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Je profite de votre bienveillance, mes chers lecteurs, pour observer avec vous une reproduction en NB — hélas très mauvaise —, d’un tableau que la Mairie de Cesena m’avait racheté en 1973. Je ne sais pas si le tableau est encore accroché à quelques murs à l’étage noble de cet ancien palais qui héberge, sous les arcades au rez-de-chaussée, la stèle érigée à la mémoire de mon grand-père Zvanì.
Je ne sais pas surtout, si ce tableau existe encore, ni surtout qu’il en est de ses pigments très délicats, qu’avec le temps une lumière excessive aurait pu faire disparaître.
Je peux vous dire que les couleurs dominantes de ce tableau étaient, à l’origine, les mêmes que d’habitudes en cette période-là : le rouge se mutant en rose, le bleu se pulvérisant dans un azur céleste et le blanc. Le blanc de la chemise du condamné et aussi le blanc du visage sillonné par les rides profondes de l’effroi.
Je pourrais bien essayer, par les puissants moyens de la technologie numérique, faire ressusciter une image ressemblante. Mais, je ne veux pas le faire. Car je trouve qu’en fin de compte ce qui reste dans la pellicule et dans les pixels exprime bien mon état d’esprit que j’avais en le faisant à cette époque désormais révolue : une sincère et même courageuse défense du sentiment de la peur.
Je vois dans la peur une émotion très rationnelle, qui peut nous amener au désespoir et à l’absence de lucidité, voire à l’abandon de toute maîtrise de nous-mêmes et de notre corps ; un état pénible, justifié par les circonstances, qui nous autoriserait jusqu’à déléguer notre destin et notre raison.

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C’est cela qui arrive évidemment à celui qui n’a plus qu’une décharge de balles à s’attendre. Fiodor Dostoïevski ne mourut pas le jour prévu pour son exécution. Il fut sauvé à la dernière minute, quitte à voir ses cheveux changés de noir à blanc le temps d’un instant.
Ensuite, il a eu la chance (et l’obligation) d’écrire la plupart de ses chefs-d’œuvre. Mais, combien de fois se sera-t-il interrogé sur la séquence des événements de cette aube cruciale ? Est-ce que vraiment celui qui amène la dépêche qui nous sauve doit faire une course à bout de souffle pour arrêter le peloton avec les fusils pointés ? N’est-ce pas, au contraire, une comparution déjà prévue, connue en avance, sinon par les soldats, du moins par le capitaine chargé de donner l’ordre ?
Dans le tableau dont je me souviens, au-delà du muret un peu baroque qui descend sur la gauche, il y avait la mer. La mer paisible et indifférente d’une île méditerranéenne. Cela pour marquer la solitude de l’homme qui enfin décide d’enlever les bras et de regarder la mort dans sa gueule. La mort qu’il a devant lui parlera, peu importe si sa façon de s’exprimer est abrupte et banale. Il ne s’attend rien des gens du village qu’on imagine accroché derrière le muret. Il a longtemps imaginé, pendant la nuit, que cette population lâche et indifférente finira, plus tard, pour parler de lui, pour se plaindre et même se désespérer pour cette mort héroïque…

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Combien de fois chacun de nous meurt-il, au cours de sa vie ? Plusieurs fois, je pense, cela dépend aussi des circonstances, si l’on a affaire avec une mort physique ou alors avec une mort psychologique…
Mais, est-ce que ce sujet peut intéresser quelqu’un ?
En fin de compte, mon personnage au visage gravé par une véritable toile d’araignée pourrait bien sortir du tableau et se sauver sur un fil. Il aurait en ce cas un visage sérieux, mais moins dramatique, avant d’incarner d’autres personnages condamnés à des peines moins terribles. Dans cette image manque d’ailleurs l’éclair nuageux des explosions, ainsi que le sang, prouvant — dans le fameux tableau de Goya comme dans celui de Manet — la conséquence des actions comme dans un film au ralenti. Si l’homme au pantalon jaune tombe dans un instant, mêlant son corps et son sang au monticule de corps sans forme l’attendant à ses pieds, ce n’est pas dit que la chemise blanche de mon héros aille se salir de rouge.

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Car en fait ce que je voulais représenter, ce n’était pas la mort, mais la peur de la mort.
Un sentiment dont je n’ai jamais eu honte, que néanmoins j’essaie de maîtriser, de contraster, en le reléguant dans un coin éloigné de ma poche.
Un état de l’âme et de l’esprit qui se situe souvent sur une espèce de frontière entre tout ce que nous font voir la volonté et le désir et ce que nous montre de façon simple la vie même, avec ses petites menaces et ses possibles cauchemars.
Je ne me sépare jamais de cette compagne aux yeux cernés et inflexibles. Elle m’aidera à tremper mes illusions de puissance et de gloire quand j’avance comme une voile poussée par le vent favorable. Elle m’aidera à éviter de regarder la mort fixement, à sauter l’obstacle, pour regarder derrière elle s’il y a quelque chose que la mort n’a pas vu.

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Mon grand-père de Romagne était un homme courageux. Il a brûlé son cerveau dans une activité politique et intellectuelle frénétique. Il n’a pas hésité à se charger de risques, même dans les dernières années de sa vie. Pourtant, il était frileux, toujours inquiet pour sa santé. Probablement en raison de la disparition précoce de son père Raffaele, arrivée quand il n’avait que neuf ans.
Mon père aussi a su toujours lutter, sans jamais s’abattre ni pourtant accepter des compromis. Mais, il était le même que son père : frileux, prudent, affectionné à certains médicaments « toccasana ». Probablement, en conséquence de la disparition du père Zvanì, arrivée au bout d’un véritable calvaire.
Bien sûr — pour ma génération qui ne pouvait pas encore bénéficier, surtout dans les vingt premières années, d’une machine de la santé efficace et organisée comme celle d’aujourd’hui —, les coups de théâtre des morts se suivant les unes après les autres par un rythme soutenu (dans des familles souvent très nombreuses), créaient une base solide pour une inébranlable incertitude.
Mon père mourut quand j’avais vingt-deux ans.
Pourtant ce ne fut pas ce manque, ressenti comme insupportable pendant des années, la véritable cause de mon alignement sur le style paternel. Au contraire, paradoxalement, au moment où la famille se brisait pour la perte de son indispensable pivot, j’ai retrouvé mes forces, mon courage.
Oui, d’accord, lorsque quelqu’un vous dit « Bon courage ! », c’est là le moment où les jambes vacillent et qu’une irrésistible envie de lâcher prise se déclenche.
Mais mon courage, assaisonné avec la peur, enchevêtré même avec la peur, m’a donné toujours la force de repartir, en surmontant humblement et presque sournoisement les difficultés se présentant parfois comme insoutenables.
J’ai une façon peureuse d’avoir courage.

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Mon grand-père Napolitain, dont je veux bientôt vous parler — m’éloignant pendant le temps d’une escapade de ce quartier « umbertino » évocateur de déceptions historiques en chaîne — avait une façon d’affronter la peur de la mort tout à fait particulière. On dirait qu’il essayait de s’en moquer. Toutes les fois qu’il entendait la nouvelle de la disparition de quelqu’un de ses amis mathématiciens, il disait invariablement : « Jésus ! Jésus ! Il était si jeune… » Même si le défunt concerné avait au moment du départ deux ou trois ans moins que lui et qu’il s’acheminait vers les quatre-vingt-dix… Je n’oublierai jamais l’expression de son visage — ô combien différent vis-à-vis de celui de mon condamné ! Je crois que cette expression a laissé une trace formidable en moi, donnant de la substance à mon instinctif savoir-faire avec la peur : « le silence est d’or ! » disait-il, immanquablement.

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J’espère faire bientôt un portrait assez fidèle de mon oncle Edoardo, Dodo en famille. Je me souviens maintenant d’un épisode qui s’adapte aux considérations que je suis en train d’exploiter. Presque un mois avant de mourir Dodo m’avait convoqué dans son appartement au septième étage, où, grâce aux règles de fer de sa femme Antonia, régnait un parfait ordre bibliothécaire. J’étais en cette période — 1988 — le neveu plus à la portée de sa main, pas du tout le préféré, bien sûr. En fait, n’ayant pas eu d’enfants, il était très affectionné à tous les trois. Peut-être m’avait-il appelé parce que j’écrivais et que j’avais une particulière affection pour les souvenirs de famille. Ou alors, il n’avait pas trop de choix. Je le trouvai assis sur son fauteuil, où il préférait passer la nuit aussi, confiant ainsi de mieux affronter ou subir ses cauchemars. Je l’aidai à se lever et nous fîmes bras dessus bras dessous les trois-quatre pas en tout séparant le fauteuil d’un anonyme divan beige. Au cours de cette traversée, il me dit : « la peur ! Ce que cela peut être la peur ! »
Évidemment je ne pouvais rien dire, sauf le regarder avec mon œil le plus affectueux. Je me souviens maintenant que, grâce au soutien de mon bras, il voulut allonger un peu le parcours, frôlant le petit bureau mis de travers et s’approchant des rideaux ouverts sur la baie vitrée qui me sembla noire.
« On vient au monde, on essaie de faire quelque chose… et l’on meurt ! » dit-il.
Dieu seul le sait, combien de choses il a faites, dont une partie considérable amenée à un terme positif et avantageux pour la société, qu’il aimait énormément, parfois en cachette, sous une apparence de personnage malencontreux et agacé.
Dieu seul le sait ce qu’il aurait désiré intimement de faire. Moi, j’en connais quelque chose.
Une fois assis sur le divan beige, mon oncle, sans cacher l’effort que cela lui coûtait, m’indiqua les deux premières portes de la bibliothèque d’en face. Il appela aussi sa femme et fut alors décidé que c’était à moi la responsabilité de garder ses « papiers » qu’il y avait diligemment installés.

mamma e figlio 180Ma mère était le courage personnifié. Mais c’était toujours le courage de la vie, le courage aussi de soigner les malades et d’habiller les morts. Elle aussi a eu peur. Une façon courageuse d’avoir peur.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 janvier 2014

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