« Abruptement, l’arbre rêvé m’abrite… » (Extrait de la Ronde du 15 septembre 2018)

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Aujourd’hui, je publie un texte que j’avais écrit pour la Ronde du 15 septembre dernier, autour du thème de l’Arbre, publié ce jour-là sur « Promenades en ailleurs », le blog de Marie-Christine Grimard (@GrimardC).
G.M.

« Abruptement, l’arbre rêvé m’abrite… »

Est-ce que je vivais vraiment heureux auprès de mon arbre ? Vivais-je pour de bon, avec mes confrères et compatriotes d’un monde prétendu meilleur, dans un véritable paradis terrestre ?
Est-il juste et généreux, envers les nouvelles générations et tous ceux qui en sont concernés, de fermer les yeux pour ne pas voir les erreurs et les horreurs de l’actualité et se réfugier dans la nostalgie d’un passé désormais révolu, s’obstinant à le juger coûte que coûte propice à l’insouciance de belles espérances ?
Je ne crois pas que ce soit juste de prétendre trop, lorsqu’on se rend au pied de l’arbre de la vie pour y rechercher quelques fruits comestibles ainsi que quelques traces du passage d’êtres sages et civilisés qui s’occuperont de nous au moment de notre trépas.
Il n’y aura jamais de paradis sur terre, parce que la terre ne nous appartient que provisoirement, toute revendication de propriété s’accrochant en fait moins à un droit qu’à un privilège… tandis que l’arbre du Bien et du Mal ne cessera jamais d’agiter ses branches immenses comme autant de doigts levés en signe de reproche pour nos inépuisables faiblesses.
Aucun paradis, alors. Cependant, puisque les arbres existent et, malgré tout, résistent, nous n’allons pas non plus plonger dans l’enfer, pour l’instant !
Toutes les fois que j’emprunte rue de la Fidélité pour me rendre rue de Paradis — où je trouve, sinon une oasis de paix, un peu de calme par rapport au tourbillon des voix et des corps que j’entends défiler dans les rues adjacentes — je rattrape quelques-unes de mes rêveries perdues.
Contrairement à Jean-Jacques, je me promène sur des planches incohérentes au milieu d’un paysage de pierre et goudron et c’est tout à fait logique que la rue de Paradis soit presque totalement dépourvue d’arbres… Cependant, de ces décors aux infinies nuances du blanc et du gris, jaillit toujours la plante encourageante et colorée d’un arbre hardi et prolifique, prêt à m’offrir un toit et un lit :

« Abruptement, l’arbre rêvé m’abrite
M’offrant gratuitement un confortable gîte. »

Étendu là-dessous, je n’aurai pas peur de la foudre ni de la pomme empoisonnée qui pourrait tomber brusquement sur ma tête.
D’ailleurs, j’ai toujours été un rat de ville, habitué dès la plus tendre enfance à me rendre par d’allègres traversées dans les rares jardins que les rois et les reines avaient bâtis pour leur propre plaisir. Et je me rends avec dévotion et reconnaissance dans les grands ou petits squares que le baron Haussmann a eu la gentillesse d’offrir aux Parisiens pour se faire pardonner ses brutales (ô combien clairvoyantes) destructions. Dans mon vocabulaire citoyen, le mot « boulevard » (« viale », en Italie) a toujours représenté, rien qu’à le prononcer, une promesse de liberté pour les poumons et les yeux. Encore plus suggestives, dans le souvenir enfantin ce sont les enfilades d’arbres séculaires qui bordent les fleuves et les doubles rangées d’arbres au tronc peint en blanc qui accompagnent les routes principales hors de la ville…
Pourtant, les arbres qui résistaient à la pollution dans la ville de Rome, tout comme leurs confrères qui embellissaient ses routes aux noms élégants (Aurelia, Cassia, Flaminia, Salaria, Tiburtina, Appia…) n’étaient pour moi que des témoins de la nature, des ambassadeurs pris au piège faisant un jour partie d’un immense royaume caché ou peu connu.

Né à dix minutes de la célèbre Villa Borghese, j’ai habité dans une périphérie sans arbres, me voyant obligé de me contenter des grandes ombrelles des pins de viale delle Medaglie d’oro ou alors de la petite pinède autour du fort Trionfale tout en haut : juste un échantillon — où j’ai découvert plus tard des endroits « panoramiques » tout à fait inattendus — par rapport à la glorieuse pinède de Ravenne ou à celle que Giuseppe Garibaldi récréa dans son île de Caprera…
L’image du « héros de deux mondes » qui s’efface dans son exil travailleur et plante un à un les pins d’une immense pinède, évoque forcément le berger Elzéard Bouffierle de Jean Giono, cet homme qui consacrait tout son temps et même son désir de communiquer avec les autres à cette course contre le temps de redonner les arbres à la terre qui en avait été privée…

Cela a été une initiative de Jean-Lou Guérin, patron des mardis littéraires au café de la Mairie de la place Saint-Sulpice, celle de faire poser l’inscription ci-dessus dans la terrasse du café que Georges Perec avait intensément fréquenté en octobre 1974 (1)

Par une simple association d’idées, je cours de ces jours, avec esprit reconnaissant, à un homme qui « plantait les livres », œuvrant de toutes ses forces pour que la parole écrite circule et sème la plante la plus indispensable à la vie, celle de la culture contre les ravages de l’ignorance : Jean-Lou Guérin, animateur de nombreux ateliers d’écriture en France et passeur de littérature contemporaine, décédé en juillet à l’âge de 80 ans, avait consacré les vingt dernières années de sa vie aux mardis littéraires du café de la Mairie place Saint-Sulpice dans le 6e arrondissement. Il s’agissait d’un personnage de roman, comme l’a dit Pierrette Fleutiaux par la voix d’une écrivaine présente mardi dernier à la réunion commémorative : presque complètement effacé, il donnait très généreusement aux autres… Lors de chaque rendez-vous, comme à ce dernier, cette salle à l’étage du café de la Mairie affichait désormais le même air désenchanté et infatigable de son gardien et maître Jean-Lou Guérin : un air décalé et tout à fait indifférent aux attitudes exclusives du monde littéraire parisien.
Ce ne sont pas forcément le temps ni les lois inexorables de la nature qui effacent les traces des bienfaits des êtres humains. Ce sont les humains mêmes les seuls responsables de destructions souvent irréversibles !

Je suis donc, hélas, un mauvais connaisseur de différentes espèces d’arbres qui peuplent le monde que j’ai portant traversé — en train, en voiture ou à pied — avec des élans d’amour sincère et même d’enthousiasme pour ces êtres gentils et parfois sévères sans lesquels il n’y aurait pas d’aubes ni de couchants à retenir dans notre petite mémoire intime.
Comme je viens de le dire, je connais assez bien les pins, leurs aiguilles et leurs fruits, l’odeur et la saveur intime de leur résine.
Pendant les vacances dans le sud de la Toscane, on m’amenait « au bois ». Il s’agissait d’un vaste bois sombre de châtaigniers, dont j’ai appris à aimer les branches généreuses et les fruits qui devaient attendre l’automne et l’hiver pour être mangés.
En montant vers le sommet du mont Amiata, marqué par une grande croix blanche, on traversait un bois moins épais et impénétrable, rythmé par la noble présence des hêtres…
Je ne connaissais pas encore l’incontournable personnage de Tityre, que Virgile nous décrit confortablement installé au-dessus des frondes d’un hêtre lui offrant un toit. Avec toutes ces commodités, Tityre ne pouvait avoir qu’un esprit rêveur, tandis que son âme se perdait volontiers dans la contemplation des merveilles de la nature :

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi,
mollement étendu sous l’ombrage, tu apprends aux forêts
à répéter le nom de la belle Amaryllis… (2)

Plus tard, ayant atteint désormais l’âge adulte, j’ai fréquenté assez régulièrement la montagne que j’ai pendant longtemps préférée à la mer… à ces plages brûlantes où j’avais quelquefois traîné, fauve et maladroit, au milieu de femmes insaisissables et indifférentes. Dans les Dolomites, le roi c’était le sapin, se mariant toujours à des prés moelleux et ondulés où j’aimais me rouler à l’infini…
Oui, bien sûr, même un rat de ville comme moi peut vanter d’infinies expériences de vie ayant un arbre pour complice !
J’ai donc frôlé de la tête des saules pleureurs, j’ai mangé les fleurs des glycines, j’ai profité de l’ombre des amandiers dans le parc-campagne de Villa Ghigi aux portes de Bologne…
Et finalement, j’ai séjourné pendant des années dans une petite villa avec jardin auprès de la mer, à cinquante kilomètres de Rome, où trônait un chêne aux feuilles luxuriantes qui nous faisait cadeau d’une ombre parfaite et constante…
Comme celui du Gianicolo, où Torquato Tasso se rendait en pèlerinage pour s’abstraire un peu de ses obsessions, le chêne de mon beau-père Arnoldo tombait souvent malade… mais chaque été, grâce aux soins incomparables de son propriétaire, il renaissait de ses cendres dans un triomphe de reflets et d’agréables bruissements…

Malgré ces expériences non abouties et parfois frustrantes, les arbres sont au centre, depuis toujours, d’un monde fantastique que je me suis forgé moi-même, en m’autorisant entre autres une bizarre rêverie : en me faufilant dans le personnage de Virgile, Tityre, endormi au-dessus de larges frondaisons de son hêtre, je rêve de temps en temps à une exploration indiscrète et irrévérencieuse parmi les branches de mon arbre généalogique..
Contre lequel, inévitablement, je ferai naufrage…

Giovanni Merloni

1) Du 18 au 20 octobre 1974, Georges Perec s’y installe à différentes heures et note tout ce qu’il observe sur la place, attendant l’instant où il n’y aurait plus rien à dire. Cela donne Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. https://www.terresdecrivains.com/Le-Cafe-de-la-Mairie

2) Virgile, Les Bucoliques, Églogue I

Retour à l’essentiel (La pointe de l’iceberg n. 5)

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Giovanni Merloni, Doppia coppia, aquarelle sur papier, 1970

Retour à l’essentiel

À la veille de ma première exposition (Forlì, 7-17 avril 1973) — quand je ne connaissais que le papier, le stylo à l’encre de Chine, les pastels et les encres aquarelles (les « ecoline » Talens) des dessins d’urbanisme —, j’avais rédigé la suivante autoprésentation : « Romain, 27 ans, architecte, Giovanni Merloni n’est pas un peintre traditionnel, il n’appartient à aucune école. Il ne se déclare pas non plus d’avant-garde : autodidacte, cette forme d’expression devient prétexte pour révéler à lui-même et aux autres un monde complexe et difficile, informel et en même temps laborieusement dessiné. Ainsi ces peintures semblent nées du hasard, comme par hasard naît un homme, un fleuve, une couleur, un contraste, un traumatisme adolescent, une introversion fantastique. Un dessin squelettique et redondant à la fois découvre tout ensemble l’anxiété de l’approche et de la conquête. Ces peintures ne représentent pas une autobiographie, mais un rêve où s’invitent les vacances libératrices d’un univers introverti, sombre et délirant. Ces peintures sont le fruit de contrastes plutôt que de passions, d’angoisses et non de mythes, de ressemblances et non d’identités. »

Giovanni Merloni, Il mazzo di fiori, aquarelle sur papier, 1971

45 ans après, mon parcours artistique s’affiche, somme tout, cohérent à cette première révélation, fidèle au but primordial de retrouver « notre temps perdu » pour le fixer brusquement et nonchalamment dans la dimension sans temps de la peinture et du dessin…

Au début des années 1970, à Rome, j’ètais surtout influencé par des peintres italiens, tels Sironi, Maccari, Vespignani et Ennio Calabria, tandis que dans les années de Bologne (1972-1978), se déclencha en moi une véritable explosion expressionniste : ma peinture « émotionnelle » et mon dessin « ironique » étaient désormais influencés par l’expressionnisme allemand de Munch à Grosz. Je fus marqué ensuite par la recherche graphique très poussée que demandait l’illustration du Roland furieux de l’Ariocste — où je commençai à manifester un style plus personnel — et, à côté, par une activité, non moins importante, de créateur de collages et d’affiches.

J’ai dû attendre quelques années depuis ma rentrée à Rome, en 1983, pour entamer finalement — à côté des aquarelles et des dessins que je réalisais au jour le jour — la saison décisive de la peinture à l’huile sur toile, suivant librement mes propres thèmes privilégiés (la femme, le couple, le théâtre, le cirque ou les vicissitudes abruptes de la vie), ou alors commentant librement des œuvres littéraires ou musicales majeures. Cependant, ces textes et prétextes ne sont pas les seuls responsables de mon parcours expressif, qui ressent de la suggestion subliminale de plusieurs maîtres — de Paul Klee à Chagall ou alors de l’extraordinaire fusion de l’abstrait et du figuratif dans l’œuvre des futuristes russes tels Michel Larionov et Nathalie Gontcharova —, de différentes techniques expérimentées et finalement de l’affrontement sans exclusion de coups entre le dessin et les couleurs.

Giovanni Merloni, Angelina, dessin numérique, 2003

Au passage de l’année 2000, la découverte de la peinture acrylique et l’évolution foudroyante des outils pour la création d’images numériques ont déclenché en moi une longue période d’expérimentation, qui a continué pendant les premières années de mon installation à Paris.
Ici, après deux expositions d’essai (2010 et 2012) j’ai beaucoup profité de mon site-blog « le portrait inconscient » ainsi que de ma présence sur Twitter pour montrer au fur et à mesure ma dernière production, où les collages numériques s’ajoutent sans complexes aux acryliques et aux autres formes traditionnelles d’expressions.
Sans trahir mon inspiration de fond, mon but primordial est dorénavant celui d’un « retour à l’essentiel », à une peinture de plus en plus épurée, où nos semblables cessent d’être les personnages d’une tragédie kafkaïenne ou d’un cirque cher à Fellini, pour devenir les modèles vivants d’un monde qui défie les contraintes et les difficultés quotidiennes pour aller dignement à la rencontre de son propre destin.

Giovanni Merloni

Il suffit qu’au balcon de la nuit je me penche.. (rencontre avec Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod)

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Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod vendredi 21 septembre, à Paris

Il suffit qu’au balcon de la nuit je me penche.. (rencontre avec Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod)

Le dernier vendredi 21 septembre, avec grand émoi, j’ai participé à une extraordinaire réunion des Poètes sans frontières, association culturelle et humanitaire à la fois, se déroulant dans un accueillant local auprès du bassin de la Villette dans le 19e arrondissement.
C’était la première fois que Vital Heurtebize animait une rencontre de poètes à Paris après sa démission de l’association des Poètes français dont il a été l’incontournable Président pendant plus que vingt années.
À l’ordre du jour de cette « assemblée d’amis », il y avait la présentation du dernier recueil de poèmes de Jean-Noël Cuénod, chroniqueur judiciaire et grand reporter à la « Tribune de Genève » ainsi qu’écrivain et poète reconnu : « En État d’urgence », sorti en 2017 chez les Éditions de La Nouvelle Pléiade, Grand Prix de poésie des Jeux floraux du Béarn 2017, est un profond et lucide reportage poétique de ce qui s’est passé à Paris — et notamment dans la place de la République qui venait juste d’être transformée et livrée à son rôle de pôle citoyen majeur — dans l’un des moments les plus tragiques de notre histoire récente, marqués chronologiquement par le massacre du Bataclan du 13 novembre 2015 et le début de la Nuit début, quatre mois plus tard, le 31 mars 2016. Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod vendredi 21 septembre, à Paris

La présence, à côté de Vital Heurtebize, de Jean-Noël Cuénod, avec son livre juste et dense d’interrogations passionnantes, constituait déjà, en elle-même, la preuve de l’existence d’une profonde affinité, liant ces deux hommes hors du commun, qui allait même au-delà de l’œuvre extraordinaire de chacun d’eux : le même impératif moral et la même conscience face à nos collectivités menacées de régression dans la barbarie :
« La destinée collective et le destin individuel, affirme Jean-Noël Cuénod, se bousculent, se pénètrent… Agir sur ce qui doit être balayé pour faire advenir un monde où l’humain cessera enfin d’être écrasé par le Système cupide ».
« Le poète, dit Vital Heurtebize dans son commentaire au recueil de Cuénod, ne cessera jamais de croire en l’Homme, mais au prix de combien de désillusions ! Une vague d’amour passera toujours et repassera sur nos désespérances, et s’il n’en reste rien “qu’un peu de sel à nos âmes”, remercions-en le poète : il nous a montré la voie de l’honneur. » Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod vendredi 21 septembre, à Paris

En fait, la rentrée d’automne des Poètes sans frontières a marqué un tournant. Qu’est-il est arrivé, avant ? Qu’est-ce qu’on s’attend pour le futur ?
On a entendu Vital Heurtebize poser des questions essentielles, voire existentielles, à Jean-Noël Cuénod. On a entendu le poète « invité » exprimer son ressenti sur les événements qui ont bouleversé Paris et la France et demeurent lourdement présents dans notre quotidien de plus en plus hanté d’inquiétudes. On a entendu ce journaliste sensible et honnête développer des analyses, notamment sur la question épineuse de l’état d’urgence et de la Babel des propos contradictoires que nous ont livrés les Nuits debout place de la République…
Ensuite, on a entendu la voix sublime de Claire Dutrey, absorbée et nette, lire un extrait qu’on ne pouvait plus efficace et poétique à la fois :

« … Nuit Debout s’est couchée sans attendre son Grand Soir. Le flot de paroles n’a rien irrigué. Nous sommes toujours aussi secs. Et la place de la République a été nettoyée de tous les signes de la tristesse collective. Peluches, poèmes, fleurs, drapeaux, bougies qui faisaient luire des larmes les visages ne sont plus que détritus emportés par la voirie. Les derniers attentats ont recouvert les premiers d’une épaisse couche de salive et d’images.
L’état d’urgence, lui, reste permanent. Mais c’est d’un autre état et d’une autre urgence qu’il s’agit désormais. L’état d’urgence saisit tout être qui est traversé comme un éclair par la certitude de sa mort à plus ou moins brève échéance. Oh, certes, il se savait mortel, mais ce n’était qu’une idée chassée d’un revers de main comme une mouche inopportune. Et puis, l’éclair est tombé… tout est devenu urgence

La place de la République s’est vidée comme une piscine. Il ne reste que des pigeons sautillants et le reflet des nuages qui fait bouger les flaques. En haut, que se passe-t-il ? »

Jean-Noël Cuénod

Vital Heurtebize et Jean-Noël Cuénod vendredi 21 septembre, à Paris

Où est-elle la lumière ?
Et les poètes, que sont-ils devenus ?
Est-ce qu’un poète est toujours inspiré par la lumière, voire par l’honnêteté de l’esprit et l’intransigeance de l’âme ?
Dans l’une de ses réponses aux questions de Vital Heurtebize, Jean-Noël Cuénod avait dit aimer les poètes où l’on découvre la lumière. Et voilà que la lumière, synthèse des innombrables couleurs de l’existence, jaillit dans son texte « au ventre » de la vie :

« … Et les fumées du matin
Cachent encore des mystères

Nous respirons la poussière
Comme l’univers aspire
Ses planètes ses soleils
Pour en faire des trous noirs

Au ventre la lumière !
Des astres courent en nous… »

Jean-Noël Cuénod

 Vital Heurtebize et Claire Dutrey vendredi 21 septembre, à Paris

Tous les présents à cette réunion connaissaient les événements traumatiques qui avaient amené Vital Heurtebize à se séparer de sa créature la plus chérie. Oui, bien sûr, la Société des Poètes français existe depuis plus qu’un siècle, désormais. Mais c’est Vital Heurtebize qui l’a remise debout après une période de crise profonde. Cet homme généreux et combatif n’a fait que donner aux autres, se chargeant de toutes les besognes, de façon que l’association vive librement en multipliant ses initiatives en France et ailleurs. Il a d’ailleurs le grand mérite d’avoir cueilli au vol l’occasion d’un don à l’association pour qu’elle s’achète un siège, et c’est donc grâce à lui que depuis des années les Poètes français disposent, dans le quartier de l’Odéon, de cet Espace Mompezat dont des cohues de poètes et d’artistes ont pu profiter pour se rencontrer et se faire connaître.
Vital Heurtebize, voyant s’approcher un âge plus avancé, avait décidé un beau jour de passer le relais de la Présidence de l’association, sans pour autant se dérober à son rôle de guide, à son devoir de présence charismatique…
Tout en faisant partie moi aussi de cette association, je m’en étais éloigné les derniers temps pour une série de raisons personnelles, donc je ne connais pas les circonstances qui ont occasionné, comme on dit, la « conventio ad excludendum » qui a privé la Société des Poètes français de son homme meilleur.
Cependant, la déchirure a été sans doute violente et injuste, si Vital Heurtebize, dans son dernier recueil poétique, « Sur le Parvis du Temple », Éditions de La Nouvelle Pléiade, 2018, a finalement rendu public son effroi :

 .                          Claire Dutrey vendredi 21 septembre, à Paris

« Que sont “mes amis” devenus ?

Tous ces poètes que naguère j’ai connus,
des bruns, des blonds, plus ou moins grands, des gros, des maigres,
qui sont partis et jamais ne sont revenus ?…
Partis sur des propos envers moi plutôt aigres :

Me jetant à la face, un… mot, et s’en allant,
après m’avoir longtemps vénéré comme un maître,
avec mépris, ils m’ont privé de leur talent
que je n’avais pas su, selon eux, reconnaître… »

Vital Heurtebize

Oui, les poètes sont des hommes comme les autres. Et s’ils prêchent plus que les autres les bons sentiments, dont évidemment la fraternité, la solidarité, le respect, ils peuvent être plus que tant d’autres lâches et mesquins. Surtout quand ils sont en troupeau, comme les chiens et les loups, ils peuvent bien arriver à se passer du devoir de reconnaissance envers leurs pères et leurs mères !
Il m’est difficile de croire que des personnes que j’ai connues à l’espace des poètes français ont pu oublier ce que Vital Heurtebize a fait pour tout un chacun ainsi que pour la poésie française. Mais cela est arrivé, et il faut bien en prendre acte…

 .                        Vital Heurtebize vendredi 21 septembre, à Paris

L’avenir

Quand il faut s’arrêter, c’est bien simple, on s’arrête !
On lâche les brancards sans honte ni remords,
car on a su tirer assez loin la charrette
comme le cheval blanc que nous chante Paul Fort.

Sur le bord de la route on pose sa besace,
un maigre baluchon, mais devenu trop lourd,
il se trouvera bien quelqu’un qui le ramasse :
déjà, de toute part, on se presse, on accourt…

Tu verras ton labour dénigré tout de suite,
toi-même relégué parmi les vieux croûtons :
c’est qu’il faut du tableau gommer ta réussite…
N’avais-tu pas écrit naguère, « les gloutons » ?

Ils sont tous là ! prêts à griffer et prêts à mordre :
assoiffés de paraître, affamés de pouvoir,
ils vont sur ton passé répandre leur désordre…
« Le passé ! Circulez ! il n’y a rien à voir ! »

Va ! ne nous montre plus ces sourires moroses :
à quoi bon refuser qu’on te mette au placard ?
Dénigrer, condamner, c’est dans l’ordre des choses :
Les Fleurs de Baudelaire ont toujours leur Pinard.

Détourne ton regard de ce monde putride
pense à ton avenir et ne pense qu’à lui !
Sous ses lauriers ton front n’a pas pris une ride,
l’avenir n’attend pas : pour toi, c’est aujourd’hui.

Vital Heurtebize

Vendredi dernier, l’avenir est arrivé. Vital Heurtebize a retrouvé ses amis poètes les plus fidèles. D’autres reviendront, avec ce même enthousiasme de retrouver en cet homme bon et même trop démocratique leur repère et leur vie même.
Au bout de la rencontre, Claire Dutrey nous a fait cadeau de l’une de ses interprétations les plus spontanées, en nous livrant l’essence magique d’un poème particulièrement « vital » et touchant de Vital Heurtebize, où une « lumière blanche » nous amène l’écho solennel d’un amour extrême, très proche du divin :

La lumière blanche

Au balcon de la nuit, chaque soir, je me penche
et, chaque soir, je suis saisi du même émoi :
Je retrouve aussitôt cette lumière blanche,
et vive, et qui m’attend, et n’est là que pour moi !

Car elle est là, fidèle, à ma vie attachée
comme autour de mon corps une écharpe sans fin
qui me relie à mon existence passée
et m’entraîne vers l’autre inscrite à mon destin.

Et je suis là comme tulipe sur sa tige
que balancent des vents venus de nulle part.
Le vide sidéral me donne le vertige
et le froid perce sur mes haillons de vieillard…

Cette lumière est-elle blanche ? Je l’ignore !
je parle à l’infini ma langue de nabot.
Est-elle vive ? Elle est je crois bien plus encore !
Mais pour le dire, hélas, je n’ai pas d’autre mot.

Mais je sais qu’elle est là, pour moi, sans aucun doute
elle franchit d’un trait les mondes inouïs,
elle trace pour moi, dans l’univers, ma route
vers l’Ultime qui s’ouvre à mes yeux éblouis…

C’est ainsi chaque soir, cette lumière, blanche
et vive, me saisit et m’attache à ses pas :
il suffit qu’au balcon de la nuit je me penche…
Un soir je partirai mais ne reviendrai pas.

Vital Heurtebize

Claire Dutrey lit Vital Heurtebize (vidéo)

Giovanni Merloni

Selfie gothico-sylvique (La contribution de Franck à la ronde de septembre 2018)

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Bienvenus à la Ronde du 15 septembre 2018 ! Cette fois-ci autour de « l’arbre » ou des « arbres ». Avec grand plaisir, j’héberge pour la deuxième fois ici Franck, dont j’apprécie vivement le blog « à l’envi », et le remercie vivement pour sa contribution. 

Selfie gothico-sylvique

Il fait gris, bruine, sombre sous le couvert des grands arbres austères. Les plaques tombales alignées en damier sur leur lit de mousse sont des miroirs sans tain qui, silencieuses, attendent sous les cris sardoniques des corneilles. Nul doute que des racines circulent, de l’èpaisse terre glaiseuse vers les branches, les humeurs gothiques des ancêtres de ces lieux.

A travers les petits carreaux des fenêtres aveugles guettent des ombres. Celles de jeunes filles passionnées, au maintien victorien malgrè une imagination débordante et pétries de romantisme contrarié. Elles guettent, depuis des siècles maintenant, du haut des fenêtres du Parsonage vers le cimetière et l’église en face, à travers les hautes branches dénudées, le galop d’un cavalier qui descendrait de Top Withens vers elles.

A qui vient-il rendre visite, Emilie, Charlotte, Anne ? L’humidité alourdit l’écho, freine l’espoir de voir apparaître, de derrière les futaies, un Heathcliff trempé et radieux.

Hélas, cette apparition diaphane entre les tombes n’est que moi, égotouriste incongru un temps interpellé par le murmure solennel des rêves éffilochés pendus aux branches noires. Entrent en résonnance galop et tronc basilaire, branches issues de l’aorte et des futaies de Wuthering Heights.

« Heathcliff, it’s me, I’m Cathy
I’ve come home, I’m so cold
Let me in through your window ».

Fantôme transparent parmi les ombres, je croise Lord Byron entre les tombes sages, résignées.

Texte et image : Franck

Voilà ci-dessous le tour de la Ronde d’aujourd’hui :

Marie-Noelle BERTRAND
va chez Joseph Frisch https://jfrisch.blog
qui va chez Noel Bertrand http://cluster015.ovh.net/~talipo/
va chez Hélène Verdier  http://simultanees.blogspot.com
va chez Franck Bladou https://alenvi.blog4ever.com/articles
va chez Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com
va chez Marie Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com
va chez Dominique Autrou https://ladistanceaupersonnage.fr
va chez Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com
va chez Guy Deflaux http://wanagramme.blog.lemonde.fr
qui va chez Marie Noelle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.com

Une étrange vision d’ensemble (La pointe de l’iceberg n. 4)

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Une étrange vision d’ensemble

Si mon père aimait Doris Day, ma mère avait une véritable passion pour Gérard Philipe, comme le témoigne une coupure de journal qu’elle gardait au milieu de nombreuses photos de famille assez disparates..
Récemment, suite à un hasard dont je ne suis pas capable de me donner une explication, depuis mon ordinateur avait jailli une espèce de film par images superposées qu’un logiciel ou algorithme très compliqué avait crée tout seul, empruntant depuis mon disque dur, sans façon ni ordre, des images disparates de mon travail de peintre et de ma vie privée, suivant pourtant une logique surprenante, qu’accompagnait une musique aussi silencieuse que touchante, où le vacarme des tambours et des trombes s’alternait à un glissement imperceptible de feuilles de papier et de coulisses de théâtre, avec le résultat de dévoiler à moi-même des choses que je n’aurais jamais crues possibles…

Après une longue hésitation, j’ai décidé qu’il n’y avait rien di vulgaire ni de scandaleux dans un tel étalage automatique et inconscient d’une partie cachée de ma vie passée et finalement avec mon iPad, juste à la veille de sa brusque disparition, j’ai enregistré tout cela dans une vidéo très artisanale : chacun de nous peut subir, sans le savoir, le regard indiscret et parfois inexorable d’un œil extérieur… Mais rarement cet être diabolique et à la limite monstrueux a la générosité de nous dévoiler ses surprenantes découvertes !

Giovanni Merloni

Si vous voulez écouter la musique que j’aurais aimé ajouter à cette séquelle d’images « randon », en cliquant ci-dessous vous entendrez deux morceaux célèbres de « Pat Garret and Billy the Kid » de Bob Dylan.
G.M.

Pourtant, je courais, la main appuyée sur le point rouge du cœur… (La pointe de l’iceberg n. 3)

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« Je faisais des rêves à thème escompté, je ne voulais rêver que d’une seule manière : les mots et les rambardes devaient suivre des marches imprégnées de lumière, tandis que petit à petit, telles des révélations, jailliraient du rêve même des femmes nues…
Pourtant, je courais, la main appuyée sur le point rouge du cœur… je descendais dans la sombre terreur de grottes abruptes où je sentais la lumière s’estomper doucement dans le noir. Et c’était monstrueux de me découvrir renfermé là-dedans, ô combien seul ! »

Nous marchons

Nous marchons
les yeux humides
les rêves cachés
les mains et les cœurs serrés
avec le remords et la peur
de cette joie stupide
qu’on appelle bonheur.

Nous nous regardons
dans les yeux, à travers
une poussière de lumière
qui frôle nos cœurs cachés
et nos mains enchevêtrées
tandis qu’au coin sombre de la rue
nos lèvres inconnues
se rencontrent volontiers.

Giovanni Merloni

Une déconnexion forcée

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Une déconnexion forcée

Comme plusieurs d’entre nous — blogueurs ou simples navigateurs d’Internet — j’ai souvent manifesté mes doutes vis-à-vis de l’immersion totale que demandent les réseaux sociaux, ainsi que ma sincère méfiance au sujet de cette « globalisation » qui hanterait désormais nos pensées et nos actions vitales. Mais je n’ai jamais trouvé la force de me « déconnecter » pour revenir en arrière, en m’engageant dans une reconquête de valeurs plus durables et de rapports plus proches de l’humain.

En fait, dans ma condition d’exilé-immigré d’un pays à l’autre de notre Europe bien-aimée, j’avais besoin de rester « connecté », notamment par le biais de Twitter, à des gens bien réels que j’ai connu en France et qui m’ont aidé, même plus que d’autres amis traditionnels, à me sentir Français, voyant ainsi primés mes efforts dans l’apprentissage de la langue et civilisation de ce pays. En même temps, j’ai gardé « un pied » dans mon pays d’origine, allant de temps en temps retrouver, sur Facebook, les traces visuelles ou verbales de l’existence parallèle de quelques-uns parmi les amis plus chers qui sont restés là, à Rome ou à Bologne, à Naples ou à Gènes, à Perugia ou en Romagne…

Je ne me cache pas que cette « connexion » devient de plus en plus problématique pour moi, au fur et à mesure que des évènements traumatiques frappent mon pays et que je vois mes compatriotes piégés dans la Babel des hurlements croisés, pour la plupart en mauvaise foi, qui empêchent la raison et la bonne volonté de reprendre calmement le dessus.

Si l’Italie de l’époque « berlusconnienne » était sous l’emprise inexorable d’une télévision touche-à-tout, l’Italie occupée par la coalition populiste de droite de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles est à présent soumise à une utilisation du web qui ne laisse aucun espace à la discussion ou à la réflexion.

L’écroulement récent du pont de Morandi à Gènes en est la preuve. Si la Ligue, gouvernant Gènes à plusieurs reprises à l’enseigne de l’indifférence, avait sous-évalué l’urgence de la mise en sécurité du territoire traversé par un viaduc qui ne pouvait plus tenir le poids d’un trafic multiplié pour quatre ou cinq… le parti de Beppe Grillo s’était « battu » pour empêcher que la solution alternative de la « Gronda », envisagée et financée, fût concrètement réalisée !

Malgré l’évidence de graves responsabilités politiques de ces deux partis populistes au pouvoir, il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour voir combien la confusion est alimentée et la recherche des responsabilités accaparée par la simple violence des mots, la ruse aidant de certains professionnels du détournement de l’information qui sont au service des actuels gagnants.

Ce qui se passe en Italie ne diffère pas beaucoup de ce qui s’est passé en Angleterre lors du référendum qui a amené au Brexit, ou alors de ce qui s’est passé dans les États-Unis avec les élections trompeuses de Trump : des utilisations malhonnêtes, anti-démocratiques et criminelles des possibilités octroyées par les nombreuses imperfections et contradictions d’un système informatique, celui d’Internet, qu’on a du mal à régler et maîtriser.

Heureusement, au sujet du pont conçu et réalisé à Gènes par l’un de plus grands ingénieurs du béton armé, j’ai vu sur Facebook quelqu’un qui a su expliquer avec lucidité et sens de l’Histoire ce qui s’est passé et aussi ce qu’on devra faire, logiquement et absolument.

Sans doute on trouvera une solution pour Gènes, redonnant souplesse et efficacité à cette corde brisée du réseau routier international. Mais je ne suis pas sûr que mes compatriotes seront capables de se libérer de ce long travail de dérangement mental et psychologique que la télévision et le web ne cessent d’entretenir, en manque de véritables tutelles et règles solides.

Voilà une bonne raison pour rester connectés, essayant d’ajouter quelques gouttes d’espérance à cette mer minoritaire de gens qui tout en refusant les idées reçues n’aiment pas non plus se laisser embobiner par les élucubrations trop parfaites des « gens bien informés ».

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Cependant, dans ce mois d’août où la canicule semblait intentionnée à s’installer durablement à Paris, je me suis trouvé de but en blanc déconnecté, obligé de m’inventer de nouveaux chasse-têtes, comme il m’arrivait à l’époque révolue où, avec mon frère, pour combattre l’ennui soudain de la fin de l’école, on se régalait de longues après-midis de combat acharné avec le baby-foot…

En fait, tout a commencé avec l’hypothèse d’un tableau érotique à partir d’une vielle diapositive aux contours flous, dont je voulais reconstruire les lignes exactes des corps émergeant de l’ombre, avant d’utiliser le croquis pour un tableau grand format. Cette « reconstruction » est possible avec Adobe Photoshop, si l’on dispose bien sûr d’une tablette graphique adéquate…

Je ne vais pas vous raconter les nombreuses vicissitudes qui m’ont jusqu’ici empêché d’utiliser la tablette Wacom toute neuve ainsi que mon ordinateur pendant deux mois… Cependant, jusqu’au moment du départ pour une brève vacance en Normandie, je pouvais encore me servir de mon iPad en très bon état…

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La décision de partir a été prise abruptement, pour réagir au sentiment de fatalisme et d’apathie qui nous avait dicté jusque-là des propos renonciataires :
C’est trop tard pour les Cinque Terre !

C’est trop compliqué aller à Paimpol, un endroit qui s’affiche trop engageant au point de vue naturel…

On fera des randonnées en Île-de France, cette région merveilleuse que nous ne connaissons que très peu…

Enfin, je me suis souvenu d’un pont… Pas du tout le nouveau pont de Bordeaux, ni bien sûr le pont de Morandi, suspendu sur la vallée du Polcevera à Gènes, que j’ai parcouru en voiture d’infinies fois…

Dans un flash, j’ai pensé au pont de Normandie séparant Le Havre de Honfleur, ce pont que j’aurais dû emprunter une deuxième fois pour me rendre du Havre à Dieppe… Pourquoi avais-je alors évité ce pont et, ensuite, préféré Rouen à Dieppe, renonçant à compléter la visite de la côte d’albâtre ?

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C’est ainsi que la décision de partir pour Dieppe s’est finalement concrétisée. La patronne de l’hôtel du Havre, l’été dernier, nous avait parlé avec enthousiasme du cimetière marin à côté d’une église au sommet de la falaise de Varengeville-sur-mer, en nous proposant de séjourner à Arques-la-bataille, dans un vieux manoir transformé en gîte ayant appartenu à sa famille. Heureusement, on nous y a accueillis pendant cinq jours, nous donnant ainsi la possibilité de visiter Dieppe et presque toutes les localités remarquables situées sur la côte entre Dieppe et Fécamp. Puisque cinq jours nous avaient parus un peu justes, nous avions réservé aussi, pendant trois jours, une grande chambre dans l’hôtel de Calais au Tréport…

Les trois villes enchevêtrées les unes darns les autres du Tréport, Eu et Mers-les-bains nous ont montré un contexte nouveau, où la frontière picarde amenait de sensibles changements dans l’esprit des lieux ainsi que dans les attitudes, brusques mais franches, de ses habitants.

Après une journée pleine d’émotions et une soirée où le hasard nous avait amenés à une funiculaire assez impressionnante qu’on pouvait emprunter tout à fait gratuitement comme un ascenseur… après une nuit pleine de rêves de falaises et d’ombres, je me suis levé encore à demi endormi… Et j’ai cogné fort du sommet de ma tête contre un écran télévisé redoutablement saillant dans la chambre très étroite.

Je ressens encore dans mon cerveau le bruit épouvantable de cette collision et les litres d’eau froide que j’y ai fait tout de suite couler dessus. Cela dit, je n’ai pas eu de phénomènes particulièrement graves et, malgré le choc, j’ai affronté la journée avec fatalisme et énergie…

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Le dimanche 12 août, ce n’était pas le cas de renoncer à la place que j’aurais sans doute perdue dans le parking de l’hôtel. Je me suis donc renseigné auprès de l’accueil et j’ai appris qu’on pouvait se rendre en Picardie confortablement à pied, la commune de Mers-les-bains ne faisant qu’un avec celle du Tréport.

Au delà d’une série de bassins et de ponts, d’où j’ai pris la photo ci-dessus, on a longé la gare du Tréport et…
AUX FRITES GOURMANDES

c’était l’enseigne du kiosque, typiquement picard, d’où commençait la promenade au bord de la plage de Mers…

Comme il arrive toujours dans ces endroits nordiques où l’on doit forcément trouver le juste équilibre entre le froid matinal et le chaud que provoque la marche prolongée, je me suis arrêté devant ce kiosque et j’ai posé mon iPad avec son étui rouge fort abîmé sur une table métallique peinte en vert. Étais-je encore étourdi pour mon accident domestique ? Étais-je contrarié pour quelques phrases changées avec les deux membres de ma famille à propos de ce même accident ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, je me suis éloigné de la table verte et de l’objet rouge sans lancer, comme d’habitude, un coup d’œil autour de moi.

Dix minutes plus tard, ou cinq peut-être, j’ai cherché l’iPad dans mon sac à dos… puis suis revenu en arrière…

C’était perdu, mon alter ego, mon compagnon de route auquel je confie toutes mes pensées et mes rêves.

Et cette perte, avec les trois ou quatre tentatives de le retrouver auprès d’un bureau des objets perdus qui n’existe plus, m’a longuement distrait de cet épisode principal de la collision contre cet objet, l’écran télévisé, que j’arrive souvent à détester pour ce qu’il représente et que je supporte seulement pour la petite joie inattendue de me livrer de beaux films… Comme « Certains l’aiment chaud », ce véritable chef d’œuvre de Billy Wilder qui jaillit à l’improviste, à la veille de notre départ, de ce même téléviseur assassin, avec un très soigné reportage d’Arte sur la vie et la mort de Marilyn Monroe !

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Quand je suis rentré à Paris, j’avais des falaises bleues et blanches dans la tête, avec le souvenir d’une mer d’émeraude qui prenait parfois les nuances « vertes de morve » dont parlait James Joyce dans son Ulysse. Oui, la Manche et la mer qui entoure et protège l’Irlande partagent les mêmes histoires et les mêmes fantômes. Je ne m’étonnai pas de voir un Alec Guinness assis dans une autre table du restaurant du manoir où nous étions hébergés et je fus content de savoir qu’entre Dieppe et la fameuse plage de Brighton il y a un va-et-vient continu de bateaux. J’ai découvert avec plaisir que les Anglais sont bavards et que la haute Normandie en hérite elle aussi quelques traits.

Cependant, cinq jours après ce heurt inouï, j’avais encore mal à la tête. Je me suis dit alors que mon fils Paolo, juste rentré de l’Italie, pouvait m’aider. Ce qu’il a fait, se renseignant d’abord sur l’hôpital où nous rendre, ensuite m’accompagnant aux urgences du Saint-Antoine, juste en face de la sortie du métro Faidherbe-Chaligny.

Avec une gentillesse extraordinaire, les médecins qui m’ont accueilli, m’ont rassuré et autorisé, pour l’instant, à survivre avec prudence.
J’attends maintenant de voir mon ordinateur ressusciter de son choc à lui, avant de reprendre, à petit pas, notre existence en suspens entre nos amours, eux aussi survécus.

Giovanni Merloni

Dans la rue qui mène à la rue où nous étions intègres (Bologne en vers n. 21)

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Dans la rue qui mène à la rue où nous étions intègres

Dans la rue qui mène à la rue
où nous étions intègres
tu demandes à quelqu’un
l’adresse de ces diableries
que le rêve ne veut pas déjouer :
« Car le rêve, tu dis sans bouger,
par son amoncèlement
d’endroits inconnus et d’étranges ravins,
nous fait courir en vain :
il est trop éloigné, rongé par les lapins
notre lit peint en vert,
désormais tout se perd
dans une mer qui n’est plus notre mer ! »

Dans l’escalier qui mène à l’escalier
où naguère demeurâmes volontiers,
un vent de gens musclés
brise et balaie la lumière
qui t’effleure les lèvres.
Il balaie et brise cette fleur
de mots compliqués
qu’épiaient les baisers que t’arrachais,
que tout d’un coup tu m’accordais
par un bond bienfaiteur.

Ton visage réapparaît, à peine courbé
vers le pré où m’amène
un autre pré. Là, se fige une maison
qui ne ressemble pas à la tienne
rue des Orphelines. Au-delà d’une cloison
ton regard retranché et hardi
est en train d’explorer nos ruines :
« Pour le ciel que tu me portes
c’est trop tard, car je suis morte.
Des avalanches assassines
ont trop bien poli ton rêve maudit ! »

Dans le couloir qui mène au couloir
où nous fûmes des guerriers aux membres élancés
je m’accroche à l’ultime porte
tandis que tu jures qu’elle est morte
cette histoire où d’autres histoires me portent
cette joie conquise et ressuscitée
qui explosait dans le bas-ventre
d’une ville dépourvue de centre
dans un pré brûlé
dans un souffle désespéré
qu’à nouveau j’avale
traversant le couloir
me rouant dans l’escalier
où pour la énième fois
tu ne m’attends pas. (1)

Giovanni Merloni

(1)
Tu n’es pas dans la rue,
et je ne trouve pas une rue
où te poursuivre en courant
(du moins quelques instants).
Il n’y a pas non plus un sentier
où me réveiller tout entier…
G.M.

Jamais, ma joie, tu n’aurais quitté mon bras… (Bologne en vers n. 20)

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Jamais, ma joie, tu n’aurais quitté mon bras…

De ces temps éloignés et perdus,
rassurés par les mots de nos apôtres
nous marchions, parmi d’autres
à l’assaut de ce monde mal fichu.

Nous courions bras dessus-bras dessous
estompant dans la joie contagieuse
la blessure âpre et douloureuse
de notre escapade interrompue.

Tout d’un coup, t’ayant perdue de vue,
à la première rambarde je m’accrochai
et, parmi mille têtes, je fouillai dans la rue
désespérant que la tienne jaillît du marais.

En plongeant mon regard de fantôme
dans le miroir lugubre de ta soudaine absence
je vis autour de moi se répandre le silence
avalant rudement tes élans, ton arôme.

Ô combien inutile me sembla l’impatience
qui naguère me poussait à t’emboîter le pas !
Si j’avais cru jusqu’au bout à ma chance
jamais, ma joie, tu n’aurais quitté mon bras…

Giovanni Merloni

Subitement, j’ai grandi (Bologne en vers n. 19)

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Subitement, j’ai grandi

Subitement, j’ai grandi
dans ta petite main.
Abruptement, j’ai suivi
la courbe de ton cou châtain.
Et suis précipité, en contre-jour,
à travers les moucherons de la cour
au bout d’un accablant après-midi
où la chaleur paraissait de velours.

En un seul dessin

En une seule tache lumineuse
je voudrais te résumer
ou sinon t’emprisonner
dans une rude toile d’araignée
dans une suffocante nébuleuse,
dans une sculpture figée.

Rien qu’en deux traits de fusain
je voudrais éterniser
ton regard malencontreux
les couleurs juxtaposées
de ta peau, de tes cheveux.

En un seul dessin
je voudrais savoir graver
les pensées où tu te tords
tes fantaisies bien cachées
tes espoirs, tes remords
tes ombres décachetées.

Il s’ouvrirait alors devant moi
des collines de gel ou de feu
un paysage vallonné vert et bleu
où se confondraient sans émoi
nos vêtements brusquement jetés
dans la mer rose et jaune de l’été.

Plus tard, mon croquis flotterait
sur la table mollement dressée
des amants tourmentés
sur leurs tristes fourchettes
sur le festin encore chaud
que voudrait mettre en miettes
le regard indiscret d’un salaud.

Je demeurerais inconscient
face à l’incessant va-et-vient
de silhouettes étrangères
qui sillonnent notre clairière.

Au-dehors des glaces noircies
et des ampoules éteintes
je savourerais, sur la terre avilie
l’odeur vif de notre étreinte
nos soupirs haletants et imberbes
et nos chuchotement silencieux
rebondissant, tels des adieux,
des ruines et des herbes.

Il me faudra, tôt ou tard

Il me faudra, tôt ou tard
arrêter de décrire ce que dit ton regard,
brusquement m’obliger
de ranger ce portrait mensonger
dans une toile d’araignée,
dans une nébuleuse,
dans une sculpture
dans un lit de fumée
dans une journée boueuse
où notre fabuleuse aventure
se termine.

Giovanni Merloni

j'ai grandi def

Ces trois poésies sont protégées par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.