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L’irréalité en « temps réel » « 

Cela me rassure, l’idée de plus en plus tenace et définitive, que je ne passerai pas sur les ponts de l’histoire pour être regretté ou loué en raison de mes mots ou gestes poétiques jetés sans précautions dans la roue du temps qui fuit. Mais cela ne veut pas dire qu’entre-temps, au cours de ma vie, j’aurais enduré pacifiquement, voire avec insouciance, ce rapport pénible avec le monde qui change. Car j’avoue avoir un corps, et une sensibilité aussi. Mes circuits souterrains, où tout coule péniblement comme un métro malade — à commencer par le sang et les autres essences vitales —, ont la parfaite conscience et même la terreur vis-à-vis de tout ce qui pourrait faire exploser, voire arrêter à jamais le précaire équilibre du sourire et de l’envie de recommencer cette merveilleuse routine du jour et de la nuit. Je me méfie des gagnants. Et pourtant je n’aime pas non plus me placer parmi les perdants et les nuls. » Je reçois aujourd’hui, juste au crépuscule d’une journée très active, cette lettre embarrassante. C’est un vieil ami, avec lequel j’ai partagé une phase tellement refoulée de mon existence que j’hésiterais beaucoup à fouiller dans les souvenirs des lieux enfumés et vagues et des personnes plus ou moins réelles qui ont assisté à nos discussions infinies, à nos efforts de franchir ensemble un obstacle invisible qui s’appelait « vivre ». Partir, mourir, se risquer, s’identifier en quelque chose qui pouvait nous représenter, plonger dans la mer en bourrasque avec l’inconscience de désespéré… que pourtant soutient une irréductible confiance intime… Nous l’avons fait. Nous avons nagé, nous avons créé des familles avec lesquelles nous avons vécu. Et pourtant, une fois gagnée la rive opposée du fleuve, nous nous retournons en arrière. Nostalgiques, peut-être, ou en colère contre nous-mêmes. Ou alors, nous devons faire face à un quotidien où nous n’aurions jamais imaginé de vivre. Un quotidien insensé et pourtant réel… Une irréalité scandée de temps réels. Avec une parfaite synchronie entre le délit et le châtiment, une pénible harmonie entre la peine morale et corporelle et la sensation tout à fait bizarre d’une sorte de liberté pour tous. Nous avons devant cent ans de solitude que nous pouvons brûler dans un seul jour, pour recommencer le lendemain. Quel siècle choisis-je pour mercredi ? Vais-je passer mes cent ans bras dessus bras dessous avec Gustave Flaubert et ses petites obsessions littéraires ? Ou alors avec Giordano Bruno et ses pérégrinations philosophiques au milieu des étoiles ? Je suis de plus en plus convaincu que le métier de l’apprenti sorcier ne me convient pas : une « extraordinaire » solitude à la manière de Jules Verne n’est pas une bonne chose pour moi. Oui, il faut absolument que j’aille rendre visite à Karl Marx et Friedrich Engels. Oui, je le sais en avance, ils seront très contrariés et même égarés devant cette débâcle de la raison, devant cette aphasie des humains, devenus même incapables de se parler réciproquement et d’essayer de faire, ensemble, quelque chose… Je ne peux pas aller seul, il faut que je cherche quelqu’un d’autre qui partage mes convictions. Mais où le trouverais-je ?

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L’illusion de la malle de Pessoa

Ces derniers jours, j’ai suivi la énième illusion, celle de considérer mon blog — déjà plein de portraits et d’inconscience — comme la fameuse « malle » où Fernando Pessoa, dans son incontournable solitude, avait fourré toutes ses voix. Je me suis dit qu’il fallait avoir une obsession et me consacrer à elle. C’était l’unique possibilité pour arriver à des résultats cohérents et, en même temps, de contrebalancer les feux d’artifice de ce monde quotidien hors de nous qui voudrait nous embaucher dans des activités qui ne sont pas vraiment les nôtres… Twitter, par exemple… Comme vous le savez, j’ai entamé un travail de rangement, tout à fait nécessaire, de mes articles. Cela a montré bien sûr combien de pages peuvent se remplir dans l’accumulation aveugle d’une communication généreuse ou tout simplement prolifique. En même temps, dans mon cas, on voit bien que ce travail d’écriture laisse ici ou là de petites ombres. Cette merveilleuse chance du « work in progress » n’est pas qu’un alibi pour reporter « sine die » la mise à jour, voire l’impitoyable révision qui se révèle, au contraire, absolument nécessaire. C’est à ce point là que la contradiction dont je parlais s’est affichée dramatique et presque insurmontable. Je m’étais plongé, par exemple, dans la réorganisation des vingt-trois poèmes qui ont fait l’objet de la « réécriture poétique assistée » des poèmes « d’avant l’amour », dont quelques-uns de mes lecteurs et amis ont été partenaires et témoins empressés. Dans la phase du rangement, dans l’obligation de redonner à chaque poème un encadrement sobre et accueillant, j’ai dû le « séparer » du récit de mes rencontres avec chacun de mes « seconds pilotes », tout en gardant un lien strict et une continuité temporelle entre les deux publications. Par conséquent, j’ai dû lancer dans la toile, vingt-trois nouveaux articles. Juste le temps de deux jours, cela a été un véritable bombardement, qui a suscité, je crois, des réactions différentes. Et surtout mon angoisse. D’ailleurs, je ne pouvais pas « mutiler » mes anciens articles sans montrer, aux intéressés surtout, la solution que j’avais trouvée. Puisque je dois continuer, si je ne veux pas jeter mon blog aux orties — étant donné qu’il suffit d’une faute involontaire ou d’un petit faux pas pour abîmer et condamner à l’oubli même les œuvres les plus généreuses — je regrette un passé, encore très proche, où le rangement de vingt-trois poèmes se déroulait inéluctablement dans les quatre murs d’un endroit anonyme et fort reculé vis-à-vis du monde réel ! Même si l’on travaillait tout adossés à une cloison de carton-plâtre ! Aucun souci d’être entendus dans l’appartement d’à côté. Puisque l’écrivain ne chante ni ne joue du violon ou de la guitare..

Giovanni Merloni