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Mes chers lecteurs,
En vous proposant encore une fois, aujourd’hui, une poésie d’il y a cinquante ans, je ressens fort la nécessité de fixer sur la page virtuelle quelques mots.
En 1963, Rome était une ville encore aux exordes de la spéculation immobilière, touchée indirectement par le boom économique (plus évident dans les régions du nord). Dans une réalité où le niveau moyen des foyers était assez modeste, c’était paradoxalement très rare de rencontrer dans les rues centrales des gens sans abris et sans moyens qu’on avait « exilés » surtout dans les « borgate » de l’extrême périphérie.
C’est dans une célèbre chanson d’Enzo Jannacci (El portava i scarp de tennis) qu’un clochard milanais (en italien « barbone ») devint un personnage fort expressif des contradictions d’un système industriel et immobilier impitoyable et aveugle vis-à-vis des « immigrés » du sud de l’Italie ainsi que des « perdants », des fichus « de leur faute ».
En 1963, la possibilité de « glisser un jour dans la rue » — suivant la même parabole tragique qu’à présent on nous raconte tous les jours dans le métro et que nous constatons partout —, c’était pour moi un épouvantail, que mes parents me montraient sous forme de chantage. Leur but constant c’était celui de me convaincre à abandonner mes rêves d’expression artistique.
« Apprends l’art et mets-le de côté » ! C’était le refrain de leur rengaine quotidienne.
Comme vous pouvez voir, je ne me rebellais qu’à moitié. Mon idée de justice et d’injustice se nourrissait de sentimentalisme.
Mais, quand je me rends place des Vosges et que je vois de véritables artistes chanter en échange d’une reconnaissance symbolique, ne trouvé-je pas en eux (ou elles) le même personnage que j’avais envisagé depuis ma chambre comblée de fumée et de chansonnettes ?

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Ma guitare a mille voix

Ma guitare a mille voix.
La rue où je marche est glissante,
je boite avec mon bâton,
je chante sans grâce
ayant le catarrhe et la toux

mais ma guitare a mille voix
et mille fois elle chante
dans le chœur de la rue.
Au-dessus de ses cordes

mille sons angéliques,
se mêlant, indifférents
à mille voix fausses
grossières,
phtisiques,
épuisées
comme la mienne.

J’ai un cercle
autour de la tête, je suis
malade, abruti,
je crache partout,
les gens ne me donnent plus
leurs sous
me voyant laid,
désagréable

et pourtant ma guitare
a mille voix qui chantent !

Giovanni Merloni

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Enzo Jannacci : El purtava i scarp del tennis (1964)

Enzo Jannacci : Il portait aux pieds des tennis (traduction de l’italien)

Excusez, je voudrais vous conter
d’un ami qui partait se baigner
sur la rue à côté de l’Idroscalo
il traînait et l’amour le saisit.

Il portait aux pieds des tennis, il disait des trucs à lui
poursuivait depuis longtemps un beau rêve d’amour
Il portait aux pieds des tennis, il avait des yeux de bon
toujours seul dans la rue car c’était un barbon.

Un beau jour, qu’il est seul à parler
dans le noir, la voit virevolter
blanche et rouge, habillée en tricolore
pourtant lui n’est pas bon de l’attraper.

Il portait aux pieds des tennis, il disait des trucs à lui
poursuivait depuis longtemps un beau rêve d’amour
Il portait aux pieds des tennis, il avait des yeux de bon
toujours seul dans la rue car c’était un barbon.

(parlé) Un beau jour, contre ce pauvre diable arrive une voiture, un type descend et demande : « Ohè ! » « À qui, à moi ? » « Oui, à lui, savez-vous, ne savez-vous pas s’il vous plaît la rue pour aller à l’aéroport Forlanini ? » « Non, monsieur, je ne suis jamais allé moi à l’aéroport Forlanini, je ne sais pas où qu’il est. » « La route pour aller à l’Idroscalo, de toute façon, la connaissez-vous ? » « Oui, l’Idroscalo je sais où qu’il est, je vous emmène moi à l’Idroscalo, je viens moi aussi dans la voiture, elle est forte, forte cette voiture. » « Ne touche pas à la voiture, barbon. » « Non, monsieur, je viens moi aussi dans la voiture, je ne suis jamais monté sur une voiture moi. Belle, cette voiture… Arrêtez monsieur, qu’on me laisse, que vous me laissez ici bas, car je suis arrivé. S’il vous plaît, qu’on s’arrête juste ici.
(chanté) S’il vous plaît, qu’on me laisse ici bas
car moi aussi j’avais eu mon grand amour
petite chose, oui, bien sûr, petite chose de barbon.

Il portait aux pieds des tennis, il disait des choses à lui
poursuivait depuis longtemps un beau rêve d’amour
Il portait aux pieds des tennis, il avait des yeux de bon
toujours seul dans la rue car c’était un barbon.

Je l’ai trouvé, sous un tas de carton
à le voir je dirais quel bouffon
au toucher, je vous jure qu’il somnole
Laisse là, cette histoire de barbon !

Il portait aux pieds des tennis, il disait des choses à lui
poursuivait depuis longtemps un beau rêve d’amour
Il portait aux pieds des tennis, il avait des yeux de bon
toujours seul dans la rue car c’était un barbon.

Enzo Jannacci (traduction : Giovanni Merloni)

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