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Pendant mes voyages en Italie qui se déroulent de plus en plus rarement en voiture, encore plus exceptionnellement en avion, il m’arrive de me laisser prendre petit à petit par des réflexions bizarres, des rêveries aussi volages que je les oublie toutes facilement, avec un mélange de regret et de remords.  Car je sais qu’au fond des suggestions farfelues et des images souvent imprégnées de culpabilité il y a un petit chagrin ou une grande douleur qui voudrait être pris en charge…
Quel mot ! Pris en charge. Comme si dans un rêve ou cauchemar, venant bien sûr d’une vie contrariée et pleine de souffrance, il pouvait y avoir une intention, une volonté. Comme si à travers ces espèces d’hypnoses une personne autre vis-à-vis de moi frappait à ma porte pour me poser de graves questions ou pour me solliciter à agir ou réagir, à donner peut-être un différent cours à ma vie.
Un combat confus se déclenche, comme dans une bataille d’antan : d’un côté les mots venant à ma rencontre depuis l’Italie. De l’autre côté, les nouveaux mots, péniblement appris au cours de ma première installation à Paris…
Je dors à moitié dans le train qui vient de laisser Chambéry et maintenant avance au trot vers Turin. Je suis le paysage courant au-delà de la vitre, les plaques indiquant les villages de montagne qu’on frôle sans faire de bruit : Modane, Oulx. Les noms sont français, en deçà et au-delà de cette agréable frontière. Ces noms n’échappent pas, dans mon attention distraite, à leur primordiale fonction de scander précisément le rythme de mon rapprochement. Cependant, je suis plongé dans une drôle de bataille dont je ne connais pas en avance le vainqueur. J’imagine bien sûr une bataille tout à fait traditionnelle, avec les canons et les fusils, avec les généraux qui contrôlent avec leurs longues-vues les affrontements depuis des terrasses creusées dans les collines. Je peine à me frayer un passage parmi les amas de morts et les fumées blanches et bleues. En éventant un drapeau baigné de sang, un mot italien avance : Testament immoral. Je le trouve anachronique. Un livre de rébellion contre soi-même, peut-être.

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Sur le front français, entouré de troupes beaucoup plus serrées et mieux rangées, avance le mot Truc. La réponse immédiate est le Trouble et une ébauche de Tempête à la Rossini. Comme dans la bataille de Waterloo décrite par Stendhal et Hugo, je rencontre des charrettes submergées de corps, mais aussi quelques courageux qui ont perdu le nord. Celui-ci n’est pas le père du Marius des Misérables qui se sent en dette avec le malhonnête Thénardier, pilleur de cadavres. Il est un simple soldat français qui voudrait entretenir une discussion avec moi à propos du Tourbillon que les Italiens pourraient créer par un de leurs imprévisibles escamotages. Mais, au loin, je lis facilement sur leurs bouches des mots évoquant un petit Trésor de souvenir d’enfance : le Talisman du bonheur (un glorieux livre de recettes dont les Italiens ne pourraient se passer, même au dernier instant de la vie), Tapage de Tambours (ils n’ont plus de fusils, ils marchent pourtant en frappant sur les tambours) et Talent (ils ont beaucoup de talent, ils s’en sortiront). Je m’adresse alors, au soldat : oui, c’est vrai, mes compatriotes sont toujours assez talentueux dans le Tourbillon…
Nous sommes maintenant à Bardonecchia. Lieu de vacances adapté aux familles. Pas loin de montagnes dont les profils redoutables se laissent adoucir par des couleurs incontournables… Il fait chaud.
Rentrant dans mon rêve de noms en bataille je vois qu’entre les deux combattants la Température de plus en plus élevée a pris le dessus.

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Cela me fait réfléchir au changement soudain des habitudes des Parisiens à l’arrivée de cette petite canicule qu’ils ne croyaient plus envisageable. En fait, on a eu un hiver assez prolongé, avec le ciel imprégné de plusieurs nuances de gris, que maintenant une chaleur inusitée remplace. Quoi faire ? Comment tenir le coup, en gardant quand même l’habituel surmenage dans le rythme de travail et de vie ?
J’essaie de me souvenir comment on faisait ici, sur le sol italien que maintenant le train caresse avec des roues invisibles. Comment peuvent-ils, les habitants de Turin, de Bologne, de Rome et de Naples, traverser le corps solide d’une canicule aussi lourde et humide qu’immobile durant trois mois, sinon plus ?
Je me demande cela voyant les regards perdus, les soudaines bizarreries, les abandons imprévus vis-à-vis d’engagements qu’auparavant on respectait sans faille. Un mot c’est peu, mais deux mots en sont trop.

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En arrivant à la gare de Turin Porte Suse, la Température touchait les 35 degrés. Cela avait suffi pour dissoudre les noms en bataille et aussi la bataille. Mais, dans la commune gêne climatique, le Tourbillon et le Truc avaient été finalement partagés de façon fraternelle par les deux armées en lutte.
Quant à moi, je n’avais pas eu le temps de me détendre ni de me reposer. Turin eut pitié de moi, m’offrant un parcours ombragé au-dessus des arcades de la rue de Rome. J’avais le temps de déposer mes bagages dans le petit hôtel à côté de la place Vittorio Veneto, de prendre une douche et…

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Mon portable sonna. Ma femme pleurait dans le fils invisible que je continue à voir attaché à ce Truc moderne qui n’a pas encore les mêmes prestations que les smartphones d’aujourd’hui. Juste le réveil et la possibilité d’écrire des messages brefs en touchant plusieurs fois la même touche pour atteindre la lettre cherchée. Ma femme, dont le nom ne commence pas pour T, était désespérée parce que le train était parti sous ces yeux. Elle l’avait raté stupidement, à cause d’une longue conversation téléphonique avec son amie d’enfance et ses problèmes de dos. Et c’était le dernier train qui rendait possible, ce lundi 21 juillet 2008, son arrivée avant minuit.
Là, je me trouvais juste à l’embouchure du grand trou au centre de Turin, hébergeant plusieurs édifices importants, dont le vieux château et le Palais Royal. De là, en poursuivant sous les arcades de la rue Pô, on arrive tristement à l’hôtel. D’ailleurs, ce soir là je fis tout sans enthousiasme, épris même par une sorte de peur que la fatigue de l’installation parisienne et la chaleur sous les pieds ne pouvait qu’augmenter.

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Peur de quoi ? me demandais-je en remontant avec l’ascenseur sentant le bois et le tapis mouillé d’où je pouvais suivre les marches grises de l’escalier. Qu’elle ne vienne plus, la femme que je ne peux pas nommer parce qu’elle n’a pas le nom commençant par « T » ? Que tout se gâte, avec la réduction drastique du temps à disposition ?
Je revenais de la pizzeria aux décors bizarres d’où l’on peut se plonger dans le noir du fleuve qu’on ne voit pas, mais qu’on sait bien coulant au-dessus des « murazzi », qui font en fait une barrière peut-être excessive… La dernière fois, j’étais descendu, avec Elle, en bas des « murazzi », vers le fleuve. Une stèle tout à fait atypique — vis-à-vis de la plupart des inscriptions, sur marbre ou bronze, inspirées à la patrie officielle du Risorgimento italien — y rappelait l’épisode héroïque qu’avait vu le jeune Mario Soldati — futur écrivain et réalisateur cinématographique — sauver la vie d’un autre jeune en train de noyer dans le Pô…

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Je rêvais placidement des « deux villes » (Rome et Turin) que Soldati avait su si bien interpréter et raconter, lorsque j’eus la sensation de quelque chose d’insolite qui se passait dans la table à côté de la mienne. Cette étrangeté ne venait pas du fait que ces deux couples de jeunes discutaient avec un acharnement spécial. Peut-être, j’étais touché et interloqué parce que je ne réussissais pas à pénétrer leur dialecte du sud, ou alors franchement contrarié par le fait qu’ils parlaient tous les quatre en même temps. Trois ans de résidence à Paris m’avaient civilisé jusqu’à cela ? Je vainquis ma gêne en observant de temps en temps cette bagarre me rappelant l’ambiance que j’avais vue un jour dans la Bourse. Il ne manquait que de les voir se lever et s’arracher par les cheveux. Dans les pauses du match, il était très facile de deviner la ressemblance entre les deux jeunes hommes, bien sûr deux frères sinon carrément des jumeaux. Les deux femmes… elles aussi se ressemblaient un peu. Pourtant l’une, blonde aux cheveux longs et lisses, avait un air de supériorité et d’ironie qui la laissait en dehors du débat, tandis que l’autre, aux cheveux noirs et courts, elle était visiblement concernée par les attaques du frère aux cheveux ébouriffés, jusqu’à prendre l’attitude d’un boxeur contraint aux cordes.

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Rentré chez moi, je me décidai à ouvrir grand la porte-fenêtre donnant sur le balcon filant, au risque de devenir la cible privilégiée de la totalité des moustiques du Pô et de ses alentours chauds. Je cherchai ma femme à son portable. On s’accorda pour son arrivée le lendemain. Je n’avais maintenant qu’à digérer la pizza et la bière. Je me rangeai assis dans le lit, essayant de me consoler avec les voix de la rue.
Dix minutes après, j’aurais pu m’endormir. Comme ça, assis de façon d’aider mon estomac nerveux à supporter l’incursion des levains mêlés de la bière et de la pizza. D’un coup, j’entendis une voix masculine altérée. Je n’eus pas le temps de reconnaître en celle-ci la voix d’un des deux frères que je vis une silhouette traverser le rectangle lunaire de ma porte-fenêtre.
— Que fais-tu là, rentre ! dit plusieurs fois son frère, essayant de mettre la sourdine à sa contrariété.
Après une ou deux minutes, quelqu’un tapa à ma porte. J’eus peur. Mais, une voix féminine, tout en grattant contre le bois peint en gris, me demandait de l’aide. Je songeai à un Truc pour me piller de l’argent, ou plus probablement à un Tourbillon typique des jeunes gens dont je n’avais pas du tout perdu la mémoire.
— Monsieur, ouvrez, s’il vous plaît !
Je regardai la montre, illuminée par le néon avec le nom de l’hôtel. Il était deux heures de la nuit. Donc, j’avais dormi sans m’en apercevoir ! Dès que j’ouvris la porte, les deux femmes, très agitées, glissèrent au-dessous de mon bras tendu et, sans me donner le temps de réagir, se renfermèrent dans les toilettes que dans une récente restructuration on avait créées dans le vaste cube de la chambre que ma femme appelait « place d’armes ». Entre parenthèses, ma femme et moi, nous avions pris l’habitude, depuis quelque temps, de nous rencontrer à Turin, à mi-chemin entre Rome et Paris. Cela nous avait poussés à nous accorder le petit rituel que de réserver toujours la même chambre 105, nonobstant le « T » se dégageant de l’inscription — HÔTEL —,  qui encombrant un peu trop notre champ visuel.
Mais je reviens tout de suite à la situation plutôt embarrassante dont je risquais de devenir l’arbitre ou la victime.
Tandis que les deux femmes, devenues muettes comme deux mortes, occupaient les toilettes, j’eus d’abord l’impulsion de refermer la porte à clé. Ensuite, je sortis la tête au-delà du seuil de la porte-fenêtre et je lançai mon regard sur le couloir et étroit que la balustrade en fer forgé formait sur la façade, ici comme à tous les étages. Sur le côté gauche, il n’y avait personne. Un rideau blanc voltigeait sur le pas de la porte-fenêtre de la chambre d’à côté émanant aussi une faible lumière. Sur le côté droite, je vis un homme en pyjama ou, pour mieux dire, un homme n’endossant qu’un pantalon en bandes noires et blanches. Je me retirai tout de suite dans la chambre. Après, suivant des pensées qui n’étaient pas toutes logiques, je décidai de fermer les volets. Je fis cela très lentement, essayant de ne pas montrer mon bras.

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Combien de temps passa dans cette situation-là ? Je ne sais pas. D’un coup, une voix chuchotante et triste entama une longue plaidoirie au-delà des volets :
— Je le sais que tu es là. Mais pourquoi n’as-tu pas voulu ? Mais pourquoi ne veux-tu pas ? Est-ce que tu as peur que Guido fasse la même chose avec Alba ?…
Je ne sais pas s’il avait dit vraiment ces phrases, ou des choses tout à fait différentes. Car, avec ces concepts assez abrupts et révélateurs d’une étrange naïveté bourrée d’orgueil et de préjugés, Angelo (c’était son nom) discutait aussi bien de Garibaldi et Cavour que de l’art égyptien qui fait une des merveilles de la ville de Turin.
Lorsqu’Angelo se tut et qu’on vit sa longue silhouette se déplacer à nouveau vers le bout du balcon à ma droite, je m’aperçus que les deux sœurs, Alma et Alba, discutaient avec animation.
— On n’entend aucun bruit depuis leur chambre, disait Alma.
— Guido est le plus pratique entre nous. Il dort.
J’eus ainsi la confirmation de ce que j’avais imaginé. Je me trouvais comme le jambon, ou le fromage, au beau milieu d’un sandwich. En correspondance de la tête de mon lit, c’était la chambre des frères jumeaux. Au-delà du mur avec la triste reproduction de la Môle de l’Antonelli, c’était la chambre des sœurs jumelles.
— Monsieur, me dit Alma, la blonde à l’air décisionnel.
Je me tournai en arrière. Elles avaient des chemises de nuit très courtes, presque transparentes. À cet instant précis sonna le portable. C’était un texto. Je t’aime, écrivait ma femme. J’eus un frisson d’émotion et de honte. Me trouvai dehors sur le balcon, mes pieds nus contraints à saisir les grumes de terre dure collées aux tomettes. J’étais en slip, debout. Une grande T bleue griffait ma poitrine.
— Parlez avec lui ! disait Alba. Il n’est pas méchant.
— Vous avez l’autorité de l’âge, dit Alma, expliquez-lui que nous préférons attendre le mariage et c’est tout…

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Turin, mariage, preuve d’amour. C’était quoi, cette barbarie ? Je ne pouvais pas rire de moi. Le balcon était vide. Péniblement, plié en deux pour ne pas me faire voir par un couple de noctambules en veine de rire bruyamment, je glissai jusqu’à la fenêtre de la chambre des sœurs. Je frappai timidement. Aucune réponse. Les volets avaient été fermés et au-dedans un silence sépulcral régnait. Angoissé, je revins sur mes pas et je fis la même tentative avec l’autre chambre, elle aussi fermée. Je regardai ma montre : il était désormais cinq heures du matin. Je n’avais pas froid, pourtant mes bras fourmillaient à cause de la position difficile que j’avais assumée. Pour ne pas gêner mon pauvre estomac, qui peinait encore à se libérer de cette pizza excessivement assaisonnée et salée, je m’étais appuyé contre les volets de ma fenêtre avant de glisser vers le bas, adaptant mon corps blanchâtre aux nuances de lumière humide du matin en train d’exploser.
Après cela, dans un rêve en plein air baigné de soleil je me vis protagoniste d’étreintes formidables avec deux jeunes filles presque nues qui avaient voulu dormir avec moi dans ma chambre disproportionnée.
Ce fut ma femme à me réveiller. Un peu brusquement, en vérité, car ouvrant énergiquement les volets vers l’extérieur, elle risqua de me jeter en bas.
Heureusement, elle riait de cette aventure à Turin. Tout l’hôtel avait entendu, au petit matin, un vacarme formidable de lits et de hurlements venant des deux chambres jumelles dont la nôtre avait eu le rôle agaçant du témoin involontaire.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 juillet 2013

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