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Archives de Tag: Portraits de Poètes, d’Écrivains et d’Artistes

Le livre-cathédrale de Germaine Raccah

20 vendredi Juin 2025

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ARTAME, Germaine Raccah, Paolo Merloni, Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes, Valérie Travers

Germaine Racca à ARTAME

J’ai connu la peintre et poète Germaine Raccah en 2018, quand mon enfant Paolo, artiste peintre aussi, commençait à fréquenter l’atelier d’ARTAME Gallery, 37 rue Ramponneau à Belleville. Une association où Paolo se rend assidûment les après-midis pour échanger et travailler avec d’autres artistes sensibles et motivés comme lui. Un lieu de rencontres qui est aussi un primordial point de repère dans le quartier parisien, puisqu’on y trouve vraiment « l’art » et « l’âme ». Pendant les sept années qui se sont écoulées, j’ai eu la chance de suivre assez régulièrement le travail de Germaine, qui m’a toujours étonné par sa cohérence, sa force et son originalité. Son infatigable production d’œuvres d’art sortant nettement de l’ordinaire, mérite d’être plus largement connue que ne l’est déjà. Cela dit, la richesse et la complexité de son univers — où dessin, peinture et poésie s’enchevêtrent et fusionnent continument, avant de prendre chacune son chemin autonome — m’oblige à structurer mes commentaires en quelques volets successifs. Pour l’instant j’en vois deux :

— le premier, celui d’aujourd’hui, est consacré au dernier de nombreux « Livres » que la peintre et poète Germaine Raccah a accompli jusqu’ici ;

— le deuxième s’attèlera à quelques considérations sur l’auto-analyse que Germaine fait d’elle-même dans un texte très intéressant qu’elle a coécrit avec sa sœur Patricia.

Il y aurait aussi un troisième volet, concernant de façon spécifique le style pictural et la poésie de Germaine Raccah (une forme d’expression, celle-ci, tout à fait autonome dans son importance, exerçant par rapport à la peinture moins une fonction explicative voire didactique qu’une fonction dialectique et transgressive) dont j’aimerais parler aussi, mais dont je ne sais pas si j’en serai capable.   

Germaine Racca à ARTAME

LE LIVRE-CATHÉDRALE DE GERMAINE RACCAH

Je vais donc essayer d’ouvrir une porte sur l’univers pictural et poétique de Germaine Raccah, par le biais d’un coup d’œil sur le dernier « Livre » que l’artiste vient juste d’achever. Une œuvre prodigieuse et (physiquement) fragile à la fois, destinée à des mains respectueuses ainsi qu’à des regards passionnés, dont il est intéressant de connaître la genèse et comprendre les significations artistiques et existentielles profondes. Tout comme les autres traces d’existence fertile qu’elle a « reliées » et gardées soigneusement (entre cent et deux cents œuvres originales), cette dernière « architecture peinte en exemplaire unique » de Germaine Raccah peut être comparée à une « cathédrale » conçue à différentes échelles. En fait, ses envoûtantes pages-tableaux peuvent évoquer soit la splendeur de vitraux capturant la lumière soit le caractère allégorique et narratif des bas-reliefs accrochés aux grandes portes. On y découvre la même dimension artisanale et la même passion initiatique caractérisant cette époque fondatrice de notre civilisation, même si, bien sûr, le moteur de l’action artistique et narrative tient moins à la célébration d’une foi divine qu’à la démonstration évidente d’une inébranlable foi dans la vie, en dépit de la vie même. En tout cas, le fait de refermer dans un contexte unique des œuvres qui seules méritent des espaces dédiés, confère à chacun de ses Livres une touche de sacralité.

Il s’agit enfin d’une œuvre chorale, multiple, où la primordiale source d’inspiration vient de la Nature dans sa variété et complexité ainsi que dans sa dimension cosmique. Entre les deux pôles de la vie et de la mort, les personnages de Germaine flottent dans la nature-cosmos comme le fœtus dans le liquide amniotique maternel. Cela naît d’abord, je crois, d’une sorte de « compromis pratique » entre les contraintes d’un emploi du temps limité pour chaque séance dans l’atelier et le flux incessant des images et des personnages que les mains de l’artiste fabriquent suivant l’inspiration d’une pensée ou d’un thème qui s’imposent au fur et à mesure. Travaillant sur cette longue table généreuse et accueillante d’ARTAME, à côté des autres artistes, elle ne profite que rarement de l’espace et du temps nécessaires pour élaborer confortablement de moyens ou de grands formats. En fait, quelques-uns de ses collègues font des croquis, d’autres se contentent de peindre le détail d’une main, d’un pied, d’un profil, d’autres encore travaillent debout devant un chevalet. En général, le plus souvent, Germaine s’attèle à de petits dessins colorés aux pastels et/ou aux aquarelles ayant toujours la dignité et la force de tableaux accomplis. Il arrive souvent que des dessins, réalisés l’un après l’autre, témoignent d’une continuité narrative où l’inconscient se marie aisément au conscient ; ou alors on constate une rupture, un changement, une mutation, un coup d’aile que des mots appropriés parfois soulignent ou exaltent. C’est un long travail, qui s’écarte nettement de la bande dessinée ou du livre illustré justement en raison de sa genèse exquisement artistique et libre. Car en fait, si toujours un thème dominant existe et une narration se déroule, cela ne descend pas vraiment d’un scénario ou d’un canevas établi en avance, mais d’un flux créatif ayant l’allure d’un voyage initiatique : « Je sais bien où je veux aller, je connais finalement mon but, mais je n’aime pas tout prévoir, tout organiser ! » À ce stade de mon observation, je trouve une ressemblance entre la « recherche » de Germaine et celle de Fellini : comme le grand réalisateur italien, elle revient toujours sur ses blessures ancestrales par le biais d’un rêve basé sur le désir et foncièrement ancré aux plaisirs et aux manques de l’enfance. Tout comme Fellini, avant de recomposer dans une « chose accomplie » l’immense travail — par de sages coupures et le montage bien maîtrisé —, Germaine ne compte pas les scènes dans le tournage de son « film », elle ne se lasse non plus de travailler à fond les infinies variations que son sujet préféré lui suggère.

Oui, bien sûr, il y a un sujet préféré, qu’on n’arrive à identifier qu’au bout d’une longue et réitérée observation, page après page : il s’agit d’un petit être aux multiples facettes qui subit soit les métamorphoses envisageables entre l’humain et la bête (notamment les petits animaux, les oiseaux et les insectes) soit les infinies combinations de genre entre hommes et femmes. Cette figure, on ne peut plus fragile et tenace à la fois, revendique le statut de son existence unique nous invitant à la suivre dans ses fouilles et découvertes merveilleuses. À ce propos, il faut que j’ouvre une parenthèse : en 2019, Germaine Raccah prêta l’un de ses dessins pour une couverture de L’Étrave (revue des Poètes Sans Frontières). En cette occasion, elle me partagea son bonheur avec une lettre remarquable, par laquelle je me permets d’établir un parallèle entre la couverture de cette revue et celle du Livre éternel que Germaine fait et défait telle une interminable toile de Pénélope. La suivante citation de cette lettre nous aide d’abord à donner un nom, Minette, au personnage que je viens de décrire, ensuite à pénétrer à fond le sens le plus authentique de ce que Germaine transfère consciemment sur le papier avec ses pastels et ses aquarelles avant de le transmettre au monde entier.

«Minette (chatte ou jeune fille), donne-lui un petit os pour la calmer. De l’Étrave offerte dans ses lumières,  voici un ver comme sa peau recouvre le tissu et se charme de délicatesse pour exprimer sa couverture première épaisse en étoffe graine de tous ces rayons comme des pantalons embattent une jupette (jupe très courte) peut-être suspendue à ses anneaux en traînant sa chevelure tressée comme une langue insert ses lettres ouvertes dans des palmes accrochées où une minette chatouille son nez et trouve un nombril gommé. Sa bouche me donna un baiser dans l’exacte proximité d’une sensation énoncée pour le désir, car la gêne faisait bâiller le corps par une représentation intime d’un sac de spermatozoïdes. Pour une morale jaune et tiède, à la créativité aguerrie et née dans la paperasse, à la gaité inouïe, me voici, mêlée de poussière à la loure d’une vachette dans la seule raison d’une vie immortelle à m’élever dans la phosphorescence et guidée par cette grande et belle étoile, à me réserver dans les plaisirs.  Voici le pêché qui a mangé la pomme défendue, pour une activité sur la terre rose et dans le ciel bleu, limailles esthétiques pour les rouages architectoniques, ce ne sont que dès prophéties inventives de ce beau métier soyeux, enveloppé pour un fer chaud d’étoffe rouge, foulée par mes choix et le salut de mon âme, infatuée beauté, plaisante, gourmande de luxures dont je rêve avec cette peau en chair dans mon si exotique sentiment, romanesque et romantique quoique alentour au soufflet meurtrier avec des feuilles au monde dorées et rousses, s’ouvre pour le bourrichon de ma vie, l’aquarelle géniale de mon rêve merveilleux. Germaine Raccah»

Entre Kafka et Fellini, s’adaptant au fur et à mesure à l’évolution de ses sentiments et de ses enquêtes, la peinture et la poésie accompagnent toujours Germaine Raccah, l’aidant à creuser dans le mystère de la vie. Il s’agit, au fond, d’une auto-analyse, filtrée et sublimée par la musique des mots et la magie des couleurs aux extraordinaires nuances qu’octroie son originale dialectique entre le dessin et la peinture à l’eau. Une auto-analyse aussi serrée qu’impitoyable, que Germaine Raccah exploite sans merci sur elle-même. Fouillant par exemple dans les arcanes de la naissance et de la souffrance adolescente. Ne se dérobant pas à la nostalgie d’un tas de petites choses essentielles à la survie (l’amour qu’on reçoit avec la nourriture, l’accueil et l’accompagnement dans la découverte du monde extérieur, et cætera). Cependant, le travail de l’artiste va bien au-delà de cette analyse sévère : lorsqu’elle va à la rencontre de son destin incertain (honni et désiré à la fois), s’aventurant à l’orée de l’absence et du manque affectif, Minette, le personnage-clé de Germaine, cohabite et se confond avec des animaux de toutes sortes et tailles, avant de traverser de continues métamorphoses. Pourquoi savoure-t-elle la magie douloureuse de “s’habiller pour sortir dans la vie” ? Pourquoi se soumet-elle au plaisir-tourment de se maquiller et se peindre les lèvres et les ongles (des ongles vraies ou fausses n’ayant pas que la fonction d’embellissement du corps féminin mais aussi celle d’armes de défense et, à la limite, d’attaque…) ? Je crois deviner la réponse : parce qu’elle, par le biais de ces rituels, va trouver un accord avec la dure réalité, avant de s’accouder à la rambarde de la vie pour appeler à la clémence : « Laissez-moi vivre, libre de m’exprimer selon ma nature ! Ne me privez pas de l’amour ! »

Giovanni Merloni

*

LE LIVRE AUX ONGLES POINTUS

Germaine Raccah 2025

En effeuillant le Livre-témoin ci-dessous, tout un chacun a la chance de s’immerger dans la joie captivante du dessin et de la couleur ainsi que de différentes techniques qui font le style original de notre amie Germaine.

*

La tête exiguë

entre les Poux, les Pieds

et les Fous HOMME-FEMME

TRANSGENRE

TRANSEXUEL

*

au vent qui chante et savoure

les êtres fleuris de David, Marie,

Alain, Jeff, Rosy, Christian, Jacob.

Fous errants autour du pigeon

comme pour le voir se farcir

une foulée au pied lancinant

autour des petits matins

déjeuner et après-midi

tranquilles au bonheur

*

Si c’est une comédie humaine

face à ses choix abyssaux

*

LA PEUR

*

ET C’EST LE FOOT

*

Mais, les mots ne sont

pas les choses, et les mots

pour bouger. Et que

se passe-t-il,

vraiment ?

*

LARGEUR

D’UNE PANTOUFLE

AU SAUT

D’UNE JUPE

DE

FILLE

*

Et une ignorante

foulée pour faire bouger

le croûton de sable

et l’énergie sifflant

avec une oreille

attendrie

*

Et le chemin de

ses papouilles comme

un musée sur le

corps

*

Avec ses pigeons

de poux

et ses deux dents

surélevées

Hélène marcha de

ses sossettes

qui illuminent la joie

ses espadrilles, ses talons

et un bel ongle

le diable, une souris, un pou

*

Au bord du granite

et pointes pailletées

qui mettent

des grenades

aux couleurs

du monde

*

C’est qu’est

le henné est

au miroir

des lèvres roses

*

ses chlakas vertes,

ses honteuses chaussures

d’étalon étroit

si peu méprisables,

le burlesque ne saurait l’être

avec les colibets dans un

neuf bœuf.

Beul donne trop le pied d’amour

qui pose la question avec le

plaisir trop peu clair de sa

jouissance, crie l’abominable

sensation de sa jouissance

désir atrophié, exécrable

comparution du sentiment

de quelque chose

*

Car nous perdons

toujours une fébrilité

qui nous transperce

un pied-sur-l’autre

*

et ne plus croire à

la vulgarité

*

et la pomme

*

alors qu’il faudrait mettre

la clé de la maison

dans le trou de la serrure

pour ouvrir sa porte

et qu’on ne me voit pas

croquer la pomme dans

ma couchette et dans sa

tannière emmurée pour

quelques raisons que ce soit

*

Cher CH.

Seul avec le pageot qui

rit pour une chienne ses

chaussons, sans chansons,

le pigeon derrière la

maison, est une hybridation

très visible entendue par des

fous

C’est une affaire bien délicate

pour nos demoiselles qui

touchent la commotion, la convulsion

Connaissant les figures en dépit

de toute convention de ses

griffures

*

Et, pour ses téguments de

plumes demandant quelle

intronisation à la comédie

semble tirer l’oreille

inextricable et vivre de songes

devant un petit pot de confiserie

et engagé de joies douces

et de beautés touchantes,

griffes chaleureuses

de persils qui

permettent la

métamorphose de

sa fleur dans

le fruit d’un

arbre

*

DIRE

LE FÉMININ-MASCULIN

Le rouge aux lèvres apparaît

à la belle demoiselle,

ce que je suis sur ce qu’est

le sang

Dès lors qu’adolescente peinte

aux Désirs commençants

Je fouille un pelage

avec le persil de mon corps

produisant une séduction

perturbatrice et amante

d’une copulation normale

Et voilà au-dessus ou en

dessous

les semis de la mode aimante

sur cette bouche rouge

*

Conduisant les grains

jusqu’aux asperges

depuis la prime enfance

nous l’apprennent

les maternelles

de la classe

comme ces plantes de

ROI coton

de haricot

et de pois-chiche

pour un bonheur

reviviscent

*

Pour aller jusqu’au bout des

choses, je vois des petites

bulles dans un magma

d’œuf qui semble fouetter

les formes et se

reconnaître à des trous

d’olives

agités comme des petits

pois dorés

Germaine Raccah

Quelques livres de Germaine Raccah (Archives d’ARTAME)

« Rien ne lui était connu de son existence future » (Entre-temps n. 7)

07 lundi Nov 2016

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

001_autrou-1 Image empruntée à un tweet de Dominique Autrou (@aucoat)

Un grand merci à Dominique Autrou pour cette image qui m’a intimement touché. Elle exprime parfaitement ce que je vis maintenant, avec la beauté de la joie mêlée à la beauté du chagrin, avec l’espoir et l’égarement ajoutant à la conscience de notre finitude héroïque, énergique, prête à s’emporter. Avec ce besoin extrême de société, d’échange, de citoyenneté.

J’étais en train de faire une liste des « entre-temps » qui se sont entre-temps cumulés…
Je ne savais pas comment faire. Ils sont tellement nombreux, si graves, parfois, douloureux, touchants, ou alors pénibles et gênants pour les sentiments de déception ou de répulsion qu’ils ont provoqués en moi.
Je ne savais pas comment traduire tout cela, comment amener mes réflexions et mes récits tendancieux sur le papier invisible de nos pourparlers muets avec la précision et le détachement nécessaires.
Je le ferai.
Je me donnerai la force de parler de la « redoutable diagonale » qui menace mon pays d’une séquelle de tremblement de terre presque « systématique ». Une menace affreuse devant laquelle notre proverbiale ténacité italienne s’égare e se voit meurtrie.
Je parlerai de mon étonnement devant cette compétition américaine qu’on ne pourrait plus absurde. Ce général Custer qui ressuscite pour « Trump-er » encore une fois les gens de bonne volonté de la Planète en les conduisant dans une énième désastreuse Litte big horn.
Je parlerai de l’hôpital Laënnec, connu à Paris comme l’hôpital des Incurables, qu’on a transformé en résidence de luxe tout en défigurant la chapelle située au milieu de sa cour, même si elle fait partie du Patrimoine, où gît entre autres le grand Turgot…
Je dirai que je vois une évidente corrélation entre ces différents phénomènes.
Je parlerai aussi d’un ami récemment disparu, Maurizio Ascani, avec qui j’ai partagé plusieurs phases importantes et délicates de ma formation d’architecte, de mon expérience de travail et de ma vie même.
Mais ce n’est pas pour aujourd’hui.
Je vous partage ci-dessous une lecture douce et profonde.
Giovanni Merloni

002_tramway-mauriac Ramon Casas, En attendant l’omnibus, 1900, image empruntée à un tweet
de Laurence (@f_lebel)

« Rien ne lui était connu de son existence future »

« Rose s’assit sur son lit et ne bougea plus.
Quelques gouttes larges et espacées frappaient le zinc du toit. Elle emporterait seulement sa trousse de vermeil et achèterait à Bordeaux le linge nécessaire. On lui expédierait ses vêtements à une adresse qu’elle avait bien le temps de choisir. L’important, c’était de n’être plus là. « Fuir, n’être plus là, fuir… » Denis recevrait au bureau une lettre rassurante où il ne serait question que d’une absence courte. Elle s’était éloignée infiniment du chemin entrevu trois années plus tôt, le soir du premier échec de Denis… Rien ne lui était connu de son existence future, mais il fallait retrouver ce chemin. Elle n’aurait su dire si elle priait ; pourtant ce devait être sa prière qui, devant elle, éclairait les actes à accomplir dans le moment même. Son esprit ne s’attachait qu’à l’immédiat. Elle savait qu’elle descendrait un peu avant six heures, qu’elle suivrait la petite route des communs, qu’elle entendrait le tramway bien avant qu’il n’apparût. Sans doute faisait-il jour à six heures et, à moins qu’il n’y eût un brouillard épais, elle ne verrait pas grossir le phare, l’œil de cyclope. Mais, en elle, cet œil énorme brûlait comme dans les aubes noires d’autrefois. »
François Mauriac, « Les chemins de la mer », 1926.

003_tramway-part Ramon Casas, En attendant l’omnibus, 1900, part. Image empruntée à un tweet
de Laurence (@f_lebel)

Un monde d’enchevêtrements souples et harmoniques (Entre-temps n. 4)

22 jeudi Sep 2016

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

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Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

001_foule

Giovanni Merloni, LA BOUE, 1973

Un monde d’enchevêtrements souples et harmoniques

En cette période de halte silencieuse et de paresseuse redécouverte du monde qui m’entoure, une petite escapade à Saint-Denis a sans doute représenté, pour moi, l’occasion pour m’enrichir, admirer et comprendre.
D’abord, j’ai dû briser une barrière. Un mur épais qui sépare Paris de cette commune de banlieue qui a dû se soumettre au fur et à mesure à la loi des vases communicants sans recevoir en échange que de lourds engagements.
Ce mur commence par la frontière invisible qui sépare, au cœur même de Paris, la Gare de l’Est de la Gare du Nord, suivant à peu près l’axe de la rue du faubourg Saint-Denis.
Si la Gare de l’Est est encore un sobre édifice qui s’intègre dignement avec la ville qui ne perd pas, ici, sa dimension typiquement parisienne, la Gare du Nord résume en elle-même tout le poids du passage à la dimension métropolitaine.

002_le-mur-1

J’ai essayé d’éviter tout cela en prenant la ligne 5 du métro pour attraper le RER pour Saint-Denis dans le sous-sol de la Gare du Nord, évitant ainsi, du moins en partie, l’immersion dans une foule gigantesque et affolée qui me fait parfois peur.
Ensuite, sur la rame du RER on revient à la rassurante expérience des trains pendulaires traversant les campagnes, où les gens petit à petit se rapprochent et se parlent.
On continue quand même à voyager dans le corps sombre de ce mur épais dans une alternance de tunnels, de murs de ciment et de clins d’œil sur des paysages urbains sans éclat où les rails et les fils dans le ciel sont parfois remplacés par la vue d’automobiles lancées sur des routes grises.

003_murales-saint-denis

En descendant du train, on constate qu’il s’agissait d’un trajet tout bref, mais psychologiquement long. Sortant sur le parvis de la gare de Saint-Denis, on a la sensation d’avoir beaucoup voyagé avant de plonger dans un endroit où les règles partagées de la vie de tous les jours ne semblent être plus les mêmes qu’au départ. On est bien sûr dans un endroit auquel la croissance tumultueuse de Paris hors de ses « remparts » a ôté toute harmonie originaire. Ce serait intéressant de reconstruire les phases de ce changement, à partir de premiers grands travaux de construction de l’abbaye de Saint-Denis autour de la moitié du XIIe siècle par l’abbé Suger, jusqu’aux années 70 et 80 du siècle dernier qui en ont progressivement « défiguré » la physionomie. Il est sûr et certain que même en présence d’une demande d’habitations et de bureaux en progression géométrique, on pouvait faire mieux !

004_canal-saint-denis

Une fois traversée cette place sans personnalité, j’ai été surpris par la vue de l’eau ! Malgré l’impact assez gênant des œuvres ferroviaires dans un endroit délicat, juste à côté de la Seine, le canal Saint-Denis est là. Un peu pressé par l’esprit d’abandon qui caractérise tous les lieux où des infrastructures sont bâties de façon brutale, le canal Saint-Denis garde encore sa poésie. En longeant ses eaux, on est poussés à reconstruire le réseau voulu par Napoléon et achevé une première fois en 1821 reliant la Seine de la hauteur de l’île Saint-Denis jusqu’à l’Arsenal près de la Bastille.
Ce petit tronc d’eau que je suis maintenant pour me rendre à mon rendez-vous n’est que le premier trait d’un système génial qui continue avec le canal de l’Ourcq, le bassin de la Villette et le canal Saint-Martin.
Je me suis dit alors que Saint-Denis garde en tout cas des signes évidents et aussi des trésors de son passé, telle la grande cathédrale où sont ensevelis les rois de France, tel le canal qui réalisa au XIXe siècle un parcours alternatif à la Seine, moins encombré de bateaux.

005_canal-saint-denis-1

Ensuite, j’ai fait un petit détour à la confluence entre le canal et le fleuve et suis revenu sur le quai de Seine. Là, ma surprise a été grande. Un grand immeuble moderne au « 6bis » a été épargné par la destruction, qu’on avait décrétée sur toute une vaste zone, grâce à l’initiative d’un architecte… qui a réussi à soustraire cet édifice à la faux mortelle… pour y installer une association d’artistes !
Voilà une belle exception qui confirme la règle assez redoutable de l’indifférence et de la délégation des pouvoirs ! Même dans un pays averti et civilisé comme la France, on bâtit parfois trop facilement et l’on détruit aussi avec trop de désinvolture. L’exception est très rare. Au-delà des institutions publiques qui se chargent quelquefois de donner une nouvelle destination et une vie inespérée à des architectures abandonnées, il est presque impossible de voir des privés, même rassemblés dans une association, bénéficier d’une chance pareille.

006_6bis-interieur

Quand j’ai visité le deuxième étage du « 6b », quai de Seine à Saint-Denis où l’on avait installé une exposition collective des artistes résidants — titrée INCONNAISSANCE —, je suis resté très admiratif par leur travail, mais aussi par la beauté des espaces sauvés.
Là-dedans, parmi les échos de nos vies difficiles et de notre planète autodestructrice ne manquaient pas les témoignages abrupts et durs ni les abstractions typiques de notre culture occidentale qui se retranchent parfois dans une conception un peu trop cérébrale. Cependant, je partage tout à fait la plupart des choses que j’ai lues dans leur catalogue. Par exemple :

« Le présent inondé entraîné par le courant perd dans sa course des instants happés »

« Comment comprendre quand l’expérience échappe à la mémoire ? »

« Comment en aval le souvenir peut-il construire le savoir ? »

007_sable-blanche

Tsama do Paço, ELLE S’EFFONDRE SANS CESSE, 2015

Dans cette exposition collective, partout vivante et communicative, j’ai rencontré et aimé de mystérieux sables blancs (ELLE S’EFFONDRE SANS CESSE de Tsama do Paço) qui par l’écroulement de la terre ou la liquéfaction de la neige semblaient raconter l’incessant mouvement pendulaire de chaque existence, où l’espoir et la peine s’affrontent et s’alimentent à la fois.
Ensuite, dans une envoûtante chambre obscure, j’ai aimé GILLIAT III (d’Apolline Grivelet). Un aquarium qui m’a fait rêver des couches de vie que la nature peigne et sculpte dans les abîmes aquatiques et j’y ai retrouvé des œuvres graphiques ou plastiques absolument proches de mon esprit.

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Marion Richomme, TCHERNOBYL ABONDANCE

Ensuite, la vision aérienne m’a touché d’une Tchernobyl en céramique réalisée par Marion Richomme. Une œuvre au parcours assez singulier — très riche de contraintes et de recherches fouillées, en hommage à la mémoire et à la nature d’un lieu qu’on ne pourrait plus symbolique — où l’abstraction de transformer Tchernobyl en une goutte d’eau ou de lave qui coule sinueuse au milieu d’un univers tout à fait sombre, fusionne avec un véritable sentiment d’amour. Car, en fin de compte, cet endroit « damné » et refoulé à jamais de la face de la terre ressuscite ici, telle une île de pierre lumineuse, un sourire qui nous invite à la vie !

008_main-patte

Michel Soudée, MUE 19, 2016

J’ai beaucoup aimé, ci-dessus, la « main-patte » d’un homme-plante ou tout simplement d’un homme en train de changer de peau. Une main gravée sur la grande page blanche par Michel Soudée. S’agissant d’une œuvre graphique, j’imagine qu’elle fait partie d’un discours narratif et philosophique assez riche que j’espère connaître un jour, dont je devine déjà quelques éléments : le rôle primordial de l’homme ; l’importance du geste essentiel ; la dialectique entre les deux vigueurs du corps et de l’esprit, voire la force et la faiblesse et enfin la dimension solitaire originaire de l’homme évoluant vers sa dimension sociale.
J’ai ensuite découvert que ce même geste — animal et humain, brusque et raffiné — que Michel Soudée exaltait dans son dessin au grand format, avait un rôle central dans le grand tableau à l’huile qu’Émilie Sévère avait installé sur la paroi opposée de la même salle !

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Émilie Sévère, TOPOS

Il s’agit d’une œuvre importante et pourtant légère, où le déroulement du monde expressif d’Émilie Sévère ne se traduit jamais dans l’horreur du vide ni dans la recherche de symboles ou d’emblèmes. C’est une histoire de vie et en même temps, comme le dit le titre, un « topos », c’est-à-dire une œuvre exemplaire où se rencontrent les thèmes primordiaux de son univers pictural. On n’y voit aucune pédanterie ni rigidité, comme s’il n’y avait pas le souci d’une représentation lisible et compréhensible, tandis qu’au contraire il suffit de prêter attention à chaque mouvement du tableau pour y découvrir un corps, un visage, une figure, un paysage et, en même temps, une nature riche de méandres et de découvertes.
Si donc ce grand tableau semble naviguer vers une expression « informelle » et de quelque façon « abstraite », ses composantes figuratives et humaines en constituent la véritable substance et la force. Parce qu’on a à faire, bien sûr, avec des couleurs qu’on ne pourrait plus libres de se juxtaposer et se marier en mille modalités « amoureuses ». Mais ces couleurs n’auraient jamais leur force désenchantée s’il n’y avait dedans un dessin parfaitement maîtrisé qui a juste la sagesse de se fondre pour mieux disparaître.

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Émilie Sévère, TOPOS (part.)

Après avoir longuement observé ce grand tableau recouvrant la paroi de fond et la paroi adjacente de la plus grande salle d’exposition, je me suis demandé si Émilie Sévère aurait eu la même liberté d’expression et la même joie de construire des histoires de rêve en dehors de cette chance unique de pouvoir créer dans un espace semblable.

20916-rs1

Oui, Émilie Sévère, grâce à son extraordinaire talent, a sans doute élaboré hors d’ici des œuvres également merveilleuses. Elle en fera encore.
Cela n’empêche que je suis resté sans souffle devant cette « paroi infinie » et que ce monde d’enchevêtrements souples et harmoniques était parfaitement cohérent avec cette salle sobre, cet immeuble juste et son petit contexte urbain encore préservé.

012_6bis

Giovanni Merloni

«  Je m’appelle Mathias Pascal » (Dissémination webassoauteurs février 2016)

26 vendredi Fév 2016

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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Dissémination webasso-auteurs, Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

La question des limites

« Tous les textes, toutes les écritures qui poseront la question des limites (intérieures, mais aussi pourquoi pas géographiques) seront donc les bienvenus, que ce soit sous la forme d’un récit, d’un essai, d’un poème, là aussi restons ouverts, comme toute dissémination reste ouverte à tout blogueur souhaitant participer. » (webassoauteurs)

En accueillant, avec enthousiasme, l’invitation de webassoauteurs pour la dissémination de février 2016, je ne peux pas négliger de dire que le thème assigné — la question des limites — justement en raison du maximum de liberté qu’il accorde, m’avait d’emblée inquiété.
J’ai vu devant moi une page blanche dont les bords s’éloignaient pour atteindre des horizons de plus en plus insaisissables et nombreux.
Ensuite, j’ai vu paraître, sur la même page, des rectangles, des carrés et des parenthèses évoquant les tweets artistiques de Novella Bonelli-Bassano.
Enfin, j’ai eu l’impression d’être sur un avion volant juste au-dessus d’une ville méditerranéenne, dont je voyais les terrasses l’une à côté de l’autre ainsi qu’une séquelle infinie de gens essayant de vivre dans leurs limites, tandis que d’autres…
J’ai fermé les yeux, me disant qu’il fallait s’affranchir d’une interprétation seulement physique des limites ou barrières ou frontières ou aussi des formes de limitation de la liberté, etcétéra.
J’ai pensé alors aux limites qui peuvent marquer ou accompagner nos existences.
En général, nous disposons d’une seule existence, se développant entre les deux limites de la naissance et de la mort.
Cependant, il peut arriver de mourir — métaphoriquement — plusieurs fois dans la vie, ou de vivre des cycles ayant au bout la sensation d’une fin et, ensuite, d’un nouveau commencement.
On peut aussi vivre des vies parallèles, exploitant deux ou trois travaux différents, deux ou trois amours…
Tout cela pose bien évidemment la question des limites morales.
Il y a malheureusement des gens qui n’ont pas le sens de la limite et profitent excessivement de la relative liberté qu’on leur accorde. Des autres dépassent les limites avec la force…
Parfois, on est obligés de vivre comme de pendulaires, en passant d’une réalité à l’autre franchissant des limites plusieurs fois dans une seule journée.
Parfois, on subit un enfermement qui nous arrache à notre vie et nous catapulte dans un contexte que nous n’avons pas cherché, qui pourtant nous accueille…
C’est le cas par exemple de nombreux soldats italiens qui ne sont jamais revenus de la guerre en Russie, parce qu’ils ont préféré y rester, dit-on…
Il y a aussi le thème très suggestif de la limite physique qui marque un passage complexe et riche d’émotions, une métamorphose qu’on n’oubliera jamais : de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à la vie adulte, de la vie adulte à la mort…
Dans la littérature italienne, le personnage de « Pinocchio » qui naît pantin de bois pour être « condamné » à devenir garçon au bout de son « éducation », c’est une belle métaphore du prix qu’on accorde à qui s’efforce de s’élever à travers l’application et l’étude. Mais c’est aussi l’occasion pour trancher de façon qu’on ne peut plus géniale les caractères typiques de notre société bourgeoise et de ses absurdes contradictions. La lecture seule de Pinocchio serait l’idéal pour un corpus d’études sur les limites — physiques, mentales, psychologiques, morales, géographiques politiques, sociales, etcétéra — de notre société et de leur évolution au fur et à mesure que celle-ci s’est habituée à l’unité nationale, tout en perdant, parfois, le sens positif de certaines limites qu’on est en train de refouler à une vitesse excessive. D’ailleurs, Pinocchio, sous le paradoxe du roman d’aventures destiné à un public de jeunes, analyse en réalité impitoyablement le monde adulte avec ses dérives « kafkaïennes ».  

Un des livres italiens les plus bouleversants sur le thème des limites, qui représente aussi très efficacement l’Italie (et la Sicile), est sans doute « Feu Mathias Pascal » de Luigi Pirandello (1867-1936). C’est un livre qu’on lit d’un souffle et qu’on n’oubliera jamais, traitant de cette particulière et affreuse situation d’un homme mécontent de lui et de sa vie qui se découvre mort sans qu’il y ait le besoin de le prouver. Cet homme égaré, qui avait vécu jusque-là la vie d’un mort vivant ou d’une ombre, se trouve du jour au lendemain comme nu, obligé de se créer une nouvelle identité, de se donner un prénom et un nom de famille…
Pour cette dissémination sans limites (ou en dehors des limites ou alors en dépit des limites), j’ai copié et traduit pour vous un joli texte de Leonardo Sciascia (1921-1989), expliquant le rôle de Blaise Pascal dans le titre de ce roman et dans la personnalité de son protagoniste ainsi que dans l’esprit philosophique et religieux de Luigi Pirandello.
Je propose enfin quelques extraits de ce livre extraordinaire, juste pour en donner la saveur et le rythme original.

Giovanni Merloni

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P comme PASCAL

« Une des rares choses, peut-être même la seule dont je fusse bien certain, était celle-ci: je m’appelais Mathias Pascal. Et j’en tirais parti. Chaque fois que quelqu’un perdait manifestement le sens commun, au point de venir me trouver pour un conseil, je haussais les épaules, je fermais les yeux à demi et je lui répondais :
– Je m’appelle Mathias Pascal.
– Merci, mon ami. Cela, je le sais. – Et cela te semble peu de chose ?
Cela n’était pas grand-chose, à vrai dire, même à mon avis. Mais j’ignorais alors ce que signifiait le fait de ne pas même savoir cela, c’est-à-dire de ne plus pouvoir répondre, comme auparavant, à l’occasion :
– Je m’appelle Mathias Pascal. »

Juste une certitude d’état civil, une identité écrasée et collée comme une larve au milieu des feuilles d’un registre. Pour le reste — de lui, de son existence —, Mathias Pascal aurait pu bien dire (et en effet, il le dit, en le disséminant tout au long du livre) :
« Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi‑même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle‑même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. »
Il s’agit d’une pensée de Blaise Pascal, que nous n’avons pas citée sans raison, juste pour signaler un certain rapprochement avec l’esprit même de Pirandello, dans la traduction très exacte que fit Ugo Foscolo (avant de s’en approprier par un véritable plagiat, la faufilant dans l’une de ses lettres au comte Giovio). Cela fait d’ailleurs paraître tout à fait légitime le soupçon que cette suggestion plus ou moins proche de la pensée du « sublime misanthrope » (sachant que Pirandello était aussi un misanthrope) ait suggéré ce nom solennel qui s’accompagne de façon humoristique au prénom Mathias, comme s’il avait l’intention de le renverser, avec le réflexe immédiat d’un contraste ou d’une contrariété irrémédiable.
Puisqu’en Sicile les Mathias sont plutôt diffusés avec le nom Matteo. On a d’ailleurs vu combien les noms et les prénoms siciliens, avec le dialecte, sont présents dans l’œuvre de Pirandello. Mais celui-ci a bien sûr pensé aussi à la « mattia » : une folie légère, extravagante, qu’on pourrait classer alors, à la loupe de Lombroso (et Carducci aussi) comme une espèce de provisoires vacances qu’on accorde au génie, en contrepartie, et soulagement, de l’habitude aux réflexions lourdes et intenses. En somme : la « mattia » tels un acte ou alors un état de libération. Il suffit pour cela de penser à la nouvelle « Quand j’étais “matto” (fou)… » : le souvenir du bonheur perdu ; le bonheur d’une folie innocente, légère, cultivée, consciente et nourrie d’elle-même. Presque un luxe qu’on accorde à Fausto Bandini, le protagoniste de la nouvelle. Une folie que peuvent d’ailleurs concéder la richesse et la jeunesse. Un état de grâce que Pirandello reconnaît à Mathias Pascal en vertu des circonstances tout à fait hasardeuse d’avoir été tenu pour mort juste après un gain extraordinaire au casino de Monte-Carlo.
Pour ce qui concerne Pirandello, lecteur de Pascal secrètement affectionné au grand philosophe-mathématicien, nous pouvons en avancer le soupçon, sans en avoir aucune preuve. Car en fait il n’y a aucune œuvre de Pascal parmi ses livres. D’ailleurs, il n’y a même pas un texte de Montaigne, que pourtant il aimait et connaissait bien. La consistance actuelle de la bibliothèque de Pirandello fait penser juste à de pauvres restes tandis que, de son vivant, ses familiers et ses amis doivent y avoir pillé largement avec une dispersion importante. Invinciblement, en tout cas, certains moments de son œuvre, certaines fentes d’où Pirandello observe les abîmes cosmiques, certains « trous noirs », comme l’on dirait aujourd’hui, nous ramènent à Pascal. Un écrivain italien me raconta il y a quelques années qu’une fois, lorsqu’il était jeune, en entendant Pirandello parler de Dieu, par plaisanterie et avec une pointe de dérision (tous les jeunes hommes qui pensent sont convaincus qu’ils sont athées), se laissa échapper : « donc, maître, vous croyez en Dieu ! » Pirandello, torve, lui répondit : « oui, parce qu’il est ennemi de l’homme ». En cette idée de l’inimitié de Dieu envers l’homme je vois quelque chose de janséniste, de pascalien.
La Grâce qu’on accorde depuis toujours, de façon impénétrable donc gratuitement, à très peu de gens, n’est-elle pas la confirmation de telle inimitié ? Et l’on pourrait remonter aussi à l’Arnobio de cet autre sicilien — Concetto Marchesi — qui déclara sa foi dans le stalinisme, poussé peut-être par le même sentiment qu’eut Pirandello lorsqu’il déclara sa foi dans le fascisme : par misanthropie, par pessimisme, par dépit et mépris.

Leonardo Sciascia
« PASCAL », de « Pirandello dall’A alla Z », Supplemento al n. 26 dell' »Espresso », 6 juillet 1986.

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«  Je m’appelle Mathias Pascal. »

Je me suis trop hâté de dire, au début, que j’avais connu mon père. Je ne l’ai pas connu. J’avais quatre ans et demi quand il mourut. Étant allé sur une de ses balancelles, en Corse, pour certain négoce qu’il y faisait, il y mourut d’une fièvre pernicieuse, à trente-huit ans. Il laissait toutefois dans l’aisance sa femme et ses deux fils : Mathias (ce serait moi, et ce fut moi) et Robert, mon aîné de deux ans.
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Quelques vieillards du pays, en effet, se plaisent encore à donner à entendre que la richesse de mon père (qui pourtant ne devrait plus leur donner ombrage, passée comme elle l’est depuis un bout de temps en d’autres mains) avait des origines… disons mystérieuses.
Certains veulent qu’il se la soit procurée en jouant aux cartes, à Marseille, avec le capitaine d’un vapeur marchand anglais, lequel, après avoir perdu tout l’argent qu’il avait sur lui, et ce ne devait pas être peu, avait joué encore une grosse charge de soufre embarquée dans la lointaine Sicile pour le compte d’un négociant de Liverpool (ils savent aussi ce détail ! et le nom !) qui avait affrété le vapeur ; ensuite, de désespoir, levant l’ancre, il s’était noyé au large. Ainsi le vapeur était rentré à Liverpool allégé aussi du poids du capitaine. Une chance qu’il avait pour lest la malignité de mes concitoyens…
D’autres veulent, par contre, que ce capitaine n’ait point du tout joué aux cartes avec mon père, lequel – bonnes âmes ! – était sans doute enclin aux jeux de main, à la violence, à la débauche et même… au vol, là ! Mais le vice du jeu, non, non, cent fois non, il ne l’avait pas, il ne l’avait pas, et il ne l’avait pas. Le capitaine anglais, selon ceux- là, avait été assez bonasse pour confier à mon père, en partant, une certaine cassette que naturellement mon père s’était hâté de forcer ; il l’avait trouvée pleine de pièces d’or et d’argent et se l’était appropriée, niant ensuite, au retour du capitaine, l’avoir jamais reçue en garde. Et le capitaine ? Pauvre homme ! il n’avait su prendre d’autre parti que de mourir de crève-cœur.
D’autres, enfin, soutiennent que ce capitaine anglais n’est pas vrai ; mieux, qu’il est bien vrai, mais qu’il n’a rien à voir dans la richesse de mon père, sinon par un beau chien de garde qu’il lui voulut laisser en souvenir. Un jour que mon père se trouvait à la campagne, dans la terre dite des Deux Rivières, ce chien, qui était rouge de poil et gros comme cela, se mit à gratter, à creuser au pied d’un mur… où mon père trouva la précieuse cassette.
Quels chiens, hein ? mon vieux Giaracannà, il y a en ce monde !… Sa mort, qui survint presque à l’improviste, fut notre ruine…
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On sait que les malheureux deviennent facilement superstitieux, bien qu’ensuite ils raillent la crédulité d’autrui. Je me rappelle qu’après avoir lu le titre d’un de ces opuscules : Méthode pour gagner à la roulette, je m’éloignai de la boutique avec un sourire de dédain et de commisération. Mais, après avoir fait quelques pas, je retournai en arrière et (par pure curiosité, pas autre chose!) avec ce même sourire de dédain et de commisération sur les lèvres, j’entrai et j’achetai cet opuscule.
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C’est justement cette crainte qui me rendit d’abord perplexe: irai-je, n’irai-je pas? Mais ensuite je pensai que, prêt à m’aventurer jusqu’en Amérique, sans connaître même de vue l’anglais et l’espagnol, je pouvais bien avec le peu de français dont je disposais m’aventurer jusqu’à Monte-Carlo, à deux pas d’ici.
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Je m’attendais à ce que le croupier, toujours de la même voix (elle me parut très lointaine) annonçât :
– Trente-cinq, noir, impair et passe !
Je pris l’argent et je dus m’éloigner comme un homme ivre. Je tombai assis sur un divan, épuisé ; j’appuyai ma tête au dossier, par un besoin subit, irrésistible de dormir, de me restaurer avec un peu de sommeil. Et j’allais y céder quand je sentis sur moi un poids, un poids matériel qui aussitôt me fit sursauter. Combien avais-je gagné ? J’ouvris les yeux ; mais je dus les refermer immédiatement, la tête me tournait. La chaleur, là-dedans, était suffocante. Comment ? C’était déjà le soir ? J’avais entrevu les lumières. Combien de temps avais-je donc joué ? Je me levai tout doucement ; je sortis.
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Cependant je cherchais un hôtel quelconque pour m’enfermer et voir ce que j’avais gagné. Il me semblait que j’étais plein d’argent : j’en avais un peu partout, dans les poches de ma veste : or, argent, billets de banque. Il devait y en avoir beaucoup.
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Ainsi, le jour suivant, je retournai à Monte- Carlo. J’y retournai douze jours de suite. Je n’eus plus le moyen ni le temps de m’ébahir de la faveur, plus fabuleuse qu’extraordinaire, de la fortune : j’étais hors de moi, absolument fou ; je n’en éprouve point de stupeur, même maintenant, ne sachant que trop quel tour elle m’apprêtait en me favorisant de cette manière et dans cette mesure. En neuf jours, j’arrivai à constituer une somme véritablement énorme en jouant comme un désespéré; après le neuvième jour, je commençai à perdre, et ce fut le précipice. La fièvre prodigieuse, comme si elle n’avait plus trouvé d’aliment dans mon énergie nerveuse enfin épuisée, vint à me manquer. Je ne sus, ou plutôt je ne pus m’arrêter à temps. Je m’arrêtai, je me repris, non par mes propres forces, mais par la violence d’un spectacle horrible, mais qui n’est pas rare à cet endroit.
J’entrais dans les salles de jeu, le matin du douzième jour, quand le monsieur de Lugano, amoureux du numéro 12, me rejoignit, bouleversé et haletant, pour m’annoncer, plutôt du geste que de la parole, que quelqu’un venait de se tuer là, dans le jardin.
——————————
Je m’enfuis ; je retournai à Nice, pour en partir le jour même.
J’avais avec moi à peu près quatre-vingt-deux mille francs.
Je pouvais tout imaginer, sauf que, dans la soirée de ce même jour, il dût m’arriver à moi aussi quelque chose de semblable.

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J’avais toujours le journal en main, et je le retournai pour chercher en seconde page quelque présent meilleur que ceux du Lama. Mes yeux tombèrent sur un

SUICIDE

comme cela, en lettres grasses.
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Je lus :

Hier, samedi 28, on a trouvé dans le bief d’un moulin un cadavre dans un état de putréfaction avancée…

Subitement un nuage passa devant mes yeux, je m’attendis à trouver à la ligne suivante le nom de ma propriété et, comme j’avais peine à lire, d’un seul œil, cette impression minuscule, je me levai debout, pour être plus près de la lampe.
… avancée. Le moulin est situé dans une propriété dite l’Épinette, à environ deux kilomètres de notre ville. Les autorités Judiciaires étant accourues sur les lieux avec d’autres personnes, le cadavre fut retiré du canal pour les constatations légales. Plus tard il fut reconnu pour celui de notre…
Le cœur me remonta à la gorge et je regardai, hors de moi, mes compagnons de voyage qui dormaient tous.
Accourues sur les lieux… retiré du canal… fut reconnu pour celui de notre bibliothécaire Mathias Pascal, disparu depuis quelques jours. Cause du suicide : embarras financiers.
– Moi ?… Disparu… reconnu… Mathias Pascal…
——————————
Je frémissais. Finalement, le train s’arrêta à une autre station. J’ouvris la portière et me précipitai dehors, avec l’idée confuse de faire quelque chose, tout de suite : un télégramme d’urgence pour démentir cette nouvelle.
Le saut que je fis en sortant du wagon me sauva: comme s’il m’avait fait tomber du cerveau cette stupide obsession, j’entrevis dans un éclair… mais oui ! ma libération, la liberté, une vie nouvelle !
J’avais sur moi quatre-vingt-deux mille lires, et je n’avais plus à les donner à personne ! J’étais mort, j’étais mort : je n’avais plus de dettes, je n’avais plus de femme, je n’avais plus de belle- mère : personne ! Libre ! Libre ! Libre ! Que cherchais-je de plus ?
——————————
Aussitôt je me mis à faire de moi un autre homme. Je n’avais que peu ou point à me louer de cet infortuné qu’ils avaient voulu à toute force faire finir misérablement dans le bief d’un moulin. Après toutes les sottises qu’il avait commises, il ne méritait peut-être pas un sort meilleur. À présent, j’aurais aimé que, non seulement extérieurement, mais au plus intime de l’être, il ne restât plus en moi aucune trace de lui.
J’étais seul désormais, et je n’aurais pu être plus seul sur la terre, délivré dans le présent de tout lien, absolument maître de moi, soulagé du fardeau de mon passé et avec devant moi un avenir que je pourrais façonner à ma guise…

Luigi Pirandello
« Feu Mathias Pascal » (19..)
(Traduction de l’italien par Henry Bigot, BeQ Bibliothèque électronique du Québec, collection  tous les vents, Volume 840 : version 1.0)

Aventure d’un Artiste Absorbé dans l’Abîme : un tableau de Franco Cossutta (Zazie n. 34)

09 lundi Nov 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats, mes poèmes

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Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

001_tableau franco 180 Tableau de Franco Cossutta, 2015

Aventure d’un Artiste Absorbé dans l’Abîme

Franchise d’une Flèche Filant dans le Firmament
Rougeur de la Rouille d’un Remords Refoulé
Ancestral Astrolabe Arpentant l’Amitié
Noyau de Nuages Navigant dans les Nimbes
Cœur Crevant de la Colère Céleste
Océan d’Ogres Ornés d’Ombres.

Chaque Couleur du Ciel s’y Cache
Oubliant les Odeurs dans ses Ondes Obliques.
Seul le Silence Siffle sous ses Semelles
Sculptant ses Sillons dans la Scène Sidérale :
Ultimes Unités Ululant Unanimes
Trains de Tristesse Traversant le Tableau
Tambours Talentueux Taquinant les Tabous
Aventure d’un Artiste Absorbé dans l’Abîme.

Giovanni Merloni

Grazie, Franco, pour ce tableau dont je deviens propriétaire. Un hublot ouvert sur la nuit des étoiles, « tes » étoiles, faisant désormais partie, pour toi, de la route du potager ou comme nous le disons en Italie, « la strada dell’orto ». Un endroit encore plus familial que le comptoir du bar ou la planche reposant sur deux tréteaux où les toiles vierges t’attendent au passage. Merci de m’avoir convié au spectacle de cette sagesse matérialisée, infinitésimale et infinie à la fois. Dans ton esprit d’équilibriste sans filet ni corde raide, je retrouve la force de l’amitié, la simple beauté de la vie.
G.M.

P.-S. « Pourquoi avez-vous mis chaque fois quatre noms ou verbes ou adjectifs ? » Parce que j’espère, dans cet immense firmament de la vie, qu’il y a toujours le nord, le sud, l’est et l’ouest…

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

« Je ne veux plus de l’impossibilité de transmettre »

01 vendredi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats, mes contes et récits

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Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes, Valère Staraselski

Mes chers lecteurs,
en cette journée du premier mai, une sorte de « dimanche exceptionnel des travailleurs » je ne peux pas m’empêcher de remonter à cette année 1945, cruciale pour ma naissance, quelques mois depuis, cruciale aussi pour l’Europe. En particulier, je remonte spontanément à deux dates très proches : le 25 avril et le 1er mai. Toujours, au cours de ma vie, ces deux dates ont été l’occasion pour manifestations ou célébrations, en Italie, plus ou moins convaincues et heureuses. Elles sont liées pour moi à l’idée de Liberté dans la démocratie, Fraternité dans le travail, Égalité et solidarité dans la société.

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Turin, mai 1945 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Soixante-dix ans après…
J’ai le même âge de la Libération et du premier 1er mai libre après de décennies !
Soixante-dix ans d’espoir, de travail et, malheureusement, de contradictions aussi !
Mais reste vive en nous tous l’idée de liberté et de respect réciproque que nos pères nous ont donnée avec le silence et le sang.
Après soixante-dix ans, le monde change vite, dans la mauvaise direction, hélas !
On nous a enlevé le travail ainsi que les lieux de travail. On voudrait nous enlever les livres et aussi, petit à petit, la parole.
Et nous ne savons faire de mieux que bavarder à vide, nous couper réciproquement la parole, car nous devenons incapables de bâtir une stratégie quelconque de vie en commune, solidaire et humaine…
Je ne veux pas croire jusqu’au bout à tout cela, je veux espérer qu’aujourd’hui nous saurons trouver la façon et la voie pour nous réveiller, pour nous rebeller pacifiquement, retrouvant notre générosité et notre courage.
Oui, pourquoi pas ? C’est une question de bonne volonté et d’intelligence aussi. Il ne faut pas mépriser les hommes honnêtes de bonne volonté !
Cherchons alors de voir, pour commencer, dans ces soixante-dix ans qui se sont écoulés, combien de choses positives ont été faites. Que reste-t-il du travail acharné de millions d’hommes et femmes honnêtes ?
Libération et Libertè, vous existez encore, cela veut dire que même dans le désastre extrême quelque chose résiste et donc chacun de nous peut faire beaucoup de choses pour arrêter cette dérive, pour vaincre l’indifférence, pour remettre debout les principes fondateurs de nos républiques menacées.
Alors, bon courage citoyens ! C’est à nous tous de redonner la dignité et l’haleine à nos nations blessées et abandonnées à elles-mêmes comme des radeaux à la dérive.

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

« Je ne veux plus de l’impossibilité de transmettre » (1)

Dans cette date d’aujourd’hui, le 1er mai — évoquant en moi, encore aujourd’hui, quelque chose d’important et d’intime —, je voudrais savoir répondre à une question immédiate que cette date m’a suggérée : « Où sont les usines ? Où sont-ils les travailleurs ? Où sont-elles les organisations syndicales et les partis qui devraient défendre le travail et les travailleurs ? »
Revenant en arrière dans notre histoire récente, il faut bien sûr reconnaître les fautes et les délits qu’on a commis dans la plupart des pays communistes. D’ailleurs, il ne faut pas oublier, en Italie comme en France, le rôle assumé par les partis de la gauche tout au cours de l’histoire républicaine des deux pays.
En Italie, par exemple, cela aurait été impensable une véritable démocratie  sans le parti communiste qui a toujours défendu notre liberté, même à l’opposition. Il suffit de citer le nom d’Antonio Gramsci pour comprendre le parcours idéal de notre gauche, qui a choisi sans équivoque, dès le début, la voie de la démocratie parlementaire en réalisant des conquêtes primordiales, non seulement dans le monde du travail et de la justice sociale, mais aussi dans les institutions, dans la culture et dans les droits civils.

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

En 1989, la chute du mur de Berlin a été un passage historique que les hommes et les femmes de gauche en Europe ont salué comme une deuxième Libération. Car le système soviétique avait partout imposé, jusqu’au plus reculé des pays satellites, des régimes totalitaires. En même temps, la défaite — ou l’implosion — du redoutable géant communiste au-delà du rideau de fer n’a pas déclenché, ni à l’Ouest ni à l’Est un procès de « réécriture » démocratique des principes du socialisme lors de l’inévitable compromis avec le système capitaliste.
De but en blanc, j’ai la sensation de me retrouver dans un monde profondément changé, où tout s’est renversé, à partir du droit au travail jusqu’au droit à la retraite. Un monde où celui qui a travaillé durement est devenu un privilégié, tandis que les jeunes sont coincés en avance dans un autre univers, obligés d’avancer sans garantie…

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Mais je veux dire aujourd’hui, le cœur dans la gorge, hélas, une chose vraiment très douloureuse pour moi : « est-ce que nous sommes en train de glisser dans un nouveau totalitarisme sans retour, celui de l’argent, qui se sert de tous les régimes possibles et imaginables pour s’installer de plus en plus diaboliquement dans l’Europe et dans le monde ? Est-ce que nous sommes déjà plongés, ici en France ou là en Italie, dans un contexte où tout le monde a le droit de parler, mais personne ne trouvera de réponses ? Qu’avons-nous fait, ou oublié de faire, pour atteindre cette rive redoutable ? »
On ne peut pas dire que les manifestations populaires au cours des derniers soixante-dix ans depuis la Libération ont toujours été des démonstrations de force, de cette force imbattable de la classe ouvrière et des travailleurs en général. Pas du tout. Elles étaient en tout cas la preuve de l’existence de gens responsables qui, même en prenant des risques, ne se dérobaient jamais au devoir de hurler leur rage et de manifester pacifiquement leur besoin de justice et de paix.

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Rome, 1er mai 2005

Où trouverais-je, aujourd’hui, un exemple pareil de sacrifice et de cohérence, parmi les écrivains ? Je crois que Valère Staraselski, dont j’ai essayé de suivre dans les dernières années le parcours, peut nous aider à retrouver l’espoir ! Voilà ci-dessous deux textes que jai extraits respectivement du premier et du dernier roman que Staraselski a écrit jusqu’ici, dont je vais bientôt vous proposer un commentaire. En vingt-cinq ans, dans lesquels il a publié huit romans, un fil rouge relie sans faille un monde d’émotions et de convictions qui s’enrichissent sans jamais se démentir, soutenus par une écriture envoûtante et poétique qui ne se sépare jamais d’une rigueur morale et idéale vraiment exemplaire :
« Écrire ce livre est revenu à construire un mur que j’aurais dû démolir cinq, six, sept fois... Le ciment durci obligeant à porter des coups de masse sur ce qu’on avait bâti du mieux qu’on pouvait, en y croyant. Puis, il fallait ramasser les gravats, aller les jeter hors de vue, balayer et recommencer, le cœur neuf. La paroi enfin reconstruite, on découvrait les grossières malfaçons, invisibles, pendant le travail… Non, ceci ne regarde pas que moi ! J’ai dû écrire ce roman à cause de ceux qui, comme moi, ont cru ces dernières années pouvoir participer à une transformation réelle de la société. Et qui se sont retrouvés le bec dans ce désastre. Oui, c’est bien de la France dont il s’agit !
À eux, j’adresse ce livre afin qu’ils ne tiennent pas pour vraie la nullité de leur combat émancipateur.
Et depuis quand le roman n’en est-il pas ? »
Valère Staraselski (2)

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

« Je ne veux plus de l’impossibilité de transmettre. De se concentrer. Du refus d’accepter la frustration. Oui, cette frustration sans laquelle, sans le consentement à laquelle nous n’aurions plus grand-chose d’humain… Je ne veux plus de ce qui n’est pas sage, c’est-à-dire humble, moral et altruiste… Je ne veux plus de la toute puissance du marché, qui entend changer la nature même du travail en le niant, en le tuant… De ce qu’il impose partout comme étant les valeurs d’aujourd’hui… De la culture manipulée par les seuls intérêts commerciaux… Des mômeries de l’ex-trader new-yorkais, Jeff Koons, dans le parc du château de Versailles… »
Valère Staraselski (3)

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Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Giovanni Merloni

(1) Phrase de Valère Staraselski, extraite de son roman « Sur les toits d’Innsbruck, Le Cherche Midi, 2015
(2) Lors de la publication du roman « Dans la folie d’une colère très juste » (Harmattan, 2003) en avril 1990, Valère Staraselski avertissait le lecteur avec cette poignante déclaration.
(3) Sur les toits d’Innsbruck, Le Cherche Midi, 2015

Dans les tréfonds des « poèmes d’amour colorés » de Ghani Alani

01 dimanche Mar 2015

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Artistes de tout le monde, Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

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Dans les tréfonds des « poèmes d’amour colorés » de Ghani Alani

Mardi dernier, une invitation insolite, extraordinaire à plusieurs égards m’a catapulté en début d’après-midi dans un appartement clair et calme au sixième étage dans le XVIIIe arrondissement de Paris, qu’assis confortablement dans un bus d’habitués à l’air tranquille et indifférent, j’ai pu rejoindre en une demi-heure.

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J’ai trouvé la porte ouverte. Ghani Alani, penché sur une petite écritoire, était en train de… « peindre » ? Le temps bref d’un instant avant de nous embrasser, tout en suivant sa main ferme en train de faire glisser le calame encré sur le petit parchemin teinté de jaune, je me suis demandé si ce mot « peindre » était approprié, si au contraire j’avais dû l’appeler d’une autre façon ce geste habituel et depuis toujours maîtrisé. Est-ce qu’il « écrivait » ? Est-ce qu’il « gravait » ?

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Après nos effusions amicales, remarquant le fait d’avoir finalement concrétisé un rendez-vous dont on avait parlé depuis une année, Ghani Alani, très généreusement, m’a montré une partie de ses créatures. Puisqu’on a affaire, ici, à de grandes feuilles aussi robustes que subtiles, j’ai eu la chance de voir (et photographier) une centaine d’oeuvres uniques, l’une différente de l’autre, qu’il garde amassées dans des cartons empilés l’un sur l’autre ou prudemment faufilées dans des tiroirs à plusieurs étages.

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Je n’ai vu que la pointe minuscule d’un iceberg gigantesque. Mais cela a suffi à m’étonner et m’enthousiasmer vivement. Car au fur et à mesure que ces feuilles venaient à la surface, réveillées de leur sommeil pour ce énième visiteur que j’étais, le plus grand calligraphe de France m’expliquait, par sa voix chaleureuse et gentille, que chaque tableau était aussi une poésie. Ou plutôt que chaque poésie, jaillissant librement ou douloureusement de cette plume « chinoise », prenait chaque fois des formes différentes ainsi que des couleurs inattendues, jusqu’à devenir un tableau.

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La calligraphie (ou « belle écriture ») représente en plusieurs civilisations (de l’Égypte à la Mésopotamie, de la Chine au Japon) une forme d’expression « universelle » basée sur la mise en valeur d’un alphabet où les idéogrammes et les suggestions symboliques sont encore vivants même si tout cela a évolué. Même si cet alphabet est parlé et écrit par d’entières nations et imprimé au jour le jour dans les journaux d’une vaste portion de la planète. Un alphabet structuré en fonction de voyelles ou de consonnes tout comme dans tous les autres alphabets (grec, russe, hébreu, français, anglais, et cetera), mais avec quelques « ingrédients » en plus.
« La calligraphie appartient à ces précieux outils que possèdent encore le monde moderne pour rapprocher les hommes en un seul unique, celui de l’esprit syncrétique, de la lumière révélée et du verbe d’amour universel… » voilà ce qu’avait dit Michel Benard en occasion d’une splendide exposition de Ghani Alani à Reims, en 2009. « La calligraphie est une sacralisation de l’écriture, un état d’être, une philosophie de vie oscillant entre les fondations immuables de la tradition et les hardiesses libérées de la modernité. La calligraphie est une trace d’encre à laquelle le calame donne naissance sous la maîtrise de la pensée et de la main experte du calligraphe qui transmet sous multiples variations son héritage spirituel, sa connaissance de l’origine qui révèle à l’homme ce qu’il porte en lui mais ne voyait pas. La calligraphie ne se veut pas un simple acte d écriture, mais se doit d’être un acte de vie, un état d’être et de penser, ayant pour but unique d’unir, de relier et d’engendrer une meilleure harmonie de l’humanité. Pérenniser la proximité et l’osmose en élevant le savoir et les esprits. »

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Comme tous les autres occidentaux, je reste toujours stupéfait devant la force symbolique que ces caractères gardent intacte, sans qu’il y ait apparemment l’exigence d’une « explication » ou « traduction » quelconque. Cette observation ne s’applique peut-être pas à tous ceux qui fréquentent au quotidien la langue arabe, capables bien sûr de lire sans difficulté le texte poétique tout en appréciant la beauté indiscutable de l’œuvre d’art qu’elle est.

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Je me demande pourtant, même pour quelqu’un qui parle et écrit couramment en cette langue suggestive et mystérieuse, si une lecture de ces tableaux poétiques, de ces poésies d’amour ou actes d’amour, est vraiment toujours facile. En considération aussi de la signification et du sens des mots, souvent multiple et parfois contradictoire.
Je me demande d’ailleurs si cette « compréhension » est vraiment importante, voire nécessaire ! N’avons-nous pas aimé les chansons des Beatles et Bob Dylan, même si nous en comprenions juste l’inflexion de la voix, en plus d’un mot ou deux seulement ?

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Une compréhension exacte, précise jusqu’au bout, n’ajouterait pas grand-chose, je crois, à la force communicative de cette œuvre prodigieuse. Ici, le secret réside peut-être dans la constance voire dans « l’obsession » de ce geste quotidien, artisanal et poétique à la fois, qui projette la calligraphie sur des supports cohérents aux expositions publiques, aux maisons des collectionneurs, dans l’esprit du dialogue avec tous les gens passionnés et sensibles.

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Je me demande aussi, symétriquement : serait-elle facile à comprendre une « poésie calligraphique », en italien ou en français ? Un chant en vers qui prenait la forme d’un tableau sous les mains d’un artiste calligraphe de Provence ou de Lombardie ?

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Dans notre culture occidentale, nous avons opéré une rupture nette, une séparation presque définitive entre l’utilisation de l’alphabet et la figure anthropomorphe ou abstraite. Même dans les cas exceptionnels d’une recherche calligraphique soignée, qui met en valeur la beauté et la force sémantique de nos caractères, le dessin et la peinture vont suivre inévitablement un parcours parallèle qui n’est pas toujours complémentaire à celui de la parole écrite.

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On observe chez nous plusieurs exemples où les seuls mots ou les seules lettres de l’alphabet, tout comme les nombres, assument un rôle central ou absolu dans l’œuvre d’art. Mais, depuis des siècles, cela n’exclut pas, mais présuppose, au contraire, l’existence « contemporaine » d’une peinture figurative qui se passe presque toujours d’un « texte » quelconque. Même dans l’art abstrait, on ne peut pas exclure la possibilité de l’évocation sinon de la reproduction symbolique de la figure humaine.

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Apparemment, un art basé exclusivement sur les caractères de l’alphabet — intégrés par un goût même raffiné pour les éléments de la nature, comme les fleurs, les plantes, les animaux et leurs traces sensibles — ne pourrait pas atteindre, surtout en Occident, les mêmes niveaux de compréhension d’un public moyen que les œuvres de la peinture classique, où la figure inscrite dans une narration résume en elle-même tous les messages d’un texte écrit et même plus.

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Et pourtant l’œuvre calligraphique de Ghani Alani nous parle, nous touche, nous bouleverse. Même si nous ne comprenons presque rien des infinis messages textuels que l’auteur y a mis. Aimons-nous instinctivement ces tableaux magnifiques tout comme nous aimerions des peintures abstraites ? Oui, peut-être. Très probablement. Mais il y a quelque chose encore, dans les tréfonds de chacune de ses « poésies d’amour colorées » :

« Je ne veux pas que les fenêtres de ma maison
Soient fermées, afin de recevoir toute les cultures de l’univers
Et répandre la mienne en écho. »

« Le grain de ta beauté, mon amour,
Est le point du verbe aimer, plein d’attraction.
Sans cela, qu’aurait été le principe de Newton ? »

« Tes joues cristallines, les perles dans ta bouche,
Sont la traduction de ma poésie lumineuse. »

« Ses mots se sont baignés dans la mer longue,
Puis le poète les a laissés dorer sous un soleil de sable. »

« La ligne calligraphique est une rencontre des rimes amoureuses de la beauté, et le rendez-vous des amis. »

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Notre enchantement est indéniable quand, petit à petit, nous entrons en tant que spectateurs dans l’univers narratif de Ghani Alani, comme le dit aussi Michel Benard dans un de ses délicats poèmes consacrés à l’artiste que vous trouverez ci-dessous.
Indéniablement, celui-ci « transporte » en France et en Europe une culture millénaire, à laquelle il reste toujours fidèle. En même temps, Ghani Alani n’aurait pas pu vivre à Paris, où il connaît nombreux peintres et sculpteurs parmi les plus célèbres, sans en recevoir une provocation, un défi. Voilà qu’il ne se borne pas à un transfert géographique d’un pôle à l’autre du globe ! Tout au long de ses quarante-huit ans d’installation parisienne, il se cale dans le présent avec son immense bagage culturel et visuel, mettant ses inimitables capacités gestuelles au service d’une figuration qui se projette sans transition dans le futur.

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Mardi dernier, tout en regardant les tableaux de Ghani Alani, je songeais, de plus en plus fasciné, à l’étoffe d’un foulard transparent en train de survoler les humains pour devenir lui-même un objet de découverte et de rêve. Je me suis alors souvenu d’une scène inoubliable d’une comédie d’Eduardo De Filippo, acteur et dramaturge napolitain : « Bene mio, core mio » : « Mon bien, mon cœur »). Le dénouement de cette pièce théâtrale se joue en fait autour d’un foulard, ou pour mieux dire d’une étoffe de soie brochée aux pouvoirs thaumaturges… une étoffe dessinée et colorée par un « homme de science » arrivé à Naples depuis l’extrême Orient (1)…
Oui, les parchemins en grand format de Ghani Alani ont une force particulière, le pouvoir de nous transmettre les couleurs et les musiques d’un monde immense aux innombrables trésors. Un monde qui ne nous apporte que du bien.

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Mon incursion dans le monde poétique et figuratif de Ghani Alani n’est pas finie aujourd’hui. J’y reviendrai bientôt, pour lui poser des questions et aussi, pour essayer, avec mes seuls instruments, décrire voire interpréter quelques-uns des tableaux que je suis en train de montrer aujourd’hui.
Et voilà le sujet autour duquel je lancerai alors ma première question. Pour moi, la poésie et le dessin ont les mêmes racines, le même lieu de naissance : la rêverie, la volonté de vivre en dépit de la mort omniprésente, le geste d’amour. Et pourtant mes textes écrits voyagent sur un autre train, ils partent d’une gare et descendent dans une autre à des horaires différents vis-à-vis des tableaux. Je suis un peintre narrateur ainsi qu’un écrivain pictural… mais les deux formes d’expression sont en lutte, l’une contre l’autre, sans trêve.
Ghani Alani a trouvé, au contraire, depuis le commencement je crois, la juste clé, en réalisant une synthèse merveilleuse entre elles. Il a eu le grand courage de lancer ses créatures dans des orbites universelles et, en même temps, l’humilité pour s’effacer un peu, pour cacher quelque chose chaque fois. Délibérément, il laisse flotter dans l’air le merveilleux sentiment du « non-dit » !

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À Ghani Alani

Lorsque le noir d’encre
Révèle la voix du silence,
La musique du calame
Devient le plus beau
Chant de l’homme,
C’est la note sublime,
La ligne qui transcende la poésie,
Où grandit la prophétie,
Où s’embrase la beauté.
C’est la trace du cœur,
Le signe devenant visible
Sur un fond de ciel bleu.
C’est l’enluminure d’un souffle universel
Qui voudrait déposer sur le monde
Le voile de la connaissance.
Lorsque le noir d’encre
Dispense l’éclat de sa lumière,
C’est un fragment de parole sacrée
Réfugié au grain du parchemin.

Michel Bénard

« Ghani Alani est aujourd’hui reconnu comme un grand maître qui, fait très exceptionnel et rarissime s’est vu attribuer deux fois l’Ijazé, la distinction suprême chez les calligraphes et que l’on peut traduire par transmission ou autorisation. Ghani Alani est un homme qui fertilise l’esprit en allant à l’essentiel, il se fait passeur du savoir, des connaissances et disciplines traditionnelles, mais il est un artiste créateur et un enlumineur d’une grande modernité, grâce à lui et à l’ouverture de son esprit sur le monde, il n’y a ni passé, ni présent, tout n’est qu’une longue continuité vers un futur alimenté d’espérance. » Michel Bénard

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(1) Extrait de la scène finale de « Mon bien, mon cœur » d’Eduardo De Filippo :
VIRGINIA — Ce sera faiblesse, mais depuis peu cela finit. (Elle recommence à pleurer, tandis que Lorenzo, d’un air discret, s’approche d’un meuble ancien, fouille dans un tiroir avant d’en sortir un magnifique brocart fin XVIIIe, bien conservé, aux couleurs très vivantes. Puis il avance vers la femme et, par un geste délicat, appuie mollement la précieuse étoffe sur les épaules de Virginia. À ce contact inattendu, elle demeure un instant frappée de stupeur ; puis elle regarde autour d’elle en quête de Lorenzo, de l’air de lui demander la raison de son geste)
LORENZO (il intervient à propos) — c’est une étoffe de soie brochée fin XVIIIe. Vous l’aimez ?
VIRGINIA — (admirative) Que c’est beau ! (Elle a cessé de pleurer)
LORENZO — Savez-vous pourquoi je l’ai posée sur vos épaules ? Parce que cette étoffe a un pouvoir incroyable, extraordinaire. On ne peut pas dire un pouvoir surnaturel, car la fonction qu’elle déroule a été établie scientifiquement avec des preuves de fait. Mais on pourrait même la définir miraculeuse.
VIRGINIA — (fascinée par cette affirmation, elle le questionne avec intérêt) Vraiment ?
LORENZO — Et pour quelle raison devrais-je vous dire une chose pour une autre ? Tous ceux qui se couvrent le corps avec cette étoffe éprouvent une espèce de bien-être ; ils reçoivent une influence bénéfique, capable de transformer en euphoriques manifestations de joie n’importe quel état dépressif de la personne. (Virginia, subjuguée par ce récit fantastique, devient de plus en plus attentive et intéressée) Un grand homme de science de l’époque — ayant fui de l’Extrême-Orient pour des circonstances mystérieuses — fut invité à la cour de Ferdinand IV, pour qu’il essaie d’arracher la Reine de son état de prostration et mélancolie, où elle était tombée, à la suite d’une maladie ou d’un mauvais sort que lui avaient jeté d’obscurs éléments antimonarchiques. L’homme de science prit un mois. Pendant ces trente jours, il dessina et colora lui-même cette coupe d’étoffe que vous avez sur les épaules et finalement il se présenta à la cour, se déclarant prêt pour l’expérimentation, sûr de sa réussite. En fait, la Reine, grâce à cette coupe de brocart, retrouva son esprit gai et vécut heureuse le reste de sa vie.
VIRGINIA — Comment s’explique cela ? !
LORENZO — Tout le mystère consiste dans le dessin et dans les couleurs. Permettez-vous ? (Il soulève un bord du brocart avant d’y pointer dessus l’index pour que la femme le suive dans ses renseignements et précisions, qu’il veut signaler, pour lui rendre plus simple le dévoilement du mystère) Ne voyez-vous pas ce dessin comme il est contourné au départ, et par quelle vigueur prend-il corps, pour décrire ensuite une courbe délicate qui va former de façon inattendue ce nœud ? Cette trace c’est la pensée qui la parcourt, de façon tout à fait indépendante de notre volonté. La pensée se met en marche avec le dessin, devient robuste au fur et à mesure, se plie pour suivre la courbe délicate, et finalement atteint l’enchevêtrement, le nœud. Celui-ci efface inexorablement la tache obscure à la couleur triste que chacun de nous porte sur sa conscience. Quelle est la couleur triste ? Le noir. Quelles sont les couleurs qui se superposent à la couleur triste ? Les voilà. (Il les dénombre les indiquant une à une.) Rose, rouge, céleste, vert… Une fois effacée la couleur triste, les couleurs gaies entrent en fonction. Donc, dès que je vous ai appuyé l’étoffe sur les épaules, vous avez cessé de pleurer.
VIRGINIA — (heureuse du constat) C’est vrai…
LORENZO — Et je vous donne cette étoffe.
VIRGINIA — (flattée) Vous m’en faites cadeau ?
LORENZO — Elle s’adapte à vous tellement bien ! Elle peut vous rendre heureuse.
VIRGINIA — (ravie) Merci.
LORENZO — (avec une simplicité enfantine) Virginia, voulons-nous nous marier ?
VIRGINIA — (avec une adhésion tout à fait sincère) Oui ! (Une longue pause, pendant laquelle les deux se sourient l’un l’autre, pour confirmer leur adhésion réciproque).
Eduardo De Filippo (traduction Giovanni Merloni)

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Pour agrandir les photos ci-dessus (tableaux et dessins de Ghani Alani)
cliquez sur l’image 

Giovanni Merloni

« Je suis venu pour jouer, je suis venu pour aimer, secrètement pour danser »

29 jeudi Jan 2015

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« Je suis venu pour jouer, je suis venu pour aimer, secrètement pour danser… »
Une soirée avec Paolo Conte
 

Le soir de mardi 27 janvier, contre mon habitude sédentaire et paresseuse, j’avais accepté l’invitation de mon fils Paolo et m’étais rendu avec lui au Grand Rex.
Rien de plus confortable que de se glisser vers la Mairie du Xe, emprunter la rue du Château d’Eau, traverser le boulevard de Strasbourg, atteindre le coin de la rue du faubourg Saint-Denis avant de nous lancer sur la gauche vers la porte homonyme, dans ce quartier encore fort animé dans ce début de soirée. Avant de toucher de nos mains l’Arc de triomphe qui bouche la rue, nous nous sommes carrément faufilés dans la rue de l’Échiquier… entamant une promenade à zigzag parmi les gens, arrêtés devant les bars, qui s’est bientôt terminée au croisement avec la rue du faubourg Poissonnière. Voilà, sur la gauche s’imposait avec sa tour à la Tatline ce théâtre fantasmagorique dont je n’avais jamais franchi la porte, tout en imaginant la richesse des espaces à l’intérieur, ainsi que la grandeur de la salle des spectacles.
Le nom Paolo Conte court sur la façade de façon discrète, tandis qu’une petite file s’est déjà formée. Comme conseillés par le vendeur des billets nous sommes là avec une heure d’avance. Tout le monde est calme, souriant. Un rendez-vous qui se répète désormais assez fréquemment à Paris : Paolo Conte, chansonnier et poète très aimé en Italie, est connu et aimé en France aussi. Étant parmi les premiers, nous occupons une des meilleures places dans le « balcon haut ». Nous sommes au centre. Juste une file de fauteuils rouges devant nous, rentrant dans le « balcon bas ». Sinon, en dehors de ces deux têtes prévues en dessous de nos genoux, la ligne des yeux va courir tout droit jusqu’au piano, placé au centre du plateau, où Paolo Conte chantera en jouant du piano.
Les deux balcons — haut et bas — précipitent, avec la galerie en forte pente, sur le parterre complètement caché, qu’on peut imaginer gigantesque. Au-dessus des places qui se remplissent doucement et silencieusement, on peu admirer une véritable coupole, un peu kitch, où se projette un ciel étoilé. Le plateau, encadré par un grand cercle rouge shocking, illuminé à point, héberge autour du grand piano un orchestre muet, en attente. Je me souviens alors du mot « golfo mistico » figurant dans une des chansons de Paolo Conte : « Il n’y a rien de plus séduisant qu’un orchestre excité et nymphomane, renfermé dans la fosse (golfo mistico) qui bouillonne de tempête et liberté » (1)
J’avoue que je suis calme, assez détaché et encore préoccupé pour mes articulations supérieures et inférieures que l’étroitesse de ma place empêche tout à fait de mouvoir. Heureusement, mon fils peut encore se plier sur sa gauche vers la place encore vide, me donnant ainsi la chance d’allonger les jambes de temps en temps.
Je ne connais pas les derniers albums de ce créateur unique, dont mon fils est intime connaisseur depuis toujours. Une fois, dans les années quatre-vingt-dix, dans un moment de découragement, mon Paolo avait même appelé Paolo Conte au téléphone. Celui-ci avait été très indulgent avec ce jeune inconnu et l’avait brièvement rassuré…
Ce mardi je n’étais pas là, au Grand Rex, pour découvrir encore mieux les raisons de l’attachement de mon fils à la chanson de Paolo Conte. Je suis moi aussi un sincère admirateur de cet homme doux et amer, triste et pourtant riche d’une vitalité débordante. Faisant partie de la génération qui a connu surtout ses premières chansons, mon souci de spectateur dans un théâtre français, c’était de voir comment Paolo Conte avait su garder la cohérence de son monde poétique en transmettant au public parisien son extraordinaire ironie toujours remplie d’humanité. Car en fait le contexte où ses histoires sont nées et ont grandi a été tout à fait différent.
Mais je n’ai pas eu le temps de me souvenir de tous les titres que j’aurais aimé entendre de nouveau, ici à Paris. Car l’heure était arrivée. Paolo Conte était là.

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Je regrette de n’avoir pas pensé aux jumelles, que ma femme a caché qui sait où. Car mes lunettes, de moins en moins bonnes, m’enlèvent le plaisir des détails. De si loin, par cette faible lumière, même les photos de mon iPhone résultent imprécises et incomplètes. Je vois quand même que Paolo Conte tient debout et garde son esprit brusque et envoûtant même avec les cheveux blancs de neige et l’allure d’homme un peu fatigué.
Le spectacle est merveilleux. S’alternant dans plusieurs formes d’expression — le chant ; la simple récitation ;  l’émission de sons ou de mots estropiés par le biais d’un presque invisible instrument qu’il appuie furtivement aux lèvres — sa voix rauque s’installe toujours au centre de cette « fosse » où les guitares fusionnent avec le saxophone, le violon et le xylophone. Il nous raconte. Ce sont des histoires presque incompréhensibles, pour les Français comme pour les Italiens massivement présents dans le théâtre. Avec mon fils, nous reconnaissons bien sûr la presque totalité des chansons proposées, nous en devinons des passages célèbres, en général incontournables et tellement connus qu’ils font partie désormais de notre langue ou de notre course nostalgique aux trésors persistants de notre extraordinaire culture. Et pourtant, on a ici affaire à de petits passages, à des évocations symboliques et même intimes. Car le primat a été volontairement donné à la musique, à l’orchestration sublime, à la bravoure des musiciens concernés. Car en fait Paolo Conte, en dirigeant l’orchestre derrière lui avec un élégant et souple ondoiement des bras et des épaules — souligné ou coupé par les gestes secs et amoureux des mains ainsi que par les indicibles attitudes de cette petite tête capable de se courber jusqu’à la dernière touche du clavier —, réalise un « pont ». Un pont physique et mental entre ses premières chansons, s’inscrivant parfaitement dans l’esprit rebelle, décalé et mélancolique de l’école de Gènes — très proche de la chanson française de son époque, de Brassens et de Brel en particulier — et la chanson populaire qui évolue avec la danse, la rencontre extra-muros, les endroits décadents et aventureux que l’imaginaire installe volontiers dans ces interminables voyages à travers l’Atlantique. Le Brésil ou l’Argentine de la « rumba » ou de la « verte milonga » (2) sont d’ailleurs un miroir complice où peuvent se refléter les passions sentimentales et érotiques des jeunes impatients de la « campagne » submergée par le brouillard au milieu de la plaine du Pô :

« Je suis venu pour jouer
je suis venu pour aimer
secrètement pour danser... »

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Un solide fil rouge relie entre eux les deux mondes du jeune Paolo Conte, timide auteur de chansons que d’autres ont lancées et de ce Paolo Conte qui vient d’accomplir ses soixante-dix-huit ans et reste pourtant au centre d’une vague dansante où la mémoire et l’histoire des hommes (et des femmes) sont ancrées à jamais.
Une fois réalisée cette liaison indispensable, chaque chanson que j’ai entendue au Grand Rex ne pouvait que confirmer cette émotion. Dans ce minuscule plateau, il y avait un monde énorme qui pulsait avec ces va-et-vient vers la splendide mer de Gènes, vers la sérieuse Turin, vers la vivante Milan qui fut elle aussi une patrie indispensable de la chanson italienne. Si maintenant Paolo Conte voyage avec ses chansons dans d’autres mondes, plus ou moins exotiques, le rythme de son crescendo mélancolique et déchirant est toujours le même qu’on pouvait savourer dans un bal de n’importe quel village de la province italienne des années soixante et soixante-dix.
C’est un monde perdu, désormais. Comme il arrive aussi en France, où la voix d’une Édith Piaf, par exemple, serait peut-être anachronique, aujourd’hui.
Mais la « come di » et la « journée à la mer » (3) resteront dans la tête de chacun, des incomparable berceuses pour les hommes mûrs et les femmes rêveuses.

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En nous éloignant du Grand Rex pour rentrer dans notre quartier — hanté à présent de pulsions et de voix où la rébellion et l’anticonformisme assument un sens tout à fait différent — je remercie vivement Paolo Conte, mon aîné de presque neuf ans, pour ce témoignage incontournable. La chanson italienne est très importante comme le cinéma, elle devrait être connue davantage à l’étranger et particulièrement en France. Il a eu la force et l’intelligence de faire le premier pas. Il a très bien représenté d’autres « frères » (Luigi Tenco, Gino Paoli, Fabrizio De André, Giorgio Gaber, Enzo Jannacci, Lucio Dalla, Francesco Guccini…), auxquels son œuvre n’a jamais été insensible.

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Sotto le stelle del jazz (Paolo Conte)

Sotto le stelle del jazz (Paolo Conte)

Giovanni Merloni

(1) de Il maestro è nell’anima :

Niente di piu’ seducente c’e’
di un’orchestra eccitata e ninfomane
chiusa nel golfo mistico
che ribolle di tempesta e liberta’

Paolo Conte

(2) Alle prese con una verde milonga (1981)

Alle prese con una verde milonga
il musicista si diverte e si estenua…
E mi avrai verde milonga che sei stata scritta per me
per la mia sensibilità per le mie scarpe lucidate
per il mio tempo  per il mio gusto
per tutta la mia stanchezza e la mia mia guittezza.
Mi avrai verde milonga inquieta che mi strappi un sorriso
di tregua ad ogni accordo mentre mentre fai dannare le mie dita…
Io sono qui sono venuto a suonare sono venuto ad amare
e di nascosto a danzare…
e ammesso che la milonga fosse una canzone,
ebbene io, io l’ho svegliata e l’ho guidata a un ritmo più lento
così la milonga rivelava di se molto più,
molto più di quanto apparisse la sua origine d’Africa,
la sua eleganza di zebra, il suo essere di frontiera,
una verde frontiera …
una verde frontiera tra il suonare e l’amare,
verde spettacolo in corsa da inseguire…
da inseguire sempre, da inseguire ancora,
fino ai laghi bianchi del silenzio fin che Athaualpa
o qualche altro Dio non ti dica descansate niño,
che continuo io… ah …io sono qui,
sono venuto a suonare, sono venuto a danzare,
e di nascosto ad amare …

Paolo Conte

(3) Una giornata al mare (1974)

Una giornata al mare
solo e con mille lire
sono venuto a guardare
questa acqua e la gente che c’e’
e il sole che splende piu’ forte
il frastuono del mondo cos’e.
cerco ragioni e motivi
di questa vita
ma l’epoca mia sembra fatta
di poche ore.
cadon sulla mia testa
le risate delle signore
guardo una cameriera
non parla e’ straniera
dico due balle ad un tizio
seduto su un’auto piu’ in la’
un’auto che sa di vernice
di donne e di velocita’.
laggiu’ sento bimbi gridare
nel sole o nel tempo chissa’
mi fermo a guardare
palloni danzare.
tu sei rimasta sola
dolce madonna sola
nelle ombre di un sogno
forse in una fotografia
lontani dal mare
con solo un geranio
e un balcone.
ti splende negli occhi
la notte
di tutta una vita
passata a guardare
le stelle lontane dal mare
e l’epoca mia e la tua
e quella dei nomi dei nonni
vissuta negli anni a pensare.
una giornata al mare
tanto per non morire
nelle ombre di un sogno
forse in una fotografia
lontano dal mare
con solo un geranio
e un balcone.

Paolo Conte

D’Alexandrie vers le pays de Canaan, un roman de Nadine K.

30 dimanche Nov 2014

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Le Nil depuis l’avion, 1983

La chronique extraordinaire d’une « vie ordinaire »

J’avais déjà présenté Nadine Amiel dans ce blog par un portrait essentiel, basé sur la publication de quelques-uns de ses vers et de ses tableaux. Au milieu d’une vision sereine et ironique de l’existence, j’avais cru voir en elle de petits mystères, constellés peut-être de petites traces d’une vie dure et parfois difficile.
D’ailleurs, j’en savais encore très peu.
Un jour, Nadine m’a donné à lire son dernier livre. Il s’agissait, cette fois, d’un roman au titre engageant : D’Alexandrie vers le pays de Canaan. Un livre tout à fait particulier, à plusieurs égards, que je peux avoisiner assez librement. Tout en gardant l’esprit des publications du portrait inconscient où les portraits du dimanche, la plupart consacrés aux artistes et aux poètes, ne se proposent jamais comme de vrais commentaires. Car en fait la structure du livre et sa langue aussi m’autorisent à modifier sensiblement la praxis de sa présentation. D’Alexandrie vers le pays de Canaan de Nadine K, Editions Nouvelle Pléiade, Paris, 2008 — dans sa forme ainsi que dans l’exploitation de son contenu à plusieurs facettes — n’est pas un « objet » littéraire traditionnel. En utilisant une expression typique de notre quotidien, je vais m’adresser alors à ce Roman comme si c’était une personne en chair et os, en lui disant : « je vous laisse vous installer. Ensuite, vous vous présenterez vous-même ! »
Je me bornerai à suivre la trace de ses 39 chapitres. À travers les considérations, les suggestions et les élans poétiques de la narratrice, cette histoire, ainsi que la situation des contextes historiques traversés, en résulteront, comme j’espère, assez compréhensibles.
Évidemment, puisque je ne peux tout transférer dans une seule publication, ce sera la fantaisie du lecteur qui aidera à recomposer la mosaïque (ou le patchwork) aux couleurs toujours appropriées. Et j’imagine qu’il y aura beaucoup de personnes intéressées qui chercheront le livre dans les librairies…
Quant à moi, ce n’est qu’à la dernière page de ce D’Alexandrie vers le pays de Canaan de Nadine Amiel (signé Nadine K.), que j’ai compris quelle avait été la sensation qui m’avait accompagné au fur et à mesure dans cette envoûtante et passionnante lecture : pendant 281 pages j’ai été entraîné par son récit autobiographique comme un radeau à la merci d’un fleuve, calme et accueillant au commencement, qui devient de but en blanc turbulent et orageux, avant de s’apaiser, enfin, dans une espèce de lac ayant une île au milieu : Israël (le lac) et le kibboutz (l’île), avant de remonter à la source (Paris). D’ailleurs, le long voyage de Nadine et de sa famille n’est pas qu’un « témoignage historique » sur l’exode forcé des juifs d’Europe en Israël. Elle nous offre aussi une « leçon de vie », un « manuel éthique » pour faire front aux imprévus, à l’injustice, à la discrimination et à la violence, tout cela accompagné par une rare « légèreté » ainsi que par un esprit « choral et collaboratif ».
Bien sûr, Nadine Amiel née Kantzer a su donner à ce livre le souffle indispensable pour ne pas se renfermer dans le journal d’une vie aux passages hasardeux et parfois difficiles. Tout au long de cet ouvrage, elle adopte une écriture d’équilibriste. Néanmoins, tout en marchant sur un fil suspendu bien au-dessus de nos têtes, elle trouve une façon très efficace pour inscrire les circonstances de sa vie dans la vie de millions d’autres vies, évitant soigneusement de livrer au public le énième document sur la pénible odyssée d’une « étrangère » – avec sa mère, sa sœur et son mari – dans l’époque la plus difficile pour les juifs d’Europe.
Une odyssée qui n’est pas terminée avec les horreurs de la Shoah et de la Seconde Guerre, car une nouvelle saison d’incertitudes s’affiche après le 14 mai 1948 pour les pionniers du nouvel État d’Israël ainsi que pour les juifs de toute la planète.
D’ailleurs, notre narratrice demeure critique envers toute régression dans la rigidité et dans l’incompréhension de l’autre. Si elle ne cache pas d’avoir partagé l’enthousiasme pour le naissant État d’Israël, elle ne cache pas non plus ses critiques aux dérives successives. Si dans ce livre, « en tant qu’étrangère », elle ne se juge jamais comme une victime, elle proclame son droit à la citoyenneté dans le monde civil. Un droit qui ne se sépare jamais de la tolérance et l’amour pour les autres personnes et cultures.
On dirait donc qu’elle partage sans réserve le mot de Theodor Adorno : « Écrire un poème après Auschwitz est bar­bare ».
Sans trop fouiller à la recherche du véritable sens de l’injonc­tion du grand philosophe, Nadine K. se borne à nous donner les coordonnées de l’Histoire qui s’écoule autour d’elle. D’ailleurs, au fil de cette « chronique extraordinaire de vies menacées », elle néglige volontairement de citer les noms des camps d’extermination — Auschwitz, Goulag, Treblinka, Kolyma — « ces noms qui ont marqué le XXe siècle, percutant nos mémoires tout en inter­rogeant notre être au monde ».
Nadine K. nous invite à nous pencher sur une « vie ordinaire », sur la magie des coïncidences, sur les sentiments humains les plus simples ainsi que sur le désir d’une vie illuminée par la beauté de la littérature et de l’art.
C’est peut-être la même vie « ordinaire » que tout le monde aurait aimé pouvoir assurer à la petite Anna Frank — son aînée d’un an à peu près — si celle-ci n’en avait pas été arrachée par l’inexorable filet de la haine.

Giovanni Merloni

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Le Nil depuis l’avion, 1983

D’Alexandrie vers le pays de Canaan, un roman de Nadine K.

Prologue
(La « chronique » démarre à Odessa, en début du siècle dernier. Boris Kantzer, le grand-père de Nadine, est en train de discuter avec sa femme Rachel au sujet du talent précoce de leur benjamin Jacques, le père de la narratrice.)
(page 7)
« Tu te rends compte, Boris, il n’a pas encore 3 ans !… Tu as raison Rachel, d’ailleurs notre nom Kantzer, autrefois Kantsler voulait dire ministre »

(page 8)
« Un sombre destin les attend cependant. Un soir où il a neigé plus que de coutume. Boris sort de la synagogue. Il fait nuit noire. Il a du mal à retrouver le petit chemin habituel pour rentrer chez lui. Soudain son pied bascule et est happé par un trou dissimulé sous la neige… Pendant ce temps, les aiguilles de la montre tournent et Boris n’est pas encore là. Rachel est soucieuse. Il s’écroule devant la porte. La jambe de Boris est meurtrie. Elle s’appelle à un médecin. Celui-ci lui chuchote à l’oreille son inquiétude. De jour en jour la blessure s’aggrave. La gangrène gagne sa jambe et il décède quelque semaine plus tard. La scène est effondrée. C’est tristement qu’elle pense à ses cinq enfants et à l’énorme responsabilité d’un futur bien menaçant. »

(La grand-mère paternelle, Rachel, restée veuve, décide de partir en Égypte avec ses cinq enfants. Jacques, le futur père de Nadine, est le benjamin.)
(Quant à la famille de grands parents maternels, d’origine italienne, elle est installée au Caire depuis longtemps. Après la mort d’Hélène, sa première femme qui lui a donné huit enfants, le patriarche Aron Mirès épouse Henriette. De cette union naissent huit enfants. Inès, la future mère de Nadine, est la benjamine.)

Le pensionnat de la Mère de Dieu
(pages 14-15)
« À l’âge de l’adolescence Inès et (son frère) Gaston se rapprochent. Ils évoquent leurs désillusions. Ils ont un groupe d’amis commun. Ils fréquentent un milieu amateurs de comédies françaises et de bonnes lectures. Inès se passionne pour les grands écrivains tels que Pierre Benoît… Elle est sous le charme, elle décide de lui écrire. Elle reçoit en retour une lettre de quoi épater ses amies. Côté élégance, elle y met tout son talent. Elle n’hésite pas à commander des vêtements aux Galeries Lafayette à Paris. Tout son argent de poche y passe. »

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La rencontre
(La rencontre entre Inès Mirès et Jacques Kantzer, futurs parents de Nadine, se déroule à Zamalek, riche banlieue du Caire.)
(pages 19-20)
« Quelques mois après ma naissance Rachel décède. Jacques est meurtri… Simultanément la crise économique mondiale sévit. Quelques années auparavant  mon père avait monté dans le centre du Caire une entreprise de cuir. Il représente une Maison Autrichienne et les affaires semblent évoluer favorablement. Il désire s’agrandir et met en place dans les villages des représentants qui vendent à crédit. La crise aidant, l’entreprise fait faillite. Jacques est accablé. En réalité, la faillite est double, professionnelle aussi bien que conjugale. Devant les incessantes imprécations de mon père, ma mère cède sa bague de fiançailles et, de concession en concession, elle se trouve vite dépossédée. L’atmosphère se gâte. Pour seules conversations on évoque le Mont de Piété, les dettes nombreuses. Inès est au désespoir. Jacques n’est pas encore remis du décès de sa mère qu’il doit affronter un divorce. Il flanche dans la dépression. … Inès est contrainte, ses deux bébés dans les bras, de regagner le toit de sa belle sœur… elle décide de vivre à Alexandrie et volontairement s’exile… Une autre vie commence enfin pour nous ».

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Alexandrie
(page 21)
« À Alexandrie notre première installation est à Ibrahmieh, pas loin du bord de mer. »

Notre école
(page 26)
« Quand j’ai pu manier ma plume mes premières lettres ont été pour mon père, ce père resté dans l’ombre qui soudain se révèle à moi. Très tôt je griffonne des petits mots à son intention. Il est fier mais m’a toujours soupçonnée de m’être faite aider par maman. Dans chacune de ses lettres il me dit : Ma chérie, je souhaiterais que tu écrives tes lettres toi-même ».

Notre maison
(pages 33-34)
« Notre chambre est meublée à l’ancienne. Une armoire avec un miroir, un chiffonnier et un meuble de toilette avec deux tiroirs. C’est dans un de ces tiroirs, côté gauche, que j’entasse à mesure les lettres de mon père si précieuses pour moi. J’ai jusqu’aujourd’hui du mal à en parler. Lors de mon départ précipité à l’occasion de mon mariage, elles sont restées à mon grand regret bien au chaud dans leur tiroir. J’espérais que maman me les amènerait quand elle viendrait en Israël, mais non. Cet acte manqué me poursuivra toujours. »

Notre quartier
(page 35)
« Le matin, dès que nous sortons de chez nous pour aller à l’école, nous croisons les élèves du lycée dont quelques-uns nous sont familiers. À mesure que nous avançons nous sommes confrontés aux scènes de rue typiques de ces pays d’Orient. C’est pour nous notre quotidien…
Parmi les indigènes qu’on rencontre dans les rues, nombreux marchent pieds nus et portent une jallabeya et un fez, bonnet tissé de fil rouge. D’autres portent plus volontiers un tarbouche, couvre-chef en feutre bordeaux avec un gland sur le côté. Ils appartiennent à une classe plus aisée. »

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Notre gouvernante
(page 40)
« Madame S. joue un rôle majeur dans notre vie d’enfant où le cadre familial est, pour ainsi dire, cassé. Elle vient au secours d’une mère en difficulté avec elle même, elle embellit à sa manière ces jours fragiles qui fuient sans que l’on ne s’en aperçoive. Elle sait, à tous moments, recueillir nos états d’âme et panser nos bobos ».

La plage de nos amis de l’été
(page 45)
« La plage est à dix minutes de chez nous. Nous y allons à pied. Les chèvrefeuilles  longent la route qui mène à la mer. À peine arrivées, le sable chaud et l’air marin nous réconfortent. »

(page 47-48)
« L’été touche à sa fin. Nous jouissons des dernières heures de soleil de ce jour finissant. Il disparaît lentement en déployant un éventail de couleurs qui nous plonge dans une demi obscurité. La mer est épuisée par l’agitation de ses vagues, une écume blanche frisonne et s’amenuise en se retirant vers le rivage. »

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Rencontre avec mon père 
(pages 49-50)
« Les enfants j’ai quelque chose à vous dire.
Visiblement elle (Inès, la mère de Nadine) éprouve une certaine gêne.
Vous êtes en droit de savoir que votre père vit au Caire et qu’il désire vous voir. Cette phrase tombe et nous laisse muettes. »

(page 51)
« Il me parle de littérature : de Madame de Staël, de Mme de Sévigné, de Mme Curie, de Voltaire, de Victor Hugo, de Pascal le distrait qui écrivait ses équations sur le capot des calèches. Et puis, par une polémique savante, il soutient que les femmes sont supérieures aux hommes. Un féministe avant l’heure ! »

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La guerre éclate en Europe (1939)
(page 55)
« Jusque là nous avons été épargnés, mais quelques mois plus tard le spectre de la guerre va devenir pour nous aussi réalité. Voilà que les forces d’Hitler prennent la route de la Méditerranée. Les nouvelles qu’on entend à la radio sont de plus plus préoccupantes.
Le black out est déclaré.»

(pages 55-56)
« Eh ! Là-haut ! Éteignez vos lumières. Vous n’entendez pas la sirène ?
Quoique équipé… de papier bleu, il faut croire que nos lumières sont perçues de l’extérieur. Nous avons été taxés par l’agent de sécurité de malveillance, alors qu’il s’agissait d’une négligence involontaire. Ce monsieur nous accusait, procès verbal à l’appui auprès du… poste de police, d’avoir envoyé des signaux. Il s’est permis de laisser échapper des propos désobligeants à l’égard de maman. Ça en était trop ! Maman ne put contenir sa rage et alla jusqu’à rétorquer à son tour : « vous êtes un goujat, Monsieur !' »
Ce mot fut happé par nos oreilles enfantines qui en résonnent encore.
Cette nuit une bombe est tombée dans l’immeuble en face de chez nous. Le lendemain nous apprenons qu’une de nos petites camarades a été grièvement blessée à la tête. Ella a dû subir une trépanation et cela nous a beaucoup émus.
À la radio, on entend : « Le général Rommel et ses troupes sont à El Alamein, à trois heures d’Alexandrie. » … La panique gagne la population. On s’interroge ? Certains rejoignent leur famille au Caire. Nos voisins plient bagages. L’oncle Gaston et la tante Inès nous proposent de nous rendre chez eux afin d’être tous réunis au cas où le destin nous réserverait des surprises. »

(page 57)
« À la maison on se prépare pour aller chez l’oncle Gaston. Maman est très occupée à préparer non bagages. J’insiste d’emporter ma boîte de vers à soie et leur indispensables feuilles de mûrier. »

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La famille réunie 
(page 60)
« Ici à Palais nous avons le sentiment que les événements de ces derniers jours ne nous concernent pas vraiment. Je retrouve mes petits cousins dans leur petite chambre. Ils font rouler leur petites voitures sur le sol. Bruno m’aperçoit et il est très intrigué par la boîte que je tiens avec précaution sous mon bras. Il me demande : qu’est-ce que tu as dans cette boîte ?… Ce sont de vers à soie, voyons ! Ils ne mangent que de feuilles de mûrier et il ne faut pas les déranger car ils doivent dormir maintenant. »

(page 63)
« Le calme revenu, les grandes personnes s’empressent d’aller aux nouvelles. Installés au salon, silencieux, ils sont prêts à affronter la réalité qu’ils espèrent plus rassurante. De jour en jour les nouvelles évoluent favorablement pour les alliés. Les général Koenig remporte une victoire à Bir Hakim. Les Allemands sont forcés de reculer. Ensuite, c’est Rommel, le général allemand qui bat en retraite. C’est comme cela qu’El Alamein ne sera plus pour nous désormais qu’un mauvais souvenir. »

La guerre et ses conséquences
« Plus tard c’est le débarquement des alliés et la libération de Paris. C’est l’euphorie. Simultanément c’est la révélation des prisonniers des camps de concentration et de la mort (six millions de juifs ont été tués dans les camps d’extermination nazis). C’est Hiroshima qui mettra fin à cette guerre, mais à quel prix !
Nous n’en sommes pas encore là.
Pour l’heure, dans notre petit coin du monde, dans cet Alexandrie qui a retenu le souffle le temps d’une menace, celle d’El-Alamein, va reprendre le cours quasi normal de la vie. »

La Saint Valentin
(Les deux sœurs, Nadine et Huguette sont nées toutes les deux au Caire le jour de la Saint-Valentin, à une année de distance l’une de l’autre. Cette circonstance, toujours évoquée par leur mère avec enthousiasme, entraîne l’idée du jumelage mais aussi, inévitablement, celui d’une légère rivalité que l’auteure fait ressurgir à peine, par petites coups de son pinceau élégant et léger.)

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Nos vacances de Pâques au Caire
(page77)
« Quand nous partons en voiture avec un ami de la famille, nous empruntons la route du désert, route monotone, mais combien impressionnante ! Nous faisons une halte aux « resthouse », petite buvette située à mi-chemin. Le temps de nous dégourdir les jambes, de boire une limonade et nous reprenons la route en scrutant l’horizon pour apercevoir, le moment venu, les pyramides Kéops, Keffren et Mykérinos qui sont devenues nos amies, tant notre enfance a été rythmée par ces visites annuelles au Caire. »

L’Egypte d’hier et d’aujourd’hui
(page 87)
« À cette époque l’Égypte est sous domination britannique. Il n’en demeure pas moins un pays accueillant . Les grandes villes sont habitées par une population cosmopolite. À côté d’une bourgeoisie locale vivent des européens venus de toutes parts. C’est pourquoi on parle plusieurs langues. On côtoie aussi bien des grecs, des turcs, des arméniens, des italiens, des français et des anglais. »

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(Ils s’ensuivent 11 chapitres très intéressants et beaux, marquant l’adolescence de Nadine jusqu’à son épanouissement en jeune femme adulte, que je dois, hélas, sacrifier à l’économie de cette sélection. Voilà ci-dessous les titres) :

Le soir de Pâques
Les soldats en permission
Fin d’une époque 
Les éclaireuses
Départ de maman au Caire
La matinée poétique
Mes cousines du Caire
Nos sorties au cinéma
L’oncle Max et mes cousins
Promenade sur la corniche 
Les examens du B.E.P.C.

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Vie active
(page 129)
« Nos exigences financières nous rappellent à la réalité. De concertation avec maman, Huguette et moi avons décidé de nous pourvoir d’un bagage pratique minimum pour tenter notre chance dans le monde du travail. »

(pages 138-139)
« Cette joie de vivre va lentement s’estomper. Le 14 mai 1948 la proclamation de l’état d’Israël par Ben-Gurion déclenche des remous dans le pays. Le climat politique s’envenime.Tous les états avoisinants se sont ligués pour évincer ce nouvel état. L’armée égyptienne est mobilisée sur le champ de bataille. Le roi Farouk et les autorités locales craignent la montée de mouvements subversifs de tous bords : les communistes, les frères musulmans, le sionistes. En conséquence ils entreprennent des rafles politiques et décident de les interner dans des camps, « Aboukir » entre autres.
Notre mouvement est menacé. Nous passons dans l’illégalité. Devant ce changement radical il nous faut repenser notre politique, repenser notre avenir. La plupart d’entre nous envisagent de partir à l’étranger. Certains y sont contraints. D’autres estiment devoir rester. Tous ceux, enfin, qui sont concernés par la naissance du nouvel état se rendront en Israël. Pour moi le vide fait place à la vie trépidante, pleine de sens et de responsabilité. Il me semble sombrer dans le néant. »

Le match de basket
(page 141)
« Je me laisse faire. Je me souviens de la petite fille timide, habillée d’une robe blanche avec un grand col marin qui a franchi le seuil de cette institution sportive pour la première fois. Mimi est à mes côtés. Elle a prit l’initiative de la rencontre et s’en acquitte fort bien. Elle m’emmène vers la salle d’athlétisme. C’est au fond du couloir que nous voyons apparaître nos deux héros comme s’ils avaient deviné notre venue. Mimi de dire : « Je te présente Victor et voici Marcel » avec un petit air entendu.
Après un court préambule j’entend une voix qui m’est inconnue : « Victor, tu raccompagnes Mimi, je raccompagne Nadine » (dit Marcel, celui qui sera connu plus tard comme le mari de Nadine).

(page 145)
« Dans le quotidien, mon nouvel ami travaille en qualité de chef comptable. Il a bien d’autres responsabilités dont j’ignore jusque là l’existence. C’est son côté militant. Depuis les révélations et les divers témoignages des rescapés des camps de la mort, les jeunes ont d’emblée ressenti la nécessité d’émigrer en Israël et de rejoindre les nombreux pionniers venus d’Europe et d’ailleurs tels Ben-Gourion, Golda Meyr et Moshe Dayan. »

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Émigration vers Israël 
(page 148)
« L’oncle Gaston aussi envisage de partir. La décision demande réflexion. La tante Inès propose qu’on en discute autour d’un dîner. Ils nous invitent pour le shabbat. L’oncle Gaston demande quelques conseil à Marcel avant de s’engager : Quelles sont les possibilités pour nous, à notre âge, de vivre en Israël et quelles seraient éventuellement les démarcher à faire ?
Tout d’abord j’approuve votre intention. Les derniers événements nous ont permis de prendre conscience que les étrangers sont indésirables. Tôt ou tard nous serons expulsés. Ce que je vous suggère c’est de rejoindre dans un premier temps un kibboutz. Vous pourrez évaluer la situation par la suite. C’est ce que je pense, mais ce n’est qu’une suggestion. Avant de partir, je vous mettrai en contact avec un de nos dirigeants afin qu’ils s’occupent de votre alya ».

Le procès…
(Engagés dans l’effort d’aider les uns et les autres « étrangers » à quitter l’Egypte, les deux meilleurs amis de Nadine, Benny et Jules – nom de bataille de Marcel – tombent dans le filet de la police et subissent un procès qu’ils affrontent avec grande souplesse et insouciance.) 

La prison de Hadara
(pages 163-164)
« Nous étions en pleine saison hivernale. Cet hiver là fut très rigoureux. Les nuits étaient redoutables. Ils dormaient à même le sol sur une maigre paillasse. Le vent et la grêle soufflaient et pénétraient à travers la lucarne placée au-dessus de leur tête. Ils avaient beau s’emmitoufler de vêtements chauds. Rien n’y faisait. Ils racontèrent qu’ils avaient revêtu tous les vêtements en leur possession. Certains, ils les enfilaient côté devant et d’autre côté dos. Peine perdue. Ils se blottissaient dans un coin de la cellule. Ils ne parvenaient pas à calmer le grincement de leurs dents et leurs articulations en avaient drôlement souffert…
C’est à travers la grille que Jules et Benny tentèrent d’établir un dialogue. C’est dans une cacophonie indescriptible qu’ils parvenaient à transmettre en français de précieux messages « Enveloppez les aliments dans des journaux » criaient-ils. Ceci leur permettait de s’informer de l’actualité. « Placez une lame à raser au fond de la soupe ». Cette lame allait être collée à l’aide d’un peu de salive au mur gris de la cellule. Indécelable défi. Elle leur permettrait de se raser avant les visites des parents pour ne pas les démoraliser. »

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Aujourd’hui on se marie
(page 182)
« Marcel, muni de son passeport et moi de ma feuille de route, nous empruntions avec appréhension le fameux passage tant redouté. Moment crucial. Le effendi de service examina à tour de rôle les passeports et la feuille de route et, imperturbable, tournait les pages de son registre et lisait à mi-voix les noms des personnes recherchées pour un manquement au fisc ou tout autre délit. Soudain, il leva les yeux vers nous et nous observa. Il prononça notre nom qu’il répéta une ou deux fois, nos cœurs s’arrêtèrent de battre. Une minute dit-il…
Ces quelques secondes furent interminables, quand il enchaîna en grommelant : Non, c’est un autre… Un soupir et nous voilà sur le IONIA. »

La traversée sur le Ionia
(Belle description des premiers jours de « lune de miel des époux Amiel »  d’Alexandrie jusqu’à Marseille.)

Notre arrivée à Paris
(pages 193-194)
« Je me sentis toute petite dans ce grand Paris dont j’avais tant rêvé. Il pleuvait ce jour-là. La noirceur des immeubles se confondait avec mon état d’âme. J’avais quitté mon pays natal, je laissais derrière moi : maman, ma sœur et toute mon enfance. Je ne me souviens pas, cependant, avoir été suffoquée de nostalgie. J’étais, il est vrai, bien entourée. Mes gardes du corps étaient grands assez pour me protéger et séduisants à en juger par la photo traditionnelle prise au haut de la Tour Eiffel… »

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La terre de Canaan et le Kibbouz
(pages 215-216)
« Dans les premières heures, les parfums de la nature, le contact de la terre m’avaient paru agréables. J’avais comme tâche de débarrasser les sillons des mauvaises herbes. Au fur et à mesure que le soleil devenait plus présent mon impatience grandissait. Le temps devenait long. Je me sentais marginale. Je ne connaissais pas un seul mot d’hébreu ! Mon intégration allait en souffrir. Marcel en revanche n’eut pas ou peu d’effort à faire. L’hébreu lui était familier. Il eut sa crise mystique et comme tous les adolescents fut pour un temps un fervent des lieux sacrés. Bien plus dynamique que moi, il ne tarda pas à frayer avec tous les jeunes sabrés nés dans le kibboutz. Curieusement, il ne trouva pas nécessaire de me joindre à toutes ces nouvelles relations. Il fit bande à part et me délaissa comme s’il ne m’avait jamais connue.
Mon univers s’écroulait. Le plus déconcertant c’est qu’il se refusa à toute explication. Attitude masculine qui consiste à revendiquer sa liberté au moment opportun. Je crus me faire justice et, impulsive, quittai, en son absence, mon lieu de résidence. J’espérais une réaction à ce geste. Peine perdue… »

(pages 218-219)
« Quelques jours plus tard je fus interpellée par un de nos amis alexandrins très proche de Marcel : Veux-tu me raccompagner chez moi, j’ai à te parler ? Je le suivis sans me douter de la nature du propos. C’est dans sa cabane une fois assis qu’amicalement il me dit : Je viens de voir Marcel. D’après ce qu’il dit, il voudrait reprendre la vie avec toi. Il ne sait comment te le dire. Il t’aime et il regrette… je l’interromps en m’exclamant Non, non, je ne peux pas, je ne pourrai pas. J’ai été profondément humiliée et je ne pourrai en aucune façon faire face à un avenir instable. Je ne le supporterai pas.
Il avança alors l’argument majeur qui me fit flancher : Est-ce que tu l’aimes toujours ? et je me souviens qu’après quelques minutes de réflexion, je m’entendis dire : oui. Alors tel un grand frère m’expliqua : Tu sais parfois il y a des brèches dans la vie comme dans une jolie robe à laquelle tu fais un accroc. Après un stoppage on ne voit même pas la trace. Le temps se chargera de cicatriser la blessure. Il faut que tu lui parles, que tu lui expliques… »

(page 237)
« Ce pays qui venait de naître revêtait une âme généreuse propre aux idéalistes. On vivait les restrictions matérielles avec décence. On pouvait voir dans les rues les gens habillés simplement. Les hommes portaient des pantalons kaki et des chemisettes à cols ouverts été comme hiver. Les femmes portaient pour la plupart des robes de coton. Les restrictions étaient multiples. Nous ne mangions pas de viande tous les jours, la farine, le sucre et certains produits laitiers tel que le fromage étaient rationnés. Les textiles aussi. Nous étions tous conscients de vivre une période privilégiée au lendemain de la guerre d’indépendance où de nombreux jeunes avaient péri. Nous étions persuadés de contribuer, chacun à notre échelle, à faire de ce jeune pays un pays de rêve. »

(page 240)
Nous sommes en 1953. Une crise idéologique se fait jour au sein du kibboutz. Elle couvait depuis pas mal de temps. Le soir, les réunions politiques deviennent de plus en plus tumultueuses. Riffin, haver Knesset et membre du kibboutz appartenait au mouvement de gauche Mapam. Meïr Yaari était à la tête de ce mouvement dont nous avions depuis longtemps adopté l’idéologie. Un soir il nous avait surpris par ses propos. Il s’était lancé dans une apologie du travail qui consisterait à embaucher des ouvriers rémunérés au noir : Les bananes pourrissent et pas assez de main d’œuvre, prétend-t-il.
Les contradictions se multiplient. Comme tous les jeunes nous sommes intransigeants. Nos convictions ne nous permettent pas d’accepter l’idéologie de la « PENSÉE UNIQUE ». Éliminer le dialogue, imposer une politique, c’est porter atteinte à la liberté. La situation s’envenime. Certains des dirigeants décident d’exclure tous ceux qui ont rejoint le Dr Sneh, mouvement d’extrême gauche. Les anciens du Kibboutz s’inquiètent. Conscients de notre potentiel de travail, excédés, ils durcissent leurs menaces et décident d’exclure tous les dissidents sans aucune indemnité. »

(page 242)
« Avec le recul je suis persuadée que l’expérience a été, quoique difficile parfois à bien des égards, une expérience fabuleuse. L’esprit du kibboutz aujourd’hui est bien plus individualiste et c’est bien regrettable. L’évolution conflictuelle du pays a quelque peu terni l’idée que nous nous faisions de l’idéalisme. »

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Holon, ville émergée des sables
(page 271)
« 12 Juin 1959. 8 heures du matin. Un enfant naît. Toutes les secondes pareil événement se produit, mais … mais … dans notre famille le monde a changé. Tout va se régler désormais sur le rythme de cette petite vie qui commence… »

(page 279)
Une surprise nous attendait. Ce soir-là Marcel, nous annonçait qu’on lui proposait d’être muté à Paris en tant que Directeur Financier pour une période de six ans environ. Le temps pressait. On ne nous en laissait pas beaucoup pour nous organiser. À El-Al toutes les décisions se prennent en dernière minute. Il va s’en dire que ce projet nous tentait et nous laissait rêveurs.

(page 281)
Le lendemain à 5 heures du matin nous nous rendions à l’aéroport Ben-Gourion. Le vol d’El-Al était prévu pour 7 h 30. Pour les enfants c’était leur baptême de l’air. Ils furent très gâtés à bord par les hôtesses. Joël, malicieux de nature avait adopté l’une d’elles, et l’avait apparemment séduite.
Nous débarquions à Orly, Marcel, Dany, Joël et moi. Le soleil brillait sur Paris. Nous étions heureux.
Les événements nous ramenaient vers la France, notre patrie d’adoption qui deviendra avec les années notre seconde patrie.

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Nadine Amiel K

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Un fort Bastiani parmi les toits de La Haye

20 mardi Août 2013

Posted by biscarrosse2012 in les échanges, mes contes et récits

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Depuis la terrasse de Jan Doets, en plein centre de La Haye, j’ai vu des ballons voltiger parmi les sombres clochers en brique. C’était au couchant de la mi-août et les deux ballons-montgolfières auraient bien pu arriver de la France, cette patrie littéraire qui avait comblé nos étranges discours de passionnés incertains. Alors, j’ai formulé l’hypothèse selon laquelle Dominique H. était accroché au ballon qui occupait le quartier du ciel plus en haut, devenu pâle et transparent, tandis que le deuxième ballon, aussi agréable que l’autre mais plus hésitant — apparemment dégonflé et prêt à tomber parmi les toits — cachait, cela venait par conséquent, l’élégante silhouette de Brigitte C..

Mais, personne n’a frappé à la porte. Pour le moment, juste un lien virtuel s’était transformé en connaissance réelle, avec l’avantage, pour moi, non seulement de découvrir le « village » de La Haye et ses alentours ordonnés et insouciants, mais aussi, surtout, de connaître un personnage tout à fait hors du commun.

002_jan 2 part BN Voilà deux photos que j’ai prises de Jan Doets sans qu’il s’en aperçût. 003_jan tre quarti NB

Elles sont déjà expressives de la personnalité pleine d’énergie de ce vieux loup de mer dont l’air joyeux et discret semble inversement proportionnel à une vie que j’imagine intense et parfois difficile. Ce qui m’étonne le plus est son choix opiniâtre de vivre « en français » dans un monde, la Hollande d’aujourd’hui, qui ne reconnaît plus cette langue comme indispensable pour les échanges culturels et humains.

Cet homme qui a lu tous les livres de Camus et nous a raconté, dans son blog, l’histoire de la Russe Moussia, « Française de goût », se considère un cosaque de frontière, le Giovanni Drogo du Désert des Tartares de Dino Buzzati se trouvant relégué dans une forteresse très éloignée et sombre, isolée du reste du monde : « Quelle triste erreur, pensa Drogo, peut-être en est-il ainsi de tout, nous nous croyons entourés de créatures semblables à nous et, au lieu de cela, il n’y a que gel, pierres qui parlent une langue étrangère ; on est sur le point de saluer un ami, mais le bras retombe inerte, le sourire s’éteint, parce que l’on s’aperçoit que l’on est complètement seul. » (Dino Buzzati, Le Désert des Tartares, chapitre 10, Robert Laffont, 1949)

Pourtant cet homme plein d’enthousiasme et d’ironie ne se contente pas de la seule consolation des livres… Il lance des signaux de fumée auxquels j’ai eu la chance de répondre en premier et d’autres aussi y répondront bien sûr, s’accrochant à des ballons-montgolfières ou à des trains à grande vitesse.

Les Pays-Bas ne sont pas vraiment si éloignés que l’on peut imaginer. Mais les distances physiques sont toujours réelles. Et, si j’y pense, si je me vois assis ou pour mieux dire verrouillé à mon fauteuil au milieu du quartier parisien des deux gares, si je me souviens de l’interminable hiver dernier, qui ne devenait jamais printemps, je crois que Jan Doets a raison lorsqu’il dit que je suis, moi aussi, un des cosaques des frontières dont il veut causer dans son nouveau blog…

Giovanni Merloni écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 août 2013 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Licence Creative Commons Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

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