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Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 7 juin 2013 par François Bonneau dans L’irregulier, son blog très suivi. Voilà ce qu’avait écrit François Bonneau :
Ce mois-ci aura été rythmé par les échanges avec Giovanni Merloni, dessinateur et écrivain qui m’épate, et avec lequel les échanges auront été sincères, fournis, agréables… Bref l’essence des Vases Communicants. Encore merci Giovanni.
Le propos des Vases communicants est dû à l’initiative lancée par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis).
Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.

Giovanni Merloni : West side story

Les divers endroits du monde se ressemblent. On pourrait tout étudier sur une carte, s’aidant avec des livres de toutes sortes. On pourrait réussir à assimiler et à renfermer dans le cœur de la mémoire ces mondes nouveaux, faits d’inconnues lumières et d’inconnues distances qui pourtant rentrent tous, sauf rares exceptions, dans le jeu de cette civilisation qui photographie, enregistre, commente et compare. On peut aussi bien s’aider avec l’expérience d’autres lieux similaires. Par exemple, la Bretagne a bien sûr plusieurs points en commun avec la Galice espagnole, la Cornouaille anglaise et aussi la côte ouest de l’Irlande. Ou alors les fjords de Norvège devraient avoir affaire pour certains aspects avec les rìas du Cap Finistère…

Mais, vraiment, je le jure, jusqu’ici je ne sais presque rien de mon correspondant qui s’appelle François Bonneau. Je connais un peu ses écrits, je suis resté fasciné aussi par le titre de son blog, « L’irrégulier », qui me l’a rendu immédiatement sympathique et dont j’ai lu quelques textes qui m’ont touché. Je sais qu’il est professeur (je crois de lettres, dans un lycée) et qu’il va bientôt se marier dans le sud de la France. Mais je ne sais pas du tout où il habite et travaille physiquement. Est-il un homme du sud ou du nord, du nord-ouest ou du sud-ouest ? Il ne me l’a pas encore dit, moi je ne le lui ai pas encore demandé. Quand il me le dira…

Dans l’esprit des vases communicants, je lui ai envoyé quatre dessins, ayant des raisons et des histoires condensées dans de titres que j’espère cohérents. Il m’a envoyé plusieurs photos, parmi lesquelles j’en ai choisies quatre.

Nous nous sommes engagés, dans nos contacts par mail, à exprimer ou raconter quelques choses que ces images échangées vont nous suggérer… Peut-être, mes dessins aux sujets contraignants obligeront François Bonneau à s’en dérober, en se sauvant dans une pure abstraction ou dans une histoire paradoxale et « irrégulière » comme j’en ai lues et appréciées dans de précédents vases communicants et dans son blog.

Quant à moi, je pars dans une dimension tout à fait opposée. Il m’a envoyé des photos magnifiques, qui catapultent une réalité aussi attirante qu’inconnue sur la paresseuse agitation de mon ordinateur parisien.

Peut-être, François Bonneau imagine que je connais déjà ces lieux et qu’il considère comme escompté que je sache ou devine aussi facilement si ces endroits font partie de son univers quotidien ou, au contraire, s’ils sont, des lieux éloignés pour lui aussi comme pour moi : des lieux où il se rend rarement où qu’il n’a vu qu’une fois, au moment d’en prendre ces superbes et intelligentes photos.

Mais je préfère comme ça, avancer à moitié aveugle, sans rien savoir, procédant par hypothèses. Mon histoire sera ainsi nourrie par cette découverte incertaine, tandis que mes mots se mettront en marche ou s’arrêteront au fur et à mesure qu’un itinéraire ou une réflexion se déclencheront…

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J’arrive maintenant. J’ai débarqué étourdi et endolori au petit matin. J’avais besoin de lacets pour mes chaussures et je voulais me désaltérer avec de l’eau de robinet. Mais, tous les bars, magasins et  boutiques près de l’embarcadère étaient fermés. Je me suis demandé si c’était dimanche. Il n’y avait personne. L’unique soulagement pour moi était les inscriptions des affiches et les enseignes des locaux fermés. S’il y avait quelqu’un, il parlerait bien sûr dans ma langue… c’est-à-dire dans la langue que je parle désormais depuis des années… Il fait beau, la journée pourtant s’affiche rigoureuse. Le vent… de l’ouest (que je reconnais grâce à mon expérience d’ancien marin, rien qu’en léchant l’index pointé vers le ciel) a nettoyé le ciel et maintenant le soleil me caresse le cou. Mais il faut bouger. Je me déplace circonspect dans ces ruelles inanimées jusqu’au moment où je vois cet œil rétroviseur au coin d’une usine apparemment abandonnée. Dans le miroir, cerné par des lignes diagonales noires et blanches, le ciel assume une couleur plus foncée. Un bleu cobalt entoure gentiment deux maisons attachées et probablement unies à l’intérieur dont celle de gauche affiche un solide toit en tuiles rouges, tandis que l’autre, en retrait vis à vis de la rue, se dérobe un peu derrière un jardinet assez dépouillé et un escalier prétentieux. Sa ligne de ciel d’ardoise, évoquant une église de campagne, fait ressortir en évidence une mansarde à l’étage. J’y vais ?

Une fois rentré, je devrais me présenter. D’accord, je ne suis pas un forçat, et celle-ci ce n’est pas la résidence de l’évêque de Digne. Mais serais-je digne de ces villageois aux rythmes tranquilles ?

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Où ont-ils finis les coups de pied dans le cul ? En Italie, où je faisais auparavant mon petit cabotage, des restes de cirques arrivaient toujours dans les villages de la côte de Calabre (Joppolo, Coccorino, Coccorinello, Nicotera et Tropea). Je dis « restes » parce que j’imagine de féroces litiges entre les membres de ces familles d’artistes touche-à-tout qui aboutissent à une sorte de spécialisation dont  personne n’a pas vraiment voulu. Donc quelqu’un se prend l’éléphant, tandis que d’autres essaient de profiter du rideau et de la piste nue et crue et d’autres encore héritent du manège. Celui-ci que j’examine maintenant, semble complètement dépourvu des longues chaînes de fer auxquelles j’ai l’habitude de voir attachées de petites chaises sans dossiers ni jambes… Celui-ci n’a pas une gueule de manège, même si la décoration de la vrille est très jolie. Je suis sûr que là-dedans ne se cache personne, ce serait dangereux avec tous ces engrenages de fer… J’aimerai voir s’il y a une petite porte. Parfois, dans ce minuscule cagibi on garde des petits trésors. Un vieux gramophone, par exemple, avec des disques des années cinquante et soixante… et cette musique légère de Temps modernes : « Je cherche après Titine, Titine ô ma Titine, Je cherche ma Titine et ne la trouve pas… »

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Je me suis tellement baladé, dans cet endroit désert, sans rencontrer personne ni animaux, ni traces de quoi que ce soit à manger ou boire, que je me suis convaincu qu’il y a quelque part un robinet avec une énorme vanne. Ce robinet a été fermé et verrouillé par les négateurs de la vie. Car je considère comme très improbable l’hypothèse que les gens soient partis en vacances. Oui, d’abord j’avais imaginé que les habitants d’ici eussent abandonné toutes occupations pour monter sur une arche de Noé et s’exiler dans une île avec tout le bien de Dieu qu’ils auraient égoïstement emprunté partout. J’ai abandonné cette piste quand je me suis souvenu d’un bruit gigantesque que j’avais entendu la nuit dernière, lorsqu’on se demandait si ce noir imprégné d’épais brouillard aurait duré encore un jour. Oui, là-dedans je n’étais pas seul. Et maintenant, je ne comprends pas. Ici je suis seul, les pieds nus, les chaussures enfilées dans les poches, le froid mou du sable caressé par la lumière d’un après-midi de cauchemar.

Je m’approche du tracteur  qui semble m’attendre, vide et pourtant prêt à partir, comme un astronef…

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Un tableau sans personnes, c’est comme un livre sans paroles. Je rencontre de plus en plus des difficultés à m’exprimer dans ce vide. Cela a l’air d’aller vite. Un seul jour s’est écoulé. Le ciel est vide d’oiseaux, la mer est vide de poissons, il n’y a plus de moules ni d’algues accrochées aux chaînes rouillées.

Je songe pour un moment à la déception de Napoléon quand il s’est trouvé dans la ville de Moscou, vide et brûlée. Mais ici on est déjà à la retraite de Russie. Une retraite pourtant à l ‘apparence agréable. On va mourir dans un désert qui n’est pas vraiment le véritable désert, dans une solitude polaire où quand même les pieds gelés trouvent encore le réconfort de la terre nue… Ou alors je reviens au tracteur abandonné et je profite de ce silence pour écrire une lettre à François Bonneau… Cher François, au commencement de cette histoire de vases communicants, en songeant aux photos que tu devais encore m’envoyer, j’avais esquissé dans mon esprit un thème « géographique » que je porte en moi depuis toujours. Le thème d’une course impossible dans la direction où le soleil tombe (ou se couche). Une course essoufflée pour empêcher au soleil de se coucher, pour que le soir s’éternise. Cette idée du « couchant redoutable et fascinant à la fois » (dont je ne suis ni le premier ni le dernier è m’imprégner) ne fait qu’un, dans mon imaginaire, avec l’attraction pour cet « ailleurs » qui se trouvait, à l’origine, sur le nord-ouest vis-à-vis de Rome (ou de Naples) et maintenant est sur le sud-ouest vis-à-vis de Paris. Mais, je ne pouvais pas m’attendre à une télépathie pareille. Car en fait les photo que tu m’as envoyées, symboliques et romantiques à la fois, m’ont littéralement transporté, en quatre déclic, dans un lieu qui m’enchante et m’emprisonne en même temps. C’est peut-être dû à la force des vases communicants. Penses-tu qu’il y a une possibilité de m’en sortir en dehors de la mort ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 juin 2013

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