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Liberté chérie, un film de Mika Gianotti

Dixième création de Mika Gianotti — qu’elle a produit avec la société qu’elle a créée, Act Media Diffusion et Les Films d’un Jour —, Liberté chérie c’est le deuxième film de Mika Gianotti que j’ai eu la chance de voir. Dans celui-ci, comme dans le précédent (« Zones d’ombre », avec Dominique Schaffhauser), le thème philosophique qui est au fond assume bien sûr le rôle de protagoniste.
Dans « Zones d’ombre » c’était d’abord question de l’exercice de la justice, entraînant au cours du film plusieurs questions sur le sens profond d’une « justice juste » par rapport à la nature humaine et au besoin de justice de chacun.
Dans « Liberté chérie », sur un canevas de départ extrêmement ouvert, des gens sensibles aux questions de liberté et aux Droits de la personne (Iza, Horacio, la Famille Brajtman, Eloïse, Tatiana et le dessinateur « humaniste » PIEM) s’interrogent sur les questions universelles de la liberté, face aux droits plus fragiles et vulnérables qui sont toujours menacés, dans la vie de chacun. Au passage de moments critiques inévitables — comme la mort ou la vieillesse, souvent accompagnée par des limitations plus ou moins graves. Mais aussi au passage de traumatismes évitables, comme l’avortement, les ruptures familiales et amoureuses, la perte du travail et cetera.
D’ailleurs, dans ce film-essai, même plus que dans les précédents, on est amenés à considérer combien la liberté pour s’enraciner vraiment dans une société a besoin de la vérité (vérité indispensable dans une idée de « justice juste ; vérité qui devient carte de tournesol de toute proposition ou déclaration de liberté).
« La liberté ce n’est pas se sauver au sommet d’un arbre »,  comme chantait Giorgio Gaber dans les années 1970, « la liberté est dans la participation ». Participation qui devrait conjurer toute exclusion.
Car une société libre est surtout une société qui n’abandonne à eux-mêmes les gens ni les animaux.
Emblématique à ce propos est le final extrêmement dramatique et apparemment sans espoir de l’euthanasie d’un chien « au bout du rouleau ». L’exemple de l’animal « aidé à mourir » rentre dans une vision positive et humaine d’une société qui se charge de l’accompagnement des êtres qui ont perdu leur autonomie et, en mourant avant de souffrir — sans qu’il y a ni espoir de survie ni raison aucune — profite aussi d’une mort assez digne.
Paradoxalement les rôles se sont inversés entre l’homme et l’animal qui lui est le plus proche, jusqu’ici ce sont les humains qui meurent comme des chiens…
Ce serait incomplète ou déplacée une analyse des films de Mika Gianotti — et de ce dernier « Liberté chérie » en particulier —, qui se passât de cette conception universelle et solidaire de la liberté.
Cependant, j’ai vu dans ce film, j’ai entendu dans la voix de personnages qui se sont fait connaître et aimer, quelques chose d’encore plus universel que la justice et la liberté même, des valeurs qui risqueraient de se figer dans une espèce d’abstraction en dehors de nous, s’il n’y avait pas de sens dans l’existence. S’il n’y avait pas de volonté et de but.
« Aller jusqu’au bout du bout ! » Voilà le message de fond qui relie dans un sentiment commun tous les personnages qui animent dans le film une véritable « discussion sur le sens de la vie » qui n’est pas un hymne à la pure rationalité ni à la « prise de distance » vis-à-vis des cauchemars, tabous ou faux idoles qui seraient en nous avec le seul but de nous paniquer.
La liberté que Mika Gianotti revendique c’est surtout la liberté de dire non, la liberté de suivre nous-mêmes. Et, plus en général une valeur qu’on ne doit pas coincer dans une dimension individuelle, un droit que toute une société doit partager.
Et aussi dans la façon de tourner ce film-documentaire la réalisatrice opte pour un critère de liberté : d’abord elle pose aux interlocuteurs choisis les multiples questions essentielles sur le thème, ensuite elle filme-enregistre leurs réactions de manière décalée dans le temps, pour se donner et donner au public un temps de réflexion. Dans une récente interview que j’ai lue sur le web, elle s’explique : « Je voulais que ce soit un film où chaque mot compte, en quelque sorte. On était sur une réflexion importante, profonde, quelquefois enfouie, qui nécessitait du temps pour émerger. On ne filmait pas la réponse spontanée. On reprenait le lendemain, le temps que s’approfondisse la pensée. »
Je crois que ce ne soit pas un hasard si cette excellente réalisatrice a choisi pour Iza, le personnage principal du film, une ancienne copine des temps glorieux du théâtre Aleph.
En fait, nulle volonté ne se déclenche sans une rêverie quelconque. D’ailleurs, pour atteindre des bribes de liberté, il faut toujours avoir envie de vivre, être capables d’entretenir notre volonté de vivre. Et la rêverie qui coule sous les pont de cette difficile liberté contemporaine se relie forcément à la mémoire des années des expériences heureuses et des choix primordiaux.
Même une réalisatrice à l’esprit objectif et rigoureux — essayant toujours de s’effacer derrière le filtre du récit, du reportage ou de l’essai — a besoin de relier sa propre volonté d’aller « jusqu’au bout du bout » à la première étincelle qui a fait déclencher son talent d’ouverture humaine et sociale.
C’est le plateau du théâtre Aleph, où elle aussi a joué et appris pour la première fois le sens et la valeur inestimable de la vie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 juin 2013

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