Claudia Patuzzi, dessin à l’encre de Chine, 1977 ( cliquer sur l’image pour l’agrandir )
Jusque de mon adolescence, j’ai toujours eu l’habitude de transcrire dans mon journal les rêves les plus vifs et impressionnants. Ce dessin à l’encre de Chine, que je fis en 1977, reproduit un de ces rêves : un homme nu, vieux et sans défenses est en train de rêver des chevaux en course qui l’effleurent sans le tuer… Quand je me suis réveillée, cette scène était encore tellement nette que j’ai ressenti le besoin irrépressible de la dessiner… Qui était-il ce vieux-là ? Pourquoi ces chevaux ? Comment a-t-il réussi à se sauver ? Je ne l’ai jamais su. Il n’y a pas de réponses. Je sais seulement que lorsque je courais avec la Fiat 500 dans les labyrinthes de Rome, il me semblait de chevaucher un pur-sang plus rapide qu’Achille… J’ai toujours aimé courir. J’ai toujours aimé— et craint en même temps —les rêves, les labyrinthes et leurs énigmes, les attentes…
Qu’est-ce qu’avait dit ce« théologien athée », J.L.Borges ?
« Il est étrange qu’il y ait des rêves, qu’il y ait des miroirs, que l’habituel et usé répertoire de chaque jour inclut l’illusoire orbe profond que fabriquent les reflets… » (« Les miroirs » « Los espejos » , en « Le Createur », « El Hacedor », 1960)
«Éprouver la veille comme un autre sommeil qui rêve de ne pas rêver, tandis que la mort que craint notre chair, ce n’est que la mort de chaque nuit qui s’appelle rêve… » (« Le Créateur », Art poétique, 1960)
Dessin à feutres noir et rouge, Paris, 2013. (cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Le doute virtuel : Éternité ou oubli ? Le Net contiendra nos données « ab aeterno », après notre mort ? Nos mots, nos messages les plus intimes, nos textes, nos photos les plus précieuses, habiteront-ils à jamais, immortels, à l’intérieur des « remparts » d’un blog ? Est-ce qu’ils deviendront un « musée individuel sur mesure » à montrer avec fierté à nos arrière-petits-fils du Troisième millenium ? Ou bien, au contraire, nos données ruminées par le temps du Net, seront-elles au fur et à mesure envahies par d’invisibles toiles d’araignée virtuelles, moisissures et spam ? Dans cinquante ans, mon blog sclérosé ne ressemblera-t-il pas à un vieux château accoudé sur le gouffre vide de la « Fin des terres » ? Et, tandis que les blogs flotteront à la dérive dans l’océan magmatique de Google, nos mots, nos phrases, nos propositions, nos tweets, nos espoirs, nos aveux, nos désirs, nos pensées, nos volontés ainsi que nos données… ne finiront-ils pas, eux aussi, comme il arrive dans le roman labyrinthique de Borges, pour se confondre avec des images et des pensées de plus en plus semblables entre elles, jusqu’à perdre totalement leur identité ? Ou, pire, ne finiront-ils pas pour être remployés ou reproduits par des autres dans un autre réseau ? Dans un autre endroit de la planète, tout en engendrant un « double » à nous qui nous appartient, mais ce n’est plus « nous-mêmes »… Dans cet élargissement de la personnalité, nos avatars pourraient éprouver le même tressaillement que le grand poète Giacomo Leopardi devant la « haie de l’infini », ou alors se morceler en des millions de minuscules fragments ! Ou bien pourraient-ils exploser dans l’immense ciel du Net se mêlant avec les données d’autres internautes, devenus du jour au lendemain des pseudo-parents ou des sosies occasionnels ?
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Ne vous inquiétez pas. Nous sommes saufs : GOOGLE ouvre déjà la possibilité aux internautes européens de faire valoir un droit à l’oubli. Peut-être, celle-ci est la future « réalité » qui nous attend… Mais GOOGLE n’a pas pris en compte un petit détail. Un redoutable aspect de la condition humaine se déclenche spontanément, se révélant en fin de compte beaucoup plus grand et plus fort qu’on ne pourrait prévoir… De quelle réalité parlé-je ? Eh bien, c’est une chose simple, que j’ai trouvée, juste dans le gouffre infini du NET. Un mot simple et très ancien : l’AMITIÉ ! Elle est suivie de sa fille : la SOLIDARITÉ !
Ne vous inquiétez pas, le retrait d’un lien ne s’applique qu’en Europe. GOOGLE-France, Espagne, Allemagne, Italie… ouvre la possibilité aux internautes européens de faire valoir un « droit à l’oubli.. » qui permet de demander qu’un lien soit retiré des résultats de recherche, à condition qu’il soit « non pertinent, obsolète ou inapproprié. Google.com, qui concentre à lui seul 90% des requêtes sur le Web en Europe , examinera les demandes individuellement ».
« Hélas ! Mais, le lien ne disparaitra pas de Google.com – la version américaine du site – où est consultable par un internaute basé sur le sol européen. Une issue qui devrait laisser insatisfaits nombre de « plaignants ». (Le Monde, 3 juin 2014, Les internautes se précipitent sur la formulaire d’oubli de Google, Économie et entreprise, p.7) « Selon le Wall Street Journal, le moteur de recherche prévoit de dépenser plus d’un milliard de dollars dans une flotte de satellites destinés à étendre à des zones reculées de la planète l’accès à Internet. Le projet… démarrerait avec 180 petits satellites en orbite à des altitudes plus basses que les satellites ordinaire et pourrait ensuite se développer… »
À mon arrivée à Paris, j’avais du mal à trouver un coiffeur qui me satisfaisait. D’abord, c’était une question de coupe, ensuite les prix… tout en considérant, il faut le dire, qu’en général, côté coiffeur, Paris était moins cher que Rome… En fait, je changeais d’adresse presque chaque fois que je me rendais chez le coiffeur. Toujours en imaginant de pouvoir deviner – d’en dehors, à travers la vitrine -, si la coupe me convenait et le prix était honnête. Toujours en sortant déçue pour quelque petite chose insignifiante. Jusqu’à ce que j’ai compris que l’important c’est surtout la juste « atmosphère ». D’abord l’atmosphère du quartier. Ensuite celle de l’atelier du coiffeur. Il y a trois ans, je me suis aperçue que je n’aime pas trop les beaux quartiers. Par conséquent, j’ai vite établi mon territoire de chasse entre le canal Saint-Martin et la Gare de L’Est, où les coiffeurs affichent des prix pour la plupart abordables. Dès lors, je me rends dans un local assez anonyme et spartiate, illuminé au néon et juste un petit divan pour des attentes brèves… où l’ambiance internationale et souriante me laisse libre de m’évader et de voltiger ailleurs. Tandis que les autres clientes bavardent avec les jeunes coiffeuses, je demeure silencieuse, les yeux fixés sur un livre, un journal, un cahier ou l’iPhone.
Il y a un mois est entrée une femme qui a immédiatement attiré mon attention. En la regardant, je ne comprenais pas ce qui me repoussait le plus en elle : son visage ? Sa silhouette maigre et osseuse ? Sa façon de s’habiller ? Quelques minutes depuis, j’ai compris la cause de mon embarras : cette femme, ou mieux cette « vieille femme », ce n’était pas une personne âgée quelconque… Il lui manquait le calme, la lenteur, la sagesse, l’habitude à la fatigue ainsi qu’à la douleur, la typique naïveté dans la découverte, comme si c’était la première fois, de petites choses de la vie… Son corps était enveloppé dans un nuage de soie très légère, presque transparente, avec des dentelles en plus d’un vertigineux décolleté sur deux seins flétris. Elle arborait d’ailleurs un gros nez aquilin, une bouche imprégnée de rouge à lèvres, des jambes sèches terminant avec des pieds énormes bien étalés sous les yeux de tout le monde. Pour finir, elle n’avait pas renoncé au charme d’une longue chevelure qu’au moment de son arrivée se présentait comme un mélange décevant de blond et de gris. Elle fumait. Une heure après, sa voix pleurnicheuse de vieille enfant gâtée ne cessait de frapper dans mes oreilles comme un manteau… Dès que je suis arrivée chez moi j’ai pris le crayon et le carton : et voilà son portrait-caricature !
Claudia Patuzzi
P.-S. Proverbe italien : « Ce n’est pas beau ce qui est beau, c’est beau ce qui plaît »
Ce tableau remonte au début de l’Université, lorsque je fréquentais la Faculté de « Lettres » auprès de « La Sapience » de Rome et, en même temps, « l’Académie d’art libre du nu ». Je n’avais que dix-huit ou dix-neuf ans, en plus de mille désirs. Le dessin à main levée ne cessait de m’intéresser. Les modèles, des femmes pour la plupart polonaises ou romaines, arboraient une beauté simple et sculpturale. Dans le tableau ci-dessus, que je garde dans mon studio à côté de la cheminée, une de ces « vedettes » est « immortalisée » assise sur un escabeau. Mais cette phase idyllique ne dura que deux ou trois mois. Un jour, après une longue grève à la suite d’un salaire non adéquat, ces beautés statuaires disparurent tout à fait. À leur place, des « monstres » improvisés s’offrirent à nos regards. J’eus devant moi des mères au chômage, montrant d’un air indifférent les cicatrices de leur césarienne, ainsi qu’une poitrine flétrie. Ou alors c’étaient des femmes au foyer grosses et défaites. Ce fut ainsi que je commençai à dessiner des figures de plus en plus difformes, qu’ensuite j’ai déchirées. J’ai résisté quelques mois, puis, à contrecœur, j’ai abandonné l’Académie… La photo ci-dessous correspond à l’âge « d’or » : je suis en train de dessiner aux fusains une belle modèle romaine. J’ai donné ce dessin à mon professeur de littérature italienne, que j’affectionnais beaucoup…
« Élisabeth », tableau, huile sur toile, cm 1,20 x 80.
Chers amis, cette grande toile trône entre la cuisine et la chambre à coucher, au bout du couloir, après Giorgione et Charlot. Chaque fois que je l’effleure, je ne réussis pas à esquiver le regard de la « reine vierge ». Si je me tourne d’un coup, elle continue de regarder tout droit devant elle, comme si elle était surprise par quelque chose qui lui passe devant. D’ailleurs, ni Giorgione ni Charlot, eux aussi ne sont pas en condition d’attirer son attention. Peut-être, le va-et-vient dans le couloir la dérange et l’agace… Pendant quelques semaines, elle a eu la place d’honneur, sur la cheminée de la salle à manger. Mais cela lui donnait un air trop redondant : il ne manquait que le feu avec un beau verre de whisky ! Quand ai-je peint ce tableau ? À Rome, en 1985. J’étais enceinte et savais déjà qu’il s’agissait d’une femme. Quelques mois avant qu’elle naisse, j’avais été inspirée par une serviette de cuisine, achetée à Londres en 1978, sept ans avant, sur laquelle s’imposait la figure fragile et solennelle de la grande Élisabeth d’Angleterre… Ce fut après beaucoup de temps que je m’aperçus d’une étrange coïncidence. Élisabeth et ma fille sont nées toutes les deux dans le mois de septembre, juste à dix jours de distance l’une de l’autre.
P.-S. Je suis une mâcheuse acharnée de pommes. Dans le tableau, la pomme appuyée sur le secrétaire jaillit d’une précise intention de décalage. Le secrétaire ainsi que le vase blanc se trouvent dans mon appartement parisien…
Claudia Patuzzi, La jeune fille à la queue-de-cheval, Rome, 1967
Quand j’étais très jeune, à l’âge de seize ans, j’ai fait ce dessin au crayon marron. À cette époque-là, j’avais été impressionnée par l’apparition soudaine de Brigitte Bardot, avec la petite frange, les longs cheveux à queue de cheval jusqu’à la taille fermés par un ruban. J’étais à Villa Borghèse. C’était une belle journée de soleil. Un cortège de fans la suivaient dans un sentier ondulé… Je suis restée pétrifiée. Pour moi, elle était plus belle qu’une fée : une vision de l’Au-delà ! Le jour après j’ai cherché de la refaire en toute sa splendeur, mais c’était impossible… Aujourd’hui, ce qu’il me reste d’elle c’est ce dessin un peu « picassien » que je conserve jalousement…
Donnons maintenant la parole à Picasso : « Après Van Gogh – on est tous des autodidactes : on pourrait dire des peintres primitifs. » M’étais-je inspirée par hasard à la jeune fille ci-dessous ? « L’art est un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité », Pablo Picasso, 1923 (cité par Florent Fels dans « Propos d’artistes », Bulletin de la vie artistique, jun 1923)
Paris, 2013 janvier Mes chers amis, j’ai découvert par hasard ce croquis au stylo de Italo Calvino, accompagné par cette petite dédicace que je lui ai idéalement consacrée, que j’avais écrite l’année passée sur la première page blanche du « Baron perché ». Figurez-vous, j’avais tout oublié ! Je dois l’admettre : j’ai le vice de laisser une trace de mon passage sur les livres que je ne peux ou je ne veux pas oublier…
Dédicace
Un nouveau rapprochement à mon jeune vieux Calvino en terre « étrangère » dans la terre de Queneau. Comme « Leopardi », il est un petit dieu tutélaire perplexe, un raisonneur acharné ainsi qu’un infatigable rêveur de la vie et de la mort. Éternellement inquiet, mécontent, amoureux de Rome et Paris Paris et Rome… et New York !
Claudia Patuzzi, Charlie Chaplin, Crayon noir, 47 x 66 cm, 1969
Mes chers amis, ce dessin de 1969, tout comme le portrait de Giorgione, est accroché dans le couloir, mais avec une primordiale différence. Giorgione fixe mon bureau ainsi que mes épaules, tandis que Charlie Chaplin est en train de scruter les livres de la bibliothèque en face de lui. Il soupçonne, peut-être que là-dedans se cache « Histoire de ma vie », sa célèbre biographie. En effet, mon Charlot en noir et blanc est une reproduction fidèle de la photo n° 15, située dans le chapitre V. Donc, depuis sa naissance, mon dessin n’a fait qu’un avec la lecture passionnée de la biographie de Charlie Chaplin. Vous vous demanderez quel est le moteur qui m’a entraînée dans cette découverte tout à fait particulière. Peut-être, c’est à cause de mon intérêt constant pour la « formation » d’un être humain, pour la « lévitation » souterraine d’une personnalité future, telle une chrysalide sur le point de prendre le vol. « Comment devenons-nous ce que nous sommes ? Pourquoi ? » « Comment est-il possible de contourner des difficultés souvent insurmontables ? » « Comment réaliser nos rêves, nos attentes, ce qui correspond à nos capacités ? » À dix-huit ans, je ressentais un besoin féroce de réponses. D’ailleurs, celle-ci est une question que je ne cesse de me poser encore beaucoup d’années depuis, dans une autre ville, dans un autre pays, dans un flux sonore divers, sans m’arrêter jamais aux premières réponses…
Voilà, le Discours final du Dictateur qui semble être de grande actualité aujourd’hui: « Je regrette, mais je ne veux pas être empereur. C’est ne pas mon métier. Je ne veux pas gouverner ni conquérir qui que ce soit. J’aimerais venir en aide à tout le monde — si possible — aux Juifs, aux Gentils… aux Noirs… aux Blancs. La vie peut être libre et belle, mais nous nous sommes égarés. La cupidité a empoissonné l’âme humaine, elle a dressé dans le monde des barrières de haine, elle nous a fait marcher au pas de l’oie vers la misère et le massacre. Nous avons découvert le secret de la vitesse, mais nous nous somme cloîtrés. La machine qui produit l’abondance nous a appauvris. Notre science nous a rendus cruels et sans pitié. Nous pensons trop et nous ne sentons pas assez. Nous avons besoin d’humanité que de machines. (…) En ce moment même, ma voix atteint des millions de gens à travers le monde, des millions d’hommes, de femmes et de petits enfants désespérés, victimes d’un système qui pousse les hommes à torturer et à emprisonner les innocents. À ceux qui peuvent me entendre, je dis : « Ne désespérez pas. » (…) La haine des hommes passera, et les dictateurs meurent, et le pouvoir qu’ils ont arraché au peuple le reprendra. Et tant que les hommes mourront, la liberté ne périra jamais ! Soldats ! Ne vous livrez pas à ces brutes, à ces hommes que vous asservissent, qui enrégimentent votre existence, que vous dictent vos actes, vos pensées, vos sentiments ! Qui vous font marcher au pas, qui vous mettent au régime, qui vous traitent comme du bétail et qui vous utilisent comme chair à canon ! Vous n’êtes pas des machines ! Vous êtes des hommes !… » (1)
Claudia Patuzzi
(1) Charles Chaplin, Histoire de ma vie, trad. Rosenthal Jean, Robert Laffont, Paris, 1964, Collection « vécu », chap. 25, pp. 394-395
Voilà chers amis, le portrait de Giorgione, dit « Zorzo » ou le « Grand George » ! L’homme-énigme. Un dessin qui remonte, comme les autres, à la période 1966-68 culminant avec la révolution des étudiants. Dans ma maison de famille à Rome, j’avais accroché « Zorzo », comme tous les autres dessins, sur les parois de ma chambre à coucher, avec Utrillo, Giacometti et Pasolini, tandis que l’affiche de Che Guevara demeurait solitaire, renfermée à clé dans la bibliothèque. Mon père, en parfait conservateur, l’aurait volontiers mise en pièces ! Maintenant, « Zorzo » est un émigré comme moi, en train de rêver depuis Paris son Castelfranco Veneto. Il est accroché à un clou dans le couloir, entre deux portes, juste en face de mon studio. Quand j’écris, j’entends son regard courroucé sur mon dos. Si je me retourne, ses yeux sombres m’observent pensifs, comme s’ils voulaient dire : « Ne vois-tu pas ? Rien n’a changé de Rome à Paris : je suis toujours près de toi ! La géographie et la langue, au-delà des apparences, n’ont pas trop d’importance, car au fond l’homme est toujours le même. Moi aussi, je suis le même “mystère” à Rome, ici à Paris et à Castelfranco… »
De temps en temps, Zorzo me regarde de biais, inquiet, en me disant : « De quoi songes-tu, à présent ? » « Et toi, de quoi rêvais-tu tandis que tu peignais la Tempête ? » lui réponds-je, tout en clignant de l’œil. Je sais très bien que c’est un secret. Ah, oui, ses yeux noirs d’enchanteur en savent assez ! Le maussade « Zorzo » me sourit, apparemment. Est-ce un leurre de la raison ? Je le fixe encore, juste un instant avant de me faufiler dans la cuisine, en quête d’un café. En vérité, je m’en fiche de ses secrets. Moi aussi, comme tous les gens insatisfaits, j’ai gobé son hameçon aigre-doux sans opposer aucune résistance. Maintenant, dès que je vis dans un « ailleurs » — à Paris, ma nouvelle ville —, je me régale de la chance d’avoir un ami important et affectionné qui ne meurt jamais. Son inquiétude de « beau ténébreux » ne me dérange pas. C’est un reflet de son immortalité mystérieuse. Ou, peut-être, de son humanité, mystérieuse elle aussi, miraculeusement figée dans le temps ?
Claudia Patuzzi, Pier Paolo Pasolini lors du tournage de « Canterbury tales » de Chaucer, 1967
En 1967, en rentrant du cinéma où j’avais vu « Les contes de Canterbury » de Pier Paolo Pasolini, je fis ce dessin que je garde amoureusement près de mon bureau. Dans ce film incontournable, tournée en Maroc, je trouve aujourd’hui beaucoup de points en commun entre l’esprit de Chaucer et les premiers textes de Pasolini, dont en particulier « Ragazzi di vita » (« Les ragazzi », 1955). « Ce roman est une biographie de quelques gamines de rues romains, de leur enfance à leur première jeunesse« , nous dit l’auteur-réalisateur. « Le personnage principal, Riccetto, avait onze ans au moment de l’arrivée des troupes anglo-américaines à Rome, et il en a dix-huit à la fin du livre, en pleine guerre de Corée et durant le déclin de la période dominée par De Gasperi. L’environnement « vrai » (les faubourgs populaires de Rome entourant la ville de leurs lotissements), les personnages « vrais« , qui paraissaient presque sortis d’un documentaire sociologique, les situations « vraies« , qu’on dirait tirées sans transition de la rubrique de faits divers des quotidiens romains, pourraient laisser penser que cette biographie de Riccetto et de garçons de son âge est le produit du goût néoréaliste : il n’en va toutefois pas précisément ainsi. Il y a trop de violence dans ce réalisme. Et l’auteur (…) s’est plutôt inspiré de modèles plus authentiques et plus absolus: …il a sans doute eu présents à l’esprit… certains personnages secondaires de l’Enfer de Dante, certains bas-fonds du Décaméron de Boccaccio, les tumultes et les « monatti » (1) milanais de Manzoni, et enfin le sous-prolétariat misérable de Belli ou de Verga… Il ne faudrait pourtant pas croire …qu’il souffle sur ces pages un air littéraire: l’extrême actualité du document – un document sur l’Italie de ces tout derniers temps, celle de la fin de l’après-guerre – est trop déterminante, et elle implique une passion et une pitié qui n’ont rien de littéraire. En outre, ce roman est entièrement écrit dans une tonalité joyeuse, de divertissement, d’aventure : exactement comme la vie dans les faubourgs de Rome… »(2).
(1) Personnes qui, durant la peste de 1630 à Milan, étaient chargées de ramasser les cadavres dans les rues ou les maisons et les déposer dans les fosses communes, ainsi que d’emmener les malades au lazaret.
(2) Pasolini Roma, Skira Flammarion, La Cinémathéque Française, p.60.