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Fenêtre sur Bologne, souvenirs d’un vieil élève

Chère Catherine,

Te rappelles-tu des vers que j’avais installés au fond d’une des dernières lettres ? Parmi d’autres suggestions, sur lesquelles je reviendrai, il y avait un quatrain sur lequel je voudrais attirer ton attention. Là-dedans, j’avais écrit :

Par un babbo-frère
on sort de misère.
Par un juste maître,
on rentre par la fenêtre.

Aujourd’hui, j’ai pour toi un document très touchant. En 1873 — cent ans avant que moi même je fisse le même voyage de l’espérance vers Bologne, ville savante, civile et très bien organisée —, Giacomo Pascoli, le plus « âgé » parmi les orphelins survécus à la tragédie familiale, devant l’évidence des qualités de son frère, se chargea courageusement de son destin en lui offrant l’argent pour partir.

Je laisse la parole à Pascoli, me bornant à traduire en français ce qu’il avait écrit dans un article publié par le « Resto del Carlino » le 9 février 1896, jour consacré à la célébration des trente-cinq ans d’enseignement de Giosué Carducci à l’Université de Bologne :

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Le vieil élève était alors un pauvre gamin maigre et fade. Il venait de Romagne, d’une petite maison où l’on faisait économie. Venu d’une famille de garçons. Des garçons et des filles seuls, qu’un délit encore impuni a faits orphelins, en les abandonnant à la détresse, à la souffrance.

Seuls, seuls. Était-ce l’indifférence des gens ? Étaient-ce des lâches ? Une famille où le chef était le garçon plus âgé, seize ans à peine lorsqu’il eut toute la nichée à emboucher. On faisait économie.

Là, où depuis longtemps il demeure, entre Savignano et San Mauro, à mi-chemin, le garçon plus âgé maintenant ne voit ni n’entend plus rien. Oui, on a bien compris, San Mauro et Savignano ont le cimetière en commun. Giacomo, ce frère aîné à la grande intelligence, au grandissime cœur n’ajoutait aucune fortune. Il mourut le 12 mai 1876. Malheureux ! Il laissa deux enfants qui moururent eux aussi.

 Il n’y a de lui que cette bénie mémoire !

Ce garçon qui faisait de « babbo » crut entrevoir en un de ses fils-frères un certain penchant pour les lettres. Puis, en cette année-là, on avait publié pour la première fois le concours à six subventions pour qui voulait étudier les lettres dans l’université de Bologne.

C’était une libéralité de cette Mairie, de cette noble ville. Une libéralité vraie et large puisqu’on admettait au concours tous les Italiens, non seulement les Bolonais.

Ce fut ainsi que cette invitation arriva même dans cet humble village de la Romagne, où se trouvait cette petite maison dans laquelle faisait économie cette petite famille de garçons et de filles, jusqu’aux oreilles du garçon plus grand.

Tout de suite, sans perdre du temps, Giacomo fournit son cadet — le vieil écolier : oh ! La douceur amère des souvenirs ! — de quelques lires, trop pour celui qui en donnait, peu pour celui qui en recevait. Il l’embarqua, seul seulet, dans une troisième classe de train en lui disant : « que ton babbo t’aide ! »

C’était le jour avant le premier examen. Le lendemain, le pauvre garçon maigre et fade se trouva au milieu d’une vingtaine d’autres garçons, venus de toutes parts d’Italie, qui souriaient en attendant dans le vacarme…

En attendant qui ? Carducci ! Il devait venir dicter le thème d’italien. Carducci, vraiment ? Carducci en personne.

Oh ! le pauvre garçon attendait en palpitant peut-être plus que les autres. Il ne trouvait pas dans son esprit et dans ses études la foi qu’avait au contraire son frère aîné ; il prévoyait, hélas ! Il avait le sentiment qu’il aurait dû retourner à la maison, d’ici peu de jours, comme il était venu… pire, sans ni trop ni trop peu d’argent, sans plus ces lires. Il imaginait qu’il aurait trouvé encore plus de froid… le foyer froid lorsque ce dernier espoir se fût éteint.

Alors, le garçon ne palpitait pas pour cela, il frémissait à cause de l’attente de celui qui devait apparaître dans peu de minutes.

Dans le collège d’où il était sorti quelques ans avant (un excellent collège de frères des écoles chrétiennes), il avait entendu parler de Carducci, en quels termes, on peut bien l’imaginer : c’était le Diable en personne qui avait chanté !

(Dans l’hymne de Carducci, Satana ne représente pas le principe du Mal, mais le Progrès qui avance toujours, en vainquant tout préjudice qui le rend ennemi. En changeant le nom avec celui qu’y est vraiment évoqué, cet hymne n’aurait rien de satanique).

Cependant, un beau jour, Père Donati, un des frères des écoles chrétiennes, le professeur d’italien, esprit élégant et hardi, âme fière et gentille, dans sa cellule, lui montra un portrait : le portrait, que sais-je ? D’un jeune aventurier, conspirateur ou soldat ; une tête combative, audacieuse de rebelle indomptable. Le garçon pensa peut-être à un galérien d’Aspromonte, à une victime de Mentana.

« Celui-ci, dit le frère, est le poète plus classique et plus novateur, l’écrivain plus ancien et plus moderne qu’a l’Italie. Il est Carducci ! » Au frère brillaient les yeux bleu foncé. Au garçon commença à se colorer l’âme. De quelle couleur ? Je ne le sais pas.

(Père Donati avait été et restait pourtant ami de Carducci, comme de Nencioni et Targioni Tozzetti ; en somme, de ceux qui avaient fait le choix de s’appeler « les amis pédants ». Dans leurs conversations, Donati avait le sobriquet de « Cecco frère ». Il était un maître très efficace et un écrivain pur et nerveux ; un homme du XVIe égaré dans notre siècle).

En rêvant de cet hymne, il essaya de le lire dans sa mémoire. Il en lit assez peu, en ce moment où il palpitait comme personne, peut-être.

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Tout d’un coup, un grand frémissement, un grand chuchotement : puis, silence. Carducci était au milieu de la salle, en train de se promener comme en proie d’une fièvre.

Impatient, il se tournait ici et là brusquement, en lançant sur l’un et l’autre, pendant un instant, un petit rayon ardent de ses yeux toujours en mouvement. Il dicta : « l’
œuvre d’Alessandro Manzoni. » Puis il ajouta par des mots rapides, détachés, pointillés : « ordre, clarté, simplicité. Ne me faites pas un traité d’esthétique. » Une pause de trois secondes ; et il conclut : « Déjà, vous ne sauriez pas le faire ! » Sourit-il à ce point ? Qui le sait ? Il hésita encore un peu, avant de sortir.

Oh ! Le pauvre garçon resta pendant plus qu’une heure sans même essayer de tremper sa plume ! Son voisin, un beau gamin piémontais, dodelinant de sa grosse et bonne tête, lui demanda par un gentil acte de pitié : « Vous n’écrivez pas ? » L’autre se réveilla de sa torpeur et commença à écrivailler.

Écrire quoi, mon Dieu ? Ô petit père lointain ! ô douces sœurs en train de prier pour lui de cette heure ! C’est fait : dans la tête, il n’y a rien de bon ; de l’encrier sortaient quelques petits mots de temps en temps. Et cette toile d’araignée de tristes paroles ce sera lui à devoir les lire ? Allez, allez ! Il était comme poussé d’une furie, par les épaules, par inertie !

Et quelques jours après, il y eut l’examen oral. Et le jeune homme venu de Romagne entra devant l’assemblée chargée de juger, comme s’il y fût renversé par une rafale ; et il le revit et se sentit interrogé par lui.

Mais, il devait avoir lu quelque chose dans le visage émacié et pâle du garçon : il y lisait peut-être la pensée qui apparaît au milieu de tous ses efforts pour répondre ; pensée d’absent, pensée d’un être seul au monde, pensée d’une douleur et d’une désolation que le maître n’aurait pu apprendre que des yeux du garçon.

Celui-ci priait peut-être des yeux plus qu’il ne répondît de la bouche. Et le maître n’apprenait que de ses yeux, puisque personne n’avait parlé ou prié pour lui. Certes, il l’interrogeait avec une espèce de pitié et de résignation courtoise en écoutant ses réponses embarrassées, en les arrangeant, expliquant et justifiant.

Passa ce douloureux quart d’heure ; passèrent les autres. Le garçon fut rappelé pour donner quelques éclaircissements sur son attestation de licence. Il entendit ou crut entendre Carducci, justement Carducci, en train d’amplifier et éclaircir ses explications, en les communiquant aux autres professeurs.

Cela le soulagea un peu ; mais chaque lueur d’espoir s’était éteinte quand, deux ou trois jours depuis, il attendait dans l’université la sentence que les examinateurs allaient dans quelques minutes rendre publique. Il avait honte à la pensée que quelqu’un puisse croire qu’il espérait encore et qu’il était là pour une dernière illusion obstinée. Non, non : il était bien certain qu’il n’était pas parmi les premiers six. Au maximum, on l’aurait jugé digne de l’admission.

(À ces temps-là, la loi était ainsi, la licence du lycée ne suffisait pas, comme aujourd’hui, pour entrer dans l’université. Il fallait passer un autre examen).

Mais, pour lui, c’était le même que d’être jugé indigne : parce que, sans la subvention, il devait rentrer à la maison et se laisser… vivre ou mourir ? D’ailleurs, vivre ou mourir, c’était le même pour lui.

Pourtant de bons jeunes l’encourageaient : les postes sont six… Qui sait ?

Basta : la sonnette retentit et tout le monde entra. Tous les examinateurs étaient là : la fière tête du poète se tournait de côté, comme indifférente.

 Finalement, avec ce visage sévère et serein qu’on aurait dit arraché d’une médaille romaine, tout en articulant de sa voix harmonieuse les mots, Gandino mit tout le monde en garde : « Je lirai les noms des candidats selon l’ordre de mérite. Les six premiers, évidemment, qui ont obtenu la subvention de la Mairie ». Pause.

Au garçon venu de Romagne battait le cœur ; mais seulement, pour ainsi dire, en anticipation de la palpitation qui l’aurait bien sûr secoué, juste en ce moment où le cinquième nom se séparerait du sixième.

Le premier nom résonna dans le silence de la salle… C’était le sien. En cet instant, le pauvre garçon vit un sourire étinceler. Oui, la tête du poète avait été illuminée par un sourire et tout de suite après ce sourire s’était éteint.

Oh ! Le pauvre garçon est devenu un vieil élève et pourra aussi devenir un vieux, sans doute. Il s’est trouvé dans d’autres vicissitudes, il a éprouvé d’autres joies, même si rares. Il s’y trouvera et en éprouvera encore, comme son destin voudra ; mais il n’a pas oublié et n’oubliera jamais ce sourire !

Ensuite, il sentit Carducci ressusciter et remémorer de sa tribune les âges morts et les âmes évanouies. Et, cela pourra sembler une exagération, mais ne l’est pas, il l’entendit améliorer par une phrase, par un mot, par un geste les grands poètes ; il le vit, dans son bureau, préparer, avec des attitudes de lion, les foudres lucides et mortelles pour blesser ici et là ceux qui s’affichent ennemis, non de lui, mais de ses idées ; il le vit entre les coupes mesurées improviser, avec de jeunes amis qui l’admiraient, des petits couplets, des fleurs de grâce. Il écouta de ses lèvres, dans la religieuse ombre de l’école, la première des odes barbares.

Il écouta de ses lèvres, ou plutôt de son âme jaillissante de son manuscrit, le Chant de l’Amour (1878) :

« Elle est une autre Madone, elle est une idée
Resplendissante de justice et de pitié.
Je bénis ce qui pour elle tombait,
Et je bénis ce qui pour elle vivra ».

Il l’entendit pleurer en déclamant

 :

« Du sommet de la butte alors, du cimetière,
en bas des cyprès par la verte rue,
grande, solennelle, vêtue de noir,
je crus vraiment revoir mamie Lucia… »

Il l’entendit parmi cent drapeaux, devant tout un peuple, auquel il imposa de ne pas applaudir — qui d’ailleurs ne pouvait rester dans l’obéissance jusqu’à la fin —, parler de Garibaldi mort, d’une façon… d’une voix… d’une éloquence… que jamais Garibaldi ne fut si vif qu’alors, dans nos âmes !

Combien de choses entendit de lui et vit de lui, belles, nobles, élevées, admirables, glorieuses, parfois d’une simplicité d’enfant, parfois d’une grandeur de héros, beaucoup, beaucoup !

Mais, en ce jour consacré à sa fête solennelle, où le maître reçoit une attestation de révérence, d’amour et de gratitude de sa patrie et de tout le monde civil, son vieil élève n’a pas trouvé d’autre souvenir, plus suave à évoquer que celui-ci. Le souvenir de ce sourire se complaisant de cette douleur qu’il allait apaiser, de cette vie qu’il allait conserver.

Parce que le poète, le maître, tout le monde sait qu’il est grand. Pourtant, seulement ceux qui lui vécurent et vivent à côté, seulement et particulièrement ses vieux et jeunes élèves savent qu’il est même plus bon que grand. »

Selon une note de Maria Pascoli, « … le maître [Carducci], voyant ce matin-là son vieil élève, à la fin d’une magnifique fête ineffablement suave, lui dit : “j’ai lu ton écrit. Il m’a fait pleurer. C’est tout vrai ! Tout vrai !”

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Voilà, Catherine. C’était très émouvant, hein ? Comme je te disais :

Par un babbo-frère,
on sort de misère.
Par un juste maître,
on rentre par la fenêtre.

En même temps, sachant ce qui s’est passé dans la vie de Pascoli pendant les vingt-trois ans qui s’étaient déroulés entre cet épisode de 1873 et l’article de 1896, je comprends bien les larmes de son maître. L’orphelin, même s’il avait été frôlé par la gloire, était resté orphelin. Ses nœuds de fond s’étaient encore plus resserrés, comme nous verrons.

Cependant, j’aime penser — et d’une certaine façon, j’en ai besoin —, que Pascoli ait pu jouir, de même que moi, dans la même ville complaisante et tentaculaire, pendant les neuf ans de ses alternes fortunes universitaires, de quelques plaisirs plus ou moins innocents, vivant une parenthèse insouciante, une phase moins sévère. Comme on verra, juste au milieu de ses études, il se laissa entraîner par les “mauvais amis”. Ami de l’anarchiste et socialiste Andrea Costa, il participa à des manifestations contre le « système » qui lui causèrent la suspension de la bourse indispensable pour suivre les études.

Ensuite, en septembre 1879, il est arrêté pour avoir participé à une démonstration en faveur d’anarchistes, qu’on avait jugés pour avoir manifesté en soutien de Giovanni Passannante, qui avait attenté à la vie du roi Umberto I. Acquitté, grâce à l’intervention de Carducci (qui mit en valeur ses qualités humaines et son étrangeté à tout esprit rebelle), il est libéré en décembre. Se conclut ainsi une expérience brève, mais symptomatique, accompagnée d’un sentiment d’injustice subie et de déception (une déception pas seulement individuelle, mais historique, concernant toute l’aile spontanéiste et humanitaire du mouvement anarchosocialiste et des intellectuels adhérents). Cet événement aura de lourdes répercussions idéologiques tout au long de sa vie.

Ensuite, Pascoli reprit les études que conclut brillamment en 1882, année de la mort de Garibaldi. Cette date fut décisive pour lui, car, une fois terminé avec l’université, il renia même violemment son passé populiste et de quelque façon révolutionnaire.

C’est pour cela que j’avais écrit, dans le deuxième quatrain :

Loin de la famille
Toute passion fourmille
Naïf, mais déplacé
Reniement obligé.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 30 janvier 2013 Dernière modification 30 janvier 2013.

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