« La rue est à qui ? » (La pointe de l’iceberg n. 19)

« La rue est à qui ? »

Ce 5 décembre 2019 ne marquera pas un véritable changement. Elle n’ouvrira pas non plus de nouvelles portes, cette grande et belle manifestation en défense des droits des gens qui travaillent et notamment des retraites que le gouvernement voudrait frapper à mort.

Cependant, j’ai vécu cette journée, avec bien d’autres qui l’ont précédée, comme le signal évident d’un réveil. Dans la forme et dans le fond.
Dans la forme. Contrairement à ce qu’on raconte au sujet de cette journée, qu’on voudrait classer comme un énième épisode marqué par les affrontements et la violence, je n’ai vu que des personnes responsables et pacifiques, parfaitement conscientes de ce climat de « chasse aux sorcières » dont le gouvernement ne pourra pas se servir à l’infini, donc doublement engagées pour que tout rentre dans l’ordre et dans le respect de la démocratie.

Dans le fond. La question des retraites, d’importance vitale en elle-même, n’est en vérité que la pointe de l’iceberg d’une action longuement programmée par le gouvernement, sérieusement intentionné à changer intimement notre société pour la soumettre à des logiques d’exploitation « de l’homme sur l’homme », comme le disait si bien Karl Marx, encore plus insupportable qu’elle ne le soit pas déjà.
Pourquoi les Français doivent-ils renoncer aux conquêtes sociales et culturelles qui leur ont permis de prospérer en équilibre avec la nature et les autres peuples du monde ? Pourquoi doivent-ils devenir « nord-américains » pour être tous encadrés dans la logique totalement inhumaine d’une « société asociale » où ne figurent que les richissimes et les misérables ?

Pendant la manifestation de jeudi, quelqu’un demandait, plusieurs fois : « La rue est à qui ? » Et tout le monde répondait à temps : « C’est à nous ! »
Je considère cette expression comme l’un des signaux les plus évidents de cet éveil des consciences. Bien sûr, il faudra se méfier des démagogues, voire des tribuns qui essaieront sans doute d’ouvrir une brèche en cette nouvelle unité populaire et entre les générations pour des dérives populistes ou vaguement anarchiques.
Bien sûr, il faut respecter cette rue qui est la nôtre, ce monde qui est le nôtre, se souvenant pourtant que la rue ne fait qu’un avec la société qui l’habite, avec les humains qui y demeurent, qui s’y rencontrent, qui y meurent.
Donc, il faut veiller pour que d’autres n’abîment pas notre patrimoine : et là, je ne parle pas que des casseurs, mais aussi de tous ceux qui prétendent avoir plus de droits que les autres leur permettant de traiter ce même patrimoine — fait d’humanité, de travail et de culture millénaire — comme s’il s’agissait d’une « chose » qu’on peut impunément défigurer.

Giovanni Merloni

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… » : douze bouleversantes nouvelles de Valère Staraselski

Étiquettes

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… » : douze bouleversantes nouvelles de Valère Staraselski

Après une longue et bienheureuse série de romans « engagés », porteurs de poignants témoignages et d’utopies positives, Valère Staraselski nous livre aujourd’hui, avec La Revanche de Michel-Ange, suivi par Vivre intensément repose (La Passe Vent, 2019), un recueil de nouvelles aboutissant dans son ensemble à une sorte de roman autobiographique.

En fait, avec ces nouvelles, Valère Staraselski se montre disponible à partager avec le lecteur quelques bribes de ses expériences et même des souffrances qu’il a endurées ; à lui confier comment, après des années de travail incessant, ses déchirures se sont estompées en des sentiments d’apaisement et de confiance, devant : l’évidence de la vocation à l’écriture ; la satisfaction de voir celle-ci respectée et reconnue ; l’importance de l’engagement politique et idéal ; l’impératif moral, qui en découle, de transmettre, aux nouvelles générations surtout, ce que l’Histoire nous apprend, notamment à travers son immense patrimoine de luttes et de conquêtes sociales et culturelles.

Tout cela est bien exprimé dans l’une de ses nouvelles : Vivre intensément repose, donnant l’un de deux titres au recueil : « …je suis un lowbrow [nous dit Valère Staraselski en citant Virginia Woolf], autrement dit quelqu’un qui n’a pas d’autre choix — comme aimaient à le répéter les Américains dans leurs films des années cinquante — que de travailler dur… Oui, j’aime la littérature ! Oui, j’aime le monde ! Seulement, étant comme la majorité, depuis le collège, dans l’obligation de travailler sans cesse, je me suis fait une raison en même temps qu’une devise : vivre intensément repose ! Quelle autre réponse que celle-ci un lowbrow est-il en mesure d’apporter à la grande dépossession de la vie ! Depuis toujours, pour les lowbrows, vivre intensément repose… »
Le titre de cette nouvelle — évoquant en moi deux exemples italiens tout à fait
opposés : « Travailler fatigue » du poète Cesare Pavese et « Je voulus, je voulus toujours, avec toutes mes forces je voulus » du dramaturge Vittorio Alfieri — aurait sans doute représenté tout seul l’ensemble des nouvelles publiées, s’il n’y avait pas eu la nécessité d’une ouverture, d’un changement de vitesse, voire de la prise de conscience de nouveaux horizons.

Dans La revanche de Michel-Ange, Staraselski, représenté par son avatar quadragénaire Philippe Mariani, s’accorde une pause. Sans démordre de son défi existentiel d’écrivain engagé, Philippe part à Venise pour se nourrir d’une beauté hors du temps et de tous les contextes possibles. Ici, pour une fois, sa vie et ses nécessités personnelles sont mises entre parenthèses, pour mettre en valeur le sujet de l’art et notamment du destin de l’artiste dans la société. Telles deux quilles plantées entre le parvis et les marches de l’église de Santa Maria della Pietà, Philippe et son camarade, le photographe Charles Dolnay, ne voient pas le temps qui passe ni le froid brumeux de novembre les pénétrer jusqu’aux os, car ils « doivent » atteindre le bout d’une discussion qui les regarde intimement :
« Le privilège de l’artiste repose intrinsèquement sur des devoirs !… Croyez-m’en, Michel-Ange ne bénéficia pas que des avantages, il eut, tout Michel-Ange qu’il était, à supporter de sérieux inconvénients, à subir bien des avanies qui prouvaient à chaque instant le faire choir de sa situation. Et je dis bien à chaque instant !… Et si Michel- Ange eut beaucoup à subir des papes et des commanditaires, je l’ai dit, il fut bien sûr immanquablement et férocement jalousé par les autres artistes et bien évidemment gêné, importuné par des éminences de tous rangs. »
Cependant, Michel-Ange trouvait toujours la façon de se faire respecter, protégeant son oeuvre, comme il arriva lors des fresques à la Cappella Sistina, où le maître des cérémonies Biagio da Cesena « fut contraint à goûter, bien contre son gré, à la revanche de Michel-Ange ! Revanche que — sûr de son bon droit — il n’avait pas une seule fois envisagée. Non, décidément, il n’est au pouvoir de personne, à moins d’user de l’assassinat, de réduire un artiste au silence… »

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… »: voilà le message primordial que Valère Staraselski nous confie avec esprit ferme et serein. Je vois dans cette affirmation un important aboutissement dans le parcours humain et intellectuel de cet auteur courageux qui a su se dépasser au fur et à mesure de son affranchissement de nombreuses contraintes matérielles et existentielles qui ont inévitablement forgé son destin.

Et maintenant, par le biais de ces douze nouvelles — de véritables perles de beauté littéraire — se regroupant autour de deux titres que je viens de citer, nous avons la chance d’être conviés sur le chemin que Valère Staraselski a parcouru pendant des années et qu’il nous raconte, à travers une bouleversante polyphonie de voix venant de son vécu personnel et du monde qui « l’a vu naître », voire se former cette splendide identité d’écrivain qu’on lui connaît.
Ce n’est pas la première fois que Staraselski ouvre discrètement une fenêtre sur son propre personnage. Il l’avait déjà fait, de façon presque subliminale, dans plusieurs de ses textes, tels Dans la folie d’une colère très juste, Un homme inutile, Nuit d’hiver et Sur les toits d’Innsbruck.
Cependant, il me semble que cette fois-ci, avec les douze nouvelles qui viennent
d’être publiées, Staraselski fait un pas en avant plus explicite dans la direction d’une représentation à la fois organique et sincère de son parcours d’homme et d’écrivain, choisissant justement les années de sa vie les plus significatives pour cette représentation.
Peut-être, suis-je influencé par quelques-unes de mes lectures fétiches, comme
l’étonnant Vivre pour la raconter de Gabriel Garcia Marquez ou alors les
incontournables Rêveries du Promeneur solitaire.
Mais les personnages de Valère Staraselski, tout comme l’immense Jean-Jacques, ne se rapprochent-ils pas d’infatigables promeneurs solitaires, des amants de la nature, des êtres à l’esprit inquiet, des hommes exigeants avec eux-mêmes qui ne cessent de travailler autour de la « véritable raison des choses » et du sens ultime de notre destin d’hommes et de citoyens ?
N’y a-t-il pas aussi, en ces personnages, comme dans le roman du grand Colombien, la conscience de vivre ou du moins d’avoir vécu leur vie, avec toutes ses joies et contrariétés, justement pour pouvoir un jour la raconter ?

Giovanni Merloni

Ce que c’est qu’être amis

Ce que c’est qu’être amis

Un bouquet de pensées
gravées ou alors tissées
dans la peau même
de nos destins colorés

Un bouquet de gestes
revendiqués sans emphase
que chaque pli protège
que chaque ombre dévoile

Un bouquet de paroles
venant à notre rencontre
dans le seul but exquis
de nous dire « J’y suis ! »

Le bouquet intemporel
que tu viens de m’offrir
va me dire à l’infini
ce que c’est qu’être amis.

Giovanni Merloni

Cette beauté provisoire de la vie

Étiquettes

Cette beauté provisoire de la vie

Député socialiste lors de la première législature républicaine, mon père se confronta à de nombreuses « épreuves » en mettant dans son mandat autant d’enthousiasme que d’expérience de la loi, notamment du droit administratif. Apprécié vivement par ses collègues ainsi que par les leaders de son parti, il n’eut pourtant pas de chance avec son collège électoral de Grosseto en Toscane, frappé par le succès parallèle du Parti communiste. Donc, il ne fut pas réélu aux élections politiques de 1953. Accompagné pour le reste de sa vie par cette blessure non cicatrisable, il ne cessa pour autant de couver le désir de rentrer un jour proche dans la vie politique active, sa véritable vocation. Cependant, il refusa courageusement tout rôle grégaire dans son parti et repartit à zéro. Ou alors, comme le disait notre regretté Massimo Troisi, il recommença par trois.
Un : il pouvait exercer l’activité professionnelle d’avocat civil. Deux : il avait à son côté une femme exceptionnelle, qui pendant des années, toujours avec le sourire, porta sur ses épaules une partie considérable du poids économique de la nouvelle situation. Trois : tout en ayant une profonde passion pour la musique, alimentée par une longue fréquentation du violoncelle, mon père était un grand photographe ainsi qu’un infatigable chauffeur.


En découvrant ses vieux films enroulés, dont la plupart des images, jugées moins bonnes, n’avaient pas été imprimées, je me suis moi-même engagé dans l’épreuve, difficile sinon impossible, de récupérer, mettre en valeur et garder la mémoire de ce qui a existé et ce serait dommage de perdre.
Mon père avait un talent naturel pour les portraits. Cependant, il ne se jugeait pas immortel : il voyait bien claire devant lui la précarité de toute existence. Voilà pourquoi il se sentait obligé d’exprimer à chaque déclic son immense gratitude à la divinité invisible qui protégeait notre famille. Sinon, il partageait avec ma mère une idée toute spartiate, mais absolue, de la beauté qu’on ne doit pas trahir. Il s’agissait en même temps de la beauté des choses et de la beauté de la vie.
Moi, je pourrais ajouter d’autres évidences que ces épreuves révèlent : non seulement le sentiment commun d’une famille heureuse et pourtant consciente d’être menacée par les brusques allures du monde. J’y vois déjà tracées ou même sculptées les épreuves que chacun de nous devra endurer tout au long de sa vie future.

Après les épreuves que nos parents durent affronter, chacun de nous en a enduré. Suivant des pistes apparemment différentes, se liant à des noms de personnes et de lieux bien éloignés les uns des autres. Et pourtant j’y reconnais un destin commun, une sensibilité tout à fait particulière, où les idiosyncrasies et les mythologies s’entrelacent en un écheveau impossible à démêler. Certes, on était très soudé et nos dates de naissance ne pouvaient être plus proches : ma sœur Barberina est née le 27.2.1944, suivie par moi le 16.10.1945 et par mon frère Francesco le 20.7.1947. Cependant, cette beauté provisoire de la vie que mon père a su immortaliser en quelques déclics — révélant un geste heureux ou la parution soudaine d’un rayon de soleil — fait désormais partie de notre ADN et finalement de notre essence vitale commune.

Giovanni Merloni

Life’s Hardships (contribution de Marie-Noëlle Bertrand à la Ronde du 15 octobre 2019)

Étiquettes

Principe de la Ronde : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Aujourd’hui nous devons nous tenir au thème de : « l’épreuve ». J’ai le grand plaisir d’accueillir une très chère amie : Marie-Noëlle Bertrand (@eclectante), auteur du blog « La dilettante  ».
Ma propre contribution est publiée sur le blog de Franck’ « à l’envi »

Life’s Hardships

À l’épreuve du temps qui passe,
dans le courant du fleuve,
tourner les pages de l’album.
Combien pour le temps de pose,
attendre la révélation,
éprouver pour avancer.

Dans la chambre noire de l’épreuve,
une histoire singulière,
un cheminement unique.
Passé et présent,
envers et endroit,
expérience et construction.

Fixer le noir soleil,
traverser le deuil,
accéder à la résilience.
Fondu au noir,
accentuer le contraste,
accéder à la lumière.

Prisme de l’épreuve,
perception,négatif et positif,
affronter l’avenir.
Défier le flot,
pas de pause,
pas d’objectif.

Toujours est un possible,
jamais est un leurre,
ne pas obturer l’avenir.
Contre les rigueurs du sort,
à la face des aléas de la vie,
ne pas jeter sa dernière carte.

Texte et images :
Marie-Noëlle Bertrand

Voici l’ordre de la Ronde du 15 octobre : « épreuve »

Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/ , chez

Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.com/ (…)

Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com/

Franck https://alenvi.blog4ever.com/articles

Noël Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/

Marie-Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com/

Jacques https://jfrisch.wordpress.com/

Dominique Autrou https://ladistanceaupersonnage.fr/category/journal/

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »

Étiquettes

quarto lato grande x blog

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »

En décembre 2012, lors de nos premiers échanges sur Twitter, Jan Doets soutenait que notre mémoire réside dans la totalité du corps, tandis que le cerveau n’a qu’une fonction de relais, ou de robinet.
À soutien de sa thèse, l’ami hollandais citait la sonate « Après une lecture de Dante » de Franz Liszt, interprétée de façon magistrale par le pianiste russe Arcadie Volodos. Il avait tout à fait raison.

En 1998, j’avais publié mon premier roman (« Il quarto lato ») consacré à une ville de Romagne, Cesena. Mon bouquin n’ayant pas eu assez de circulation et demeurant finalement inaperçu auprès de mes compatriotes, je voulus alors me convaincre, probablement à tort, qu’avec ce livre j’avais déçu mes anciens collègues de travail de Bologne, attachés sans doute à une certaine idée de moi ainsi que de ma façon de m’exprimer. Ou alors s’attendaient-ils à un récit autobiographique dans lequel ils auraient pu eux-mêmes se retrouver !

C’était à la première moitié des années 70 que je me déplaçais régulièrement de Bologne à Cesena pour des rencontres techniques et politiques à la fois avec les maires de communes grandes et petites de la province, isolées sur le sommet d’une montagne, éparpillées sur les versants d’une colline ou concentrées dans les carrefours de cette plaine du Pô où l’on peut encore reconnaître le tracé de l’ancienne « centuriatio » romaine.
Alors, l’on essayait toujours de trouver une solution positive, même si l’on avait affaire à de véritables casse-têtes juridiques et urbains. J’aimais beaucoup écrire et parler aux gens. Car — en plus de mon goût de la recherche d’une composition, à tout prix, des intérêts opposés — j’héritais de ma mère un orgueilleux penchant pour la littérature et de mon père une certaine désinvolture d’avocat.
Bientôt, mon amour sans réserve pour cette généreuse région fut partagé par des hommes et des femmes qu’y habitaient. On m’accueillait avec une chaleur merveilleuse. Tout en demeurant le lieu sacré où mon grand-père Giovanni et mes arrière-grands-parents, Cleta et Raffaele étaient nés, Bologne et la Romagne étaient désormais ma patrie d’élection.
De ce temps-là, le langage qui montait à mes yeux et à ma bouche, avant de redescendre à mes mains — chargées de taper sur l’Olivetti portative que j’appuyais d’habitude sur mes genoux —, était alors très simple et convaincant, passant sans transition de l’avis urbanistique au document politique et syndical.
En fait, je mettais toujours de la passion en mes récits techniques et encore plus dans les notes que je prenais pour mes interventions publiques. Cependant, ce n’était pas que de la passion s’ajoutant à mon opiniâtreté naturelle : je glissais sournoisement dans ces écrits mes ambitions littéraires.
Rentré plus tard à Rome, je me suis décidé à passer, comme César, le Rubicone — fleuve de Romagne cher à Fellini — pour me consacrer à l’écriture sans autre but que l’écriture même. J’ai dû alors entamer une lutte acharnée pour m’affranchir d’un certain rythme baroque, d’une véritable exagération d’adjectifs et d’adverbes que j’héritais de mon travail d’urbaniste et de mes efforts d’aboutir coûte que coûte à des « relations techniques au visage humain ».
D’ailleurs, je n’étais plus là, à la portée de « la piazza del Popolo » de Cesena, devenue entre-temps l’endroit-clé de ma fiction littéraire. Je ne pouvais plus y arriver à pied, comme d’habitude, directement de la gare, en arpentant le pavé inégal et incommode du corso Sozzi au-delà de la Barriera, pour me rendre à la Bibliothèque Malatestiana, avant de me faufiler sous les arcades de la rue Zeffirino Re… Je me voyais obligé à tout réinventer.

Cela avait donné vie à une écriture hors du temps, me permettant de cicatriser les déchirures provoquées par le brusque abandon de ma seconde patrie. Ma petite foule de personnages avait tellement peuplé cette piazza du Popolo, lieu central du roman, qu’en y revenant quelques mois avant l’achèvement du manuscrit, j’y éprouvai une sensation inoubliable.

Image

Je ne sais pas vraiment dire si cette place est grande ou petite, large ou étroite. Je fis juste quelques pas, après avoir quitté le bruyant marché situé au rez-de-chaussée du palais de la Mairie.
Sous les arcades, une stèle est consacrée à mon grand-père paternel, Giovanni, glorieux représentant du socialisme réformiste et de l’antifascisme italien d’avant la Seconde Guerre. Renvoyé par Mussolini en résidence forcée dans un village très reculé du littoral ionien, celui-ci mourut relativement jeune, à soixante-trois ans.
Certes, la vision de la stèle, avec le portrait en bronze de grand-père, m’avait bouleversé. Mais, au-delà de cette image charismatique que tous les  personnages du roman avaient dû partager comme si c’était le grand-père de tous… au moment d’entrer dans cette place inondée de lumière… je me sentis nu.
En même temps, je ressentais physiquement la place comme s’il s’agissait d’une personne bien connue… venant à ma rencontre, prête à me toucher, à transpercer ma faible carapace pour adhérer à tous mes pores ! Je tombai à terre et j’y restai assis pendant quelques instants mémorables, tenaillé par la sensation tout à fait inattendue de faire l’amour avec un être unique revenant à la surface plusieurs années depuis notre dernier rendez-vous.

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »
Voilà ce que Jan Doets m’a rappelé avec sa métaphore. Imprégné par les pèlerinages de l’âme dans ces lieux aimés et même sacralisés, mon corps avait mêlé les informations empruntées à la ville réelle aux suggestions de l’esprit rêveur jusqu’à plonger dans un état de véritable spleen stendhalien. Avec un aspect de mélancolie érotique que seulement un corps sain peut héberger.
Quant à mes amis déçus de ne pas retrouver dans ce premier roman l’actualité ni la vérité de nos expériences communes, j’espère qu’ils sauront reconnaître, en le relisant, un jour, mon effort à la fois tourmenté et insouciant d’inventer un temps suspendu entre les générations.

Giovanni Merloni

« — Écoutez, imaginez que la ville soit une femme très chic, que tout le monde note lorsqu’elle passe à côté des terrasses… Avec une dame comme ça, avec ou sans le petit chien, il arrive à plusieurs de tomber dans un état pénible d’excitation et de malaise…
Il s’agit d’une très belle femme, sortant brusquement d’un tableau de Renoir :  la femme au parapluie qui traverse les champs en fleur, par exemple. Elle a la peau de porcelaine, les lèvres de corail, les escarpins de verre. Elle est assez vulnérable tandis que son mari n’attend pas un seul instant avant de s’engager dans les duels. Or il arrive que cette femme débordante d’humanité se découvre d’un coup en manque de quelque chose. Après la bohème initiale, son mari a voulu lui offrir une vie aisée et sereine, mais il a pris l’habitude de travailler trop, et, bien sûr à contrecoeur, à la négliger.
Avec le temps, ce mari empressé est piégé par le train-train bureaucratique et mondain lié à son escalade sociale. Seule dans son cocon de porcelaine, elle se sent incomplète, telle une place amputée de son « quarto lato ». Elle désire quelque chose qu’elle ne sait pas, ou qu’elle ne s’avoue pas, qui lui fasse d’abord revivre l’ivresse du premier rendez-vous et après, vous le savez bien comment ces genres de choses se passent, elle évoque le fantôme de quelqu’un… qui serait prêt à lui octroyer le plaisir douloureux de l’amour…
Que devrait-il faire un homme provoqué si audacieusement ? Devrait-il se soumettre à la crainte des actions redoutables d’un mari jaloux et rancunier ?…

Est-ce qu’il vous semble juste qu’on doive s’arrêter, chaque fois qu’on essaie de donner une nouvelle gueule à la ville, devant les anathèmes d’un morbide et autoritaire défenseur des anciennes pierres ? Il est peut-être préférable affronter le malheur ou le bonheur de nouvelles rencontres et les bienfaits de la greffe d’énergies et cultures étrangères si l’on veut atteindre quelques progrès, peu importe si cela sera accompagné par le chagrin et la confusion mentale.
Notre mignonne désire désormais d’être rudoyée et même un peu abîmée, puisqu’après cela elle deviendra plus belle que jamais. Elle a besoin, l’on reconnaît à son allure de princesse, d’un amant digne, à la hauteur de ses enthousiasmes et de ses insondables lacunes.
Également la ville, elle s’attend que des mains ardentes et adroites la manipulent un peu, avant de la reconstruire plus belle qu’avant ! »

« À la sortie de la réunion… tandis que ses yeux encombrés de minuscules mouches noires scrutaient alternativement la Loge vénitienne et les grands vases placés sur le côté ouest, Pio reconnut Elvira.
Il essuya ses mains mouillées sur sa chemise. Elvira lui adressa un sourire : — pas un mot de ton discours ne m’est échappé !

— Voilà combien de temps ! répondit-il.
Comme si de rien ce n’était, ils s’acheminèrent sous les arcades du Lion d’Or. Errant en long et en large, ils affichaient un véritable intérêt pour ces modestes vitrines. Personne ne s’apercevait d’eux. Pio lui demanda si elle allait bien avec son mari. Elle répondit qu’on ne doit jamais poser des questions comme ça. Il voulut alors savoir si elle regrettait le temps de leurs déplacements à Bologne, tous les deux, lors du fameux cours pour fonctionnaires. Elle se borna à répondre que leurs cahiers avaient inutilement voyagé, puisqu’ils n’avaient pas eu le soin d’y transcrire leurs odyssées verbales ni leurs petits gestes si denses de signification : il y en aurait eu assez pour un livre long et lourd comme celui du grand-père de la stèle.
Pio lui demanda si, un jour, serait-elle disponible pour une belle promenade s(échouant sur une terrasse où l’on pourrait goûter une glace.

— Bien sûr ! répondit Elvira. Ensuite, par un de ses typiques rires désarmants, elle ajouta : pourquoi ne l’avons-nous pas envisagé avant ? »

Giovanni Merloni
(extrait du « Quarto lato »)

Au beau milieu des nymphéas pourris (La pointe de l’iceberg n. 18)

Étiquettes

Giovanni Merloni, L’étrange histoire, acrylique sur carton
50 x 65 cm, 2019

Au beau milieu des nymphéas pourris

Dans une autre vie, Elle avait été un petit galet gris, doré par les premières lueurs de l’aube.

Ce caillou silencieux, récalcitrant et pourtant fidèle demeurait hier dans ma main et s’y abandonnait avec confiance et dévotion. Cependant, Elle avait froid et la chaleur de ma main ne lui suffisait pas. J’écartai alors mes doigts pour que le premier soleil de Normandie puisse lui redonner les couleurs, notamment le rouge coquelicot de ses lèvres, le bleu céleste de ses yeux et l’or nuancé de ses cheveux.

Grâce aux caresses du soleil, sa silhouette grandit à démesure, portant son visage à la portée du mien, sa bouche de la mienne, mais…
« C’est trop tard, désormais ! Je dois rentrer ! Je file… » m’a-t-elle dit, le temps tout bref qu’il lui fallait pour redevenir galet.
« Tu ne m’as jamais parlé de cette fontaine ! » lui répondis-je, avant qu’il arrive ce qui devait arriver…

Pour combien de jours et d’années devrai-je me demander si c’était moi le lanceur du galet dans la fontaine boueuse ou si c’était une main invisible — celle d’un mari jaloux ? d’un fils vindicatif ? — qui avait arraché de mes mains mon trésor incommensurable pour le renvoyer avec brutale assurance au beau milieu des nymphéas pourris.

Toujours est-il qu’Elle souriait en revenant subitement à la surface, avant de trouver une halte agréable dans la petite île herbeuse dont je ne m’étais pas aperçu. Elle ne paraissait pas triste pour notre brusque séparation. Au contraire, Elle semblait prête à faire front à ses multiples devoirs cumulés, quand l’effet du caillou jeté dans l’eau se matérialisa en de typiques cercles concentriques prenant au fur et à mesure la forme de haies ou carrément de cruels remparts d’une inexpugnable citadelle fortifiée…

Giovanni Merloni

Sombrero (La pointe de l’iceberg n. 17)

Étiquettes

Sombrero 

À ceux qui disent
que mes poésies sont sombres
je répondrai : « bien sûr
je me sers parfois d’un sombrero
pour me dérober aux intempéries
de journées agressives
ou alors aux méchancetés
de la banalité humaine »

À ceux qui pensent
que mes vers sont inquiétants
je répondrai : « même pas un jour
me fut vraiment complaisant,
même si
je souriais
je riais
je chantais
je tombais amoureux »

« Et pourtant je suis bien heureux
caressé par la grâce de la joie de vivre
quand je me laisse emporter
par les vers ô combien sombres et inquiétants
que je découvre, tentaculaires, dans les livres
de Charles Baudelaire ou dans le bateau ivre
d’Arthur Rimbaud »

À ceux qui voudraient
définitivement m’emprisonner
dans les faux draps d’un autre
avec le seul but de s’absoudre
de leurs fermetures ancestrales
je répondrai : « il me faudra d’une vie
pour recomposer la mosaïque
d’où rebondiront mes joies
mes enthousiasmes, mes convictions
inébranlables, mes mélancolies naïves

mais je ne ferai rien, rien du tout
pour extirper ceux qui ne m’aiment pas
du brouillard insondable de leur indifférence »

Giovanni Merloni

Sombrero

À chi dice
che le mie poesie sono cupe
risponderò che talvolta
portavo il sombrero
per ripararmi dalle intemperie
di giornate aggressive
e dalle cattiverie
della banalità

A chi pensa
che i miei versi sono inquietanti
risponderò che nemmeno un giorno
fu veramente sereno,
anche se sorridevo
anche se ridevo
anche se cantavo
anche se mi innamoravo

A chi vorrebbe
definitivamente imprigionarmi
nelle sembianze di qualcun altro
al solo scopo di assolversi
delle sue ataviche chiusure
risponderò che mi ci vorrà una vita
a ricomporre il puzzle
da cui rispunteranno le mie gioie
i miei entusiasmi, le mie convinzioni
Indistruttibili
le mie malinconie, i miei stupori,
ma non farò niente, proprio niente
per far riemergere chi non mi ama
dall’insondabile nebbia della sua indifferenza.

Giovanni Merloni

« Il y a eu des jours où il a suffi du regard, du clin d’œil d’un inconnu pour nous faire tressaillir et nous arrêter devant le précipice » (La pointe de l’iceberg n. 16)

Étiquettes

Turin, 1er mai 2008, fête du Travail au lendemain d’une débâcle électorale particulièrement déchirante pour le centre gauche en Italie

Mes chers lecteurs,
Ça fait plusieurs jours qu’ils étaient déjà prêts, le cœur et le corps de l’article d’aujourd’hui, consacré au rapport entre la Résistance à la dictature en Italie et la recherche de formes d’expression littéraires et artistiques alternatives aux multiples muselières que le régime mussolinien imposait par le biais du conformisme et de la violence.
Le témoignage de Cesare Pavese du 20 mai 1945 suffisait déjà, en lui-même, à expliquer les raisons de ma citation dévouée.
Cependant, j’aurais voulu être capable d’expliquer, en quelques mots, un inquiétant parallélisme, que je vois comme dans un miroir renversé :
— d’un côté, ce prodigieux procès de construction de la liberté dans la poésie et le roman (notamment chez des écrivains devenus célèbres au lendemain de la Libération, comme Cesare Pavese, Elio Vittorini, Italo Calvino, Natalia Ginzburg, Beppe Fenoglio et Mario Soldati, pour ne parler que des écrivains de Turin et du Piémont) : une construction alimentée par un dialogue fertile avec des « ailleurs » d’emprunt, épurés par la magie de la traduction, qui aboutit finalement à l’affranchissement des mensonges rhétoriques et baroques de la langue officielle ;
— de l’autre côté, le procès actuel où toute ambition de conjuguer la vérité avec la sincérité et la recherche intransigeante d’une beauté cohérente va depuis des années cogner contre un nouveau « langage des choses » que je perçois comme une censure et une dictature. Malheureusement, le singulier parallélisme entre la « xénophilie » de nos plus grands écrivains du XXe siècle et « l’amour de l’ailleurs » que je partage avec nombre d’émigrants ayant abandonné l’Italie à contrecœur ne semble pas aboutir au même résultat. Si, traduisant en italien William Faulkner, Ernest Hemingway et Francis Scott Fitzgerald, Cesare Pavese avait su « importer » dans notre langue un vigoureux souffle de liberté, je crois que mon apprentissage ni mes échanges de plus en plus intéressants, pour moi, avec la littérature française n’auront aucune rechute dans le pays où j’ai quand même essayé de faire de mon mieux jusqu’à mes soixante et un ans.
Pendant ces derniers jours, j’essayais de reconstruire de façon assez synthétique — autour des mots « Libération », « Constitution républicaine », « Unité » et « Humanité » — la parabole politique et culturelle de mon pays de 1945 à nos jours en suivant des dates-charnières dont je garde une précise mémoire. Mais ce n’est pas à moi de le faire. Il me faudrait le courage d’une fiction aussi romanesque que solitaire digne d’écrivains majeurs comme l’auteur du « Maître et Marguerite » ou du « Désert des tartares »…
Giovanni Merloni

« Il y a eu des jours où il a suffi du regard, du clin d’œil d’un inconnu pour nous faire tressaillir et nous arrêter devant le précipice »

Depuis des années, nous tendons nos oreilles aux nouveaux mots. Depuis des années, nous apercevons les sursauts et les bégaiements des créatures nouvelles et saisissons en nous-mêmes ou dans les voix suffoquées de ce pays qui est le nôtre comme un souffle tiède de naissance. Mais ce furent très peu les livres italiens que nous eûmes envie de lire dans les bruyantes journées de l’ère fasciste, pendant cette absurde vie désœuvrée et pleine de contraintes que nous dûmes mener alors, et, plus que des livres, nous connûmes des hommes, la chair et le sang d’où les livres naissent. Dans nos efforts pour comprendre et pour vivre nous soutinrent des voix étrangères : chacun de nous fréquenta et aima de véritable amour la littérature d’un peuple, d’une société éloignée, et en parla, en fit la traduction, jusqu’à en faire une patrie idéale. Dans le langage fasciste, on appelait tout cela xénophilie. Les moins agressifs nous accusaient de vanité, d’exhibitionnisme ou alors d’exotisme frivole, tandis que les plus austères disaient que nous cherchions dans les modèles au-delà de l’océan et des Alpes un exutoire à notre manque de discipline sexuelle et sociale. Naturellement, ils ne pouvaient pas admettre que nous allions chercher ailleurs en Amérique, en Russie ou en Chine, et l’on ne sait pas où, cette chaleur humaine que l’Italie officielle ne nous donnait pas. Ils n’admettaient pas non plus que nous cherchions tout simplement nous-mêmes. Mais justement, ce fut ainsi.
Là-bas, nous cherchâmes et trouvâmes nous-mêmes. Depuis les pages abruptes et bizarres de ces romans, depuis les images de ces films, arriva jusqu’à nous une première certitude : le désordre, même le plus violent et l’inquiétude de notre adolescence et de la société tout entière qui nous enveloppait, ils pouvaient se résoudre et s’apaiser dans un style, dans un ordre nouveau. Ils pouvaient et devaient se transfigurer en une nouvelle légende de l’homme. De cette légende, de cet esprit classique nous saisîmes le pressentiment dans la dure écorce de mœurs et de langages qui n’étaient pas faciles ni toujours accessibles ; mais, petit à petit, nous apprîmes à les chercher, à les soupçonner, à les deviner au fur et à mesure de chaque rencontre humaine.
Nous savons, maintenant, en quelle direction il nous faut travailler. Les signes éparpillés que pendant les années sombres nous cueillions dans la voix d’un ami, lors d’une lecture, de quelques joies et de beaucoup de douleur , ils se sont à présent recomposés en un discours clair et aussi en une promesse. Et voilà le discours : nous n’irons pas vers le peuple. Parce que nous sommes déjà ce peuple et que tout le reste n’existe pas.
Nous irons plutôt vers l’homme. Parce que l’obstacle, la croûte à briser est là, dans la solitude de l’homme — de nous et des autres.
La nouvelle légende, le nouveau style, et même notre bonheur ne réside qu’en ça.
Se donner le but d’aller vers le peuple : ça revient au même qu’avouer une mauvaise conscience. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de remords, mais pas celui de n’avoir jamais oublié de quelle chair nous sommes. Nous savons que dans cette couche de la société qu’on a l’habitude d’appeler peuple le rire est plus franc, la souffrance plus vive, le mot plus sincère. Et nous prenons en compte tout cela. Mais quelle autre signification y a-t-il, en cela, en dehors du constat que dans le peuple la solitude est déjà vaincue — ou en train de l’être ? Avec ce même esprit, dans les romans, dans les poésies et dans les films qui nous dévoilèrent à nous-mêmes dans un passé très proche, l’homme était plus franc, plus vivant et sincère vis-à-vis de ce qu’on faisait chez nous. Cela dit, nous ne nous confessons pas inférieurs ou différemment constitués par rapport aux hommes qui font ces romans et ces films. Comme pour eux, pour nous aussi la tâche est dans la découverte, dans la célébration de l’homme au-delà de la solitude, au-delà de toutes les solitudes de l’orgueil et du sens.

Ces années d’angoisse et de sang nous ont appris que l’angoisse et le sang ne marquent pas la fin de tout. Une chose se sauve de l’horreur, elle est l’ouverture de l’homme envers l’homme. De cela, nous sommes tout à fait sûrs, parce que jamais l’homme n’a été moins seul que pendant ces temps de solitude affreuse. Il y a eu des jours où il a suffi du regard, du clin d’œil d’un inconnu pour nous faire tressaillir et nous arrêter devant le précipice. Nous savions, nous savons que partout, dans les yeux les plus ignares et les plus torves, une charité et une innocence couvent que c’est à nous de partager.
Bien de barrières et stupides murailles se sont écroulées en ces jours-ci. Même pour nous, obéissant depuis longtemps déjà à la supplique inconsciente de toute présence humaine, ce fut une surprise de nous voir envahis, submergés par autant de richesse. Il est vrai que l’homme a dévoilé ce qui demeure en lui de plus vif. Maintenant, puisque c’est nous qui en avons la tâche, il attend que nous sachions le comprendre et en parler.
Parler. Les mots sont notre métier. Nous assumons cela sans ombre de timidité ni d’ironie. Les mots sont des choses tendres, intraitables et vivantes, faites pour l’homme tandis que l’homme n’est pas fait pour elles. Nous avons tous la sensation de vivre dans un temps où cela devient nécessaire de ramener les mots à la même netteté nue et solide qu’ils avaient quand l’homme les créa pour s’en servir. Et, puisque les mots servent à l’homme, il nous arrive justement que les nouveaux mots nous saisissent et nous émeuvent comme une prière ou un bulletin de guerre et cela n’a rien à voir avec aucune des voix, même les plus pompeuses, du monde qui meurt.
Notre tâche est difficile, mais vivante. Elle est aussi la seule qui garde un sens et une espérance. Les hommes qui attendent nos mots, ce sont de pauvres hommes comme nous. Comme nous les sommes si nous oublions que la vie est dans la communion. Ils nous écouteront avec sévérité et confiance à la fois, prêts à incarner les mots que nous dirons. Les décevoir ce serait les trahir et ce serait aussi trahir notre passé..

Cesare Pavese
Article publié sur L’Unità de Turin, 20 mai 1945

« Ci furono giorni che bastò lo sguardo, l’ammicco di uno sconosciuto per farci trasalire e trattenerci dal precipizio »

Da anni tendiamo l’orecchio alle nuove parole. Da anni percepiamo i sussulti e i balbettii delle creature nuove e cogliamo in noi stessi e nelle voci soffocate di questo nostro paese come un tepido fiato di nascite. Ma pochi libri italiani ci riuscì di leggere nelle giornate chiassose dell’èra fascista, in quella assurda vita disoccupata e contratta che ci toccò condurre allora, e più che libri conoscemmo uomini, conoscemmo la carne e il sangue da cui nascono i libri. Nei nostri sforzi per comprendere e per vivere ci sorressero voci straniere: ciascuno di noi frequentò e amò d’amore la letteratura di un popolo, di una società lontana, e ne parlò, ne tradusse, se ne fece una patria ideale. Tutto ciò in linguaggio fascista si chiamava esterofilia. I più miti ci accusavano di vanità esibizionistica e di fatuo esotismo, i più austeri dicevano che noi cercavamo nei gusti e nei modelli d’oltreoceano e d’oltralpe uno sfogo alla nostra indisciplina sessuale e sociale. Naturalmente non potevano ammettere che noi cercassimo in America, in Russia, in Cina e chi sa dove, un calore umano che l’Italia ufficiale non ci dava. Meno ancora, che cercassimo semplicemente noi stessi. Invece fu proprio così.
Laggiù noi cercammo e trovammo noi stessi. Dalle pagine dure e bizzarre di quei romanzi, dalle immagini di quei film venne a noi la prima certezza che il disordine, la stessa violenza, l’inquietudine della nostra adolescenza e di tutta la società che ci avvolgeva, potevano risolversi e placarsi in uno stile, in un ordine nuovo, potevano e dovevano trasfigurarsi in una nuova leggenda dell’uomo. Questa leggenda, questa classicità la presentimmo sotto la scorza dura di un costume e di un linguaggio non facile, non sempre accessibili; ma a poco a poco imparammo a cercarla, a supporla, a indovinarla in ogni nostro incontro umano.
Noi adesso sappiamo in che senso ci tocca lavorare. I cenni dispersi che negli anni bui raccoglievamo dalla voce di un amico, da una lettura, da qualche gioia e da molto dolore, si sono ora composti in un chiaro discorso e in una certa promessa. E il discorso è questo, che noi non andremo verso il popolo. Perché già siamo popolo e tutto il resto è inesistente.
Andremo se mai verso l’uomo. Perché questo è l’ostacolo, la crosta da rompere: la solitudine dell’uomo – di noi e degli altri.

La nuova leggenda, il nuovo stile sta tutto qui. E con questo la nostra felicità.
Proporsi di andare verso il popolo è in sostanza confessare una cattiva coscienza. Ora, noi abbiamo molti rimorsi ma non quello di aver mai dimenticato di che carne siamo fatti. Sappiamo che in quello strato sociale che si suole chiamare popolo la risata è più schietta, la sofferenza più viva, la parola più sincera. E di questo teniamo conto. Ma che altro significa ciò sennonché nel popolo la solitudine è già vinta – o sulla strada di esser vinta? Allo stesso modo, nei romanzi, nelle poesie e nei film che ci rivelarono a noi stessi in un vicino passato, l’uomo era più schietto, più vivo e più sincero che in tutto quanto si faceva a casa nostra. Ma non per questo noi ci confessiamo inferiori o diversamente costituiti dagli uomini che fanno quei romanzi e quei film. Come per costoro, per noi il compito è scoprire, celebrare l’uomo di là dalla solitudine, di là da tutte le solitudini dell’orgoglio e del senso.

Questi anni di angoscia e di sangue ci hanno insegnato che l’angoscia e il sangue non sono la fine di tutto. Una cosa si salva sull’orrore, ed è l’apertura dell’uomo verso l’uomo. Di questo siamo ben sicuri perché mai l’uomo è stato meno solo che in questi tempi di solitudine paurosa. Ci furono giorni che bastò lo sguardo, l’ammicco di uno sconosciuto per farci trasalire e trattenerci dal precipizio. Sapevamo e sappiamo che dappertutto, dentro gli occhi più ignari o più torvi, cova una carità, un’innocenza che sta in noi condividere.
Molte barriere, molte stupide muraglie sono cadute in questi giorni. Anche per noi, che già da tempo ubbidivamo all’inconscia supplica di ogni presenza umana, fu uno stupore sentirci investire, sommergere da tanta ricchezza. Davvero l’uomo, in quanto ha di più vivo, si è svelato, e adesso attende che noialtri, cui tocca, sappiamo comprendere e parlare.
Parlare. Le parole sono il nostro mestiere. Lo diciamo senza ombra di timidezza o di ironia. Le parole sono tenere cose, intrattabili e vive, ma fatte per l’uomo e non l’uomo per loro. Sentiamo tutti di vivere in un tempo in cui bisogna riportare le parole alla solida e nuda nettezza di quando l’uomo le creava per servirsene. E ci accade che proprio per questo, perché servono all’uomo, le nuove parole ci commuovano e afferrino come nessuna delle voci più pompose del mondo che muore, come una preghiera o un bollettino di guerra.
Il nostro compito è difficile ma vivo. È anche il solo che abbia un senso e una speranza. Sono uomini quelli che attendono le nostre parole, poveri uomini come noialtri quando scordiamo che la vita è comunione. Ci ascolteranno con durezza e con fiducia, pronti a incarnare le parole che diremo. Deluderli sarebbe tradirli, sarebbe tradire anche il nostro passato..

Cesare Pavese
Articolo pubblicato su L’Unità di Torino, 20 maggio 1945