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Une déconnexion forcée

Comme plusieurs d’entre nous — blogueurs ou simples navigateurs d’Internet — j’ai souvent manifesté mes doutes vis-à-vis de l’immersion totale que demandent les réseaux sociaux, ainsi que ma sincère méfiance au sujet de cette « globalisation » qui hanterait désormais nos pensées et nos actions vitales. Mais je n’ai jamais trouvé la force de me « déconnecter » pour revenir en arrière, en m’engageant dans une reconquête de valeurs plus durables et de rapports plus proches de l’humain.

En fait, dans ma condition d’exilé-immigré d’un pays à l’autre de notre Europe bien-aimée, j’avais besoin de rester « connecté », notamment par le biais de Twitter, à des gens bien réels que j’ai connu en France et qui m’ont aidé, même plus que d’autres amis traditionnels, à me sentir Français, voyant ainsi primés mes efforts dans l’apprentissage de la langue et civilisation de ce pays. En même temps, j’ai gardé « un pied » dans mon pays d’origine, allant de temps en temps retrouver, sur Facebook, les traces visuelles ou verbales de l’existence parallèle de quelques-uns parmi les amis plus chers qui sont restés là, à Rome ou à Bologne, à Naples ou à Gènes, à Perugia ou en Romagne…

Je ne me cache pas que cette « connexion » devient de plus en plus problématique pour moi, au fur et à mesure que des évènements traumatiques frappent mon pays et que je vois mes compatriotes piégés dans la Babel des hurlements croisés, pour la plupart en mauvaise foi, qui empêchent la raison et la bonne volonté de reprendre calmement le dessus.

Si l’Italie de l’époque « berlusconnienne » était sous l’emprise inexorable d’une télévision touche-à-tout, l’Italie occupée par la coalition populiste de droite de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles est à présent soumise à une utilisation du web qui ne laisse aucun espace à la discussion ou à la réflexion.

L’écroulement récent du pont de Morandi à Gènes en est la preuve. Si la Ligue, gouvernant Gènes à plusieurs reprises à l’enseigne de l’indifférence, avait sous-évalué l’urgence de la mise en sécurité du territoire traversé par un viaduc qui ne pouvait plus tenir le poids d’un trafic multiplié pour quatre ou cinq… le parti de Beppe Grillo s’était « battu » pour empêcher que la solution alternative de la « Gronda », envisagée et financée, fût concrètement réalisée !

Malgré l’évidence de graves responsabilités politiques de ces deux partis populistes au pouvoir, il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour voir combien la confusion est alimentée et la recherche des responsabilités accaparée par la simple violence des mots, la ruse aidant de certains professionnels du détournement de l’information qui sont au service des actuels gagnants.

Ce qui se passe en Italie ne diffère pas beaucoup de ce qui s’est passé en Angleterre lors du référendum qui a amené au Brexit, ou alors de ce qui s’est passé dans les États-Unis avec les élections trompeuses de Trump : des utilisations malhonnêtes, anti-démocratiques et criminelles des possibilités octroyées par les nombreuses imperfections et contradictions d’un système informatique, celui d’Internet, qu’on a du mal à régler et maîtriser.

Heureusement, au sujet du pont conçu et réalisé à Gènes par l’un de plus grands ingénieurs du béton armé, j’ai vu sur Facebook quelqu’un qui a su expliquer avec lucidité et sens de l’Histoire ce qui s’est passé et aussi ce qu’on devra faire, logiquement et absolument.

Sans doute on trouvera une solution pour Gènes, redonnant souplesse et efficacité à cette corde brisée du réseau routier international. Mais je ne suis pas sûr que mes compatriotes seront capables de se libérer de ce long travail de dérangement mental et psychologique que la télévision et le web ne cessent d’entretenir, en manque de véritables tutelles et règles solides.

Voilà une bonne raison pour rester connectés, essayant d’ajouter quelques gouttes d’espérance à cette mer minoritaire de gens qui tout en refusant les idées reçues n’aiment pas non plus se laisser embobiner par les élucubrations trop parfaites des « gens bien informés ».

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Cependant, dans ce mois d’août où la canicule semblait intentionnée à s’installer durablement à Paris, je me suis trouvé de but en blanc déconnecté, obligé de m’inventer de nouveaux chasse-têtes, comme il m’arrivait à l’époque révolue où, avec mon frère, pour combattre l’ennui soudain de la fin de l’école, on se régalait de longues après-midis de combat acharné avec le baby-foot…

En fait, tout a commencé avec l’hypothèse d’un tableau érotique à partir d’une vielle diapositive aux contours flous, dont je voulais reconstruire les lignes exactes des corps émergeant de l’ombre, avant d’utiliser le croquis pour un tableau grand format. Cette « reconstruction » est possible avec Adobe Photoshop, si l’on dispose bien sûr d’une tablette graphique adéquate…

Je ne vais pas vous raconter les nombreuses vicissitudes qui m’ont jusqu’ici empêché d’utiliser la tablette Wacom toute neuve ainsi que mon ordinateur pendant deux mois… Cependant, jusqu’au moment du départ pour une brève vacance en Normandie, je pouvais encore me servir de mon iPad en très bon état…

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La décision de partir a été prise abruptement, pour réagir au sentiment de fatalisme et d’apathie qui nous avait dicté jusque-là des propos renonciataires :
C’est trop tard pour les Cinque Terre !

C’est trop compliqué aller à Paimpol, un endroit qui s’affiche trop engageant au point de vue naturel…

On fera des randonnées en Île-de France, cette région merveilleuse que nous ne connaissons que très peu…

Enfin, je me suis souvenu d’un pont… Pas du tout le nouveau pont de Bordeaux, ni bien sûr le pont de Morandi, suspendu sur la vallée du Polcevera à Gènes, que j’ai parcouru en voiture d’infinies fois…

Dans un flash, j’ai pensé au pont de Normandie séparant Le Havre de Honfleur, ce pont que j’aurais dû emprunter une deuxième fois pour me rendre du Havre à Dieppe… Pourquoi avais-je alors évité ce pont et, ensuite, préféré Rouen à Dieppe, renonçant à compléter la visite de la côte d’albâtre ?

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C’est ainsi que la décision de partir pour Dieppe s’est finalement concrétisée. La patronne de l’hôtel du Havre, l’été dernier, nous avait parlé avec enthousiasme du cimetière marin à côté d’une église au sommet de la falaise de Varengeville-sur-mer, en nous proposant de séjourner à Arques-la-bataille, dans un vieux manoir transformé en gîte ayant appartenu à sa famille. Heureusement, on nous y a accueillis pendant cinq jours, nous donnant ainsi la possibilité de visiter Dieppe et presque toutes les localités remarquables situées sur la côte entre Dieppe et Fécamp. Puisque cinq jours nous avaient parus un peu justes, nous avions réservé aussi, pendant trois jours, une grande chambre dans l’hôtel de Calais au Tréport…

Les trois villes enchevêtrées les unes darns les autres du Tréport, Eu et Mers-les-bains nous ont montré un contexte nouveau, où la frontière picarde amenait de sensibles changements dans l’esprit des lieux ainsi que dans les attitudes, brusques mais franches, de ses habitants.

Après une journée pleine d’émotions et une soirée où le hasard nous avait amenés à une funiculaire assez impressionnante qu’on pouvait emprunter tout à fait gratuitement comme un ascenseur… après une nuit pleine de rêves de falaises et d’ombres, je me suis levé encore à demi endormi… Et j’ai cogné fort du sommet de ma tête contre un écran télévisé redoutablement saillant dans la chambre très étroite.

Je ressens encore dans mon cerveau le bruit épouvantable de cette collision et les litres d’eau froide que j’y ai fait tout de suite couler dessus. Cela dit, je n’ai pas eu de phénomènes particulièrement graves et, malgré le choc, j’ai affronté la journée avec fatalisme et énergie…

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Le dimanche 12 août, ce n’était pas le cas de renoncer à la place que j’aurais sans doute perdue dans le parking de l’hôtel. Je me suis donc renseigné auprès de l’accueil et j’ai appris qu’on pouvait se rendre en Picardie confortablement à pied, la commune de Mers-les-bains ne faisant qu’un avec celle du Tréport.

Au delà d’une série de bassins et de ponts, d’où j’ai pris la photo ci-dessus, on a longé la gare du Tréport et…
AUX FRITES GOURMANDES

c’était l’enseigne du kiosque, typiquement picard, d’où commençait la promenade au bord de la plage de Mers…

Comme il arrive toujours dans ces endroits nordiques où l’on doit forcément trouver le juste équilibre entre le froid matinal et le chaud que provoque la marche prolongée, je me suis arrêté devant ce kiosque et j’ai posé mon iPad avec son étui rouge fort abîmé sur une table métallique peinte en vert. Étais-je encore étourdi pour mon accident domestique ? Étais-je contrarié pour quelques phrases changées avec les deux membres de ma famille à propos de ce même accident ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, je me suis éloigné de la table verte et de l’objet rouge sans lancer, comme d’habitude, un coup d’œil autour de moi.

Dix minutes plus tard, ou cinq peut-être, j’ai cherché l’iPad dans mon sac à dos… puis suis revenu en arrière…

C’était perdu, mon alter ego, mon compagnon de route auquel je confie toutes mes pensées et mes rêves.

Et cette perte, avec les trois ou quatre tentatives de le retrouver auprès d’un bureau des objets perdus qui n’existe plus, m’a longuement distrait de cet épisode principal de la collision contre cet objet, l’écran télévisé, que j’arrive souvent à détester pour ce qu’il représente et que je supporte seulement pour la petite joie inattendue de me livrer de beaux films… Comme « Certains l’aiment chaud », ce véritable chef d’œuvre de Billy Wilder qui jaillit à l’improviste, à la veille de notre départ, de ce même téléviseur assassin, avec un très soigné reportage d’Arte sur la vie et la mort de Marilyn Monroe !

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Quand je suis rentré à Paris, j’avais des falaises bleues et blanches dans la tête, avec le souvenir d’une mer d’émeraude qui prenait parfois les nuances « vertes de morve » dont parlait James Joyce dans son Ulysse. Oui, la Manche et la mer qui entoure et protège l’Irlande partagent les mêmes histoires et les mêmes fantômes. Je ne m’étonnai pas de voir un Alec Guinness assis dans une autre table du restaurant du manoir où nous étions hébergés et je fus content de savoir qu’entre Dieppe et la fameuse plage de Brighton il y a un va-et-vient continu de bateaux. J’ai découvert avec plaisir que les Anglais sont bavards et que la haute Normandie en hérite elle aussi quelques traits.

Cependant, cinq jours après ce heurt inouï, j’avais encore mal à la tête. Je me suis dit alors que mon fils Paolo, juste rentré de l’Italie, pouvait m’aider. Ce qu’il a fait, se renseignant d’abord sur l’hôpital où nous rendre, ensuite m’accompagnant aux urgences du Saint-Antoine, juste en face de la sortie du métro Faidherbe-Chaligny.

Avec une gentillesse extraordinaire, les médecins qui m’ont accueilli, m’ont rassuré et autorisé, pour l’instant, à survivre avec prudence.
J’attends maintenant de voir mon ordinateur ressusciter de son choc à lui, avant de reprendre, à petit pas, notre existence en suspens entre nos amours, eux aussi survécus.

Giovanni Merloni