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Si je devais couper d’emblée le fil de mes engagements, de mes entêtements en forme de cercle vicieux ; si je devais lâcher prise du jour au lendemain — pas nécessairement pour partir ou mourir —, que ferais-je pour occuper le minuscule laps de temps que le destin va pourtant m’accorder, j’espère, entre une activité et l’autre ?

Je répéterais une ritournelle par cœur… « Deux et deux, quatre ; quatre et quatre huit…» … ces vers magiques, hantés par l’oiseau-lyre. Ou alors, de façon plus prosaïque, je me mettrais à compter. En repartant de zéro…

Je serais sur le pas de la porte. Une porte étroite, évidemment. Depuis cette porte, selon le programme imprimé sur un tract minuscule, je dois traverser un grand espace ensoleillé, juste le temps de ressentir la gêne pour la chaleur insupportable et la disparition de l’ozone, le temps d’avoir envie ou d’éprouver l’urgence d’entrer dans une autre porte, en forme de roue, grande comme celle de l’hôtel Ritz, ou petite comme la roue mystérieuse de l’abbesse du couvent de Sogliano al Rubicone…

Je ne peux tout dire de ce qui s’est passé dans cette roue : une vie entière, condensée en quelques secondes ! Un passage assez sombre, très étroit. C’était l’ombre de Jérôme qui me poussait vers Alissa, entre-temps verrouillée dans une maison en forme de tombeau de famille. Dans ces vingt-six secondes, longues comme vingt-six siècles, je me suis pourtant amusé, traversant à nouveau des moments de ma vie passée. Des moments surtout physiques. J’aurais dit des moments où une force particulière me possédait. Cela, surtout quand j’étais enfant de quatre ou cinq ans. Je ne connaissais pas la signification de toutes les paroles qui s’étalaient devant moi, et pourtant des énergies énormes me lançaient en avant, avec cette hâte furieuse de vivre jusqu’au bout, même en sachant que je n’aurais su rien maîtriser de ce que je sollicitais… Dans cette roue en forme de bourrique ou de catacombes, je crois avoir été frappé par un coup de balai mouillé sur le cou et que j’ai traversé depuis d’infinies coulisses bandées de miroirs déformants… J’ai dû marcher sur un fil suspendu sur les toits sombres de Rome… Heureusement, au bout de ce fil, il y avait une petite femme qui m’a tendu la main. Elle n’avait pas la force de m’attirer vers elle, donc on a sommé nos faiblesses avant de tomber, ou plutôt de rouler vers le fond d’un trou noir.

Voilà ! C’était un rêve, l’antichambre d’un cauchemar qu’une sirène dans la rue a brusquement interrompu, juste au moment où cette femme très gentille (peut-être Marilyn, ou l’incontournable Lollobrigida) était en train de me fredonner, sur un rythme brésilien, qu’il fallait remonter à rebours, comme les écrevisses, en commençant par la lettre « Z »…

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Mon professeur à la fac d’architecture s’appelait Zevi, Bruno Zevi. Il fumait la pipe, portait une cravate à forme de papillon, avait une voix retentissante et unique, très adaptée à son rôle dans l’université. Il était, avec Ludovico Quaroni, un des deux phares de notre athénée, celui qui avait passé des années aux États-Unis, en y connaissant de près les œuvres de l’école de Chicago, de Sullivan à Mies van der Rohe pour revenir en Italie, après la Seconde Guerre, avec une sincère passion pour Frank Lloyd Wright.

Je ne pourrais pas oublier ces leçons spectaculaires, avec trois écrans sur lesquels s’alternaient des images claires, efficaces, touchantes parfois. Il nous racontait l’architecture moderne en forme de film d’avant-garde, dans lequel, élèves ignorants et récalcitrants, nous avions le rôle de purs figurants.

D’ailleurs, le premier jour, le doyen de la fac nous avait reproché d’en être trop : — vous êtes cinq cents !

002_1968_provino_010 740Vous avez vu, ci-dessus deux photos de l’examen d’histoire de l’architecture où j’étais provisoirement en spectateur. Un examen agréable, vous diriez, situé juste à l’issue de cette merveilleuse transmission d’expériences et d’images. Au contraire ! Pour rentrer dans les règles établies dans l’ancien plan d’études, l’objet de l’examen n’était pas Wright ou Le Corbusier, mais Palladio et Michelangelo. Des œuvres et des créateurs absolument uniques, bien sûr. Mais là, dans le chaud de juillet, l’angoisse montait lorsque se confrontaient le manque d’enthousiasme d’étudiants obligés à un apprentissage livresque et la frilosité aristocratique du professeur, qui semblait parfois vouloir se punir de ses passées prodigalités.

Heureusement, au bout de la table, il y avait Paolo Marconi, architecte de grande valeur lui aussi, qui, tout en ricanant pour nos réponses déplacées, ne dédaignait pas de nous aider, en se transformant en souffleur invisible.

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Ce fut en occasion de rencontres comme celle-ci que mon auto-estime a touché le Zéro. Ce jour de juillet 1965, le soleil était peut-être au « zénith » et quelqu’un, non content d’avoir provoqué la « zizanie », avait essayé aussi de me convaincre sur les avantages d’une vie à « zigzag ». Une chose est bien probable : après la séance décevante et le vote modeste, j’ai sûrement descendu la colline à côté de la Galleria Nazionale d’Arte Moderna, j’ai frôlé la statue équestre de Simon Bolivar (qui ne commence pas par « z »), avant de me faufiler dans la cage des babouins du « Jardin zoologique », juste à côté. Heureusement, je n’étais pas seul. Avec moi, Zorro, il y avait mon inséparable et infidèle Zazie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 juillet 2013

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