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Alexander Dmitriev, Paysage de Crimée, acrylique sur toile

Ma chère Virginie,
Je ne sais pas par où commencer, tellement les événements récents me dépassent. J’espère que tu me pardonneras, donc, si je dirai tout en désordre, suivant le flux chaotique de mes émotions.
Oui, des émotions, agréables et violentes à la fois, n’ayant rien à voir, bien sûr, avec tout ce qu’il nous arrive… Peut-être, je suis dans cet état pénible, dans cet égarement de moi-même parce que c’est la première fois, après des siècles, qu’une forte émotion se déclenche en moi en dehors de celles que tu me procures au jour le jour, mille fois pas jour…
Évidemment, il y a quelque chose d’autre qui se réveille en moi, revendiquant mon attention ! Un côté de moi ou, pour mieux dire, un deuxième moi qui dormais hiberné dans ma grotte de poils hirsutes…

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Photo de Noelian Grimniov

Non, Virginie, tu n’as aucune raison de t’inquiéter. Si une mèche a explosé provoquant une nouvelle brèche dans mon équilibre déjà précaire ce n’est pas pour un nouvel amour. Je n’aime que toi ! Je ne sors de chez moi que pour venir te chercher, « même seulement pour te parler », comme disait une fameuse chanson.
Je n’aime personne en dehors de toi, et pourtant une voix, un mot dans une lettre, une enveloppe dans une malle… La chaîne humaine de l’auto conscience peut-être…
Je vais tout t’expliquer. Je n’arrêterai pas jusqu’au moment où j’aurai la sensation précise de t’avoir mis au courant de mon changement et que tu disposes de tout ce qu’il te faut pour me comprendre.
(Je cours à la fenêtre sur le boulevard. Même si la matinée est bruyante et que l’air n’est pas exactement celui que tu respires dans tes promenades au bord de la mer… J’ai besoin de fixer ce vide en mouvement et de me calmer. Voilà, j’ai avalé une gorgée d’eau, j’ai compté jusqu’à dix…)
(D’ailleurs, j’aimerais que toi aussi, tu prennes une pause, avant de juger quoi que ce soit autour de ce que je vais te dire. Profite donc du fait que tu es si lointaine… Figure-toi, une véritable enveloppe de papier ! De combien de temps aurait-elle besoin pour arriver chez toi ? Nous sommes collés l’un à l’autre, comme le cul à la chemise… Et pourtant c’est un casse-tête, toutes les fois que je dois franchir cette frontière « au cul de la lune », comme tu le dis… C’est peut-être à cause de cette séparation chagrine que j’ai perdu l’habitude de penser à moi, de m’occuper de questions aussi profondes et graves que longuement négligées… Prends une petite heure de vacances, sors de chez toi, emmène Touffe dans un des magnifiques endroits qui t’entourent, assieds-toi sur un banc écarté ! Imagine que je suis là, concentré dans le lancement de cailloux en forme de soucoupe sur le poil de l’eau de la mer-lac… Te souviens-tu de mon embarras et de ton agacement ? Quant à moi, je ne me souviens plus bien de ce qui occasionnait nos petites brouilles…)

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Photo de Noelian Grimniov

Pourtant, je te connais. Tu n’es pas capable d’interrompre la lecture de cette lettre, quitte à me dire, un jour, que tu n’en savais rien, que tu ne l’avais même pas reçue, cette lettre, glissée probablement parmi des messages indésirables !
Voilà, disons que c’est moi qui ai pris une pause, en suivant pour me distraire ta silhouette en Technicolor, contrainte à bondir derrière le petit chien en noir et blanc que tu as emprunté au fameux film célébrant justement le lieu de tes promenades quotidiennes. Je ne cesse de t’aimer, mon insaisissable Virginie ! Et pourtant…
Hier, je flânais dans le quartier des deux gares en me demandant pourquoi nous vivons lointains et aussi pourquoi les autres tessons de ma mosaïque (ou puzzle) se sont éloignés de moi… En fait, j’étais juste devant Saint-Laurent, absorbé par l’observation du petit jardin qu’on a récemment aménagé sur le côté de l’église… J’étais concentré précisément sur le corps noir et blanc d’un clochard dormant au milieu des pigeons, lorsqu’une voix de stentor m’a appelé :
— Nino ! Que fais-tu là ?

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Photo de Noelian Grimniov

Je crois que cette voix a résonné plusieurs fois dans mes oreilles avant que je m’en aperçoive. Quand je me suis retourné vers elle, j’ai reconnu avec une gêne instinctive un monsieur que j’avais rencontré deux ou trois fois sur le Palatino, le train reliant Paris à Rome. Je l’avais baptisé Monsieur Strapontin, car il semblait toujours demeurer dans le couloir du carrosse et qu’il ne cachait pas le typique air coupable de tous ceux qui sont dépourvus de billets…
— Vous êtes le clandestin ! lui dis-je pour essayer d’interrompre son flux de paroles qui avaient déjà brisé ma méfiance initiale.
— Et vous, vous êtes le réfugié !
Comme je te disais, ma petite, je n’avais pas de service à rendre ni d’engagements personnels qui me pressaient. Donc, il fut assez facile pour M. Strapontin de me détourner vers un bistrot du canal Saint-Martin… Avant d’emboucher la rue des Récollets, je ne m’étais pas aperçu que ce « revenant ferroviaire » n’était pas seul… Oui, Virginie, avec Nevio Malgiornin, l’homme du train que j’appelais Strapontin, il y avait cette femme dont je t’avais écrit, sans recevoir à ce sujet une réaction de ta part. (Encore une fois une lettre que tu n’as pas lue, probablement.) Bon, que tu t’en souviennes ou pas, c’était bien elle ! Cette femme brune, à l’âge indéfinissable, avec un je-ne-sais-quoi d’érotique et d’interdit en même temps, était la même voyageuse que j’avais vue bourdonner autour de Nevio comme le ferait une mouche autour des immondices.
— Je vous présente Annie Livingroom ! me dit cet homme sentant le tabac vieilli des dossiers des compartiments de deuxième classe. On y va ?
Surpris par cet « On y va ? » tout à fait déplacé, je me dirigeai tout de même vers l’Atmosphère. Mais le local était bourré de monde, soit à l’intérieur soit dans la terrasse, d’ailleurs très étroite. Madame Livingroom souriait. Quant à Malgiornin-Strapontin, il s’arrêtait souvent pour faire des photos avec son portable.
— Je ne voudrais pas aller trop loin, dis-je. En fait, pour moi c’était déjà inconcevable d’avoir rencontré ici, à Paris, deux individus comme ceux-là hors des stricts alentours d’une gare. Imagine-toi ce que je prouvais à l’idée de m’en éloigner encore plus…
— C’est une très belle journée, dit Annie Livingroom. Asseyons-nous au long du canal !

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Photo de Noelian Grimniov

Je te vois étonnée et perplexe, Virginie. Ou alors c’est moi qui ne sais pas comment j’ai pu tomber dans un piège inextricable, dont peut-être je ne sortirai jamais, même après ma mort.
Bref, je reviens au fait. Nous trouvâmes assez tôt un banc libre en haut, juste en face de l’écluse Saint-Martin. Nevio Malgiornin avait une petite valise que je n’avais pas notée. Il me la consigna presque à moitié de notre rencontre en me fixant dans les yeux.
— Nino, me dit-il, vous êtes italien vous aussi. Et je devine dans votre regard une sincère passion pour le roman de la mémoire…
— Heureusement, vous n’avez pas de boulets aux pieds, ajouta Annie Livingroom.
— Et votre nom, Meraviglion, révèle une générosité d’esprit que le mien, Malgiornin, ne possède pas ! conclut Nevio.
On ne me donna même pas le temps de comprendre quoi que ce soit. Strapontin-Malgiornin avait hâte de monter sur le premier train et Mme Finestrino-Livingroom était déjà prête à l’accompagner à la gare de Lyon. À la vitesse de l’éclair, je les vus disparaître comme en un fondu de cinéma. Tout de suite après, j’ouvris la valise. Elle était pleine de photos et de lettres…

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Photo de Noelian Grimniov

Une enveloppe scellée par une signature illisible avait été épinglée à une cravate rouge. Elle était justement destinée à moi :
« Nino Meraviglion,
Excusez-moi si je m’adresse à vous sans trop de manières. Mais je pense qu’après quelques perplexités initiales, vous trouverez mes considérations acceptables et partageables aussi. Nous ne sommes nés sous le même soleil pour rien, tous les deux ! En plus, vous êtes bibliothécaire et cela vous ajoute de la sagesse et de l’acuité visuelle en plus. Vous ne pourrez pas rester indifférent quand vous vous accouderez sur ce gouffre rempli de mémoires comme un œuf ! Vous comprendrez, en lisant cette lettre et plus encore en vous emparant de ce petit trésor, les raisons qui m’ont poussé à abandonner… »
J’ai la main fatiguée, ma petite. Cela me coûte moins, en fait, écrire directement, librement, plutôt que copier ou traduire… Peut-être parce que je passe déjà des journées entières avec mes bibliographies, mes catalogues…

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Photo de Noelian Grimniov

Non, ce n’est pas la main. C’est l’estomac qui m’enlève le souffle. Car en fait ce mystérieux compatriote, dont je ne réussis pas à retenir le nom, par un formidable choix de temps, a su placer sa marchandise… Il m’a proposé ou, pour le dire mieux, m’a imposé un échange. Au lieu d’un échange de personnes, il voulait que j’assume sa mémoire, c’est-à-dire son âme… et moi, j’ai accepté !
Voilà les mots exacts qui m’ont convaincu : « je vous confie tous les matériaux que j’avais recueillis au fur et à mesure, avec le but, notamment, de dénouer certains événements qui ont fait déclencher un à un, d’une façon diaboliquement logique, les passages de plus en plus critiques de ma vie. J’espère que vous serez toujours à la hauteur de votre nom : réfractaire au scandale ainsi qu’à tout étonnement inutile et, en même temps, disponible à donner sans réserve vos merveilles au monde ! »

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Photo de Noelian Grimniov

Il est évident que ce monsieur va tourner le dos à tout cela. Il a décidé de jeter dans un puits noir tout ce qu’il avait patiemment reconstruit, peut-être imagine-t-il de se laver la conscience, ou alors de se distraire de tout ce qui le trouble en profondeur. Il a décidé, je crois, de ne pas toucher à ses nœuds gordiens les plus douloureux.
Il m’a diligemment expliqué les circonstances qui ont précédé cette décision, en la rendant tout à fait possible : « au cours de mes fréquents voyages pendulaires », écrit-il, « j’avais connu Monsieur Strapontin, alias Nevio Malgiornin. Il a gentiment accepté de prendre ma place toutes les fois que cela était nécessaire. C’était pour me protéger, pour contourner d’éventuels scandales et surtout pour ne pas subir la rage redoutable de quelqu’un des membres de ma vaste famille. Au commencement, cette expérience a été sympathique, agréable même. Toutefois, les difficultés ne manquaient pas. J’avais un penchant pour Madame Finestrino, et cela rendait affreusement jaloux Nevio. J’ai dû lâcher prise, mais j’ai voulu le faire sans admettre mes intentions secrètes. On s’est rencontrés à la gare d’Orbetello Scalo, dans la Toscane du sud. Il m’a proposé de partir avec Annie… Évidemment, si j’avais accepté il m’aurait tué en me jetant du train… Alors je lui ai consigné ma valise et je suis parti en vacances avec ma famille… »

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Photo de Noelian Grimniov

En lisant ces mots, je suis resté abasourdi et même écrasé. Assis sur les marches du pont juste en face de l’Hôtel Nord, je regardais, incrédule, ce gigantesque amas de papiers menaçant de glisser au-dehors de son cachot. Une fois refermée la valise, j’eus la tentation de l’abandonner, en l’encastrant entre un arbre et la poubelle municipale… mais, de but en blanc, j’ai changé d’idée.
Cet italien qui avait jeté l’éponge avait dû longuement discuter avec Nevio, avant de se décider à lui confier sa propre vie. Quant à Nevio, il avait eu peut-être de très bonnes raisons pour penser à moi.
Dois-je donc assumer sur moi cette tâche de reprendre l’histoire du Strapontin comme si c’était la mienne ? Puis-je m’autoriser quelques escamotages ?
Je devine tes typiques expressions de stupeur ironique, Virginie : tu te demandes si je suis en train de faire le pacte avec le Diable ; si, à mon tour, je ne vais pas me débarrasser moi-même de ma propre mémoire ! Je ferais le vide pour accueillir le plein de souvenirs d’un autre ! Mais, non, ne t’inquiète pas ! Je n’en serais pas capable. Je garderai soigneusement ma mémoire personnelle dans un disque dur, bien verrouillé et protégé dans un coffre de la BnF… Disons que je pillerai librement de l’un des deux puits ou de l’autre…
Il n’y a que deux difficultés… La première, je ne suis pas né dans le quartier de la brèche de porte Pia au lendemain de la Libération. La deuxième difficulté, j’aurai l’haleine sur le cou de Mme Finestrino, alias Annie Livingroom… J’espère que tu ne seras pas jalouse, Virginie, si de temps en temps elle vient me rencontrer à Paris pour suivre l’évolution de mon récit…
Mais, serai-je à la hauteur de ce défi ?
Je t’embrasse avec une chaleur infinie…
ton Nino, pour la vie

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Photo de Noelian Grimniov

P.-S. J’ai intercalé avec les premières photos que j’ai trouvées dans la valise. Peut-être viennent-elles d’un voyage de son propriétaire avec un ami photographe dont je rechercherai les traces !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2 avril 2014

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