Mots-clés

, , , , , ,

001_giovanni Mes chers lecteurs,
voilà ci-dessous le dernier article de cette série d’anciens commentaires, que j’avais publié comme « article d’ouverture », le 12 juillet 2010, dans mon ancien blog.
Ce fut juste autour de cette date que je commençai mon aventure de « blogueur ». Il y a exactement cinq ans, j’entamais une « carrière » assez courte et peut-être insuffisante, que je juge pourtant déjà longue, non seulement en raison de l’intensité du travail accompli, mais aussi de nombreuses « choses faites ».
Cinq années correspondent d’ailleurs, en Italie, au temps qu’on doit consacrer aux études supérieures et aussi, dans mon cas spécifique, au temps que j’avais décidé de « perdre »… pour atteindre la « laurea » (1) en Architecture, « rien qu’un bout de papier » selon ce que l’on disait, qui m’a pourtant permis d’accéder directement à l’examen pour l’habilitation à la profession d’architecte et, ensuite, au travail plus ou moins adapté à mes exigences ou rêves.
Donc, puisque je n’ai pas eu la chance de traîner pour attendre le bon moment pour rentrer dans le monde universitaire afin de m’y intégrer… et que j’ai entamé, au contraire, tout de suite après le diplôme, mon travail dans « le monde extérieur », je pourrais, par symétrie, considérer ces cinq années d’activité avec mes deux blogs comme une phase d’études de base ou universitaires… Un savoir-faire générique, dont il faut se libérer si l’on veut faire quelque chose dans la vie !
Mais je ne sais pas si j’en aurai la force. Car je commence à me plaire de cette activité paresseuse et engageante à la fois…

002_giovanni

Revenant à l’article que je vous propose ci-dessous dans sa version originale, j’avoue que j’aurais beaucoup de choses à ajouter au sujet de ce livre qui m’est devenu de plus en plus familier et que la plupart de vous ont lu dans « décalages et métamorphoses », le blog de l’écrivaine qui nous a fait cadeau de cette histoire belle et poignante.
Je pourrais d’ailleurs raconter ce que j’ai retenu de la double observation de ce livre sur le plateau théâtral du blog et derrière le rideau d’un laboratoire contigu au mien. Peut-être, un jour je me déciderai à le faire…
Maintenant, je me pose juste une question. De quelle façon ce livre, âgé désormais de cinq ans dans sa version française, a-t-il traversé ce temps ? A-t-il vieilli ? A-t-il, au contraire, rajeuni ?
« Après avoir tout lu, le plus attentivement possible, ferme le livre ! Ensuite, ferme les yeux et les mains comme dans une prière de l’esprit… avant de t’abandonner doucement au travail de la mémoire ! » Voilà ce que me disait au mot près mon grand-père maternel, Alfredo Perna. Certes, il s’accompagnait par des gestes très efficaces et surtout péremptoires. D’ailleurs, ce qu’il prêchait de sa façon gaie et charismatique devait se faire tout de suite après la lecture, pour rien ne perdre des passages logiques ou des images qui font de pont dans chaque narration. Ou des personnages…
Au cours de ces cinq ans de blog et d’apprentissage de la langue ainsi que des moeurs littéraires de France, combien de fois ai-je jeté mon regard sur cette jeune femme inspirée prénommée Regard ! Combien de choses ai-je apprises, dans ce « roman », au sujet de cette philosophie européenne qui essayait de s’émanciper du pouvoir absolu d’une église impérialiste et violente !
Cinq ans sont beaucoup, et je n’ai pas du tout respecté les règles qu’Alfredo Perna m’avait dictées. Maintenant, même si le livre est encore là, dans une étagère connue, je devrais avoir tout oublié, presque. Je ne devrais avoir qu’un pâle souvenir de cette fillette, de sa mère plantureuse, de son ami sincère, du jongleur Mathurin ainsi que de cette Gudule fabuleuse, ressemblant pourtant, comme une goutte d’eau, à ma tante Augusta, fille d’Alfredo…
Oui, c’est vrai, cette « rive interdite » a vécu parmi nous, s’emmêlant à la vie quotidienne de notre famille même, sans que nous en eussions la conscience entière. Elle a voyagé avec nous, jusqu’au jour où elle s’est miraculeusement superposée à la véritable rive parisienne, restée la même depuis toujours. Une espèce de coïncidence créée par le livre de Claudia Patuzzi nous a donné la chance de franchir ce mur invisible qui sépare le monde réel du monde qu’on apprend dans les livres…
Donc, je suis un lecteur privilégié, tel un habitué de la Comédie française ou de l’Opéra Bastille. Je pourrais moi-même endosser les draps de Mathurin, ou de Marcel, ou aussi d’un des voyous qui participent au viol de la misérable fillette, en me chargeant d’un énième sentiment de culpabilité… je pourrais aussi participer à la mise en scène, en film ou en bande dessinée de ce texte-cathédrale. Mon avis serait tellement partisan que je devrais finalement me taire.
Mais je suis sûr que n’importe quel lecteur éloigné et inconnu — même s’il y a cinq ans il n’avait pas tout compris, même s’il n’avait pas eu la chance de tout apprécier dans les nuances et cordes les plus intimes —, il serait maintenant en condition, les yeux fermés, de nous représenter les lieux, les personnages et le sens profond de ce livre qui résiste au temps.
Un livre-personne qui abandonne volontiers son étagère pour s’immiscer dans la vie réelle. Il me semble de le voir assez distinctement. Il est assis au petit matin sur un banc en pénombre du pôle emploi. Entouré d’une foule agitée, il est depassé par des gens rusés qui avancent à coups de coude… Mais il attend tranquille, imperturbable. Son « Regard » est confiant.

003_acqua-180

Un Moyen Âge contemporain et même futur dans « La rive interdite » de Claudia Patuzzi

Un grand intérêt — pas seulement pour les Français qui aiment l’Italie ou pour les Italiens désormais installés depuis longtemps en France — nous vient de ce roman « La rive interdite » (Édition Normant 2010, 233 pages), qu’a écrit l’écrivaine italienne Claudia Patuzzi.
Publié en 2001 sous le titre « La riva proibita », ce livre avait été accueilli en Italie par de très favorables critiques. Ce roman touche d’ailleurs plusieurs niveaux de sensibilité et d’intérêt, ne se bornant pas à donner envie de connaissances plus approfondies, autour des sujets traités, à des lecteurs qui aiment à la fois la philosophie et l’histoire de Paris.
Sans se dérober au tableau vivant d’une partie cruciale de l’ancien Paris, Claudia Patuzzi met au centre de la narration une jeune fille dans une situation malheureuse et misérable qui ne voudrait pas renoncer à sa formation intellectuelle et humaine, malgré l’inégalité, la violence et l’ignorance du contexte auquel elle appartient. Elle ne veut pas renoncer non plus à l’amour, qui s’affirme toujours comme force traînante et révélatrice de la vérité.
Évidemment, le défi littéraire que l’auteure a affronté comporte un décalage continu entre la voix de Regard qui « découvre » la vie et la voix de l’auteure, qui explique à voix haute, au temps présent, un monde qu’on nous a souvent présenté de façon scientifique ou abstraite. Ce que je constate c’est une parfaite réussite de cette double narration (qu’on devrait multiplier pour deux ou quatre, car chacune des deux narratrices alterne la réflexion et la rêverie ; le plongeon dans une réalité qu’on ne pourrait plus impitoyable et la sortie dans les mondes de l’art, de la science du temps, de la religion ou de la philosophie).
D’ailleurs, plus que d’une réussite, on devrait parler d’une cohérence de ce double regard avec la personnalité même de l’écrivaine. Car en fait cette façon de raconter et de créer une scène fictive est « sa » façon spécifique de voir et d’être.
Je découvre aussi une incroyable cohérence dans ce Moyen Âge moderne ou même futur que Claudia Patuzzi traverse sur le véhicule invisible de la suggestion et de la télépathie. Elle n’a pas de complexes, étant parfaitement capable de lancer des ponts depuis son univers contemporain vers une ville qui « doit » nécessairement se tenir debout avec des règles, des habitudes, des rites qui « ne peuvent pas » trop différer des règles, des habitudes et des rites connus dans notre vie d’aujourd’hui.
Il suffit de faire un voyage à rebours, par exemple, dans nos années soixante ou soixante-dix du siècle passé, désormais refoulées et perdues dans des endroits de l’Italie maintenant effacés et insaisissables… pour s’apercevoir que ces années-là sont devenues même plus éloignées que le Moyen Âge à Paris… Car Paris possède bien sûr une identité absolument unique, qui n’a pas changé, peut-être, depuis sa naissance…
Les divers commentaires qu’on a écrits sur ce livre s’occupent surtout de souligner l’étonnante pertinence des descriptions du Grand Cul-de-sac, un quartier de Paris au XIIIe siècle dont beaucoup de traces et mémoires se trouvent dans les documents anciens et dans les œuvres de nombreux écrivains, Rabelais en particulier (nous sommes dans la rive droite, tout près de l’église de Saint-Merri et du Centre Pompidou, pas loin de l’ancienne place de Grève et de la Seine). Si le respect des lieux (et de la façon d’être et de vivre de la population installée à l’époque) est un souci primordial pour Claudia Patuzzi — essayiste experte ayant beaucoup fouillé dans les archives de Paris —, ces mêmes lieux ne seraient qu’une scène sans âme s’il n’y avait pas en elle, comme nous l’avons dit ci-dessus, un véritable talent dans la reconstruction et réinvention de la vie parisienne au Moyen Âge.
Cet exploit prodigieux — dont on pourrait profiter pour un film sans effets spéciaux — est dû aussi à la force du personnage-clé du roman, Regard, une jeune fille analphabète qui grandit au milieu des soins distraits de sa mère prostituée et les suggestions de quatre personnages extravagants et généreux (Gudule, Mathurinus, Péringerius et Geberlinus) qu’elle a découverts avec une sorte d’infaillibilité et qu’elle suit de façon aveugle comme de véritables maîtres de vie.
Avec sa tresse blonde que rien ne peut abîmer, elle traverse la scène du Grand Cul-de-sac et de ses alentours à la recherche d’un destin de liberté qui n’est pas la liberté de la richesse ou d’un train de vie plus tranquille. Elle confie, sans en être consciente, dans un progrès de l’âme que peuvent amener la connaissance et l’amour. Même si la vie ne lui épargne pas de preuves rudes et violentes tout à fait contraires, Regard voudrait s’en sortir.
Voilà une hypothèse anachronique et peut-être la projection d’une sensibilité féminine de nos jours qui ne rentre pas dans l’idée reçue de la condition humaine au Moyen Âge. Une petite provocation qui reprend, sous une différente psychologie, les attitudes anticonformistes de l’Esméralda de Victor Hugo sur les planches de Notre Dame de Paris.
Mais si cette hypothèse reste théoriquement praticable dans le cas d’une fillette en deçà de toute expérience, le lecteur restera doublement étonné et fort bouleversé quand il verra cette fille, violentée et abusée dans son âge encore tendre, essayer tout de même de croire à la possibilité de vivre, à l’amour.

004_giovanni

C’est à ce moment-là que deux aspects majeurs du roman deviennent évidents en assumant leur force vitale. La découverte de l’amour du jeune clerc Marcel — élève des philosophes Sigier du Brabant et de Boèce de Dace — se lie strictement au besoin primordial de Regard de « passer le pont », d’aller finalement voir ce qui se passe dans la rive gauche de la Seine, cet endroit dont on ne perçoit que des prohibitions et des menaces.
Toutes les aspirations vitales de Regard se concentrent alors dans ce but : franchir l’interdiction, renverser tout destin marqué en avance. Mais cela sera empêché par la force symbolique d’un seul mot. C’est le mot « philosophie » que Marcel prononce inspiré au cours des séances amoureuses, en provoquant dans la jeune femme des sentiments contradictoires aboutissant à une véritable jalousie. Elle ressent immédiatement cette « philosophie » comme un danger, une force capable d’emporter son ami loin d’elle. Une force antagoniste si c’est une femme qui s’appelle Philosophie. Une force bénigne, par contre, si elle apporte des changements dans tout ce qui est établi.
Cependant, la petite Regard ne possède pas tous les instruments nécessaires pour maîtriser une telle question. Elle osera donc franchir le fleuve, se déguiser elle-même en clerc pour voir « de ses yeux ». C’est le moment clou de la condamnation de l’hérésie de Sigier et de Boèce, le moment où la philosophie bienfaisante et rebelle est arrêtée sinon tué par la philosophie installée depuis toujours au pouvoir. Regard ne peut pas comprendre toutes les nuances de ce combat d’hommes et d’idées, mais elle comprend quand même que c’est la fin de quelque chose de très important. Et c’est la fin pour elle aussi. Car dans le moment plus dramatique de la dispute entre l’église officielle et les philosophes désireux d’inaugurer une nouvelle ère de la pensée chrétienne, elle s’aperçoit de la distance immense qui la sépare de Marcel. Il n’est plus l’amant tendre et passionné des fabuleuses rencontres derrière les buissons auprès des remparts. Il ne la voit pas, n’intervient même pas quand Regard est grossièrement agressée par un groupe de clercs. Plus tard, rentrée dans le grand-cul-de-sac, elle s’empoisonne avec de l’eau des égouts. Peu après elle se repentira de ce geste : « Ma vie est à moi », s’écriera-t-elle en mourant. Trop tard.
Un livre très poignant, capable de maintenir le lecteur dans un état de suspense continu. Peut-être, une fois refermé le livre, quelqu’un se demandera : « Pourquoi une Italienne a-t-elle voulu s’exiler à Paris pour s’y raconter ? »
Voilà une possible réponse. Le motif-clou de ce roman est justement dans cette idée aussi paradoxale que consciente de Claudia Patuzzi de se déguiser en une jeune misérable, à sa fois déguisée en jeune clerc, pour entrer en clandestin dans un milieu culturel parmi les plus reconnus dans le monde. D’une façon à la fois ironique et dramatique, elle veut témoigner à travers ce personnage vivant et sincère qu’elle aussi a finalement atteint, avec sa propre vie et son propre sang, la maturité d’une écrivaine digne de respect.

Giovanni Merloni

(1) Diplôme qu’on obtenait à mon époque (février 1970) à la fin de quatre ou cinq ans d’études universitaires (cinq pour la faculté d’Architecture.