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001_alla-finestra-lebelSally Storch, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Un Napolitain à Paris/2

D’abord, je devrais ouvrir un chapitre sur la « scaramanzia » (conjuration contre le mauvais sort). Combien de fois, toi et moi, nous nous sommes demandé si ce n’était pas le cas d’inviter chez toi un redoutable tombeur de femmes ou une femme déjà prête à tomber sous le seul prétexte de la malchance ! Sans compter la peur de certains personnages à l’air « contagieux » :
— Attention, il est une sorte de « Pascale Passaguai » qui nous traîne dans son gouffre !
Ensuite, nous nous soulagions un peu avec cette autre histoire typique de Naples, constellée d’événements éclatants qu’accompagne une alternance d’hypothèses contradictoires :
« Es-tu sûr qu’il s’agit d’une véritable malchance ? »
« Es-tu sûr qu’il s’agit d’une véritable chance ? »
Voilà pourquoi, de temps en temps, même si je suis devenu, à l’école de Voltaire et Diderot, un sceptique cartésien sans égal, j’erre dans la salle commune de la rue de la Lune tout en fredonnant, de façon qu’Anna m’entende, une ritournelle que je viens d’inventer :

Je ne suis pas sûr qu’il ait été
Le mieux pour ma santé
Que pouvoir te rencontrer !

Il aurait été mieux, pour moi, et bien sûr plus facile, si j’avais accueilli une femme venant du Danemark ! Grande, blonde, franche, fidèle à des valeurs et habitudes confortables. Ou alors une Péruvienne. Je ne sais pas pourquoi, je suis convaincu qu’au Pérou tout arrive de façon spéciale, avec la même légèreté de l’air de haute montagne de là-bas. Ou alors une enfant de la patrie française, avec qui je pourrais parler des Fleurs du mal et des anciens Remparts de Paris. Elle m’écouterait, rien que pour voir si je place les accents au juste endroit.
Au fil de nos traversées, nous accorderons enfin le rythme de nos pas ! Tu constateras toi même que l’histoire de ce peu d’années passées dans mon éloignement inconscient et infidèle sera plus efficace que mes souvenirs délaissés là-bas. En marchant ensemble dans Paris, tu verras toi aussi que la promenade d’un seul jour ici ne sera pas beaucoup différente des « passeggiate » d’une vie entière à Naples…

003_banc-public« Un petit tour tout doux »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Anna et moi, nous avons appris à éliminer tout ce qui est superflu, à part les souvenirs de l’Italie. Pour Anna, il s’agit surtout des films d’Antonioni et Bertolucci, tandis que je garde comme un oracle ces deux bouteilles pour l’eau et le vin ayant les traits caractéristiques du roi Ferdinand et de sa femme… Elles sont des copies sans valeur que j’avais achetées avec toi au marché San Domenico, t’en souviens-tu ? Cela nous faisait beaucoup rire, ce bruit embarrassant que l’eau et le vin faisaient quand la bouteille du roi ou celle de la reine se pliaient sur les coupes pour les remplir. Rangées dans l’étagère parisienne, au milieu de mes livres disparates, elles ont progressivement perdu leur fonction, tout en demeurant importantes pour moi. Grâce à elles, Naples pourra ressusciter au premier dîner de Babette… Sinon, on peut compter sur les doigts d’une main les instants heureux où la lumière du soleil pénètre dans mon étagère pour réveiller le roi et la reine de leur sommeil poussiéreux en les libérant de leur prison d’ombre. Le couple royal alors rebondit en un sursaut d’orgueil et de passion intime, provoquant en moi une joie indicible ainsi qu’une sorte de stupeur, comme si j’assistais au miracle de San Gennaro !

002_promenade-lebel« Une petite balade sous le crachin pour s’aérer les idées »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je parlerai à Anna de toi et elle comprendra que ce n’est pas le cas de te renvoyer dormir dans un hôtel. D’ailleurs, entre Anna et moi il n’y a jamais eu rien, nous sommes entre nous comme l’oncle et la nièce et notre unique forme de confidence c’est de nous serrer la main. J’espère que tu approuveras mon initiative… Pendant la nuit, si tu ne réussis pas à t’endormir, je te montrerai les photos de nos anciennes escapades à Procida… Ou alors, je t’étonnerai avec le récit de mes journées. Nous parlerons alors de ce que disent de moi mes amis, qui sont aussi les tiens. Sans doute, ils m’ont rangé à la hâte dans une étagère mentale qui s’appelle Paris, ou la France, où je ne deviens qu’un prénom-et-nom chargé de vagues souvenirs. Ils ne se demandent rien à mon sujet, mais je suis sûr que je fais ici exactement le contraire de ce qu’ils ne pourront jamais imaginer. Je ne profite que très peu des spectacles théâtraux, que j’aimerais bien sûr de tout mon esprit ; je ne trouve pas le courage ni la force non plus pour me rendre à l’opéra, voir et entendre ce que j’aime le plus intensément : Mozart, Rossini, Tchaïkovski… ; je ne me rends que rarement aux expositions du Luxembourg, du Grand Palais ou du Centre Pompidou ; je ne profite que très peu des soldes ou des présentations des livres ; je ne profite même pas, du moins avec le même élan aveugle que mes cohabitants, des rares journées de soleil… Je ne fais que deux choses : traîner devant les étalages des bouquinistes et marcher !
Eh oui, l’unique sport qui survit en moi c’est celui de marcher. Auparavant, avec mes pulsions vitales de jeune homme ou d’homme mûr, je marchais dans les rues de Naples comme un forcené, remontant depuis les Quartiers espagnols jusqu’à la Villa de Capodimonte, ou pendant la nuit, tout au long de la mer… Et je me prenais pour un héros si j’échouais à l’aube sur la place assez laide de la Gare, où m’attendait pourtant le petit kiosque avec les « sfogliatelle » chaudes.
Maintenant, à Paris, bien que vieillissant et affaibli dans mes certitudes physiques, je marche comme un obsédé de la Bastille à place de la Concorde, du bassin de la Villette à Place de Clichy… Aux Batignolles, je me suis attaché au petit hôtel de la rue des Dames, à ce petit jardin intérieur où je rêvais de m’asseoir avec toi, où tant de fois je t’ai regardée dans les yeux d’inconnues ou dans leurs façons de se coiffer, de se lever et de saisir leurs sacs… D’ailleurs, à mon âge, l’intérêt soudain pour une jeune fille qui te ressemble peut s’échanger de but en blanc en inattendu intérêt pour une vitrine, pour un groupe de passants ou pour un ancien hôtel particulier.
D’un village à l’autre, suivant une rue négligée ou une allée soignée, on n’arrive jamais à trancher à quoi cette ville extraordinaire doit-elle ce suspens de roman policier ou le plaisir abrupt d’un conte inépuisable d’amours interdits. À qui est la faute de ça ? À ses habitants, piégés malgré eux-mêmes par une vitalité frôlant le désespoir ? À son histoire, si belle et terrible ? Est-ce la pluie alors le coupable ? Est-ce à ce crachin qui nous pénètre jusqu’à l’intime que nous donnerons enfin le prix Goncourt et le maillot jaune avec le tour d’honneur au parc des Princes ? Tout comme Naples, grande capitale du sud, cette immense capitale du nord de l’Europe est toujours pleine de surprises. Tant de variations sur très peu de thèmes, comme dans l’air de Carmen :

Paris est un oiseau rebelle
qui n’a jamais, jamais connu de loi...

Tant de couleurs, le rouge et le bleu en tête, qui se détachent nettement contre le gris uniforme des maisons et du ciel. Et ce sont peut-être les couleurs des portes cochères, des boutiques et des ateliers, ainsi que les écharpes multicolores de quelques gracieuses passantes qui coupent la primordiale monotonie des rues et des façades. D’ailleurs, c’est toi qui disais ça : « ce sont des irrégularités, des exceptions à la règle qui font la fantaisie et la vitalité d’une ville… C’est l’exception qui confirme la règle ! »

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Il y a, certes, des différences énormes. Paris est encore une capitale et Naples ne l’est plus. À Paris tu dois t’ouvrir des portes avant d’entamer un discours fouillé avec quelqu’un, avant d’entrer dans une communauté que par la suite tu découvriras accueillante, ouverte, conviviale et bavarde. Naples n’attend pas que tu la cherches, elle vient à ta rencontre, elle t’attaque même, avec ses histoires, ses drames, son happening quotidien. Si à Paris tu dois chercher à Naples tu dois te dérober, te sauver dans un coin silencieux qui peut-être n’existe pas.
Mais, je ne sais pas pourquoi, personne ne s’est pas aperçu combien Naples hérite de Paris et vice versa, peut-être. Les vitrines en bois un peu lugubres adossées aux boutiques du centre, par exemple. Bien que de plus en plus rares, elles témoignent du même esprit spectaculaire et intime de la vie. Le même théâtre à Paris qu’à Naples. Et combien de mots français sont entrés dans la langue napolitaine ! Je pourrais t’en faire une longue liste : de la « buatta » (boîte) jusqu’aux « spingule francese » (épingles françaises) et, naturellement, aux « supplì »  :
— Je t’en supplie ! Achète-moi cette boule de riz qui brûle au-dedans tandis qu’à l’extérieur de sa croûte parfumée la chaleur est à peine perceptible !
À Naples, nous avons gardé l’habitude de nous vouvoyer, comme en France : « Ma voi casa ne tenete ? »
— Mais vous, est-ce que vous avez un toit où vous rendre ?
T’en souviens-tu ? Tu disais cela, en riant, aux amis et à moi même lorsqu’on traînait chez toi après minuit :
— Il me semble que vous n’avez pas la moindre intention de rentrer chez vous !

004_automne-lebel« Profiter encore un peu de l’automne »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

J’imagine ta réaction. Je n’aurais fait ce long discours que pour te dire que tu n’es pas désirée ici ! Non, absolument ! Même si, à la place de « désirée », je préfère me dire, intérieurement, « acceptée ». Sans jamais oublier que toi-même, à ton tour, tu as été très récalcitrante avant de m’accepter jusqu’au bout, avant de m’accueillir dans tes bras comme un nouveau-né trouvé dans une valise au pied de l’escalier.
Cette digression sur une « Paris napolitaine » a jailli spontanément, toute seule. Telle est l’agitation qui a précédé et accompagne cette lettre, que j’ai dû laisser sortir de mon cœur, comme autant de perles d’un chapelet, les souvenirs de cette Naples qui m’en veut, avec mes bruyantes aventures de « scugnizzo » parti à l’étranger en cachette, sans saluer personne, comme un voleur ! J’essaie de me rassurer en prenant les distances de ma maison de famille au dernier étage via Caracciolo, à deux pas de la gare de Mergellina. Alors, je me souviens de mon grand-père maternel, toujours en pyjama, qui s’amusait à créer de diaboliques courants d’air en ouvrant l’une des fenêtres donnant sur la mer et, du côté de la cour, un hublot assez reculé. Tout cela rendait plus supportable la chaleur au-dessous de la grande terrasse qui nous faisait de toit. Je cours ensuite, le cœur égaré, aux visages flous de ma mère, de mon père, de mes frères. Tout a disparu, enseveli ou mouliné, se dispersant comme des cendres parlantes en d’autres endroits perdus de cette terre d’Italie au visage flou elle aussi.
Mes souvenirs les plus douloureux se situent à la moitié des années 80. Des années terribles, dans notre pays. Par une vitesse épouvantable, la télévision avait tout englouti, prenant la place des lieux de rencontre physique ainsi que de nos innombrables rues et places. Tout se passait dans cet écran toujours allumé et jamais silencieux, où notre langue napolitaine se mêlait aux abstrus dialectes de la plaine du Pô, au sicilien, au génois, au toscan, tandis que, se diffusant partout, la cadence des gens de la capitale — cette langue de la Rome d’aujourd’hui ayant l’accent plus marqué et violent que les autres — devenait un collant visqueux et tenace. C’est là que nous sommes tous devenus chaque jour plus ignorants, sinon analphabètes. Entre-temps, la plupart des librairies, les vieilles glorieuses librairies de Naples, ont dû fermer ou alors elles ont été « relevés » par quelques aventuriers. Et alors je devrais avoir honte de vivre dans une ville aux librairies encore vivantes, où les livres circulent et la langue nationale est défendue avec acharnement contre les contaminations des dialectes. Je devrais me considérer comme un traître et, bien sûr un présomptueux, pour avoir fait ce choix égoïste d’aller à la rencontre de la civilisation et de la liberté d’expression ?
Mais ce n’est pas que pour un manque de liberté ou pour une liberté amoindrie que j’ai quitté Naples. J’y serais resté jusqu’à la fin de mes jours si seulement j’avais eu la moindre possibilité de faire quelque chose de positif, avec l’espoir que change quelque chose. J’ai essayé, pendant toute ma vie, d’œuvrer pour quelque chose de mieux. Mais tu sais bien qu’au bout de mon chemin j’avais épuisé toutes mes cartes. Il était devenu désormais impossible d’obtenir quelque chose de l’intérieur de cet organisme malade. Il n’y avait presque plus personne qui ne se trouvait pas obligé à des pactes avec le diable, à subir l’arrogance de gens malhonnêtes…
Ou alors si ! On peut survivre, après une vie de travail, avec une modeste retraite qui te sauve de la faim. Mais tu dois te taire, vivre dans un coin, mourir en avance… ou alors… tu peux profiter du retour d’âge, rattraper les derniers feux, te jeter à corps morts dans le grand amour de ta vie, dans une passion splendide et déchirante. Et alors Naples te conviendra absolument. Quel plateau de théâtre peut devancer Naples par la beauté et les saveurs intenses et mystérieuses ? Il n’y a pas de ville au monde, même pas Venise, plus adaptée que Naples aux ruines de l’amour ! Mais tu l’as vu, tu le sais, tu en es toi même la protagoniste fatale et l’auteure. Même l’amour a ses contraintes qu’on ne peut pas contourner. L’amour c’est la joie et la mort, mais ce n’est pas la liberté ! Et nous — après tout ce qui s’est passé, après avoir dû avaler cette « impossibilité » d’être heureux et de nous soustraire, par le biais de l’amour, à la conscience quotidienne d’un destin malheureux —, que pouvons-nous faire, nous deux ?

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Excuse-moi pour tous ces mots, pour ces réflexions, qui se répètent sans que de véritables nouveautés s’affichent. Mais je dois bien m’accorder quelques illusions ! Je dois bien allumer quelques lumières feintes pour fêter ton arrivée ! Tu sais bien que je suis un athée impénitent et que je considère les religions comme des déguisements aussi nécessaires que dangereux, pour ne dire que le peu. À part le pauvre Bouddha en bronze que ma sœur me flanqua sur la tête quand j’étais petit, en causant en moi peut-être la bosse de la rébellion, cette anomalie qui m’a donné autant de satisfactions. Mais, si les hommes de tous les coins du monde se donnent impunément un dieu différent à chaque endroit, je ne vois pas pourquoi je ne peux pas moi aussi te dire sereinement que tu es mon dieu quand je suis à Naples, mais tu ne peux pas l’être à Paris…
Sur ce point-ci, nous discuterons longuement, la nuit, tandis qu’Anna dormira, ignare. Heureusement, il existe encore cette possibilité, pour les humains, de se voir, de se toucher, de se serrer la main, de se regarder dans les yeux, de se dévisager, chacun de sa manière. Cela nous permettra de deviner, après réflexion, les sentiments de l’autre, ses idées, où il en est avec son existence. Maintenant, par exemple, en t’écrivant, j’invoque ta présence ici comme une chose désirée, tandis qu’il ne s’agit, en vérité, que de la simple acceptation de ma destinée. J’essaie alors de t’amadouer en me montrant meilleur de ce que je suis, tout en sachant que tu me connais beaucoup mieux que moi-même. Heureusement, quand tu seras ici en vrai, avec toutes tes courbes et tes nuances uniques, il suffira d’un regard, ou d’un petit incident quand je t’allumerai une cigarette, pour que tout ce préambule s’efface en un éclair !

D’ailleurs, c’est comme ça. Tout un chacun, tôt ou tard, doit forcément porter sa propre croix, même si l’on n’a pas des sentiments religieux ni d’étranges superstitions dans la tête. Donc moi aussi, obéissant à cette loi, je suis prêt : je t’attends de pied ferme !

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Giovanni Merloni