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La cloison et l’infini 1/4 (2011)
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22 juillet 2011, 17 h 30.
Une banale cloison sépare deux têtes de lit également abîmées, deux chambres à coucher également sordides. D’un côté de ce mur mitoyen, dans la pièce la plus sombre, habite depuis des années un Italien, ancien coureur cycliste souffrant de quelques problèmes de santé. De l’autre côté, dans une pièce qu’un paresseux rayon de soleil examine impitoyablement, se trouve de temps en temps un Français du Sud, d’une quarantaine d’années, professeur de langues. Tous deux sont accablés, écrasés sous le poids de pensées qui les dépassent.
Si le jeune professeur se tourne sur la gauche, au-delà de la petite planche de bois surchargée de pinceaux et de toiles enroulées, il voit sa longue fenêtre fermée, entourée d’un halo jaune ou rose indiquant le petit désespoir d’un soleil qui ne voudrait pas se coucher. Pendant ces longs après-midis silencieux alors qu’il se rend dans cette chambre, il n’est pas sûr d’avoir le temps de jouir un peu, en solitaire, de cet air inconstant qui s’amuse à changer de vitesse, à fouiller dans les endroits les plus reculés pour y saisir les odeurs, bonnes ou mauvaises, et les rares voix. Il aime beaucoup ce balcon en fer forgé qui aurait bien besoin de quelques couches de vernis. Il aime s’y accouder, regarder attentivement les fenêtres de la cour, se perdre enfin dans le petit rectangle où l’enfilade des immeubles se brise et où l’on peut deviner, derrière le grand magnolia, la confusion du boulevard.
Au-delà de la cloison, lorsqu’il se déplace de façon maladroite dans son appartement, son voisin peut entendre distinctement le grincement des tréteaux et le bruit lourd de la barre de fer que le jeune professeur enlève pour débloquer sa demi-porte-fenêtre.
Tout de suite après, l’autre s’élance dans le vide de la cour où sa voix, son avant-bras et son portable restent suspendus.
— Oui, je t’attends depuis trois heures. Je réussis très bien à tuer le temps, mais… pourquoi n’es-tu pas encore là ?
Sous l’emprise d’impulsions aussi prévisibles que soudaines, il tombe dans une légère inquiétude. Rien ne l’empêche de réfléchir de façon convenable et appropriée à tout ce qui se trouve devant lui : à la hiérarchie de corps qui s’effondrent — condamnés par l’ombre ou mis en valeur par le soleil — dans la profondeur du regard. Mais son esprit est ailleurs. Après avoir brusquement refermé la fenêtre, il griffonne ses impressions sur un bout de papier : « Mon père avait raison, je suis un délinquant. »
Dans le silence de cette heure « consacrée au désir et au souvenir de la mer », le vieux cycliste, assis au centre de son lit branlant, doit se tourner sur la droite pour voir sa demie fenêtre. Mais il reste immobile. Il n’est pas pressé, il a tout le temps de réfléchir au firmament de souvenirs et de rêves qui voltigent derrière ses épaules.
Il respire péniblement. Sa fille Marina est montée, a réchauffé au microondes des pâtes italiennes qu’elle avait préparées chez elle, l’obligeant à consommer son repas très tôt, à l’heure du goûter. Resté seul, l’estomac engourdi, il regarde le triangle gris du plafond. Quand l’appartement a été divisé en deux, les moulures ont été refaites et un crochet muni d’un fil électrique a été placé au nouveau centre. Non, il n’a envie ni d’allumer la lampe ni d’ouvrir la fenêtre : Ce n’est pas la peine. Quand on commence à mourir, on a le droit à la paresse et à l’immobilité.

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18 h 30.
Là-bas, dans ces appartements du deuxième étage tournant le dos à la rue de la Lune et se penchant sur la cour, ces fenêtres obstinément fermées étouffent un peu les bruits assez éloignés du boulevard. Mais aujourd’hui, c’est dans un silence spectral que la voix d’une femme traverse sans aucune difficulté le mur auquel la grosse tête de l’homme âgé est lourdement appuyée :
— Voilà, je suis venue… Il va pleuvoir.
— Il était temps ! J’ai la fièvre.
— Pourtant, je dois te parler…
— Attention, dit le jeune professeur, baissant la voix, notre voisin nous écoute.
— Et bien tant mieux ! Cela ne me dérange pas.
— Jusqu’à un certain point.
— De toute façon, il est inoffensif. Il a tellement de problèmes qu’il n’a pas le temps de s’occuper de nous deux.

18 h 45.
Celui qui fut un jour champion n’entend pas la suite. Les deux amants, avec un cri étouffé, sont tombés sur le lit. Il croit entendre des bruits de son enfance, lorsque, dans sa grande maison des Marches, on déplaçait les meubles ou bien quand les gens de la famille rentraient la farine et l’huile pour les ranger dans la cave. Dans cette onde sinueuse, frôlant sa nuque comme une caresse, il n’entend que des petits mots coupés et solitaires qui se perdent dans un invisible nuage de fumée.

19 h 00.
— Tu vois, il pleut ?
— J’ai appris un tas de choses sur ton voisin !
— Quoi ?
— Il a traversé l’Italie et la France en vélo. Par amour !
— Il s’appelle Trepaoli, dit-il gravement. Il y a cinq ans, il s’est arraché à sa famille du jour au lendemain.
— Je ne sais pas pourquoi mais ce Trepaoli m’intéresse.
— Tu veux faire sa connaissance ? Sonne à sa porte. Il t’ouvrira.
— Je suis curieuse de savoir ce qu’il pense de nous. Et je voudrais lui parler de ce que j’ai entendu au bar, juste avant de monter.
— Quelqu’un t’a parlé ?
— Pas directement. Ils étaient dans un coin, quatre, dont une femme. Ils m’avaient bien reconnue. Je buvais mon thé, ne me décidais pas à venir ici…

19 h 15.
Après deux ou trois minutes de silence, j’entends de nouveau la voix du jeune professeur. Il est très agité et ne maîtrise pas l’avalanche de paroles qui lui viennent aux lèvres.
— Donc, tu ne m’aimes pas ? Pourtant tu me fais croire le contraire…
— Pourquoi ramènes-tu toujours l’amour ?
— Je comprends, tu es fâchée contre moi…
— Non, je ne suis pas fâchée, ni vexée. Je n’y tiens plus, non ce la faccio più !
— Et moi, comment faccio ?
— Tu n’es même pas capable de dire fac-cio, fac-cio.
— Tu es belle, Antonia.
— Toi aussi, tu es beau, Jérôme. Mais il ne faut pas y aller par quatre chemins… È finita !
Elle est Italienne… C’est drôle que je ne m’en sois jamais aperçu jusqu’ici… Antonia ! Elle a dit è finita une seule fois. Pourtant, elle n’arrête pas de le dire, même quand elle se tait.
— Tu veux la rupture ? C’est ça ?

19 h 30.
Ce Jérôme est décidemment extraordinaire. Il veut qu’elle lui dise : Oui, je romps ! Je tremble à ce mot que depuis longtemps j’avais enfoui dans mon journal secret. Rupture rime avec aventure, blessure, coupure… Et rien ne me rassure… Ce fut en juillet, ma rupture à moi s’est déroulée de façon tout à fait différente sinon opposée. D’abord, c’était moi qui avais dû couper le cordon ombilical. Dans l’accident qui a marqué ma vie… j’avais perdu certaines facultés vitales dont on n’apprécie jamais assez l’existence. J’ai dû abandonner le vélo… mais petit à petit j’ai récupéré le souffle, puis le plein usage de mes mains et la souplesse de la marche. Cependant, j’avais perdu, avec mes forces, toutes sortes d’appétits comme le désir d’amour… Oui, j’étais devenu une larve. Une larve aimée bien sûr, chérie et respectée aussi, mais tout de même une larve, bel et bien. De temps en temps, j’essayais de m’approcher d’Hélène, mais ce n’était jamais le bon moment… Je commençais à penser que cette faculté-là, vraiment primordiale pour moi, ne referait plus jamais surface. Une dernière fois, j’essayai avec elle, mais ce fut un nouvel échec. Hélène ne s’était montrée ni étonnée ni déçue : j’avais eu un terrible accident, c’était donc normal ! Je protestai que cela n’avait rien de normal. J’avais perdu ma spontanéité naturelle, j’étais comme le pauvre Abélard mais ne pouvais pas mettre sous verrous Hélène dans un couvent. Il n’en existe plus, d’ailleurs ! Ce jour-là, je franchis à jamais la porte de mon appartement du boulevard Voltaire.

Giovanni Merloni

« Qu’est-ce que la vertu sans l’imagination ? » (Baudelaire)

« Bien que très riche, l’artiste vivait simplement, dans une maison avec jardin située dans le quartier de Notting Hill, où il avait installé ses ateliers à l’étage. L’artiste, qui n’appréciait pas les contraintes de la vie de famille, a passé ses dernières années en célibataire, après avoir eu deux épouses puis des compagnes successives, une dizaine d’enfants et des petits-enfants. » (« Le peintre britannique Lucian Freud est mort » Le Monde 22.07.2011)

« Trepaoli aussi n’appréciait pas les contraintes de la vie de famille

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

TEXTE EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-bH

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