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003_scan_du jour 03 NBR 180

Je voudrais pouvoir me distraire.

J’aimerais bien glisser en arrière,
dans quelques passés confortables,
hisser à Prague le drapeau de la liberté
conjurant la répression des chars soviétiques,
parcourir les trottoirs de Bologne sous les arcades
lorsqu’on croyait vivre dans un concret avenir,
et qu’on voyait les gens rire et respirer ensemble,
heureux de pouvoir discuter sans qu’il y eût
peur des conséquences, étant ravis
de savoir comment s’en sortir des défis
des arrêts de la civilisation, des difficultés
et même des bombes.

J’aimerais bien revivre la magnifique jeunesse
de Florence, la lumineuse beauté des châteaux
de la Loire lors de leur épanouissement
grandiose, traverser
toutes les belles époques
propices à l’amour, à l’art, à la réflexion,
au sain désir de progrès.

J’aimerais plonger
dans la joie de la Libération,
lors de la fin joyeuse de la guerre civile,
participer aux discussions des pères
me réjouissant de ma condition d’enfant gâté
de cette Italie-là, de cette Europe
si pleine d’énergie et de clarté.

J’aimerais revenir en arrière
rien qu’à l’année dernière, ici à Paris,
pouvoir effacer les opprobres sanglants
de tous ces êtres humains tués sans une raison,
sans autre raison que d’affirmer
la suprématie de la peur sur la raison,
que d’affaiblir la foi dans l’intelligence,
sans autre but que de boucher la bouche
à la parole.

Mais on ne peut pas revenir en arrière !
On ne peut pas fuir non plus. Aucun
endroit de la Terre
n’est tranquille, aucun refuge
ne sera jamais sûr
ni protégé. Il faut se battre, se réunir
en assemblée citoyenne,
avec nos semblables, nos alliés,
nos camarades.

Il faut poser l’oreille à terre et attendre
les signaux, la voix de l’Europe,
le meilleur de ce qu’elle
a su nous donner :
Montesquieu,
Rousseau,
Voltaire,
les droits de l’homme,
la tolérance,
le respect
de la vie humaine,
l’ambition de faire mieux,
le plaisir de vivre ensemble,
exerçant l’intelligence,
s’efforçant
de comprendre,
se donnant, humblement,
réciproquement
la parole.

002_scan_du jour 02 NB_180

À présent — cher Président —,
il faut surtout penser aux Français,
à tous les Français,
sans que personne ne soit déchu,
pour qu’on assume tout un chacun,
nos responsabilités.
À présent, il faut s’adresser
à tous les pays de l’Europe,
sans suspendre, par des voies
trop brèves,
les « mauvais élèves ».

Car il faut administrer
plus soigneusement
le mot « guerre »,
car ce qui nous tombe dessus
ce n’est pas qu’une seule guerre ;
car ce qui nous tue c’est une logique
de terreur, certes, mais aussi
un jeu d’échecs international,
visant à montrer combien
c’est facile de
tuer et, finalement,
à nous accoutumer à l’idée
d’une « guerre permanente »,
à nous plier à une vision
très peu nuancée
de la vie humaine.

Je voudrais me consacrer à mes dessins,
mon Président, me glisser tout entier
dans les mots d’une chanson heureuse,
mais je me découvre un citoyen menacé.
Je viens juste de tomber
dans le soupçon qu’il ne suffit pas
tout ce qu’on fait, ou alors
que l’on se trompe,
parce que les armes n’auront jamais
la même force que la force
de la raison,
parce que la démocratie
est frappée lourdement,
parce que ces actions de terreur
sont très ambiguës,
parce qu’elles
n’ont pas qu’une seule
explication
logique.

Il faut faire attention.
Et d’abord parler aux gens,
travailler durement,
politiquement avec eux
avec la force de la conviction
de l’idée très simple
d’une république partagée,
pacifique,
basée
sur la tolérance
réciproque,
sur l’exclusion
de toute association
belligérante ou terroriste,
de toute école prêchant la division
et la haine.

003_distraire 180

Je voudrais pouvoir me distraire
Je devrais, à mon âge, avoir le droit de le faire.

Mais vous, mon Président, 
ne pouvez pas
vous distraire, ni faire
trop de cadeaux
à vos adversaires,
ou minimiser la question
du travail,
des conditions de vie réelle
des jeunes
de toutes les nationalités…

Lorsqu’un Français, qui a grandi en France,
suivant une école française,
part à l’aventure ailleurs
dans un pays plein de risques
et problèmes,
où personne n’imagine ce qu’est
une démocratie,
alors, cher Président,
cela me semble inquiétant et douloureux.

Car cela n’est que la plus grave
des conséquences
d’infinies distractions
et dérèglements
qui ont produit l’individualisme ainsi
qu’un procès évident
de fuite des responsabilités,
avec la délégation aveugle
à des mécanismes abstraits
et vides,
à des coefficients qui tranchent
tant bien que mal,
à des formulaires qui excluent
sans aucune « compréhension »,
à des écrans qui meurtrissent,
à des bureaux de plus en plus
vides, souvent dépourvus
d’hommes et femmes
responsables.

On profite, heureusement,
des hommes et des femmes
de bonne volonté,
du courage des pompiers,
de la bravoure
des artisans
des médecins
des professeurs des écoles,
de la ténacité de tous ceux qui
résistent,
pourtant, on est tous
des otages
d’une bureaucratie
distraite et grossière.

On profite, bien sûr
de la richesse de notre culture,
de notre histoire,
de nos biens communs,
mais cela fatigue
à se reproduire
à s’accroître dans le bon sens
dans le sens que vous croyez
que vous espérez
mon Président.

Comme autant de fils prodigues,
nous risquons de corrompre,
de gaspiller
cette immense richesse
qu’est la France, berceau
et patrie
de la liberté
de l’égalité
de la fraternité,
nous risquons de dissiper
les valeurs partagées
d’un grand peuple.

Néanmoins, je veux continuer
à croire qu’on sortira
de toutes ces tragédies
par une voie intelligente,
humaine, ouverte,
solidaire,
qu’on s’affranchira
des pièges des attentats,
de tout risque de division
de toute résurgence
d’attitudes intolérantes
et de phobies régressives.

Mais il ne faut pas se distraire.

Giovanni Merloni