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001_venezia II sur VIII part_740

Giovanni Merloni, 2013

Venise III/VII (chapitre VI,14, Carrosse n. 1, Testamento immorale, p.82-91 Manni Edizioni, Lecce 2006)

Une lointaine mi-août
dans la cohue
de la gare
on cherchait une place
(mois Amas d’os, tu Puce)
sur deux pachydermes froids
alignés sur le même quai.
Tu partais au sud:
il y avait le mot NAPLES
et je me dirigeais au nord :
mon mot c’était VIENNE.
On t’attendait bien sûr dans l’île,
moi je serais inconnu à Venise.

Oui, un quinze août
caressé par le vent
et ce nœud à la gorge :
« Et si le tambour
du Grand Hôtel Terminus
se mettait à tourner
à une vertigineuse vitesse
provoquant doucement
un mélange des gens
qui vont et  viennent ?
Par hasard à ta place
sur le train d’en face
(du moins en août)
pourrait se faufiler
une silhouette similaire
de longs cheveux à caresser
en plus d’une mimique faciale
à la tienne égale !
Pourrait-il le destin
se tromper pour une fois
en plaçant près de moi
sur le train
au lieu d’une tête d’hôpital
ton minois original ? »

002_finestra 740

Je parlais, peut-être
(ma voix s’éteignait)
mon wagon partait
le premier. À la dérive
dans la mer véritable
ton wagon fend l’écume
silencieusement.
Me semblent être des plumes
tes cheveux dans le soleil
douce ta voix aiguë
ne hurlant que trois mots :
«Venise pue !»

Mon train dépourvu
de futur et de passé
se dandine, circonspect
de rail en rail
d’aiguillage en aiguillage
en abandonnant  Rome.
Tant mieux, tant mieux
le « non » insupportable
du train qui part
est moins désespéré
que le « plus jamais » inexorable
(sans art ni part)
d’un coup de fil
crûment coupé.

Brusque et absent
le train me ballotte
jusqu’au point où je ne trouve
(opiniâtre, anguleux)
la position rare
dans l’engrenage :
presque mort je m’allonge
dans le berceau en œuf
savourant un voyage
souriant et piteux
comme un costume nouveau.
« Mais, qui va me consoler ? »
Désormais, je ne peux plus
sauter en bas du train
revenir à la gare
t’enlever rageusement
de ton engagement,
désormais je n’aurais
plus le temps. Toi
tu me scruterais ébahie
depuis le wagon parti
ou bien  d’une autre vie.

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Tant bien que mal balancé
(désormais aux alentours
de Saxa Rubra)
dans ma poche je découvre
ton chapelet d’ambre
emprunté cette nuit
où je te donnai une raclée.
Incrédule, enivré, j’ai écarquillé
les yeux et les oreilles
en lisant sur ta bouche
une hideuse comptine.
« L’Italie est longue,
une rallonge électrique
au milieu de la mer,
j’apprends à naviguer
sans toi, sans ton pas
et sans tous les appas
de tes paroles rares.
Tu t’obstines à voyager
sans jamais te persuader
que tu n’atteindras jamais
le but de ton aller.
Ne pas savoir attendre
est la règle principale
pour un être animal
déplacé et brutal
comme toi, mon ami.
C’est pour cela que je te cède
et jamais ne me concède.
Une exception imprévue
est ton être pensif
impulsif et spirituel
est ton train fantaisiste
rarement arrêté dans une gare.
J’aurais pu bien t’attendre
dans la clarté lunaire
mais, oubliant l’exception
– tout en embrassant la règle –
tu as eu trop de fringale
en voulant m’étreindre
dans cette petite cabine
au milieu des moustiques.
Tu disais : je te veux
Ambre Ambrine Ambre belle
dans le jardin du roi.
Tu n’as pas su le faire
tu m’as fait peur
mais j’ai eu l’idée belle
de hurler sans hésiter :
Ve-ni-se ça pu-e !
Ve-ni-se ça pu-e !
Ve-ni-se ça pu-e !»

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Ambroise en miettes, taquine
comme une lame de rasoir
agréable comme une cigarette
par mon invitation ahurie,
je t’aurais de près serré
dans cette chambrette ambulante.
Tu n’es pas venue,
quelle défaite !
Pourquoi je ne t’ai pas forcée ?
Pourquoi tu n’es pas ici avec moi
au lieu de tant parler ?
Avais-tu vraiment l’envie
de démystifier
mon incertain voyage
entre le nord et le sud familial,
entre mon être
et mon paraître ?
Je veux me convaincre, Ambre de bise,
que j’aimerai Venise
pour la forte odeur d’égout
dans les canaux à l’ombre
sans oublier Bologne
et ses arcades sombres.

La patrie de Romagne
(partie, hélas, à l’heure)
se découvre heureuse
dès qu’on l’a dissociée
de cette assez compliquée
famille napolitaine.
Mais, durant le voyage
je prends enfin courage
je cesse d’être otage
aussi bien de ta règle
que de ton exception.
Quant à moi, je n’éprouve
aucune répulsion
envers l’odeur de lagune :
un prétexte vraiment incapable
de m’arrêter
si j’avais voulu me jeter
à l’eau avec mon amour fatal.
Je comprends, à présent
que tu étais jalouse
même plus que la normale
de mes envies banales.

Ambre-film
Ambre-rataplan
Ambre-tambour-battant,
enfant têtu
seul et au désespoir
je cheminais dans Venise
animé par le caprice
de te traîner accrochée
obéissante et triste
comme une cravate
chiffonnée par le vent.
Je destinais à toi seule
tous les jours de tout un mois
les ruelles et les églises
et ces ponts de pierre
et l’envie d’y camper
de m’étendre à terre
en feignant de jouer
de la guitare.
Il y avait toujours
une place pour toi
parmi les ombres et le soleil
sur la terre et sur l’eau
(trouble et stagnant
miroir géant).
Il y avait un souffle
de véritable mer
égal au tien
dans les nuits solitaires
parmi d’heureux amoureux
dans le dernier bateau
vers le Lido.
Tu m’écrivais : «Je ris
tout en léchant des glaces.
Derrière les luminaires,
est apparue la lune,
là- bas, près de l’embarcadère
sous l’étoile fixe
la mer c’est une lagune ».

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Ambre-île
je t’ai jouée même aux dés
aux échecs et trésette [1]
au cours de quarante ans
longs et vides
sans jamais plus tes grimaces.
Je préfère regarder au dehors
le couchant des émotions
mais s’ajoutent des ardeurs
des présages  de douleurs :
C’est toi qui chantes cette chanson ?

« Maître, si aujourd’hui
tu me fais l’amour
et quarante ans après
je tombe amoureuse de toi
comment pourrai-je combler
tout ce temps
désormais passé
sur le rail mort et oublié ?»

Ambre tu es une ombre
heureuse ou malheureuse je ne sais pas.
Réveillé et aveuglé
par le premier soleil, je ne sais pas
deviner mon état
malheureux ou heureux.
Disparaît en sens contraire
bondissant invisible
sur les pierres blanches
le déchirement solitaire
et vraiment indicible
d’avoir été grégaire
en te croyant imprenable.

Lorsque je me complaisais
dans le chagrin de te perdre
je ne connus d’autre balançoire
que le bourdonnement crissant
du fer sur l’écorce
grise et bleue de la mer.


[1] Jeu de carte traditionnel italien.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 juin 2013

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