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Nero (1) voudrait refermer à jamais le Journal de Nino ainsi que la boîte métallique ne cessant de produire des surprises. Mais il a eu une espèce de fulguration, comme le Saint-Paul du Caravage en proposant à Arco de s’échanger les costumes, juste le temps d’éclaircir le cas de son prédécesseur.
Arco (2) ferait le chef et lui le galopin. Mais, il a du mal à le convaincre. Arco ne saurait pas demeurer longuement assis derrière un bureau. Cela pourrait le rendre fou.
Arco et Nero sont encore en train de discuter, lorsque Elena, la secrétaire (méritant un roman à elle seule) amène une foudroyante nouvelle : un des chefs suprêmes de l’Intendance a donné l’ordre de « ne pas hésiter à consigner au « fonctionnaire chargé de l’affaire » l’étagère de Nino ». Interloqués, Nero et Arco interrogent Elena : Pourquoi veut-on faire disparaître les traces du passage d’un homme dont on connaît l’honnêteté, c’est-à-dire l’innocence des intentions ? Ou alors… Arco et Nero n’avaient rien vu de ce qu’il fallait voir…
« Quelqu’un a noté que tu es sens dessus dessous, Nero, ces jours-ci » dit Elena, depuis toujours habituée à tutoyer son chef.
« Au troisième étage… » continue Elena, « ce type louche que je connais… (elle ouvre une rapide parenthèse pour signaler que celui-ci eut une fois la hardiesse de rester à la maison deux semaines pour un ongle incarné…) Ce sale type m’a reporté mot par mot ce que le mega-chef a dit : On sent le brûlé, là-dedans, donc il est prudent d’envoyer l’entière bibliothèque à la décharge pour qu’elle soit réduite en cendres et qu’on la transforme en substances biodégradables, tout à fait saines ! »
À cette hypothèse, Nero s’empourpre et hurle plusieurs fois des expressions qui seraient incompréhensibles pour un Romain de 2005. Empressée, Elena lui apporte tout de suite un verre d’eau. Dans son aller-retour entre le bureau et le robinet elle a trouvé le temps d’appeler, par son invisible « portable de bouche », une collègue de la conciergerie. Une fois raccroché par un bisou codé, elle annonce, triomphante : « Le type chargé venait juste de transférer le meuble dans notre bureau de poste au rez-de-chaussée… quand sa femme l’a réclamé pour la rupture soudaine du tuyau de l’évier. Celui-ci, tombé en panne émotionnelle, a laissé l’étagère au beau milieu de la pièce et a disparu ! »

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Immédiatement après avoir récupéré « l’étagère du trésor », dont il fallait absolument s’emparer, Nero et Arco s’aperçoivent que leurs appartements ni leurs bureaux ni leur ville ne sont plus en condition de contenir des objets scandaleux comme celui-ci.
Mais ils décident tout de même d’oser, en s’accordant finalement sur la proposition de Nero : Arco s’installera dans le bureau à sa place. Il ne sera jamais à la hauteur de la lenteur unique de son aîné, mais, petit à petit, on l’espère, il apprendra à mieux observer, à prêter aux choses (et aux personnes aussi) l’attention qu’elles méritent. Tandis que Nero, s’aventurant dans les rues et les places de Rome comme une toupie lente, découvrira sans doute l’existence de nouvelles sensations ainsi que d’espaces tout à fait inattendus.
Dans leurs nouvelles casaques, Nero-Arco et Arco-Nero parcourent la vie de Nino, ses amours ainsi que ses labyrinthes mentaux. Ils y redécouvrent Rome et, surtout, les Romains qui ont peuplé les cent ans entre 1945 et 2045.
Sous l’impulsion de cette fréquentation rare, Nero et Arco relisent la Constitution de la République italienne de 1948 ainsi que la Constitution de la République romaine de 1849. Ils s’amusent d’ailleurs aux descriptions naïves que fait Nino de Rome, tout en prenant le temps de suivre ses tortueuses réflexions sur les transformations possibles (même si concrètement impossibles) qu’il imagine, auxquelles il attribue une importance peut-être exagérée. Mais ils s’adaptent volontiers à cette voix frustrée, à cet optimisme bâillonné qui se réfugie dans le pessimisme, parce qu’en fin de compte le décalage de quarante ans n’est pas si terrible. Les contrariétés de Nino ne sont pas si différentes vis-à-vis des leurs. D’ailleurs, à travers ses utopies frustrées, Nino trouve une façon inattendue de dire ce qu’il pense des Romains.

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Rome, Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

La lecture la plus passionnante, pour Arco et Nero, a été un récit de Nino, tout à fait déplacé et impertinent, de l’élection du pape Benoît XVI, successeur, dans cette même année 2005, de Jean-Paul II.
Nero et Arco sont demeurés longuement abasourdis après cette lecture. Par quelle sensibilité exagérée et même diabolique, un tel cauchemar avait-il eu la chance de prendre corps ? Ils croient même de lire ce titre sur tous les journaux, à commencer par l’Osservatore Romano : « 115 cardinaux suffoqués par la fumée noire ! La Chapelle Sistine transformée en chambre à gaz ! Le lendemain, les pourprés ressuscitent avant de participer à l’élection du pape allemand ! Fumée blanche ! »
« La vue du pape mort, vêtu de rouge et blanc, porté sur les épaules sans emphase… », écrit Nino. « Car en fait l’élégance (pas du tout somptueuse) de son habit estompait toute rhétorique en rendant solennelle, mais pas du tout exagérée la réalité des faits… cette vue m’a touché. J’ai été tristement fasciné par la raideur et l’élégance du corps devenu chose, la précarité, en fin de compte, de cet habit vis-à-vis de la force de la voix du pape vivant, même dans les moments les plus malheureux et dramatiques. »
« La nuit de la dernière fumée noire, c’est-à-dire à la veille de l’élection du cardinal Ratzinger, j’étais épuisé avec quelques lignes de fièvre. Probablement, j’avais la gorge sèche et les narines idem. Peut-être, dans ma chambre à coucher l’air ne circulait pas. À une heure de la nuit, le silence a été brusquement brisé par un vacarme assez gênant provoqué par le camion de la Propreté. On avait l’impression d’assister à la décharge d’une centaine de poubelles, qu’ensuite on amassait sans façon l’une sur l’autre. L’air était épais et irrespirable. Pourtant, je me rendors. Je rêve. Je me réveille tout en ressentant distinctement entre la gorge et le nez une odeur-saveur de brûlé. Et si l’oxygène finit ? Et si nous tous mourons, dans le sommeil ? Je me suis levé. Je me suis rendu dans la cuisine, j’ai ouvert la fenêtre. L’air existait encore, mais il bougeait à peine, empêchant tout courant frais et restaurateur de circuler librement. Peut-être, j’exagérais. »
« Mais, à force de pollution, d’oxygène brûlé et de miasmes… Ou alors, un nuage toxique… un attentat ! »

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

« Je reviens au lit et je m’adapte l’oreiller derrière le cou. Je demeure longuement dans un état de suspension, par moitié étendu, par moitié assis. Tout d’un coup, je rêve, les yeux ouverts. Le gris de l’asphalte, la sombre procession de voitures, de poubelles et d’arbres réduits en squelettes noirs, tout cela est soudain remplacé par une fantasmagorie de couleurs. En bas, droits comme des quilles, les cardinaux blancs et rouges (combien est-il sombre, et pourtant vif, ce rouge-là !) En haut, je voyais des corps rose et marron en train de flotter dans le ciel bleu-céleste. Bien tôt je reconnus la silhouette svelte de la fumée noire — sortant d’une cheminée assez spartiate et anachronique — que nous avait fait voir la télévision… Mais cet air encore plus brûlé et venimeux ne peut plus se mêler au ciel de Rome ; il rencontre un mur invisible… ; il redescend tout au long du carneau montant de la monumentale cheminée tout en se faufilant parmi les ecclésiastiques soutanes, jusqu’au moment où… »
« J’ai rêvé de 115 cardinaux morts, suffoqués par la dioxine (comme il arriva à Seveso en 1976) introduite par un terroriste… « Au secours ! » je me suis dit, en ressentant entièrement sur moi la responsabilité d’un sacrilège. »
« Puis, j’ai réfléchi : la responsabilité que nous devons assumer est celle de veiller sur notre pauvre planète. Et c’est une tâche pour nous tous. Nous devons absolument le sauver ! Ici, il ne s’agit pas de se peindre en progressistes ou en conservateurs ! Il faut à tout prix éviter une catastrophe (ou plutôt une série d’infinies petites catastrophes invisibles) que l’homme produit dans une béate inconscience de schizophrène… »
« Ensuite, j’ai dormi, en rêvant de voltiger dans l’espace vide séparant l’intérieur de l’extérieur de la coupole de San Pietro, avant de trouver, peut-être dans un passage heureux de ma laborieuse digestion, une petite chambre assez biaise, toute revêtue de marbre, douée pourtant d’un hublot… »
De cette « chambre avec vue » là-haut, on voyait le fleuve, entouré par une Rome bonasse. Tirait finalement un joli vent frais tandis que les joues naguère pâles devenaient rouges de joie et de peur.
Le jour après, Rome était redevenue folle parce qu’on avait élu Benoît XVI… »
« Certes, ils se sont dépêchés. Mais, cette vitesse soudaine, a-t-elle quelque chose affaire avec mon cauchemar ? Et si vraiment eussent disparu en un seul fil de fumée tous les cardinaux ? Comment aurait-elle pu s’en sortir, l’Église décapitée ? » Avant de plonger dans le sommeil joyeux de l’aube, j’ai vu la place San Pietro envahie par des chandelles allumées, occupée par une gigantesque délégation de prêtres polonais… »
« Ensuite se réveille la gêne. Cette ville est donc, inévitablement, l’otage éternel des inconstances de la plus grande et étendue parmi les institutions du monde, dont le centre des décisions est ici, est là, est qui sait où… »

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Rome, l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Se sentant tous les deux provoqués par ce profil inattendu de Nino, Arco et Nero constatent que celui-ci a vécu, effectivement, dans une époque de brusque transition tout en ressentant, même physiquement, les différents humeurs, saveurs et bruits.
Dans les soixante ans séparant la Libération (1945) et la mort de Jean-Paul II (2005) le territoire et la société de Rome et de sa périphérie ont subi des transformations ultrarapides ainsi que diaboliques. Et pourtant demeurait, encore en 2005, le sentiment de la valeur de la dignité et de l’échange entre les humains, difficile et pourtant vital.
Arco et Nero redécouvrent le mot « art » ainsi que le mot « culture ». Et « débat », « participation », « histoire ». Petit à petit, ils comprennent qu’une chose assez grave s’est passée. Une espèce de stérilisation des esprits. Quitte à manquer du réseau Internet avec le reste du monde, il n’y a désormais plus personne qui ne sache pas utiliser, même dans la nuit la plus noire, des ordinateurs invisibles. Pourtant, personne n’est capable à présent de voir les choses réelles de la vie et de la ville.

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Avec le temps, en profitant de leurs expériences opposées, Arco et Nero trouvent le moyen de se libérer de leur monstrueux esclavage. D’abord, en se risquant dans l’amour, en faisant collection de cuites, de déceptions et de moments de soudain bonheur. Ensuite, en nouant de petits liens d’amitié dans la rue, dans les magasins, dans ce qui reste des bibliothèques glorieuses de Rome. Désormais, on n’y trouve que de bandes dessinées et de manuels de cuisine spatiale. Mais, ici et là, on rencontre toujours quelqu’un qui a envie de voyager, de sortir du cercle de fer de l’anneau périphérique (qu’on appelle encore GRA) pour voir ce qu’on fait ailleurs. On a su que près d’un couvent qui n’est pas loin de Florence on peut se brancher à l’Internet mondial et rechercher les vers d’un certain Dante. Un italien archaïque, et pourtant… un texte formidable !
D’autres hommes et d’autres femmes, citoyens et citoyennes de cette Rome de 2045, réveillés par le germe du nouveau « jeu de la vie », recommencent à penser.

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Giovanni Merloni

(1) J’avoue que le nom Nero (et la taille du personnage paresseux) est inspiré à Nero Wolfe de Rex Stout

(2) J’avoue que le nom Arco (et les attitude opposée du personnage du galopin intelligent) est inspiré à Archie Goodwin de Rex Stout

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26 avril 2014

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