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Lundi 28 août.
Il est presque soir. J’habite désormais à Loggos, dans un petit cagibi ou cabane pas loin de la mer, qui fut jadis théâtre d’émotions contradictoires et pourtant figées dans ma mémoire comme de statues dialoguantes. Je ne suis plus sûr de rien au sujet de nos discussions infinies, désormais perdues. Je ne me souviens que d’une phrase, qu’elle disait avec insistance : « Tu ne me laisses jamais libre de venir te chercher ».
Le vent de fin août emprunte à la mer le grésillement léger des ailes des mouettes, les coups secs des sabots sur les marches des escaliers, l’odeur intense de poisson. La mer s’étend du promontoire bleu jusqu’au bois gris des oliviers centenaires, fouettés par le vent. Au loin, le ciel, violemment rouge, enveloppe les maisonnettes de plâtre inondant de lumière les murets et les jambes bronzées des enfants. À cette heure, l’aveuglement du soleil est encore plus pénible. J’ai serré les yeux et j’ai vu, au milieu de deux toits, le soleil mourir plongeant dans les poubelles, le soir exploser, le vent s’arrêter.

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Mercredi 30 août.
Dans cet après-midi de vent intense, je me promenais dans un endroit presque désert de la côte de Loggos, sous l’impulsion, tout à fait déraisonnable, d’un rendez-vous d’importance vitale. On m’attendait, sans qu’il y eût aucune invitation. Après ces derniers jours très inconfortables, mon estomac presque vide se moquait de moi, en me faisant voir ces lieux connus (ainsi que le sens de la vie) d’un oeil tout à fait différent. Pendant la nuit dernière, j’avais oublié les événements douloureux liés à la disparition de Virginie, ainsi que mon intention de rencontrer Noelian Grimniov pour signer avec lui un armistice cordial. Au réveil, j’étais à nouveau conscient d’avoir enseveli ma femme au-dessous d’une croix blanche, mais je trouvais tout à fait naturel le fait de m’en être éloigné…
Je m’étais convaincu qu’elle n’avait pas aimé le lieu de son enterrement et j’étais parti en chercher un autre ailleurs, de l’autre côté de l’île. Ce souci, accompagné d’un insupportable sentiment de culpabilité, m’avait porté à croire que Virginie même serait partie à la recherche d’un endroit de son goût. Elle en avait le droit ! En plus, dans les questions pratiques, notre entente avait été toujours inexpugnable… Voilà expliqué mon adhésion à l’hypothèse fantaisiste et opiniâtre de retrouver ma femme — en chair et os ou en habit de fantôme, peu importe — là où nous nous étions connus la première fois.
Je ne l’avais pas trouvée dans la minuscule cabane de Loggos, que je regardais désormais avec indifférence. Il ne restait qu’une petite plage protégée et sinistre où j’avais eu Virginie entre mes bras sans contraintes ni reproches… Et je devais absolument m’y rendre !
Pourtant, dans mon nouveau itinéraire, assez douteux et accidenté, j’eus aussitôt la sensation d’être suivi. Sur mon côté droit, la mer déferlait sur les rochers à pic avant de se faufiler dans de toutes petites baies ; à ma gauche, les rochers se retiraient de temps en temps pour laisser de l’espace au maquis fleuri accroché aux oliviers centenaires, que le vent malmenait. Ce dernier me traînait brusquement vers la rive ou vers la mer, tandis qu’une furie parallèle, à l’intérieur de mon corps, s’adaptait à l’intensité de cette force irrépressible. Mon cœur battait la chamade, rugissait, s’acheminait bien au-delà de mes pas, dans l’étrange sensation de poursuivre à l’infini ma femme, sa dernière silhouette, splendide, souriante, énigmatique. Entre-temps, je croyais entendre mes pas multipliés, comme si j’avais un troupeau de soldats à mes épaules et que j’en étais le capitaine.
Je me demandais si c’était elle, Virginie… Oui, je savais que c’était illogique de la rencontrer de l’autre côté de l’île. Mais si un miracle semblable devait se produire, elle aurait dû venir à ma rencontre, au lieu de devenir mon ombre même. Et, probablement, je me rendais à cette plage « sacrée » dans la conviction, certes désespérée, qu’elle y fût… Dans le fond de mon âme dérangée, combien de fois j’avais envisagé comme tout à fait possible qu’elle ressusciterait ! qu’elle se plongerait ensuite dans la mer profonde avant de traverser l’île par la voie la plus courte, comme le ferait un requin glissant au-dessous d’un vaisseau !
Sans jamais me tourner en arrière, j’avançais péniblement, essoufflé par mes sentiments de culpabilité, émerveillé de ma désinvolture… Pourtant, au fur et à mesure que je retrouvais les traces de la plage perdue, j’entendais, collé aux épaules, le bruit de pas irréguliers qui redoublaient mes propres pas, le craquement des branches brisées, ainsi qu’une fastidieuse haleine sur le cou et dans les oreilles…
Près d’une échancrure où le soleil (s’éloignant à mes épaules) avait projeté une ombre froide, une masse humaine tout à fait réelle pointa, sombre dans l’ombre, juste en face de la mer. Les genoux dans le sable, une jeune fille était en train de creuser autour d’elle un canal, tandis que le vent ne cessait de la déranger en la décoiffant. Désespérée pour son travail que la nature marraine mettait en pièces, elle ne s’était pas aperçue de moi.
— Virginie, couvre-toi, tu auras froid ! dis-je. Sans aucune merveille, elle tourna sa tête vers le ciel jusqu’à mettre à feu ma silhouette d’ombre :
— Je m’appelle Annie.
J’étais debout devant elle, les oreilles en tumulte, les yeux presque inexpressifs. Rien qu’à un mètre de ses genoux et de sa fatigue. Elle me sourit, comme si je la libérais d’une souffrance.
Tout de suite après, une grimace d’horreur traversa son visage. Qu’avait-elle vu ? Par un geste brusque et efficace elle m’invita à m’asseoir près d’elle, de son même côté, les épaules à la mer, le regard adressé au couchant, au-dessus de la crête de la colline touffue. Elle avait dit une phrase mystérieuse : « Laissez-nous deux minutes, juste le temps de parler ! » Étourdi, je ne compris rien, tellement fasciné par la nouveauté absolue qui brisait ma longue solitude. Depuis combien de temps ne parlais-je pas de façon directe et normale avec un être humain ? Je ne saurais pas le dire… Ce fut merveilleux d’entendre couler la vie dans mes veines et dans ma tête, tandis que je parlais et que j’écoutais !
C’était la voix d’une femme simple : quelque chose de moins glissant et insaisissable que les vagues de la mer, une voix délicate, de verre sur le verre. La femme que je rencontrais trop tard, peut-être. J’eus envie de chanter, d’écrire sur le sable. Mais une voix d’homme interrompit par un seul mot — « lâche ! » — cet enchantement dont je ne saurai jamais mesurer l’importance ni la durée. Un couteau brilla à la lumière froide de la lune. Noelian Grimniov me frappa deux, trois fois, jusqu’à ce qu’il trouve la voie de mon cœur.

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Quelques jours après (ayant du sens pour ceux qui vivront encore), le soleil s’étire à nouveau sur l’horizon, s’y appuyant comme une seule bande aveuglante. Les fils et les voiles se fondent dans la lumière et dans le vert transparent de l’eau, où glissent en essaims, poursuivis par les mouettes, les silhouettes sombres et dorées des muges en fuite des abîmes froids jusqu’à la surface tiède… Les mouettes… ces jolis petits canards surfant au-dessus des crêtes blanches des vagues, avant de voler plus en haut que les cimes des mâts et se perdre dans l’horizon…
Je t’aurais sauvée, Virginie, si j’avais été une mouette ! J’aurais suivi le vent jusqu’à ta tombe de boue, je t’aurais libérée en cassant le cristal de mon bec. Ensuite, je t’aurais cachée dans le velours de mes ailes. Tu vivrais ! Et moi, dans mes plumes de mouette, je serais autorisé à me défaire de toutes les carapaces que j’ai endossées, jour après jour, avec la seule mission d’aller me faufiler dans le triangle d’ombre du pont surplombant le port de Gaios, juste pour me battre avec cet homme lâche, dont je ne sais plus le nom… Libre de voltiger dans les cieux lointains, et finalement libre de mourir dans un trou de rocher où le vent bat et la mer vient me caresser…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 mai 2014

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