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Entr’acte III/III

Chère Élisabeth Ch.,
Bientôt je fêterai les soixante ans de ce triste après midi de l’Épiphanie, où j’eus en cadeau mon premier vélo. Il était rouge et s’appelait Quadriga, comme les anciens chars des Romains. À cet âge là, même si j’étais un enfant plutôt précoce, je ne regardais pas encore de façon malicieuse les femmes en vélo. Ou bien je n’en rencontrais presque pas. Mais j’entendais à la radio, qui trônait dans le salon, cette célèbre chanson de l’époque : Ma_dove_vai_bellezza_in_bicicletta

Mais où vas-tu, mignonne en bicyclette
Toujours en hâte pédalant avec ardeur ?
Les jambes agiles, fuselées et belles
m’ont déjà mis une grande envie dans le cœur !

Dans ce dessin je raconte (un peu synthétiquement) mon état d’âme. On ne peut pas rouler trop facilement, même avec une petite bicyclette, parmi les fauteuils et les abat-jours d’un appartement au deuxième étage. D’ailleurs, à huit ans, on n’a pas la fantaisie de pédaler à vide en songeant  briser le mur d’en face.
Je fus heureux (on le voit à mon timide sourire) lorsqu’on m’amena « apprendre à aller en vélo » à la Villa Borghèse. Cependant, mon paletot et mon air incertain le désignent, j’avais sur moi une tache indélébile, un jugement terrible et définitif. J’étais notoirement maladroit, tout me tombait des mains, je passais la plupart de mon temps dans les nuages.
Pourtant, même maladroit, je faisais des inventions ou, si l’on veut, des découvertes. Je passais mes journées dans une grande chambre qu’on avait laissée presque vide de meubles pour les exigences du ménage et aussi pour les jeux des trois enfants bien vivants (tandis que ma mère devait tous les après-midi, donner des leçons privées de latin et d’italien). Je passais des journées à regarder la rue à travers les persiennes et la poussière de la fenêtre. Je comptais les voitures, je suivais le glissement silencieux du bus accroché au fil électrique, je regardais les gens se promener sur le trottoir d’en face… Un jour, c’était au début de l’après-midi, le soleil se faufilait dans notre rue pour la plupart du temps sombre, pour caresser les corniches et les tympans de ces immeubles d’une cinquantaine d’années mais déjà vieux dans l’esprit. La découverte fut, en écartant doucement un battant de ma fenêtre, de voir l’immeuble d’en face projeté tout entier, comme dans un film, sur le mur de ma chambre. Maintenant, en me souvenant de cela, de cette joie incommensurable qui se répétait presque tous les après-midi, je ne me demande pas la raison physique de ce phénomène optique. Je me demande pourquoi personne de ma famille ne partageait ma joie. Est-ce que je gardais le secret pour moi seul ?

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

C’est peut-être à cause de cette provocation de mon père, de ce sobriquet de Monsieur Hulot de la famille, que je suis devenu très adroit ou du moins habile en certaines domaines. Encore petit j’aidais mon père avocat à taper les « comparutions » qu’il devait produire en trois ou quatre copies sur une double feuille protocole. J’ai appris à conduire la voiture « regardant » mon père depuis le siège arrière et j’étais devenu un vertueux du vélo.
Cependant, mes parents étaient très anxieux et depuis l’âge de neuf ans j’habitais dans un quartier en colline, une Belleville de Rome tout à fait inadaptée au vélo.
Ce ne fut qu’en quatre vingt-treize, à l’âge vénérable de 48 ans, que j’ai osé une vraie « traversée » en vélo, songeant à Coppi et Bartali. Plus de cinquante kilomètre de Rome à la mer près d’Anzio, par un parcours que j’imaginais plat mais qui ne l’était pas du tout.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cette expérience, exagérée dans le souvenir et dans ses peines et difficultés, me donna l’inspiration pour le triste final de mon dernier roman (titré «_La_folla_di_Bordeaux_») publié en Italie il y a exactement dix ans, dont je vous propose un extrait symbolique :

Baptiste avait pris le vélo noir de Théophile, avec lenthousiasme idiot de quelquun qui a perdu, année après année, certaines facultés physiques et motrices. Sa vue s’était amoindrie, ses mains commençaient à trembler. Même si lon pouvait considérer comme une petite manie son incertitude du trait dans les dessins à main libre, il navait plus le physique davant. [] Il pédalait dans le vide au risque de tomber. À tout cela, sajoutait la vision  de son fils, plus grand que lui, saccrochant à ses jambes, en lui rendant insupportable chaque coup de pédale.
À la hauteur de S, il avait dilapidé déjà toutes ses énergies. Il se sentait las, affaibli, tandis que la bicyclette grinçait, comme si elle avait les freins bloqués.
La piste était asphaltée et lisse. Il effleura de sa main les bornes blanches avant de caresser le rétroviseur. Dans un virage en descente, très serré, la bicyclette traversa un groupe de maisons blanches en bois peint. Ne faisant quun avec son léger véhicule, en équilibre précaire, tout à coup il se sentit glisser vers linconnu. Il n’était pas en mesure de gouverner les trajectoires tordues de son véhicule-boule de feu. Il sarrêta, mit pied à terre, au risque d’être renversé par les voitures qui fonçaient à ses côtés. Il se souvint davoir dans son sac à dos des abricots achetés au marché, il en avala trois en jetant les noyaux dans le ruisseau et il remonta en selle. « Jy arriverai ! »
Maintenant, sur la route dA, il touchait à peine le guidon de sa bicyclette. Au sommet dun dos sans arbre, la mer apparut au-delà de la dune grossie et grise. Les vagues poussaient les barques en arrière avec une force retenue. Un bonheur tout simple était là, à portée de main.
Le vélo déboucha sur l’étang du T, là où Théophile avait risqué la mort. Des millions d’étourneaux virevoltaient dans le ciel éblouissant. En regardant dans leau violette, Baptiste pouvait suivre les évolutions de tous ces petits points noirs qui senroulaient et se déroulaient comme des grumeaux de terre, ou encore qui saffrontaient librement dans lair, comme autant de gants de boxe.
« Est-ce un suicide ? » se demanda Baptiste.
Cette idée lestait sa tête et ses jambes, le vélo même ne pouvait plus bouger, comme si ses roues étaient enfoncées dans le béton. Il se rappela les derniers mots quHélène lui avait adressés : « Avant dimanche on doit tout décider ».
Maintenant, il remontait péniblement une côte. Dans sa tête lourde, le visage de son fils revint : Théo courait davant en arrière, en décrivant des ellipses toujours plus larges et détendues. Puis,  sans aucune raison visible, il perdait le fil et s’élançait dans une direction quelconque. « Il rentre toujours à la maison » réfléchissait Baptiste « Mais à quelle heure ? »
Il ne réussit pas à éviter une flaque qui cachait un trou plus profond. Dans cette continuelle alternance physique et mentale, tout changement de paysage, chaque incident de la jambe, du genou ou de la tête pouvait lui placer devant les yeux soit Théophile soit Hélène, sans aucune logique.
Dun coup, il ressentit une inexplicable raideur des jambes, ne faisant plus quun avec les pédales et le lourd squelette de son vieux vélo. Il essaya de rassembler toutes ses forces pour y arriver. Le vélo sursautait, penchait dangereusement dun côté, semblait se casser en deux. Il devait alors mettre un pied par terre en accusant un douloureux contrecoup : « Toujours ce sacré genou ! »
Quand il shabitua à la douleur, il prit à marcher à tout va. Dans cet état de grâce, il eut la sensation quHélène était là, appuyée sur la barre supérieure de son héroïque vélo. Sa tête blonde s’était logée dans le creux de son épaule. Les rondeurs molles dHélène épousaient les siennes. Il pédalait avec circonspection, en dirigeant les petites mains dHélène vers son membre dressé qui était devenu plus dur que le cadre de sa guimbarde.
Heureux de cette fantaisie, Baptiste voyageait déporté sur un côté, ne faisant quun avec sa bicyclette. Il était aux anges avec cette position tout à fait inconfortable, mais la route commença à monter. Il était sur le point de descendre de son vélo, résigné à continuer à pied, lorsque la roue avant risqua d’écraser un petit rouge-gorge raide mort, avec les deux pattes soulevées vers le ciel. À ce moment-là, des griffes de fer et des ailes noires lui enveloppèrent les épaules. Mais il trouva la force désespérée de repartir.
Maintenant, il courait sur une digue blanche. Il devait rejoindre coûte que coûte Théophile, qui s’était enfui sur la route dArcachon. Mais il était convaincu quil était en train de rattraper Hélène et avec elle la vérité, le pardon et la paix. Sa bicyclette cahotait. Par-dessus les hautes cimes des pins, le ciel était sombre. Il faisait presque froid, tandis quavant il faisait chaud, lorsquil était parti comme par défi, sans faire des préparatifs, en proie à une crise de nerfs.
Hélène lui avait téléphoné, espérant quil y aurait le temps de larrêter.
Tu vas en voiture ? 
Non, je vais en vélo, Théophile a pris ma voiture.
Cette situation m’énerve, avait soufflé Hélène.
Malheureusement, je ne suis pas riche.
Mais cela na rien à voir avec la richesse
Le vélo avançait très lentement. Il semblait impossible darriver à destination. Cependant, Baptiste n’était pas seul dans son entreprise : une foule de gens tourmentés laccompagnait, tandis que les événements proches ou lointains se transformaient facilement en daffrontements de fantômes

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Voilà, orphelin de cette littérature qui coule autour d’un gouffre sans jamais s’arrêter, je m’accoude à la petite terrasse attachée à la salle à manger de l’appartement de ma tante Augusta, à Rome. Je me plonge dans l’air parfumé de pin et d’asphalte où je retrouve encore une fois Sogliano. Non, la tante Augusta, même si elle a connu et aimé tendrement nos cousines de Romagne, n’est jamais venue à Sogliano, elle ignorait bien sûr la balustrade dominant  le Rubicon et aussi le muret tristounet — d’où se voit San Marino et d’où les gens du pays contemplent les étoiles tombantes du X août — longeant le boulevard périphérique autour du pays, déjà existant au temps de la visite de Pascoli aux deux sœurs (1882). Mais, probablement, je lui en parlais beaucoup, si l’on considère que ce « terrazzino » au rez-de-chaussée (qu’à Paris on appellerait petite terrasse ou grand balcon), imprégné jusqu’à sa moelle de la personnalité unique d’Augusta, à ce pouvoir de me déplacer de but en blanc d’ici à là…

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Ce fut en 2004, il y a presque dix ans. En regardant cette photo jaunie du « terrazzino » d’Augusta, j’eus la pulsion de dessiner une rue montante, une balustrade et une espèce de panorama. Un dessin très succinct… Est-ce que je pouvais prévoir, alors, encore à Rome, plongé comme je l’étais en des problématiques de l’existence et du travail tout à fait différentes, j’aurai « noté », pour les reprendre après, les vicissitudes de Pascoli à Sogliano, la seule histoire un peu structurée qui pouvait donner de la substance réelle à mes rêveries à rebours ? Je crois que non.
Mais, alors, pourquoi cette espèce de pantin ou d’épouvantail mort sur le côté droit de la pente ? Etait-ce moi, le mort foudroyé sur la route de Damas, c’est-à-dire dans le lieu-clé de mon imaginaire familial et patriotique ? Ou alors…
Non, je vous l’avoue Élisabeth, je ne connaissais pas assez bien, à ce temps-là, toute la poésie de Pascoli. J’ignorais complètement ce merveilleux texte de « L’âne » qui, à lui seul, a la possibilité de nous entraîner comme dans un film, dans une voiture traînée par deux chevaux et voir, à travers son regard poétique, le paysage se transformer, prendre de la profondeur, se perdre dans les petites fumées des  chaumes brûlées ou dans le brouillard gris d’un après-midi suffoquant…
Juste ici, à la hauteur de cette balustrade stylisée et anonyme, la voiture publique reliant Savignano à Sogliano, dût s’arrêter. Une charrette empêchait le passage. L’âne, juste un peu interloqué, attendait tranquille. Mais, Pascoli au contraire, s’agitait. Car, sur le siège de la charrette un homme bien connu dormait. Il n’était pas mort, mais dans l’esprit du poème, la brusque interruption d’une longue péripétie pour vendre le poisson tout au long de la route collinaire n’est pas normale. Même si Schiuma (Écume) a trop bu et s’il a aussi profité pendant son vagabondage de la proverbiale hospitalité des gens de Romagne.
Cet homme lourdement endormi, juste en face de la maison de mes parents de Sogliano, rappelle à Pascoli son père Ruggero, plongé brusquement dans la mort indolore sur une charrette tout à fait semblable à celle de Schiuma. Ruggero Pascoli était sur la via Emilia, il se déplaçait de l’ouest vers l’est, ayant le dos au soleil couchant. La charrette de Schiuma, arrêtée sur une des route affluentes de la via Emilia, se trouvait à la même heure sur cette ligne de frontière entre la nuit précoce et cet unique rayon de lumière aveuglante venant du Rubicon…
Voilà, ma chère Élisabeth, les trois jours que les juges suprêmes m’ont accordés sont terminés. Un nouveau pape est monté au seuil de Pierre. Il vient d’Argentine et va assumer le nom gentil et promettant de François… Donc, je vous remercie de m’avoir accueilli dans ces limbes des #vasescommunicants pendant un temps qui est allé bien au-delà d’un seul premier vendredi du mois ! Je reprendrai, bientôt, mes péripéties romanesques autour d’une table que maintenant je vois menacée par une multitude de gens en quête de notoriété. Est-ce qu’ils attendent l’arrivée du cameraman pour une nouvelle photo ? Ou alors se prennent-ils, au contraire, pour des employés en queue dans un libre service ? Je ne sais pas. On verra. D’ailleurs, le mur que nous avons jusqu’ici essayé de contourner ou de briser du regard aux rayons « x » semble de but en blanc disparaître comme celui de Berlin. Je ne sais pas si c’est un miracle, une bonne chose. Mais je ne veux pas m’en inquiéter : « Pour moi, le Mur, il n’y a plus de raison pour rester ici. Donc, ayant terminé ma partie, voilà que le Mur s’en va » (libre traduction du texte de William Shakespeare que vous-même m’avez gentiment rappelé).

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14  mars 2013

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