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« Rhapsodie sur un thème seul » de Claudio Morandini

16 samedi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in auteurs italiens

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Claudio Morandini

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« Rhapsodie sur un thème seul » de Claudio Morandini, Manni Editori 2010

Lorsqu’on est déjà à moitié lecture – de plus en plus captivante –, on dirait que ce livre n’ait pas été écrit d’un Italien, et surtout pas du Nord américain Ethan Prescott ou de son compagnon Carl Thalberg. Même pas d’un Russe – comme le compositeur Rafail Dvoinikov – ou d’une Russe – comme son assistante Polina. Une sorte de dépersonnalisation entraîne le lecteur, en traversant sa peau, ses gestes et comportements. Ce sont peut-être les premiers symptômes de la transmutation babélique qui nous emmènera tous vers une identité planétaire nouvelle et tout à fait inconnue. Et c’est aussi le choix primordial de l’écrivain italien Claudio Morandini, auteur de cette « Rapsodia su un solo tema », un roman qui n’a pas encore été traduit en français (il s’appellerait ici « Rapsodie sur un thème seul »), que j’ai trouvé très intéressant pour un vaste réseau de lecteurs — bien au-delà du seul contexte italien. Ce choix correspond, je pense, à la nécessité qui caractérise ce roman : dire la vérité, raconter l’histoire d’un artiste pur et génial qui survit au système de pouvoir soviétique, dire tout cela d’une façon qui ne soit pas donnée ni obligée. Dire, en même temps, la vérité sur la liberté présumée dans laquelle un musicien dudit occident libre, plus jeune, analyse l’obscur dossier de son mythe russe, en révélant au lecteur et à soi-même ce que lui coûte la survie dans le système actuel, déréglé et postmoderne, qui connaît maintenant aux États-Unis une phase problématique sinon désespérée. Dire tout cela n’est pas facile, cependant Claudio Morandini y arrive, grâce à la nonchalance par laquelle le protagoniste s’exprime en mots et actions. En plus, le deuxième choix, celui de tourner toute analyse et chaque événement autour du thème musical ou pour mieux dire de la musique tout court, représente un véritable défi. En même temps, la musique, cette hydre à mille têtes, offre à l’auteur la possibilité de faire jaillir la vérité à travers plusieurs registres et plusieurs tableaux. Et ce livre cesse bien tôt d’être la rapsodie sur un thème de Rafail Dvoinikov — thème insisté, exclusif voire obsessionnel qui serait la force et la disgrâce de ce compositeur. En réalité, c’est lui, l’auteur, qui structure son livre sous la forme d’une rapsodie. La musique est donc un personnage omniprésent du livre. Elle est aussi la colonne centrale qui en soutient l’architecture, du premier mot jusqu’au dernier. Mais ce livre va bien au-delà de cela. Le protagoniste du roman, le narrateur voyageur nord-américain Ethan Prescott, est un musicien assez créatif, intégré en même temps dans un contexte élitaire et privilégié où l’on a désormais autorisé à s’occuper d’un auteur russe très âgé, très peu connu en occident, qui a eu de grands succès quand il était jeune, mais n’a pas su correspondre aux désirs d’un système de pouvoir aussi stupide et méfiant que celui de l’U.R.S.S. après les années 20 : « Dvoidikov, hardi sur le pentagramme, a du apprendre l’art de déguiser son tempérament, de faire semblant qu’il n’était qu’un simple exécutant de directives d’autrui – sans jamais y réussir : dans cet échec est la grandeur de sa musique, qu’aujourd’hui nous pouvons lire comme un exemple — entre les plus évidents – d’un art aussi irrésistible qu’il échappe à son créateur même. » L’histoire de Rafail Dvoinikov, que l’auteur a tissée avec une singulière complexité de niveaux narratifs – du niveau minimaliste du journal plein d’idées d’Ethan Prescott à celui où le même Prescott nous raconte de façon émotionnelle et émotionnante ses rencontres parfois inquiétantes avec le musicien russe et Polina, son assistante et interprète ; du niveau des incursions de la musique techno dans le travail artistique du narrateur-voyageur-musicien à celui des “reportages du futur” d’un contemporain de Mozart et Gluck qui ose fréquenter théâtres et salles d’enregistrement du vingtième siècle – cesse bien tôt de se présenter comme l’histoire de celui qui a composé “L’antisymphonie”, la “Symphonie numéro zéro” et d’autres œuvres novatrices. Ce ne sont pas seulement les vicissitudes aussi terribles que vitales de Dvoidikov qui tapent sur une seule touche, ou, si l’on veut, sur un seul thème. C’est évidemment Ethan Prescott, capturé par son voyage intercontinental qui le catapulte dans un train très incommode qui fait la navette dans la Russie post-soviétique — en l’obligeant à la douloureuse recherche du sens de sa propre vie et de soi-même —, c’est lui l’auteur, avec Claudio Morandini, d’une rapsodie sur un seul thème, c’est-à-dire d’un chant très complexe où le but primordial est celui de placer l’homme – avec toute la matérialité de ses sentiments – au centre de la scène. C’est juste là au centre de la scène que nous découvrons l’aspiration intime de ce livre : l’artiste le plus fatigué de l’absence de communication entre ses attentes d’expression et de contact et son public distrait et hostile – fatigué aussi des difficultés d’avoir des interlocuteurs qui ne soient pas des murs ou des voix ensevelies dans de vieilles partitions — aura des chances lui aussi. Il est inévitable. Il trouvera dans des rencontres – importantes ou casuelles – une raison pour avancer, pour insister, pour espérer. Le point caché de ce beau roman réside enfin dans la nature tragique d’Ethan Prescott, qui est aussi le moi-narrateur. Il porte son homosexualité de façon tranquille, jusqu’aux derniers chapitres, lorsqu’elle devient la cause d’une incommunicabilité infranchissable. Il ne peut pas correspondre à un sentiment partagé. Cela est un revers constant dans la vie de tout le monde, un anneau fragile qui nous fait apercevoir, d’un coup, en lecteurs, le côté dramatique d’un malentendu, lorsque de vraies passions sont en jeu. À mon avis, dans cette histoire douloureuse, qui place enfin la très célèbre musique – qui est aussi raison de vie — dans la perspective de son amoindrissement, Claudio Morandini a voulu dire : Oui, c’est probable, la gloire n’arrivera jamais. Une véritable gloire n’appartient pas à ce monde-ci, elle arrive toujours à quelqu’un d’autre, comme la mort précoce. Tout cela est prouvé par les compétitions éternelles, les jalousies et les envies qui assombrissent dès toujours les grands génies pour garder la place, du moins dans le présent, aux médiocres, aux vendus, et cetera. Mais il faut faire attention ! Si un jour la gloire arrive exprès pour nous — car elle a décidé qu’elle veut correspondre à notre amour inépuisé, à notre cour interminable et pleine de chefs-d’œuvre —, à ce moment-là il faut être prêts ! Peu importe si la gloire nous sourit parce que nous sommes adroits ou beaux et fascinants ou pour la somme de tout cela. Il nous peut arriver de provoquer l’amour de quelqu’un que nous avons rempli d’attentions. Il peut arriver, par conséquent, que la gloire, appelée Polina dans le livre, tombe amoureuse. Elle est convaincue, elle est prête, elle désire qu’on la ravît, qu’on l’emmène, avant d’être, comme on dit souvent de la gloire, chevauchée.

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Claudio Morandini

Ethan Prescott ne peut pas aimer Polina, car il est homosexuel. Mais cette passion qu’il a provoquée en elle ne le laissera pas tranquille. Ici la distance se reproduit entre l’artiste qui voudrait communiquer et le monde tout à fait indifférent. Une grande illusion se brise, la plus résistante certitude tombe, que nous avions gardée depuis nos années au lycée : les vers de Dante ne sont pas toujours vrais :

« Amor ch’a nullo amato amar perdona, mi prese del costui piacer sì forte, che, come vedi, ancor non m’abbandona. » « Amour, qui force tout aimé à aimer en retour, me prit de la douceur de celui-ci que, comme tu vois, il ne me laisse pas. » (1)

Mais, lorsqu’on arrive à la dernière page, avant la postface, le livre nous propose une nouvelle suggestion, totalement opposée. La gloire c’est nous, peut-être, car nous avons eu toujours un peu de gloire. Et si nous ne sommes pas capables de la donner à ceux qui nous aiment, nous ne pouvons pas la prétendre de ceux qui ne nous aiment pas.

Giovanni Merloni

(1) Dante, Enfer V 103-105, traduction de Jacqueline Risset.

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