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« Seul et pensif les plus déserts champs
Je vais arpentant de pas tardifs et lents… »
(Pétrarque, Le Canzoniere)

«Solo e pensoso i più deserti campi
vo misurando a passi tardi e lenti…»
(Francesco Petrarca Il Canzoniere)

Au fond j’ai mené 
deux ou trois ou quatre existences
plusieurs vies  parallèles
l’une à côté de l’autre, l’une après l’autre 
des vies souvent en conflit
l’une contre l’autre.

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Silence…. moteur…. ça tourne….. Action !

Scène 1

Je m’étais rendu Sans-façon dans la maison de retraite du petit village de montagne où ma mère s’était cloîtrée encore jeune. Dans l’espoir de passer quelques jours avec elle. Mais, elle n’était pas là. Elle avait disparu dans une crevasse de la montagne ou alors on l’avait enlevée. Je préférai imaginer qu’elle vivait désormais ailleurs, protégée par des bras forts et affectueux. Elle s’appelait Sibylle, pour moi elle était plus transparente et évidente qu’une source d’eau pure jaillissant de la montagne. Je suis venu ici, juste à la recherche d’un regard et d’un moment de calme. Car je suis devenu un être Sans-abri et qu’il est devenu très difficile, pour moi, de m’accrocher à l’idée que mon unique abri c’est moi.

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Scène 2

Il y a trente ans, ma mère Sybille était arrivée à Bologne. Je lui avais combiné un rendez-vous avec mon directeur, Romano. En fait, ce fut elle, ma mère Sibylle, qui m’avait aidé à m’embaucher dans cette petite Agence. Car j’étais un Sans-culotte, un Sans-culotte Sans-gêne, ce que ma mère disait toujours. D’ailleurs, je lui pardonnais tout, tout ce qui venait d’elle c’était de l’or coulé. Ce jour-là, il y a trente ans, je voyais ma mère pour la première fois. Et je ne savais pas que ce serait aussi la dernière. On se connaissait très bien, bien sûr. J’ai une Montagne de ses lettres que j’ai souvent envie de brûler au centre de ma chambre Solitaire. Lettres péremptoires et drôles, parfois, où l’on a du mal à trouver une véritable affection, un souci important. Pourtant, elle me suivait. Depuis quelques mois, elle avait fait son apparition, avec l’air de sortir du Néant (qui ne commence pas par S) tout en disant qu’elle voulait s’occuper de moi.
— Non, merci, j’ai dix-neuf ans, je ne suis plus un garçon. Mon patron est brusque, un peu trop exigent avec moi, mais je me sauve dans la Montagne Magique de Thomas Mann. La lecture m’apaise.
Pourtant ma mère insistait tellement qu’enfin elle réussit à briser ma primordiale méfiance dont elle reproche mon père inconnu, auquel je ressemblerais comme une goutte d’eau. J’étais le secrétaire de la petite Agence où je passais beaucoup de temps dans l’inactivité la plus affreuse. Donc, j’avais tout le temps d’écrire à ma mère. Le sujet principal de mes épanchements, c’étaient les comportements bizarres de Romano, mon patron, ou alors mes projets de voyage dans une Montagne un peu livresque, ressemblante à celle de Thomas Mann que d’ailleurs je ne réussissais pas à finir. Un jour, elle a appelé l’Agence au téléphone, entamant par là une longue série de dialogues sans queue ni tête dont on aurait pu tirer une Montagne encore plus lourde que celle de l’écrivain allemand. De temps en temps, mon patron m’enlevait le combiné des mains et se permettait un ton confidentiel avec ma mère. Dans un climat de sourde angoisse que de rares éclairs de joie maternelle et filiale interrompaient, on arriva au jour de son arrivée. Haletant sous le poids d’une migraine tout à fait inédite m’obligeant de marcher la tête baissée, je me rendis à la gare. Après une heure d’attente, le train venant des Dolomites siffla sur le quai comme un mouton essoufflé. Sybille n’avait qu’un gros appareil photo, une mallette de maquillage et une robe très succincte. On aurait dit Gina Lollobrigida à New York. On aurait dit aussi qu’elle n’avait qu’une trentaine d’années. Je restai interloqué et même dubitatif.
— Je suis plus vieux que toi, lui dis-je, avant de nous faufiler sous les arcades de la rue Indipendenza, l’axe nord-sud reliant la gare à la place Maggiore. À la hauteur de la rue Riva Reno ma mère, déjà fatiguée pour l’émotion et la chaleur humide, qu’on aurait pu couper avec un couteau, me proposa de nous sauver dans la terrasse d’un petit restaurant, juste à côté…

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Scène 3

Suzanne, une très jeune servante blonde du petit hôtel s’occupa de moi.
Elle me conduisit dans la grange et, quelques jours après dans son cagibi encastré sur le toit, avec un petit hublot triangulaire d’où l’on voyait les prés et les silhouettes changeantes des montagnes. Elle se souvenait très bien de Sibylle, cette vieille dame très gentille se détachant énormément vis-à-vis des autres pensionnaires. Pas seulement parce qu’elle aimait danser et chanter avec le microphone à un millimètre de la bouche.
— Je sais qu’elle ne parlait jamais de moi.
— Oui, c’est vrai. Elle parlait toujours d’un Français qu’elle avait aimé. Mais c’était un homme Sans-cœur.
— Comme moi, lui dis-je en l’embrassant. D’ailleurs, je suis le fils de ce Soldat de Sardanapale !
Les prés verts, même s’ils sont mouillés de rosée et imprégnés de « l’or des champs », c’est-à-dire de la merde sèche des vaches, ils deviennent petit à petit le centre heureux de notre couplet solitaire, retentissant de nos emportements violents, de nos roulements excités.
— Ta mère avait un compagnon à Bologne. Elle parlait de lui aussi, me dit d’un coup Suzanne.

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Scène 4

Maintenant, en me Souvenant de ces trois ou quatre heures uniques dans ma vie, je me reproche de mon attitude d’alors. Mais, était-ce vrai, était-ce véritablement vrai que j’étais Sans-souci ? En vérité, j’ai passé le reste de ma vie à me reprocher le contraire. Et j’ai eu un seul grand Souci — jusqu’au moment où j’ai finalement rencontré les cheveux blonds et la silhouette ronde de Suzanne —, le Souci de n’avoir rien fait pour empêcher que ma mère rentre dans le néant de son antre mystérieux.
Pendant le long colloque sous les ombrelles blanches et rouges faisant un joli berceau contre le mur orange du petit restaurant, je n’étais pas tombé amoureux de ma mère ni de son nom, Sibylle. Pourtant je m’étais ouvert avec elle, en lui confiant mes secrets, brisant le mur épais de ma méfiance hérité de mon père.
Elle m’avait dit en deux mots que je devais songer à mon père comme au soldat inconnu qu’on honore par des couronnes de fleurs tous les 25 avril. Il s’est enseveli tout seul, volontairement, avait-elle ajouté.
— Mais pourquoi l’appelles-tu « soldat de Sardanapale » ?
— Il aimait Eugène Delacroix, dont il gardait dans le portefeuille le célèbre tableau de La mort de Sardanapale. Une espèce d’ex-voto ou d’image pieuse désormais consommée jusqu’à la lie.
— Moi aussi j’aime Goya, mais je ne me sens pas un monstre engendré par le sommeil de la Raison !
— Tu es encore jeune, me répondit-elle, je ne peux pas te dire tout. Mais, un jour, tu comprendras ma déception lorsque je m’aperçus qu’il était un bon soldat prêt à obéir à n’importe quel ordre, que pourtant il se faisait des illusions.
— Quoi ? Quelles illusions ?
— Il imaginait de ne jamais rester touché par les mauvaises habitudes de son chef, un vrai dictateur.
— Donc, il avait appris à clocher, en allant avec les boiteux ?
— Je compris alors que tout compromis est dangereux. Car la contagion de Sardanapale, sinueux et hypocrite, change insensiblement ta vie sans que tu t’en aperçoives…
Ce fut à ce moment qu’un orage violent explosa. Nous dûmes nous sauver dans le sous-sol du restaurant, ou l’on nous amena une tarte avec une petite bougie. Combien aura-t-il duré cet orage ? Un temps infini, je crois.
Dès que la pluie cala un peu, je proposai à ma mère de faire une petite course. Juste une vingtaine de mètres. Car heureusement les arcades de la rue Indipendenza nous attendaient.
J’aurais voulu la revoir. Elle hésitait, en même temps elle enfonçait ses mains sibyllines dans le corps invisible de mon destin solitaire.
— Où as-tu ton rendez-vous avec Romano ?
— Devant l’horloge de la place Maggiore.
— On a encore de la route à faire !
Je l’avais accompagnée avec l’esprit insouciant et pourtant attentif se déclenchant lorsqu’une amitié filiale s’entame…
— Je ne te promets rien… Je dois me sentir libre, tu comprends ?
Le jour après, elle me téléphona. Elle était déjà à la gare, en face du train déjà prêt sur le quai pour les Dolomites.
— Pardonne-moi. Je dois revenir dans mon antre niché dans la Montagne. Ton directeur est bien, en tout cas. Il t’estime beaucoup. Quant à moi, j’ai perdu mon soldat par orgueil ou par distraction.
J’entendis le sifflement du chef de gare. Le train était resté suspendu dans l’air humide et sans vent. Je me suis longuement interrogé, pendant des jours et des mois : est-ce que ma mère avait utilisé un mot concernant mes points faibles — dont je ne me souciais pas suffisamment, selon elle —, ou pas ? Avait-elle parlé de ma « fragilité » qui pouvait devenir une force, n’est-ce pas ?

Un père Sans-cœur
Une mère Sans-lieu
Un enfant Sans-amour…

FIN

Moi-même
J’ai été deux ou trois ou quatre personnes
différentes entre elles,
souvent en conflit
l’une contre l’autre.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26 juillet 2013

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