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La dure montée de l’alphabet renversé ressemble à la redoutable entreprise des saumons qui essayent d’atteindre la source de cette eau des fleuves et des ruisseaux, de plus en plus pure, mais aussi progressivement plus froide et rapide dans sa course.
Source… course. J’aimerais bien être déjà au C ou à la S. Mais, la Nature ne fait pas de saut, ni surtout de concession. Ma tâche à moi c’est d’aller en contre-courant, contre tout ce qui est facile, hélas. Ah, si j’avais eu la présence d’esprit, lors du thème libre qu’on me proposa il y a presque cinquante ans dans un devoir en classe à la veille du « baccalauréat » (qu’en Italie s’appelle « maturité ») ! Si j’avais suivi plus froidement les conseils de ma voisine de banc, en écrivant vraiment une chose libre, c’est-à-dire en exploitant de façon insouciante un argument sérieux, par exemple les bons sentiments de la famille, de la Patrie, de l’Europe… J’aurais eu ma Victoire à moi et peut-être toute ma vie aurait abouti sur un destin tout à fait différent !

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Pourtant, en fin de compte, ce rendez-vous raté avec la Victoire m’a fait bien comprendre que la victoire n’existe pas ou, si parfois elle se vérifie, c’est une chose éphémère, comme l’Amour.
Je me souviens à ce propos du célèbre film de Blake Edwards avec Julie Andrews, Victor Victoria, où la protagoniste, Victoria, se déguise en Victor pour obtenir finalement le succès dans son spectacle. Cette innocente suggestion, cette histoire, où l’amour se mêle à la question de l’identité et du besoin d’affirmation et de reconnaissance de l’artiste, me poussent d’emblée à exclure un grand nombre de candidats pouvant vanter une parfaite V comme initiale. Je m’excuse donc pour l’inutile attente avec Giuseppe Verdi, Antonio Vivaldi, Paul Verlaine et aussi Paolo Volponi, grand écrivain italien peut-être peu connu en France. Mais, j’ai fait mon choix : Victor Victoire. Victor est bien sûr Victor Hugo, Victoire est peut-être sa véritable femme cachée. D’ailleurs, si Hugo a été plusieurs fois protégé par les Dieux, en échange il a eu quand même une vie constellée de souffrances qui n’ont jamais pu abattre ni amoindrir son élan sincère vers les gens et les peuples démunis qu’avec ses écrits il a aidés à réagir, à lutter jusqu’à la Victoire. C’est vrai que dans ce monde, à toutes les époques, on a surtout affaire avec des Victoires morales, symboliques. Mais, c’est justement cela qui m’intrigue…

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Photo de Paolo Merloni

Devoir en classe. On a théoriquement toute la matinée à disposition. La plupart de mes camarades ne semblent pas pressés. Ils profitent d’un système de signalisation très sophistiqué, basé sur leur habileté extrême dans le lancement de messages chiffrés presque sans bouger ni produire de sons audibles. Ils semblent des fonctionnaires de l’état qui se consultent pour trouver le bon escamotage.
Moi, au contraire, au risque d’aller hors du thème assigné, je veux me dépêcher. Ici au «Mamiani», dans ce lycée à l’empreinte militaire — disloqué d’ailleurs en face des casernes situées tout au long du boulevard des Milices (tout un programme !) — les règles assez rigides admettent pourtant une étrange exception : on peut sortir après onze heures et demie. Donc, si je termine dans cette échéance, je serai libre comme un oiseau. Et je pourrai arriver devant le portail du «Tasso», son lycée à elle, à côté de la rue Veneto, juste au moment de sa sortie…

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Gianicolo, Rome

Avant de me lancer dans le déroulement de la matière, je relis attentivement le titre du devoir : « À partir d’une lettre de l’alphabet de votre choix, exploitez dans un récit un colloque hypothétique avec un personnage ayant la lettre choisie pour initiale de son nom de famille. En alternative, vous pouvez vous produire en considérations philosophiques appropriées sur un thème idéal à caractère universel. » J’avoue que cette fois-ci mes carences multiples — dans ma connaissance de l’Histoire et de la Philosophie — risquent de m’enchaîner à ce banc noir durant six heures, au lieu que trois. Mon idole aux cheveux longs et blonds, devenue pour moi inatteignable, disparaîtra vite dans les flaques d’ombre de ce quartier-là, tandis que quelqu’un d’autre pourra alors chanter Victoire à ma place…

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Anita Garibaldi, Gianicolo, Rome

Cinquante ans après, je me souviens vaguement de ce devoir à l’enseigne de la déception et de la défaite. Déception des professeurs d’Histoire et d’Italien qui en tant d’occasions m’avaient défendu ; défaite vis-à-vis de cette sylphide dorée qui avait espéré, pour une fois, de se rendre avec moi près de l’édifice du Vascello — juste en face de l’entrée de la Villa Doria Pamphili — où une glorieuse bataille, en 1849, fut combattue.
Et ce fut justement l’idée de ce rendez-vous presque héroïque qui me tourna alors un mauvais tir. Je ne devais pas parler de Garibaldi et Mazzini et surtout pas de Pius IX, ce pape ambigu rescapé dans la forteresse de Gaeta qui avait immédiatement attiré vers Rome Louis Bonaparte, président de la jeune République française et futur Napoléon III, pour abattre la République Romaine. J’osai au contraire m’y aventurer, jusqu’à affirmer, sans aucune base documentaire suffisante, que si en France la République de 1848 avait résisté, elle aurait été la meilleure alliée de Mazzini. Par conséquent, si Mazzini, aidé par le gouvernement républicain français, avait résisté, obligeant le pape à une nouvelle Avignon ou, pourquoi pas ? à une diaspora sans fin, Rome aurait pu devenir la capitale d’une Italie centrale laïque et équilibrée. Ensuite, on aurait pu concrètement envisager une Italie unie autour du drapeau républicain, car on aurait pu compter sur des bases plus solides. En fait, le centre de l’Italie (comprenant Latium, Toscane, Marches et une partie importante de l’Émilie-Romagne, avec Modène, Bologne, Ferrare et Ravenne) a toujours été la partie de l’Italie où la civilisation se marie strictement à une vision équilibrée des rapports entre les Institutions et les citoyens.
Ce thème fut rejeté et je fus même invité par le Directeur de l’Institut à donner des explications. Ce jour-là, ne pouvant pas masquer mon inadéquation vis-à-vis des questions que j’avais eu la hardiesse de soulever, je ne sus retenir un rire prolongé et idiot qui me causa la suspension d’une semaine.

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Photo de Jean-Pierre Horbach

On ne peut pas réécrire l’Histoire. Cela est désormais bien réglé dans ma tête. Il faut donc laisser pourrir Mazzini dans son long exil en Angleterre, essayant de suivre Garibaldi, dans son île, en train de planter les bulbes de la future pinède de Caprera. Quant à Victor Hugo, dans son exil à Guernesey, il a pu suffoquer ou apaiser une partie de ses contrariétés en écrivant Les Misérables.
En tout cas, j’espère de ne pas toucher la sensibilité de quelqu’un ni de nuire à l’image incontournable que j’ai moi même de Victor Hugo, en disant que je ne suis pas resté indifférent au fait que V. Hugo croyait fermement dans les esprits occultes. J’ai donc profité de mes facultés extrasensorielles, plusieurs fois expérimentées avec de personnages disparus de différentes époques, pour poser à M. Hugo quelques petites questions.

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Photo de Jean-Pierre Horbach

Je vais le rejoindre dans son ancienne habitation, transformé en musée dans l’ancienne place Royale, nommée aujourd’hui place de Vosges…
— Me permettez-vous de vous appeler Victor ?
Je ne saurais pas vous exprimer ce que sa réponse muette a su déclencher en moi, avec un sentiment d’infériorité que j’espérais d’avoir vaincu avec l’âge. Mais, j’ai trouvé quand même la force de continuer :
— Savez-vous, Victor, qu’ici, dans notre quartier des deux gares, à Paris, près de la rue des Vinaigriers, dans le siège de l’Association des Garibaldiens… nous avons commémoré — en mai 2011, au cours de la Manifestation Lire-en fête — un épisode très touchant de votre vie…

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Carte postale

— Je la connais cette Association, ils se sont connectés plusieurs fois, avec moi !
Sa voix grave, sa modernité tout à fait inattendue, me laissèrent abasourdi. J’étais plus confiant, maintenant, en même temps j’eus peur…
— Vous avez peur que je m’exprime sur tout ce qui s’est passé en Europe jusqu’aujourd’hui, n’est-ce pas ?
J’étais complètement incapable de répondre. S’il ne m’avait pas pris la main, je me serais évanoui. Il trouva enfin la façon de me rassurer :
— Je sais que vous avez commémoré la fameuse séance de la chambre de députés du 12 février 1871, lorsque Garibaldi fut refusé par l’assemblée.
— Et aussi la discussion, quelques jours après, le 8 mars où vous avez pris position en faveur de Garibaldi !
— Mais, laissons tomber tout cela ! Je n’ai qu’une vingtaine de minutes au maximum pour répondre à vos questions. Et je sais déjà ce qui vous trouble !
— Vous… savez ? Mais vous excellez vraiment en tout ce que vous faites, même dans la sorcellerie !
— Il ne faut pas s’appeler aux bohémiennes… Je vous lis dans les yeux, mieux que dans ceux de Fantine ou de Cosette… Voilà, je devrais avoir sur moi une note que j’avais écrite en février 1849, le jour de la création de la République romaine…
Choses vues, page 183, Gallimard Folio 2003, je dis.
Étonné de cette information que ses souffleurs extrasensoriels ne lui avaient pas donnée ; pourtant indiffèrent, dans le fond, à sa gloire chez ses arrière-petits-fils, Victor continua :
— Je vous lis cela, après vous me poserez juste une ou deux questions. Il hocha les épaules : Juliette m’attend.
— La République est proclamée à Rome. L’Europe s’émeut, la chrétienté s’inquiète. Pourquoi ? C’est que Rome n’appartient pas à Rome ; Rome appartient au monde. Grandeur immense, mais qui contient une servitude, comme toute grandeur. Il y a quelque chose de plus grand pourtant que d’appartenir au monde, c’est de s’appartenir à soi-même. Rome n’est qu’un temple, et veut redevenir un peuple. Elle est lasse qu’on s’agenouille près d’elle ; elle veut qu’on s’agenouille devant elle. Rome a raison. Qui sera fière si ce n’est Rome ? Qui sera libre si ce n’est Rome ? Plaudite, cives.

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— Victor, dis-je, tout le monde sait désormais que vous n’avez pas du tout accepté la volteface de Louis Bonaparte, préférant l’exil. Mais, imaginons, pendant un seul moment, de suspendre le cours des événements de l’Histoire.
— Je ne crois pas à l’utopie rétrospective.
— Moi, aussi. Mais, vous savez ce qui se passe parfois entre deux anciens amoureux qui se rencontrent vingt ou trente ans après s’être séparé sans une véritable raison. C’est inutile, c’est vrai, mais si la femme que nous avons continué toujours à aimer, jusqu’à l’extinction de toutes nos envies existentielles, nous avoue avoir souffert les mêmes peines, nous en sommes soulagés, consolés, n’est-ce pas.
— Que voulez-vous savoir ? Parlez.
Ce n’était plus la voix de l’auteur des Châtiments ou de Quatre-vingt-treize qui me parlait. C’était Jean Valjean en personne.
— Victor, je voudrais que vous me répondiez juste une chose. Si la République de 1848 avait tenu le coup, trouvant son équilibre dès lors, sans Rois ni Empereurs, aurait-elle préféré, comme Bonaparte, l’alliance avec le Pape, ou alors aurait-elle concrètement aidé la République romaine voulue par Mazzini, qui n’était pourtant pas une chose abstraite ?
— Je suis d’accord avec vous, Mazzini avait raison. Mais, on ne fait pas l’Histoire juste avec les idées justes, excusez-moi le jeu de mots…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 19 juillet 2013

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