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« Du carnaval au sacrifice, un rituel de mise à mort » : des « Bonnes » extraordinaires aux Déchargeurs

Théâtre « Les Déchargeurs » 3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris. Métro Chatelet. Auteur : Jean Genet (1947). Mise en scène : Pierangelo Summa. Scénographie et marionnette : Pierangelo Summa, assisté de Jean-Pierre Benzekri et Camille Grangé. Avec : Mathilde Chouffot et Sara Summa.

« Du carnaval au sacrifice, un rituel de mise à mort. » Cette phrase poignante qu’on lit dans l’affiche du spectacle aux « Déchargeurs » de Paris exprime efficacement l’esprit de la pièce de Genet dans l’adaptation extraordinaire qu’en a fait le metteur en scène italien Pierangelo Summa. On souhaite donc qu’un vaste public aille la voir.
En commentaire de ce spectacle, on pourrait ajouter à cette phrase plusieurs « variations », comme « le carnaval dans le jeu de la vie et de la mort » ou bien « le carnaval comme réflexe du pouvoir de vie et de mort qu’un ensorcellement peut déclencher ». Ou, enfin, « le carnaval comme réflexe d’une aliénation extrême ».
Car ce mot « carnaval » synthétise plus que d’autres l’« esprit nouveau » dont Pierangelo Summa a fait un grand cadeau au théâtre « Les déchargeurs » et à son public : « j’ai voulu une scénographie simple, non réaliste, accompagnée d’un jeu poussé à l’extrême. Pour souligner l’aspect rituel de la pièce, les objets ont une fonction symbolique. Une balançoire évoque le “dehors”, tout le reste par contraste est “dedans” : les deux comédiennes jouent dans un espace qui les emprisonne et leur gestualité le souligne ».
Cette adaptation théâtrale de Summa des « Bonnes » de Jean Genet est très originale. D’abord, pour la maîtrise d’un espace théâtral assez contraignant, obtenue par cette scénographie « symbolique ». Ensuite, pour le choix de lancer deux jeunes comédiennes dans la mêlée de cette exploration « entre l’amour et la haine par les corps fondus-confondus où chacun joue l’autre » (Pierangelo Summa). Un choix important, qui emmène sur le plateau deux formidables actrices, qui ont su ajouter à la géométrie de la mise en scène la passion des corps et les nombreuses facettes de leurs âmes passionnées. Il suffit de se souvenir de Solange (Sara Summa) qui traverse, courant et haletante, cette exiguë boîte théâtrale dont elle voudrait briser les murs, pour comprendre un peu ce que ces deux jeunes femmes ont donné à la réussite de la pièce. Enfin la « marionnette à taille humaine, portée et manipulée par les deux sœurs ». Si Madame était du commencement de la pièce, un spectre, une doublure fanée de l’absence, cette « matérialisation » en gros pantin qui a besoin de quelqu’un pour vivre éclaircit le sens du jeu inexorable que lie Madame aux deux sœurs.
Grâce à ces trois niveaux — la maîtrise de l’espace symbolique ; l’hymne à la vie que les deux femmes encharnent ; les labyrinthes de la pensée que la marionnette encourage et multiplie elle-même — ce metteur en scène réalise une lecture parallèle : d’un côté la « trame meurtrière » ; de l’autre la description, éloignée et passionnée en même temps, des personnages et de leurs liens diaboliques. Cette lecture se traduit d’ailleurs en une pièce « ironique », décalée, se moquant un peu des côtés lugubres et désespérés qui sont quand même présents dans ce texte, qui a été trop souvent un « prétexte », en beaucoup d’autres mises en scène, pour tuer le théâtre au lieu de le faire vivre.
« Les bonnes » est occasionnée par un fait divers, réellement arrivé, le crime de Christine et Léa Papin. Ces deux sœurs, âgées de 28 et 21 ans, travaillaient dans une famille bourgeoise du Mans. En 1933, elles tuèrent sauvagement leurs patronnes, avant de leur arracher les yeux et de pratiquer une série d’actes horribles sur leurs corps et de se coucher dans le même lit.
La dimension surréelle de ce « drame criminel » — que Jean Genet publia une première fois en 1947 et une deuxième en 1958 — rencontre encore, même plus qu’auparavant, l’attention des metteurs en scène et l’intérêt du public.
Cela dépend d’abord de l’inquiétante actualité de l’homosexualité incestueuse des deux sœurs, qui fait depuis toujours l’originalité et le scandale de cette « pièce de l’inversion » et de « l’autodestruction ». C’est le jeu même du théâtre, le jeu de l’autre qui transforme le plateau en lieu de toute aliénation.

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La pièce de Genet accompagne ce jeu avec une rigueur psychologique fort structurée et un symbolisme d’objets et de couleurs (le blanc, le rouge et le noir des robes), qui aide le spectateur, après réflexion, à reconstruire la trame profonde de cette œuvre. Cependant, l’originalité — et la difficulté — de cette pièce consiste surtout dans son indétermination, son retour idéal au chaos originaire de l’homme, sa caractéristique d’œuvre « ouverte », comme la nommerait probablement Umberto Eco. S’il n’y avait pas cette ouverture, le public serait étouffé, étranglé ou même empoisonné au lieu de Madame.
En quoi donc consiste l’unicité de cette version des « Bonnes » que Pierangelo Summa avec Mathilde Chouffot et Sara Summa nous offrent aux « Déchargeurs » ?
Je crois, surtout dans le rôle de Madame, que le metteur en scène confie à une marionnette et, à travers elle, aux deux sœurs en char et os.
Dans une récente entrevue — en occasion de la représentation des « Bonnes » au « Teatro Studio » de Milan en janvier et février 2008 —, deux incontournables actrices italiennes — Franca Valeri, qui a joué le rôle de Solange et Anna Maria Guarnieri qui a joué le rôle de Claire — ont dit des choses très originelles sur ce propos :
Franca Valeri : « Il est tellement absurde ce dialogue entre deux bonnes ; elles sont deux bonnes de province, il n’y a aucune revanche des servantes envers la patronne. C’est une transposition de leurs aspirations, de leur échec, de leurs idéaux, mais aussi de leur tempérament possessif, amoureux, vital. Madame est un personnage, ce n’est pas une dame bourgeoise, c’est un spectre vis-à-vis de quelque chose de sublime et douloureux en même temps qui est en elle. »
Anna Maria Guarnieri : « Nous ne sommes pas les premières à manipuler ce texte. Sa force, sa puissance ont poussé une foule d’interprètes à s’y confronter : de jeunes, de vielles, des homosexuels… Car quiconque peut entrer en scène et dire “je suis Madame”, même un crapaud. »
Aujourd’hui, en France, on voit « Les bonnes » de Jean Genet comme un « monstre sacré », qui peut quelques fois aboutir à une sorte de conformisme dans l’interprétation. Ou bien l’on profite des côtés pervers liés à cette « métaphore de la sexualité » jusqu’à dégénérer dans la débauche et dans la perte de sens. Tandis que la vision sortant de l’entrevue aux deux célèbres comédiennes italiennes, tout à fait libres de préjugés, montre qu’on peut « actualiser » de façon positive Jean Genet, en profitant de son « ouverture ».
Il est vrai, même un crapaud peut jouer le rôle de Madame, mais c’est là le défi principal et il faut savoir le surmonter.
Pierangelo Summa est aussi un artiste. Pour relever les défis que ce drame cachait, il a joué soit sur le travail dur et passionné des deux comédiennes — Mathilde Chouffot et Sara Summa — soit sur la force expressive de la marionnette à taille humaine que lui-même a fabriquée — une sorte de « conviée de pierre » à la table de don Juan —, qui s’anime au milieu du spectacle pour devenir Madame, une femme sans profondeur, capricieuse et opportuniste.
Mais la caractéristique de cette pièce est, en général, le fait de donner forme, couleur et vie à tous les objets savamment éparpillés dans l’espace théâtral. Aucun symbole ne préexiste à ce qui se déroule d’un instant à l’autre sur le plateau. Aucun objet n’existe avant qu’une de deux bonnes, et surtout Solange, ne le prenne en main.
Cet espace noir parsemé d’objet de marché aux puces devant les yeux des spectateurs devient une espèce de boîte miraculeuse qui peut tout contenir, dont tout objet peut sortir. Il y a comme un renversement. Les objets ressuscitent, les symboles ressuscitent et aussi Madame ressuscite. Solange et Claire semblent avoir la touche de vie.
Il faut dire que Mathilde Chouffot et Sara Summa sont formidables. Chacune dans son rôle particulier. Chacune dans son attitude complémentaire vis-à-vis de l’autre. Elles ne s’épargnent jamais. Claire, la plus sombre apparemment, semble chercher la vie dans la mort, tandis que Solange, la plus vivante, semble chercher le contraire.
En fait la véritable question ce n’est pas la mort réelle. Elle arrivera, à la fin de la pièce. Mais la mort dont on parle le plus c’est l’absence de vie, l’absence de joie et de force de vivre qui se sont emparées de ces esprits fragiles et incapables, même dans leur diversité, de s’aider à réagir, à se brancher au monde extérieur, à voir elles-mêmes avec un minimum de détachement.
Tout cela se révèle de façon extraordinaire lorsque les deux bonnes font sortir la grande marionnette de son sombre baldaquin. Cet énorme et lourd « Pinocchio » qui a le masque d’une Marlene Dietrich ou d’une Arletty se promène dans la boîte noire avec son corps de bois et de matelas que soutiennent Solange et Claire, chacune à son tour, autant péniblement qu’héroïquement. Ce sont elles qui donnent la voix à cette femme qui semble dépourvue d’épine dorsale, mais qui sait très bien se dérober aux risques mortels cachés au-dedans d’une tasse de tilleul. Elle est dorlotée, chérie, posée sur une balançoire, poussée comme une jeune fille d’antan.
Elle est lourde et apparemment incapable de se débrouiller sans ses deux bonnes. Mais elle sortira seule de cette maison qu’on imagine énorme, dont on croit voir un jardin, une allée, une grille. Elle rejoindra Monsieur, coûte que coûte, car elle est convaincue qu’il est innocent. En tout cas, elle le rejoindrait…
Cette apparition singulière donne une touche magistrale à cette adaptation. Car on comprend que les deux soeurs, qui supportaient mal la présence obsédante de Madame jusqu’à en désirer la mort, s’écrouleront lorsque Madame les quittera.
Le triangle se brise, que le baldaquin pyramidal symbolisait. La souterraine lutte amoureuse entre les deux soeurs pour l’amour exclusif de Madame n’a plus de sens. Peut-être, Claire pourrait survivre, si elle avait la force de s’évader elle-même. Mais Solange, celle qui vit sa passion plus par le corps que par la tête, ne peut pas survivre. Elle voudrait être capable de tuer sa soeur pour anéantir soi-même. Elle n’en est pas capable, mais le geste suffit pour déclencher le vrai drame. Au dernier maillot de la chaîne, Claire n’a aucune difficulté à se suicider, pour accomplir ainsi le projet d’autodestruction de Solange…
Je referme les yeux et je revois cette adaptation essentielle et « symbolique ». Sur le plateau noir, quelques objets marquent l’espace : des chaussures, une malle, un téléphone, une balançoire… ; sur la paroi de gauche est appuyé un portant de cintres pleins de robes colorées ; sur le fond un sombre baldaquin pyramidal. Un habit rouge est accroché au plafond. Claire, la brune maigre à l’air dérangé, pourrait être moins folle que Solange, la blonde bien en chair à l’air sain…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication 5 décemre 2012. Dernière modification 31 décembre 2012

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