassement de nous-mêmes et donc d’un chemin d’élévation de l’esprit et de l’âme qui nous amène à Dieu une marche après l’autre : une sorte d’itinéraire « de l’esprit (et de l’âme) vers Dieu » comme celui que proposa de son temps Saint Bonaventure aux philosophes chrétiens.
La vision philosophique et humaine de Jean-Yves Lenoir ne s’éloigne pas beaucoup de cette même idée d’un escalier entre terre et ciel qu’il faut grimper si l’on veut « grandir et apprendre la vie » jusqu’à la dernière minute qui nous est accordée.
Suivant ses mots, l’aspiration profonde de Jean-Yves est celle de pouvoir continuer à dialoguer avec lui-même tout en s’interrogeant sur le mystère de la beauté qui nous entoure : « Qui a créé cela ? » dit-il, s’accompagnant d’un geste efficace à l’intention du bassin de la Villette, de son ciel lumineux, de ses passants insouciants, de ses arbres et ses barques…

Au-delà de la vitre, est-ce la mort une chose vivante elle aussi ? En fait, on ne demande au ciel que de mourir en paix, de protéger notre mort individuelle par la survie heureuse de ceux qui nous entoureront au moment du départ. On s’attend du Ciel — ardemment et silencieusement dans notre for intérieur — qu’il garde sa beauté et ses bienveillants caprices pour que la sagesse et l’amour chez les humains ne cessent pas de prévaloir sur la bêtise et la haine.

On me dit que les nuages ne transportent plus l’automne.
Ni la pluie.
La pluie d’automne, et son chlorure de sodium, ses molécules de zinc que la gouttière posait jusque sur ma langue.
Les nuages : de grands paniers d’osier, embellis de crayons de couleurs. « Du bleu, du rose, du blanc, du vert, du blême », récite le poète. Dans une trousse, avec une fermeture Éclair.
— Une fermeture à glissière, rectifiait ma mère.
Dans un étui, dans une boîte en fer, dans une boîte en bois à tirette et encoche !
Alignés, crayons de couleur, en bois, que je m’interdisais de tailler afin qu’ils restent unis toute leur vie : douze, dix-huit, vingt-quatre.
Ils transportaient des bancs de cire et des prières. Je priais. Oh ! oui,je priais, quand les nuages transportaient des missels et des pages dorées et des signets de soie. « Mon Dieu, faites que, mon Dieu, faites que…, s’il vous plaît. »
Je n’oubliais jamais . « S’il vous plaît ». Car les nuages d’automne, si disciplinés dans leur voyage depuis l’océan, m’enseignaient la courtoisie. J’aimais la courtoisie des nuages et cette révérence qu’ils dansaient juste au-dessus de moi, lorsqu’ils se rencontraient et fusionnaient.
J’aimais leurs parfums de cire et de bougie mêlés : bien sûr ! puisque j’étais agenouillé sur notre banc d’église. Parfum de laiton de la petite plaque vissée dans le dossier du banc : « Famille Duchêne-Huault ». La terre grasse – déjà les champs sont boueux, déjà quelques flaques creusent l’allée de la forêt : c’étaient les paysans, par leurs brodequins, qui portaient la terre grasse sur le dallage de l’église. Et cette espèce d’herbe mouillée, parfum de chanvre sous les statuettes de stuc, sous l’harmonium, nitrate de potassium, salpêtre.
Une champlure sur les mains de mon père qui rentrait de la cave.
Un savon chaud enveloppant ma mère, des pieds à la tête. Ma mère, disais-je, est un chaudron de lessive à elle seule.
— S’il vous plaît.
Et chacun des nuages en forme de grelot, — Tu sais bien, Janine, les grelots qui vibrent sur les tiges des graminées, — Les amourettes ! — Les amourettes, oui, que je cueille, que j’assemble, en un bouquet pou toi.
On me dit pas que les nuages ne transportent plus l’automne.
Ni la pluie.
On me dit.
Que c’est à moi, vieil homme, d’inventer les nuages de l’automne,
et d’inventer la pluie.
C’est à moi, vieil homme, de coller sur le ciel des gommettes de couleur, du bleu, du rose, du blanc, du vert, du blême.
De crayonner,
d’écrire sur le papier des gouttes de pluie.
On me dit.
Des gouttes de pluie d’automne.
S’il vous plaît

Jean-Yves Lenoir, « On me dit » « Pardi ! », La Nouvelle Pléïade, 2017 (pages 76-77)

Christian Malaplate

Jean-Baptiste Besnard

Aujourd’hui, le thème de la disparition va devenir moins une question individuelle que l’annonce d’une mort collective, où le constat d’un analphabétisme de retour attaquant et meurtrissant les valeurs fondatrices de notre société s’accompagne dramatiquement au spectacle quotidien de « guerres qui n’ont rien su apprendre de l’Histoire » et d’actes violents contre l’humanité et sa culture :

Hiver à voyagé depuis l’enfance,
Charriant ses pierres et ses copeaux de givre. Ses dentelles de glace sur l’ourlet des chemins. Ses ruisseaux grossis de glaise, couleur d’écorce lorsqu’un fil de lumière traverse les nuages.
Voyagent les chemins, les raizes boueuses où le soulier se prend au piège, voyagent aussi les terres durcies dans les champs recouverts d’herbe rase séchée.
Craquement sous la semelle.
Allons ! l’odeur de terre et d’herbe est venue jusqu’au soir, convoyant avec elle l’odeur antique de cave. Jusqu’au soir, cette odeur antique de cave, qui mêlait la roche et le vin, les tonneaux, les outils de charronnage, l’humidité suintant des parois.
Voici, incertain parmi les campagnes et les brumes, imaginaires peut-être, les logis allongés, faisant l’amour sans fin, sans repos, tandis que les fosses rondes, presque parfaitement rondes : il en est ainsi d’Hiver qui dessine la géométrie, invoquent le silence. Deux touffes de joncs — Hiver méticuleux rectifie : trois touffes de joncs et des bouquets de chêne et des claies de peupliers fiers, plats, décharnés célèbrent ces vêprées.
Trop d’adjectifs, pensé-je, me relisant. L’hiver est nu.
Nu !
Et froid.
Ce sont des campagnes et des brumes rassurantes.
Rassurantes puisque j’entends une voix qui chuchote :
— À quoi bon, là-bas, ce tumulte des hommes de ce monde, ces guerres qui n’ont rien su apprendre de l’Histoire ? On les appelle aujourd’hui terrorisme, fanatisme, extrémisme et l’on redit « guerres de religion » !
Voix de Voltaire ? De Dieu ? De Non Dieu ?
Rassurantes puisque Hiver a voyagé depuis l’enfance.

Jean-Yves Lenoir, Hiver à voyagé depuis l’enfance, « Pardi ! », La Nouvelle Pléïade, 2017 (pages 27-28)


Le thème de l’au-delà chez les Poètes sans frontières

Si j’avais su garder une trace plus précise de la rencontre de vendredi 23 novembre, j’aurais pu mieux exploiter la tâche de relater le fond de ce « discours » que nous ont confié à l’unisson la verve irrésistible de Vital Heurtebize, le charisme de Claire Dutrey et la « présence contagieuse » de Jean-Yves Lenoir.
Ce qui a rendu particulièrement intéressante cette rencontre, en plus de l’ancienne familiarité et amitié entre Vital et Jean-Yves ce fut donc la coïncidence thématique qui était aussi une correspondance d’états de l’âme et de l’esprit entre ce « Pardi ! » de Jean-Yves Lenoir et « Sur les Parvis du Temple » de Vital Heurtebize, tandis que chez les Poètes sans frontières on ressentait encore vif et vibrant l’écho d’un troisième livre : « En état d’urgence » de Jean-Noël Cuénod, qui pose la même question en l’inscrivant de façon encore plus explicite – s’inspirant sans doute à une conception de l’au-delà laïque et matérialiste, très proche de celle de Diderot – dans les sombres décors du Paris au lendemain du Bataclan et des meurtres en chaîne d’une nuit de massacre.

Jean-Noël Cuénod

Dans ce texte émouvant et forcément amer, Jean-Noël Cuénod choisit des mots très efficaces et poétiques à la fois pour exprimer son désespoir profond au sujet de la mort collective s’échouant dans un « bilan » :

Dans les sillons du ciel
Homme petit homme
Tu as semé tes larmes

Creuse creuse creuse
Ta tombe tu tombes
Tu tombes
Dans le sein moelleux puant
De la sous-terre

Tu te terres
Te taire
Tu n’es qu’un bruit qui fait tinter
Le silence

Jean-Noël Cuénod, « Bilan », dans « En état d’urgence », La Nouvelle Pléiade, page 44.

Est-ce une coïncidence ? Rien qu’en deux mois, entre le 21 septembre et le 23 novembre quatre poètes — Vital Heurtebize, Jean-Noël Cuénod, Jean-Yves Lenoir et Jean-Baptiste Besnard (qui dans son « Au fil des ans » ne s’est montré pas moins sensible à ce même sentiment de catastrophe imminente) – se sont rendus dans un endroit on ne peut plus parisien, le bassin de la Villette, l’un des lieux-témoins de l’identité de Paris et de sa lutte acharnée pour exister au jour le jour, en dépit de toutes les intrigues et les fanatismes qui voudraient l’écraser en le défigurant, et ils ont ajouté leurs voix sensibles et inspirées à la question de notre au-delà, dévoilant bien sûr des conceptions philosophiques assez différentes, mais ouvrant la voie à un discours commun.


Olivier Lacalmette

Nous vivons à l’époque d’une profonde déception morale et culturelle, notamment vis-à-vis de ce monstre technologique et financier qu’on appelle « croissance », amenant chez quelques-uns une richesse exagérée et éphémère, tandis que la plupart des citoyens du monde se retrouvent coincés dans la détresse et la solitude.
Les « guerres de religion » ne sont alors qu’une des innombrables facettes de l’action destructrice de ce monstre technologique et financier qui semble désormais échapper au contrôle des nations : même si, de toute évidence, « les Rois sont nus » les plus graves outrages aux principes de justice et d’humanité ne font plus scandale ! À toutes les latitudes, les Rois, même nus, ne cessent pas de diviser leurs peuples pour les neutraliser et leur imposer un pouvoir absolu et aveugle. Même en France, l’ancienne République dont nos ancêtres nous ont fait cadeau au prix de leur sang semble avoir oublié ses règles de démocratie, ses contrepoids aux excès de pouvoir, son esprit de solidarité et de respect pour chaque citoyen. Et les citoyens, abandonnés à eux-mêmes par le manque de réponses cohérentes de gouvernements soi-disant démocratiques, cognent contre l’impuissance de leur indignation, de leur insoumission même…
Tout cela nous fait bien comprendre que personne ne prendra sérieusement en charge les problèmes de la planète, à commencer par le changement climatique. Notre disparition personnelle s’inscrit désormais dans une période vraiment néfaste où la violence de l’accumulation du pouvoir et de l’argent — tout en amenant la disparition des saisons avec des profonds changements physiques des lieux que nous avons appris à aimer —, ne fera qu’accélérer les procès de migration des peuples d’une partie à l’autre de la planète.
« Que restera-t-il de tout cela ? Dites-le moi ! »

Les grands hommes, par le sacrifice de leur vie, consacrée à la création et à la transmission de pensées profondes et généreuses imprégnées de beauté, laissent une trace et des preuves de leur passage dont la postérité ne devrait jamais se passer. C’est dans une telle transmission que réside le peu d’éternité qu’on peut soustraire à l’oubli d’un monde qui change continuellement, avec ce réflexe incorrigible de tout détruire et rien ne respecter de ce que les générations précédentes nous ont confié…
Heureusement, dans la postérité, on découvre toujours l’existence de terrains fertiles et de personnes animées, au contraire par un très sain sentiment de conservation : il ne s’agit pas seulement des œuvres connues et inconnues des artistes et des poètes en grand nombre qui nous quittent sans avoir eu le temps de nous faire connaître la totalité de leurs trésors, mais aussi de leurs pensées intimes et secrètes : elles sont très importantes pour achever enfin le portrait de ces hommes grands et pour compléter aussi la fouille passionnée de leur œuvre.
Au-delà de toute croyance, celle qu’énonce Ugo Foscolo par ses vers merveilleux serait en fait ma propre religion : celle de faire tout le possible pour que les traces excellentes de chaque civilisation soient gardées et remémorées pour que la sagesse et l’amour demeurent, soustrayant à l’oubli la beauté de la vie avec la saveur du temps où elle s’est déroulée au présent.

« A egregie cose il forte animo accendono
l’urne de’ forti, o Pindemonte; e bella
e santa fanno al peregrin la terra
che le ricetta. »

Ugo Foscolo, « Dei sepolcri »

(« Devant l’urne des forts, ô Pindemont ; et belle
Et sacrée elle fait au pérégrin la terre
Qui les recueille… »

Ugo Foscolo, « Les tombeaux, traduction de Gérard GENOT sur Chroniques italiennes n. 73/74, 2-3 2004.)


À la rencontre de M. Molière et M. Voltaire avec Jean-Yves Lenoir

La perception de l’au-delà qu’on reçoit après la lecture de « Pardi ! » de Jean-Yves Lenoir est très proche de celle d’Ugo Foscolo. L’auteur et metteur en scène serait peut-être d’accord pour ressusciter dans un théâtre « Les dernières lettres de Jacopo Ortis », ce magnifique poème proto-romantique en prose consacré au déchirement et à l’exil qui fut de son temps l’objet d’un silence assez brutal et souffre encore, à l’étranger et notamment en France, d’une sous-évaluation vraiment incompréhensible.
Tandis que des oeuvres comme celle-là demeurent ensevelies et destinées à l’oubli, que restera-t-il des tourments et des passions intimes qui y sont dévoilées ?
Que deviendront-elles les traces indélébiles qui sillonnent notre corps, quand celui-ci ne sera plus là ?
Jean-Yves Lenoir, un poète très sensible qui sans hésitations se déclare heureux — parce qu’il a eu la chance de consacrer sa vie au théâtre, où il a pu exploiter jusqu’au bout sa personnalité d’artiste tout en nourrissant son amour inébranlable pour la langue française — s’interroge pourtant sur le sens ultime de l’existence lorsqu’on atteint le moment de l’extrême bilan.
Qu’y a-t-il au-delà de la frontière invisible séparant les tourments et les passions de la vie du néant de la mort physique ?
La petite trace de notre passage, le souvenir ou la preuve de nos œuvres, avec les traits flous de notre figure unique, dont quelques-uns se souviendront et d’autres demeureront intrigués ?
Rien que cela ?

Après ma deuxième lecture de « Pardi ! », je crois avoir décrypté en cette « question de l’au-delà » pas seulement une interrogation sur l’éventualité d’un « après » de l’âme. J’y vois aussi un souci tout à fait humain, s’adressant à ceux qui resteront.


Il s’agit d’ailleurs d’un souci que je partage tout à fait parce qu’en fait tout cela se déclenche avec la sensation extrêmement douloureuse d’un manque primordial, d’une occasion ratée. Une sensation d’autant plus pénible que c’est un poète et homme de théâtre qui a été depuis toujours porté à la narration et à la réflexion. Quel est le souci qu’on dénoue et qu’on aime au bout de l’agréable et merveilleuse lecture du texte de Jean-Yves Lenoir ? Le souci de n’avoir pas tout dit ? Certes, c’est déchirant de n’avoir pu prolonger un peu leur vie et de quelque façon l’éterniser en la racontant, surtout pour ceux qui auraient été en mesure de le faire, et, comme le disait Gabriel Garcia Marquez, découvrent qu’ils ont vécu leur vie justement avec le but de la raconter. Mais je ne crois pas que ce poète qui ose scruter le mystère de la mort au-delà de la vitre s’inquiète vraiment de n’avoir pas eu le temps de confier quelques-uns de ses joies et tourments secrets à la postérité. Je pense qu’il s’inquiète surtout du dialogue, qu’un jour devra s’interrompre, avec ses interlocuteurs intimes et privilégiés, c’est-à-dire ses maîtres adorés, soient-ils des philosophes comme M. Voltaire ou M. Diderot ou des hommes de théâtre, comme M. Molière… Est-ce qu’il les rencontrera, encore, au-delà de la vitre noircie par les encres violettes ?

Giovanni Merloni



« Guetter pour ne pas sombrer » : la poésie de Richard Soudée à l’encontre de la nostalgie et de la peur

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« Guetter pour ne pas sombrer » : la poésie de Richard Soudée à l’encontre de la nostalgie et de la peur  

Dans les rues de Paris
Je lance des flèches fulgurantes
Les flèchent font mouche
Et leur magie se répand indéfiniment
Par la couleur incendiaire qui reste au cœur
Par la masse verte qui s’installe au ventre et remonte
En pleine floraison
Dans la poitrine de mes amis

Richard Soudée, extrait d’un poème pour Mimi (page 77)

Le matin du 7 mai 2016, nous étions de bonne heure, ma femme et moi, à la Gare de l’Est avec notre billet Transilien. Nous songions à quelqu’un qui viendrait nous récupérer à la gare de Coulomniers pour nous emmener ensuite au cimetière de Pommeuse, où devait se dérouler une cérémonie pour Pierangelo Summa, ayant disparu l’année précédente. Mais c’était trop tôt et Mirella, la veuve de Pierangelo, avait insisté : « Vous venez avec un de mes amis, je lui parle et je vous rappelle… »
C’est comme ça que j’ai connu Richard Soudée. Collègue de Mireille Summa à l’université, celui-ci avait consacré sa vie au théâtre et à la poésie. Mais, comme il arrive souvent dans les rencontres humaines, surtout quand des sentiments d’amitié s’y installent, il m’a fallu beaucoup de temps avant de l’apprendre pleinement.
Pendant le voyage d’aller j’ai su presque immédiatement que cet homme doux, mesuré et pourtant ferme et intransigeant en ses propres convictions était gravement malade. Depuis trois ans désormais, il luttait avec la mort, essayant de se frayer un chemin parmi les redoutables protocoles et le manque total d’initiative et, parfois, de compétence, chez les médecins hospitaliers : « Il faut vraiment avoir de la chance ! C’est rare de trouver la bonne personne ! Il faut se battre si l’on veut que notre corps survive ! »
Avec la complicité ouatée de la voiture avançant sous le ciel incertain de la région parisienne, Richard Soudée me fit cadeau d’un long récit très spontané où s’invitaient de nombreuses suggestions.
Bien sûr très discrètement, comme c’était sa coutume, il me parla, par exemple, de la maladie et de la mort de son père, dont il avait enfin « décidé » de s’occuper, jusqu’à l’aider à manger et lui fermer les yeux…
Ensuite, de façon enthousiaste, s’accompagnant de gestes nets et efficaces, il me parla d’une exposition, à Paris, titrée « Carambolages », que je n’avais pas vue, où les termes du discours se mêlaient, se croisaient et changeaient d’orientation… Je compris mieux, beaucoup plus tard, cet esprit de collage et réinvention des objets — qu’ils soient mots, gestes, personnes ou musique, peu importe — d’où se déclenchaient une mise en scène théâtrale et, parallèlement, une nouvelle création poétique et artistique. Une sorte de pop art multimédia où l’être humain est toujours au centre ?
Je ne savais pas bien situer son travail à l’université et je n’imaginais pas combien lui appartenait cette hypothèse de création artistique dont il parlait apparemment « de l’extérieur », comme un habitué des expositions parisiennes.
Il ne pouvait savoir non plus combien tout cela pouvait m’intriguer. À mon tour, je ne lui dis rien ou presque de mon activité de peintre ni de mon penchant particulier pour le dessin et le collage, par exemple. D’ailleurs, il n’a jamais vu mes tableaux suspendus entre le reportage passionné des vicissitudes humaines et l’exigence de briser par des couleurs rayonnantes la toile blanche là où le dessin commence à prendre corps.
Au cours de cette inoubliable traversée, nous avons aussi confronté nos ressentis au sujet du film très touchant que Sara, la fille de Pierangelo, avait réalisé pendant la maladie de son père et après sa mort. Richard me donna alors une première idée de son engagement artistique avec Pierangelo, en me parlant, entre autres, de sa participation à l’adaptation théâtrale des « Bonnes » de Jean Genet que j’avais vues aux « Déchargeurs » en 2011.

Mirella, Sara et Robin Summa à Pommeuse

À notre arrivée à Pommeuse, d’autres émotions prirent le dessus. Dans le petit cimetière, Mirella, Sara et Robin Summa avaient choisi un rectangle de pré libre au milieu des tombeaux pour y planter un arbre où des photos et de petits objets étaient accrochés pour honorer la mémoire de Pierangelo, cette personne unique qui nous avait quittés. Mirella proposa de belles chansons populaires d’Italie et chacun de nous dit quelques mots. Richard Soudée lit une poésie triste et confiante à la fois, dont j’aurais aimé avoir une copie…
Sur la voie du retour, il nous partagea la petite joie qu’il pouvait s’accorder de temps en temps, en se rendant à Barbizon, où déjà son père louait un appartement, dont il avait « hérité » le loyer et l’autorisation à profiter d’une partie du jardin, ce que Richard faisait volontiers, se chargeant de l’entretien de quelques plantes. « Je connais Barbizon ! » avais-je observé, enthousiaste : j’avais beaucoup aimé le petit musée avec les œuvres des peintres de l’école de Barbizon avant de m’aventurer de quelques pas dans l’incontournable forêt de Fontainebleau. Moi aussi, j’aurais aimé habiter à l’orée d’un bois comme ça !

En nous rapprochant de Paris, nous parlâmes longuement de « L’infini » de Giacomo Leopardi, le plus grand poète italien du XIX siècle. Je venais de voir un film qui avait méchamment maltraité en lui l’un des pères de notre patrie souffrante, alors comme aujourd’hui, sous le prétexte de ses handicaps physiques et m’étais plaint aussi pour la désinvolture par laquelle l’écrivain René de Ceccatty, dans un livre sur Leopardi, s’était autorisé à développer avec insistance le thème de l’homosexualité présumée du poète. On se quitta avec ma promesse de lui envoyer ma traduction en français de l’infini, ce que je fis, je crois, le jour même…

Robin, Sara et Mirella Summa avec Richard Soudée à Pommeuse

Quatre mois depuis, le 2 septembre 2016, Richard m’invita au « 6b », cet immeuble à Saint-Denis qu’on avait sauvé de la démolition pour le consacrer à l’expression artistique. J’eus là l’occasion de le rencontrer et l’embrasser à nouveau, avec sa femme Mimi et son fils Michel, peintre et dessinateur dont j’admirai beaucoup le travail. Je fus aussi touché par une grande toile, signée par Émilie, la compagne de Michel, qui trônait avec des sentiments joyeux au milieu d’une exposition collective pour la plupart « problématique ».
Mon commentaire d’alors fut l’occasion, pour Richard, de découvrir « le portrait inconscient », qu’il apprécia vivement. Cependant, nous n’avons pas approfondi, malgré nos intentions réciproques, le côté convivial de notre estime et amitié réciproque. C’est un manque que je regretterai toujours, dont je ne suis pourtant pas en mesure de me donner une explication, au-delà de la lourdeur de la vie et des engagements s’alternant aux inquiétudes de la famille et de l’âge…

Richard Soudée à Pommeuse

Le 9 mars 2017, avec sa femme Mimi, Richard a assisté au spectacle « Tellement belle est la vie » où ma fille Gabriella, accompagnée par un jeune guitariste, chantait de belles chansons italiennes et françaises qu’accompagnait un texte de moi sur le thème de l’installation d’une jeune fille à Paris. Richard n’hésita pas, en cette occasion, à relever les quelques petits embarras scéniques, qu’avait causés à Gabriella l’alternance des textes et des chansons. Sinon, il était visiblement content d’être là, et je lui fus très reconnaissant.
Plus tard, le 18 mai 2017, je rencontrai Émilie Sévère à la galerie 1618, rue Richer, ayant ainsi l’occasion de voir une belle série de ses tableaux aux tailles variées qui entouraient la grande œuvre que je connaissais déjà, et j’en parlai dans ce blog avec admiration sincère.
Je me souviens bien de cette journée où je me rendais à la rue Richer, les jambes lourdes, la tête légère et le souffle coupé. Je venais, je crois, d’une période de surmenage dans l’écriture, ainsi que de manque de promenades et d’exercices quelconques. Et je me rappelle bien le plaisir de cette rencontre entre la jeune peintre pleine d’énergie et de confiance — tempérée par une sévérité de fond avec elle-même (lui dérivant peut-être de l’austère nom de famille) — et le vieux peintre ayant eu une carrière de rencontres heureuses et de trains ratés : il fallait que j’accepte l’âge de mon image et que je laisse aux nouvelles générations la faculté de prendre acte ou pas de ma contribution acharnée d’artiste sincère…

Voilà donc le temps passé. Dans les mois suivants, je n’ai plus revu Richard ni Mirella non plus. Au marché de la Poésie de Saint-Sulpice, j’ai rencontré juste Robin, le fils cadet de Pierangelo, qui maintenant lui ressemble comme une goutte d’eau… Ensuite, quelques problèmes ont gêné et même obscurci l’horizon de ma vie, avec la sensation d’un changement important. Cela a fait brusquement jaillir la nécessité, face au temps qui se réduit et va bientôt disparaître, d’assumer jusqu’au bout ma nature de poète et d’artiste souvent sacrifiée.

Le 6 octobre 2017, j’ai eu ma plus importante rencontre, tête à tête, avec Richard Soudée. Il m’avait envoyé un message pour demander mon adresse : il voulait m’envoyer son recueil poétique, « Fleurs de la trace » (L’Harmattan 2017, 138 pages), qui venait juste d’être publié. Je répondis que j’aurais aimé profiter de cet événement pour nous rencontrer et échanger un peu. Ce qui arriva dans un bistrot place de la Contrescarpe… Je ne lui cachai pas que j’aimais énormément cet endroit au nom si typiquement parisien. Mais là, j’oubliai de lui dire qu’un jour d’été de 1989, j’avais assisté, avec mes deux enfants aînés, juste à côté de notre bar, à un extraordinaire spectacle de rue : un homme et une femme revêtus à la mode du XVIIIe, avaient joué, devant une quinzaine de passants étonnés, une petite farce au sujet du « ménage à trois »…
D’ailleurs, je crois avoir compris que la rue Mouffetard et la Contrescarpe, pas loin de différents sièges universitaires, ont été des endroits très chers pour Richard Soudée tout au long de sa vie… Une vie quand même assez variée et riche selon le récit qu’il me fit dans ce bar, avec un enthousiasme contagieux. Histoire d’une génération foudroyée par soixante-huit et les espoirs des années soixante-dix, comme pour moi. Histoire dont on trouve quelques « traces » dans ces « Fleurs de la trace » dont il me parlait tel un fleuve. Je suis porté à donner davantage importance à certaines nuances et inflexions de la voix qu’à la reconstruction complète et exhaustive d’un parcours de A à Z… Donc, en l’écoutant, je ne retenais que des mots-images : le « disque » de Léo Ferré inspiré par les vers de Louis Aragon ; le « printemps des poètes » dont Richard s’était chargé au temps du Théâtre de Liberté ; la rencontre avec « Mehmet » Ulusoy, l’acteur et metteur en scène turc exilé en France après une collaboration avec Giorgio Strehler à Milan ; la fructueuse collaboration avec Mehmet jusqu’à la découverte d’un monde qui depuis toujours l’attendait. En fait, la « Martinique » d’Aimé Césaire marqua en 1975 le tournant décisif de sa vie, avec la rencontre de sa Mimi : « avant, je courais d’une aventure à l’autre, sans vraiment m’engager. C’est avec Mimi que j’ai découvert en profondeur le sentiment de l’amour et le désir de me créer une famille… »
Avec la joie de quelqu’un qui atteint finalement un but primordial, Richard me raconta la « facilité » qui avait accompagné la « mise en scène » de « Fleurs de la trace », une véritable pièce théâtrale en vers et prose poétique qui est en fin de compte le roman de sa vie : on y découvre d’abord un long préambule scandé douze fois par la fabuleuse expression « J’ai grandi » ; ensuite, on est transporté par les multiples éruptions poétiques qui ont accompagné son adolescence et sa première maturité sous le ciel de Paris, avec des anticipations concernant par exemple sa rencontre cruciale et charismatique avec Aimée Césaire et ses « lucioles » ; on plonge enfin dans la scène finale, se déroulant dans le « carbet » du « colibri ».
Au bout de cette rencontre à la Contrescarpe, après nous être congédiés au beau milieu de la rue Mouffetard, j’ai réalisé tout de suite que Richard Soudée avait montré beaucoup de confiance en moi et me jugeait à la hauteur d’un commentaire fidèle de son livre. Cependant, il ne pouvait pas savoir qu’il m’était difficile d’assumer jusqu’au bout ma facilité pour le reportage, au détriment de ma nature d’artiste et de poète. Il ne pouvait savoir non plus que cela n’avait rien à voir avec mon intérêt spontané pour tout ce qu’il m’avait raconté de lui, donc une grande curiosité pour ce texte poétique. Voilà pourquoi je n’ai su prendre immédiatement le recul ou, si l’on veut, la juste distance au personnage de Richard Soudée pour lui consacrer, comme je l’avais fait pour bien d’autres, un commentaire digne et équilibré.

Richard Soudée debout, à l’Harmattan, le 9.12.2017

Je m’accrochai à toute une série de matériaux qui m’étaient devenus indispensables, et même après la présentation du livre à l’Harmattan, qui s’y déroula le 9 décembre 2017 — il y a presque un an — ne trouvant pas chez le disquaire de rue des Écoles le disque de Léo Ferré, je finis par mettre ce projet de côté.
Plus tard, ma vie s’est davantage compliquée avec le défi de consacrer l’année 2018 de façon prioritaire à la peinture, qui m’a énormément absorbé, avec une sérieuse réduction de mon activité sur le blog.
Je n’avais plus de nouvelles de Richard et je menais en général une vie en retrait quand j’ai décidé de m’accorder de très courtes vacances en Normandie. Au petit matin du 17 août, je me suis levé dans un hôtel du Tréport encore endormi, après des rêves sans doute inquiétants dont je n’ai pas de souvenir… quand j’ai cogné très fort de la tête un écran télé saillant du mur juste au passage. Plus tard, j’ai perdu mon iPad où toutes les photos et les vidéos de la rencontre à l’Harmattan étaient gardées. En ce moment-là, Richard était encore vivant. Il est mort le lendemain, le 18 août, à l’hôpital des Peupliers. Il a été inhumé dans le cimetière de Barbizon.

Richard Soudée à l’Harmattan le 9.12.2017

Encore dans un état de bouleversement profond pour la nouvelle de cette mort doublement insupportable – une véritable défaite pour nous tous, après sa lutte si intelligente et courageuse -, que j’ai apprise mardi dernier par la grâce d’une lettre de son fils Michel, je voudrais vous inviter, sans autre commentaire, à la lecture de quelques extraits de « Fleurs de la trace » (L’Harmattan 2017, 138 pages) tout en savourant les images et les vidéos que j’ai eu la chance ensuite de récupérer.
Mais avant, je vais vous partager mon hypothèse personnelle au sujet du but primordial qu’avait ce livre pour son auteur. Frappé par une maladie inexorable, Richard Soudée a dû voir instant après instant s’écouler devant ses yeux la terrible relativité et vanité des choses de la vie. Une vie qu’il avait jusque là consacrée aux autres, suivant son caractère enthousiaste et humble à la fois. Il avait découvert la poésie, comme il dit, parce que, selon les attentes de Mehmet Ululoy, il fallait faire du théâtre avec la poésie. Ou alors il avait découvert la poésie à la suite de ce geste de rupture et de survie de s’acheter le disque de Ferré-Aragon sans même posséder un tourne-disque. Ou bien il avait écrit, de ses seize ans déjà, une poésie que quelqu’un d’autre plus tard lui redira, l’ayant apprise par cœur…

Puisque personne ne le faisait pour lui, cet homme toujours en retrait, disponible et généreux s’est décidé un jour à se raconter, moins pour le plaisir de goûter sa propre « madeleine de Proust » que pour le devoir de dévoiler le personnage ou, plus encore, la personne merveilleuse qu’il a été. Une vie de détresse et brûlante d’amour n’engendre pas en elle seule un poète. Parce qu’il y a un moment, un passage, une épreuve qu’il faut exploiter pour passer du fait d’écrire des poésies à celui d’être un véritable poète. Mais cet homme durement menacé, cet être aux heures comptées a finalement ramassé le gant du défi épouvantable que depuis toujours il s’était lui-même lancé et s’est forcé à raconter comment naît, grandit, s’épanouit et meurt un poète.
Spontanément et à son insu – car il aurait pu et dû être le premier pas d’un nouveau chemin de découverte et de gloire -, « Fleurs de la trace » devient ainsi le chant du cygne de Richard Soudée et en même temps la « fleur » la plus épurée de son « œuvre complète » : cette immense, prodigieuse production poétique et artistique, fixée sur le papier ou immatérielle, qu’il a généreusement donnée aux autres pendant les cinquante années de son engagement artistique et culturel ininterrompu.
Grand animateur de récitals poétiques et de spectacles, il avait longuement exploité son penchant pour la poésie dite se rebellant à la poésie écrite, donc pour la chanson où tout se harmonise et se synthétise. Un petit grand trésor dans ce domaine où la passion politique et le sentiment du partage humanitaire ne sont pas étrangers, c’est la collection des 41 morceaux de « Musaïca chansons d’enfance des émigrés » (de tous les continents).  

Dans « Fleurs de la trace », son naturel de jongleur et de troubadour, se mariant à la maîtrise de la scène théâtrale, l’amène à regrouper les événements de sa vie, constellée de contrariétés, d’illuminations et de joies profondes, autour de trois primordiaux piliers.
Le premier pilier c’est l’enfance, avec cette obligation de « grandir » dans un monde où les découvertes ne s’associent pas toujours au bonheur. Ce garçon très sensible, spontanément porté à aimer, aura de la peine à s’aventurer dans le monde adulte. Ce seront pourtant les souffrances endurées qui lui octroieront, avec la poésie, une force et une résistance incroyables devant les averses de l’existence.

C’est depuis le deuxième pilier de la vie menacée par la maladie qu’il peut considérer tout cela jusqu’au bout, avec un œil désenchanté et passionné à la fois : il observe son existence depuis un balcon tout à fait dépouillé et, tout en se sentant éloigné et perdu, il savoure l’essence de ce qu’il a éprouvé quand il était un homme jeune et résistant, tout en laissant filtrer de son for intérieur les angoisses et les peines que la maladie physique lui emmène.

…La mort qui rode dans mes veines
ressemble à trois chiens trop battus
qui fidèlement se souviennent
des soirs qui n’en finissent plus…

Richard Soudée, extrait de Remuements (page 62)

Le troisième pilier c’est la découverte de l’ailleurs de la Martinique, ne faisant qu’un avec la rencontre avec l’amour, le vrai et total amour pour sa femme et sa culture.
Protégé par le carbet qui lui assure la parfaite coïncidence de l’amour et de la liberté, le poète s’oublie et adhère finalement à la joie pure de la poésie.
Avec tout cela, la poésie de Richard Soudée nous apprend à vivre avec le chagrin et la joie, à nous rendre courageusement, au jour le jour, à l’encontre de la nostalgie et de la peur !

Richard Soudée lit Fleurs de la trace à l’Harmattan le 9.12.2017

J’ai grandi sous un cerisier...
C’est là… que j’ai connu… le sentiment étrange de pouvoir dévorer sans m’apaiser.

J’ai grandi au cœur de la pluie…
…Cette eau remonte aujourd’hui en moi. Elle débonde et noie mon regard. Elle barytonne. Et je pleure à gros sanglots.

J’ai grandi au pied d’une machine à coudre…
…J’ai depuis lors conservé une secrète addiction au bruit des ciseaux bien affûtés, au froissement des taffetas, des crêpes et des dentelles, ainsi qu’au déchirement des draps. Quant à la fouille dans une boîte en fer pleine de boutons de nacre et de bois, de verre et de cuir, de porcelaine et d’os, de corne et de jais, de velours et d’ivoire, d’ebonite et de plastique, elle me rend fou.

J’ai grandi non loin d’un poulailler…
…Mon grand-père et moi récoltions les cuisses et autres parties nobles de la bête et ma grand-mère s’adjugeait sans sourciller l’ensemble des bas morceaux. Sous mon regard effaré, elle dégustait ainsi avec délices : la tête ornée de son bec et de sa crête encore tremblante, les grosses pattes écailleuses, munies de leurs ongles impeccablement taillées, et le croupion, fondamentalement mis à nu. Elle grignotait tout cela en prenant son temps, l’œil mi-clos.

J’ai grandi au bord de la mer
C’est là… les pieds nus dans le sable, que l’Ivresse de la liberté sans frontières m’a saisi. C’est là que j’ai couru loin des regards mêler mon rire à celui des mouettes, là que j’ai brisé le miroir des flaques à en perdre le souffle, là que j’ai embrassé la marée montante en buvant la tasse jusqu’à retourner mon estomac dans sa bouche salée…

J’ai grandi aux portes d’un buffet…
C’est devant ce buffet tabou que le dimanche matin, ma grand-mère nous mettait dans un tub, ma cousine et moi, nus comme des vers, et qu’elle nous frottait au milieu d’un nuage de vapeur pour extirper de notre peau la polissonnerie…

J’ai grandi avec la bourre d’un ours…
…Après la mort de ma grand-mère, l’ours trôna encore à la tête du lit — fièrement campé sur son derrière — jusqu’au jour où mon grand-père le trouva en charpie. Nul témoin, mais le soupçon se portait sur le chien de la voisine. Les morceaux jonchaient le lit et le sol. Éviscération, énucléation et déchiquetage indiquaient la jalousie rageuse de l’agresseur. La nouvelle me laissa transi.
Je vis alors en rêve les restes épars de l’ours et quand, avec effort, mes pas me rapprochaient de sa tête, c’est ma propre figure que je vis étendue.

J’ai grandi sur les planches
…Muette comme Baptiste et dans le même costume, je devins pour conclure une Colombine courtisée par un Arlequin jacassier… Puis, les poils m’étant poussés, !’ai soudain bondi sur scène pour déclamer « Ma femme à la chevelure de feu de bois » devant un parterre de lycéennes.
L’ivresse des planches s’est alors emparée de moi. Humant profondément l’ombre des salles, saisissant la lueur des étendues d’yeux et de dents, j’ai osé m’avancer sans masque, jusqu’au bout, jusqu’au bord, face au grand miroir noir qui rit, pleure, tousse et se mouche.

J’ai grandi dans un grand lit
Je ne distinguai de loin que le pied du lit. Il se dressait comme un arbre immense et je dus suivre un chemin étroit et sinueux avant d’entrevoir ma grand-mère. Elle me fit alors signe de venir me coucher près d’elle et je tirai le drap très fort pour la rejoindre.
Sa chevelure brune brillait sur l’oreiller. Dans la pénombre, ses yeux, ses mains et son sourire étaient énormes. Son chien dormait à ses pieds. Elle me prit alors contre elle dans ses grands bras et me conta l’histoire du Petit Chaperon rouge.

J’ai grandi au for de mon rêve
Loin du cerisier, loin du poulailler, loin du buffet, loin de l’ours, loin de la machine à coudre de mes aïeux, je suis entré en exil chez mon père et ma mère.
C’est là que l’on confisqua mes métaux pour que je ne m’évade pas de mes devoirs. On m’ôta le métal de mes voitures, le métal du Meccano, celui de mes avions et de mes chevaliers, jusqu’au bronze des figurines coulées spécialement pour moi par le compagnon poilu de ma grand-mère aux yeux bruns.
C’est là que sous le fouet j’entrai en résistance, par la grâce du papier de mes cahiers, par la grâce des murs de ma chambre, par la grâce des draps de mon lit. Mes rêves indomptables s’engouffrèrent dans ces cadres. Je fondis dans les draps frais comme neige brûlante dans la main. Je courus au plafond, tel un chat dans la cime des arbres. Je creusai sur le papier des sillons noirs où faire pousser mes graines.
Je trouvai sur la page le geste magique de mon grand-père, traçant ses espoirs avec une baguette sur un coin de terre battue. Mes vers et mes rimes furent ma sente tribale, ma secrète fratrie. Les empreintes du cuir sur ma peau — furtives scarifications — n’entamèrent pas ma sauvagerie.

J’ai grandi sur un tas de sable
Avec ma mère dans le rôle de l’aviateur, je jouais au Petit Prince : « S’il te plaît, dessine moi une fleur, un âne, ‘… » Et ma mère peuplait pour moi le désert. Nous avons ensuite brodé ensemble des marguerites colorées…
Avec mon père, je jouais sur une dune vierge. Nous construisions un monde avec des aiguilles de pin. Peut-être le plan d’un jardin ? En ces temps-là, le père partageait volontiers avec le fils un paradis qui ne lui appartenait pas.

J’ai grandi devant l’origine du monde…
…Tant d’années ont passé depuis la préhistoire des années cinquante ; mais, étrangement… le mystère de la Vénus me trouble encore. Depuis lors, patiemment, comme un saumon cherchant la source, je brise les écrans et —souriant aux crachats sur mon visage blême —je remonte les fleuves jonchés de corps pour embrasse le Sud la tête à l’endroit.

Richard Soudée, extrait de Toutes rouges, pages 11-27

Assise au bord du lit, les pieds dans l’eau, tu couvres de ta voix l’étendue de la mer. Et tes bras portent le néant d’un trône transparent. Un silence est né. Tu brises dans ta course tout le cristal de ville. Tu danses au pôle vert de l’hirondelle. Tes jambes montent dans le soir. Tu troubles les lueurs. Dans tes cheveux passent mes doigts et tu cours. Tes jambes glissent dans l’air nocturne. J’entends distinctement le bruit de feuilles sèches écrasées.
Tu es pâle. Mes empreintes digitales restent sur ton corps, couleur géranium. J’ai dans les mains un collier d’or. Qui appelles-tu ? Le cristal que tu brises, c’est mon miroir à double tranchant. Le sang qui coule de tes doigts ruisselle sur mon visage.
Une chanson très douce est née. Le jour de ma mort, tu portais une robe noire ornée de fleurs vertes. Dans tes mains, la tête d’un amant pesait tout l’or du monde. Ses lèvres sentaient les roses éventrées. Le froid te possédait paupière refermées. Mon miroir à double tranchant est mort. Le ciel est ouvert comme un champ de glaïeuls.

Richerd Soudée, extrait de Mort d’un puceau (page 53)

Comme un voleur d’enfants
Comme un mourant de faim
Le long des murs gris-blancs
Se confond et s’éteint
Seul j’ai papillonné
Vers le feu des boutiques

Contre un billet mendié
Quand j’ai tendu la main
On y a déposé
La fleur de la musique

Un petit disque noir
Sillonné par le vent
Et de rouge brillant
Je l’ai serré sur moi
Dans le confus du soir
Aux lignes épaissies

Sur le pavé assis
J’ai bouillonné de sons
J’ai songé il est temps
De sortir de prison.

Richard Soudée, Le disque (à Léo), page 38

…Les bêtes à feu d’Aimé (Césaire) réveillent les vers luisants de mon enfance. Ceux qui brillaient le soir, constellant le talus du bocage , lors des promenades à la fraîche. Je me souviens qu’on m’aida en chuchotant à prendre une de ces bêtes dans ma petite main. Dans la nuit, nous étions alors tout proches, mes parents, mes aïeuls et moi. Nous nous parlions et nous contions des histoires échappant aux rigueurs du jour. Nous étions tous des enfants et nous disions oui à l’Espoir. Césaire a collecté sur ses carnets le vaste peuple des insectes, mais c’est à l’écart des multitudes qu’il a dit la vertu des lucioles fugaces et tenaces. Les mots-lucioles du poète nous appellent à ne pas désespérer, à guetter pour ne pas sombrer. Avec ces mots, nous avançons à tâtons en quête d’essentiel.

Richard Soudée, extrait de Lucioles, pages 109-110

Trois ans ont passé

d’une poutre
un bout de ficelle pend
là où le colibri fait son nid

l’oiseau parti
quel nouveau nom donner ?
le carbet des abolis ?
le carbet des grenouilles ?

un rat surgit d’une bâche
mais il court trop vite pour nommer le lieu

soudain au ras du sol
la tête dans les épaules
passe un petit héron blanc et rouge
il ne fuit pas à notre vue
repassant et tendant le cou
il nous observe
tout en inspectant la grève
est-ce lui qui cette année
renommera le carbet ?

les feuilles mortes sont entassées
mais sont en place toit et plancher
les piliers du carbet sont droits

nous accrochons notre hamac
nous y grimpons
et rendons grâce au temps suspendu

Richard Soudée, extrait de Carbet du colibri (pages 137-138)

…Ami voyageur
Toutes les chambres
Même celles dont tu es propriétaire
Dans la maison de tes rêves
Ressemblent à une chambre d’hôtel
Tu y manges y parles y dors y fais l’amour
Puis tu règles l’addition
Passager
Homme inquiet
Ta route est un couloir.

Richard Soudée, extrait (page 64)

Richard Soudée

L’infini/L’infinito (La pointe de l’iceberg n. 8)

L’INFINI 

Toujours me fut si cher ce mont sauvage,
Et cette haie qui pour si grande partie
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Mais si assis je regarde, d’interminables
Distances au-delà d’elle et des silences
Surhumains, et les profondeurs du calme
Dans l’esprit je me peins, d’où pour un rien
Mon cœur va s’effrayer. Et quand j’entends
Le vent bruire entre ces plantes,
Ce silence infini à cette voix
Vais comparant : je me souviens alors de l’éternel,
Des saisons mortes, de la présente
Encore vive et du son d’elle. Ainsi, dans telle
Immensité se noient toutes mes pensées
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

Giacomo Leopardi (traduction Giovanni Merloni)

Voilà ma dernière traduction du texte poétique plus important de la littérature italienne moderne : « L’infinito » (« L’infini ») de Giacomo Leopardi (1798-1837). Je le fais dans la pleine conscience de mes limites. Mais, en même temps, conscient aussi de la nécessité d’une provocation. Je me suis en fait convaincu qu’il est vraiment très difficile de traduire une poésie d’une langue à l’autre. Par exemple, c’est presque impossible traduire « Le bateau ivre » en italien. J’ai essayé plusieurs fois et toujours abandonné, même si j’ai la présomption d’en avoir cueilli la musique et le rythme. En tout cas, je crois que seulement un écrivain, un véritable poète peuvent arriver à cela. C’est un énorme travail créatif et sauf des exceptions il faut se méfier de la traduction d’entières anthologies. Par un travail long et immense, Jacqueline Risset, qui est sans doute une poète, a su faire ça, arrivant à traduire la « Divina Commedia » de Dante (1265-1321). Mais, Dante, grâce à ses symboles, à ses allégories et sa solide structure narrative, peut se traduire peut-être plus facilement que Leopardi. Celui-ci s’exprime par des mots très simples, qui ont d’ailleurs leur place précise dans le texte, toujours fortement évocateur de valeurs profondes et universelles.

Ce serait surtout fautive la traduction de Leopardi au pied de la lettre. Car il faut toujours garder quelques piliers…

Dans un poème qui commence par « Sempre caro mi fu quest’ermo colle » il ne faut surtout pas traduire « caro » avec « tendre », peut être plus correspondant dans la stricte signification. On peut trouver d’autres termes pour les autres mots, mais « caro » est le point d’appui de ce premier vers et, je crois, de tout le poème.

En une première traduction, par exemple, j’avais cru que s’adapterait mieux, ici, le mot « charmille », inventé par Mauriac pour décrire sa haie de Malagar, qui a d’ailleurs la même fonction de « filtre » entre l’observateur (assis) et l’infini. Pour une question de rythme musical, je dois maintenant revenir au mot « haie » pour traduire le mot italien « siepe » (une « balustrade végétale »). 

Giovanni Merloni

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L’INFINITO 

Sempre caro mi fu quest’ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e rimirando, interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo, ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir tra queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Così tra questa
Immensità s’annega il pensier mio:
E il naufragar m’è dolce in questo mare.

Giacomo Leopardi

« Des jours et des jours tu dérivas / Mais jamais-jamais tu n’arrivas / Là-bas » (La contribution de Dominique Autrou à la Ronde du 15 novembre 2018)

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Principe de la Ronde : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui c’est à un thème que nous devons nous tenir : « figure (s) » (dans tous les sens du mot). J’ai le grand plaisir d’accueillir Dominique Autrou, auteur du blog la distance au personnage. Ma propre contribution est publiée sur le blog JFrish de Joseph FRISCH Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde !

« Des jours et des jours tu dérivas / Mais jamais-jamais tu n’arrivas / Là-bas »

Cher Giovanni,

Ce ne sera pas facile, mais je vais essayer de le dire. Tu me pardonneras, j’en suis convaincu, quelques imperfections, une mémoire défaillante, de possibles inexactitudes, etc. Après tout, l’exercice, c’est juste un petit bout de la peau sur la table.
C’est le jour de la Toussaint, cher Giovanni, vers le milieu de l’après-midi, que j’ai commencé de réfléchir au thème de la ronde. « Figures », donc (coquetterie personnelle, j’essaierai de ne pas écrire à nouveau ce mot par ici). Il faisait gris clair, les nuages filaient haut, le jardin brumait doux, la maison était calme ; beau décor pour les revenants, comme tu sais. Quatre jours plus tard, le dimanche, des marins bien réels allaient quitter Saint-Malo à quatorze heures tapantes en direction de Pointe-à-Pitre. La Route du Rhum fêterait ses quarante ans, je boirais à notre santé, et cette lettre serait terminée.

La première édition de la transatlantique française, en 1978, fut un évènement considérable, même si le parcours s’annonçait a priori moins austère, presque plus facile dans la douceur alizéenne que son modèle anglais à la limite des icebergs, de Plymouth à Newport ou à Boston. Toute la semaine avait connu l’arrivée des voiliers dans le bassin Vauban, il y avait de quoi s’en mettre plein les yeux, et le passage des écluses, la veille du départ, fut un point critique lorsqu’on vit manœuvrer, à distance humaine, des marins prestigieux. J’ai souvenir, en particulier, de la silhouette élégante d’Alain Colas, avec ses rouflaquettes qui le faisaient ressembler à un Capitaine d’Empire, mais je me rappelle aussi les jurons retentissants de Florence Artaud, pour qui la manœuvre s’était moins bien déroulée (je ne la connaissais pas du tout avant que Ouest-France n’en fasse un portrait détaillé dans son supplément occasionnel). À vrai dire, je regrettais un peu l’absence du massif Tabarly, et de ses silences. Et puis on n’avait pas encore inventé la transat en double, mixte tant qu’à faire (ou non, why not), un truc à ne pas vouloir forcément arriver le premier, ou alors si, au contraire, enfin bref.

Le lendemain matin nous étions au Cap Fréhel, pressés au bord du ravin parmi la foule démesurée qui nous ferait passer, aux informations télévisées du soir, pour une colonie de macareux moine (ou de guillemots de Troïl). Vers midi la brume s’était levée à demi, la mer blanchie par les sillages des vedettes, bateaux suiveurs et chalutiers de marins-pêcheurs sortis pour l’occasion, rendait difficile la lecture du plan d’eau. C’est à peine si trois ou quatre mâts plus hauts que les autres, à l’horizon vers Cancale – et vu d’ici plus toilés –, laissaient deviner l’existence d’une régate avant la bouée jaune de Fréhel, amplifiée métonymiquement pour l’occasion par un ferry de la Brittany (sur quoi, des VIP). À partir de là allaient s’écrire concrètement toutes les performances individuelles à portée planétaire, « de la poésie moderne, de la poésie en action, de la réalité et du rêve, une noble formule de vie, – et non seulement de la bonne propagande comme le jugent les officiels » pour paraphraser Blaise Cendrars à propos de St-Ex dans La Vie dangereuse. Aussi, prendre la mer, Giovanni, quelle affaire ! Sur la butte, dans chaque groupe quelqu’un avait son transistor à portée d’oreille pour illustrer l’image rendue par les jumelles. Enfin, c’était une fête populaire, au fond, un bol d’air sur la France giscardienne finissante. Sur la route du retour, dans la lande on avait croisé cette espèce de carriole, ou de chariot en bois, meuble décoratif abandonné là depuis longtemps par une équipe de tournage après les prises de vue d’un film américain (avec Kirk Douglas, une histoire de Vikings) sur le Fort la Latte. Peut-être dort-elle encore, maigre charrette vermoulue, au fond d’un jardin de Plévenon ou des Sables-d’Or. Tout comme dort Manureva englouti, perdu démantibulé dans un abysse caribéen, on allait finir par le savoir jusque dans les boîtes de nuit (« Des jours et des jours tu dérivas / Mais jamais-jamais tu n’arrivas / Là-bas ») .
Bien sûr.

Chose curieuse, je n’ai pas retrouvé les photographies de cette époque. Elles doivent pourtant être en évidence au fond d’une des caisses étanchéifiées au scotch dans la cave, les miennes en vrac, et celles de ma mère étiquetées, datées et classées par ordre chronologique. Oui mais dans quelle caisse…
Je me relis, ce soir, avec sur le nez les lunettes pour voir de près, plus légères et confortables que celles aux verres progressifs dont je n’ai pas l’usage à la maison ; les flous du lointain, dans cette configuration, n’étant guère impénétrables. En levant les yeux, sur la bibliothèque du salon j’aperçois soudain comme une carte postale, une image bleutée dont les contours brumeux, pour la raison précitée, ne me permettent pas de savoir ce qu’elle représente, mais dont la forme générale du motif me semble en liaison très nette avec tout ce que je viens d’écrire (et là ce sera fini, Giovanni, je te le promets, la limite symbolique des 5000 signes après quoi l’attention baisse, paraît-il, ne sera dépassée que de peu). Je me rapproche donc du rayon, et c’est en effet une carte postale, je m’en souviens maintenant, achetée avec les petites-filles quand nous étions allés ensemble au musée Picasso. Grande baigneuse au livre, 1937, est-il inscrit au dos (je t’en joins une copie que tu pourras faire apparaître, si tu veux bien, à la suite de ma lettre ; chaque lecteur plissera et déplissera les yeux à sa convenance). Tout y est, inutile d’argumenter, le résumé de l’affaire est manifeste : la lectrice, concentrée sur elle-même, sur la forteresse de sa lecture, tient son histoire sous les yeux comme le marin son compas, et le vent dans la voile – spinnaker gonflé à bloc(s) – est le destin du monde, l’horizon arrondi diffracté tout là-haut, le bleu appliqué sur le corps de la terre.

Je te salue, cher Giovanni

Dominique Autrou

Pablo Picasso, Grande baigneuse au livre, 1937

Texte et image : Dominique Autrou

Voici l’ordre de la Ronde du 15 novembre : figure(s)

Guy Deflaux chez Marie-Noëlle Bertrand

Marie-Noëlle Bertrand chez Dominique Hasselmann

Dominique Hasselmann chez Hélène Verdier

Hélène Verdier  chez Marie-Christine Grimard

Marie-Christine Grimard chez Dominique Autrou

Dominique Autrou chez Giovanni Merloni

Giovanni Merloni chez Jacques d’Anglejan

Jacques d’Anglejan  chez Franck Bladou

Franck Bladou chez Guy Deflaux

 

 

Passeggiata (La pointe de l’iceberg n. 7)

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Passeggiata

Chaque marche est de terre et de bois. Des bouclettes
font une drôle d’enceinte à tes belles joues bronzées.
Par des gestes tu racontes. Moi, boitant, en revanche
je deviens peu attentif. Dans le pré l’on découvre, en ruine,
d’incolores statues. Sous le rose du ciel, parmi les nuages

se poursuivent les ombres de nos corps éloignés.

Le chemin est une algue étendue sur le fond de la mer,
une gare sans trains. Arpentant ses descentes et montées
on apprend le jardin, cependant son odeur nous échappe.

C’est une drôle de saison qui ne quitte pas l’hiver.

Le soleil même gèle et la ville au-dehors
gît au loin, silencieuse, lorsqu’ici c’est plus froide
et plus sombre la voix du silence retombant parmi nous,
sur nos mots, même si nous côtoient, bien allègres,
les voix brusques du groupe en chandail, aussitôt disparu.

Par petits bonds elle piétine le gravier, ma femme
tenace, me caresse et voudrait m’apprendre encore la vie.
Elle aussi ne réussit pas à chanter ni s’habiller de choses.
Nous traînons dans le pré. C’est ici justement qu’on s’aimait.
Juste hier, la colline s’enflammait de soleil, en un geste
nos corps s’épanouissaient, le sourire inondait nos regards.

Par le noir de ses feux la ville s’enfonce dans la colline.
Contre son corps blessé va s’adosser la nuit. Le jardin
c’est l’adieu effacé par les bruits remplaçants.
Que c’est calme le couple désuni et confus ! Demain
Bologne ravira ma compagne, son visage bronzé.

Giovanni Merloni

Saveria Bologna, Paysage des collines de Bologne, Peinture murale, part.

Passeggiata

Ogni scalino è di legno e di terra. I tuoi ricci
sono un buffo recinto al bel viso abbronzato.

A gran gesti racconti. Io, invece, sbilenco

a volte divento distratto. Nel prato ci sono

grigie statue, in rovina. Nel cielo di nuvole rosa
si rincorrono le ombre dei nostri corpi lontani.

Il cammino è un’alga distesa sulla terra del mare,

una stazione senza treni. Su e giù camminiamo

e impariamo il giardino. Ma non ne sentiamo l’odore.

E’ una buffa stagione, e non lascia l’inverno.

E’ gelato anche il sole. La città è sempre fuori

silenziosa e lontana. Il silenzio caduto tra noi,

tra le nostre parole, è una voce più cupa

e più fredda. Ma ci passa vicino, allegro di voci

il gruppetto di lunghi maglioni, che presto è sparito.

La mia donna tenace saltella sulla piccola ghiaia
mi accarezza ed ancora mi vuole insegnare la vita.

Anche lei non riesce a cantare, a vestirsi di cose.

Passeggiamo sul prato. E qui facevamo l’amore.
Solo ieri la collina era il sole. Il corpo era
un gesto largo, il sorriso inondava lo sguardo.

La città entra nella collina, col buio dei fanali.
Sul suo corpo ferito si è addossata la notte.
Nel respiro di nuovi rumori il giardino è un saluto.
Sembra calma la coppia divisa e confusa. Domani
Bologna rapirà la mia donna, il suo viso abbronzato.

Giovanni Merloni

Saveria Bologna, Paysage des collines de Bologne, Peinture murale, part.

Il n’il y a plus de terre sur mon costume (La pointe de l’iceberg n. 6)

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Giovanni Merloni, Vol de nuit, huile sur toile 80 x 120, 1992

Il n’il y a plus de terre sur mon costume

Dans le rêve vagabond elle se cache, la vie
derrière l’air égaré de mon cœur anéanti
accablé par les tendres caresses reçues
écrasé par les joies longuement demandées.

Il n’il y a plus de terre sur mon costume.
Affligé, je m’envole, moi aussi
avant de me regarder
, stupéfait et coupable

dans le miroir brisé de deux voies.

Elles sont deux les maisons où jamais
je demeure esseulé. Au-dehors c’est le même,
et pourtant je me sens tellement seul !
De ma branche, j’arrache chaque jour
une fleur et une feuille, songeant
à qui souffre, mais la nuit solitaire
se constelle d’étranges questions.

Une femme me dit adieu, qui serait la mort :

elle est pour moi la vie.
Une autre m’attend, qui serait la vie :
elle est pour moi la mort.

Depuis mon aile sombre, hébété je regarde
la ville, les personnes que j’aime,
les sourires que je perds :
pour aimer il faut demeurer seul.

Giovanni Merloni

Venise, 2018, Photo Nemi Calabrò

Non c’è più terra sul mio vestito

Nel mio sogno errabondo si nasconde, la vita
dietro l’aria smarrita del cuore spezzato
oppresso dai baci che insegue, da quelli che riceve.

Non c’è più terra sul mio vestito. Anch’io
afflitto sto volando e stupito mi osservo
quando mi incontro nel magico destino delle due vie.

Dentro le due case e anche fuori non sono mai solo
ma mi sento sperduto. Dal mio ramo, ogni giorno
strappo un fiore e una foglia pensando a chi soffre,
ma di notte son solo, travolto da strane domande.

Una donna mi saluta. Ed è la morte, ma è la vita.
Un’altra mi aspetta. Ed è la vita, ma è la morte.

Dalla mia ala buia, inebetito guardo la città
le persone che amo, i sorrisi che perdo :
per amare bisogna star soli.

Giovanni Merloni

« Sans gendarme à pied ni concierge » (Jean-Baptiste Besnard invité des Poètes sans frontières)

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Giovanni Merloni, Dans le métro, acrylique sur toile 50 x 65, 2009

« Sans gendarme à pied ni concierge »

Lors de la deuxième rencontre des Poètes sans frontières, vendredi 19 octobre dernier, au Hang’Art (61-63, quai de Seine, 75019 Paris) Vital Heurtebize et Claire Dutrey ont accueilli le poète Jean-Baptiste Besnard avec son recueil « Au fil des ans », La nouvelle Pléiade, 2018.

Né en 1933 comme Vital Heurtebize et comme lui, enseignant de langue et littérature française pendant toute sa vie, au contraire de son hôte, Jean-Baptiste Besnard ne se considère pas un poète engagé.
Toujours en retrait et comme perdu dans d’impénétrables rêveries, ce poète nous a pourtant bien expliqué sa dévotion infatigable à la poésie ainsi que son amour pour les paysages de la France, avec un penchant particulier pour la Bretagne de Saint-Malo et de la côte d’Armor… où il aime retourner avec les yeux de la mémoire : « Je veux… Revoir sous mes pieds/ Cet ancien sol nu…/Dépouillé de goudron/Pour retrouver/La fantaisie des chemins..

Abruti par les bruits
Affamé de silence
Assoiffé d’espace
Je veux me nourrir
D’un souffle d’air
D’un murmure fugitif
Revoir sous mes pieds
Cet ancien sol nu
Dépouillé de goudron
Pour retrouver
La fantaisie des chemins. (1)

Creusant dans les paysages qui jaillissent tout au long de ces chemins, Jean-Baptiste Besnard confie à ses vers, dépouillés et cinématographiques, la lente et progressive révélation de son être caché, de son sentiment primordial de partage de la beauté de la vie, accompagnée par la conscience que toute beauté est donnée, qu’on la mérite ou qu’on ne la mérite pas. Toutes les choses sont périssables, avant de se métamorphoser ou disparaître ; cependant nous avons le droit et le devoir de garder en nous, tout le temps de notre vie, les traces et les preuves intimes de cette beauté, de ces moments de bonheur que la vie nous a accordés « au fil des ans ».

Dans l’espace où s’inscrit notre passion
Dans le champ où s’assouvissent nos désirs
Et dans l’épaisseur de la chair
D’un paysage déchiqueté
La terre chancelle et se renverse
Dans l’effusion de nos corps.
Sur le sentier
J’écarte pour toi les ronces
Au milieu des rafales
À travers la brume
Le ciel s’habille de gris
Tu te blottis contre mon corps
Incertitude d’une voix qui pousse
Un cri dans la nuit
Dans l’ombre des sommets
Des êtres d’obscurité
Abordent aux rives du néant
Moi je veux seulement voir
Ton visage dans le silence
Avant que le matin ne teinte de rose
La surface de l’eau. (2)

 

Jean-Baptiste Besnard

Son silence d’homme honnête et prudent se brise, heureusement, quand sa poésie prend le vol et sa voix s’impose, devenant au fur et à mesure
une voix qui aime raconter :

Cet amour de la mer
Se teint d’amertume
Quand le voile de la brume
Vire au crachin amer. (3)

une voix désenchantée et rebelle :

Le pavé de la rue est rose
Au crépuscule qui se trompe
Car un léger brouillard estompe
L’effacement exquis des choses. (4)

une voix libre et fière d’elle-même qui réussit à s’exprimer jusqu’au bout…

Enfoui dans la maison
Au milieu de mes livres
Une odeur qui m’enivre
Vient de l’horizon
Les flammes du foyer
Dessinent un rosier
Je me lève soudain
Voir celui du jardin.

Dans l’austérité du lieu
J’attends la béatitude
D’une pieuse solitude
En l’absence de tout dieu. (5)

…et avec une extraordinaire ironie :

Dans un coin du ciel
on entasse les nuages usagés
les astres rouillés
les étoiles brisées
les soleils éteints
et les lunes mortes. (6)

Vital Heurtebize et Claire Dutrey en train de lire
« Au fil des ans » de Jean-Baptiste Besnard

INVITATION

Chers amis,
Quand je suis devenu membre, en septembre dernier, des Poètes sans frontières, j’avais d’abord envisagé de vous contacter un à un pour vous inviter aux rencontres parisiennes de cette association.
Cela peut bien sûr arriver, mais il ne faut pas trop prévoir et « organiser » lorsqu’il s’agit de la poésie. Chacun suit son parcours et ses affinités. Donc, c’est à chacun de vous de juger l’intérêt et l’importance de ces rendez-vous poétiques au Hang’Art à Paris tous les troisièmes vendredis du mois à 14 h 30.

En septembre dernier, Vital Heurtebize avait présenté Jean-Noël Cuénod et son recueil « En état d’urgence », publié sur « La Nouvelle Pleïade » en 2018. Après cette rencontre du 19 octobre avec Jean-Baptiste Besnard — dont je viens de publier ici quelques extraits du recueil « Au fil des ans » — il accueillera, le prochain 23 novembre à 14 h 30au Hang’Art, 61-63, quai de Seine, 75019 Paris, le poète Jean-Yves Lenoir de Clermont-Ferrand, comédien bien connu, qui est aussi directeur de théâtre, metteur en scène et auteur de pièces de théâtre.

Le 14 décembre, à 14h30 (toujours au Hang’Art), ce sera à moi de présenter le livre-biographie de Daniel Chétif au sujet de la « Présence du poète Vital Heurtebize », avec une belle anthologie de ses textes poétiques.

Je ne vous dis pas, rituellement, de « venir nombreux », comme l’on dit à chaque événement culturel et artistique. Je vous dis de venir, si cela vous dit, voir et entendre des voix qui pourraient vous intéresser et faire déclencher en vous le même esprit de partage et de participation, qui, malgré mes engagements multiples, s’est déclenché en moi même : d’abord autour de la figure charismatique de Vital Heurtebize qui ne cesse pas de faire don d’un talent poétique qui ne se sépare jamais d’une grande et sincère vision humaine et humanitaire de l’existence ; ensuite, autour de cet espace poétique francophone, créé en 1993, qui va au-delà des frontières et brise toute barrière « bureaucratique » entre les formes et les thèmes de la poésie ; autour enfin d’une possibilité de rencontre à construire et développer entre ceux et celles qui adhèrent aux Poètes sans frontières dans le but de retrouver un moment d’expression et de confrontation libres et sereines.

Claire Dutrey

Liberté

La porte n’a plus de maison,
La fenêtre plus de carreaux,
La cage plus de barreaux
La campagne plus d’horizon.

L’enfant perdu par sa famille
Erre dans un parc sans grille
Et sans fils de fer barbelés
Pour cueillir des fruits constellés.
On chassa la garde champêtre :
Il était vraiment détesté.
On peut entrer par la fenêtre
Dans un beau château dévasté.
Le lapin n’a plus peur des pièges
Et peut sortir de son terrier.
Les oiseaux chantent sans solfège,
Sans craindre un chasseur meurtrier.
C’est la liberté toute vierge
Sans gendarme à pied ni concierge. 

Jean-Baptiste Besnard

Poèmes : Jean-Baptiste Besnard
Texte : Giovanni Merloni

(1) Jean-Baptiste Besnard, Bruits
(2) Jean-Baptiste Besnard, Passion sans mesure
(3) Jean-Baptiste Besnard, Cet amour de la mer
(4) Jean-Baptiste Besnard, Le brouillard
(5) Jean-Baptiste Besnard, Dans la maison
(6) Jean-Baptiste Besnard, Débarras

« Abruptement, l’arbre rêvé m’abrite… » (Extrait de la Ronde du 15 septembre 2018)

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Aujourd’hui, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 septembre dernier, autour du thème de l’Arbre, publié ce jour-là sur « Promenades en ailleurs », le blog de Marie-Christine Grimard (@GrimardC).
G.M.

« Abruptement, l’arbre rêvé m’abrite… »

Est-ce que je vivais vraiment heureux auprès de mon arbre ? Vivais-je pour de bon, avec mes confrères et compatriotes d’un monde prétendu meilleur, dans un véritable paradis terrestre ?
Est-il juste et généreux, envers les nouvelles générations et tous ceux qui en sont concernés, de fermer les yeux pour ne pas voir les erreurs et les horreurs de l’actualité et se réfugier dans la nostalgie d’un passé désormais révolu, s’obstinant à le juger coûte que coûte propice à l’insouciance de belles espérances ?
Je ne crois pas que ce soit juste de prétendre trop, lorsqu’on se rend au pied de l’arbre de la vie pour y rechercher quelques fruits comestibles ainsi que quelques traces du passage d’êtres sages et civilisés qui s’occuperont de nous au moment de notre trépas.
Il n’y aura jamais de paradis sur terre, parce que la terre ne nous appartient que provisoirement, toute revendication de propriété s’accrochant en fait moins à un droit qu’à un privilège… tandis que l’arbre du Bien et du Mal ne cessera jamais d’agiter ses branches immenses comme autant de doigts levés en signe de reproche pour nos inépuisables faiblesses.
Aucun paradis, alors. Cependant, puisque les arbres existent et, malgré tout, résistent, nous n’allons pas non plus plonger dans l’enfer, pour l’instant !
Toutes les fois que j’emprunte rue de la Fidélité pour me rendre rue de Paradis — où je trouve, sinon une oasis de paix, un peu de calme par rapport au tourbillon des voix et des corps que j’entends défiler dans les rues adjacentes — je rattrape quelques-unes de mes rêveries perdues.
Contrairement à Jean-Jacques, je me promène sur des planches incohérentes au milieu d’un paysage de pierre et goudron et c’est tout à fait logique que la rue de Paradis soit presque totalement dépourvue d’arbres… Cependant, de ces décors aux infinies nuances du blanc et du gris, jaillit toujours la plante encourageante et colorée d’un arbre hardi et prolifique, prêt à m’offrir un toit et un lit :

« Abruptement, l’arbre rêvé m’abrite
M’offrant gratuitement un confortable gîte. »

Étendu là-dessous, je n’aurai pas peur de la foudre ni de la pomme empoisonnée qui pourrait tomber brusquement sur ma tête.
D’ailleurs, j’ai toujours été un rat de ville, habitué dès la plus tendre enfance à me rendre par d’allègres traversées dans les rares jardins que les rois et les reines avaient bâtis pour leur propre plaisir. Et je me rends avec dévotion et reconnaissance dans les grands ou petits squares que le baron Haussmann a eu la gentillesse d’offrir aux Parisiens pour se faire pardonner ses brutales (ô combien clairvoyantes) destructions. Dans mon vocabulaire citoyen, le mot « boulevard » (« viale », en Italie) a toujours représenté, rien qu’à le prononcer, une promesse de liberté pour les poumons et les yeux. Encore plus suggestives, dans le souvenir enfantin ce sont les enfilades d’arbres séculaires qui bordent les fleuves et les doubles rangées d’arbres au tronc peint en blanc qui accompagnent les routes principales hors de la ville…
Pourtant, les arbres qui résistaient à la pollution dans la ville de Rome, tout comme leurs confrères qui embellissaient ses routes aux noms élégants (Aurelia, Cassia, Flaminia, Salaria, Tiburtina, Appia…) n’étaient pour moi que des témoins de la nature, des ambassadeurs pris au piège faisant un jour partie d’un immense royaume caché ou peu connu.

Né à dix minutes de la célèbre Villa Borghese, j’ai habité dans une périphérie sans arbres, me voyant obligé de me contenter des grandes ombrelles des pins de viale delle Medaglie d’oro ou alors de la petite pinède autour du fort Trionfale tout en haut : juste un échantillon — où j’ai découvert plus tard des endroits « panoramiques » tout à fait inattendus — par rapport à la glorieuse pinède de Ravenne ou à celle que Giuseppe Garibaldi récréa dans son île de Caprera…
L’image du « héros de deux mondes » qui s’efface dans son exil travailleur et plante un à un les pins d’une immense pinède, évoque forcément le berger Elzéard Bouffierle de Jean Giono, cet homme qui consacrait tout son temps et même son désir de communiquer avec les autres à cette course contre le temps de redonner les arbres à la terre qui en avait été privée…

Cela a été une initiative de Jean-Lou Guérin, patron des mardis littéraires au café de la Mairie de la place Saint-Sulpice, celle de faire poser l’inscription ci-dessus dans la terrasse du café que Georges Perec avait intensément fréquenté en octobre 1974 (1)

Par une simple association d’idées, je cours de ces jours, avec esprit reconnaissant, à un homme qui « plantait les livres », œuvrant de toutes ses forces pour que la parole écrite circule et sème la plante la plus indispensable à la vie, celle de la culture contre les ravages de l’ignorance : Jean-Lou Guérin, animateur de nombreux ateliers d’écriture en France et passeur de littérature contemporaine, décédé en juillet à l’âge de 80 ans, avait consacré les vingt dernières années de sa vie aux mardis littéraires du café de la Mairie place Saint-Sulpice dans le 6e arrondissement. Il s’agissait d’un personnage de roman, comme l’a dit Pierrette Fleutiaux par la voix d’une écrivaine présente mardi dernier à la réunion commémorative : presque complètement effacé, il donnait très généreusement aux autres… Lors de chaque rendez-vous, comme à ce dernier, cette salle à l’étage du café de la Mairie affichait désormais le même air désenchanté et infatigable de son gardien et maître Jean-Lou Guérin : un air décalé et tout à fait indifférent aux attitudes exclusives du monde littéraire parisien.
Ce ne sont pas forcément le temps ni les lois inexorables de la nature qui effacent les traces des bienfaits des êtres humains. Ce sont les humains mêmes les seuls responsables de destructions souvent irréversibles !

Je suis donc, hélas, un mauvais connaisseur de différentes espèces d’arbres qui peuplent le monde que j’ai portant traversé — en train, en voiture ou à pied — avec des élans d’amour sincère et même d’enthousiasme pour ces êtres gentils et parfois sévères sans lesquels il n’y aurait pas d’aubes ni de couchants à retenir dans notre petite mémoire intime.
Comme je viens de le dire, je connais assez bien les pins, leurs aiguilles et leurs fruits, l’odeur et la saveur intime de leur résine.
Pendant les vacances dans le sud de la Toscane, on m’amenait « au bois ». Il s’agissait d’un vaste bois sombre de châtaigniers, dont j’ai appris à aimer les branches généreuses et les fruits qui devaient attendre l’automne et l’hiver pour être mangés.
En montant vers le sommet du mont Amiata, marqué par une grande croix blanche, on traversait un bois moins épais et impénétrable, rythmé par la noble présence des hêtres…
Je ne connaissais pas encore l’incontournable personnage de Tityre, que Virgile nous décrit confortablement installé au-dessus des frondes d’un hêtre lui offrant un toit. Avec toutes ces commodités, Tityre ne pouvait avoir qu’un esprit rêveur, tandis que son âme se perdait volontiers dans la contemplation des merveilles de la nature :

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi,
mollement étendu sous l’ombrage, tu apprends aux forêts
à répéter le nom de la belle Amaryllis… (2)

Plus tard, ayant atteint désormais l’âge adulte, j’ai fréquenté assez régulièrement la montagne que j’ai pendant longtemps préférée à la mer… à ces plages brûlantes où j’avais quelquefois traîné, fauve et maladroit, au milieu de femmes insaisissables et indifférentes. Dans les Dolomites, le roi c’était le sapin, se mariant toujours à des prés moelleux et ondulés où j’aimais me rouler à l’infini…
Oui, bien sûr, même un rat de ville comme moi peut vanter d’infinies expériences de vie ayant un arbre pour complice !
J’ai donc frôlé de la tête des saules pleureurs, j’ai mangé les fleurs des glycines, j’ai profité de l’ombre des amandiers dans le parc-campagne de Villa Ghigi aux portes de Bologne…
Et finalement, j’ai séjourné pendant des années dans une petite villa avec jardin auprès de la mer, à cinquante kilomètres de Rome, où trônait un chêne aux feuilles luxuriantes qui nous faisait cadeau d’une ombre parfaite et constante…
Comme celui du Gianicolo, où Torquato Tasso se rendait en pèlerinage pour s’abstraire un peu de ses obsessions, le chêne de mon beau-père Arnoldo tombait souvent malade… mais chaque été, grâce aux soins incomparables de son propriétaire, il renaissait de ses cendres dans un triomphe de reflets et d’agréables bruissements…

Malgré ces expériences non abouties et parfois frustrantes, les arbres sont au centre, depuis toujours, d’un monde fantastique que je me suis forgé moi-même, en m’autorisant entre autres une bizarre rêverie : en me faufilant dans le personnage de Virgile, Tityre, endormi au-dessus de larges frondaisons de son hêtre, je rêve de temps en temps à une exploration indiscrète et irrévérencieuse parmi les branches de mon arbre généalogique..
Contre lequel, inévitablement, je ferai naufrage…

Giovanni Merloni

1) Du 18 au 20 octobre 1974, Georges Perec s’y installe à différentes heures et note tout ce qu’il observe sur la place, attendant l’instant où il n’y aurait plus rien à dire. Cela donne Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. https://www.terresdecrivains.com/Le-Cafe-de-la-Mairie

2) Virgile, Les Bucoliques, Églogue I

Retour à l’essentiel (La pointe de l’iceberg n. 5)

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Giovanni Merloni, Doppia coppia, aquarelle sur papier, 1970

Retour à l’essentiel

À la veille de ma première exposition (Forlì, 7-17 avril 1973) — quand je ne connaissais que le papier, le stylo à l’encre de Chine, les pastels et les encres aquarelles (les « ecoline » Talens) des dessins d’urbanisme —, j’avais rédigé la suivante autoprésentation : « Romain, 27 ans, architecte, Giovanni Merloni n’est pas un peintre traditionnel, il n’appartient à aucune école. Il ne se déclare pas non plus d’avant-garde : autodidacte, cette forme d’expression devient prétexte pour révéler à lui-même et aux autres un monde complexe et difficile, informel et en même temps laborieusement dessiné. Ainsi ces peintures semblent nées du hasard, comme par hasard naît un homme, un fleuve, une couleur, un contraste, un traumatisme adolescent, une introversion fantastique. Un dessin squelettique et redondant à la fois découvre tout ensemble l’anxiété de l’approche et de la conquête. Ces peintures ne représentent pas une autobiographie, mais un rêve où s’invitent les vacances libératrices d’un univers introverti, sombre et délirant. Ces peintures sont le fruit de contrastes plutôt que de passions, d’angoisses et non de mythes, de ressemblances et non d’identités. »

Giovanni Merloni, Il mazzo di fiori, aquarelle sur papier, 1971

45 ans après, mon parcours artistique s’affiche, somme tout, cohérent à cette première révélation, fidèle au but primordial de retrouver « notre temps perdu » pour le fixer brusquement et nonchalamment dans la dimension sans temps de la peinture et du dessin…

Au début des années 1970, à Rome, j’ètais surtout influencé par des peintres italiens, tels Sironi, Maccari, Vespignani et Ennio Calabria, tandis que dans les années de Bologne (1972-1978), se déclencha en moi une véritable explosion expressionniste : ma peinture « émotionnelle » et mon dessin « ironique » étaient désormais influencés par l’expressionnisme allemand de Munch à Grosz. Je fus marqué ensuite par la recherche graphique très poussée que demandait l’illustration du Roland furieux de l’Ariocste — où je commençai à manifester un style plus personnel — et, à côté, par une activité, non moins importante, de créateur de collages et d’affiches.

J’ai dû attendre quelques années depuis ma rentrée à Rome, en 1983, pour entamer finalement — à côté des aquarelles et des dessins que je réalisais au jour le jour — la saison décisive de la peinture à l’huile sur toile, suivant librement mes propres thèmes privilégiés (la femme, le couple, le théâtre, le cirque ou les vicissitudes abruptes de la vie), ou alors commentant librement des œuvres littéraires ou musicales majeures. Cependant, ces textes et prétextes ne sont pas les seuls responsables de mon parcours expressif, qui ressent de la suggestion subliminale de plusieurs maîtres — de Paul Klee à Chagall ou alors de l’extraordinaire fusion de l’abstrait et du figuratif dans l’œuvre des futuristes russes tels Michel Larionov et Nathalie Gontcharova —, de différentes techniques expérimentées et finalement de l’affrontement sans exclusion de coups entre le dessin et les couleurs.

Giovanni Merloni, Angelina, dessin numérique, 2003

Au passage de l’année 2000, la découverte de la peinture acrylique et l’évolution foudroyante des outils pour la création d’images numériques ont déclenché en moi une longue période d’expérimentation, qui a continué pendant les premières années de mon installation à Paris.
Ici, après deux expositions d’essai (2010 et 2012) j’ai beaucoup profité de mon site-blog « le portrait inconscient » ainsi que de ma présence sur Twitter pour montrer au fur et à mesure ma dernière production, où les collages numériques s’ajoutent sans complexes aux acryliques et aux autres formes traditionnelles d’expressions.
Sans trahir mon inspiration de fond, mon but primordial est dorénavant celui d’un « retour à l’essentiel », à une peinture de plus en plus épurée, où nos semblables cessent d’être les personnages d’une tragédie kafkaïenne ou d’un cirque cher à Fellini, pour devenir les modèles vivants d’un monde qui défie les contraintes et les difficultés quotidiennes pour aller dignement à la rencontre de son propre destin.

Giovanni Merloni

Il suffit qu’au balcon de la nuit je me penche.. (rencontre avec Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod)

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Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod vendredi 21 septembre, à Paris

Il suffit qu’au balcon de la nuit je me penche.. (rencontre avec Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod)

Le dernier vendredi 21 septembre, avec grand émoi, j’ai participé à une extraordinaire réunion des Poètes sans frontières, association culturelle et humanitaire à la fois, se déroulant dans un accueillant local auprès du bassin de la Villette dans le 19e arrondissement.
C’était la première fois que Vital Heurtebize animait une rencontre de poètes à Paris après sa démission de l’association des Poètes français dont il a été l’incontournable Président pendant plus que vingt années.
À l’ordre du jour de cette « assemblée d’amis », il y avait la présentation du dernier recueil de poèmes de Jean-Noël Cuénod, chroniqueur judiciaire et grand reporter à la « Tribune de Genève » ainsi qu’écrivain et poète reconnu : « En État d’urgence », sorti en 2017 chez les Éditions de La Nouvelle Pléiade, Grand Prix de poésie des Jeux floraux du Béarn 2017, est un profond et lucide reportage poétique de ce qui s’est passé à Paris — et notamment dans la place de la République qui venait juste d’être transformée et livrée à son rôle de pôle citoyen majeur — dans l’un des moments les plus tragiques de notre histoire récente, marqués chronologiquement par le massacre du Bataclan du 13 novembre 2015 et le début de la Nuit début, quatre mois plus tard, le 31 mars 2016. Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod vendredi 21 septembre, à Paris

La présence, à côté de Vital Heurtebize, de Jean-Noël Cuénod, avec son livre juste et dense d’interrogations passionnantes, constituait déjà, en elle-même, la preuve de l’existence d’une profonde affinité, liant ces deux hommes hors du commun, qui allait même au-delà de l’œuvre extraordinaire de chacun d’eux : le même impératif moral et la même conscience face à nos collectivités menacées de régression dans la barbarie :
« La destinée collective et le destin individuel, affirme Jean-Noël Cuénod, se bousculent, se pénètrent… Agir sur ce qui doit être balayé pour faire advenir un monde où l’humain cessera enfin d’être écrasé par le Système cupide ».
« Le poète, dit Vital Heurtebize dans son commentaire au recueil de Cuénod, ne cessera jamais de croire en l’Homme, mais au prix de combien de désillusions ! Une vague d’amour passera toujours et repassera sur nos désespérances, et s’il n’en reste rien “qu’un peu de sel à nos âmes”, remercions-en le poète : il nous a montré la voie de l’honneur. » Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod vendredi 21 septembre, à Paris

En fait, la rentrée d’automne des Poètes sans frontières a marqué un tournant. Qu’est-il est arrivé, avant ? Qu’est-ce qu’on s’attend pour le futur ?
On a entendu Vital Heurtebize poser des questions essentielles, voire existentielles, à Jean-Noël Cuénod. On a entendu le poète « invité » exprimer son ressenti sur les événements qui ont bouleversé Paris et la France et demeurent lourdement présents dans notre quotidien de plus en plus hanté d’inquiétudes. On a entendu ce journaliste sensible et honnête développer des analyses, notamment sur la question épineuse de l’état d’urgence et de la Babel des propos contradictoires que nous ont livrés les Nuits debout place de la République…
Ensuite, on a entendu la voix sublime de Claire Dutrey, absorbée et nette, lire un extrait qu’on ne pouvait plus efficace et poétique à la fois :

« … Nuit Debout s’est couchée sans attendre son Grand Soir. Le flot de paroles n’a rien irrigué. Nous sommes toujours aussi secs. Et la place de la République a été nettoyée de tous les signes de la tristesse collective. Peluches, poèmes, fleurs, drapeaux, bougies qui faisaient luire des larmes les visages ne sont plus que détritus emportés par la voirie. Les derniers attentats ont recouvert les premiers d’une épaisse couche de salive et d’images.
L’état d’urgence, lui, reste permanent. Mais c’est d’un autre état et d’une autre urgence qu’il s’agit désormais. L’état d’urgence saisit tout être qui est traversé comme un éclair par la certitude de sa mort à plus ou moins brève échéance. Oh, certes, il se savait mortel, mais ce n’était qu’une idée chassée d’un revers de main comme une mouche inopportune. Et puis, l’éclair est tombé… tout est devenu urgence

La place de la République s’est vidée comme une piscine. Il ne reste que des pigeons sautillants et le reflet des nuages qui fait bouger les flaques. En haut, que se passe-t-il ? »

Jean-Noël Cuénod

Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod vendredi 21 septembre, à Paris

Où est-elle la lumière ?
Et les poètes, que sont-ils devenus ?
Est-ce qu’un poète est toujours inspiré par la lumière, voire par l’honnêteté de l’esprit et l’intransigeance de l’âme ?
Dans l’une de ses réponses aux questions de Vital Heurtebize, Jean-Noël Cuénod avait dit aimer les poètes où l’on découvre la lumière. Et voilà que la lumière, synthèse des innombrables couleurs de l’existence, jaillit dans son texte « au ventre » de la vie :

« … Et les fumées du matin
Cachent encore des mystères

Nous respirons la poussière
Comme l’univers aspire
Ses planètes ses soleils
Pour en faire des trous noirs

Au ventre la lumière !
Des astres courent en nous… »

Jean-Noël Cuénod

 Vital Heurtebize et Claire Dutrey vendredi 21 septembre, à Paris

Tous les présents à cette réunion connaissaient les événements traumatiques qui avaient amené Vital Heurtebize à se séparer de sa créature la plus chérie. Oui, bien sûr, la Société des Poètes français existe depuis plus qu’un siècle, désormais. Mais c’est Vital Heurtebize qui l’a remise debout après une période de crise profonde. Cet homme généreux et combatif n’a fait que donner aux autres, se chargeant de toutes les besognes, de façon que l’association vive librement en multipliant ses initiatives en France et ailleurs. Il a d’ailleurs le grand mérite d’avoir cueilli au vol l’occasion d’un don à l’association pour qu’elle s’achète un siège, et c’est donc grâce à lui que depuis des années les Poètes français disposent, dans le quartier de l’Odéon, de cet Espace Mompezat dont des cohues de poètes et d’artistes ont pu profiter pour se rencontrer et se faire connaître.
Vital Heurtebize, voyant s’approcher un âge plus avancé, avait décidé un beau jour de passer le relais de la Présidence de l’association, sans pour autant se dérober à son rôle de guide, à son devoir de présence charismatique…
Tout en faisant partie moi aussi de cette association, je m’en étais éloigné les derniers temps pour une série de raisons personnelles, donc je ne connais pas les circonstances qui ont occasionné, comme on dit, la « conventio ad excludendum » qui a privé la Société des Poètes français de son homme meilleur.
Cependant, la déchirure a été sans doute violente et injuste, si Vital Heurtebize, dans son dernier recueil poétique, « Sur le Parvis du Temple », Éditions de La Nouvelle Pléiade, 2018, a finalement rendu public son effroi :

 .                          Claire Dutrey vendredi 21 septembre, à Paris

« Que sont “mes amis” devenus ?

Tous ces poètes que naguère j’ai connus,
des bruns, des blonds, plus ou moins grands, des gros, des maigres,
qui sont partis et jamais ne sont revenus ?…
Partis sur des propos envers moi plutôt aigres :

Me jetant à la face, un… mot, et s’en allant,
après m’avoir longtemps vénéré comme un maître,
avec mépris, ils m’ont privé de leur talent
que je n’avais pas su, selon eux, reconnaître… »

Vital Heurtebize

Oui, les poètes sont des hommes comme les autres. Et s’ils prêchent plus que les autres les bons sentiments, dont évidemment la fraternité, la solidarité, le respect, ils peuvent être plus que tant d’autres lâches et mesquins. Surtout quand ils sont en troupeau, comme les chiens et les loups, ils peuvent bien arriver à se passer du devoir de reconnaissance envers leurs pères et leurs mères !
Il m’est difficile de croire que des personnes que j’ai connues à l’espace des poètes français ont pu oublier ce que Vital Heurtebize a fait pour tout un chacun ainsi que pour la poésie française. Mais cela est arrivé, et il faut bien en prendre acte…

 .                        Vital Heurtebize vendredi 21 septembre, à Paris

L’avenir

Quand il faut s’arrêter, c’est bien simple, on s’arrête !
On lâche les brancards sans honte ni remords,
car on a su tirer assez loin la charrette
comme le cheval blanc que nous chante Paul Fort.

Sur le bord de la route on pose sa besace,
un maigre baluchon, mais devenu trop lourd,
il se trouvera bien quelqu’un qui le ramasse :
déjà, de toute part, on se presse, on accourt…

Tu verras ton labour dénigré tout de suite,
toi-même relégué parmi les vieux croûtons :
c’est qu’il faut du tableau gommer ta réussite…
N’avais-tu pas écrit naguère, « les gloutons » ?

Ils sont tous là ! prêts à griffer et prêts à mordre :
assoiffés de paraître, affamés de pouvoir,
ils vont sur ton passé répandre leur désordre…
« Le passé ! Circulez ! il n’y a rien à voir ! »

Va ! ne nous montre plus ces sourires moroses :
à quoi bon refuser qu’on te mette au placard ?
Dénigrer, condamner, c’est dans l’ordre des choses :
Les Fleurs de Baudelaire ont toujours leur Pinard.

Détourne ton regard de ce monde putride
pense à ton avenir et ne pense qu’à lui !
Sous ses lauriers ton front n’a pas pris une ride,
l’avenir n’attend pas : pour toi, c’est aujourd’hui.

Vital Heurtebize

Vendredi dernier, l’avenir est arrivé. Vital Heurtebize a retrouvé ses amis poètes les plus fidèles. D’autres reviendront, avec ce même enthousiasme de retrouver en cet homme bon et même trop démocratique leur repère et leur vie même.
Au bout de la rencontre, Claire Dutrey nous a fait cadeau de l’une de ses interprétations les plus spontanées, en nous livrant l’essence magique d’un poème particulièrement « vital » et touchant de Vital Heurtebize, où une « lumière blanche » nous amène l’écho solennel d’un amour extrême, très proche du divin :

La lumière blanche

Au balcon de la nuit, chaque soir, je me penche
et, chaque soir, je suis saisi du même émoi :
Je retrouve aussitôt cette lumière blanche,
et vive, et qui m’attend, et n’est là que pour moi !

Car elle est là, fidèle, à ma vie attachée
comme autour de mon corps une écharpe sans fin
qui me relie à mon existence passée
et m’entraîne vers l’autre inscrite à mon destin.

Et je suis là comme tulipe sur sa tige
que balancent des vents venus de nulle part.
Le vide sidéral me donne le vertige
et le froid perce sur mes haillons de vieillard…

Cette lumière est-elle blanche ? Je l’ignore !
je parle à l’infini ma langue de nabot.
Est-elle vive ? Elle est je crois bien plus encore !
Mais pour le dire, hélas, je n’ai pas d’autre mot.

Mais je sais qu’elle est là, pour moi, sans aucun doute
elle franchit d’un trait les mondes inouïs,
elle trace pour moi, dans l’univers, ma route
vers l’Ultime qui s’ouvre à mes yeux éblouis…

C’est ainsi chaque soir, cette lumière, blanche
et vive, me saisit et m’attache à ses pas :
il suffit qu’au balcon de la nuit je me penche…
Un soir je partirai mais ne reviendrai pas.

Vital Heurtebize

Claire Dutrey lit Vital Heurtebize (vidéo)

Giovanni Merloni