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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,

Je sais que tu devineras immédiatement la raison de cette photo un peu abîmée en ouverture de cette lettre, que si tu es d’accord, je consacrerai aux « coïncidences inconscientes ». Il y en a eu plusieurs, de coïncidences, même étonnantes et bouleversantes, au long de ce rapport que j’entretiens depuis toujours avec Zvanì. Un rapport de grande proximité. Mais, je ne m’en inquiète pas. Car cette « âm-itié », cette libre et sincère amitié entre âmes est au fondement même de mon existence.

Je pense, donc je suis. Mais, sans exagérer, dans une partie de mon cerveau une pensée souterraine agit par une succession de provocations, suggestions, élans qui sont à moi, mais appartiennent à lui aussi, à mon grand-père. Peut-être parce qu’il est mort depuis longtemps et que je n’ai pas pu le connaître de son vivant, il est très discret.

Je ne dirais donc pas que sa présence en moi me « hante », comme beaucoup d’écrivains contemporains aiment dire. Il fait partie de moi, c’est tout.

En plus, à cause de sa mort prématurée, tombée dans une époque de censure et d’oubli, je me trouve « naturellement » engagé dans une action de vérité.

Je le sens, la nuit, s’agiter dans la tombe. Il voudrait que tout soit clair, et je suis d’accord avec lui, parce qu’aujourd’hui connaître les hommes et les évènements de certaines périodes révolues n’est pas seulement très important. Ça devient, au contraire, de plus en plus nécessaire.

Bon, je reprendrai la problématique de l’usure du temps, de l’éternelle lutte entre le bien et le mal, de la faute qu’on commet à chaque fois qu’on jette tout, même l’enfant ne faisant qu’un avec l’eau sale, et cætera.

Venons alors, Catherine, aux coïncidences.

Était-ce une coïncidence, ce voyage à Bologne, en 1957, avec mon père et mon frère ? Bien sûr que non. Je ne me rappelle rien, mais je pense que cela s’inscrit dans l’histoire de nos migrations régulières vers notre « terre d’origine », la Romagne. On allait à Cesena et à Sogliano pour embrasser Luisa, Dora, Decio et la tante Maria, c’est-à-dire la jeune femme qui, selon mon imagination physionomique, pourvu que la photo remonte à 1913, est assise juste en face de l’homme invisible.

À ces temps-là, on ne faisait que de petits tours, pour visiter le Temple des Malateste à Rimini, ou le château de Gradara, ou l’abbaye de Pomposa. Je n’avais pas vu Bologne avant.

De cette visite, je ne garde que le souvenir de cette rue tout à fait rectiligne, inexorablement aveuglée par le soleil et… de cette photo. Ou, plus probablement, cette photo, tout en reflétant le grand talent photographique de mon père, m’a raconté le souvenir d’un passage pressé, d’une halte distraite, d’une pause déjeuner qui prenait le dessus sur tout autre intérêt possible.

D’une seule chose je suis sûr. On faisait tellement vite à traverser la ville d’une porte à l’autre, qu’on pouvait en sortir avec une idée de petitesse. D’ailleurs, si on traversait Venise en voiture — je sais bien que c’est impossible, mais juste pour faire un exemple — il suffirait d’un petit quart d’heure et même moins pour tout regarder sans rien voir.

Donc, au-delà de la beauté de cette image, de sa valeur prophétique… le premier souvenir de Bologne fut très décevant pour moi.

Avec le temps, j’ai compris que j’ai été sauvé, et même béni par la très modeste attitude touristique de Bologne, c’est-à-dire la façon tout à fait particulière de cette ville de se dérober à toute vue d’ensemble, voire « panoramique ». Sa vision humaine, disons « organique » de l’architecture et même des monuments, a d’ailleurs empêché ou fourvoyé toute tentation de mes parents, notamment de ma mère, d’approfondir cette connaissance superficielle.

Dans ce triangle idéal reliant Rome, Cesena et Bologne, où s’est joué, depuis ce lointain 1957, la plupart du temps de ma vie, j’ai bénéficié d’une gradation dans la prise en charge de l’amour de cette troisième ville en tant que lieu crucial pour l’exploit et le dénouement de mon existence.

On peut aussi dire que j’ai « appris » petit à petit, par éclairs ou flash, la valeur énorme que cette ville allait assumer pour moi. Je pourrais faire un parallèle avec Naples. Jeune, quand je pensais à Naples ou à Bologne, je me confrontais d’abord à leurs très différents dialectes et j’imaginais, sourdement, dans mon for intérieur, quelle aurait été ma vie si j’avais vécu au milieu de ces gens à l’esprit attachant, aux gestes contagieux, à cette façon unique de traîner, dans la rue et dans la vie. Cela aurait été impossible, pour moi, de m’en dérober. Je me disais, dans un mois, je parlerais en napolitain, ou alors je parlerais en dialecte bolonais. J’imaginais aussi — cela faisait partie intégrante de mon rêve — que j’aurais aimé une Napolitaine ou une Bolonaise, qu’elle m’aurait invité chez soi, que j’aurais trouvé la façon de me faire respecter et aimer par ces frères, sœurs, amis et parents…

Pourquoi je ne pensais pas de m’intégrer à Rome, d’y rêver un apaisement, le plein partage du destin de ceux et celles avec qui j’étais né ? N’aimais-je pas cette insouciance, cette ironie, cette inimitable façon de glisser parmi les désastres de la vie ?

Oui, bien sûr, je l’aimais, et j’ai souvent regretté tout cela. Que c’était beau vivre en plein air, léger, sans autre contrainte que cette petite hypocrisie catholique, pourtant inoffensive !

Mais, je te l’ai dit, Catherine, j’avais au fond de moi le sentiment d’un destin différent qui tôt ou tard m’aurait emporté. Partir c’est mourir, un peu. Eh bien, j’ai eu toujours besoin de mourir, de refouler une vie trop pleine, pas nécessairement pleine de fautes et de dégâts. Pleine, peut-être, seulement du sentiment d’un engagement disproportionné, d’avoir trop dit, trop fait, en des directions…

Il n’y a rien d’extraordinaire, ma chère amie ! C’est la vie de tout le monde. Et je ne veux pas m’aventurer trop sur ce thème primordial de Rome, dont on parlera après.

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Revenons à Bologne. Crois-tu que l’image du « babbo » au chapeau, c’est-à-dire de mon grand-père Zvanì, qui jamais ne s’en séparait, a eu un rôle dans mon choix de vivre le clou de ma vie à Bologne ? Quelles images, suggestions, ou descriptions mystérieuses de Bologne ont fait déclencher en moi une certaine infaillibilité, au moment donné ?

Ce fut allant chez mes parents de Cesena, en 1960, que j’eus l’occasion de monter les premières marches de cette « montée » à Bologne. Je dis cela tout en sachant que je parle d’une ville léchée par un des plus « plats » des pays d’Europe. D’ailleurs, pour moi, je l’ai déjà dit à propos de Cesena, les villes sont comme des personnes. Chaque ville a sa personnalité, une identité dont elle ne se débarrasse pas pendant des siècles, ou jamais, comme c’est d’ailleurs le cas de Paris. Donc, à Cesena, mes tantes-cousines Dora et Luisa me parlaient de Bologne d’une façon intrigante, mystérieuse. Une vraie ville, où il y avait tout ce qu’on ne pouvait pas trouver à Cesena, et même à Rome… Bien sûr, les deux sœurs aimaient Rome, elles y venaient souvent et souffraient beaucoup au moment d’en repartir.

Rome pour la Romagne, comme nous verrons, Catherine, c’était un phare, un lieu mythique.

Mais, envers Bologne, je ressentais qu’il y avait du respect, quelque chose de différent et même plus. Dora y avait étudié Histoire de l’Art à l’Université, Luisa, qui aimait les belles choses, y faisait de fréquentes escapades. Du respect et aussi de la complicité. Car Bologne, « la savante », comme on dit, était « prima inter pares », un vrai chef-lieu qui à sa fois, dans les temps des temps, a su respecter les villes auprès d’elle, renonçant à pousser trop ses ambitions. Cela est dû aussi à la structure équilibrée de la région autour de l’axe de la rue Émilia, et de la parfaite hiérarchie de villes de différents poids et tailles autour des pôles plus importants.

Terminés les cours à l’école, à l’âge de quinze ans, je passai une quinzaine de jours à Cesena. De là je partis à Bologne avec Luisa, Decio et sa future épouse, la Teta, acheter les étoffes et tout ce qu’il fallait avec pour le costume de mariage de mon oncle-cousin. Ce fut une journée inoubliable. À part le goût de connaître comment pouvait être alors compliqué mettre ensemble tout ce qu’il fallait pour cette mystérieuse besogne — et le plaisir de frôler mes pieds sur le sol lisse des arcades de la rue Indipendenza et des ruelles en bas des deux fameuses tours —, je n’oublierai jamais ces milliers de vélos amassés à l’orée des terrasses des bars ni le calme des gens toujours en train de causer en formant de petits groupes, le soleil sur la rue et l’ombre sous les arcades qui rendait presque supportable cette chaleur affreuse.

Je me rappelle, aussi, un joli lustre en fer forgé pour la nouvelle maison, acheté chez un antiquaire que Luisa connaissait déjà et au fond du voyage de retour, qui me sembla interminable, un risotto aux poissons que je n’ai plus eu l’occasion de goûter dans le reste de ma recherche de bonheur alimentaire.

Avec ce souvenir, je n’avais rien vu de cette ville. Plus que voir, j’avais ressenti le chaud excessif, la lumière excessive. La cristallisation amoureuse dont parle Stendhal ne pouvait pas arriver d’emblée, comme ça, à la fin d’une seule journée. D’ailleurs, on ne peut pas aimer vraiment une personne sans avoir passé au moins une nuit avec elle. Et Bologne c’était une personne qu’on m’avait juste présentée, à l’intérieur et à l’extérieur d’un bar. C’était le bar au croisement de la rue Indipendenza avec la rue Rizzoli, je crois, le grand bar des bicyclettes et des piétons pressés.

Voilà, Catherine ! Avec ces petits mots, je t’ai un peu expliqué la raison du choix, que j’ai fait, des poésies ou pour mieux dire des billets avec les poésies que j’écrivais au temps de mon installation à Bologne dans les alternes attitudes de l’espérance et de la douleur, de la joie et de l’amertume. Je reviendrai sur quelques-unes d’elles pour y retrouver le sentiment et l’esprit de ce temps lointain qui pourtant n’a jamais voulu se séparer de moi, tout de même que mon grand-père Zvanì. Cette ville « contenait » (et contient) des personnes, auxquelles j’étais (et je suis) lié, notamment des femmes. Mais, je peux dire que je suis lié à la ville de Bologne au-delà de tout ça. Étrange, mais vrai, je l’aime d’autant plus intensément et douloureusement que cet amour était possible, concret, au pair. Aimer Rome c’est aimer l’air et la lumière même. Elle nous échappe au même moment où elle s’offre à nous entièrement et sans réserve. Donc, si au fond de moi j’aime aussi et même profondément cette incontournable ville natale, je ne veux pas le reconnaître.

Tu l’as vu. Trois semaines se sont écoulées, avec cet étalage de poésies, l’une après l’autre, d’abord coincées dans des « pages » du blog qu’on devait soigneusement rechercher (tellement étaient-elles cachées, en retraite), ensuite, ces derniers jours, remontées à la dignité des autres « articles ». « In articulo vitæ », donc.

Et maintenant — j’espère accompagné par l’intérêt des lecteurs — je me sens mieux équipé pour poursuivre mon parcours de rhabdomancien tout au long de sillons à peine visibles, mais de primordiale importance. Pas seulement pour moi.

Mais je n’ai pas encore fini avec les coïncidences.

Tu te rappelles, Catherine, les derniers mots de notre dernière lettre ? J’avais écrit : « Mais voilà, Catherine, laissons aux visiteurs du blog leur curiosité intacte. Peut-être, en naviguant sur internet et, après, en consultant quelques bibliothèques, ils trouveront que j’ai tort, ou bien ils s’enthousiasmeront avec d’intéressantes trouvailles. Je reviens à toi avec ce petit constat : le père de Pascoli n’était pas un personnage mineur ni un homme insignifiant. D’abord, il avait participé, en 1849, à la République Romaine… »

Je vais bientôt t’en parler. Je suis en train de comprendre, maintenant, mieux qu’avant, le rapport unique entre la Romagne et Rome, Bologne et Rome au temps où encore le pape était un roi qui faisait le bon et le mauvais temps pas seulement au point de vue spirituel, dans le vaste territoire des États pontificaux, concernant, en plus de Rome et du Latium, l’Umbrie, les Marches, la Romagne et Bologne. Une partie considérable de la plaine à sud du Pô partageait la soumission à un double pouvoir, civil et religieux. En cette étrange géographie, qui admettait pourtant beaucoup d’échanges entre les « Italiens » des différents états, la Romagne était une terre de frontière et Bologne, grâce à son prestige culturel et scientifique indiscuté, donnait du fil à tordre aux autorités romaines.

Combien de patriotes venant de Bologne et de Romagne ont participé à la République Romaine ! Et quelle importance assumera, par la suite, après la défaite de 1849, le parti républicain à Cesena, à Rimini, à Savignano !

Mais je ne veux pas me faufiler dans le tunnel. Car je ne peux pas suspendre le flux des « coïncidences inconscientes ». On parlera après de la République Romaine, pour mieux comprendre la personnalité du père de Pascoli et aussi, peut-être, son affreux destin. Mais, le fait d’avoir évoqué Bologne et d’entretenir encore, en parallèle, cet argument par la publication de poésies jaillissantes de cette période… cela m’oblige d’antéposer, demain, un épisode crucial de la vie de Giovanni Pascoli, qui nous aidera à mieux comprendre le monde de Zvanì, c’est-à-dire le monde du Risorgimento avec ses espoirs et ses défaites. À partir de l’échec de la République Romaine, une tragique parabole qui ne s’achève pas avec la Grande Guerre, pourtant victorieuse — considérée par les historiens comme dernière guerre de l’indépendance italienne —, mais se projettera dans le fascisme.

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Demain, Catherine, on parlera du jeune Pascoli débarquant à Bologne. Maintenant, j’interromps ma lettre avec cette photo.

C’est ici que nous nous sommes connus, Catherine. Derrière cette petite porte de l’association des Garibaldiens. Là où pas mal d’Italiens de France — et de Français aussi — accourent à la recherche de leurs ancêtres. Un siège consacré à Garibaldi, à deux pas du Boulevard Magenta et des deux gares qui font la gloire de Paris, mais aussi le symbole de ce Napoléon III que Victor Hugo n’aimait pas et qui eut un comportement contradictoire, sinon ambigu envers l’Italie…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 29 janvier 2013 Dernière modification 29 janvier 2013.

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