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Chère Virginie,
Qui sait combien de fois tu t’es inutilement rendue à l’embarcadère, avec ton petit chien touffu, dans l’espoir de voir quelqu’un qui me ressemble descendre du bateau, ou de voir arriver un paquet quelconque ou même une enveloppe venant de Paris !
Il est vrai que je ne t’ai pas écrit depuis le 2 avril dernier (cela fait presque deux semaines) et que tout ce château de cartes risque de s’effondrer sur lui-même si je n’arrive pas à dénouer cet imbroglio.

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D’ailleurs, j’ai eu des raisons précises, assez graves, qui m’ont empêché d’avancer.
La première ce fut la rumeur (ayant circulé de façon insistante), selon laquelle j’avais une provision d’histoires refoulées dans des tiroirs. Une grande partie des lecteurs avait eu peur, par conséquent, d’en être submergée. Ou alors que je ne respecte pas mon pacte de sang avec M. Strapontin, au risque d’interrompre l’histoire principale.
Je me suis tout de suite arrêté. D’abord pour aller voir dans mes nombreux tiroirs s’il y avait par hasard quelque chose de compromettant. Ensuite pour réfléchir. Oui, les gens ne me connaissent pas. Donc, ils peuvent bien s’interroger : qui est-il ce Nino Meraviglion jaillissant comme un champignon des immondices ? Peut-être à raison, ils ont des perplexités vis-à-vis de ce choix hâtif de la part de Monsieur Strapontin… un choix que d’ailleurs j’ai accepté sans discussion. Suis-je à la hauteur de ce défi ?

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Chère amie, j’étais tellement débordé pendant cette semaine, vraiment interminable, que je n’ai su faire rien de mieux que me promener tout le temps en long et en large autour du canal Saint-Martin pour rechercher la solution. Ou, plus exactement, pour trouver la réponse à ma primordiale question : — qui est-il cet homme qui s’efface, cet auteur volatilisé comme un fil de fumée parmi les trajectoires des pigeons et des avions-jouets suspendus au-dessus du miroir d’eau du canal Saint-Martin ? Quel est son nom ?
Oui, je suis d’accord avec toi, ce souci du nom est un peu ridicule. Ce n’est peut-être qu’une béquille, tout comme certaines expressions qui sortaient de ma bouche comme un tic quand j’étais adolescent, comme « c’est clair » ou « chouette » ou « précisément »… que mon père stigmatisait avec rage. Je pourrais d’ailleurs lui donner moi-même un nom, comme Agilulfo du Chevalier inexistant ou Zeno Cosini de la Conscience. Je pourrais l’appeler Abelardo ou Zanni, le célèbre bouffon de la commedia dell’arte.
J’ai essayé de le faire. Mais cela me conduit tôt ou tard à ouvrir mes tiroirs dans l’espoir d’y repérer une inspiration. Bien sûr, je trouve toujours, ici ou là, quelques traces ou suggestions. Pourtant, la plupart des fois que je m’y rends, je suis aimanté par quelques souvenirs, par quelques photos évoquant des épisodes éloignés, rebondissant dans le présent comme des corps vivants, ô combien encombrants ! Je me perds…
Mon père, il avait raison en disant qu’il faut se méfier des béquilles verbales. Moi, j’ai eu tort à lui obéir. Car abandonnant les béquilles verbales je suis devenu otage à jamais de celles mentales et spécialement des titres et des noms…
Donc je tournais à vide, parmi les gens piqueniquant de façon insouciante près du canal, ne m’arrêtant que dix minutes, le temps strict où le pont tournant se mettait en mouvement pour laisser passer le Canauxrama avec ses haut-parleurs, qu’on voyait aussitôt repartir en direction du port de plaisance de Paris-Arsenal… Et ce fu pendant une de ces pauses-là que j’eus mon idée folle.
L’endroit où tu habites, devenu d’actualité de ces jours avec un crescendo de rumeurs inquiétants sur la question russe… la Crimée ne cessait de s’afficher devant mes yeux comme une inscription au néon d’antan,
Crimée… Crimée…
J’essayais de balancer le poids inquiétant de ce nom avec l’autre :
Yalta…
Yalta… c’est là que la passerelle au long de la mer t’attend, toutes les fins d’après midi Virginie, avec ton petit chien blanc et touffu.
Je me dis toujours qu’Yalta est un lieu de vacances, que tu seras donc épargnée… Tout de suite après je me rappelle que c’est justement à Yalta (en février 1945) que Churchill, Roosevelt et Stalin décidèrent les destins de la planète… et que Togliatti, le chef charismatique du parti communiste italien, est mort à Yalta

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En remontant le quai de Jemmapes en direction du bassin de la Villette, je me disais que les mots « destin » et « chef mort » ont beaucoup plus de pouvoir que le mot « vacances »…
Non, Virginie — pour l’amour de Dieu ! —, je dis tout cela pour refouler le plus loin que possible toute hypothèse de danger même microscopique pour toi ! D’ailleurs, je crois que personne ne dérangerait tes promenades et ton tailleur blanc. Tu appartiens à l’Ukraine comme à la Russie, car tu es une espèce de monument en chair et os… Un monument à la paix…
Je me trouvais quai de Loire, devant les cinémas MK2, où un film conseillé par Métronomiques était à l’affiche. Je traînai un peu, ne me décidant pas à m’accorder une trêve, lorsque le nom Crimée ressurgit. Un inconnu, m’ayant lu probablement sur les lèvres, me rassura :
— Rue de Crimée ? Ce n’est pas loin d’ici. Poursuivez votre promenade au long du quai, jusqu’au fond, là où le canal de l’Ourcq se jette dans le bassin de la Villette.
Tu ne me croirais pas, Virginie. Tu te moqueras de moi ou alors tu ne voudras plus me voir, de la honte de m’avoir connu. Mais, évidemment, je suis fort inquiet pour toi et aussi, surtout, anxieux de t’avoir à mon côté dans ce moment difficile…
Bon, je vais tout dire. Pendant un instant — un instant qui a duré quelques heures —, je me suis convaincu que rue de Crimée c’était en fait la Crimée… J’ai fouillé dans le quartier, traînant longuement dans le petit marché où l’impression d’être ailleurs très loin de Paris s’est installée petit à petit dans ma tête… À cinq heures de l’après-midi, à l’heure de ton habituelle promenade, je me suis rendu comme un écolier haletant au bord du canal de l’Ourcq… Aucune dame blanche, aucun chien, aucune ombrelle contre la gêne du soleil…
Jusqu’à ce que, au loin, sur le quai opposé, j’ai vu une femme magnifique. Pourtant, elle ne te ressemblait pas, sauf dans la silhouette. Elle n’avait pas de chapeau et courait… tirée par un gros chien noir. J’aurais voulu la rejoindre pour l’interroger, lui demandant si elle était prorusse ou pas… Mais l’idée que tu pouvais te matérialiser à mon dos, appuyant tes petites mains contre mes yeux, que tu pouvais interrompre, de ta voix unique, mon cauchemar…
— Qui suis-je ? me demanda une voix d’homme. Personne ne m’avait bouché les yeux. Je me tournai avec une expression affreuse, je crois, parce que celui-ci fit un bond en arrière, avant de me dire :
— Je dois vous parler.

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Cette rencontre inattendue — tout en me ramenant à la réalité du canal de l’Ourcq et d’une rue de Crimée tout à fait parisienne (on avait entre-temps démonté les étalages du marché) — m’éloigna brusquement du genre de réalité, humaine et psychologique, dont j’avais fort besoin.
Je ne suis même pas capable de reconstruire les passages de cette entrevue essentielle, ni les motivations qui avaient poussé à me suivre Monsieur Strapontin, alias Nevio Malgiornin, ou, pour mieux dire, l’écrivain mordu d’autobiographies dont je suis le fidèle remplaçant désorienté.
Bien sûr, il avait anxieusement consulté au jour le jour le blog hébergeant le Strapontin, s’inquiétant de plus en plus de la rupture dans la publication de cette série. Pourtant, je n’avais confié à personne mon penchant périlleux pour les béquilles ni sur ma focalisation dangereuse sur la question du nom de l’auteur. Est-ce que Nevio Malgiornin, c’est-à-dire l’auteur que je remplace, souffre de télépathie, peut-être ?
— Mais pourquoi vous aviez décidé de raconter vous-même votre vie ? lui avais-je demandé, vers la fin de notre étrange séance dans la terrasse du bar du quai de Seine.
— Parce que personne ne la raconterait. Si quelqu’un voulait s’y risquer, il la raconterait très mal.
— Que voulez-vous dire pour « mal » ?
— Il n’y a que trois solutions. La première : ils se refuseraient de parler de moi. La deuxième : ils diraient que j’ai eu trop de chances au cours de ma vie, et cetera. La troisième : ils diraient que cela a été une vie disgracieuse, la mienne, une vie qui ne mérite pas qu’on en parle et surtout qu’on en écrive… une sale vie, en somme !
— En revanche, quel est votre point de vue ?
— On devient écrivain parce qu’on a envie de raconter, de comprendre, en écrivant, ce qui nous arrive. Jusqu’au moment où nous nous apercevons avoir vécu notre vie — tant mieux si elle a été douloureuse et compliquée — juste pour la raconter. C’est ce que dit Gabriel Garcia Marquez dans un de ses romans.
— Et ceux qui vont lire, pourquoi aimeraient-ils les vies des autres ?
— Ils lisent le roman de la vie d’un autre en sachant toujours qu’ils y retrouveront, tôt ou tard, la leur.
— Et pourquoi vous croyez que je serai capable de le faire, jusqu’à devenir votre remplaçant ?
— Mais vous ne devez pas parler de moi. Vous devez parler de vous. Tout le reste viendra.
Je suis maintenant dans un état pénible, étendu sur mon lit, toutes les lumières bouchées pour obtenir le noir plus noir que possible. En fait, en revenant chez moi, sans béquilles, je suis tombé à terre plusieurs fois.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2 avril 2014

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