Mots-clés

Une ode triste à la pluie : les mots et les décors du théâtre de Jean-Claude Caillette

Mardi dernier, je me suis rendu chez Jean-Claude Caillette pour continuer de vive voix une conversation entamée par téléphone et par mail au sujet de la possibilité d’intégrer dans un roman une histoire conçue pour le théâtre et, du moins à l’origine, structurée comme une pièce théâtrale, avec des actes, des scènes, et cætera.
Bien sûr, on a dit, on peut tout expérimenter, mais évidemment il faut faire attention à ce qu’on déclare aux lecteurs. En fait, le manque de l’action des acteurs doit être forcément remplacé — dans un texte qui se transmet d’une tête à l’autre — par une description efficace de l’action dramatique ainsi que des décors, des costumes, et cætera… Il faudrait en tout cas garder une mesure, un rythme…
Au bout de cette discussion, la tentation était forte, en moi, de renoncer au titre engageant que j’avais choisi pour mon dernier texte (« Roman théâtral »), ou alors d’essayer d’en faire une adaptation… quand j’ai levé les yeux de la table basse au centre de la salle de séjour de mon ami Jean-Claude où j’avais garé mon manuscrit…

Jean-Claude Caillette, Sur la route de Damas, collage

… Je me suis aperçu qu’aux parois de cette chambre il y avait d’étranges tableaux qui capturaient mon attention avec leurs couleurs vivantes et leurs figures (ou paysages) bien centrées autour d’un geste… Petit à petit, je suis rentré dans un monde élégant et raffiné où le collage exubérant et lumineux de milliers de morceaux de « papier cadeau » proposait des décors parfaitement adaptés à la théâtralité que j’avais à cœur et cherchais moi-même depuis toujours.
Cette découverte a donc imposé une nouvelle réflexion sur le rôle du théâtre dans la peinture, dans l’architecture et dans la poésie.
Et Jean-Claude Caillette était bien au rendez-vous, avec ses tableaux allusifs et denses de vie, son essai sur Anton Gaudì et son roman plus récent, consacré à l’œuvre majeure de l’artiste catalan, « La Sagrada Familia » : une série de créations et suggestions dont il faudra s’occuper encore, car cet intérêt pour Gaudì se lie strictement à l’amour passionné de Jean-Claude Caillette pour le mouvement de l’Art nouveau et donc pour la phase pionnière de l’art total (se terminant avec le Bauhaus) où les artistes se découvrent surtout des artisans d’une nouvelle cathédrale à mesure d’homme.
J’ai ensuite demandé à Jean-Claude Caillette de me lire quelques-uns de ses poèmes… où je reste encore une fois touché par son goût théâtral, son vif amour pour le paradoxe et sa courageuse disposition à l’inattendu.
Je vous laisse lire les deux poèmes qu’il m’a autorisé à publier ici, faisant partie d’un recueil publié en 2007 titré « ANAMORPHOSES » (éditions Le Manuscrit, 2007). Vous découvrirez avec moi que l’esprit théâtral de notre ami — si prodigieusement exprimé dans ses peintures et dans ses textes inspirés à Anton Gaudì — est aussi le motif primordial d’une poésie libre et anticonformiste qui ressuscite avec enthousiasme et dévotion la tragi-comédie de la vie…

Giovanni Merloni

Jean-Claude Caillette, Le transat, collage

UNE MORT D’HIRONDELLE

Elle, a très froid en elle.
Lui, un mortel ennui,
en lui comme un appel.
Elle, lui sourit, et lui,
sous le charme, chancelle.
Pour lui, le soleil luit.
En elle, une étincelle.
Elle, a besoin de lui.
Lui, a le désir d’elle.
Elle, va lui dire, oui.
Lui, érige un autel.
D’elle, la pudeur a fuit.
Lui, dénoue les dentelles.
Elle, elle entrouvre l’huis.
Lui, pénètre la chapelle.
Elle, elle se joint à lui,
et le reçoit en elle,
et se réjouit de lui.
Lui, se répand en elle.
Elle, geint sous la saillie,
comme un battement d’aile,
une ode triste à la pluie,
une mort d’hirondelle.

Jean-Claude Caillette

Jean-Claude Caillette, La chaussure élégante, collage

CALINOU

1
Le soleil était haut et le midi paisible.
J’étais là, confiant, dénoué et tranquille,
oscillant dans la vie entre mémoire et présent.
Quand soudain, de ténues vibrations alertèrent mes sens, ainsi que d’olfactives floraisons précédèrent ta présence.
Je tournai la tête comme on change de cap,
et tu m’apparus là comme le ferait un archange.

Jean-Claude Caillette, Honfleur, collage

2
De marines senteurs envahirent l’infini,
et portée par la vague tu échouas avec grâce.
Ce mouvement léger fit tournoyer ta robe,
qui telle une fleur s’épanouit en corolles.
Tout en toi respirait l’innocence et le charme.
Ta bouche éclatante ouvrait sur ton visage,
une brèche lumineuse qui inondait l’espace.
Tes cheveux relevés dégageaient une nuque,
dont la courbe gracile ravirait bien des peintres.
Et la taille bien prise soulignait à plaisir,
une féminité glorieuse et de beaux seins fragiles.

Jean-Claude Caillette, Au bord de l’eau, collage

3
Ton regard me brûlait et consumait ma soudaine impatience.
J’y encrai mon présent comme on retient un rêve.
Je baissai les yeux si fort que j’y vis ma vérité.
Ta présence attestait de l’existence de Dieu.

Jean-Claude Caillette, Amsterdam, collage

4
Je tombai à genoux, terrassé par la foi.
J’étais foudroyé. Mes pieds d’enracinèrent,
et de mes mains tremblantes, jaillit le printemps.
Mon espoir était si grand que je me liquéfiai en un acide amer.
J’y purifiai mon cœur et mon âme abîmée.

Jean-Claude Caillette, Le clown, collage

5
Je ramassai tes mains glacées et les réchauffai à la chaleur tiède de mes larmes.
De mes lèvres sortirent des morceaux de joie en de vastes bulles muettes.
Je serrai les poings avec tant de violence, que j’opprimai mes doutes.
J’étouffais sous la patience les errements de mes sens.

Jean-Claude Caillette, Mon père (part.), collage

6
Bientôt, je vis dans ton sourire une invite pressante.
Le temps qui séparait nos lèvres s’amenuisa d’un coup,
et dans une précipitation avide, j’entrai en contact avec la création.

J’espérais la beauté, et me vint la grâce.

Jean-Claude Caillette